Le visage appuyé contre les vitres de la fenêtre, soulevant à demi le rideau, Arlette regardait au dehors, attendant la minute où sa tante et Madeleine allaient sortir de la maison pour monter dans le coupé qui les attendait… Quelques secondes encore de patience, et elles apparurent, traversant le trottoir. Puis, prêtes à entrer dans la voiture, elles levèrent la tête vers la croisée qui laissait entrevoir une mince silhouette, et envoyèrent un amical signe d’adieu à l’enfant que l’excessive prévoyance de Mme Chausey gardait au logis pour cause de rhume.
Pas bien malade, Arlette ! A Douarnenez, elle n’eût guère pris garde à ce rhume et se fût librement promenée comme d’ordinaire au grand souffle du large. Mais Mme Chausey, ayant une peur excessive de toutes les maladies, se montrait d’une prudence extrême devant les moindres indispositions ; et elle avait jugé sage de ne point exposer Arlette au froid cuisant de cette journée d’hiver.
Arlette, pour sa part, ne s’effrayait nullement de quelques heures de solitude. Une idée séduisante avait d’ailleurs jailli dans son cerveau, quand elle avait su qu’elle ne sortirait pas : relire bien en paix, aussi longtemps qu’elle le voudrait, le journal qu’elle griffonnait depuis son arrivée à Paris, et revivre ainsi les six semaines délicieuses qu’elle y avait déjà passées.
Six semaines ! A peine elle le croyait elle-même. Pour n’en pas douter, il fallait vraiment qu’elle en eût la preuve, en comptant les jours sur le petit calendrier où était marquée d’un trait la date de son arrivée. Comme ils avaient fui, doux, charmants, insaisissables, ces jours qu’à l’avance, à Douarnenez, elle croyait devoir être en nombre si restreint ! Elle s’était donc trompée en pensant qu’elle ne pourrait vivre joyeuse loin de son père ? Pourtant, Dieu sait avec quelle tendresse ardente elle l’aimait toujours ; combien elle mêlait son souvenir à tout ce qu’elle faisait ; comme elle désirait ses lettres et y répondait par de véritables volumes que complétait encore son journal ! Un journal, toutefois, que le docteur lirait seulement quand elle serait de retour, car c’était un ami dont elle ne voulait pas se séparer…
Le matin même, elle avait reçu de lui l’une de ces longues causeries qu’elle lisait et relisait, à les savoir par cœur, prétendait Guy… Elle reprit encore les feuillets, les parcourut avidement, comme si, pour la première fois, ils venaient sous ses yeux ; puis, pensive, elle songea un moment, les yeux perdus dans la flamme claire du foyer, et dans sa songerie passèrent tout ensemble les visions lointaines de son foyer breton et les images toutes récentes de sa vie de Parisienne. Ils étaient décidément doux à évoquer, ces souvenirs, puisque, pour les ressusciter mieux encore, elle s’en alla chercher, dans son petit bureau, les pages déjà sans nombre qui avaient jailli sous sa plume alerte et capricieuse, guidée par le besoin d’expansion inné chez elle. Et les doigts glissés dans ses cheveux, la tête penchée, elle se mit à lire, laissant son regard courir d’abord sur les premières feuilles :
10 novembre.
Eh bien, Paris n’est pas du tout comme je me l’imaginais. Et même, au premier moment, il m’a causé une désillusion. Je m’attendais, je m’en aperçois maintenant, à trouver une espèce de ville merveilleuse comme celles des contes, remplie de palais, de je ne sais quoi au juste, mais ne ressemblant à rien de ce que j’avais encore vu. Guy avait raison quand il me le disait à Douarnenez, et j’ai envie de me moquer de moi-même quand je pense à la singulière idée que je m’en faisais. Tel qu’il est, il me plaît décidément, ce Paris, maintenant que je suis habituée à ces maisons si hautes qu’elles m’étouffaient les premiers jours ; à ces interminables rues toutes grises, laissant voir à peine, — et très mal ! — un misérable bout de ciel ; à sesécraseuses, ses omnibus, veux-je dire, qui s’avancent toujours comme des machines menaçantes à l’adresse des simples voitures et des pauvres gens obligés de traverser la chaussée.
Entre parenthèses, c’est très amusant d’être dans uneécraseuse! On est assis les uns devant les autres, on se regarde, on s’examine, on fait ses petites réflexions, on tâche de débrouiller, à la simple vue, le caractère de ses voisins, on imagine leur histoire, etc. Malheureusement, je n’y suis montée qu’une seule fois ; et encore, parce que j’étais avec Guy, qui s’est aperçu de l’envie que j’en avais, et avec miss Ashton, — l’ancienne gouvernante de Charlotte et de Madeleine, une Anglaise très raide, très solennelle, qui les adore, parle indignement le français et est aussi infatigable que moi pour la marche. Tout le contraire de ma tante et de Madeleine, qui voudraient ne bouger jamais de leur voiture. Quant à Charlotte, comme son Pierre est un trotteur intrépide, elle est toute prête à trotter à sa suite !…
C’est naturellement en voiture que j’ai fait ma première promenade dans Paris ; et plus cette promenade avançait, plus j’étais désorientée ! Il m’intéressait, certes, ce Paris, puisqu’il était nouveau pour moi, mais il ne m’attirait pas ; ma sympathie pour lui ne s’éveillait pas du tout ! Il me paraissait gris comme le ciel chargé de brouillard. Une maussade pluie fine faisait disparaître sous leur parapluie les passants nombreux, oh ! nombreux ! et l’on ne distinguait que des silhouettes grandes, ou grosses, ou petites, ou gracieuses, ou autrement. Mais de figures, aucune ! Seuls, les magasins ne me causaient pas de désappointement. Loin de là ! Quand j’ai pénétré dans l’un d’eux, le Louvre, m’a expliqué Madeleine, j’ai été prise vraiment d’admiration pour lui. Il me paraissait si beau et si immense ! Mais il s’y trouvait tant de monde que, comme la veille, à la gare, la frayeur m’a saisie de me perdre et d’être étouffée ; et sans réfléchir, en stupide petite fille, j’ai attrapé la robe de Charlotte et je ne me suis aventurée qu’en la tenant bien. Quant à Madeleine, elle était aussi à l’aise que si elle avait été seule à se mouvoir dans ces galeries. Elle avançait au milieu de la cohue, toujours calme, fine, élégante, sans bousculer personne ni être bousculée. Une seconde, en se retournant, elle a aperçu ma main qui tenait toujours serrée la jupe de Charlotte, et elle a eu une légère moue :
— Arlette, ne fais donc pas ainsi l’enfant ! Ne te cramponne pas à Charlotte ! Cela ne se fait pas !
C’était la première fois que j’entendais cette dernière phrase tomber des lèvres de Madeleine… Maintenant, je ne pourrais plus compter le nombre de fois qu’elle est venue s’abattre sur mon inexpérience !
Pendant que ma tante et Charlotte choisissaient, dans ce magasin, — pareil à une ville de marchandises, — une quantité de choses de toute espèce, j’employai tous mes regards à contempler les acheteuses, d’abord, habillées presque toutes comme personne ne l’est à Douarnenez, laissant sur leur passage un bon petit parfum ; à contempler aussi la multitude d’objets vendus dans ce magasin étonnant, des objets si jolis que j’aurais voulu les acheter tous !
Aussi quand ma tante, après avoir choisi une étoffe d’un adorable gris tendre, m’a dit : « C’est pour toi, Arlette. Puisque tu es ma fille, pour le moment, c’est bien le moins que je complète ton trousseau ! » j’ai été tellement ravie, que je l’ai embrassée chaleureusement en m’écriant qu’elle était un amour de tante, sans penser que nous n’étions pas seules.
Une dame, qui achetait près de nous, a pris aussitôt une mine si étonnée, que j’ai eu conscience de m’être comportée en jeune sauvage. Pour son compte, l’employé riait dans sa barbe et me lançait des coups d’œil discrets, mais curieux. Ma tante, elle, ne paraissait pas fâchée. Je lui ai chuchoté, confuse :
— Ma tante, pardonnez-moi d’être si ridicule !
Elle m’a répondu très gentiment :
— Les petites filles de ton âge ne sont jamais ridicules quand elles témoignent leur plaisir.
— Seulement, elles feraient mieux de ne pas le témoigner en public, n’est-ce pas ? ai-je fini.
Ma tante s’est mise à rire :
— A merveille ! Salomon lui-même n’aurait pas mieux parlé.
Et là-dessus, nous sommes remontées en voiture pour reprendre la série des courses qui absorbent complètement, en ce moment, ma tante et Charlotte, grâce à l’approche du mariage. Elles en sont occupées à lasser ceux qui, comme moi, n’ont qu’à les regarder faire ! Heureusement, elles ne paraissent pas épuisées du tout, bien que ma tante répète de temps à autre, d’un accent convaincu : « Je n’en puis plus ! »
Mais Guy assure que c’est là une phrase de vraie Parisienne, dans laquelle il n’y a pas un atome de vérité. Faire des courses est l’élément des Parisiennes, paraît-il.
