VII

L'heure du dîner arriva; quoique M. Minxit n'eût invité que quelques personnes autres que celles à nous connues, le curé, le tabellion et un de ses confrères du voisinage, la table était chargée d'une profusion de canards et de poulets, les uns couchés dans une majestueuse intégrité au milieu de leur sauce, les autres étalant symétriquement, sur l'ellipse de leur plat leurs membres désarticulés. Le vin était, du reste, d'une certaine côte de Trucy, dont les ceps, malgré le nivellement qui a passé sur nos vignobles comme sur notre société, ont conservé leur aristocratie, et jouissent encore d'une réputation méritée.

—Mais, dit mon oncle à M. Minxit, à l'aspect de cette abondance homérique, il y a ici toute une basse-cour; cela suffirait à rassasier une compagnie de dragons après la grande manœuvre. Est-ce que par hasard vous attendez notre ami Arthus?

—J'aurais fait mettre une broche de plus, répondit en riant M. Minxit. Mais si nous ne pouvons venir à bout de tout cela, il se trouvera bien des gens qui achèveront notre besogne. Et mes officiers, c'est-à-dire ma musique, et les clients qui viendront demain m'apporter leurs fioles, est-ce qu'il ne faut pas que je songe à eux? J'ai pour principe, moi, que celui qui ne fait préparer à dîner que pour lui n'est pas digne de dîner.

—C'est juste, répliqua mon oncle. Et après cette réflexion philosophique, il se mit à attaquer les poulets de M. Minxit, comme s'il eût eu contre eux une inimitié personnelle.

Les convives se convenaient; du reste, mon oncle convenait à tout le monde, et tout le monde lui convenait. Ils jouissaient franchement et très-bruyamment de l'hospitalité plantureuse de M. Minxit.

—Fifre, dit celui-ci à un des valets qui servaient à table, fais apporter du Bourgogne, et va dire à la musique qu'elle se rende ici avec armes et bagages; il n'y a point d'exemption pour les hommes ivres.

La musique arriva bientôt et se rangea autour de la salle. M. Minxit, ayant décoiffé quelques bouteilles de Bourgogne, leva solennellement son verre plein:

—Messieurs, dit-il, à la santé de M. Benjamin Rathery, le premier médecin du bailliage; je vous le présente comme mon gendre, et vous prie de l'aimer comme vous m'aimez.—Allez, musique!

Alors, un bruit infernal de grosse caisse, de triangle, de cymbales et de clarinettes éclata dans la salle, et mon oncle se trouva obligé de demander grâce pour les convives.

Cette notification, un peu trop officielle et trop prématurée, fit faire à Mlle Minxit une grosse moue et une large grimace. Benjamin, qui avait bien autre chose à faire qu'à épiloguer ce qui se passait autour de lui, ne s'aperçut de rien; mais cette marque de répugnance n'échappa pas à ma grand'mère. Son amour-propre en fut vivement blessé; car, si Benjamin n'était pas pour tout le monde le plus joli garçon du pays, il l'était au moins pour sa sœur. Après avoir remercié M. Minxit de l'honneur qu'il faisait à son frère, elle ajouta, mordant dans chaque syllabe comme si elle eût tenu la pauvre Arabelle sous ses dents, que la principale, l'unique raison qui avait déterminé Benjamin à solliciter l'alliance de M. Minxit, c'était la haute considération dont lui, M. Minxit, jouissait dans toute la contrée.

Benjamin crut que sa sœur avait dit une sottise, et il se hâta d'ajouter:

—Et aussi les grâces et les charmes de toute espèce dont Mlle Arabelle est si abondamment pourvue, et qui promettent à l'heureux mortel qui sera son époux des jours filés d'or et de soie.

Puis, comme pour apaiser le remords qu'il éprouvait de ce triste compliment, le seul qu'il eût encore dépensé avec Mlle Minxit et que sa sœur l'avait obligé de commettre, il se mit à dévorer avec acharnement une aile de poulet, et vida d'un trait un grand verre de vin de Bourgogne.

Il y avait là trois médecins; on devait parler médecine, et on en parla.

—Vous disiez tout à l'heure, M. Minxit, dit Fata, que votre gendre était le premier médecin du bailliage. Je ne proteste pas pour moi… quoiqu'on ait fait certaines cures… mais que pensez-vous du docteur Arnout, de Clamecy?

—Demandez cela à Benjamin, dit M. Minxit; il le connaît mieux que moi.

—Oh! M. Minxit, répondit mon oncle; un concurrent!…

—Qu'est-ce que cela fait? Est-ce que tu as besoin de rabaisser tes concurrents, toi? Dis-nous ce que tu en penses pour obliger Fata.

—Puisque vous le voulez, je pense que le docteur Arnout a une superbe perruque.

—Et pourquoi, dit Fata, un médecin à perruque ne vaudrait-il pas un médecin à queue?

—La question est d'autant plus délicate que vous avez vous-même une perruque, M. Fata; mais je vais tâcher de m'expliquer sans blesser l'amour-propre de qui que ce soit.

Voilà un médecin qui a des connaissances plein la tête, qui a fouillé tous les bouquins écrits sur la médecine, qui sait de quels mots grecs viennent les cinq à six cents maladies qui atteignent notre pauvre humanité. Eh bien! s'il n'a qu'une intelligence bornée, je ne voudrais pas lui confier mon petit doigt à guérir; je donnerais la préférence à un bateleur intelligent, car sa science à lui, c'est une lanterne qui n'est pas éclairée. On a dit: Tant vaut l'homme, tant vaut la terre; il serait aussi vrai de dire: Tant vaut l'homme, tant vaut la science; et cela est surtout vrai de la médecine, qui est une science conjecturale. Là il faut deviner les causes par des effets équivoques et incertains: ce pouls qui reste muet sous le doigt d'un sot, fait à l'homme d'esprit des confidences merveilleuses. Allez, deux choses sont surtout nécessaires pour réussir en médecine, et ces deux choses ne s'acquièrent pas: c'est la perspicacité et l'intelligence.

—Tu oublies, dit M. Minxit en riant, les cymbales et la grosse caisse.

—Oh! fit Benjamin, à propos de votre grosse caisse, il me vient une excellente idée: auriez-vous une place vacante dans votre musique?

—Pour qui donc? dit M. Minxit.

—Pour un vieux sergent de ma connaissance et un caniche, réponditBenjamin.

—Et de quel instrument peuvent s'escrimer tes deux protégés?

—Je ne sais pas, dit Benjamin; de celui que vous voudrez, probablement.

—Nous pourrons toujours faire panser mes quatre chevaux à ton vieux sergent, en attendant que mon maître de musique l'ait mis au courant d'un instrument quelconque, ou bien il pilera mes drogues.

—À propos, dit mon oncle, nous pourrions en tirer un meilleur parti. Il a une figure rissolée comme un poulet qui sort de la broche; on dirait qu'il n'a fait, toute sa vie, que de passer et repasser sous la ligne: vous le prendriez pour le bonhomme Tropique en personne; avec cela, il est sec comme un vieil os brûlé: nous dirons que c'est un sujet dont nous avons extrait la graisse pour composer nos pommades: cela se placera mieux que de la graisse d'ours; ou bien nous le ferons passer pour un vieillard nubien de cent quarante ans, qui aura prolongé ses jours jusqu'à cet âge extraordinaire avec un élixir de longue vie, dont il nous aura transmis le secret moyennant une pension viagère. Or, ce précieux élixir, nous le vendrons pour la bagatelle de quinze sous la fiole: ce ne sera pas la peine de s'en passer.

—Fichtre! dit M. Minxit, je vois que tu entends la médecine à grand orchestre; envoie-moi ton homme quand tu voudras, je le prends à mon service, soit comme Nubien, soit comme vieillard desséché.

En ce moment un domestique entra dans la salle, tout effaré, et dit à mon oncle qu'il y avait dans l'écurie une vingtaine de femmes qui arrachaient la queue de son âne, et que, comme il avait voulu les disperser à coups de fouet, elles avaient failli le mettre en pièces avec le tranchant de leurs ongles.

—Je vois ce que c'est, dit mon oncle, éclatant de rire: elles arrachent les crins de l'âne de la sainte Vierge pour faire des reliques.

M. Minxit voulut qu'on lui expliquât l'affaire.

—Messieurs, s'écria-t-il quand mon oncle eut terminé son récit, nous sommes des impies si nous n'adorons Benjamin pasteur: il faut que vous en fassiez un saint.

—Je proteste, dit Benjamin; je ne veux pas aller en paradis, car je n'y rencontrerais aucun de vous.

