Assise entre ses deux cousines, Arlette était emportée sur la route de Kergoat dans un break qui filait bien, ayant été choisi par Guy, un connaisseur s’il en fût.
— A vous, Arlette, de nous présenter votre Bretagne, avait dit gaiement Mme Chausey, conquise dès la première rencontre par la rayonnante jeunesse de cette petite fille dont elle avait réellement beaucoup aimé la mère et qu’elle se sentait toute prête à aimer aussi, — d’autant qu’elle était tout ensemble très sensible et foncièrement bonne. En souriant, elle l’écoutait causer, raconter drôlement les menus faits de son existence quotidienne, livrant ainsi à toutes les questions le secret de sa jeune pensée, avec cette franchise naïve et originale que Guy trouvait si savoureuse et qu’il dégustait avec un plaisir de blasé rencontrant sur son chemin un régal inaccoutumé. Sans en avoir l’air, il faisait en sorte de la contredire un peu, de mettre en doute l’orthodoxie des légendes qu’elle racontait, de s’étonner de sa grande sympathie pour les marins, « ses marins », comme elle les appelait ; tout cela discrètement, mais assez pour qu’il eût la jouissance de la voir s’insurger et défendre ardemment ses opinions. D’ailleurs, tout à coup, à un mot de lui qui faisait dévier sa pensée, elle interrompit ses plaidoyers pour le questionner à son tour, sur Paris surtout, dont le nom semblait éveiller dans son esprit la vision de quelque ville splendide pareille à une ville de rêve. Guy le devinait, elle n’eût pas été autrement surprise d’y voir, en guise de maisons, des palais entourés de jardins féeriques, décorés de fontaines d’eau jaillissante, aux reflets irisés, des allées ombragées de ces arbres qu’elle aimait tant, où circulaient des hommes et des femmes tous fortunés, tous heureux, trouvant tous la vie une fête exquise, digne d’être jugée telle.
— Je suis sûr, dit-il en riant, que vous supposez qu’à Paris il n’y a jamais ni pluie, ni boue, ni autres désagréments du même genre ?
— Il y en a ?… Je n’avais jamais pensé à cela ! fit-elle d’un accent déçu d’enfant devant qui l’on assombrirait une image lumineuse.
— Oui, il y en a… Comme il y a partout des hommes et des femmes détestables, des enfants qui pleurent, des cheminées qui fument, des…
— Mon Dieu, Guy, quelle énumération ! interrompit Mme Chausey, qui s’amusait autant du sérieux affecté de son frère que de la mine d’Arlette. N’enlève pas les illusions de cette enfant.
— Le fait est que les illusions ne sont pas au nombre des objets susceptibles d’être retrouvés, une fois perdus. Ma cousine, soyez donc très prudente et très sage en gardant soigneusement les vôtres… Après tout, je serais un véritable ingrat de médire de Paris !… C’est une ville délicieuse, aussi délicieuse que vous vous l’imaginez, et elle surpasse votre Bretagne de je ne sais combien de coudées !
— Oh ! cela non ! fit-elle indignée. Votre Paris peut être beau, mais pas plus que ma Bretagne !… Regardez-la ici même, et osez me dire le contraire ! Regardez la mer, mon amie la mer ! Car elle est vraiment mon amie. Nous nous entendons si bien toutes deux !… Comme une personne, elle me comprend. Je lui parle de tout ce que j’aime, je lui raconte ce que je désire, ce que j’attends, ce que j’espère ou je voudrais… Et elle me répond, dans le chant de ses vagues, toujours comme je souhaite qu’elle me réponde… Ah ! la mer, je l’adore !
Madeleine regardait Arlette, un peu surprise. Cette petite créature enthousiaste et vibrante, non coulée dans le moule habituel des jeunes filles, la déroutait légèrement ; et elle sourit de l’entendre répondre du même accent convaincu à un mot de Guy :
— Vous verrez, ce soir, ce qu’elle est au soleil couchant, mon amie la mer ! Vous verrez…
— Eh bien, nous verrons tous ! intervint Mme Chausey. Mais, pour le moment, ne serait-il pas temps d’aller voir le Pardon ? Guy, dis au cocher de se hâter. Si nous tardons ainsi, nous arriverons quand il sera fini !
