À cette voix qu'elle connaissait bien, Manette accourut toute rouge sur le seuil de sa porte.
Manette était une paysanne vraiment fort jolie, potelée, maflue, toute blanche, mais peut-être un peu trop rose; vous eussiez dit de ses joues une flaque de lait sur laquelle on eût fait tomber quelques gouttes de vin.
—Messieurs, dit Benjamin, permettez-moi avant tout d'embrasser notre jolie cabaretière comme arrhes du bon déjeuner qu'elle va nous préparer tout de suite.
—Oui-dà! M. Rathery, fit Manette se rejetant en arrière, vous n'êtes pas fait pour les paysannes, vous; allez donc embrasser Mlle Minxit.
—Il paraît, pensa mon oncle, que le bruit de mon mariage est déjà répandu dans le pays. Ce ne peut être que M. Minxit qui en ait parlé; donc, il tient à m'avoir pour gendre; donc, s'il ne reçoit pas aujourd'hui ma visite, ce ne serait pas une raison pour que la négociation fût rompue.
Manette, ajouta-t-il, il ne s'agit pas ici de Mlle Minxit; avez-vous du poisson?
—Du poisson! fit Manette, il y en a dans le vivier de M. Minxit.
—Je vous le répète, Manette, dit Benjamin, avez-vous du poisson? Faites attention à ce que vous allez me répondre.
—Eh bien! dit Manette, mon mari est allé à la pêche, et il reviendra bientôt.
—Bientôt n'est pas notre affaire; mettez-nous sur le gril autant de tranches de jambon qu'il y en pourra tenir, et faites-nous une omelette de tous les œufs qui sont dans votre poulailler.
Le déjeuner fut bientôt prêt; pendant que l'omelette allait, venait et sautait dans la poêle, le jambon grillait. Or, l'omelette fut presque aussitôt expédiée que servie. Une poule met six mois pour faire douze œufs, une femme met un quart-d'heure pour les convertir en omelette, et en cinq minutes trois hommes absorbent l'omelette.
—Voyez, disait Benjamin, comme la décomposition va plus vite que la recomposition; les contrées couvertes d'une nombreuse population s'appauvrissent tous les jours. L'homme est un enfant gourmand qui fait maigrir sa nourrice; le bœuf ne rend pas à la prairie toute l'herbe qu'il lui a prise; les cendres du chêne que nous brûlons ne retournent pas en chêne à la forêt; le zéphir ne rapporte pas au rosier les feuilles du bouquet que la jeune fille disperse autour d'elle; la bougie qui tombe devant nous ne retombe pas en rosée de cire sur la terre; les fleuves dépouillent incessamment les continents et vont perdre au sein des mers les choses qu'ils enlèvent à leurs rivages; la plupart des montagnes n'ont plus de verdure sur leurs grands crânes chauves; les Alpes nous montrent à nu leurs ossements déchirés; l'intérieur de l'Afrique n'est plus qu'un lac de sable; l'Espagne est une vaste bruyère, et l'Italie un grand ossuaire où il ne reste qu'une couche de cendre. Partout où les grands peuples ont passé, ils ont laissé la stérilité sur leurs traces. Cette terre parée de verdure et de fleurs, c'est un phthisique dont les joues sont roses, mais dont la vie est condamnée. Un temps viendra où elle ne sera plus qu'une masse inerte, morte, glacée, une grande pierre sépulcrale sur laquelle Dieu écrira: «Ci-gît le genre humain.» En attendant, messieurs, profitons des biens que la terre nous donne, et comme elle est assez bonne mère, buvons à sa bonne existence.
On en vint au jambon; mon grand-père mangeait par devoir, parce qu'il faut que l'homme mange pour se faire du sang, et qu'il ait du sang pour faire des commandements; Benjamin mangeait pour s'amuser; mais le sergent mangeait comme un homme qui ne s'est mis à table que pour cela, et il ne sonnait mot.
À table, Benjamin était un grand homme; mais son noble estomac n'était pas exempt de jalousie, passion basse qui ternit les plus brillantes qualités.
Il regardait faire le sergent de l'air de dépit d'un homme surpassé, comme César eût regardé, du haut du Capitole, Bonaparte gagnant la bataille de Marengo. Après avoir contemplé pendant quelque temps son homme en silence, il jugea à propos de lui adresser ces paroles:
—Boire et manger sont deux êtres qui se ressemblent: au premier aspect, vous les prendriez pour deux cousins-germains. Mais boire est autant au-dessus de manger que l'aigle qui s'abat sur la pointe des rochers est au-dessus du corbeau qui perche sur la cime des arbres. Manger est un besoin de l'estomac; boire est un besoin de l'âme. Manger n'est qu'un vulgaire artisan, tandis que boire est un artiste. Boire inspire de riantes idées aux poëtes, de nobles pensées aux philosophes, des sons mélodieux aux musiciens; manger ne leur donne que des indigestions. Or, je me flatte, sergent, que je boirais bien autant que vous, je crois même que je boirais mieux; mais pour manger, je ne suis auprès de vous qu'une mazette. Vous tiendriez tête à Arthus en personne: je crois même que, sur un dindon, vous seriez dans le cas de lui rendre une aile.
-C'est, répondit le sergent, que je mange pour hier, aujourd'hui et demain.
—Permettez-moi donc de vous servir, pour après-demain, cette dernière tranche de jambon.
—Grand merci, dit le sergent, il y a une fin à tout.
—Eh bien! le Créateur qui a fait les soldats pour passer subitement de l'extrême abondance à l'extrême disette, leur a donné, comme au chameau, deux estomacs; leur second estomac, c'est leur sac. Mettez donc dans votre sac ce jambon dont Machecourt ni moi ne voulons plus.
—Non, dit le soldat, je n'ai pas besoin de faire de magasins, moi: les vivres viennent toujours assez; permettez-moi d'offrir ce jambon à Fontenoy; nous sommes dans l'habitude de tout partager ensemble, les jours de noce comme les jours de jeûne.
—Vous avez là, en effet, un chien qui mérite qu'on prenne soin de lui, dit mon oncle; voudriez-vous me le vendre?
—Monsieur!… fit le sergent, jetant rapidement la main sur son caniche.
—Pardon, brave homme, pardon, désolé de vous avoir offensé; ce que j'en disais, c'était seulement pour parler; je sais bien que proposer au pauvre de vendre son chien, c'est proposer à une mère de vendre son enfant.
—Tu ne me feras pas croire, dit mon grand-père, qu'on puisse aimer un chien autant qu'un enfant; moi aussi j'ai eu un caniche, un caniche qui valait bien le vôtre, sergent, soit dit sans offenser Fontenoy, sauf qu'il n'a fait d'autres prisonniers que la perruque du collecteur. Eh bien! un jour que j'avais l'avocat Page à dîner, il m'a emporté une tête de veau, et, le soir même, je l'ai fait passer sous la roue du moulin.
—Ce que tu dis là ne prouve rien; toi, tu as une femme et six enfants, c'est bien assez de besogne pour toi d'aimer tout ce monde sans t'aller prendre d'une affection romanesque pour un caniche; mais je te parle, moi, d'un pauvre diable isolé parmi les hommes et qui n'a pour toute parenté que son chien. Mets un homme avec un chien dans une île déserte; mets, dans une autre île déserte une femme avec son enfant, je te parie qu'au bout de six mois l'homme aimera le chien, si le chien est aimable toutefois, autant que la femme aimera son enfant.
—Je conçois, répondit mon grand-père, qu'un voyageur ait un chien pour lui tenir compagnie; qu'une vieille femme qui est seule dans sa chambre ait un roquet avec lequel elle bavarde toute la journée. Mais qu'un homme aime un chien d'affection, qu'il l'aime comme un chrétien, voilà ce que je nie, voilà ce qui n'est pas possible!
—Et moi je te dis que dans telles circonstances données, tu aimerais même un serpent à sonnettes; la fibre aimante chez l'homme ne peut rester complétement inerte. L'homme a horreur du vide; qu'on observe avec attention l'égoïste le plus endurci, on finira par trouver, comme une petite fleur entre des pierres, une affection cachée sous un pli de son âme.
Règle générale et sans exception, il faut que l'homme aime quelque chose. Le dragon qui n'a pas de maîtresse aime son cheval; la jeune fille qui n'a pas d'amant, aime son oiseau; le prisonnier, qui ne peut décemment aimer son geôlier, aime l'araignée qui file sa toile à la lucarne de son cachot, ou la mouche qui descend vers lui dans un rayon de soleil. Quand nous ne trouvons rien d'animé où puissent se prendre nos affections, nous aimons la matière brute, une bague, une tabatière, un arbre, une fleur: le Hollandais se passionne pour ses tulipes, et l'antiquaire pour ses camées.