—Oui, riez, messieurs, dit ma grand'mère après avoir ri elle-même; cela ne me fait pas rire, moi; voilà toujours le résultat des mauvaises farces de Benjamin: M. Durand nous fera payer son âne, si nous ne le lui rendons tel qu'il nous l'a confié.

—En tout cas, dit mon oncle, il ne peut toujours nous en faire payer que la queue. L'homme qui m'aurait coupé la queue, à moi,—et ma queue vaut bien assurément, sans la flatter, celle de l'âne de M. Durand—serait-il donc aussi coupable devant la justice que s'il m'eût tué tout entier?

—Assurément non, dit M. Minxit, et s'il faut t'en dire mon avis, je ne t'en estimerais pas une obole de moins.

Cependant, la cour s'emplissait de femmes qui se tenaient dans une posture respectueuse, comme on se tient autour d'une chapelle trop étroite tandis qu'on y célèbre l'office, et dont un grand nombre étaient à genoux.

—Il faut que vous nous débarrassiez de ce monde, dit M. Minxit àBenjamin.

—Rien de plus facile, répondit celui-ci.

Il se mit alors à la fenêtre et dit à ces bonnes gens qu'ils auraient tout le temps de voir la sainte Vierge; qu'elle se proposait de rester deux jours chez M. Minxit, et que le lendemain dimanche, elle ne manquerait pas d'assister à la grand'messe. Sur cette assurance, le peuple se retira satisfait.

—Voilà, dit le curé, des paroissiens qui ne me font pas beaucoup d'honneur; il faut que dimanche je leur en dise quelque chose dans mon prône. Comment peut-on être si borné de prendre pour une chose sainte la queue crottée d'un bourriquet?

—Mais, pasteur, répondit Benjamin, vous qui êtes à table si philosophe, n'avez-vous pas, dans votre église, deux ou trois os blancs comme du papier, qui sont sous verre, et que vous appelez les reliques de saint Maurice?

—Ce sont des reliques épuisées, poursuivit M. Minxit; il y a plus de cinquante ans qu'elles n'ont fait de miracles. M. le curé ferait bien de s'en débarrasser et de les vendre pour composer du noir animal. Moi-même, je les prendrais pour faire de l'album græcums'il voulait me les céder à juste prix.

—Qu'est-ce que c'est que cela de l'album græcum? fit naïvement ma grand'mère.

—Madame, ajouta M. Minxit en s'inclinant, c'est dublanc grec: je regrette de ne pouvoir vous en dire davantage.

—Pour moi, dit le tabellion, petit vieillard en perruque blanche, dont l'œil était plein de malice et de vivacité, je ne reproche pas au pasteur la place honorable qu'il a donnée, dans son église, aux tibias de saint Maurice: saint Maurice, sans aucun doute, avait des tibias de son vivant. Pourquoi ne seraient-ils pas ici aussi bien qu'ailleurs? Je suis même étonné d'une chose, c'est que la fabrique ne possède pas les bottes à l'écuyère de notre patron. Mais je voudrais qu'à son tour le pasteur fût plus tolérant, et qu'il ne reprochât pas à ses paroissiens la foi qu'ils ont au Juif-Errant. Ne pas croire assez est aussi bien une marque d'ignorance que de trop croire.

—Comment! reprit vivement le curé, vous, M. le tabellion, vous croiriez au Juif-Errant?

—Pourquoi donc n'y croirais-je pas aussi bien qu'à saint Maurice?

—Et vous, M. le docteur, dit-il en s'adressant à Fata, croyez-vous auJuif-Errant?

—Hum, hum, fit celui-ci en absorbant une grosse prise de tabac.

—Pour vous, respectable M. Minxit…

—Moi, interrompit M. Minxit, je pense comme le confrère, excepté qu'au lieu d'une prise de tabac, c'est un verre de vin que je m'administre.

—Vous, du moins, M. Rathery, qui passez pour un philosophe, j'espère bien que vous ne faites pas au Juif-Errant l'honneur de croire à ses éternelles pérégrinations.

—Pourquoi pas? dit mon oncle; vous croyez bien à Jésus-Christ, vous?

—Oh! c'est différent, répondit le curé. Je crois à Jésus-Christ, parce que ni son existence ni sa divinité ne peuvent être révoquées en doute; parce que les évangéltstes qui ont écrit son histoire sont des hommes dignes de foi; parce qu'ils n'ont pu se tromper; parce qu'ils n'avaient pas d'intérêt à tromper leur prochain, et que, quand bien même ils l'eussent voulu, la fraude n'eût pu s'accomplir.

Si les faits consignés par eux étaient controuvés; si l'Évangile n'était, comme leTélémaque, qu'une espèce de roman philosophique et religieux, à l'apparition de ce livre fatal qui devait répandre le trouble et la division à la surface de la terre; qui devait séparer l'époux de l'épouse, les enfants de leurs pères; qui réhabilitait la pauvreté; qui faisait l'esclave l'égal du maître; qui heurtait toutes les idées admises; qui honorait tout ce qui jusqu'alors avait été méprisé, et jetait comme ordures, au feu de l'enfer, tout ce qui avait été honoré; qui renversait la vieille religion des païens, et sur ses débris établissait, à la place d'autels, le gibet d'un pauvre fils de charpentier…

—M. le curé, dit M. Minxit, votre période est trop longue: il faut la couper par un verre de vin.

M. le curé, donc, ayant bu un verre de vin, poursuivit:

—À l'apparition de ce livre, dis-je, les païens eussent jeté un immense cri de protestation, et les Juifs, qu'il accusait du plus grand crime qu'un peuple puisse commettre, d'un déicide, l'eussent poursuivi de leurs éternelles réclamations.

—Mais, dit mon oncle, le Juif-Errant a pour lui une autorité qui n'est pas moins puissante que celle de l'Évangile: c'est la complainte des bourgeois de Bruxelles en Brabant, qui le rencontrèrent aux portes de la ville, et le régalèrent d'un pot de bière fraîche.

Les évangélistes sont des hommes dignes de foi, soit; mais, au fait, ces évangélistes, à l'inspiration près, que sont-ils? des hommes de rien; des hommes qui n'avaient ni feu ni lieu, qui ne payaient point de contributions, et que poursuivrait aujourd'hui le parquet pour vagabondage. Les bourgeois de Bruxelles, au contraire, étaient des hommes établis, des hommes qui avaient pignon sur rue; plusieurs, j'en suis bien sûr, étaient syndics ou marguilliers. Si les évangélistes et les bourgeois de Bruxelles pouvaient avoir une discussion devant le bailli, je suis bien sûr que c'est aux bourgeois de Bruxelles que le magistrat déférerait le serment.

Les bourgeois de Bruxelles n'ont pu se tromper; car enfin un bourgeois, ce n'est pas un mannequin, un gargamelle, un homme de pain d'épice, et il n'est pas plus difficile de distinguer un vieillard de dix-sept cents ans passés d'un moderne, que de distinguer un vieillard de l'espèce commune d'un enfant de cinq ans.

Les bourgeois de Bruxelles n'avaient aucun intérêt à tromper leurs concitoyens: peu leur importait, à eux, qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas un homme qui marche toujours. Et quel honneur pouvait-il leur revenir de s'être attablés dans une brasserie avec le superlatif des vagabonds, avec une espèce de damné, plus misérable cent fois qu'un galérien, auquel je ne voudrais pas, moi, ôter mon chapeau, et d'avoir bu avec lui de la bière fraîche? Et même, à bien prendre la chose, ils ont agi, en publiant leur complainte, plutôt contre leur intérêt que dans leur intérêt; car ce morceau de poésie n'est pas de nature à donner une haute opinion de leur valeur poétique; et le tailleur Millot-Rataut, dont j'ai mainte fois surpris le grand-noël autour d'un morceau de fromage de Brie, est un Virgile en comparaison d'eux.

Les bourgeois de Bruxelles n'auraient pu tromper leurs concitoyens, quand bien même ils l'auraient voulu; si les faits célébrés dans leur complainte étaient controuvés, à l'apparition de cet écrit, les habitants de Bruxelles eussent réclamé; la police eût cherché sur ses registres si un sieur Isaac Laquedem n'était pas passé tel jour à Bruxelles, et, elle eût réclamé; les cordonniers, dont le procédé brutal du Juif-Errant, qui tirait lui-même de la manicle, a déshonoré à tout jamais la vénérable confrérie, n'eussent pas manqué de réclamer; c'eût été, en un mot, un concert de réclamations à faire crouler les tours de la capitale du Brabant.