La mésaventure n’était pas à craindre, affirma Arlette, pleine d’expérience sur ce point. D’ailleurs, Kergoat n’était plus loin. Encore quelques villages laissés de côté, puis, indécise d’abord, mais plus distincte d’instant en instant, apparut la masse verdoyante du bois minuscule qui enveloppait la chapelle de Kergoat. Déjà se détachaient plus nettement ses cimes feuillues, ses branches qui jetaient des découpures d’ombre sur la foule encombrant non seulement la route, non seulement le bois, mais encore le petit cimetière, tout voisin de la chapelle, où les tombes disparaissaient sous l’herbe haute.
Car les pèlerins étaient nombreux, de tout âge, de tout sexe, de tout costume, emplissant le couvert des arbres d’une rumeur joyeuse où se mêlaient fraternellement, — l’heure de la procession n’ayant pas encore tinté, — les sonorités gutturales des mots bretons, les exclamations des buveurs attablés devant l’unique auberge, le piétinement des chevaux et des ânes attachés de-ci de-là, auprès des carrioles, les appels des marchands qui vendaient des jouets pour les petits, des bonbons et des cierges pour tous.
Dans le cimetière, comme dans les allées baignées de soleil, c’était une foule bariolée ; les hommes, tous coiffés du chapeau de feutre à larges bords ; ceux de Douarnenez vêtus de la veste bleu pâle, ourlée de velours noir, le pantalon gris rayé de carreaux d’un dessin effacé ; ceux de Pont-l’Abbé portant la veste courte de drap noir, brodée en couleur d’or ; ceux de Plougastel ayant, dessiné au dos de leur veste, un grand « Saint Sacrement… ».
Il y avait là des pèlerins qui, venant de villages très éloignés, avaient marché toute la nuit afin de pouvoir assister à la messe du matin ; et lassés, maintenant que le désir d’arriver ne les soutenait plus, ils s’étaient assis partout où ils pouvaient trouver place, sur les tertres gazonnés du bois, sur les marches du porche. Même, sur les tombes faites d’une longue pierre plate, des mères allaitaient leurs tout petits, tandis qu’autour d’elles de plus grands, drôles dans leurs jupes tombant aux pieds, très bouffantes à la suite d’un corsage très étroit, dévoraient de belles pommes carminées, leurs figures rondes épanouies sous le béguin pailleté qui couvrait les cheveux. Des jeunes filles, le visage nimbé par la coiffe, riaient doucement avec les garçons qui se tenaient devant elles ; et, à travers les groupes, erraient des mendiants infirmes, d’une laideur monstrueuse, étalant bien haut leur misère sous le ruissellement de lumière qui tombait de ce ciel clair d’août.
Conduites par Arlette, qui connaissait son monde et glissait habilement sa mince personne dans la foule, Mme Chausey et ses filles avaient pu, malgré la présence de très nombreux touristes arrivés déjà, trouver place sur une sorte de talus qui dominait l’entrée même de la chapelle. Grâce aux sièges que leur avaient procurés les jeunes gens, elles attendaient sans aucune fatigue le moment où allait sonner la procession, amusées par le pittoresque de la scène qui les ravissait. Guy, tout le premier, y était sensible, et, d’un crayon alerte, il croquait au passage les silhouettes curieuses, considérant le Pardon à un point de vue qui étonnait un peu Arlette ; car pour elle, Bretonne dans l’âme, le Pardon était vraiment une fête religieuse.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi ? fit-il, intrigué de l’expression des yeux d’enfant attachés sur lui.
— Parce que vous avez l’air de vous préparer à voir une représentation ! avoua-t-elle spontanément.
— Et n’est-ce pas un spectacle qui nous attend, ou plutôt que nous attendons ?
— Mais, pas du tout, puisque c’est une procession.
Une flamme légère avait jailli dans ses prunelles. Et Guy, le Parisien sceptique et curieux, eut tout à coup l’intuition exquise, pour son goût de blasé, de ce qu’était une âme vraiment jeune, ardente dans sa foi.