En ce moment, le mari de Manette entra avec une grosse anguille dans son sac.
—Machecourt, dit Benjamin, il est midi, voilà l'heure de dîner, si nous dînions avec cette anguille?
—C'est l'heure de partir, dit Machecourt, et nous dînerons chez M.Minxit.
—Et vous, sergent, si nous mangions cette anguille?
—Moi, dit le sergent, je ne suis pas pressé d'arriver; comme je ne vais pas plus là qu'ailleurs, tous les soirs je suis rendu à mon gîte.
—Très-bien parlé! Et le respectable caniche, quelle est son opinion à cet égard?
Le caniche regarda Benjamin, et remua deux ou trois fois la queue.
—Bien! qui ne dit mot consent: ainsi, Machecourt, nous voilà trois contre toi, il faut que tu te rendes à l'opinion de la majorité. La majorité, vois-tu, mon ami, c'est plus fort que tout le monde cela. Mets dix philosophes d'un côté et onze imbéciles de l'autre, les imbéciles l'emporteront.
—L'anguille est en effet fort belle, dit mon grand-père, et si Manette a un peu de lard frais, elle en fera une excellente matelote. Mais, diable! et mon exploit; il faut bien que le service du roi se fasse.
—Fais bien attention à ceci, dit Benjamin, il faudra indubitablement que quelqu'un me prête son bras pour me reconduire à Clamecy; si tu t'affranchissais de ce pieux devoir, je ne te tiendrais plus pour mon beau-frère.
Or, comme Machecourt tenait beaucoup à être le beau-frère de Benjamin, il resta.
L'anguille étant prête, on se remit à table. La matelote de Manette était un chef-d'œuvre; le sergent ne se lassait pas de l'admirer. Mais les chefs-d'œuvre de cuisinier sont œuvres éphémères; on leur donne à peine le temps de refroidir. Il n'y a qu'une chose dans les arts qu'on puisse comparer aux produits culinaires: ce sont les produits du journalisme; et encore, un ragoût peut se réchauffer, une terrine de foies gras peut exister un mois entier, un jambon peut revoir autour de lui ses admirateurs; mais un article de journal n'a pas de lendemain. On n'en est pas à la fin qu'on a oublié le commencement; et, quand on l'a parcouru, on le jette sur son bureau, comme on jette sa serviette sur la table quand on a dîné. Aussi, je ne comprends pas que l'homme qui a une valeur littéraire consente à perdre son talent dans les obscurs travaux du journalisme; comment lui, qui peut écrire sur du parchemin, se résout-il à griffonner sur le papier brouillard d'un journal! Certes, ce ne doit pas être pour lui un petit crève-cœur, quand il voit les feuillets où il amis sa pensée, tomber sans bruit avec ces mille feuillets que l'arbre immense de la presse secoue chaque jour de ses branches.
Cependant l'aiguille du coucou allait toujours pendant que mon oncle philosophait. Benjamin ne s'aperçut qu'il faisait nuit que quand Manette vint apporter une chandelle allumée sur la table. Alors, sans attendre les observations de Machecourt, qui du reste était peu capable de faire observer quelque chose, il déclara que c'en était assez comme cela pour un jour, et qu'il fallait retourner à Clamecy.
Le sergent et mon grand-père sortirent les premiers. Manette arrêta mon oncle sur le seuil de la porte:
—M. Rathery, lui dit-elle, voilà!
—Qu'est-ce que ce griffonnage? dit mon oncle. «Le 10 août, trois bouteilles de vin et un fromage à la crême; le 1er septembre, avec M. Page, neuf bouteilles et un plat de poisson.» Dieu me pardonne, je crois que c'est un mémoire!
—Sans doute, dit Manette; je vois bien qu'il est temps de régler nos comptes, et j'espère que vous m'enverrez le vôtre ces jours-ci.
—Moi, Manette, je n'ai pas de compte à vous faire. Belle corvée, ma foi, que de toucher le bras blanc et potelé d'une jolie femme comme vous l'êtes!
—Vous dites cela pour vous moquer de moi, M. Rathery, fit Manette, tressaillant d'aise.
—Je le dis parce que c'est vrai, parce que je le pense, répondit mon oncle. Pour ton mémoire, ma pauvre Manette, il arrive dans un moment fatal: je suis obligé de te déclarer que je n'ai pas un petit écu à l'heure qu'il est; mais, tiens, voilà ma montre, tu la garderas jusqu'à ce que je t'aie remboursée. Ça se trouve on ne peut mieux, elle ne va plus depuis hier.
Manette se mit à pleurer et déchira le mémoire. Mon oncle l'embrassa sur la joue, sur le front, sur les yeux, partout où il put la rencontrer.
—Benjamin, lui dit Manette se penchant vers son oreille, si vous avez besoin d'argent, dites-le-moi.
—Non! non! Manette, répondit vivement mon oncle, je n'ai pas besoin de ton argent. Diable! ceci deviendrait grave. Te faire payer le bonheur que tu me donnes! mais ce serait une indignité; je serais vil comme une prostituée; et il embrassa Manette comme la première fois.
—Ouais! ne vous gênez pas, M. Rathery, fit Jean-Pierre qui entrait.
—Tiens! tu étais là, toi, Jean-Pierre? Est-ce que tu serais jaloux, par hasard? Je te préviens que j'ai une aversion profonde pour les jaloux.
—Mais il me semble que j'en ai bien le droit d'être jaloux.
—Imbécile! tu prends toujours les choses à l'envers. Ces messieurs m'ont chargé de témoigner à la femme leur satisfaction pour l'excellente matelote qu'elle nous a faite, et je m'acquittais de la commission.
—Vous aviez un bon moyen, ce me semble, de témoigner votre satisfaction à Manette, c'était de la payer, entendez-vous?
—D'abord, Jean-Pierre, nous n'avons pas affaire à toi: c'est Manette qui est ici la cabaretière; quant à te payer, sois tranquille, c'est moi qui me charge de l'écot: tu sais qu'il n'y a rien à perdre avec moi; et d'ailleurs si tu as peur d'attendre trop longtemps, je vais te passer de suite mon épée au travers du corps. Cela te convient-il, Jean-Pierre? Et en disant cela il sortit.
Benjamin jusqu'alors n'avait été que surexcité, il renfermait tous les éléments de l'ivresse sans être encore ivre. Mais en sortant du cabaret de Manette, le froid le saisit au cerveau et aux jambes.
—Holà! eh! Machecourt, où es-tu!
—Me voici, qui te tiens par le revers de ton habit.
—Tu me tiens, c'est bien, ça me fait honneur; c'est une flatterie que tu m'adresses. Tu veux me dire que je suis en état de soutenir mon hypostase et la tienne. Dans un autre temps, oui; mais maintenant je suis faible comme le vulgaire des hommes quand il a dîné trop longtemps. Je t'ai retenu ton bras; je te somme de venir me l'offrir.
—Dans un autre temps, oui, dit Machecourt; mais il y a une difficulté, c'est que je ne puis marcher moi-même.
—Alors, tu as forfait à l'honneur, tu as manqué au plus sacré des devoirs; je t'avais retenu ton bras, tu devais te ménager pour nous deux; mais je te pardonne ta faiblesse.Homo sum… c'est-à-dire, je te pardonne à une condition: c'est que tu vas m'aller chercher de suite le garde-champêtre et deux paysans portant des flambeaux pour me reconduire à Clamecy. Tu prendras un bras de l'officier rural et moi l'autre.
—Mais il est manchot, l'officier rural, dit mon grand-père.
—Alors le bras valide m'appartient; tout ce que je puis faire pour toi, c'est de te permettre de te tenir à ma queue, et tu prendras garde de défaire le ruban. Si cela t'arrange mieux, monte sur le dos du caniche.
—Messieurs, dit le sergent, pourquoi chercher si loin ce qui est tout près de vous? Moi j'ai deux bons bras que le boulet a heureusement épargnés, je les mets à votre disposition.
—Vous êtes un brave homme, sergent, dit mon oncle prenant le bras droit du vieux soldat.
—Un excellent homme, dit mon grand-père prenant le bras gauche.
—Je me charge de votre avenir, sergent.
—Et moi aussi, sergent, je m'en charge, quoique, à vrai dire, toute charge dans ce moment-ci…
—Je vous apprendrai à arracher les dents, sergent.
—Et moi, sergent, j'enseignerai à votre caniche à être garnisaire.
—Dans trois mois, vous serez dans le cas de courir les foires.
—Dans trois mois votre caniche, s'il se conduit bien, pourra gagner trente sous par jour.