D'ailleurs, sous le rapport de la crédibilité, la complainte du Juif-Errant a sur l'Évangile de notables avantages; elle n'est point tombée du ciel comme un aérolithe; elle a une date précise: le premier exemplaire a été déposé à la bibliothèque royale, bien et dûment revêtu du nom de l'imprimeur et de la désignation de son domicile. L'Évangile cependant n'a point de date. À la complainte de Bruxelles est joint le portrait du Juif-Errant, en tricorne, en polonaise, en bottes à l'écuyère, et portant une canne démesurée; cependant, aucune médaille qui nous transmette l'effigie de Jésus-Christ n'est venue jusqu'à nous. La complainte du Juif-Errant a été écrite dans un siècle éclairé, investigateur, plus disposé à retrancher de ses croyances qu'à ajouter; l'Évangile, au contraire, a apparu tout à coup comme un flambeau allumé, on ne sait par qui, au milieu des ténèbres d'un siècle livré à de grossières superstitions, et chez un peuple plongé dans l'ignorance la plus profonde, et dont l'histoire n'est qu'une longue suite d'actes de superstition et de barbarie.

—Permettez, M. Benjamin, dit le notaire; vous avez dit que les bourgeois de Bruxelles n'avaient pu se tromper sur l'identité du Juif-Errant; cependant, les habitants de Moulot vous ont pris ce matin pour le Juif-Errant; vous avez même, en cette qualité, fait en présence de tout le peuple de Moulot un miracle authentique; votre démonstration pèche donc par un côté, et vos règles, relativement à la certitude historique, ne sont pas infaillibles.

—L'objection est forte, dit Benjamin en se grattant la tête. Je conviens qu'il m'est impossible d'y répondre; mais elle s'applique aussi bien au Jésus-Christ de monsieur qu'à mon Juif-Errant.

—Ah ça! interrompit ma grand'mère, qui allait toujours au fait, j'espère que tu crois en Jésus-Christ, Benjamin?

—Sans doute, ma chère sœur, je crois à Jésus-Christ. J'y crois d'autant plus fermement que sans croire à la divinité de Jésus-Christ on ne peut croire à l'existence de Dieu; que les seules preuves qu'il y ait de l'existence de Dieu, ce sont les miracles de Jésus-Christ. Mais, fichtre! cela ne m'empêche pas de croire au Juif-Errant, ou, pour mieux dire, voulez-vous que je vous explique ce que c'est, pour moi, que le Juif-Errant?

Le Juif-Errant, c'est l'effigie du peuple juif, crayonnée par quelque poète inconnu d'entre le peuple, sur les murs d'une chaumière. Ce mythe est si frappant qu'il faudrait être aveugle pour ne pas le reconnaître.

Le Juif-Errant n'a point de toit, point de foyer, point de domicile légal et politique: le peuple juif n'a point de patrie.

Le Juif-Errant est obligé de marcher sans s'arrêter, sans prendre haleine, ce qui doit être très-fatigant pour lui avec des bottes à l'écuyère. Il a déjà fait sept fois le tour du monde. Le peuple juif n'est établi nulle part d'une manière fixe; il demeure partout sous des tentes; il va et vient incessamment comme les flots de l'Océan, et lui aussi, comme une écume qui flotte à la surface des nations, comme un fétu emporté par le cours de la civilisation, a déjà fait bien des fois le tour du monde.

Le Juif-Errant a toujours cinq sous dans sa poche. Le peuple juif, ruiné sans cesse par les exactions de la noblesse féodale et par les confiscations des rois, revenait toujours, comme un liége qui du fond de l'eau remonte à sa surface, à une situation prospère. Son opulence repoussait d'elle-même.

Le Juif-Errant ne peut dépenser que cinq sous à la fois. Le peuple juif, obligé de dissimuler ses richesses, est devenu chiche et parcimonieux: il dépense peu.

Le supplice du Juif-Errant durera toujours. Le peuple juif ne peut pas plus se réunir en corps de nation que les cendres d'un chêne frappé par la foudre ne peuvent se réunir en arbres: il est dispersé jusqu'à la consommation des siècles à la surface de la terre.

À sérieusement parler, c'est sans doute une superstition de croire au Juif-Errant; mais je vous dirai ce qui est dit dans l'Évangile: Que celui qui est exempt de toute superstition jette aux habitants de Moulot le premier sarcasme! Le fait est que nous sommes tous superstitieux, les uns plus, les autres moins, et souvent celui qui a une loupe sur l'oreille, grosse comme une pomme de terre, se gausse de celui qui a un poireau au menton.

Il n'y a pas deux chrétiens qui aient les mêmes croyances, qui admettent et rejettent les mêmes choses. L'un fait maigre le vendredi et ne va pas aux offices; l'autre va aux offices et met le pot au feu le vendredi; cette dame se moque du vendredi comme du dimanche, et se croirait damnée si elle n'était pas mariée à l'église.

Soit la religion une bête à sept cornes. Celui qui ne croit qu'à six de ses cornes se moque de celui qui croit à la septième; celui qui ne lui accorde que cinq cornes se moque de celui qui lui en reconnaît six. Le déiste survient qui se moque de tous ceux qui croient que la religion a des cornes, et enfin passe l'athée, qui se moque de tous les autres; et, pourtant, l'athée croit à Cagliostro et se fait tirer les cartes. En définitive, il n'y a qu'un homme qui ne soit pas superstitieux, c'est celui qui ne croit qu'à ce qui lui est démontré.

Il était nuit et plus que nuit, quand ma grand'mère déclara qu'elle voulait partir.

—Je ne laisserai partir Benjamin qu'à une condition, dit M. Minxit, c'est qu'il me promettra d'assister dimanche à une grande partie de chasse que je décrète en son honneur: il faut bien qu'il fasse connaissance avec ses bois et les lièvres qui sont dedans.

—Mais, dit mon oncle, c'est que je ne sais pas les premiers éléments de la chasse. Je distinguerais très-bien un civet ou un râble de lièvre d'une gibelotte de lapin; mais que Millot-Rataut me chante son grand-noël si je suis capable de distinguer un lièvre qui court d'un lapin courant.

—Tant pis pour toi, mon ami; mais c'est une raison de plus pour que tu viennes: il faut bien connaître un peu de tout.

—Vous verrez, M. Minxit, que je ferai un malheur: je tuerai un de vos instruments de musique.

—Fichtre! ne t'avise pas de cela, au moins; il faudrait que je le payasse plus cher qu'il ne vaut à sa famille désolée. Mais, pour éviter tout accident, tu chasseras avec ton épée.

—Eh bien! je promets, dit mon oncle.

Et, là-dessus, il prit congé, avec sa chère sœur, de M. Minxit.

—Savez-vous, dit Benjamin à ma grand'mère quand ils furent sur le chemin, que j'aimerais mieux épouser M. Minxit que sa fille?

—Il ne faut vouloir que ce qu'on peut, et tout ce qu'on peut il faut le vouloir, répondit sèchement ma grand'mère.

—Mais…

—Mais… prenez garde à l'âne, et ne le piquez pas, comme ce matin, de votée épée; voilà tout ce que je vous demande.

—Vous me boudez, ma sœur; je voudrais savoir pourquoi?

—Eh bien! je vais vous le dire: parce que vous avez trop bu, trop discuté, et que vous n'avez rien dit à mademoiselle Arabelle. Maintenant, laissez-moi tranquille.

Le samedi suivant, mon oncle alla coucher à Corvol.

On partit le lendemain au lever du soleil. M. Minxit était accompagné de tous ses gens et de plusieurs amis, dont le confrère Fasta faisait partie. C'était par un de ces jours splendides que le sombre hiver, semblable à un geôlier qui sourit, donne de temps en temps à la terre; février semblait avoir emprunté au mois d'avril son soleil; le ciel était limpide, et le vent du midi emplissait l'atmosphère d'une molle tiédeur; la rivière fumait au loin entre les saules, la gelée blanche du malin pendait en gouttelettes aux branches des buissons; les petits pâtres chantaient pour la première fois de l'année dans les prés, et les ruisselets qui descendent de la montagne du Flez, réveillés par la chaleur du soleil, gazouillaient au pied des haies.

—M. Fata, dit mon oncle, voilà une belle journée! Est-ce que nous la passerons entre les rameaux mouillés des bois?

—Ce n'est pas mon avis, confrère, répondit celui-ci. Si vous voulez venir chez moi, je vous montrerai un enfant à quatre têtes que j'ai serré dans un bocal. M. Minxit m'en offre trois cents francs.

—Vous feriez bien de le lui céder, dit mon oncle, et de mettre du cassis à la place.