Pour suivre le programme de la journée, nous sommes allées chez une modiste de haut renom, qui vendait des chapeaux tels que les habitantes de Douarnenez, et même de Quimper, n’en ont pas l’idée ; des chapeaux qui m’ont tout de suite expliqué pourquoi, avant que je sorte, Charlotte, l’adresse incarnée, avait fait subir à l’œuvre de la modiste de Mme Morgane une transformation inattendue, à laquelle elle devait une physionomie toute nouvelle.
Devant les hautes et innombrables glaces, des dames étaient assises, presque aussi élégantes que la modiste en chef et les sous-modistes. Ces dernières, sous l’œil de la grande maîtresse du lieu, leur plaçaient les chapeaux sur la tête. Et alors les dames s’examinaient de droite, de gauche, de profil, avec une attention extrême. Jamais jusqu’alors je n’avais soupçonné que ce pût être aussi important de choisir un chapeau ! L’une d’elles surtout, pas jolie le moins du monde, m’intéressait tout à fait, tant elle était sérieuse en contemplant, sur ses cheveux bien souples, les différents chapeaux que la modiste y posait pour essayer. Le plus drôle, c’est que son mari était avec elle, — un grand jeune homme comme Guy ; — il était aussi absorbé qu’elle dans l’examen des chefs-d’œuvre de Mme Caroline. Je le trouvais tout à fait ridicule dans ce magasin de modes, au milieu de toutes ces dames, avec sa physionomie affairée, autant que s’il avait été chargé d’empêcher l’explosion d’une bombe… Mais, en même temps, il m’amusait tellement, j’étais si occupée à le regarder, que je n’entendais pas ma tante qui, après avoir longtemps parlé avec Mme Caroline, m’appelait :
— Arlette ! Arlette !
Charlotte m’a ramenée dans la réalité en me caressant la joue avec les violettes glissées dans sa veste ; et… — Oh ! pourquoi Mme Morgane n’assistait-elle pas à cette scène ! — voici que ma tante m’a fait asseoir, moi aussi, devant une glace, et voici que, sur ma tête, Mme Caroline s’est mise en devoir de faire apparaître successivement une série de ses chefs-d’œuvre. Elle me les posait délicatement, arrangeait, de-ci de-là, les mèches folles de mes cheveux, et puis se reculait, renversant sa taille de petite grosse femme, rejetant en arrière sa tête coiffée de cheveux couleur de cuivre rouge, clignant à demi ses yeux et se répandant en phrases tout à fait extraordinaires :
— Oui, le dessin est harmonieux et fin ! Un vrai Greuze, ou plutôt un Récamier. Un poème, madame, ne trouvez-vous pas, que ce chapeau sur ce visage ? La Jeunesse défiant l’Hiver ! C’est un régal d’avoir à coiffer une tête d’une grâce aussi originale et piquante ! Nous ferons une merveille. Je la vois déjà… Le bouton naît ; la fleur va s’épanouir ! Elle vous plaira certainement, madame.
Et, entre ces exclamations, elle riait d’un rire satisfait qui me faisait penser au gloussement des poules, quand on leur jette du grain. Dans le nombre de ces chefs-d’œuvre, elle en a pris un de forme tellement bizarre et tellement empanaché que j’ai bondi, malgré ma confiance en Mme Caroline.
— Oh ! ne me mettez pas un chapeau pareil ! Je ressemblerais aux chiens savants que l’on voit quelquefois le jour duPardon.
Mme Caroline a eu un nouveau gloussement. Mais sa mine était un peu moins épanouie, et j’ai deviné que mon exclamation avait été très malencontreuse. Avec dignité, elle m’a répondu :
— Vous pouvez être tranquille, mademoiselle. Jamais nos clientes n’ont l’air de chiens savants. S’il en était autrement, nous n’aurions pas une clientèle aussi exceptionnellement nombreuse et distinguée.
Une chaleur m’a monté aux joues. Mais Mme Caroline n’a pas paru s’en apercevoir, et, jetant de côté le chapeau que j’avais traité d’irrévérente façon, elle l’a remplacé, sur mes cheveux, par un autre qui a reçu l’approbation générale, la mienne comprise. Mais je me suis bien gardée de l’exprimer, de crainte d’articuler encore quelque sottise. Vraiment, en cette minute, m’apercevant dans une glace, je me faisais l’effet d’une autre personne, ainsi coiffée d’un chapeau « idéal » — pour parler comme Mme Caroline — et habillée de la robe que ma tante m’avait fait faire à l’avance, selon votre désir, père chéri, et que j’ai trouvée à mon arrivée. J’avais l’apparence d’une vraie jeune fille ; je paraissais bien plus grande qu’à l’ordinaire, et ma taille aussi était toute différente, bien mieux ! Enfin — tout bas je puis bien l’avouer — je me trouvais très gentille ! Je suis sûre que Mme Morgane et Blanche, me voyant ainsi transformée, n’auraient plus osé me soutenir que les petites femmes ne sont que de vilaines créatures manquées. D’ailleurs, si elles l’avaient soutenu, je ne les aurais pas crues ! Et surtout je n’aurais pas pleuré comme je le faisais autrefois, en petite sotte, à l’idée que j’étais une créature manquée…
Je suis sortie enchantée de chez Mme Caroline, et je continuais à l’être dans la voiture, quand, tout à coup, une ombre a passé sur ma joie. Ma tante, après avoir célébré, en compagnie de Charlotte, les talents de Mme Caroline, finissait en plaisantant :
— Le malheur est que ce sont des talents qui se payent bien cher… Ah ! ce n’est pas une économie de marier sa fille !
Subitement, père, je me suis rappelé que vous m’avez recommandé d’être très, très économe, de dépenser le moins possible ; et j’ai été envahie par la crainte qu’il ne faille justement dépenser beaucoup d’argent pour être habillée comme j’allais l’être au mariage de Charlotte. Je ne savais comment demander à ma tante de me rassurer, et, dans mon embarras, j’étais devenue silencieuse, tout à fait contre mes habitudes ; si bien que ma tante s’en est aperçue et m’a demandé en souriant :
— Qu’as-tu, Arlette ? Est-ce que tu crains toujours d’être coiffée comme un chien savant par Mme Caroline ?
— Oh ! non. Mais… mais… j’ai peur de n’avoir pas assez d’argent pour payer ma jolie toilette !
Ce n’était pas là tout à fait ce que je pensais, mais vraiment l’aveu me paraissait trop difficile à articuler ; et ma tante me regardait avec des yeux que je ne comprenais pas. Ils étaient très affectueux, mais sérieux, et j’ai demandé bien vite :
— Oh ! tante, vous n’êtes pas fâchée après moi, n’est-ce pas ? C’est que papa m’a tant recommandé d’être économe, et je me demande comment y arriver !
— Eh bien, nous te l’apprendrons ; sois tranquille, chérie, j’espère bien que ton père sera content de toi et de nous sur ce point ! Aie confiance en moi…
Je ne demandais pas mieux, et j’ai eu un soupir de soulagement à voir ma tante aussi sûre de son fait. Comme nous étions en voiture, à l’abri des regards curieux, je l’ai embrassée de toutes mes forces pour la remercier, et j’ai pu de nouveau être gaie, sauf quand je pensais à vous, père.
Certainement, cela me faisait plaisir pour moi de savoir qu’au mariage de Charlotte, je serais tout à fait Cendrillon métamorphosée par sa marraine ; mais cela me charmait bien plus encore pour Guy, avec qui je quête. J’étais certaine, de cette façon, de n’être pas pour lui un sujet de honte, ainsi que me l’avait prédit Mme Morgane, et Blanche surtout, qui n’a pas manqué une occasion de me répéter que Guy, me trouvant si peu à la mode de Paris, ne voudrait pas quêter avec moi, etc. Le plus malheureux, c’est que, sans l’avouer, je m’étais mise à le croire depuis que je pouvais me comparer à mes cousines ; il finissait par me sembler que Guy devait sûrement me juger de la sorte.
Aussi, comme j’étais maintenant tranquillisée, j’ai voulu qu’il le fût tout de suite, lui aussi. Et pendant son apparition d’un instant à la maison, le soir de cet après-midi mémorable, je lui ai annoncé qu’il verrait une Arlette transformée au mariage de Charlotte et n’aurait pas à rougir de ma tenue de campagnarde, comme disait Blanche.
— Alors, vous serez très belle ?
Modestement, j’ai répondu :
— Je serai gentille… j’espère…
— Et vous êtes ravie de cette perspective ?
— Oh ! oui !
Ce sourire, dont je n’arrive pas encore à démêler le sens, a couru sous sa moustache :
— Voilà un « oh ! oui ! » bien convaincu… Hum, mademoiselle Arlette. Est-ce que Paris ferait déjà sentir sur vous son influence néfaste ? Est-ce qu’il vous rendrait coquette ?