—Le sergent fera sur toi son apprentissage, Machecourt; tu as de vieux chicots tout délabrés qui te tourmentent, nous t'en arracherons un tous les deux jours de peur de te fatiguer, et quand nous aurons fini pour les chicots, nous t'arracherons les gencives.
—Et moi je mettrai mon garnissaire au service de tes créanciers, mauvais payeur! je vais t'instruire d'avance des devoirs que tu auras à remplir envers lui. Tu lui dois le matin du pain et du fromage, ou, dans la saison, une botte de petites raves; à dîner, la soupe et le bouilli, et à souper, un rôti et une salade; la salade peut se remplacer par un petit verre. Tu auras soin qu'il ne dépérisse pas entre tes mains; car rien ne fait honneur à un débiteur comme un garnissaire bien gras. De son côté, il doit se conduire honnêtement envers toi; il n'a pas le droit de te troubler dans tes occupations, de jouer, par exemple, de la clarinette, ou de donner du cor de chasse.
—En attendant, j'offre un gîte au sergent à la maison. Tu ne me désapprouveras pas, n'est-ce pas, Machecourt?
—Pas précisément, mais j'ai grand'peur que ta chère sœur ne te désavoue.
—Ah çà, messieurs, dit le sergent, entendons-nous, ne m'exposez pas à recevoir un affront; car, je vous en préviens, il faudrait que l'un ou l'autre m'en fît compte.
—Soyez tranquille, sergent, dit mon oncle; et, si le cas échéait, ce serait à moi que vous vous adresseriez; car, pour Machecourt, il ne sait se battre que quand son adversaire lui cède la lame de son épée et garde le fourreau.
Tout en philosophant ainsi, ils arrivèrent à la porte de la maison. Mon grand-père ne se souciait pas d'entrer le premier, et mon oncle ne voulait entrer que le second. Pour arranger la chose, ils entrèrent tous deux ensemble, s'entrechoquant comme deux gourdes qu'on porte au bout d'un bâton. Le sergent et le caniche, dont l'intrusion fit gronder la chatte comme une tigresse royale, tenaient l'arrière-garde.
—Ma chère sœur, dit Benjamin, j'ai l'honneur de vous présenter un élève en chirurgie et un…
—Benjamin s'apprête à te dire des bêtises, interrompit mon grand-père: ne l'écoute pas; monsieur est un soldat qu'on nous envoie en logement, et que nous avons rencontré à la porte.
Ma grand'mère était une bonne femme, mais un peu harpie; elle croyait que de crier bien fort ça la grandissait. Elle avait la meilleure envie du monde de se mettre en colère, et elle en avait d'autant plus envie qu'elle en avait le droit. Mais elle se piquait de savoir vivre, attendu qu'elle descendait d'un robin; la présence d'un étranger la contint.
Elle offrit à souper au sergent. Celui-ci ayant refusé, et pour cause, elle le fit conduire par un de ses enfants au cabaret voisin, avec recommandation de lui donner à déjeuner le lendemain avant qu'il se remît en route.
Mon grand-père pliait toujours comme un jonc, le brave homme, l'homme paisible qu'il était, quand s'élevait une bourrasque conjugale. Ce qui peut, jusqu'à un certain point, excuser en lui cette faiblesse, c'est qu'il avait toujours tort.
Il avait bien vu l'orage s'amasser sur le front plissé de sa femme; aussi le sergent était encore sur le seuil de la porte, que déjà il avait gagné son lit où il s'introduisit de son mieux. Pour Benjamin, il était incapable d'une telle lâcheté. Un sermon en cinq points, comme une partie d'écarté, ne l'eût pas fait coucher une minute avant son heure. Il voulait bien que sa sœur le grondât, mais il ne consentait pas à la craindre. Il attendait la tempête qui allait éclater avec l'indifférence d'un écueil, les deux mains dans ses poches, le dos appuyé contre le manteau de la cheminée, et chantonnant entre ses lèvres:
Malbrough s'en va-t'en guerreMironton, mironton, mirontaine!Malbrough s'en va-t'en guerre,Savoir s'il reviendra.
Ma grand'mère eut à peine éconduit le sergent, qu'impatiente d'en venir aux mains, elle vint se placer en face de Benjamin:
—Eh bien! Benjamin, es-tu content de ta journée? te trouves-tu bien comme cela? faut-il que je t'aille tirer une bouteille de vin blanc?
—Merci, chère sœur. Comme vous le dites très-élégamment, ma journée est finie.
—Belle journée, en effet; il en faudrait beaucoup comme celle-là pour payer tes dettes. Te reste t-il au moins assez de raison pour me dire comment vous a reçus M. Minxit?
—Mironton, mironton, mirontaine, chère sœur, fit Benjamin.
—Ah!mironton, mironton, mirontaine, s'écria ma grand'mère, attends! je vais t'en donner, moi, dumironton, mirontaine; et elle s'empara des pincettes. Mon oncle recula de trois pas et tira son épée.
—Chère sœur, dit-il en se mettant en garde, je vous rends responsable de tout le sang qui va être répandu ici. Mais ma grand'mère, quoiqu'elle descendît d'un robin, n'avait pas peur d'une épée; elle porta à son frère un coup de pincettes qui l'atteignit au pouce et lui fit lâcher sa lame. Benjamin tournait autour de la chambre, serrant son pouce blessé de sa main gauche. Pour mon grand-père, quoiqu'il fût bon entre les meilleurs, il étouffait de rire sous ses draps. Il ne put s'empêcher de dire à mon oncle:
—Eh bien! comment trouves-tu cette botte-là? Cette fois tu avais bien le fourreau et la lame: tu ne peux pas dire que les armes n'étaient pas égales.
—Hélas! non, Machecourt, elles ne l'étaient pas, il aurait fallu pour cela que j'eusse la pelle. C'est égal, ta femme, car je ne puis plus dire ma chère sœur, mérite de porter, au lieu d'une quenouille, use paire de pincettes au côté. Avec une paire de pincettes elle gagnerait des batailles. Je suis vaincu, j'en conviens, et je dois subir la loi du vainqueur. Eh bien! non, nous ne sommes pas allés jusqu'à Corvol; nous nous sommes arrêtés chez Manette.
—Toujours chez Manette, une femme mariée! tu n'as pas honte, Benjamin, d'une telle conduite?
—Honte! et pourquoi, chère sœur? Du moment qu'une cabaretière est mariée, est-ce qu'on ne peut plus déjeuner chez elle? Ce n'est pas là ma manière de voir, moi: pour un vrai philosophe, un bouchon n'a pas de sexe, n'est-ce pas, Machecourt?
—Que je la rencontre au marché, ta Manette, je la traiterai, la péronnelle qu'elle est, comme elle le mérite!
—Chère sœur, quand vous rencontrerez Manette au marché, achetez-lui des fromages à la crême tant que vous voudrez; mais si vous l'insultez…
—Eh bien! si je l'insultais, que me ferais-tu?
—Je vous quitterais, je passerais aux îles, et j'emmènerais Machecourt, je vous en préviens.
Ma grand'mère comprit que tous ses emportements n'aboutiraient à rien, et elle prit de suite son parti.
—Tu vas faire comme cet ivrogne qui est dans son lit, dit-elle; tu as aussi besoin que lui de te coucher. Mais demain, c'est moi qui te conduirai chez M. Minxit, et nous verrons si tu t'arrêteras en route.
—Mironton, mironton, mirontaine, faisait Benjamin en allant se coucher.
L'idée de la démarche qu'il devait faire le lendemain agitait le sommeil ordinairement si paisible, si compacte et si dense de mon oncle; il rêvait tout haut, et voici ce qu'il disait:
Vous dites, sergent, que vous avez dîné comme un roi. Ce n'est pas cela le mot, c'est une litote que vous faites. Vous avez dîné mieux qu'un empereur. Les rois et les empereurs, malgré toute leur puissance, ne peuvent faire un extra, et vous en avez fait un. Voyez-vous, sergent, tout est relatif. Cette matelote ne vaut certainement pas un perdreau truffé. Cependant elle a chatouillé plus agréablement vos houppes nerveuses qu'un perdreau truffé ne chatouillerait celles du roi: pourquoi cela? Parce que le palais de Sa Majesté est blasé sur les truffes, tandis que le vôtre n'a pas l'habitude des matelotes.