Cependant, comme il avait de bonnes jambes et qu'il n'y avait que deux petites lieues de là à Varzy, il se décida à suivre le confrère. Ils quittèrent donc, Fata et lui, le gros des chasseurs, et s'enfoncèrent dans un chemin de travers qui s'égarait dans la prairie. Bientôt ils se trouvèrent vis-à-vis Saint-Pierre-du-Mont. Or, Saint-Pierre-du-Mont est un gros monticule situé sur la route de Clamecy à Varzy. Il est à sa base revêtu de prairies et tout ruisselant de sources, mais ras et nu à son sommet. Vous diriez une grande motte de terre soulevée dans la plaine par une taupe gigantesque. Sur son crâne pelé et teigneux était alors un reste de château féodal, aujourd'hui remplacé par une élégante maison de campagne qu'habite un engraisseur de bestiaux: car c'est ainsi que, par un travail insensible, les œuvres de l'homme, comme celle de la nature, se décomposent et recomposent.

Les murs du castel étaient démantelés, ses créneaux édentés en maints endroits; les tours semblaient avoir été cassées par le milieu, et elles étaient réduites à l'état de tronçons; ses fossés, taris à moitié, étaient encombrés par de grandes herbes et une forêt de roseaux, et son pont-levis avait fait place à un pont de pierre: l'ombre sinistre de ce vieux débris de la féodalité attristait tous les environs; les chaumières avaient reculé devant lui; les unes étaient allées sur le coteau voisin former le village de Flez, les autres étaient descendues dans la vallée et s'étaient groupées en hameau le long de la route.

Le maître de cette vieille gentilhommière était alors un certain marquis de Cambyse. M. de Cambyse était grand, épais, fortement charpenté et avait la force d'un géant. Vous eussiez dit une ancienne armure faite de chair. Il était d'un caractère violent, emporté, susceptible jusqu'à l'excès, ne pouvant supporter aucune contradiction, et d'un orgueil qui allait jusqu'à la sottise; il était d'ailleurs entiché de sa noblesse et s'imaginait que les Cambyse étaient une œuvre hors ligne dans la création.

Il avait été quelque temps officier de mousquetaires, je ne sais de quelle couleur; mais il était mal à son aise à la cour: sa volonté s'y trouvait comprimée, sa violence ne pouvait y faire explosion, et il était d'ailleurs étouffé au milieu de cette poussière de hobereaux qui chatoyaient et tourbillonnaient autour du trône. Il était revenu dans ses terres et il y vivait en petit monarque. Le temps avait emporté un à un les vieux privilèges de la noblesse; mais, lui, il les avait gardés de fait et il les exerçait dans toute leur plénitude. Il était encore maître absolu non-seulement de ses domaines, mais encore dans tout le pays des environs. C'était, à la rondache près, un véritable seigneur féodal. Il rossait les paysans, il leur prenait leurs femmes quand elles étaient gentilles, il envahissait leurs terres avec ses meutes, foulait leurs récoltes aux pieds de ses valets, et faisait mille avanies aux bourgeois qui se laissaient rencontrer par lui autour de sa montagne.

Il faisait du despotisme et de la violence par caprice, par divertissement et surtout par amour propre. Afin d'être le personnage le plus éminent du pays, il avait voulu en être le plus méchant. Il ne savait pas de meilleures manières pour démontrer sa supériorité aux gens que de les opprimer. Pour être célèbre, il s'était fait méchant. C'était au volume près, la puce qui ne peut vous faire apercevoir de sa présence entre vos draps qu'en vous piquant. Quoique riche, il avait des créanciers. Mais il se faisait un point d'honneur de ne pas les payer. Telle était la terreur de son nom que vous n'eussiez pas trouvé dans le pays un huissier pour l'assigner. Un seul, le père Ballivet, avait osé lui remettre une cédule en main propre et parlant à sa personne, mais il y avait risqué sa vie. Honneur donc au généreux père Ballivet, huissier royal, qui exploitait pour tout le monde et deux lieues au delà, ainsi que le disaient les mauvais plaisants du pays pour ternir la gloire de ce grand huissier.

Voici du reste comment il s'y était pris. Il avait empaqueté sa cédule dans une demi-douzaine d'enveloppes perfidement cachetées et l'avait présentée à M. de Cambyse comme un paquet venant du château de Vilaine. Tandis que le marquis démaillotait l'exploit, il s'était esquivé sans bruit, avait gagné la grande porte et avait enfourché son cheval qu'il avait attaché à un arbre à quelque distance du château. Quand le marquis eut connaissance de ce que contenait le paquet, furieux d'avoir été la dupe d'un huissier, il ordonna à ses domestiques de courir sur ses traces; mais le père Ballivet était hors de leur portée et se moquait d'eux par un geste que je ne puis reproduire ici.

Du reste, M. de Cambyse ne se faisait guère plus de scrupule de décharger son fusil sur un paysan que sur un renard. Il en avait déjà détérioré deux ou trois, qu'on appelait dans le pays les estropiés de M. de Cambyse, et plusieurs habitants quasi-notables de Clamecy avaient été victimes de ses très-mauvaises plaisanteries. Quoiqu'il ne fût pas encore bien vieux, il y avait déjà dans la vie de cet honorable seigneur assez de sanglantes espiègleries pour faire deux forçats à perpétuité; mais sa famille était bien à la cour: la protection de ses nobles cousins le mettait à l'abri de toute poursuite. Et au fait, chacun prend son plaisir où il le trouve. Le bon roi Louis XV, tandis qu'il prenait à Versailles de si doux et de si joyeux ébats, tandis qu'il donnait des fêtes aux gentilshommes de sa cour, ne voulait pas que ses gentilshommes de province s'ennuyassent dans leurs terres, et il eût été très-contrarié que les paysans à faire crier sous le bâton, ou les bourgeois à désoler leur eussent fait faute. Louis, dit le Bien-Aimé, tenait à mériter l'amour que lui avaient décerné ses sujets. Ainsi donc, il est bien entendu que le marquis de Cambyse était inviolable comme un roi constitutionnel, et qu'il n'y avait pour lui ni justice ni maréchaussée.

Benjamin aimait à déclamer contre M. de Cambyse; il l'appelait le Gessler des environs, et il manifestait souvent le désir de se trouver en la présence de cet homme; ses souhaits ne furent que trop tôt accomplis, comme vous allez le voir.

Mon oncle, en sa qualité de philosophe, se mit en contemplation devant les vieux créneaux noirs et ébréchés qui déchiraient l'azur du ciel.

—M. Rathery, lui dit le confrère le tirant par la manche, il ne fait pas bon autour de ce château, je vous en préviens.

—Comment, M. Fata, vous aussi vous avez peur d'un marquis?

—Mais, M. Rathery, c'est que je suis, moi, un médecin à perruque.

—Voilà comme ils sont tous! s'écria mon oncle, donnant un libre cours à son indignation; ils sont trois cents roturiers contre un gentilhomme, et ils souffrent qu'un gentilhomme leur passe sur le ventre; encore s'aplatissent-ils le plus qu'ils peuvent de peur que ce noble personnage ne trébuche!

—Que voulez-vous, M. Rathery, contre la force…

—Mais c'est vous qui l'avez la force, malheureux! Vous ressemblez au bœuf qui se laisse conduire par un enfant, de sa verte prairie à l'abattoir. Oh! le peuple est lâche! il est lâche! je le dis avec amertume, comme une mère dit que son enfant a mauvais cœur. Toujours il abandonne au bourreau ceux qui se sont sacrifiés pour lui, et s'il manque une corde pour les pendre, il se charge de la fournir. Deux mille ans ont passé sur la cendre des Gracques, et dix-sept cent cinquante ans sur le gibet de Jésus-Christ, et c'est toujours le même peuple. Il a quelquefois des lubies de courage; il jette le feu par la bouche et les naseaux; mais la servitude est son état normal et il y revient toujours, comme un serin apprivoisé revient toujours à sa cage. Vous voyez passer le torrent gonflé par un soudain orage et vous le prenez pour un fleuve. Vous repassez le lendemain, et vous ne trouvez plus qu'un honteux filet d'eau qui se cache sous les herbes de ses rives, et qui n'a laissé de son passage que quelques pailles aux branches des arbustes. Il est fort quand il veut l'être; mais prenez-y garde, sa force ne dure qu'un instant: ceux qui s'appuient sur lui bâtissent leur maison sur la face glacée d'un lac.

En ce moment, un homme en riche costume de chasse traversait la route, suivi de chiens aboyants et d'une longue traînée de valets. Fata pâlit.

—M. de Cambyse! dit-il à mon oncle; et il salua profondément; maisBenjamin resta droit et couvert comme un grand d'Espagne.