— Je vous ai scandalisée, dit-il, je vous en demande bien pardon. Sans compter que vous aurez désormais de moi une détestable opinion !
— Oh ! non. Seulement, je crois que vous n’êtes pas très pieux !
Il se mit à rire gaiement, tandis que Mme Chausey répondait :
— Vous avez bien raison, Arlette, de croire cela ; Guy est un grand mécréant. Il ferait bien de songer à son salut, sans quoi il risque fort d’avoir une très triste destinée dans l’autre monde !
Arlette, un peu interdite, regardait alternativement Guy et sa tante, Guy surtout, étonnée qu’on pût être aussi peu troublé devant une perspective comme celle qu’évoquait Mme Chausey ; et, incapable de contenir sa pensée, elle demanda :
— Vous n’êtes pas effrayé, mon cousin, de l’idée que vous pourriez griller éternellement ?
— Mais j’espère bien que je ne mériterai pas tout à fait un sort qui semble vous épouvanter !
— S’il m’épouvante !!! Il me fait une peur terrible quand j’y pense, le soir, avant de m’endormir, surtout les jours où il y a eu des orages avec Mme Morgane. Heureusement, pendant le jour, je me rassure !
— Eh bien, alors, répliqua Guy avec une gravité affectée, vous n’êtes pas une bonne chrétienne.
— Moi ! fit-elle stupéfaite et vaguement inquiétée.
— Voyons, Guy, ne la tourmente pas, interrompit Mme Chausey. Elle ne peut pas savoir que tu plaisantes !
— Vous plaisantiez ?… Oh ! tant mieux !
Elle ne continua pas. Une sonnerie de cloches éclatait tout à coup dans l’air, qu’elle animait de vibrations profondes. Un remous aussitôt se produisit dans la foule des pèlerins agenouillés sur l’herbe du cimetière depuis que l’office avait commencé. La porte de la chapelle venait de s’ouvrir, laissant apercevoir, dans l’ombre de ses profondeurs, un scintillement de lumières, de cierges qui, portés par les fidèles qu’on ne distinguait pas, paraissaient d’errantes étoiles allumant des éclairs sur les ors de l’autel.
— Vous allez voir, dit Arlette à Guy, debout à ses côtés ; les garçons vont sortir les bannières. Comme la porte est un peu basse et qu’elles sont très hautes et très lourdes, ils prennent leur élan et sortent en courant, afin de les redresser d’un seul coup. Pour ceux qui réussissent sans se reprendre, c’est une très bonne note, plus tard, quand ils veulent se marier !
— Vraiment ? Eh bien, alors, regardons.
Toute la foule aussi regardait, à commencer par Charlotte et Pierre qui, discrètement, saisissaient l’ensemble de la scène à l’aide de leur « instantané » ; à finir par les nombreuses petites Bretonnes qui la contemplaient les yeux attentifs, une curiosité éclairant l’expression naturellement grave de leur visage… Une, deux, trois bannières apparurent successivement sous la voûte écrasée du porche. Avec effort, les garçons, de grands gars bien solides, les redressaient lentement. Deux s’y reprirent à plusieurs fois, avec des mouvements incertains qui faisaient palpiter dans l’espace les franges d’or rougi. Mais un troisième, d’un seul coup, éleva dans l’air la lourde hampe à laquelle flottait, sur le fond de velours d’un rouge éteint, l’éclatante image de Madame Sainte-Anne, superbement habillée dans une robe tissée d’or.
Un murmure d’approbation courut dans la foule. Puis un silence recueilli s’établit parmi les pèlerins. La procession commençait ; et déjà se mettait en marche la théorie des jeunes filles, habillées de grosse mousseline blanche, ceinturées de bleu, coiffées du bonnet scintillant de paillettes desbourledens, tenant d’une main leur livre de cantiques, de l’autre une des oriflammes de gaze azurée, rose, jaune vif, qui ondoyaient au soleil, pareilles à de gigantesques papillons aux ailes déployées.