Ma chère sœur me dit: Benjamin, fais quelque chose pour devenir riche. Benjamin, épouse Mlle Minxit pour avoir une bonne dot. À quoi cela me servira-t-il? Le papillon, pour deux ou trois mois de beaux jours qu'il a à vivre, se donne-t-il la peine de se bâtir un nid? Je suis convaincu, moi, que les jouissances sont relatives aux positions, et qu'au bout de l'année, le gueux et le riche ont eu la même somme de bonheur. Bonne ou mauvaise, chaque individu s'habitue à sa situation. Le boiteux ne s'aperçoit pas qu'il va sur une béquille; et le riche qu'il a un équipage. Le pauvre escargot qui porte sa maison sur son dos, jouit autant d'un jour de parfums et de soleil que l'oiseau qui gazouille au-dessus de lui sur sa branche. Ce n'est point la cause qu'il faut considérer, c'est l'effet qu'elle produit. Le manœuvre qui est assis sur son banc devant sa chaumière ne se trouve-t-il pas aussi bien que le roi sur l'édredon de son fauteuil? Gros-Jean ne mange-t-il pas la soupe aux choux avec autant de plaisir que le riche son potage aux écrevisses? et le mendiant ne dort-il pas aussi bien dans la paille où il s'épanouit que la grande dame sous ses rideaux de soie et entre la batiste parfumée de son lit? Un enfant, lorsqu'il trouve un liard, est plus content que le banquier qui a trouvé un louis, et le pauvre paysan qui hérite d'un arpent de terre est aussi triomphant que le roi auquel ses armées ont conquis une province et qui fait entonner unTe Deumpar son peuple!
Tout mal ici-bas se compense par un bien, et tout bien qui s'étale est atténué par un mal qu'on ne voit pas. Dieu a mille moyens de faire des compensations; s'il a donné à l'un de bons dîners, à l'autre il donne un peu plus d'appétit, et cela rétablit l'équilibre. Au riche il a donné la crainte de perdre, le souci de conserver, et au gueux l'insouciance. En nous envoyant dans ce lieu d'exil, il nous a fait à tous un bagage à peu près égal de misère et de bien-être; s'il en était autrement, il ne serait pas juste, car tous les hommes sont ses enfants.
Et pourquoi donc, en effet, le riche serait-il plus heureux que le pauvre? Il ne travaille point! eh bien! il n'a pas le plaisir de se reposer.
Il a de beaux habits; mais tout l'agrément en revient à celui qui le regarde. Quand le marguillier fait la toilette d'un saint, est-ce pour le saint lui-même ou pour ses adorateurs? Au reste, n'est-on pas aussi bien bossu dans un habit de velours que dans un habit de tiretaine?
Le riche a deux, trois, quatre, dix valets à son service. Eh! mon Dieu! que fait cette quantité de membres inutiles qu'on ajoute orgueilleusement à son corps, lorsqu'il n'en faut que quatre pour faire le service de notre personne? L'homme habitué à se faire servir, c'est un malheureux perclus de tous ses membres qu'il faut faire manger et boire.
Ce riche a un hôtel à la ville et un château à la campagne; mais qu'importe le château quand le maître est à l'hôtel, et l'hôtel quand il est au château? Qu'importe que son logis se compose de vingt chambres lorsqu'il ne peut être que dans une seule à la fois?
Attenant son château, il a pour promener ses rêveries un grand parc clos par un mur à chaux et à sable, de dix pieds de haut; mais d'abord s'il n'a pas de rêveries? et ensuite est-ce que la campagne qui n'est close que par l'horizon et qui appartient à tous, n'est pas aussi belle que son grand parc?
Au milieu dudit parc, un canal entretenu par un filet d'eau traîne ses eaux verdâtres et malades sur lesquelles se collent, comme des emplâtres, les larges feuilles du nénuphar; mais le fleuve qui se promène librement dans la pleine campagne, n'est-il pas plus clair et plus liquide que son canal?
Des dalhias de cent cinquante espèces différentes bardent ses allées, soit; je vous donne encore les quatre autres cents, ce qui fait cent cinquante-six espèces; mais le chemin ombragé d'ormes qui se glisse dans l'herbe comme un serpent, ne vaut-il pas bien ses allées? et les haies toutes festonnées de roses sauvages et toutes parsemées d'aubépines, les haies qui mêlent au vent leurs touffes de toutes couleurs et en jettent les fleurs sur le chemin, ne valent-elles pas bien ces dalhias dont l'horticulteur seul peut deviner le mérite!
Ledit parc lui appartient exclusivement, dites-vous? Vous vous trompez; il n'y a que l'acte d'acquisition enfermé dans son secrétaire dont il ait la propriété exclusive, et encore il faut pour cela que les tiques ne le lui mangent pas. Son parc lui appartient bien moins qu'aux oiseaux qui y font leurs nids, qu'aux lapins qui en broutent le serpolet, qu'aux insectes qui bruissent sous les feuilles. Son garde-champêtre peut-il empêcher que le serpent ne s'y roule entre les herbes ou que le crapaud ne s'y tapisse sous la mousse?
Le riche donne des fêtes; mais est-ce que les danses sous les vieux tilleuls de la promenade, au son de la musette, ne sont pas des fêtes?
Le riche a un équipage. Il a un équipage, le malheureux! mais il est donc cul-de-jatte ou paralysé. Voilà une femme qui porte un enfant sur ses bras tandis que l'autre gambade autour d'elle, court après les papillons et les fleurs. Lequel des deux marmots est dans la plus agréable situation? Un équipage! mais c'est une infirmité que vous avez; qu'une roue se casse à votre voiture, que votre cheval se déferre, et vous voilà boiteux. Ces grands seigneurs qui, sous Louis XIV, se faisaient mener au bal en litière: pauvres gens qui avaient des jambes pour danser et n'en avaient pas pour marcher, combien ils devaient souffrir de la fatigue de ceux qui les portaient! Aller en voiture, vous croyez que c'est une jouissance du riche; vous vous trompez: ce n'est qu'une servitude que sa vanité lui impose. S'il en était autrement, pourquoi ce monsieur ou cette dame, qui sont maigres comme un fagot d'épines et qu'un âne porterait surabondamment, feraient-ils atteler quatre chevaux à leur carrosse?
Pour moi, quand je suis sur la pelouse, dans la mousse jusqu'à la cheville du pied; quand je vais, les mains dans mes poches, au gré d'un beau chemin de traverse, rêvant et jetant derrière moi, comme un damné qui passe, les bleus flocons de ma pipe culottée, ou que je suis lentement, par un beau clair de lune, le chemin blanc que festonne d'un côté l'ombre des haies, je voudrais bien voir qu'on eût l'insolence de venir m'offrir une voiture!
À ces mots, mon oncle se réveilla.
—Quoi, dites-vous, votre oncle a rêvé cela et tout haut?
—Qu'a donc cela d'étonnant? Mme Georges Sand a bien fait rêver tout haut un chapitre d'un de ses romans au révérend père Spiridion. M. Golbéry n'a-t-il pas rêvé tout haut à la chambre, pendant une heure, d'une proposition sur le compte-rendu des débats parlementaires? Et nous-mêmes ne rêvons-nous pas depuis treize ans que nous avons fait une révolution? Quand mon oncle n'avait pas eu le temps de philosopher pendant le jour, par compensation, il philosophait en rêvant. Voilà comment j'explique le phénomène dont je viens de vous rapporter le résultat.
Cependant ma grand'mère avait mis sa robe de soie gorge-pigeon, qu'elle ne tirait de son armoire que le jour des quatre fêtes solennelles de l'année; elle avait attaché sur son bonnet rond, en guise de bandeau, le plus beau de ses rubans, un ruban rouge-cerise qui était large comme la main et au delà; elle avait apprêté son mantelet de taffetas noir brodé d'une dentelle de même couleur, et elle avait tiré de son étui son manchon neuf de poil de loup-cervier, cadeau que Benjamin lui avait fait le jour de sa fête et qu'il devait encore au fournisseur. Quand elle fut ainsi attifée, elle ordonna à un de ses enfants d'aller quérir l'âne de M. Durand, un beau bourriquet qui, à la dernière foire de Billy, avait coûté trois pistoles et se louait trente-six deniers de plus que le vulgaire des ânes.
Puis elle appela Benjamin. Quand celui-ci descendit, l'âne de M. Durand, ayant aux flancs ses deux paniers au milieu desquels s'enflait un gros oreiller bien blanc, était attaché devant la porte et mangeait sa provende de son qu'on lui avait servie dans une corbeille sur une chaise.
Benjamin s'inquiéta d'abord si Machecourt était là, pour boire un verre de vin blanc avec lui. Sa sœur lui ayant dit qu'il était sorti:
—J'espère au moins, ajouta-t-il, ma bonne sœur, que vous me ferez l'amitié de prendre un petit verre de ratafia avec moi; car l'estomac de mon oncle savait se mettre à la portée de tous les estomacs.