Or, rien n'était plus propre à choquer le terrible marquis que l'outrecuidance de ce vilain qui lui refusait un banal hommage sur la lisière de ses domaines et en présence de son château. C'était d'ailleurs d'un très-mauvais exemple et qui pouvait devenir contagieux.

—Manant! dit-il à mon oncle avec son air de gentilhomme pourquoi ne me salues-tu pas?

—Toi-même, répondit mon oncle en le toisant du haut en bas de son œil gris, pourquoi ne m'as-tu pas salué?

—Ne sais-tu pas que je suis le marquis de Cambyse, seigneur de tout ce pays?

—Et toi, ignores-tu que je suis Benjamin Rathery, docteur en médecine de Clamecy?

—Vraiment, dit le marquis, tu es carabin? je l'en fais mon compliment; voilà un beau titre que tu as là.

—C'est un titre qui vaut bien le tien! pour l'acquérir, il m'a fallu subir de longues et sérieuses études. Mais toi, ce de que tu mets devant ton nom, que t'a-t-il coûté? Le roi peut faire vingt marquis par jour, mais je le défie, avec sa toute-puissance, de faire un médecin; un médecin a son utilité, tu le reconnaîtras peut-être plus tard; mais un marquis, à quoi cela sert-il?

M. le marquis de Cambyse avait bien déjeuné ce jour-là. Il était de bonne humeur.—Voilà, dit-il à son intendant, un plaisant original; j'aime mieux l'avoir rencontré qu'un chevreuil. Et celui-là, ajouta-t-il en montrant Fata du doigt, quel est-il?

—M. Fata, de Varzy, monseigneur, dit le médecin faisant une seconde génuflexion.

—Fata, dit mon oncle, vous êtes un polisson, je m'en doutais; mais vous me rendrez compte de ce procédé.

—Ah ça! dit le marquis à Fata, est-ce que tu connais cet homme?

—Très-peu, M. le marquis, je vous le jure; je ne le connaissais que pour avoir dîné avec lui chez M. Minxit; mais du moment qu'il manque aux égards dus à la noblesse, je ne le connais plus.

—Et moi, dit mon oncle, je commence à te connaître.

—Comment, monsieur Fata de Varzy, poursuivit le marquis, est-ce que vous dînez chez ce drôle de Minxit?

—Oh! par hasard, monseigneur, un jour que je passais par Corvol! Je sais bien que ce Minxit n'est pas un homme à voir; c'est une tête brûlée, un homme entiché de sa fortune et qui se croit autant qu'un gentilhomme.—Haie! haie! qui m'a frappé de son pied par derrière?

—Moi, dit Benjamin, de la part de M. Minxit.

—Maintenant, dit le marquis, vous n'avez rien à faire ici, M. Fata, laissez-moi avec votre compagnon de voyage. Ainsi donc, ajouta-t-il, s'adressant à mon oncle, tu persistes, toi, à ne pas me saluer?

—Si tu me salues le premier, je te saluerai le second, dit Benjamin.

—Et c'est là ton dernier mot?

—Oui!

—Tu as bien réfléchi à ce que tu fais?

—Écoute, dit mon oncle, je veux avoir de la déférence pour ton titre et te prouver combien je suis coulant en tout ce qui concerne l'étiquette. Alors il tira un gros sou de sa poche, et le faisant tourner en l'air: Demande pile ou face, dit-il au marquis; gentilhomme ou médecin, celui que le sort désignera saluera le premier; il n'y aura pas à y revenir.

—Insolent! dit le gros intendant joufflu, ne voyez-vous pas que vous manquez de respect à monseigneur de la manière la plus scandaleuse? Si j'étais à sa place, il y a longtemps que je vous aurais bâtonné.

—Mon ami, répondit Benjamin, mêlez-vous de vos chiffres. Votre seigneur vous paie pour le voler et non pour lui donner des conseils.

En ce moment un garde-chasse passa derrière mon oncle, et d'un revers de main lui enleva son tricorne, qui tomba dans la boue. Benjamin était d'une force musculaire peu commune: il se retourne, le garde avait encore aux lèvres le gros sourire qu'y avait fait épanouir son espièglerie. Mon oncle, d'un coup de son poing de fer, envoie l'homme à la banderolle moitié dans le fossé, moitié dans la haie qui abordait la route. Les camarades de celui-ci voulaient le tirer de la position amphibie dans laquelle il se trouvait engagé; mais M. de Cambyse s'y opposa.—Il faut, dit-il, que le drôle apprenne que le droit d'insolence n'appartient pas aux vilains.

Au fait, je ne conçois pas mon oncle, ordinairement si philosophe, de n'avoir pas cédé de bonne grâce à la nécessité. Je sais bien que c'est vexant pour un fier citoyen du peuple, qui sent ce qu'il vaut, d'être obligé de saluer un marquis. Mais quand nous sommes sous le coup de la force, notre libre arbitre est supprimé; ce n'est plus une action qui se fait, c'est un résultat qui se produit. Nous ne sommes plus qu'une machine qui n'est point responsable de ses actes; l'homme qui nous fait violence est le seul auquel on puisse reprocher ce qu'il y a de honteux ou de coupable dans notre action. Aussi ai-je toujours regardé comme une obstination peu digne d'être canonisée la résistance invincible des martyrs à leurs persécuteurs. Vous voulez, vous, Antiochus, me jeter dans l'huile bouillante si je refuse de manger de la viande de porc? Je dois vous faire d'abord observer qu'on ne fait pas frire un homme comme un goujon; mais si vous persistez dans vos exigences, je mange votre ragoût, et même je le mange avec plaisir s'il est bien accommodé; car c'est à vous, à vous seul, Antiochus, que la digestion en sera funeste. Vous, monsieur de Cambyse, vous exigez, votre fusil sur ma poitrine, que je vous salue? Eh bien! marquis, j'ai l'honneur de vous saluer. Je sais bien qu'après cette formalité vous n'en vaudrez pas plus et que je n'en vaudrai pas moins. Il n'y a qu'un cas où nous devons, quelque chose qu'il arrive, nous roidir contre la force: c'est quand ou veut nous forcer de commettre un acte préjudiciable à la nation; car nous n'avons pas le droit de faire passer notre intérêt personnel avant l'intérêt public.

Mais enfin, telle n'était pas l'opinion de mon oncle: comme il se tenait ferme dans son refus, M. de Cambyse le fit saisir par ses valets et ordonna qu'on retournât au château. Benjamin, tiré par devant et poussé par derrière, empêtré dans son épée, protestait cependant de toute sa force contre la violence qu'on lui faisait subir, et trouvait moyen de distribuer à droite et à gauche quelques bourrades. Il y avait bien dans les champs voisins des paysans qui travaillaient: mon oncle les appela à son secours; mais ils se gardèrent bien de faire droit à ses interpellations, et même ils rirent de son martyre pour faire leur cour au marquis.

Quand on fut arrivé dans la cour du château, M. de Cambyse ordonna qu'on fermât la porte. Il fit appeler tous ses gens au son de la cloche; on apporta deux fauteuils, un pour lui et un pour son intendant, et il commença avec cet homme un semblant de délibération sur le sort de mon pauvre oncle. Lui, devant cette parodie de justice, se tenait toujours fier, et même il avait conservé son air dédaigneux et goguenard.

Le brave intendant opina à vingt-cinq coups de fouet et quarante-huit heures de cachot dans le vieux donjon; mais le marquis était de bonne humeur; il avait même, à ce qu'il paraît, une pointe de sillery dans la tête.

—As-tu quelque chose à alléguer pour ta défense? dit-il à Benjamin.

—Viens avec moi, répondit celui-ci, avec ton épée, à trente pas de ton château, et je te ferai connaître mes moyens de défense.

Alors le marquis se leva et dit:

—La justice, après en avoir délibéré, condamne l'individu ici présent à embrasser M. le marquis de Cambyse, seigneur de tous ces environs, ex-lieutenant de mousquetaires, capitaine louvetier du bailliage de Clamecy, etc., etc., dans un endroit que mondit seigneur de Cambyse va lui faire connaître. Et en même temps il défaisait son haut-de-chausses. La valetaille comprit son intention; elle se mit à applaudir de toutes ses forces et à crier: Vive M. le marquis de Cambyse!

Pour mon pauvre oncle, il mugissait de colère; il dit plus tard qu'il avait craint d'être frappé d'apoplexie. Deux gardes-chasse le tenaient en joue, et ils avaient reçu ordre du marquis de tirer à son premier signal.

—Une fois, deux fois, dit celui-ci.

Benjamin savait le marquis homme à exécuter sa menace, il ne voulut pas courir la chance d'un coup de fusil, et… quelques secondes après, la justice du marquis était satisfaite.