Elles passèrent lentement, les yeux fixés à terre ou arrêtés sur leur livre entr’ouvert. Derrière elles venaient les garçons de Douarnenez, de Pont-l’Abbé, de Châteaulin, de Plougastel, faisant une garde d’honneur aux bannières déployées bien haut ; et leurs visages avaient une expression sérieuse d’êtres croyants et simples… A leur suite avançaient des vieux ayant conservé le costume desbragou bras, des vieux à mine de chouans, la tête découverte, les cheveux blancs flottant longs sur leur cou ridé. Entre leurs doigts, les premiers égrenaient dévotement leur chapelet, tout en tenant un cierge dont la flamme semblait toute pâle sous l’intense clarté du soleil. Mais les derniers, précédant le clergé, dont les aubes blanches se montraient déjà, en rythmaient la marche lente par le son du biniou et du tambourin ; et les notes grêles se perdaient dans le chant sonore des cloches agitées sans relâche. Enfin, voici qu’apparaissait, élevée sur une sorte de trône, la Vierge miraculeuse qui, sur son passage, faisait courber les têtes bretonnes, — bien plus que celles des étrangers curieux.
Arlette, pieusement, s’agenouilla ; ses cousines s’inclinèrent. Guy continuait à regarder en artiste et en dilettante, insatiable, détaillant le costume des porteuses de la statue. Avec leur haute coiffure criblée de paillettes, leur figure brune et impassible, leur corsage chamarré de broderies, elles avaient un aspect d’idoles indiennes, alors qu’elles défilaient solennelles, dans le bruissement de leurs tabliers de soie à grandes fleurs bizarres qui enveloppaient presque toutes leurs robes blanches à ceinture pendante, couverte d’arabesques d’argent…
D’un pas lourd et cadencé, elles s’éloignaient maintenant. Derrière elles la multitude des pèlerins défilait, cierge et chapelet en main, même les tout petits, empêtrés dans leurs longues jupes ; et le déroulement de la procession se poursuivait sous les arbres, enserrant dans un cercle humain la vieille chapelle, dont les voûtes avaient entendu tant de prières…
— Est-ce que la procession ne va pas revenir ? questionna Charlotte.
— Si, elle repassera une fois encore devant nous ; et puis, ce sera fini !
Ce sera fini ! Une sorte de regret inconscient palpitait dans ces mots d’Arlette. Qu’est-ce donc qui allait finir ? Était-ce seulement le Pardon ? Était-ce la procession qui se rapprochait maintenant, conservant la même allure grave et lente ? N’était-ce pas surtout cet après-midi dont elle sentait confusément qu’elle garderait toujours le souvenir, comme de ces songes enchanteurs qu’elle faisait quelquefois et dont les détails restaient gravés dans son cerveau de fillette ?
— A quoi songez-vous, Arlette ? interrogea Guy, étonné de l’expression pensive qui transformait soudain ce visage d’enfant en un visage de femme.
— Je songe qu’il est bien triste que les heures passent si vite, si vite ! Je voudrais tant que cet après-midi durât longtemps encore !
Avec une curiosité, il demanda :
— Vous aimez à ce point le Pardon ?
— Ce n’est pas le Pardon que je regrette tant de voir finir ; c’est votre visite. Demain, vous partez…
— Oui, demain. Mais nous nous retrouverons, je l’espère bien.
— Vous reviendrez à Douarnenez ? fit-elle incrédule.
— Peut-être bien… pour vous voir !… Mais le mieux serait que vous vinssiez nouer connaissance avec notre Paris, dont nous vous ferions les honneurs comme vous nous avez fait ceux de votre Bretagne !… D’ailleurs, rien que par politesse, vous devez nous rendre notre visite !
— Ah ! si je pouvais ! Je vous assure que je ne me ferais pas prier pour partir !