Ma grand'mère n'avait aucune répugnance pour le ratafia, au contraire; elle agréa la proposition de Benjamin et lui permit d'aller quérir la carafe. Enfin, après avoir bien recommandé à mon père, qui était l'aîné, de ne pas battre ses frères; à Prémoins, qui était indisposé, de demander quand il aurait certains besoins, et avoir donné sa tâche de tricot à la Surgie, elle monta sur son bourriquet.
Vive la terre et le soleil! les voisines s'étaient mises sur leur porte pour la voir partir; car, à cette époque, voir une femme de la classe moyenne parée un autre jour que le dimanche, c'était un événement dont chacun des regardants cherchait à pénétrer les causes, et sur lequel il établissait un système.
Benjamin, bien rasé et surabondamment poudré, rouge d'ailleurs comme un pavot qui s'étale au soleil du matin après une nuit d'orage, allait derrière, lâchant de temps en temps par unutde poitrine un vigoureuxahï, et piquant le bourriquet de la pointe de sa rapière.
L'âne de M. Durand, poussé l'épée dans les reins par mon oncle, allait très-bien, il allait trop bien même au gré de ma grand'mère, qui montait et descendait sur son oreiller comme un volant sur une raquette. Mais, à quelque distance de l'endroit où le chemin de Moulot se sépare de la route de la Chapelle pour se rendre à son humble destination, elle s'aperçut que l'allure de son âne s'assoupissait comme un jet de métal ardent qui s'épaissit et devient plus lent à mesure qu'il s'éloigne du fourneau; son grelot qui, jusque-là, avait jeté undrelin dindinsi fier, si énergiquement accentué, ne poussait plus que des soupirs entrecoupés, pareils à une voix qui agonise.
Ma grand'mère retourna la tête pour en référer à Benjamin; mais celui-ci avait disparu, fondu comme une boule de cire, escamoté, perdu comme un moucheron dans l'espace; personne ne pouvait lui en donner des nouvelles. Vous devez vous faire une idée du dépit que fit éprouver à ma grand'mère la disparition subite de Benjamin. Elle se dit qu'il ne méritait pas la peine qu'on prenait pour son bonheur; que son insouciance était incurable; que toujours il y croupirait: que c'était un marais aux eaux duquel on ne pouvait donner un cours. Elle eut un moment envie de l'abandonner à sa destinée, et même de ne plus lui plisser ses chemises; mais son caractère de reine l'emporta: elle avait commencé, il fallait qu'elle finît. Elle jura de retrouver Benjamin et de le conduire chez M. Minxit, dût-elle l'attacher à la queue de son âne. C'est par cette fermeté de résolution qu'on mène à leur fin les grandes entreprises.
Un petit paysan, qui gardait ses montons à l'embranchement des deux chemins, lui dit que l'homme rouge qu'elle avait perdu était descendu, il y avait à peu près un quart d'heurs, vers le village. Ma grand'mère poussa son âne dans cette direction, et tel était l'ascendant que lui donnait son indignation sur ce quadrupède, qu'il se mit à trotter de lui-même par pure déférence pour le cavalier, et comme s'il eût voulu rendre hommage à son grand caractère.
Le village de Moulot avait un air de mouvement tout à fait inusité; les Moulotats, ordinairement si rassis et au cerveau desquels il n'y a jamais plus de fermentation que dans un fromage à la crême, semblaient tous avoir le transport. Les paysans descendaient en toute hâte des coteaux voisins; les femmes et les enfants couraient en s'appelant les uns les autres; tous les rouets étaient délaissés et toutes les quenouilles chômaient. Ma grand'mère s'informa de la cause de ce mouvement; on lui dit que c'était le Juif-Errant qui venait d'arriver à Moulot et qui déjeunait sur la place. Elle comprit aussitôt que ce prétendu Juif-Errant n'était autre que Benjamin, et, en effet, elle ne tarda pas à l'apercevoir du haut de son âne au milieu d'un cercle de badauds.
Au-dessus de ce ruban mouvant de têtes noires et blanches, le pignon de son tricorne s'élevait avec une grande majesté, comme la flèche ardoisée d'une église au milieu des toits moussus d'un village. On lui avait dressé sur la place même une petite table où il s'était fait servir une demi-bouteille et un petit pain, et devant laquelle il allait et venait avec la gravité d'un grand sacrificateur, tantôt avalant une gorgée de vin blanc, tantôt rompant un morceau de son petit pain.
Ma grand'mère poussa son âne au milieu de la foule et se trouva bientôt au premier rang.
—Que fais-tu là, malheureux? dit-elle à mon oncle en lui montrant le poing.
—Vous le voyez, madame, j'erre; je suis Ahasverus, vulgairement dit le Juif-Errant. Comme j'ai beaucoup entendu parler dans mes voyages de la beauté de ce petit village et de l'amabilité de ses habitants, j'ai résolu d'y déjeuner. Puis, s'approchant d'elle, il lui dit à voix basse: Dans cinq minutes je vous suis; mais pas un mot de plus, je vous en prie, le mal serait irréparable; ces imbéciles seraient capables de m'assommer s'ils découvraient que je me moque d'eux.
L'éloge de Moulot que Benjamin avait trouvé moyen d'intercaler dans sa réponse à sa sœur, répara ou plutôt prévint l'échec que l'apostrophe imprudente de celle-ci devait lui faire essuyer, et un frémissement d'orgueil circula dans l'assemblée.
—M. le Juif-Errant, fit un paysan auquel il restait peut-être encore quelque doute, quelle est donc cette dame qui tout à l'heure vous montrait le poing?
—Mon bon ami, répondit mon oncle sans se déconcerter, c'est la sainte Vierge que Dieu m'a ordonné de conduire en pèlerinage à Jérusalem sur cette bourrique. Elle est bonne femme au fond, mais un peu diseuse; elle est de mauvaise humeur parce que ce matin elle a perdu son chapelet.
—Et pourquoi l'enfant Jésus n'est-il pas avec elle?
—Dieu n'a pas voulu qu'elle l'emmenât, parce que dans ce moment-ci il a la petite-vérole.
Alors les objections fondirent dru comme grêle sur Benjamin; mais mon oncle n'était pas homme à avoir peur des hébétés de Moulot; le danger l'électrisait, et il parait toutes les bottes qui lui étaient portées avec une dextérité admirable, ce qui ne l'empêchait pas de temps en temps de s'arroser le gosier d'un coup de vin blanc, et, pour dire la vérité, il en était déjà, à sa septième demi-bouteille.
Le maître d'école du lieu, en sa qualité de savant, se présenta le premier dans la lice.
—Comment se fait-il donc, M. le Juif-Errant, que vous n'ayez pas de barbe? Il est dit, dans la complainte de Bruxelles, que vous êtes très-barbu, et partout on vous représente avec une grande barbe blanche qui vous descend jusqu'à la ceinture.
—C'était trop salissant, M. le maître. J'ai demandé au bon Dieu la permission de ne plus porter cette grande vilaine barbe, et il l'a fait passer dans ma queue.
—Mais, poursuivit le barbacole, comment faites-vous donc pour vous raser, puisque vous ne pouvez vous arrêter?
—Dieu y a pourvu, mon cher monsieur le maître. Chaque matin il m'envoie le patron des perruquiers sous la forme d'un papillon, qui me rase du bout de son aile, tout en voltigeant autour de moi.
—Mais, M. le Juif, poursuivit le maître d'école, le bon Dieu a été bien chiche avec vous en ne mettant à votre disposition que cinq sous à la fois!
—Mon ami, riposta mon oncle en se croisant les bras sur la poitrine et en s'inclinant profondément, bénissons les décrets de Dieu; c'est probablement qu'il n'avait que cela de monnaie dans sa poche.
—Je voudrais bien savoir, dit le vieux tailleur de l'endroit, comment on a fait pour vous prendre mesure de votre habit, qui vous va pourtant comme un gant, puisque vous n'êtes jamais en repos?
—Vous auriez dû vous apercevoir, vous qui êtes du métier, respectable pique-prune, que cet habit n'est pas fabriqué de la main des hommes; tous les ans, au 1er avril, il me pousse sur le dos un léger habit de serge rouge, et à la Toussaint un habit épais de velours écarlate.
—Alors, dit un gamin dont la figure espiègle était inondée de tresses blondes, il faut que vous usiez considérablement; il n'y a pas quinze jours que la Toussaint est passée, et votre habit est déjà tout râpé et tout blanc sur les coutures.
Malheureusement le père du petit philosophe se trouvait à côté de lui. Va-t'en voir à la maison si j'y suis, lui dit-il en lui donnant un coup de pied au derrière, et il pria mon oncle d'excuser l'impertinence de ce petit garçon auquel son maître d'école négligeait d'apprendre sa religion.
