Quelques jours plus tard, comme le déjeuner finissait, Mme Chausey dit soudain, tout en croquant son petit four :
— J’ai bien envie d’aller tantôt voir où en sont les palmiers des serres de l’Acclimatation. Veux-tu m’accompagner, Arlette ?
— Avec un très grand plaisir, tante, si je ne vous dérange pas ! fit-elle, tout de suite séduite par la proposition. Elle aimait bien à sortir avec Mme Chausey, toujours très affectueuse pour elle.
— Alors c’est entendu… Puisque Madeleine a aujourd’hui son cours de chant, nous irons toutes les deux seules admirer les palmiers.
Et les choses ayant été ainsi arrangées sans éveiller le moindre soupçon chez Arlette, elle et sa tante s’en furent, une heure plus tard, vers le Jardin d’Acclimatation.
L’après-midi étant fort peu avancé, la serre était presque déserte. Mme Chausey l’enveloppa d’un rapide coup d’œil. Quelques promeneurs solitaires arpentaient le sable fin des allées ; d’autres occupaient quelques-uns des bancs… Parmi ces derniers, les yeux vifs d’Arlette découvrirent au premier regard un visage connu.
— Ah ! tante, Mme Harvet !… Quel ennui ! Nous étions si tranquilles toutes les deux !…
Mme Chausey étouffa cette malencontreuse remarque sous un « chut ! » rapide, et Arlette, troublée dans son plaisir par cette rencontre, la suivit sans enthousiasme aucun.
Mme Harvet, les ayant aperçues, s’avançait, la mine épanouie.
— Chère madame, quel heureux hasard ! Combien je suis charmée de vous voir !… et Mlle Arlette aussi !… Bonjour, ma bonne petite. Chère madame, permettez-moi de vous présenter…
Elle se retourna. Mais personne n’était auprès d’elle : Assis sur le banc qu’elle venait de quitter, il y avait un homme jeune, très gros et très grand, qui considérait le sable d’un air absorbé.
En elle-même, Mme Chausey se demanda avec inquiétude :
— Est-ce que ce serait là l’objet en question ?… C’est un vrai colosse !… Et qu’il a l’air champêtre !
Comme si elle eût deviné cette muette question, Mme Harvet, toujours jubilante, se précipitait vers le très robuste étranger.
— Monsieur Amelot, voulez-vous venir, que je vous présente à Mme Chausey et à sa nièce, Mlle Arlette Morgane.
Le gros homme se leva aussitôt, si vite que sa canne roula sur le sable, et, dans le mouvement qu’il fit pour la rattraper, il culbuta une chaise près de lui. Prestement, d’un geste instinctif, Arlette avait déjà relevé la canne arrivée à ses pieds, tant il lui semblait difficile que ce volumineux personnage pût se baisser jusqu’au sol pour reprendre son bien.
— Oh ! mademoiselle, je vous demande bien pardon, bredouilla-t-il d’un ton tout à la fois confus et vexé. Et il saisit sa canne.
— M. Amelot, présentait Mme Harvet, que la scène n’avait nullement désarçonnée ; le fils d’une de mes bonnes amies, un habitant de l’Anjou…
Cette fois, M. Amelot salua sans encombre, quoique gauchement. Il était d’aspect fruste, la peau colorée, sous des cheveux blond roux poussés drus sur un front bas, et un air de suffisance extrême s’alliait bizarrement avec son aspect rustique.
— Voulez-vous que nous nous asseyions là un instant ? proposa Mme Harvet. Il fait délicieux, dans cette serre ! Vous la connaissiez, n’est-ce pas, monsieur Amelot ?
— Oh ! non, madame. Jamais, pendant mes voyages à Paris, je n’ai de temps à y venir perdre !
Arlette eut un regard étonné vers le géant, — comme tout bas elle l’avait baptisé, — car il venait de répondre sur un ton brusque qui n’était point d’une politesse raffinée. Mme Chausey intervint, voulant remplir en conscience son rôle maternel :
— Vous venez souvent à Paris, monsieur ?
— Le moins que je peux, madame. Je m’y déplais carrément. L’air y est malsain. On y sent mauvais !… A chaque tournant de rue, on risque d’y être écrasé, même par des bêtes efflanquées… On y mange mal, le vin y est frelaté. Oh ! diable non, je n’aime pas Paris… surtout quand j’y suis, comme en ce moment, avec mes enfants ! Aussi je n’y viens guère que pour le concours agricole, ou quand j’y suis forcé. Cette fois, j’avais besoin de machines aratoires, j’en ai trouvé de magnifiques. Il y a de nouveaux modèles qui sont étonnants ! L’industrie fait vraiment de merveilleux progrès !…
Mme Chausey eut un geste vague d’acquiescement. Les progrès de l’industrie, quant aux machines aratoires, la laissaient complètement froide, et ce campagnard commun lui paraissait tout à fait déplaisant.