—C'est très-bien, dit M. de Cambyse, je suis content de toi; maintenant, tu peux te vanter d'avoir embrassé un marquis.

Il le fit conduire par deux gardes-chasse au port d'armes jusqu'à la porte cochère. Benjamin s'enfuit, pareil à un chien auquel un mauvais garnement a attaché un sabot à la queue. Comme il était sur la route de Corvol, il ne se donna pas le temps de changer de direction et alla droit chez M. Minxit.

Or, celui-ci avait été informé, je ne sais par qui, par la renommée sans doute qui se mêle de tout, que Benjamin était retenu prisonnier à Saint-Pierre-du-Mont; il ne trouva point de meilleur moyen, pour délivrer son ami, que de prendre d'assaut la gentilhommière du marquis et de la raser ensuite. Vous qui riez, trouvez-moi dans l'histoire une guerre plus juste. Là où le gouvernement ne sait pas faire respecter les lois, il faut bien que les citoyens se fassent justice eux-mêmes.

La cour de M. Minxit ressemblait à une place d'armes; la musique, à cheval et armée de fusils de toutes sortes, était déjà rangée en bataille; le vieux sergent, entré depuis peu au service du docteur, avait pris le commandement de ce corps d'élite. Du milieu de ses rangs s'élevait un ample drapeau fait avec un rideau de croisée, sur lequel M. Minxit avait écrit, en lettres moulées, afin que personne n'en ignorât: La liberté de Benjamin ou les oreilles de M. de Cambyse! C'était là son ultimatum.

En seconde ligne, venait l'infanterie, représentée par cinq à six valets de ferme portant leur pioche sur leur épaule, et quatre couvreurs de l'endroit munis chacun de leur échelle.

La calèche figurait les bagages; elle était chargée de fascines pour combler les fossés du château, que le temps avait comblés lui-même en plusieurs endroits. Mais M. Minxit tenait à faire régulièrement les choses; il avait eu, en outre, la précaution de mettre, dans une des poches de la voiture, sa trousse et un gros flacon de rhum.

Le belliqueux docteur, surmonté d'un chapeau à plumes et une épée nue à la main, caracolait autour de sa troupe et hâtait d'une voix tonnante les préparatifs du départ.

C'est l'usage qu'avant d'entrer en campagne une armée soit haranguée. M. Minxit n'était pas homme à manquer à cette formalité. Or, voici ce qu'il dit à ses soldats:

—Soldats, je ne vous dirai point que l'Europe a les yeux fixés sur vous, que vos noms passeront à la postérité, qu'ils seront burinés au temple de la gloire, etc., etc., etc., parce que tout cela, c'est de cette graine vide et inféconde qu'on jette aux niais; mais voici ce qu'il en est:

Dans toutes les guerres les soldats combattent au profit du souverain; ils n'ont pas même, la plupart du temps, l'avantage de savoir pourquoi ils meurent; mais vous, c'est dans votre intérêt, c'est dans l'intérêt de vos femmes et de vos enfants—ceux qui en ont—que vous allez combattre. M. Benjamin, que vous avez tous l'honneur de connaître, doit devenir mon gendre. En cette qualité, il régnera avec moi sur vous, et quand je n'y serai plus, c'est lui qui sera votre maître: il vous aura une obligation infinie des dangers que vous allez courir pour lui, et il vous en récompensera généreusement.

Mais ce n'est pas seulement pour rendre la liberté à mon gendre que vous avez pris les armes: notre expédition aura encore pour résultat de délivrer le pays d'un tyran qui l'opprime, qui écrase vos blés, qui vous bat quand il vous rencontre, et qui est très-malhonnête avec vos femmes. Il suffît à un Français d'une bonne raison pour combattre courageusement; vous, vous en avez deux: donc vous devez être invincibles. Les morts seront enterrés décemment à mes frais, et les blessés seront soignés dans ma maison. Vive M. Benjamin Rathery! mort à Cambyse! destruction à sa gentilhommière!…

—Bravo! M. Minxit, dit mon oncle qui arrivait en vaincu par une porte de derrière, voilà une harangue bien touchée: si vous l'eussiez faite en latin, j'aurais cru que vous l'aviez pillée dans Tite-Live.

À la vue de mon oncle, il se fit un hourra universel dans l'armée. M. Minxit commanda en place repos, et conduisit Benjamin dans sa salle à manger. Celui-ci lui rendit compte de son aventure de la manière la plus circonstanciée et avec une fidélité que n'ont pas toujours les hommes d'État lorsqu'ils écrivent leurs mémoires.

M. Minxit était horriblement exaspéré de l'insulte faite à son gendre, et il en grinça de tous ses chicots. D'abord, il ne put s'exprimer que par des imprécations; mais quand son indignation se fut un peu calmée:—Benjamin, dit-il, tu es plus ingambe, tu vas prendre le commandement de l'armée, et nous allons marcher contre le château de Cambyse; il faut que là où étaient ses tourelles, il pousse des orties et du chiendent.

—Si cela vous convient, dit mon oncle, nous raserons jusqu'à la montagne de Saint-Pierre-du-Mont; mais, sauf le respect que je dois à votre avis, je crois que nous devons agir de ruse: nous escaladerons nuitamment les murailles du château; nous nous emparerons de Cambyse et de tous ses laquais plongés dans le vin et le sommeil, comme dit Virgile, et il faudra qu'ils nous embrassent tous.

—Voilà qui est bien pensé, répondît M. Minxit; nous avons une bonne lieue et demie pour arriver devant la place, et il fera nuit dans une heure. Cours embrasser ma fille, et nous partons.

—Un instant, dit mon oncle. Diable! comme vous y allez! Je n'ai rien pris de la journée, moi, et il me conviendrait assez de déjeuner avant de partir.

—Alors, dit M. Minxit, je vais faire rompre les rangs, et on distribuera une ration de vin à nos soldats pour les tenir en haleine.

—C'est cela, répondit mon oncle, ils auront le temps de s'achever pendant que je vais prendre ma réfection.

Heureusement pour la gentilhommière du marquis, l'avocat Page, qui revenait d'une expertise, vint demander à dîner à M. Minxit.

—Vous arrivez bien, M. Page, lui dit le belliqueux docteur; je vais vous enrôler dans notre expédition.

—Quelle expédition? dit Page, qui n'avait pas étudié le droit pour faire la guerre.

Alors mon oncle lui raconta son aventure et la manière dont il allait se venger.

—Prenez-y garde, dit l'avocat Page; la chose est plus grave que vous ne le pensez. D'abord, quant au succès, espérez-vous, avec sept à huit hommes éclopés, venir à bout d'une garnison de trente domestiques, commandés par un lieutenant de mousquetaires?

—Vingt hommes, et tous valides, M. l'avocat, répondit M. Minxit.

—Soit, dit froidement l'avocat Page: mais le château de M. de Cambyse est entouré de murailles; ces murailles tomberont-elles, comme celles de Jéricho, au son des cymbales et de la grosse caisse? Je suppose, toutefois, que vous preniez d'assaut le château du marquis: ce sera sans doute un beau fait d'armes; mais cet exploit n'est pas de nature à vous faire obtenir la croix de Saint-Louis; où vous ne voyez qu'une bonne plaisanterie et de légitimes représailles, la justice y verra, elle, un bris de porte, une escalade, une violation de domicile, une attaque de nuit, et tout cela encore contre un marquis. La moindre de ces choses entraîne la peine des galères, je vous en préviens; il faudra donc qu'après votre victoire vous vous résigniez à abandonner le pays, et cela pour quel résultat? pour vous faire donner l'accolade par un marquis.

Quand on peut se venger sans risque et sans dommage, j'admets la vengeance; mais se venger à son propre détriment, c'est une chose ridicule, c'est un acte de folie. Tu dis, Benjamin, qu'on t'a insulté; mais qu'est-ce que c'est donc qu'une insulte? presque toujours un acte de brutalité commis par le plus fort au préjudice du plus faible. Or, comment la brutalité d'un autre peut-elle porter atteinte à ton honneur? Est-ce ta faute à toi si cet homme est un misérable sauvage qui ne connaît d'autre droit que la force? Es-tu responsable de ses lâchetés? Si une tuile te tombait sur la tête, courrais-tu sus pour en briser les morceaux? Te croirais-tu insulté par un chien qui t'aurait mordu, et lui proposerais-tu un combat singulier, comme celui du caniche de Montargis avec l'assassin de son maître? Si l'insulte déshonore quelqu'un, c'est l'insultant: tous les honnêtes gens sont du parti de l'insulté. Quand un boucher maltraite un mouton, dis-moi, est-ce contre le mouton qu'on s'indigne?