—Messieurs, s'écria le maître d'école, je vous prends tous à témoin, et M. le Juif-Errant aussi, que Nicolas porte atteinte à ma réputation: il attaque continuellement les autorités du village, je m'en vais le prendre par sa langue.
—Oui, dit Nicolas, en voilà une belle autorité! Attaque-moi quand tu voudras; je ne serai pas embarrassé pour prouver que j'ai dit vrai; M. le bailli interrogera Charlot. L'autre jour, je lui ai demandé quel était le fils le plus remarquable de Jacob, et il m'a répondu que c'était Pharaon: la mère Pintot en est témoin.
—Eh! messieurs, dit mon oncle, ne vous fâchez pas à cause de moi; je serais désolé que mon arrivée dans ce beau village fût entre vous l'occasion d'un procès. La laine de mon habit n'est pas entièrement poussée, attendu que nous ne sommes qu'à la Saint-Martin; voilà ce qui a induit le petit Charlot en erreur. M. le maître ignorait cette particularité, et, par conséquent, il ne pouvait en instruire ses élèves. J'espère que M. Nicolas est content de cette explication.
Mon oncle allait lever la séance, lorsqu'il aperçut une jolie paysanne qui cherchait à se frayer un passage parmi la foule; comme il aimait les jeunes filles au moins autant que Jésus-Christ aimait les petits enfants, il fit signe qu'on la laissât approcher.
—Je voudrais bien savoir, dit la jeune Moulotate avec sa plus belle révérence, la révérence qu'elle faisait au bailli quand, allant lui porter de la crême, elle le rencontrait sur son passage, si ce que dit la vieille Gothon est la pure vérité: elle prétend que vous faites des miracles.
—Sans doute, répondit mon oncle, quand ils ne sont pas trop difficiles.
—En ce cas pourriez-vous guérir par miracle mon père qui est malade depuis ce matin, d'une maladie que personne ne connaît?
—Pourquoi pas? dit mon oncle. Mais, avant tout, la belle enfant, il faut que vous me permettiez de vous embrasser; sans cela le miracle ne vaudrait rien. Et il embrassa, en effet, la jeune Moulotate sur les deux joues, le damné pécheur qu'il était.
—Tiens! s'exclama derrière lui une voix qu'il reconnut bien, est-ce que le Juif-Errant embrasse les femmes?
Il se retourna et aperçut Manette.
—Sans doute, ma belle dame; Dieu m'a permis d'en embrasser trois par an: voilà la seconde que j'embrasse cette année, et si vous le voulez, vous serez la troisième.
L'idée de faire un miracle enflammait l'ambition de Benjamin. Se faire passer pour le Juif-Errant, même à Moulot, c'était beaucoup, c'était immense, c'était de quoi rendre jaloux tous les beaux esprits de Clamecy. Il prenait de suite rang parmi les mystificateurs illustres, et l'avocat Page n'oserait plus lui parler si souvent de son lièvre changé en lapin. Qui oserait se comparer, pour l'audace et les ressources de l'imagination, à Benjamin Rathery, quand il aurait fait un miracle? Eh! qui sait? peut-être la génération future prendrait-elle la chose au sérieux. S'il allait être canonisé! si l'on faisait de sa personne un gros saint de bois rouge! si on lui donnait un office, une niche, une place dans l'almanach, unOra pro nobisdans les litanies! s'il devenait le patron d'une bonne paroisse! si tous les ans on lui souhaitait sa fête avec de l'encens, qu'on le couronnât de fleurs, qu'on le décorât de rubans, qu'on lui mît un raisin mûr entre les mains! si on enchâssait son habit rouge dans un reliquaire! s'il avait un marguillier pour le débarbouiller toutes les semaines! s'il guérissait de la peste ou de la rage! Mais le tout était de le mener à bien, ce miracle. Encore, s'il en avait vu faire quelques-uns? Mais comment s'y prendrait-il? Et s'il échouait, il serait honni, bafoué, vilipendé, peut-être battu; il perdrait toute la gloire de la mystification qu'il avait si bien commencée… Ah! bast! dit mon oncle en se versant un grand verre de vin pour s'inspirer, la Providence y pourvoira:Audaces fortuna juvat; et, d'ailleurs, tout miracle demandé, c'est un miracle à moitié fait.
Il suivit donc la jeune paysanne, traînant à sa suite, comme une comète, une longue queue de Moulotats; étant entré dans la maison, il vit sur son grabat un paysan qui avait la bouche de travers, et semblait vouloir manger son oreille; il demanda comment cet accident lui était survenu, si ce n'était pas à la suite d'un bâillement ou d'un éclat de rire.
—Ça lui est arrivé ce matin en déjeunant, répondit sa femme, comme il voulait casser une noix entre ses dents.
—Très-bien! dit mon oncle, dont la figure s'illumina, et avez-vous appelé quelqu'un?
—Nous avons envoyé chercher M. Arnout, qui a déclaré que c'était une attaque de paralysie.
—On ne peut mieux. Je vois que le docteur Arnout connaît la paralysie comme s'il l'avait inventée; et que vous a-t-il ordonné?
—Cette drogue qui est dans cette fiole.
Mon oncle ayant examiné la drogue, reconnut que c'était de l'émétique, et jeta la fiole par la rue. Son assurance produisit un excellent effet.
—Je vois bien, monsieur le Juif, dit la bonne femme, que vous êtes capable de faire le miracle que nous vous demandons.
—Des miracles comme celui-là, répondit Benjamin, j'en ferais cent par jour si j'en étais fourni.
Il se fit apporter une cuiller de fer, et en enveloppa l'extrémité de plusieurs bandes de linge fin; il introduisit cet instrument improvisé dans la bouche du patient, souleva la mâchoire supérieure, qui avait enjambé sur la mâchoire inférieure, et la remit en son lieu et place; car ce Moulotat n'avait pour toute maladie que la mâchoire détraquée, ce que mon oncle, avec son coup d'œil gris qui s'enfonçait comme un clou dans chaque chose, avait reconnu de suite. Le paralysé du matin déclara qu'il était complétement guéri, et il se mit à manger, comme un forcené, d'une soupe aux choux préparée pour le dîner de la famille.
Le bruit se répandit dans la foule, avec la rapidité de l'éclair, que le père Pintot mangeait la soupe aux choux. Les malades et tous ceux dont la nature avait un tant soit peu altéré les formes imploraient la protection de mon oncle. La mère Pintot, toute fière de ce que le miracle avait eu lieu dans sa famille, présenta à mon oncle, pour l'aplanir, un de ses cousins qui avait l'épaule gauche comme un jambon, mais mon oncle, qui ne voulait plus compromettre sa réputation, lui répondit que tout ce qu'il pouvait c'était de faire passer la bosse de l'épaule gauche dans l'épaule droite; que, du reste, c'était un miracle fort douloureux, et que sur dix bossus de l'espèce commune, il s'en trouvait à peine deux qui eussent la force de le supporter. Alors il déclara aux habitants de Moulot qu'il était désolé de ne pouvoir rester plus longtemps avec eux, mais qu'il n'osait faire attendre davantage la sainte Vierge; et il alla rejoindre sa sœur, qui se chauffait les pieds dans le cabaret de la place et avait eu le temps de faire manger un picotin à sa bourrique.
Mon oncle et ma grand'mère eurent la plus grande peine à se débarrasser de la foule, et on sonna la cloche tant qu'on put les apercevoir sur la route. Ma grand'mère ne gronda pas Benjamin; elle était, au demeurant, plus satisfaite que contrariée: la manière dont Benjamin s'était tiré de cette épreuve difficile flattait son orgueil de sœur, et elle se disait qu'un homme comme Benjamin valait bien Mlle Minxit, même avec deux ou trois mille francs de rente par-dessus le marché.
Le signalement du Juif-Errant et de la sainte Vierge, voire même celui du bourriquet, était déjà arrivé à la Chapelle. Quand ils entrèrent dans le bourg, les femmes se tenaient agenouillées à la porte de leurs maisons, et Benjamin, qui savait tout faire, les bénissait.