— Ah ! voici les enfants ! s’exclamait à ce moment Mme Harvet. Ces deux petits n’ont en tête que de monter sur le chameau ; pour leur faire prendre patience, leur bonne les promenait devant les perroquets !
Et, profitant de ce que M. Amelot tournait la tête vers sa progéniture, elle glissa, toujours ravie, à Mme Chausey :
— C’est un homme superbe, n’est-ce pas ?
— Oui, il est de belle taille, dit évasivement Mme Chausey, dont l’opinion était faite.
— Et ses enfants sont aussi remarquables que lui. Regardez-les !
Certes oui, ils valaient la peine d’être regardés. Ils étaient extraordinairement gros et gras, leurs joues écarlates : le garçon, pareil à un petit bonhomme de baudruche dans son long paletot tombant presque jusqu’à ses talons ; la fillette, habillée d’une robe bleu vif qui faisait paraître plus volumineuse encore sa courte personne.
Et en elle-même Mme Chausey, saisie, murmura :
— Mais ce sont de vrais monstres ! On pourrait les montrer dans une foire, en tant que phénomènes de grosseur !
C’étaient, en même temps, des phénomènes sauvages, car lorsque Mme Harvet entreprit de les approcher pour les présenter à Mme Chausey, le garçon se mit à pousser des cris perçants, et la petite, à lancer des coups de pied dans le vide. Le père cependant les contemplait d’un œil paisible et complaisant :
— Ils n’ont pas l’air chétifs, n’est-il pas vrai, madame ? et ils savent se servir de leurs poumons et de leurs membres ! Allons, restez tranquilles, mes agneaux. Obéissez à votre père chéri.
Mais le père chéri ne savait sans doute pas le secret de faire respecter son autorité en toute circonstance, car le gros Félix continua ses hurlements, et la petite ses ruades vigoureuses, tout en marmottant sur une note gémissante :
— Je veux aller sur le chameau !… tout de suite sur le chameau !
Ce que voyant, Mme Chausey prit le parti de ne plus s’occuper d’eux. Arlette, curieuse, les examinait. Les enfants de Douarnenez n’étaient pas, à beaucoup près, aussi sauvages avec elle que ces deux jeunes produits de l’Anjou.
— Quels superbes enfants, n’est-ce pas, mademoiselle ? répéta de nouveau Mme Harvet, qui ne semblait pas soupçonner l’effet produit par ses protégés.
— Ils paraissent d’une santé magnifique, dit Arlette sans enthousiasme. Mais ne peut-on jamais les approcher sans leur être aussi désagréable ?
Avec un sourire bienveillant, M. Amelot expliqua d’un ton sentencieux :
— Ils sont toujours ainsi quand un étranger leur adresse la parole. C’est qu’ils ne sont pas encore familiarisés avec l’impitoyable joug de la civilisation. J’ai pour principe qu’il faut laisser pousser les enfants comme l’herbe des prairies, en pleine liberté, afin de leur former de solides tempéraments. Les miens, jusqu’à l’âge de six ans, ne seront contraints en rien !
— Et ensuite ? interrogea Mme Chausey qui, avec sa bonne humeur habituelle, prenait l’aventure par le côté plaisant. Ce gros homme, prétentieux et sot, qui n’aurait pas sa nièce, l’amusait beaucoup.
— Ensuite, madame, comme vers six ans la raison leur vient…
— Je croyais que c’était sept ans, l’âge de la raison ? glissa Arlette, malicieuse.
Mais M. Amelot n’entendit point, ou jugea indigne de lui de relever cette remarque frivole, et il continua, imperturbable :
— Vers six ans, la raison leur vient… et alors commence le véritable rôle des parents, un rôle d’une gravité qui m’effraye et que je me reconnais peu digne de remplir seul !…
Un imperceptible silence répondit à cette déclaration faite avec solennité, et Mme Chausey, pour détourner la conversation, demanda, se mettant à l’unisson :
— Et vous n’avez qu’à vous louer, monsieur, de ce mode d’éducation ? Comme je suis destinée à être grand’mère en un temps plus ou moins prochain, je me plais à recueillir l’opinion des personnes compétentes en la matière.