— Oh ! non, je l’étais déjà à Douarnenez.
— Vous l’étiez ?… Vraiment ? Comment le savez-vous ?
— Parce que le capitaine Malouzec me l’a dit… justement le jour où je lui déclarais que j’étais contente, autant qu’on peut l’être, d’avoir appris que je n’étais pas un misérable avorton !
Et avec effusion, j’ai fini :
— Et c’est vous qui me l’avez appris. Aussi, je vous en aurai une reconnaissance éternelle !
— Vous êtes mille fois trop bonne, ma cousine. Je ne mérite pas tant. J’ai simplement, par esprit de justice, voulu rectifier quelques opinions légèrement erronées de Mme Morgane sur ce point. Ne prenez pas la peine de me parler de votre reconnaissance, et faites-moi plutôt la grâce de me raconter vos premières impressions sur Paris.
Je ne demandais pas mieux. C’est si amusant de bavarder ! Je lui ai tout dit, mes opinions sur lesécraseuses, sur les employés du Louvre, sur Mme Caroline et ses produits, sur les messieurs qui achètent les chapeaux de leur femme… J’ai demandé à Guy si, comme moi, il ne les trouvait pas ridicules dans ce personnage. Il m’a répondu par un « certainement » fort convaincu…
Comme nous nous entendons bien avec Guy ! Je voudrais qu’il fût mon frère, mon grand frère ; mais je garderais tout de même Corentin et Yves, que j’aime pour de bon !
14 novembre.
Mlle Catherine est venue me dire adieu. Elle repart ce soir. Je l’ai embrassée, réembrassée je ne sais combien de fois, comme si mes baisers pouvaient laisser sur son visage quelque chose de moi que vous sentirez, père chéri, lorsqu’elle ira vous voir de ma part.
Quand la porte est retombée derrière elle, j’ai eu un frémissement au cœur, me sentant seule, bien seule cette fois dans Paris, tout à fait séparée de mon pays breton…
Mais cette impression n’a pas duré. Je ne puis plus maintenant me trouver perdue à Paris comme le premier jour… Tous, ici, sont excellents pour moi ! Aussi, je les aime !… Mais pas tous de la même façon ; — à mon papier, je peux bien confier la véritévraie! — Madeleine continue à m’intimider beaucoup, au fond, avec son inaltérable sagesse et son calme également inaltérable. A cause du mariage de Charlotte, toute la maison est en agitation, et je suis comme la maison : Madeleine, elle, demeure un vrai lac, sans coup de vent, sans vague. Ainsi que tout le reste de l’année, je suis sûre, elle étudie pendant des heures son piano avec une patience qui me stupéfie ; tant elle répète de fois les mêmes passages !! Elle peint des fleurs, copiant son modèle pétale par pétale, et elle en brode sans relâche sur des ouvrages minutieux, sans paraître se douter le moins du monde qu’il faut des trésors d’attention pour les mener à bien… Elle suit des cours, comme l’on dit ici, et pour son agrément ! car elle n’a plus besoin du tout de s’instruire. Ma tante le trouve, et je suis, tout bas, de son avis…
Que de science il y a dans le cerveau de Madeleine ! Quand j’y pense, je suis pénétrée pour elle d’admiration, — d’une de ces admirations qui vous accablent de l’idée de votre propre indignité ; et je comprends que, très souvent, elle trouve (je le devine) que je dis ou fais des choses stupides, c’est-à-dire « incorrectes », quoiqu’elle s’applique à me cacher son impression. Mais je connais maintenant trop bien sa figure pour me laisser tromper ! Quand certain petit pli apparaît entre ses sourcils, je suis sûre de m’être mis une sottise quelconque sur la conscience.
Et puis mes étonnements, mes admirations, mes antipathies lui paraissent en général un peu saugrenus. Elle a une manière de me dire : « Que tu es donc enfant, Arlette ! » qui tombe sur moi à la façon d’une vague bien froide et me pénètre de la résolution de garder pour moi toutes mes idées. Seulement, c’est une résolution qu’il me serait impossible de tenir ! Je suis trop habituée à les laisser prendre la volée dès que bon leur semble. Capitaine, où êtes-vous pour les recueillir ?
Avec ma tante et Charlotte, je suis bien à mon aise. Elles, au moins, je ne les scandalise jamais ! Mais elles ont autre chose à faire que de m’écouter bavarder. D’ailleurs, Charlotte est toujours avec son Pierre, occupée de son Pierre quand elle n’est pas la proie des couturières, modistes, etc.
Par bonheur, pour moi toute seule, j’ai Guy, mon grand ami. Un grand ami que je ne vois guère à loisir, par exemple. Tous les jours, certes, il vient à la maison ; mais, sauf exception, pour de courtes visites, — du moins elles me paraissent ainsi, — et puis il s’en va je ne sais où… Je voudrais savoir même quel est ce « où ». Je l’ai demandé à Charlotte, — non à Madeleine, bien entendu, — et pour tout renseignement, elle m’a dit, avec un sourire que je n’ai pas compris :
— Je ne puis te dire où va Guy. Il ne me fait pas de confidences. Demande-le-lui, si tu désires le savoir.
— Ça ne le fâchera pas ?
— Oh ! non !
Le jour même, comme Guy était venu un instant avant le dîner, je lui ai servi toute chaude ma question. Il en a paru si stupéfait, que j’ai cru que lui aussi allait me répondre la fameuse phrase de Madeleine : « Ce n’est pas convenable ! » Mais il m’en a fait grâce et, de ce ton qui ne m’apprend jamais s’il parle sérieusement ou non, il a répété :
— Où je vais quand je vous quitte ?… Eh bien, selon les heures, je dîne en ville, ou je vais au théâtre, ou aux courses, ou faire des visites et le reste… Enfin, je goûte à tous les charmes de la vie !
— Comme vous êtes heureux, Guy ! Je voudrais bien, moi aussi, y goûter comme vous, car ils doivent être délicieux pour que vous leur donniez ainsi tout votre temps !
A ma grande surprise, il a eu un haussement d’épaules très méprisant pour les charmes en question, et il m’a répondu sans plaisanter :
— Soyez très sûre qu’ils ne méritent pas d’être regrettés par toute personne ayant même une ombre de raison. Ah ! quelle fille d’Ève vous êtes, petite Arlette !
Il est parti là-dessus, après m’avoir baisé le bout des doigts. Mes idées n’avaient pas été éclaircies d’un brin par ses réponses !… J’en étais un peu dépitée, mais pas autant que je l’aurais cru… C’est que, une chose très bizarre ! j’aime à me sentir une petite fille ignorante auprès de Guy qui, lui, a autant d’expérience qu’un très vieil homme. Je le vois dans ses yeux, je le devine à ce qu’il dit, et aussi à ce qu’il ne dit pas ! Quelquefois, en causant avec ma tante, ou encore avec son ami Pierre, il fait une phrase qui m’a un petit air tout simple, et ma tante — ou Pierre — se met à rire. Moi, je ne comprends pas du tout la cause de leur gaieté subite, et cela m’agace. J’ai envie de crier à Guy : « Puisque vous êtes mon ami, apprenez-moi à comprendre tout ce que disent les grandes personnes ! Je ne suis plus une « petite » ! J’ai presque dix-huit ans !… »
Et pourtant je ne lui dis rien de pareil, non parce que Madeleine me glisserait peut-être son éternel : « Ce n’est pas convenable ! » mais parce qu’il m’est agréable d’être pour Guy une espèce de bébé dont il est obligé d’avoir soin !
16 novembre.
A partir d’aujourd’hui, j’aime Paris ! Pour moi, ce n’est plus seulement un immense assemblage de maisons à travers lequel sont, par-ci par-là, jetés quelques arbres dont les pauvres racines s’écrasent sous l’asphalte. J’ai compris qu’il avait ses beautés à lui ; j’étais tout à fait dans mon tort en ne les apercevant pas, parce qu’elles différaient des beautés que j’aime par-dessus tout : celles que le bon Dieu a faites et dans lesquelles les hommes ne sont pour rien, comme la mer, les soleils couchants, les fleurs…
Ce qui m’a réconciliée avec Paris, c’est ma visite de tantôt à Notre-Dame ; et cette visite, je la dois à Guy. Hier, comme il interrogeait Madeleine sur le programme de notre journée d’aujourd’hui, elle lui a répondu par une liste de courses qui l’a fait reculer :
— Comment ! tant d’occupations pour un seul après-midi ! Mais vous allez tuer cette pauvre Arlette ! Sans compter qu’elle doit s’ennuyer à périr, promenée ainsi sans cesse de magasin en magasin.