Si le mal que vous voulez faire à votre insulteur vous guérissait de celui qu'il vous a fait, je concevrais votre ardeur de vengeance; mais si vous êtes le plus faible, vous vous attirez de nouveaux sévices; si, au contraire, vous êtes le plus fort, vous avez encore pour vous la peine de battre votre adversaire. Ainsi, l'homme qui se venge joue toujours le rôle de dupe. Le précepte de Jésus-Christ, qui nous ordonne de pardonner à ceux qui nous ont offensés, est non-seulement un beau précepte de morale, mais encore un bon conseil. De tout cela, je conclus que tu feras bien, mon cher Benjamin, d'oublier l'honneur que t'a fait le marquis et de boire avec nous jusqu'à la nuit pour te distraire de ce souvenir.

Pour moi, je ne suis pas du tout de l'avis du cousin Page; il est toujours agréable et quelquefois utile de rendre loyalement le mal qu'on nous a fait: c'est une leçon qu'on donne au méchant. Il est bon qu'il sache que c'est à ses risques et périls qu'il se livre à ses instincts malfaisants. Laisser aller la vipère qui vous a mordu quand on peut l'écraser et pardonner au méchant, c'est la même chose; la générosité en cette occasion est non-seulement une niaiserie, c'est encore un tort envers la société. Si Jésus-Christ a dit: Pardonnez à vos ennemis, saint Pierre a coupé l'oreille à Malchus, cela se compense.

Mon oncle était très-entêté, entêté comme s'il eût été le fils d'un cheval ou d'une ânesse, et, du reste, l'entêtement est un vice héréditaire dans notre famille; cependant, il convint que l'avocat Page avait raison.

—Je crois, dit-il, M. Minxit, que vous ferez très-bien de remettre votre épée dans le fourreau et votre chapeau à plumes dans son étui: on ne doit faire la guerre que pour des motifs extrêmement graves; et le roi qui entraîne sans nécessité une partie de son peuple sur ces vastes abattoirs qu'on appelle des champs de bataille, est un assassin. Vous seriez peut-être flatté, M. Minxit, de prendre place parmi les héros; mais, la gloire d'un général, qu'est-ce que c'est? des cités en débris, des villages en cendres, des campagnes ravagées, des femmes livrées à la brutalité du soldat, des enfants emmenés captifs, des tonneaux de vin défoncés dans les caves. Vous n'avez donc pas lu Fénélon, M. Minxit? Tout cela est atroce, et je frémis rien que d'y penser.

—Que me racontes-tu là? répondit M. Minxit. Il ne s'agit que de quelques coups de pioche à donner à de vieilles murailles toutes cassées.

—Eh bien! dit mon oncle, pourquoi vous donner la peine de les abattre, lorsqu'elles ont si bonne volonté de tomber? Croyez-moi, rendez la paix à ce beau pays; je serais un lâche et un infâme si je souffrais que, pour venger une injure qui m'est toute personnelle, vous vous exposiez aux dangers multiples qui doivent résulter de notre expédition.

—Mais, dit M. Minxit, c'est que j'ai aussi, moi, des injures personnelles à venger sur ce hobereau: il m'a envoyé, par dérision, de l'urine de cheval à consulter pour de l'urine humaine.

—Belle raison pour encourir dix ans de galères! Non, M. Minxit, la postérité ne vous absoudrait pas. Si vous ne songez à vous, songez à votre fille, à votre Arabelle chérie: quel plaisir aurait-elle à faire de si bons fromages à la crême, quand vous ne seriez plus là pour les manger?

Cette invocation aux sentiments paternels du vieux docteur produisit son effet.

—Au moins, dit-il, tu me promets qu'il sera fait justice de l'insolence de M. de Cambyse; car tu es mon gendre, et dès lors, en fait d'honneur, nous sommes solidaires l'un pour l'autre.

—Oh! pour cela, soyez tranquille, M. Minxit; mon œil sera toujours ouvert sur le marquis; je le guetterai avec l'attention patiente d'un chat qui guette une souris: un jour ou l'autre, je le surprendrai seul et sans escorte; alors, il faudra qu'il croise sa noble épée avec ma rapière, ou bien je le bâtonne à satiété. Tenez, je ne puis jurer, comme les anciens preux, de laisser croître ma barbe, ou de manger du pain dur jusqu'à ce que je me sois vengé, parce que l'une de ces choses ne conviendrait pas dans notre profession, et que l'autre est contraire à mon tempérament; mais je jure de ne devenir votre gendre que quand l'insulte qui m'a été faite aura reçu une éclatante réparation.

—Non pas, répondit M. Minxit, tu vas trop loin, Benjamin; je n'accepte pas ce serment impie: il faut au contraire que tu épouses ma fille; tu te vengeras aussi bien après qu'auparavant.

—Y pensez-vous, M. Minxit? du moment que je dois me battre à mort avec le marquis, ma vie ne m'appartient plus: je ne puis me permettre d'épouser votre fille pour la laisser veuve peut-être le lendemain de ses noces.

Le bon docteur essaya d'ébranler la résolution de mon oncle; mais voyant qu'il ne pouvait y parvenir, il se décida à aller changer de costume et à licencier son armée. Ainsi finit cette grande expédition, qui coûta peu de sang à l'humanité, mais beaucoup de vin à M. Minxit.

Benjamin avait couché à Corvol. Le lendemain, comme il sortait de la maison avec M. Minxit, la première personne qu'ils aperçurent, ce fut Fata. Celui-ci, qui ne se sentait pas la conscience nette, eût autant aimé rencontrer deux grands loups sur sa routa que mon oncle et M. Minxit. Cependant, comme il ne pouvait s'esquiver, il se décida à faire contre fortune bon cœur: il vint à mon oncle.

—Bonjour, monsieur Rathery; comment vous portez-vous, honorable monsieur Minxit? Eh bien! monsieur Benjamin, comment vous en êtes-vous tiré avec notre Gessler? J'avais une peur terrible qu'il vous fît un mauvais parti, et je n'en ai pas fermé l'œil de la nuit.

—Fata, dit M. Minxit, gardez vos obséquiosités pour le marquis quand vous le rencontrerez; est-il vrai que vous ayez dit à M. de Cambyse que vous ne connaissiez plus Benjamin?

—Je ne me souviens pas de cela, mon bon monsieur Minxit.

—Est-il vrai que vous ayez dit au même marquis que je n'étais pas un homme à voir?

—Je n'ai pas pu dire cela, mon cher monsieur Minxit, vous savez combien je vous estime, mon ami.

—J'affirme sur l'honneur qu'il a dit tout cela, fit mon oncle avec le sang-froid glacial d'un juge.

—C'est bien, dit M. Minxit; alors nous allons régler son compte.

—Fata, dit Benjamin, je vous préviens que M. Minxit veut vous fustiger. Tenez, voilà ma houssine; pour l'honneur du corps, défendez-vous: un médecin ne peut se laisser rosser comme un âne de dix écus.

—J'ai la loi pour moi, dit Fata; s'il me frappe, chaque coup qu'il me donnera lui coûtera cher.

—Je sacrifie mille francs, dit M. Minxit, faisant siffler sa cravache; tiens,Fata, fatorum, destin, providence des anciens, tiens, tiens, tiens!

Les paysans s'étaient mis sur le seuil de leur porte pour voir fustiger Fata; car, je le dis à la honte de notre pauvre humanité, rien n'est dramatique comme un homme qu'on maltraite.

—Messieurs, s'écriait Fata, je me mets sous votre protection.

Mais personne ne quitta sa place, car M. Minxit, par la considération dont il jouissait, avait à peu près droit de basse justice dans le village.

—Alors, poursuivit l'infortuné Fata, je vous prends à témoin des violences exercées sur ma personne; je suis docteur en médecine.

—Attends, dit M. Minxit, je vais frapper plus fort, afin que ceux qui ne voient pas les coups les entendent, et que tu aies des cicatrices à montrer au bailli; et, en effet, il frappa plus fort, le féroce roturier qu'il était.

—Sois tranquille, Minxit, dit Fata en s'éloignant, tu auras affaire à M. de Cambyse; il ne souffrira pas qu'on me maltraite parce que je le salue.

—Tu diras à Cambyse, fit M. Minxit, que je me moque de lui, que ma maison est plus solide que son château, et que, s'il veut venir sur le plateau de Fertiant avec ses gens, je suis son homme.

Disons de suite, pour en finir avec cette affaire, que Fata fit citer M. Minxit par-devant le bailli pour répondre des violences commises sur sa personne; mais qu'il ne put trouver aucun témoin qui déposât du fait, bien que la chose se fût passée en présence d'une centaine d'individus.