Il sourit de l’entendre parler aussi ardemment, et, comme Mme Chausey les appelait, il la fit monter dans le break qui devait les ramener par Locronan, la petite ville morte qui, jadis, avait été une importante cité. Aujourd’hui, elle n’avait plus pour elle que le pittoresque de sa vieille église, où était pieusement honoré l’évêque saint Ronan, et de ses quelques hautes maisons de pierre, la plupart à demi croulantes sous la verdure vivace. Ils la visitèrent en touristes infatigables. Puis, comme l’heure avançait, il fallut repartir ; et de nouveau la voiture roula sur la route qui rejoignait la côte entre des haies touffues, embaumées de chèvrefeuille. On devinait la mer, toute proche maintenant, au souffle plus âpre de la brise, à la silhouette plus grêle des arbres, rejetés vers la terre par les éternels vents du large. Et soudain, devant eux, après une dernière courbe du chemin, la baie se déroula dans sa radieuse étendue, cernée vers le nord par les hauteurs du Menez-Hom et s’en allant rejoindre l’infini de l’Océan sous la clarté pourpre du couchant, qui faisait flamboyer les lointains. Mollement caressées par ces lueurs de feu, les vagues ondulaient, berceuses, irisées de teintes changeantes tombées du ciel limpide, où s’allumait déjà une première étoile.
Arlette eut une exclamation :
— Dites, vous avais-je trompés ? N’est-ce pas plus beau encore à cette heure que tantôt ? Descendons jusqu’à la plage !… Voulez-vous ?
Ils la suivirent, dominés tous, — selon leur nature, — par le charme de cette admirable fin de jour, et ils s’arrêtèrent là seulement où les vagues venaient mouiller le sable, distillant dans l’air fraîchi leur vapeur saline, qui imprégnait les lèvres.
Arlette, elle, jouissait du spectacle avec toutes les fibres de son être enthousiaste et vibrant ; et, la voix un peu assourdie, elle dit à Guy, sûre d’instinct d’être comprise par lui :
— N’est-ce pas que c’est bon de sentir cette beauté ?… Oh ! regardez cette vague toute rosée… et si souple !… Et celle-ci ! Comme elle est majestueuse !… Elle a un véritable manteau d’or et d’argent, le manteau de Dahut…
— De Dahut ?
— La fille du roi d’Ys ! expliqua-t-elle avec un mouvement étonné des sourcils, à l’idée qu’il pouvait ignorer une légende qui lui était si familière à elle.
— Vous me raconterez son histoire ?
— Oui, tout à l’heure, en voiture. Maintenant, laissez-moi admirer bien à mon aise… Cela vous est égal d’attendre, n’est-ce pas ?
— Tout à fait ! dit-il, souriant de son accent de prière.
Il la regardait toute droite près de lui, les yeux étincelants, les lèvres entr’ouvertes au grand souffle pur qui venait du large et avivait de rose la blancheur dorée de son charmant visage. Il devinait dans cette petite fille l’existence d’un monde moral, à lui fermé depuis longtemps, un monde peuplé d’idées juvéniles, fraîches, toutes parfumées de poésie, adorablement naïves ; d’idées comme ne peuvent en avoir la plupart des petites filles de Paris, que la vie réelle effleure de trop près pour leur laisser entières leurs délicieuses ignorances ; des idées venant à celles-là seules qui vivent dans une solitude où le rêve voit toujours, pour lui, la porte grande ouverte.
Et un regret le prenait de ne pouvoir pénétrer un peu dans cet inconnu ; car ce devait être une chose charmante de fouiller, — oh ! délicatement, — dans cette pensée, dans cette âme neuves, plaisir qu’il ne goûterait pas davantage, puisque le lendemain il s’éloignait.
Après tout, mieux valait peut-être qu’il en fût ainsi… De la sorte, il n’aurait point de désillusion et pourrait conserver, de sa petite cousine bretonne, un souvenir parfumé, comme les senteurs du chèvrefeuille qu’elle portait à sa ceinture le premier jour où il l’avait vue…
— Eh bien, mes enfants, appela Mme Chausey, restée un peu en arrière, ne partons-nous pas ? Il commence à faire froid !
Avec docilité, Madeleine obéit. Les fiancés la suivirent machinalement. Tout occupés l’un de l’autre, comment avaient-ils vu l’admirable spectacle ?… à travers quelles pensées et quels espoirs ?
Arlette, qui s’était retournée à la voix de sa tante, les enveloppait d’un regard attentif et étonné.