Pour ça, Guy se trompait absolument ! Mais je n’ai pas songé à protester, quand je l’ai entendu continuer :
— Il vaudrait bien mieux qu’elle visitât un peu Paris. Louise, envoie-la donc « pérégriner » sous l’aile de miss Ashton, si tu n’as pas le loisir de la chaperonner.
— Ce serait très bien, a fait ma tante, si miss Ashton parlait français. Mais elle bredouille autant que si elle venait de débarquer d’Angleterre. Elle et Arlette ne se comprendraient pas et se perdraient dans Paris, pour peu que je les envoie seules.
— Mais tu pourrais les envoyer sous mon escorte. Voyons, Arlette, voulez-vous venir, vous et votre garde du corps, visiter Notre-Dame, par exemple, puisque vous affectionnez tant les églises, en m’acceptant pour cavalier ?
J’accueillais la proposition avec transport. Mais ma tante, je me demande pourquoi, se montrait hésitante. Elle a marmotté à Guy quelques mots parmi lesquels j’ai attrapé au vol le cher « convenable » de Madeleine. Enfin Guy, par bonheur, a fait triompher son idée, et aujourd’hui, tous les trois, nous sommes partis pour Notre-Dame dans uneécraseuse, selon mon désir. J’aime toujours beaucoup mieux lesécraseuses, où l’on a de l’air et de la lumière, que les fiacres, qui sont de véritables petites boîtes à roues dans lesquelles on ne respire pas…
Oh ! Notre-Dame ! Comme Guy avait raison de m’y conduire… D’abord à cause dumarché aux fleursqui l’avoisine et sentait bon au passage le lilas et les roses du Midi ; puis parce que l’église est elle-même d’une beauté qui m’a conquise toute… J’étais pleine de respect, en y pénétrant, à la seule idée du nombre d’années dont elle porte le poids. Elle me faisait l’effet d’une vieille dame très noble, très majestueuse et très bienveillante qui vous inspirerait tout de suite le désir de vous prosterner…
Guy, qui adore Notre-Dame, — pour de bon, — tout en étant Parisien, a déclaré que nous devions nous comporter en touristes et tout voir. Aussi nous avons tout vu, y compris letrésoret les tours !
Quand nous sommes arrivés en haut des tours, après avoir grimpé marche sur marche, j’ai cru être transportée en plein ciel. Au sortir des interminables escaliers qu’il nous avait fallu escalader, j’apercevais du bleu, du bleu encore, un bleu infini, délicat, doux, que ne voilait aucun nuage ; et puis une clarté de soleil, limpide et transparente, dont je me sentais enveloppée comme par le vent d’hiver qui nous mordait le visage. Autour de nous, rien que l’espace plein de lumière. Et puis à nos pieds, très bas, tout écrasée, la masse des maisons qui s’étendaient si loin qu’elles se confondaient avec le brouillard de l’horizon. J’étais saisie d’en voir tant, de penser aussi à la quantité de personnes qui vivaient sous ces toits innombrables, luisant au soleil, des personnes que je ne connaissais pas, que je ne connaîtrais jamais, qui étaient, les unes très heureuses et les autres, mon Dieu ! malheureuses, puisqu’il paraît qu’il y en a beaucoup aussi de celles-là…
— A quoi rêvez-vous, Arlette, avec cette mine grave ? a questionné Guy.
— Je me demandais si, dans toutes ces maisons, il y asûrementplus de gens heureux que de gens malheureux. Il y a plus des premiers, n’est-ce pas ?
— Souhaitons-le, en effet.
— Vous ne le croyez pas, Guy ? Vous parlez sans conviction.
— C’est que vous agitez là une grosse question, petite reine, qui a fait méditer des collections de philosophes, sans être bien éclaircie. Et moi qui ne suis pas précisément un docte philosophe, je n’oserais me mêler de la résoudre. Espérons ensemble que la somme des mortels satisfaits de leur sort l’emporte sur la somme de ceux qui ne le sont pas ; et nous nous comporterons ainsi en parfaits optimistes !
En cette minute, au regard, à l’accent de Guy, je devinais qu’il parlait inspiré par son expérience de vieil homme, et j’aurais voulu pouvoir entrer dans sa pensée pour démêler ce qui s’y passait. Nos yeux se sont croisés, et, changeant de ton, il a fini gaiement :
— Je suppose, d’ailleurs, que je prêche une convertie. Je n’ai pas besoin de vous recommander l’indulgence envers la pauvre vie, trop souvent calomniée, même par ceux qui lui doivent le plus. Contentez-vous longtemps de vous la figurer aussi séduisante que les palais habités par vos amies les fées.
— Eh bien, ce n’est pas du tout ainsi que je me la représente. Pour moi, elle ressemble à l’un de mes sentiers préférés, là-bas, près de Douarnenez, longeant la mer… Il n’est pas beau dans toute sa longueur, mon favori ; en certains endroits, les bruyères, les ajoncs, toute sorte de jolies petites plantes lui font cortège ; puis, ailleurs, elles disparaissent ; il ne reste que l’herbe maigre et rousse en été. Mais, sans se préoccuper de son entourage, mon sentier s’allonge toujours jusqu’au moment où il s’arrête court devant une énorme déchirure de la falaise… Alors, c’est le vide… C’est la fin…
J’avais un tel plaisir à reparler de mon cher sentier, d’où la vue sur la mer est sans pareille, que j’en oubliais le lieu où je me trouvais ; et j’ai été presque étonnée d’entendre résonner la voix de Guy :
— Petite Arlette, vous parlez comme un vieux sage. Mais les vieux sages sont des gens fragiles, ne l’oubliez pas, et sur cette tour, il fait un froid sibérien ; descendons vite, vous allez vous enrhumer.
Comme l’accent de Guy ne ressemblait pas du tout à celui de Mme Morgane quand elle me commande la moindre chose, je lui ai obéi tout de suite ; et alors a commencé notre visite de l’église, une visite qui m’intéressait tellement, surtout quand le jour tombant a fait la cathédrale plus intime, plus recueillie, que la nuit était presque venue déjà quand nous en sommes sortis enfin, toujours fidèlement suivis par miss Ashton. Paris était tout gris, maintenant, et, à mesure que les réverbères s’allumaient, il avait l’air de se remplir de grandes étoiles fauves. Aussi, comme il me plaisait ainsi, j’ai demandé à Guy de revenir à pied. Il m’a dit :
— Mais c’est trop loin ! Vous serez épuisée en arrivant, Louise me grondera.
Je lui ai tout de suite assuré et répété que j’avais l’habitude des très longues courses ; que, durant les vacances, Yves, Corentin et moi nous trottions pendant des heures, car nous sommes tous les trois infatigables.
— Et vous êtes alerte à l’avenant, vous, petite fille. Je me souviens de la jeune personne en rose qui montait en courant un chemin de falaise à Douarnenez… Allons, marchons, puisque cela vous amuse. Vous m’avez fait la grâce de m’accepter pour cavalier, je dois vous obéir, n’est-il pas vrai ? Si vous avez eu plus de vaillance que de force, nous trouverons toujours bien un véhicule quelconque pour nous recueillir.
Et ainsi nous sommes partis tous trois, après avoir fait nos adieux, — moi, du moins, — à la cathédrale, qui me paraissait plus imposante encore, sa grande silhouette de pierre tout habillée d’ombre… Nous avons d’abord suivi la Seine, criblée de flammes rouges aussi fuyantes que des feux follets ; des bateaux-mouches, m’a expliqué Guy, comme je lui confiais mon impression.
Là-dessus, il s’est mis à me questionner, non pas du tout en curieux, mais avec un intérêt qui ouvrait mon cœur autant que mes lèvres, sur ma vie à Douarnenez, sur ce que je faisais, je lisais, j’aimais, etc. J’étais tellement contente de parler de mon pays, que j’ai commencé à bavarder comme je le fais avec le capitaine. A la façon dont Guy m’interrogeait, me répondait, j’étais sûre que je ne l’ennuyais pas ; mais, au son de sa voix, je devinais bien qu’en m’écoutant il avait dans les yeux cette lueur de curiosité et d’amusement que je commence à connaître, mais qui ne me fâche plus, maintenant qu’il est mon grand ami. La nuit était complète, et si pure, que j’ai pu lui montrer l’étoile qui est mon habituelle confidente, celle à qui je raconte mes idées folles, mes désirs, mes espérances, quand je ne les dis pas à mon autre fidèle amie, la mer. Ces confidentes-là, au moins, m’écoutent toujours, sans me répondre au nom de la morale.
— Et vous n’aimez pas la morale ?
— Oh ! non ! Pas plus que je n’aimerais une vieille personne grognon, sévère, grondeuse, qui jetterait toujours des obstacles entre moi et les choses qui me tentent.
— Peut-être les choses défendues vous tentent-elles plus que les autres ?
— Mais, bien sûr !… Aussi, quelles tempêtes se sont élevées entre Mme Morgane et moi ! Surtout quand ses défenses étaient injustes… Mais, pour éviter d’être arrêtés par elle dans nos intentions, nous faisions toujours bien vite, les garçons et moi, ce que nous avions en tête. Après, on voyait…
— Qu’est-ce qu’on voyait ?