Monsieur Minxit accueillit très-bien mon oncle et ma grand'mère. M. Minxit était médecin je ne sais pourquoi. Il n'avait pas, lui, passé sa belle jeunesse dans la société des cadavres. La médecine lui était poussée un beau jour dans la tête comme un champignon: s'il savait la médecine, c'est qu'il l'avait inventée. Ses parents n'avaient jamais songé à lui faire faire ses humanités; il ne savait que le latin de ses bocaux, et encore, s'il s'en fût rapporté à l'étiquette, il aurait souvent donné du persil pour de la ciguë. Il avait une très-belle bibliothèque, mais il ne mettait jamais le nez dans ses livres. Il disait que depuis que ses bouquins avaient été écrits, le tempérament de l'homme avait changé. Aucuns même prétendaient que tous ces précieux ouvrages n'étaient que les apparences de livres figurés avec du carton, sur le dos desquels il avait fait graver, en lettres d'or, des noms célèbres dans la médecine. Ce qui les confirmait dans cette opinion, c'est que toutes les fois qu'on demandait à M. Minxit à voir sa bibliothèque, il en avait perdu la clé. M. Minxit était, du reste, un homme d'esprit; il était doué d'une bonne dose d'intelligence, et à défaut de science imprimée, il avait beaucoup de savoir des choses de la vie. Comme il ne savait rien, il comprit que pour réussir il fallait persuader à la multitude qu'il en savait plus que ses confrères, et il s'adonna à la divination des urines. Après vingt ans d'étude dans cette science, il était parvenu à distinguer celles qui étaient troubles de celles qui étaient limpides, ce qui ne l'empêchait pas de dire à tout venant qu'il reconnaîtrait un grand homme, un roi, un ministre, à son urine. Comme il n'y avait ni rois, ai ministres, ni grands hommes dans les environs, il ne craignait pas qu'on le prît au mot.
M. Minxit avait le geste incisif. Il parlait haut, beaucoup et sans s'arrêter; il devinait les mots qui devaient faire effet sur les paysans et savait les mettre en saillie dans ses phrases. Il avait le talent d'en imposer à la foule, talent qui consiste dans un je ne sais quoi insaisissable qu'il est impossible de l'écrire, d'enseigner ou de contrefaire; talent inexplicable qui, chez le simple opérateur, fait tomber des averses de gros sous dans sa caisse; qui, chez le grand homme, gagne des batailles et fonde des empires; talent qui, à plusieurs, a tenu lieu de génie; que Napoléon a possédé, entre tous les hommes, à un degré suprême, et que pour tous j'appellerai simplement charlatanisme. Ce n'est pas ma faute, à moi, si l'instrument avec lequel on débite du thé de Suisse est le même que celui avec lequel on se fait un trône. Dans tous les environs, on ne voulait mourir que de la main de M. Minxit. Celui-ci, du reste, n'abusait pas de ce privilège, il n'était pas plus meurtrier que ses confrères; seulement il gagnait plus d'argent avec ses fioles de toutes couleurs qu'eux avec leurs aphorismes. Il s'était acquis une très-belle fortune; il avait, d'ailleurs, le talent de dépenser à propos son argent; il avait l'air de donner tout, comme si cela n'eût rien coûté, et les clients qui accouraient chez lui y trouvaient toujours table ouverte.
Du reste, mon oncle et M. Minxit devaient être amis aussitôt qu'ils se rencontreraient. Ces deux natures d'hommes se ressemblaient parfaitement; elles se ressemblaient comme deux gouttes de vin, ou, pour me servir d'une expression moins désobligeante pour mon oncle, comme deux cuillers jetées dans le même moule. Ils avaient les mêmes appétits, les mêmes goûts, les mêmes passions, la même manière de voir, les mêmes opinions politiques. Ils se souciaient peu, tous deux, de ces mille petits accidents, de ces mille catastrophes microscopiques dont, nous autres sots, nous nous faisons de si grandes infortunes. Celui qui n'a point de philosophie au milieu des misères d'ici-bas, c'est un homme qui va tête nue sous une averse. Le philosophe, au contraire, a sur le chef un bon parapluie qui le met à l'abri de l'orage. Telle était leur opinion. Ils regardaient la vie comme une farce, et ils y jouaient leur rôle le plus gaiement possible. Ils avaient un souverain mépris pour ces gens mal avisés qui font de leur existence un long sanglot; ils voulaient que la leur fût un éclat de rire. L'âge n'avait mis de différence entre eux que quelques rides. C'étaient deux arbres de même espèce, dont l'un est vieux et l'autre dans toute la vigueur de sa sève, mais qui se parent tous deux des mêmes fleurs et qui produisent les mêmes fruits. Aussi le beau-père futur avait-il pris son gendre dans une prodigieuse amitié, et le gendre professait-il pour le beau-père une haute estime, ses fioles exceptées. Cependant mon oncle n'acceptait l'alliance de M. Minxit qu'à son corps défendant, par un effort de raison et pour ne pas désobliger sa chère sœur.
M. Minxit, parce qu'il aimait Benjamin, trouvait tout naturel qu'il fût aimé de sa fille; car tout père, si bon qu'il soit, s'aime lui-même dans la personne de ses enfants; il les regarde comme des êtres qui doivent contribuer à son bien être; s'il se choisit un gendre, c'est d'abord beaucoup pour lui, et ensuite un peu pour sa fille. Quand il est avare, il la met entre les mains d'un fesse-mathieu; quand il est noble, il la soude à un écusson; s'il aime les échecs, il la donne à un joueur d'échecs; car il faut bien, sur ses vieux jours, qu'il ait quelqu'un pour faire sa partie. Sa fille, c'est une propriété indivise qu'il possède avec sa femme. Que la propriété soit enclose d'une haie fleurie ou d'un vilain grand mur à pierres sèches, qu'on lui fasse produire des roses ou du colza, cela ne la regarde pas: elle n'a pas d'avis à donner à l'agronome expérimenté qui la cultive; elle est inhabile à choisir les graines qui lui conviennent le mieux. Pourvu que ces bons parents trouvent, dans leur âme et conscience, leur fille heureuse, cela suffit: c'est à elle à s'arranger de sa condition. Chaque soir la femme, en faisant ses papillotes, et le bonhomme, en mettant son bonnet de coton, s'applaudissent d'avoir si bien marié leur enfant. Elle n'aime pas son mari, mais elle s'habituera à l'aimer: avec de la patience on vient à bout de tout. Ils ne savent pas ce que c'est, pour une femme, qu'un mari qu'elle n'aime pas: c'est un fétu ardent qu'elle ne peut chasser de son œil; c'est une rage de dents qui ne lui laisse pas un moment de repos. Quelques-unes se laissent mourir à la peine; d'autres vont chercher ailleurs l'amour qu'elles ne peuvent se procurer avec le cadavre auquel on les a attachées. Celles-ci glissent doucettement à cet époux fortuné une pincée d'arsenic dans son potage, et font écrire sur sa tombe qu'il laisse une veuve inconsolable. Voilà ce que produisent l'infaillibilité prétendue et l'égoïsme déguisé des bons parents.
Si une jeune fille voulait épouser un singe naturalisé homme et français, le père et la mère n'y voudraient pas consentir, et il faudrait bien certainement que le jocko leur fît des sommations respectueuses. Vous dites, vous: Voilà de bons parents; ils ne veulent pas que leur fille se rende malheureuse. Moi je dis: Voilà de détestables égoïstes. Rien n'est plus ridicule que de mettre votre manière de sentir à la place de celle d'un autre: c'est vouloir substituer votre organisation à la sienne. Cet homme veut mourir, c'est qu'il a de bonnes raisons pour cela. Cette demoiselle veut épouser un singe, c'est qu'elle aime mieux un singe qu'un homme. Pourquoi lui refuser la faculté d'être heureuse à sa fantaisie? Qui a le droit, quand elle se trouve heureuse, de lui soutenir qu'elle ne l'est pas? Ce singe l'égratignera en la caressant. Qu'est-ce que cela vous fait, à vous? C'est qu'elle aime mieux être égratignée que caressée. Si, d'ailleurs, son mari l'égratigne, ce n'est pas à la joue de sa maman qu'elle saignera. Qui trouve mauvais que la demoiselle des marais voltige le long des roseaux plutôt qu'entre les rosiers des parterres? Le brochet reproche-t-il à l'anguille sa commère de se tenir sans cesse au fond de la vase plutôt que de venir à l'eau courante qui bouillonne à la surface du fleuve.
Savez-vous pourquoi ces bons parents refusent leur bénédiction à leur fille et à son jocko? Le père, c'est qu'il veut un gendre qui soit peut-être électeur, avec lequel il puisse parler littérature ou politique; la mère, c'est qu'il lui faut un beau jeune homme qui lui donne le bras, qui la mène au spectacle, et qui la conduise à la promenade.