Et sur les lèvres de Guy, jaillit de nouveau une question devant ce regard :
— Qu’y a-t-il ? Pourquoi contemplez-vous ainsi Charlotte et Pierre ? Vous trouvez que, devant votre amie la mer, ils n’étaient que des profanes, indignes de la voir ?
— Non, ce n’est pas cela… Non…
— Quoi, alors ? Est-ce qu’il serait très indiscret de vous le demander ?
— Oh ! non !… Je pensais que Charlotte paraissait très contente de se marier !
— Mais, bien entendu, elle l’est ! Pourquoi ne le serait-elle pas ?
— Parce que c’est très ennuyeux d’être mariée ! Il faut faire des comptes, surveiller la cuisine, la lessive, gronder les domestiques, se fâcher après ses enfants, dire des choses désagréables à son mari, à moins de ne rien lui dire du tout…, ce qui est peut-être encore plus ennuyeux.
— Quoi encore ?… grand Dieu ! Quelle singulière opinion vous avez du mariage ! Où avez-vous pris qu’il apportait à la femme les obligations dont vous la gratifiez généreusement ?
— J’ai bien vu ce que faisait ma belle-mère ; aussi…
— Aussi, vous ne voudriez pas vous marier !
— Certainement non ! Je trouve détestables et laids tous les hommes de Douarnenez, — sauf mon père et le capitaine ! et sauf les pêcheurs, que j’aime presque tous ! Et puis Mme Morgane dit que les hommes sont des menteurs, qu’ils rendent toujours leurs femmes très malheureuses, que ce sont des tyrans qui les font pleurer… Et cela, à cause d’Ève !!!
— Comment d’Ève ? questionna Guy, gagné par une irrésistible envie de rire.
— Mais oui ! Mme Morgane prétend que nous avons à expier sa désobéissance, nous autres pauvres femmes… Seulement, moi, je n’ai pas du tout envie d’expier !… C’est pourquoi je ne me marierai bien sûr pas !… Pourquoi riez-vous ? Est-ce que j’ai dit quelque chose de très ridicule ?… Ce n’est pas poli de rire ainsi des jeunes filles !
Elle avait cet imperceptible froncement des sourcils qui donnait une soudaine expression d’énergie à son visage mutin.
— Je ne ris pas de vous, Arlette, je ne me permettrais pas de le faire, répliqua, en hâte, Guy s’efforçant de redevenir sérieux… Je suis seulement un peu… étonné par les opinions de Mme Morgane sur la vie conjugale considérée au point de vue… expiatoire.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elles sont assez… inattendues…
— Inattendues ? Ce n’est donc pas lavraievérité, tout ce que dit Mme Morgane ?
— C’est-à-dire qu’elle me semble bien sévère dans ses jugements, et que tous les pauvres hommes ne méritent pas d’être ainsi voués aux gémonies. Demandez à Charlotte ce qu’elle en pense !
— Ce que je pense de quoi ? questionna la jeune fille, qui avait entendu au vol les paroles de Guy.
— Nous allons te raconter cela en voiture. Arlette a des renseignements à te demander.
Et Arlette, sans façon, adressa à sa cousine une série de questions qui eurent pour effet d’amener sur les lèvres de la jeune fiancée les déclarations les plus rassurantes, qu’Arlette recueillit avec une attention extrême et un intérêt non moins marqué. Évidemment, il ne lui était pas autrement désagréable que le sexe masculin ne fût pas bon seulement à englober dans une réprobation universelle.
Mme Chausey écoutait, très amusée :
— Arlette, savez-vous ce qu’il faut faire pour être bien convaincue que Charlotte ne s’attend pas à être inévitablement malheureuse ?
— Qu’est-ce, ma tante ?
— Il faut assister à son mariage !
Arlette leva vers Mme Chausey des yeux stupéfaits.
— Assister au mariage de Charlotte ! Oh ! cela me ferait un plaisir… énorme ! Mais ce n’est pas possible, puisqu’elle ne se mariera pas à Douarnenez…
— Non, en effet. Mais si la montagne ne vient pas à Mahomet, Mahomet peut venir à la montagne. Vous, ma chérie, vous pouvez bien venir à Paris au mariage de Charlotte.