— Les yeux foudroyants de Mme Morgane, et on l’entendait fulminer un peu contre les garçons et beaucoup contre ma pauvre personne, qui recevait tous les noms. Un jour, elle m’a appelée « suppôt de Satan ». Je ne savais pas trop ce que ce drôle de nom pouvait dire… J’ai cherché dans mes livres de contes, de légendes, etc. Je n’ai pas trouvé d’explication. Qu’est-ce qu’il signifiait ?
— Rien du tout ! C’est une expression sans tête ni queue, m’a vertement répliqué Guy.
Si Mme Morgane avait entendu !…
Je n’étais pas plus renseignée. Comme il me demandait ce qui m’avait valu un pareil qualificatif, je lui ai raconté mon escapade de jadis avec Yves, que j’avais entraîné un soir dans le jardin pour voir si, à minuit sonnant, des fées sortiraient des corolles de toutes les fleurs et viendraient danser, en compagnie despoulpiquets, comme je l’avais lu dans un très beau conte. Yves n’avait que sept ans à peine et mourait de peur. Il se cachait les yeux sous ses poings, dans l’attente despoulpiquets. Moi, le cœur me battait à grands coups, mais je regardais de tous mes yeux. Minuit a sonné. La lune n’a éclairé aucune des apparitions que j’espérais. Ni korriganes, nipoulpiquetsne se sont montrés. Les fleurs sont restées des fleurs… De cette nuit-là, j’ai fini de croire vraies les belles légendes merveilleuses. J’en étais triste, triste ! Et, dans mon découragement de voir qu’elles n’étaient que mensonges, j’ai secoué Yves, qui ne bougeait pas, pour le faire rentrer. Mais il s’était endormi et, se sentant touché, il a cru qu’unpoulpiquetvoulait l’emporter. Il s’est mis à pousser des hurlements tels que toute la maison en a été réveillée et est accourue. Mme Morgane, en bonnet de nuit, m’a appelée « suppôt de Satan », criant que je voulais la mort de son fils, que j’étais une vraie sorcière, etc. Enfin, elle m’a malmenée à son aise, car papa était à Quimper et ne pouvait me défendre… Et lespoulpiquetsnon plus ne sont pas venus à mon secours… Il est vrai que je ne croyais plus en eux !
— D’où leur droit de vous abandonner, à supposer même qu’ils eussent existé… Petite Arlette, vous avez des mots bien profonds.
Parlait-il sérieusement, ou se moquait-il de moi ? Nous avons fait quelques pas en silence. A quoi pouvait-il bien penser ? Pour l’obliger à continuer la conversation, je lui ai demandé, ayant envie d’entendre, à mon tour, ses récits :
— Et vous, Guy, est-ce que vous étiez insupportable quand vous étiez petit ?
— Mais je l’étais, je crois, très suffisamment, si je m’en rapporte à l’opinion de Louise.
— Oh ! Guy, racontez-moi des histoires de « quand vous étiez petit », des sottises que vous faisiez. Ce sera drôle de vous les entendre dire maintenant que vous êtes sage !
Guy s’est mis à rire.
— Je vous remercie, Arlette, d’être à ce point certaine de ma sagesse. Je ne mérite pas tant d’honneur. « Des histoires de quand j’étais petit ? » Mais je ne m’en rappelle aucune qui vaille la peine d’être exhumée de l’oubli où elle dort. J’imagine que j’étais un garçonnet pareil aux autres…
— Pas pareil, j’en suis certaine, à Corentin et à Yves ! Vous deviez, d’abord, faire des projets pour quand vous seriez un homme. Papa dit que tous les garçons en font, et il s’impatiente lorsque Yves déclare que ça lui est égal d’être n’importe quoi.
— Mais, certainement, j’avais de très hautes ambitions. Dans ma prime jeunesse, parce que je portais aux chevaux une tendresse extrême, j’ai rêvé d’être écuyer dans un cirque. Ensuite, vers la région de mes dix-sept ans, je me suis cru un prodige, une espèce de grand homme, parce qu’une revue de vingt-cinquième ordre, pour le moins, acceptait quelques-unes de mes élucubrations d’écolier. Puis une légère dose de sagesse m’étant venue avec les années, j’ai humblement renoncé à la gloire littéraire, je me suis borné à faire de la musique en profane, mais avec amour, à peinturlurer de même. J’ai enfoui ensemble mes rêves ambitieux et mes premières illusions, et, ne pouvant espérer davantage, je me suis résigné à n’être qu’un pauvre homme du monde, c’est-à-dire une élégante inutilité, pour ne pas dire plus.
Guy s’est tu brusquement. J’étais un peu interdite de son accent devenu ironique et presque triste ; oui, triste ! et amer aussi ! L’idée m’a traversé l’esprit qu’il venait de parler bien plus pour lui que pour moi. Mais, au bout de quelques secondes de silence, j’ai de nouveau entendu sa voix, qui avait retrouvé ses sonorités habituelles ; et il m’a dit gaiement :
— Petite Arlette, à quelles confidences m’entraînez-vous là ! Oubliez bien vite mes fantaisistes opinions sur moi-même, et entrez goûter chez un pâtissier. Puisque vous êtes Parisienne, il vous faut prendre des habitudes parisiennes.
Nous avons donc goûté. Miss Ashton et moi, tout en croquant nos gâteaux, nous nous faisions des sourires, puisque nous ne pouvons guère nous parler, ne nous comprenant pas. Guy servait d’interprète. En sortant de la pâtisserie, il m’a offert un gros bouquet de violettes dont il a tenu bien aimablement à se charger, pour que je pusse laisser mes mains dans mon manchon, et je suis rentrée ravie de mon après-midi. Ma tante a dit que c’était de la pure folie d’être revenue à pied de Notre-Dame, — je comprends son effroi, à elle qui ne marche jamais ! — qu’elle ne me confierait plus à Guy, car il me tuerait vite, etc. Je l’ai rassurée de mon mieux… et j’espère bien, au contraire, qu’elle m’enverra encore me promener sous l’escorte de Guy… C’est si amusant, et nous continuons à nous entendre si bien, mon grand ami et moi !
20 novembre.
Un, deux, trois jours encore, et le quatrième aura lieu le bal que ma tante donne pour le mariage de Charlotte, et qui sera le premier de mon existence ! Aussi, je ne peux pas m’empêcher d’y penser à toute minute, en cherchant à m’imaginer ce plaisir inconnu qui, pour l’instant, me vaut de discrètes exhortations au calme de la part de Madeleine, détachée des vanités de ce monde, — en sa qualité de savante, je suppose. Quant à ma tante, il lui procure plus de courses encore. Et cependant, comme elle continue à être pour moi une vraie marraine de Cendrillon, au milieu de ses occupations, elle a pensé à me commander, sans m’en rien dire, une robe de bal… Oui, père chéri, vous avez bien entendu, une robe de bal, unevraie, pour moi, votre Arlette ! Une robe exquise ! une robe vaporeuse ! un rêve !
Quand j’ai vu ce rêve entrer dans le petit salon où nous étions, chez la couturière, j’ai cru, naturellement, qu’il s’agissait encore de quelque toilette pour Charlotte, qui passe son temps à essayer des robes, ces jours-ci.
J’ai dit seulement, avec admiration :
— Quelle jolie toilette ! Elle est pareille à une feuille de rose.
— Elle te plaît ? Tant mieux… car c’est toi, chérie, qui es destinée à t’habiller de cette feuille de rose…
— Moi ! vraiment, moi ?
Cela me semblait impossible. Eh bien, j’avais tort ! Le ravissant nuage rose est devenu une jupe, ravissante aussi, et qui me donnait un air de jeune fille tout à fait ! Je me regardais enchantée, quand mes yeux se sont arrêtés sur le corsage que m’attachait l’essayeuse, et une exclamation m’a échappé :
— Oh ! quel malheur ! Il manque un grand morceau au corsage !
Ma tante, Charlotte, Madeleine, l’essayeuse, ont, d’un commun accord, fixé les yeux sur le corsage.
— Il manque un morceau ? Où donc ?
— Mais, dans le haut… On voit toutes mes épaules, tous mes bras ! Qu’est-ce que l’on va faire ?
J’étais désolée. Au lieu de consolations, qu’est-ce que j’entends ? Un rire général, et Charlotte me dit, au milieu de cet accès de gaieté extraordinaire :
— On ne fera rien du tout à ton corsage. Il ne lui manque pas de morceau… C’est un corsage décolleté… il est bien ainsi !
J’étais stupéfaite et scandalisée.
— Comment ! il faudra que j’aille au bal ainsi déshabillée ? Madeleine, entends-tu ? pour le coup, ce n’est pas convenable de se comporter de la sorte !