Arlette jeta un coup d’œil surpris sur sa tante et un autre, peu flatteur, vers les deux phénomènes qui grognaient sourdement à l’unisson pour décider « le père chéri » à les emmener voir le chameau. Mais le « père chéri » n’y songeait guère. Flatté de la question de Mme Chausey, il répondait très empressé :
— Madame, cette éducation est parfaite, car elle permet à la nature des enfants de s’épanouir librement…
— En bien comme en mal ?… Et cette liberté extrême ne les rend point un peu indisciplinés ?
— Madame, quand mes enfants dépassent certaines limites, j’en suis quitte pour les en avertir en leur administrant une sévère correction.
— Oh ! monsieur, vous ne voulez pas dire que ces pauvres petits sont quelquefois frappés ? interrompit Arlette, saisie de compassion pour les deux phénomènes.
Dignement, M. Amelot déclara :
— Je ne les bats pas, mademoiselle, je les corrige. J’aide à la naissance, chez eux, du sentiment du devoir, et par le seul moyen qu’ils puissent encore comprendre. Car, en somme, les enfants ne sont que de petits animaux…
— Monsieur Amelot, vous êtes étonnant ! étonnant ! fit Mme Harvet, riant aux éclats.
Rien ne lui enlevait sa quiétude, et elle ne paraissait pas avoir la moindre idée de l’impression produite par son candidat.
— Ah ! ces hommes qui vivent hors des villes, comme ils ont leur originalité !
Avec modestie, M. Amelot répliqua :
— Je fais ce que je puis, madame. Mais je voudrais avoir mieux profité des admirables enseignements que renferme l’Émile, de Rousseau, l’une de mes lectures favorites.
— Vous lisez beaucoup, monsieur ? interrogea Mme Chausey, surprise.
— Non, pas beaucoup, car je n’aime que les lectures sérieuses et je méprise les romans, qui ne sont tous qu’un assemblage d’inepties… Mon plus grand plaisir est de lire notre journal, leProgrès angevin. Il est admirablement renseigné sur toutes les nouvelles du pays et rempli de conseils excellents en matière d’agriculture… Ainsi l’année dernière, quand les fourrages…
Personne ne sut jamais ce que M. Amelot allait dire des fourrages, car une violente querelle venait de s’élever entre les deux phénomènes ; Félix tirait avec rage une mèche de Pauline qui, des pieds et des mains, tentait de se délivrer. M. Amelot laissa l’infortunée bonne se débrouiller comme elle le pourrait entre les deux combattants, et, comme Arlette se levait d’un mouvement instinctif pour les séparer, il l’arrêta avec un sourire de condescendance :
— Ne vous dérangez pas, mademoiselle ; ils se disputent très souvent ainsi. Je ne m’y oppose pas. Les querelles forment le caractère. Je n’interviens que dans les grandes occasions, quand leur bonne ne sait vraiment plus qu’en faire. Je n’aurais d’ailleurs pas le temps de rétablir, en toute occasion, la paix entre eux, car je passe la plus grande partie de la journée à surveiller mes terres !…
Sa voix devint si pompeuse quand il prononça ces mots : « mes terres », qu’involontairement Mme Chausey et Arlette échangèrent un coup d’œil malicieux, tandis que M. Amelot achevait du même ton :
— Ma propriété est une des plus vastes du département. Si je l’avais voulu, j’aurais pu être nommé député aux dernières élections, puisque…
Et il eut un ronronnement satisfait :
— Puisque je suis une autorité dans le pays. Mais j’avoue que je ne me sentais pas le courage d’accepter la vie fiévreuse des hommes politiques… Je n’appartiendrai jamais qu’à mes enfants et à la femme qui voudra bien accepter une tâche maternelle auprès d’eux !
Cette fois, les sourcils de Mme Chausey se froncèrent légèrement à cette allusion intempestive, et elle eut un coup d’œil inquiet vers sa nièce. Mais Arlette n’avait rien entendu. Attentive, elle regardait dans la profondeur verte d’une allée où avançait un homme grand et mince. Puis une joyeuse exclamation lui échappa :
— Oh ! tante, je ne me trompe pas ! Voilà Guy ! c’est Guy !
En effet, c’était bien Guy qui arrivait, les prunelles curieuses. Il échangea un léger signe d’intelligence avec sa sœur, tout en s’inclinant devant Mme Harvet, et recueillant au vol les mots que lui jetait Arlette tout bas :
— Vous allez voir, Guy, quel drôle de monsieur est avec Mme Harvet…
Celle-ci, empressée, se disposait à accomplir de nouvelles présentations ; mais avant même que les hommes eussent eu la possibilité d’échanger la moindre parole, une voix furieuse s’élevait derrière le groupe, apostrophant la bonne des rejetons Amelot :
— Ah çà, la fille, vous ne pouvez donc pas faire attention à vos mioches ! Regardez donc votre garçon, sapristi ! Ah ! le mâtin !