Lorsque mon oncle fut arrivé à Clamecy, sa sœur lui remit une lettre timbrée de Paris, de la teneur suivante:

«Monsieur Rathery,

«Je sais de bonne part que vous allez épouser Mlle Minxit; je vous le défends expressément.

»Vte de Pont-Cassé.»

Mon oncle envoya Gaspard lui quérir une feuille de papier grand raisin; il prit l'encrier de Machecourt, et répondit de suite à cette missive:

«Monsieur le vicomte,

»Vous pouvez aller……………

»Agréez l'assurance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être,

»Votre humble et dévoué serviteur,

»B. Rathery.»

Où mon oncle voulait-il envoyer son vicomte? je ne le sais; j'ai fait d'inutiles recherches pour pénétrer le mystère de cette réticence; mais je vous ai toujours donné une idée de la fermeté, de la netteté, du nerf et de la précision de son style, quand il voulait se donner la peine d'écrire.

Cependant mon oncle n'avait pas renoncé à ses idées de vengeance, tant s'en faut. Le vendredi suivant, après avoir visité ses malades, il fit aiguiser son épée et mit par-dessus son habit rouge la houppelande de Machecourt. Comme il ne voulait point faire le sacrifice de sa queue et qu'il ne pouvait la mettre dans sa poche, il la cacha sous une vieille perruque et s'en alla ainsi déguisé observer son marquis. Il établit son quartier-général dans une espèce de cabaret situé sur le bord de la route de Clamecy, vis-à-vis le château de M. de Cambyse. Le maître du logis venait de se casser une jambe. Mon oncle, toujours prompt à venir en aide à son prochain, quand il était fracturé, déclina sa profession et offrit les secours de son art au patient. Il fut autorisé par sa famille désolée à rétablir en leur lieu et place les deux fragments du tibia cassé; ce qu'il fit prestement et à la grande admiration des deux grands laquais à la livrée de M. de Cambyse, qui buvaient dans le cabaret.

Mon oncle, quand son opération fut terminée, alla s'établir dans une haute chambre de l'auberge, droit au-dessus du bouchon, et il se mit à observer le château avec une longue-vue qu'il avait prise chez M. Minxit. Il y avait une bonne heure qu'il se morfondait là, et il n'avait encore rien aperçu dont il pût tirer profit, lorsqu'il vit un laquais de M. de Cambyse descendre ventre à terre la montagne. Cet homme descendit à la porte du cabaret et demanda si le médecin y était encore. Sur la réponse affirmative de la servante, il monta à la chambre de mon oncle, et l'abordant chapeau bas, il le pria de venir donner ses soins à M. le marquis de Cambyse, qui venait d'avaler une arête. Mon oncle fut d'abord tenté de refuser. Mais il réfléchit que cette circonstance pouvait favoriser ses projets de vengeance, et il se décida à suivre le domestique.

Celui-ci l'introduisit dans la chambre du marquis; M. de Cambyse était dans son fauteuil, les coudes sur ses genoux, et il semblait en proie à une violente inquiétude. La marquise, jolie brune de vingt-cinq ans, se tenait à côté de lui et cherchait à le rassurer. À l'arrivée de mon oncle, le marquis leva la tête et lui dit:

—J'ai avalé en dînant une arête qui s'est clouée à mon gosier; j'ai su que vous étiez dans le village et je vous ai fait appeler, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître, persuadé que vous ne me refuseriez pas votre secours.

—Nous le devons à tout le monde, répondit mon oncle avec un sang-froid glacial; aux riches aussi bien qu'aux pauvres, aux gentilshommes aussi bien qu'aux paysans, au méchant aussi bien qu'au juste.

—Cet homme m'effraie, dit le marquis à sa femme, faites-le sortir.

—Mais, dit la marquise, vous savez bien qu'aucun médecin ne veut se hasarder de venir au château; puisque vous avez celui-ci, sachez au moins le garder.

Le marquis se rendit à cet avis. Benjamin examina la gorge du malade et secoua la tête d'un air d'inquiétude. Le marquis pâlit.

—Qu'est-ce donc, dit-il, le mal serait-il encore plus grave que nous ne l'aurions cru?

—Je ne sais ce que vous avez cru, répondit Benjamin d'une voix solennelle, mais le mal serait, en effet, très-grave si on ne prenait de suite des mesures nécessaires pour le combattre. Vous avez avalé une arête de saumon, et c'est une arête de la queue, là où elles sont le plus vénéneuses.

—Cela est vrai, dît la marquise étonnée; mais comment avez-vous découvert cela?

—Par l'inspection de la gorge, madame.

Le fait est qu'il l'avait reconnu par un moyen tout naturel: en passant devant la salle à manger, dont la porte était ouverte, il avait vu sur la table un saumon dont le tronçon de la queue avait seul été enlevé, et il en avait conclu que c'était à la queue de ce poisson qu'avait appartenu l'arête avalée.

—Nous n'avons jamais ouï dire, fit le marquis d'une voix tremblante d'effroi, que les arêtes de saumon fussent vénéneuses.

—Cela n'empêche pas qu'elles ne le soient beaucoup, dit Benjamin, et je serais fâché que madame la marquise en doutât, car je serais obligé de la contredire. Les arêtes du saumon contiennent, comme les feuilles du mancenillier, une substance si âcre, si corrosive, que si cette arête restait une demi-heure de plus dans le gosier de M. le marquis, elle produirait une inflammation dont je ne pourrais me rendre maître, et l'opération deviendrait impossible.

—En ce cas, docteur, opérez tout de suite, je vous en supplie, dit le marquis de plus en plus effrayé.

—Un instant, dît mon oncle; la chose ne peut aller si vite que vous le désirez; il y a une petite formalité à remplir.

—Remplissez-la donc bien vite et commencez.

—C'est que cette formalité vous regarde, c'est vous seul qui devez l'accomplir.

—Dis-moi donc au moins en quoi elle consiste, chirurgien de malheur! veux-tu me laisser mourir là faute d'agir?

—J'hésite encore, poursuivit Benjamin avec lenteur. Comment hasarder une proposition comme celle que j'ai à vous faire? Avec un marquis! avec un homme qui descend en droite ligne de Cambyse, roi d'Égypte!…

—Je crois, misérable! que tu profites de ma position pour te moquer de moi! s'écria le marquis, revenant à la violence de son caractère.

—Pas le moins du monde, répondit froidement Benjamin. Vous souvenez-vous d'un homme que vous fîtes, il y a trois mois, traîner dans votre château par vos sbires, parce qu'il ne vous avait point salué, et auquel vous fîtes l'affront le plus sanglant qu'un homme puisse faire à un autre homme?

—Un homme à qui j'ai fait baiser… En effet, c'est toi; je te reconnais à tes cinq pieds dix pouces.

—Eh bien! l'homme aux cinq pieds dix pouces, cet homme que vous regardiez comme un insecte, comme un grain de poussière que vous ne rencontreriez jamais que sous vos pieds, vous demande maintenant réparation de l'insulte que vous lui avez faite.

—Eh! mon Dieu! je ne demande pas mieux; fixe la somme à laquelle tu évalues ton honneur, et je m'en vais te la faire compter de suite.

—Te crois-tu donc, marquis de Cambyse, assez riche pour payer l'honneur d'un honnête homme? me prends-tu pour un robin? crois-tu que je me fais insulter pour de l'argent? Non! non! c'est une réparation d'honneur qu'il me faut. Une réparation d'honneur! entends-tu, marquis de Cambyse?

—Eh bien! soit, dit M. de Cambyse, dont les yeux étaient attachés sur l'aiguille de sa pendule, et qui voyait avec effroi s'enfuir la fatale demi-heure; je vais déclarer devant madame la marquise, je déclarerai par écrit, si vous le voulez, que vous êtes un homme d'honneur, et que j'ai eu tort de vous avoir offensé.

—Diable! Tu as bientôt payé tes dettes. Crois-tu donc, quand on a insulté un honnête homme, qu'il suffise de reconnaître qu'on a eu tort, et que tout soit réparé? Demain tu rirais bien avec ta société de hobereaux, du niais qui se serait contenté de cette apparence de satisfaction. Non! c'est la peine du talion qu'il faut que tu subisses; le faible d'hier est devenu le fort d'aujourd'hui, le ver s'est changé en serpent. Tu n'échapperas pas à ma justice, comme tu échappes à celle du bailli; il n'est aucune protection qui puisse te défendre contre moi. Je t'ai embrassé, il faut que tu m'embrasses.


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