Madeleine, la sage Madeleine, riait, elle aussi ! Et elle n’était pas de mon avis ! Est-ce qu’elle ne m’a pas répondu :
— C’est l’usage, Arlette. Tu n’as qu’à te résigner… Tout le monde est décolleté au bal !
— Alors, c’est convenable, parce que c’est l’usage ?… Quelle drôle de raison !
— Tu auras bien moins chaud de cette manière, m’a glissé Charlotte, en manière d’encouragement. D’ailleurs, demande à ton ami Guy… Lui-même te dira que toutes les femmes sont ainsi habillées pour aller au bal.
— Oh ! Charlotte, tu ferais mieux de dire ainsi « déshabillées » !
Malgré les assurances répétées de ma tante et de mes savantes cousines, j’ai questionné Guy le jour même, et il leur a donné raison. Je n’ai plus maintenant qu’à prendre mon parti en brave !
Mon grand ami est arrivé bien à propos hier soir. Sur ma prière, Madeleine était en train de m’apprendre la valse ; mais elle le faisait d’une façon si savante, en m’obligeant à compter tant de pas, que je m’embrouillais tout à fait. Ma patience s’en allait, je commençais à trouver la valse une danse beaucoup trop compliquée pour mes moyens, quand Guy est entré… Cher Guy ! Il m’a vue dépitée et m’a demandé pourquoi. Je me suis écriée avec véhémence que la valse était un véritable casse-tête. Il s’est mis à rire et m’a répondu :
— Venez, vous allez apprendre sans peine. Charlotte, joue-nous quelque chose de bien enlevant. Et vous, petite reine, élancez-vous en suivant la musique.
Je me suis élancée. Et cela a été à merveille. Étais-je sotte de trouver la valse difficile !
24 novembre.
Père, êtes-vous jamais allé au bal ? Si oui, comment ne m’avez-vous pas dit que c’était une délicieuse invention ? Comme je comprends maintenant Cendrillon et ses larmes, quand ses méchantes sœurs la laissaient à la maison pour y aller sans elle ! Surtout, comme je comprends qu’elle ait oublié l’heure et les recommandations de sa marraine, quand elle s’est vue au bal ! Saviez-vous aussi, papa, que c’est une autre chose délicieuse de tourner en rond longtemps, les yeux perdus et la tête aussi, au son d’un orchestre qui vous chante des airs de valse ?… Ceux qui disent la vie maussade n’ont jamais été au bal, bien sûr.
Même les préparatifs en étaient amusants. Tout l’appartement était en remue-ménage. Il venait des tapissiers, des fleuristes, des pâtissiers, etc., etc. Et tous avaient des conférences avec ma tante, affairée comme un général doit l’être un jour de bataille. Elle donnait des ordres ; elle était partout ; elle s’impatientait ou félicitait, selon les cas, surveillait l’installation des accessoires du cotillon — une danse plus charmante encore que les autres, car elle dure bien plus longtemps : deux ou trois heures ! une danse pendant laquelle on ne cesse de recevoir des cadeaux de son danseur et de lui en faire, et chaque fois, comme remerciement, on valse l’un avec l’autre.
Charlotte était presque aussi agitée que ma tante ; elle en oubliait un peu son Pierre. Madeleine, seule, restait toujours la même, utile partout avec son adresse de fée. Et si calme ! me disant de-ci de-là, avec une mine étonnée : « Comme tu t’agites, Arlette ! » Elle en parlait bien à son aise, Madeleine : ce n’était pas son premier bal ! Moi, il me semblait que le soir n’arriverait jamais ! Pour m’occuper, j’allais, de temps en temps, jeter un coup d’œil sur ma robe de feuille de rose, sur mon bout de corsage, sur mes gants très longs qui, au moins, allaient un peu me couvrir les bras, sur mes souliers de satin, roses aussi, de vrais amours !
Un peu avant le dîner, comme je me trouvais seule dans le petit salon, je n’ai pas pu résister à la tentation de danser un peu, pour voir si je me souvenais bien des leçons de Guy. Et je tourbillonnais de mon mieux, vite, vite, vite, quand une voix m’a crié :
— Très bien, très bien, mademoiselle ! Quelle bonne élève ! Repasser ainsi sa leçon !
Je me suis arrêtée court. C’était Guy.
— Vrai, c’est bien ? Les jeunes gens voudront bien m’inviter ?
— Mais… je crois que oui !
— Ne croyez pas, je vous en supplie, soyez sûr !
— Je suis sûr que vous ne manquerez pas de danseurs.
— Vous m’amènerez tous vos amis, n’est-ce pas ? Et vous ne leur direz pas que j’ai pris une seule leçon de danse, sans quoi ils auraient de la méfiance… ils me fuiraient. Et je désire tant voir le carnet que m’a donné Charlotte se couvrir de noms, et encore de noms ! Je le rapporterai tel quel à Douarnenez, et Mme Morgane pourra constater qu’à Paris on ne me trouvait pas un misérable avorton. Voilà !
— Voilà !… Mme Morgane sera punie ainsi qu’elle le mérite et que le lui souhaite Mlle Arlette. Et, maintenant, voulez-vous permettre à votre grand ami d’écrire le premier son nom sur votre carnet ? Je commencerai la précieuse série qui aura pour effet d’empêcher désormais la plus terrible des belles-mères de vous calomnier.
Je me suis écriée, ravie :
— Oh ! oui, mettez votre nom. Mettez-le autant de fois qu’il est possible. Avec vous, au moins, si je fais ou dis des choses pas convenables, ce n’est pas trop grave.
— Vous dites donc des choses « pas convenables » ?
— Madeleine trouve que oui. Je m’en aperçois bien !
— Mais nullement. Vous vous trompez. Croyez-en votre grand ami. Et restez vous-même, surtout !
C’était si gentil à lui de me rassurer ainsi, que je lui aurais volontiers sauté au cou pour le remercier ; mais je ne l’ai pas fait, père, soyez tranquille. Je lui ai seulement dit :
— Vous êtes excellent, Guy. Pendant le cotillon, placez-vous près de moi pour m’indiquer ce qu’il faudra faire.
— Bien entendu, si je puis. Mais, ce soir, je ne m’appartiendrai pas. Je serai une manière de maître de maison et je devrai m’occuper de toutes les dames présentes, pour donner le bon exemple.
— Je vous plains, Guy, ai-je répliqué de tout cœur ; ça doit être bien ennuyeux de donner le bon exemple !
Ici, notre conversation a été interrompue par l’annonce que le dîner était servi.
Trois heures plus tard, mon rêve était accompli : j’étais dans ma robe de nuage, et je ressemblais si peu à l’Arlette de tous les jours que je ne me lassais pas de me contempler. Heureusement, j’étais toute seule dans ma chambre, et je pouvais bien à mon aise examiner cette petite personne rose qui me semblait trop jolie pour être moi pour de bon.
Tout à coup, Madeleine m’a appelée. Il fallait passer dans les salons, parce que les premiers invités allaient arriver. Elle était toute prête, Madeleine, et si charmante que je n’ai plus pensé à m’admirer, tant j’étais occupée à la regarder, ainsi que Charlotte et ma tante, majestueuse autant qu’une reine. Guy entrait justement ; il m’a enveloppée toute, d’un coup d’œil, et comme je le sais très difficile, je lui ai demandé, prise d’une vive inquiétude :
— Est-ce que je ne suis pas bien ?
— C’est-à-dire que vous êtes beaucoup trop bien pour le repos de nos danseurs… Ne soyez pas coquette, petite Arlette. Ayez pitié d’eux.
Je n’ai pas très bien compris ce qu’il voulait dire, d’autant qu’il s’est détourné et a chuchoté à ma tante quelque chose comme : « Elle est adorable ainsi… » Mais je ne sais pas si c’est de moi qu’il parlait, parce que, vraiment, je ne peux pas espérer que j’étais « adorable ».
Il arrivait déjà du monde. Ma tante, Charlotte et Pierre sont allés se placer à l’entrée du grand salon, et ils ont commencé une dépense effrayante de sourires, de saluts, de paroles aimables, de poignées de main. A chaque minute, je voyais surgir des dames, des messieurs, des jeunes gens, des jeunes filles qui avaient comme moi des moitiés de corsage. Il en arrivait tant, que je me demandais où ils se mettraient tous. Eh bien, tous se casaient. Par exemple, les chaises disparaissaient de plus en plus, même dans le petit salon, où les curieuses se succédaient pour admirer les trésors que Pierre donne à Charlotte. Les messieurs étaient plus discrets et se tassaient dans les embrasures. Pour mon goût, ils étaient, en général, trop petits. Guy, lui, était dans les grands, les seuls qui me plaisent. Il était si occupé à faire des quantités de politesses, que j’ai eu peur qu’il n’oubliât de me présenter les danseurs promis. A ce moment même, l’orchestre, qui jusqu’alors n’avait joué que des airs quelconques, a commencé une valse. Aussitôt, toute la collection des habits noirs s’est mise en branle et s’est dirigée vers la collection des nuages roses, bleus, mauves, verts qui représentaient les jeunes filles. Et vers moi, allaient-ils venir ? Ça ne se voyait pas que je dansais très mal !