Elle sursauta, les yeux rayonnants :
— Aller à Paris ! Oh !!!
— Vous en seriez contente ?
— Oh ! oui, tellement ! Oh ! tellement !
— Eh bien, cela nous ferait à nous « tellement » plaisir de vous recevoir, qu’il faut absolument que nous arrivions à vous avoir…
— Et Arlette sera l’une de mes demoiselles d’honneur, conclut Charlotte, aimable.
— Comme ce serait amusant ! Que vous êtes bonne de m’inviter ainsi !
Et, impétueusement, Arlette jeta de chauds baisers d’enfant heureuse sur le visage de sa tante et sur ceux de ses cousines.
— Alors, c’est convenu. Ce soir, petite Arlette, nous arrangerons la chose avec votre père, de façon que nous emportions, en partant, la promesse de votre visite pour cet hiver…
— Oui !… Mais, mon Dieu ! je n’y pensais pas… Mon père, lui, ne pourrait venir ! Et il est impossible que je le quitte… Je sais qu’il serait triste sans « sa petite enfant », comme il m’appelle ; et je ne veux pas qu’il soit triste à cause de moi !
— Eh bien, nous l’arracherons à ses malades, voilà tout ! déclara Guy d’un ton de bonne humeur, désireux de ramener la gaieté sur le jeune visage assombri. De cette façon, vous n’aurez aucun prétexte pour nous refuser votre visite !
— Croyez-vous vraiment que père consentira à laisser ses malades se guérir seuls ? interrogea-t-elle ardemment.
— Mais oui… Il… il se fera remplacer par un confrère complaisant… Et tout s’arrangera à merveille !
Comme une enfant, elle battit des mains :
— Oh ! ce sera délicieux ! Nous serons si bien, lui et moi, seuls tous les deux avec vous, sans avoir à craindre d’être grondés par Mme Morgane !
Ils se mirent à rire de cette manifestation de la joie d’Arlette. Mais elle n’y prit pas garde. La soudaine perspective de ce voyage lui était si séduisante qu’elle en oubliait un instant son regret de voir la journée s’achever…
Maintenant, le break s’engageait dans Douarnenez, tout animé par le retour du Pardon, et approchait de la maison du docteur. Une voiture était arrêtée devant la porte, et le jardinier en descendait des malles.
— Mon Dieu ! fit Arlette, saisie, est-ce que par hasard ce serait déjà Mme Morgane qui reviendrait ?…
Elle sauta hors du break et entra dans le jardin. Devant le perron, une grande femme, d’aspect assez vulgaire, parlait d’un ton sec et rude à Anaïk, qui avait baissé pavillon et recevait, sans protester, la grêle de mots tombée sur elle ; semonce que paraissait approuver une lourde jeune fille immobile, un panier dans les mains.
— Vous dites que Monsieur a commandé le dîner pour huit heures seulement, afin que son Arlette ait tout le temps de revenir, sans se presser, du Pardon. Eh bien, je vous dis, moi, ma fille, que vous allez préparer et servir le dîner tout de suite, car je suis la seule maîtresse ici, vous m’entendez ? Il serait vraiment charmant de me voir attendre une gamine qui s’en va faire la princesse avec ses beaux parents de Paris… Qu’ils la gardent jusqu’au soir, puisqu’ils l’emmènent… Moi, je n’attends pas… Je serais bien sotte de me déranger pour des gens qui choisissent le moment où je n’y suis pas pour venir se distraire et dîner chez moi… Ah ! c’est une bonne idée d’arriver ainsi à l’improviste… On se rend compte de bien des choses.
— Desquelles ? fit la voix claire d’Arlette. En effet, si c’est de cela que vous vouliez vous rendre compte, nous ne vous attendions pas du tout aujourd’hui !
Mme Morgane se retourna, et une véritable stupeur se peignit sur sa physionomie maussade quand elle aperçut Mme Chausey, ses filles et les deux jeunes gens qui se découvraient devant elle.
— Mme Morgane, sans doute ? fit Mme Chausey.