M. Minxit, après avoir décoiffé, avec Benjamin, quelques-unes de ses meilleures bouteilles, le conduisit dans sa maison, dans sa cave, dans ses granges, dans ses écuries; il le promena dans son jardin et le força de faire le tour d'une grande prairie arrosée d'une source vive et plantée d'arbres qui s'étendait derrière l'habitation, et à l'extrémité de laquelle le ruisseau formait un vivier. Tout cela était très-convoitable; malheureusement la fortune ne donne rien pour rien, et en échange de tout ce bien-être, il fallait épouser Mlle Minxit.
Au demeurant, Mlle Minxit en valait bien une autre; elle n'était trop longue que de vingt lignes; elle n'était ni brune ni blanche, ni blonde ni rousse, ni sotte ni spirituelle. C'était une femme comme sur trente il y en a vingt-cinq, elle savait parler très-pertinemment de mille petites choses insignifiantes, et faisait très-bien les fromages à la crême; c'était bien moins elle que le mariage en général qui répugnait à mon oncle, et si, au premier abord elle lui avait déplu, c'est qu'il l'avait vue sous la forme d'une grosse chaîne.
—Voilà ma propriété, dit M. Minxit; quand tu seras mon gendre, elle sera à nous deux, et, ma foi, quand je n'y serai plus…
—Entendons-nous, fit mon oncle, êtes-vous bien sûr que Mlle Arabelle n'a aucune répugnance à m'épouser?
—Et pourquoi en aurait-elle? Tu ne te rends pas justice, Benjamin. N'es-tu pas joli garçon entre tous? n'es-tu pas aimable quand tu le veux et autant que tu le veux? et n'es-tu pas homme d'esprit par-dessus le marché?
—Il y a du vrai dans ce que vous dites, M. Minxit; mais les femmes sont capricieuses, et je me suis laissé dire que Mlle Arabelle avait une inclination pour un gentilhomme de ce pays, un certain de Pont-Cassé.
—Un hobereau, dit M. Minxit, une espèce de mousquetaire qui a mangé, en chevaux fins et en habits brodés, de beaux domaines que lui avait laissés son père. Il m'a, à la vérité, demandé Arabelle; mais j'ai rejeté sa proposition d'une lieue. En moins de deux ans, il eût dévoré ma fortune. Tu conçois que je ne pouvais donner ma fille à un pareil être. Avec cela, c'est un duelliste forcené. Par compensation, un de ces jours il eût débarrassé Arabelle de sa noble personne.
—Vous avez raison, M. Minxit; mais, enfin si cet être est aimé d'Arabelle.
—Fi donc! Benjamin, Arabelle a dans les veines trop de mon sang pour s'amouracher d'un vicomte. Ce qu'il me faut à moi, c'est un enfant du peuple, un homme comme toi, Benjamin, avec lequel je puisse rire, boire et philosopher; un médecin habile qui exploite avec moi ma clientèle, et supplée, par sa science, à ce que n'aura pu nous révéler la divination des urines.
—Un instant, dit mon oncle, je vous préviens, M. Minxit, que je ne veux pas consulter les urines.
—Et pourquoi, monsieur, ne voulez-vous pas consulter les urines? Va, Benjamin, c'était un homme d'un grand sens, cet empereur qui disait à son fils: Est-ce que ces pièces d'or sentent l'urine? Si tu savais tout ce qu'il faut de présente d'esprit, d'imagination, de perspicacité et même de logique pour consulter les urines, tu ne voudrais faire d'autre métier de ta vie. On t'appellera charlatan peut-être; mais qu'est-ce qu'un charlatan? un homme qui a plus d'esprit que la multitude. Et je te le demande, est-ce la bonne volonté qui manque ou l'esprit à la plupart des médecins pour tromper leurs clients?—Tiens, voilà mon fifre qui vient probablement m'annoncer l'arrivée de quelques fioles. Je vais te donner un échantillon de mon art.
Eh bien! fifre, dit M. Minxit au musicien, qu'y a-t-il de nouveau?
—C'est, répondit celui-ci, un paysan qui vient vous consulter.
—Et Arabelle, l'a-t-elle fait jaser?
—Oui, M. Minxit, il vous apporte de l'urine de sa femme, qui est tombée sur un perron et a roulé quatre ou cinq marches: Mlle Arabelle ne se rappelle pas au juste le nombre.
—Diable! dit M. Minxit, c'est bien maladroit de la part d'Arabelle. C'est égal, je remédierai à cela. Benjamin, va m'attendre dans la cuisine avec le paysan; tu sauras ce que c'est qu'un médecin qui consulte les urines.
M. Minxit rentra dans sa maison par la petite porte du jardin, et cinq minutes après il arrivait dans sa cuisine, harrassé, courbaturé, une cravache à la main, et revêtu d'un manteau crotté jusqu'au collet.
—Ouf! dit-il en se jetant sur une chaise; quels abominables chemins! je suis brisé; j'ai fait ce matin plus de quinze lieues; qu'on me débotte bien vite et qu'on me bassine mon lit.
—M. Minxit, je vous en prie, lui dit le paysan lui présentant sa fiole.
—Va-t'en au diable avec ta fiole! dit M. Minxit; tu vois bien que je n'en peux plus. Voilà comme vous êtes tous; c'est toujours au moment où j'arrive de campagne que vous venez me consulter.
—Mon père, dit Arabelle, cet homme aussi est fatigué; ne le forcez pas à revenir demain.
—Eh bien! voyons donc la fiole, dit M. Minxit d'un air extrêmement contrarié; et s'approchant de la fenêtre: cela, c'est de l'urine de ta femme, n'est-ce pas?
—C'est vrai, M. Minxit, dit le paysan.
—Elle a fait une chute, dit le docteur examinant de nouveau la fiole.
—Voilà qui est on ne peut mieux deviné.
—Sur un perron, n'est-il pas vrai?
—Mais vous êtes donc sorcier, M. Minxit?
—Et elle a roulé quatre marches.
—Cette fois, vous n'y êtes plus, M. Minxit; elle en a bien roulé cinq.
—Allons donc, c'est impossible; va recompter les marches de ton perron, et tu verras qu'il n'y en a que quatre.
—Je vous assure, monsieur, qu'il y en a cinq, et qu'elle n'en a pas évité une.
—Voilà qui est étonnant, dit M. Minxit, examinant de nouveau la fiole; cependant, il n'y a bien là-dedans que quatre marches. À propos, m'as-tu apporté toute l'urine que ta femme t'avait remise?
—J'en ai jeté un peu à terre, parce que la fiole était trop pleine.
—Je ne suis plus surpris si je ne trouvais pas mon compte; voilà la cause du déficit: c'est la cinquième marche que tu as renversée, maladroit! Alors nous allons traiter la femme comme ayant roulé cinq marches d'un perron. Et il donna au paysan cinq ou six petits paquets et autant de fioles, le tout étiqueté en latin.
—J'aurais cru, dit mon oncle, que vous auriez d'abord pratiqué une abondante saignée.
—Si c'eût été une chute de cheval, une chute d'arbre, une chute sur la route, oui; mais une chute sur un perron, voilà toujours comme cela se traite.
Une jeune fille vint après le paysan.
—Eh bien! lui dit le docteur, comment va ta mère?
—Beaucoup mieux, M. Minxit; mais elle ne peut reprendre ses forces, et je venais vous demander ce qu'elle doit faire.
—Tu me demandes ce qu'il faut lui faire, et je parie que vous n'avez pas le sou pour acheter des remèdes!
—Hélas! non, mon bon M. Minxit; car mon père n'a plus d'ouvrage depuis huit jours.
—Alors, pourquoi diable ta mère s'avise-t-elle d'être malade?
—Soyez tranquille, M. Minxit; aussitôt que mon père travaillera, vous serez payé de vos visites: il m'a bien chargée de vous le dire.
—Bon! voilà encore une autre sottise! Il est donc fou ton père de vouloir me payer mes visites quand il n'a pas de pain!… Pour qui me prend-il donc, ton imbécile de père?… Tu iras ce soir avec ton âne chercher un sac de mouture à mon moulin, et tu vas emporter un panier de vin vieux avec un quartier de mouton; voilà, pour le moment, ce qu'il faut à ta mère. Si d'ici à deux ou trois jours ses forces ne reviennent point, tu me le feras dire. Va, mon enfant.
—Eh bien! dit M. Minxit à Benjamin, comment trouves-tu la médecine des urines?
—Vous êtes un brave et digne homme, M. Minxit; voilà ce qui vous excuse; mais, diable! vous ne me ferez toujours pas traiter une chute de perron autrement que par la saignée.
—Alors, tu n'es qu'un conscrit en médecine; tu ne sais donc pas qu'il faut des drogues aux paysans, sinon ils croient que vous les négligez?
Eh bien donc, tu ne consulteras pas les urines; mais, c'est dommage, tu aurais fait un joli sujet.