Oh ! Guy, cher Guy ! Il ne m’avait pas oubliée. Il arrivait avec un jeune homme très gentil qui m’a dit la charmante phrase, que j’entendais pour la première fois :
— Voulez-vous, mademoiselle, me faire l’honneur de m’accorder cette valse ?
Je me suis retenue pour ne pas lui crier : « Mais je ne demande que ça !… » J’ai posé ma main sur son bras bien correctement, comme je le voyais faire à toutes les jeunes filles, et nous avons commencé à tourner, tourner !… C’était amusant !!!
Aussi, je me souviens très bien de ce premier danseur, un grand blond, très souriant, mais les autres sont tous brouillés dans mon souvenir. Quand je veux me les rappeler, je ne vois que des habits noirs et, surmontant les habits, des têtes brunes, blondes, rousses, des moustaches, des barbes… mais je ne sais plus à qui elles appartiennent. Je trouve qu’au bal, plus encore que partout ailleurs, les hommes se ressemblent… Et leurs conversations aussi ! Tous, invariablement, ils commençaient par faire les mêmes réflexions ou les mêmes questions. Sans doute, il y a un catéchisme mondain qu’ils apprennent au moment où ils font leur entrée dans le monde et qu’ils n’oublient jamais. Aucun n’a manqué de me dire d’abord :
— Un bien beau bal, celui de ce soir. Et puis, la température est fort agréable, grâce à l’électricité. Êtes-vous sortie beaucoup cet hiver, mademoiselle ?
Au premier qui m’a fait cette question, j’ai répondu vivement :
— Mais non, c’est la première fois. Et j’aimerais avoir beaucoup d’autres bals encore en perspective. C’est tellement délicieux de danser !
Il m’a dit, d’un air désabusé que j’ai trouvé stupide :
— C’est par malheur un plaisir sur lequel vous vous blaserez.
— Quand je serai vieille, peut-être, je ne dis pas… Mais je n’en suis pas là… et il n’y a que les vieilles personnes qui puissent être blasées.
— Pas seulement, hélas !
Probablement, il parlait pour lui. Pourtant, il n’était plus bien jeune ; il avait au moins trente ans, presque pas de cheveux et pas du tout l’air frais. Il paraissait disposé à continuer la conversation ; mais j’aimais mieux valser. Et nous avons recommencé à tourbillonner.
Moi qui avais peur de manquer de cavaliers !… J’en ai eu plus qu’il ne fallait, parce que, quand ils avaient dansé une fois avec moi, ils revenaient me demander une autre danse, ils amenaient leurs amis. Dans les intervalles, ils restaient pour causer ou m’emmenaient au buffet, dont ils connaissaient tous très bien le chemin. Mais je crains de leur avoir dit des choses un peu extraordinaires. Ils riaient en écoutant mes impressions sur Paris, sur le monde, et pourtant je m’appliquais à être aussi correcte que Madeleine.
Pour mon goût, le cotillon est venu trop vite, car je savais qu’il annoncerait la fin du bal. Charlotte et Pierre le conduisaient. Tout le temps, Charlotte voltigeait d’un bout à l’autre du salon. Elle choisissait, par-ci par-là, une jeune fille, lui faisait faire tout sorte d’exercices très gracieux, et toujours l’exercice se terminait par des tours de valse. J’ai dansé plusieurs fois avec Guy. Il était le cavalier d’une très belle jeune fille, Jeanne d’Estève, que j’ai déjà vue une fois en visite chez ma tante, et qui ne me plaît pas, je ne comprends pas pourquoi, puisque j’ai toujours de la sympathie pour les belles personnes ! Et celle-là a des épaules pareilles à du marbre rose ; ses mouvements sont souples, presque caressants… Mais elle a trop l’air d’une dame déjà. Il y a trop de choses dans ses yeux… Et puis, elle a une manière de laisser son regard glisser entre les cils qui me déplaisait encore plus quand elle s’en servait pour Guy, lequel causait beaucoup avec elle. Heureusement, je n’avais pas le temps de les examiner.
Enfin, après une marche triomphale que tous les danseurs ont accomplie dans le salon pour aller saluer ma tante, majestueusement assise dans son grand fauteuil, les petites tables du souper sont apparues. J’étais à celle de Guy. Il m’a demandé :
— Êtes-vous contente de votre soirée ?
J’ai fait un : « Oh ! oui ! » si convaincu que tout le monde autour de moi s’est mis à rire.
Si j’étais contente !… Tellement, qu’une fois couchée, j’ai tâché de ne pas laisser le sommeil me prendre pour recommencer toute la soirée dans mon esprit… Et c’était très facile, tant j’avais encore dans les yeux les images des messieurs et des dames que j’avais trouvés les mieux ! Je les voyais aller et venir, se sourire, se parler pendant que l’orchestre jouait toujours. Mais la musique me semblait de plus en plus douce et lointaine, et, de même, les voix des cavaliers et des danseuses ; leurs mouvements devenaient incertains, leurs silhouettes vagues…, vagues…, vagues… Enfin, je n’ai plus rien vu du tout, ni plus rien entendu… Je m’étais endormie.
27 novembre.
Comme Mme Morgane triompherait, si elle savait que je me suis conduite aujourd’hui en personne peu civilisée ! Ce qui me rend léger le souvenir de mon aventure, c’est qu’elle n’en saura rien… Écoutez l’histoire, père.
Après-demain a donc lieu le mariage de Charlotte. Aussi ma tante, de plus en plus affairée, nous avait envoyées, Madeleine, miss Ashton et moi, faire une course avenue de l’Opéra. Quand nous sortons du magasin, plus de voiture ! Sans doute, le cocher avait mal compris les ordres. J’étais ravie à la seule perspective de revenir à pied, mais je me gardais bien de manifester toute ma satisfaction, à cause de la mine malheureuse de Madeleine, qui m’a répliqué d’un ton d’effroi, quand j’ai insinué la possibilité de marcher :
— Retourner à pied ! Ce serait beaucoup trop loin. Nous allons prendre un fiacre quelconque…
J’ai continué mes insinuations, mais dans un autre sens.
— Ah ! Madeleine, puisque tu ne veux pas marcher, montons dans un omnibus. Ce sera bien plus gai qu’un fiacre !
— Je ne sais si cela plairait à maman…, a fait Madeleine sans enthousiasme.
— Est-ce que ce n’est pas convenable de monter en omnibus ?
— Oh ! si… Mais…
— Je t’en prie, Madeleine, ne trouve pas de « mais… » Miss Ashton, vous voulez bien ?
Vaguement, miss Ashton a fait un signe quelconque, et Madeleine, résignée, a fini par me dire :
— Allons en omnibus, puisque ce genre de véhicule te plaît autant.
Elle-même a pris les numéros, et elle, l’aristocratique Madeleine, a, ainsi qu’une simple mortelle, attendu qu’il y eût des places pour nous. Elle a eu l’air encore moins charmée quand elle s’est trouvée assise à côté d’un gros monsieur soufflant à la façon d’un phoque, et en face de deux jeunes gens très pimpants qui nous ont tout de suite fait les honneurs — intempestifs — de leur attention.
… Tout à coup sur la plate-forme est montée une femme maigre, jaune, chétive, avec un poupon gros et laid dans les bras, et elle est restée debout, ballottée par tous les mouvements de l’omnibus. Je pensais qu’elle devait être très mal, ainsi chargée de son enfant, et j’ai glissé à l’oreille de Madeleine, toujours digne :
— Est-ce qu’elle ne va pas s’asseoir ?
— Tu vois bien qu’il n’y a plus de place.
C’était vrai. Beaucoup de vieilles dames dans la voiture et quelques messieurs : un lisant, un autre plongé dans ses réflexions, et les deux jeunes gens, toujours absorbés dans leur contemplation qui agaçait Madeleine. Je le voyais au rose plus vif de ses joues et au pli révélateur de ses sourcils. Sans doute ils étaient très fatigués, puisqu’ils n’offraient pas leur place à la pauvre femme chargée de son bébé ! A ce moment même, une secousse manqua de la faire tomber. C’était trop fort ! Je ne réfléchis pas si je suis correcte ou non, je me lève et je crie à la femme :
— Madame, voulez-vous prendre ma place ?
Je n’avais pas fini ma phrase que trois exclamations résonnaient : Madeleine me lançait un rapide :
— Arlette, tu ne peux pas être seule sur la plate-forme. Reste tranquille.