Tous se retournèrent. Pendant que la bonne tâchait de distraire la gémissante Pauline toujours acharnée à vouloir monter sur le chameau, son frère n’avait trouvé rien de mieux, pour se distraire, que d’arracher toutes les fleurs qui se trouvaient à sa portée et d’en parsemer le sable des allées. A la main, il tenait encore une superbe branche fleurie. Le garde exaspéré la lui arracha, et aussitôt des clameurs s’élevèrent, tellement assourdissantes que, de tous les coins de la serre, des promeneurs apparurent.
— L’administration vous fera payer de pareils dégâts, répétait le gardien toujours furibond. Quand on a pour enfants des galopins pareils, on les surveille, tonnerre !
Très rouge, M. Amelot gronda à son tour :
— Tâchez d’être poli, d’abord… Et toi, dépêche-toi de te taire, maudit gamin ! Entends-tu ce que te dit ton père chéri… entends-tu ?
Si le petit entendait, il n’y paraissait guère. Ses hurlements retentissaient, d’autant plus qu’il sentait les foudres paternels prêts à tomber sur sa tête.
— Ah ! tu ne veux pas te taire ?… Eh bien, tu vas crier pour quelque chose !…
Et, sans ombre de cérémonie, il empoigna le gamin et lui administra une courte, mais vigoureuse correction avant que personne eût eu le temps d’intervenir.
— Monsieur, oh ! monsieur, laissez-le ! suppliait Arlette, apitoyée par les cris du jeune Félix, auxquels se joignaient maintenant ceux de sa sœur.
— Ne vous tourmentez pas, mademoiselle. Je l’ai habitué à la chose. Il sait qu’il doit se taire quand son père chéri le lui ordonne… Autrement, il est puni… C’est fait, maintenant. Allez, monsieur.
Et, tout essoufflé, il remit le coupable en liberté, tandis que lui-même tombait au pouvoir du gardien, représentant de la justice.
— Mais, Louise, cet homme est tout bonnement idiot !… Allons-nous-en. Tu dois être édifiée, murmura Guy à l’oreille de Mme Chausey.
Une folle envie de rire le gagnait, devant le grotesque de la scène : M. Amelot se démenant aux réclamations de son interlocuteur ; Arlette essayant de consoler le gros Félix, qui considérait d’un œil humide et navré les taches de ses larmes sur sa cravate cerise, pendant que la tenace Pauline recommençait à réclamer le chameau.
— Si nous conduisions ces amours voir enfin le chameau ? proposa Mme Harvet, souriante.
Mais la somme de patience dont pouvait disposer Mme Chausey était épuisée, et l’inconscience de la vieille dame, en cette circonstance, commençait à l’agacer. Aussi, sans répondre à l’insinuation concernant le chameau, elle dit :
— Chère madame, vous nous excuserez si nous vous quittons… mais j’ai à faire dans Paris, et je crains bien déjà d’être en retard pour mon rendez-vous.
— Comment, vous voulez partir ?… Ce n’est pas possible !… M. Amelot est allé s’expliquer… attendez son retour… Il serait désolé de ne pouvoir prendre congé de vous ! Tenez, le voici !
La bonne dame eût pu se mettre bien davantage en frais d’éloquence sans nul profit. Mme Chausey était résolue. Force lui fut donc de recevoir les adieux de la tante et de la nièce, sans compter ceux de Guy, qui paraissait, lui, d’aussi riante humeur que le prétendant l’était peu en saluant Mme Chausey et Arlette, encore tout rouge et furieux de sa scène avec le gardien du jardin d’hiver…
— Eh bien, Arlette, en définitive et en toute conscience, comment trouvez-vous le père chéri ? interrogea Guy, quand ils furent hors de la serre.
Et il fit la question si drôlement, que le fou rire longtemps contenu d’Arlette éclata, joyeux, perlé, étourdissant, gagnant Mme Chausey et Guy.
— Le « père chéri » est un homme ridicule et d’une brutalité abominable !
— Abominable ? Rien que cela ! Hum, quelle sévérité ! Alors, dites-moi…, vous n’aimeriez pas un mari dans son genre ?
— Un mari comme lui ? Oh !… pourquoi me demandez-vous cela ?… Est-ce que…
— Mais non, Guy plaisante, intervint en hâte Mme Chausey. Ne crains rien, chérie. Je t’assure que personne de nous n’a l’intention de te laisser jamais épouser un personnage aussi ridicule que celui-ci.
Et Arlette ne sut pas que, ce jour-là, elle avait été l’héroïne d’une entrevue.