La belle-mère d’Arlette inclina machinalement la tête ; et Mme Chausey, devant son mutisme effaré, continua d’un ton de froide et parfaite politesse :
— Vous voudrez bien nous excuser, madame, si nous usons de l’autorisation que nous a donnée M. Morgane de profiter le plus possible de la présence de sa fillette, pendant notre court passage à Douarnenez ; et nous vous demandons la permission de la garder jusqu’à ce soir, puisque demain nous partons.
— Faites comme bon vous semblera, madame, fit Mme Morgane, trop abasourdie par la soudaineté de la rencontre, pour avoir l’idée même de faire montre d’autorité. D’ailleurs, Arlette sera charmée de nous retrouver, sa sœur et moi, le plus tard possible ! Elle nous porte tant d’affection !
Personne, pas même Arlette, si portée cependant aux promptes ripostes, ne releva la réflexion de Mme Morgane. Mais quand ils furent sur la route, Guy remarqua philosophiquement :
— On ne pourra reprocher à Mme Morgane de ne pas se rendre justice quand elle reconnaissait qu’Arlette n’avait aucun désir de se retrouver avec elle… Dieu ! petite Arlette, que je vous comprends sur ce point !
— N’est-ce pas ?… C’est bien dommage qu’elle ne soit pas encore restée à Châteaulin. Nous étions si bien depuis dix jours, papa, les garçons et moi, sans elle ni Blanche, qui lui ressemble… tant ! Maintenant, je crains bien qu’elle ne voyage plus de tout l’hiver !
— Mais c’est vous qui voyagerez. Avez-vous déjà oublié que vous devez venir nous voir ?… Si Mme Morgane vous paraît toujours à cette époque d’humeur aussi peu séduisante, nous vous garderons… Rien n’est plus simple… C’est chose entendue !
— Chose entendue ! répéta-t-elle avec un rire heureux et gai.
....................
« Vous viendrez nous voir, et nous vous garderons. »
Ils bruissaient bien fort dans sa pensée ces mots, le lendemain de ce jour mémorable du Pardon, tandis que, le soir, assise seule dans le jardin silencieux, elle reprenait, un à un, les incidents qui avaient marqué le passage à Douarnenez de Mme Chausey, de ses filles, de Guy… Tous partis maintenant… Elle recueillait ses souvenirs comme elle eût recueilli un trésor dont elle devait vivre pendant des mois et encore des mois. Surtout, voici qu’en cette minute la scène du départ lui revenait étrangement vivante. Elle sentait encore, sur son visage, les affectueux baisers de sa tante et de Charlotte, l’effleurement délicat des lèvres de Madeleine ; elle se rappelait l’étreinte amicale des doigts de Pierre ; et, plus encore, elle gardait l’impression de sa main emprisonnée dans celle de Guy, si ferme et si souple en même temps ; elle l’entendait lui répondre, comme elle disait « adieu » :
— Non, pas adieu, au revoir… Nous vous attendons à Paris pour le mariage de Charlotte. Votre père vous a promise à nous !
Était-ce possible, vraiment, qu’elle fît ce voyage ? Il lui apparaissait un peu comme ces rêves merveilleux qui naissent dans l’imagination des très jeunes, tellement merveilleux qu’ils n’osent y croire même !
Et cependant, pourquoi n’irait-elle pas les retrouver pour un moment, eux tous qui avaient été bons pour elle, si bons que jamais elle ne pourrait les oublier… oh ! jamais !!!
Les yeux perdus dans l’ombre claire de cette nuit d’été, pailletée d’étoiles, elle songeait, cherchant à deviner ce que pourrait bien lui apporter l’avenir qui approchait. Elle n’en avait pas peur… au contraire ! La vie ne lui semblait-elle pas aussi lumineuse qu’un verger en fleur sous le soleil printanier ? Et, remplie d’une joie confiante, elle l’attendait, elle l’appelait, ce bienfaisant avenir, elle le désirait, ayant foi en ses mystérieuses promesses, lui offrant sa jeunesse toute, naïvement certaine qu’il l’éclairerait d’une clarté sans nom…