Miss Ashton s’exclamait :
— Oh ! miss Arlette,vôpas bouger !Moaaller…
Et les deux beaux jeunes gens, comme un seul homme, s’écriaient :
— Mademoiselle, veuillez accepter ma place…
Certainement non, je ne voulais pas l’accepter. Et je leur ai dit sans hésiter :
— Je vous remercie… Mais, puisque vous êtes fatigués, je ne veux pas vous obliger à rester debout pour moi !
L’un est devenu presque cramoisi, l’autre vert. Tout l’omnibus regardait… Une vieille dame a murmuré :
— Très bien, une bonne leçon cela…
Madeleine paraissait tellement suffoquée que je me suis sentie prise d’une grande confusion quand j’ai aperçu la femme installée à côté d’elle à ma place, tandis que je revenais, moi, prendre celle de miss Ashton, pour obéir à l’ordre péremptoire de ma cousine.
Le gros monsieur, durant nos allées et venues, a grogné sourdement :
— Que les femmes sont donc remuantes ! On ne monte pas en omnibus quand on n’est pas capable d’y demeurer en paix.
Ma protégée s’est tournée vers lui, furibonde :
— C’est une pitié de voir des gens qui ne sont pas obligeants se plaindre quand les autres le sont !
Tout l’omnibus a eu un petit ronronnement d’approbation qui a augmenté la mauvaise humeur du gros monsieur, et il a commencé à se disputer avec la femme, sans écouter le conducteur, qui voulait les faire taire.
J’étais tout à fait honteuse d’être la cause de tant de trouble. Heureusement, nous arrivions devant Saint-Philippe du Roule. Madeleine a sauté hors de la mauditeécraseuseplutôt qu’elle n’en est descendue. Je l’ai suivie. Je devinais bien à sa figure qu’un sermon se préparait, dans son cerveau, à mon adresse, et je m’apprêtais bravement à le recevoir. J’en ai été tant de fois gratifiée par Mme Morgane qu’un de plus ne pouvait me faire très peur ! Mais elle m’a dit seulement, d’un ton révélateur sur l’état de son esprit :
— Jamais plus, Arlette, je n’irai avec toi en omnibus, puisque tu ne sais pas t’y tenir !
— Je ne sais pas m’y tenir ?
— Non, tu ne sais pas t’y tenir convenablement. Tu t’y donnes en représentation… Tu es cause de disputes.
— Alors, j’aurais dû laisser la femme debout, embarrassée de son enfant ?
— Oui, puisqu’il n’en pouvait être autrement… Une jeune fille ne doit jamais se mettre en évidence !
— Je n’ai pas pensé une seconde que j’allais m’y mettre ! ai-je dit, fâchée d’être grondée à cause des maudites convenances. Sois sans crainte ; maintenant, je n’oublierai pas qu’à Paris il ne faut penser qu’à soi !
Silencieusement, nous avons remonté notre rue. Je ne sais quelles étaient les réflexions de Madeleine, mais les miennes n’étaient pas gaies. Je pensais que ma tante allait me trouver bien mal élevée, regretter de m’avoir à Paris, que Guy serait mécontent et ne voudrait peut-être plus être mon ami, me jugeant une stupide petite créature, bonne à renvoyer dans sa Bretagne… Enfin j’avais la mort dans l’âme, quand je suis entrée dans le salon, escortée par mes deux gardes du corps, pareille à un prisonnier entre deux gendarmes. Ma tante, Guy, Charlotte et Pierre bavardaient au coin du feu. En nous entendant, ils ont tourné la tête, et Guy s’est exclamé :
— Ah ! mon Dieu ! Que vous est-il arrivé ? Vous avez l’air lugubres !
Généreusement, Madeleine s’est tue. Alors, pour ne pas me montrer lâche, j’ai déclaré :
— C’est que j’ai fait une bêtise !
— Laquelle ? Raconte-nous ça ! ont-ils interrogé tous ensemble, avec des mines de gens qui vont s’amuser.
— N’ayez pas l’air aussi enchantés ! Dans deux minutes, vous penserez comme Madeleine, et vous me gronderez.
J’ai entrepris mon récit ; mais, à mesure que je l’avançais, ils riaient de si bon cœur que leur rire m’a gagnée peu à peu. Ils n’étaient pas fâchés contre moi, et, dans la joie d’être délivrée de mes craintes, j’ai demandé à Madeleine, en me jetant à son cou :
— Madeleine, ne sois plus mécontente de moi. Maintenant, je laisserai toujours les femmes debout, même si elles ont des enfants dans les bras… puisqu’il le faut !
Pour toute réponse, elle m’a embrassée de bon cœur, et la paix a été faite.
30 novembre.
Charlotte est mariée !… Charlotte est partie tout à l’heure, avant le dîner !… Et maintenant elle voyage seule avec son mari. Comme il faut qu’elle ait confiance en lui, pour s’en aller ainsi, sans avoir peur, laissant derrière elle tout son monde, et partant le soir encore !… Eh bien, elle n’avait pas l’air effrayée du tout. Au contraire !
Quel dommage que cette journée ait passé plus vite encore que les autres ! La matinée s’est écoulée d’abord avec une rapidité vertigineuse, après une scène attendrissante au petit déjeuner, parce que Charlotte remarquait que c’était son dernier repas de jeune fille. Voyant ma tante très émue, je me suis penchée pour l’embrasser, mais trop vite ; j’ai culbuté ma tasse de chocolat. Cela nous a toutes remises. D’ailleurs, nous n’avions pas le temps de nous livrer aux effusions ; il fallait se dépêcher afin d’être prêtes pour midi. Eh bien, à l’heure dite, Charlotte ne l’était pas. Pierre s’agitait devant la porte fermée, demandant de minute en minute :
— Est-ce que je ne puis pas entrer ?
Et toujours ma tante, impitoyable, répondait : « Non. »
Alors, Pierre reprenait ses allées et venues et ripostait à Guy, qui lui recommandait le calme, avec un drôle de sourire dans sa moustache :
— Je voudrais bien t’y voir ! Je suis certain que tu ne brillerais pas par la patience.
Enfin, cette fameuse porte s’est ouverte ; ma tante a annoncé : « Pierre, votre femme ! » Et, dans le salon plein de monde et de fleurs, Charlotte est entrée, pareille à une apparition dans les blancheurs de son voile, de son satin, de ses dentelles, de ses fleurs d’oranger… Mais je n’ai pu l’admirer bien à mon aise, car Guy est venu me dire :
— Partons, c’est notre tour ; il est temps.
Nous sommes montés dans son coupé, que j’aurais reconnu à la petite odeur très fine de cigare qui y flottait et se mêlait au parfum délicieux de mon bouquet, — celui qu’il m’a donné. Je le trouvais tellement joli, ce bouquet, que je n’ai pu y tenir et je l’ai embrassé à pleines lèvres, en faisant semblant de le sentir. Mais Guy remarque tout, et il m’a dit, souriant, sans se moquer de moi :
— Pourquoi embrassez-vous vos fleurs ?
— Pour les remercier d’être aussi belles ! Je voudrais plonger toute ma figure au milieu d’elles, comme je me glissais, moi, tout entière, dans les corbeilles d’héliotropes du pauvre capitaine, quand j’étais très petite fille. C’était un tel plaisir pour moi, que j’ai cessé de me le donner seulement quand j’ai compris qu’ainsi je faisais mal à mes chères fleurs !
— Ce qui est tout à fait digne de vous, petite reine. Descendons vite, nous sommes à destination !
Beaucoup de membres de la famille étaient déjà là, et aussi des officiers, amis de Pierre.
Enfin, au bout de quelques minutes, Charlotte, à son tour, est arrivée. Elle a monté les marches de l’église au bras d’un vieux monsieur chamarré de décorations, un oncle d’importance. Elle est entrée dans l’église, nous tous à sa suite, en troupeau ; mais un troupeau valant la peine d’être contemplé, si j’en juge par la quantité des regards qui tombaient sur nous, à mesure que nous avancions, au chant d’une marche triomphale, vers l’autel éblouissant et fleuri autant qu’un reposoir.
La cérémonie a commencé. Au moindre mouvement de Charlotte, le suisse et ma tante se précipitaient pour arranger son voile. Ma tante n’avait plus sa physionomie riante d’habitude, mais une nouvelle, toute grave, et, par instants, elle tamponnait son mouchoir, très vite, sur ses yeux. Si Charlotte n’avait pas continué à paraître rayonnante, j’aurais fini par croire que le mariage est une terrible aventure. L’évêque qui donnait la bénédiction semblait dire, lui aussi, que ce n’est pas toujours une chose gaie… Par bonheur, depuis que je vois combien Mme Morgane m’a attrapée sur ce point, je ne m’en rapporte plus sur cette question à l’avis des personnes mûres et même vieilles !… Je pense, avec Charlotte, que c’est charmant d’avoir toujours auprès de soi quelqu’un qui vous adore, qui trouve parfait tout ce que vous dites ou faites, — Pierre est ainsi avec Charlotte, — avec qui on cause, on se promène, on fait de la musique, on danse…