—As-tu donc oublié, malheureux, que je suis le marquis de Cambyse?
—Tu as bien oublié, toi, Benjamin Rathery; l'insulte, c'est comme Dieu, tous les hommes sont égaux devant elle: il n'y a ni grand insulteur, ni petit insulté.
—Laquais, dit le marquis, auquel la colère avait fait oublier le prétendu danger qu'il courait, conduisez cet homme dans la cour et qu'on lui donne cent coups de fouet; je veux l'entendre crier d'ici.
—Bien, dit mon oncle. Mais dans dix minutes l'opération sera devenue impossible, et dans une heure vous serez mort.
—Eh! ne puis-je donc envoyer quérir, à Varzy, un chirurgien par mon coureur?
—Si votre coureur trouve le chirurgien chez lui, celui-ci arrivera juste pour vous voir mourir et donner ses soins à madame la marquise.
—Mais il n'est pas possible, dit la marquise, que vous restiez inflexible. N'y a-t-il donc, pas plus de plaisir à pardonner qu'à se venger?
—Oh! madame, reprit Benjamin en s'inclinant avec grâce, je vous prie de croire que si c'était de vous que j'eusse reçu une pareille insulte, je ne vous garderais pas rancune.
Madame de Cambyse sourit, et comprenant qu'il n'y avait rien à gagner avec mon oncle, elle engagea elle-même son mari à se soumettre à la nécessité, et lui fit observer qu'il n'avait plus que cinq minutes pour se décider.
Le marquis, vaincu par la terreur, fit signe à deux laquais qui étaient dans sa chambre de se retirer.
—Non pas, dit l'inflexible Benjamin, ce n'est pas ainsi que je l'entends. Laquais, vous allez au contraire avertir les gens de M. de Cambyse de se rendre ici de sa part: ils ont été témoins de l'insulte, il faut qu'ils le soient de la réparation. Madame la marquise seule a le droit de se retirer.
Le marquis jeta un coup d'œil sur la pendule et vit qu'il ne lui restait plus que trois minutes; comme le laquais ne bougeait pas:
—Allez donc vite, Pierre, dit-il, exécutez les ordres de monsieur; ne voyez-vous pas qu'il est le seul maître ici pour le moment?
Les domestiques arrivèrent l'un après l'autre; il ne manquait plus que l'intendant; mais Benjamin, rigoureux jusqu'au bout, ne voulut pas commencer qu'il ne fût présent.
* * * * *
—Bien, dit Benjamin; maintenant nous voilà quittes, et tout est oublié; et je vais maintenant m'occuper en conscience de votre gorge.
Il fit l'extraction de l'arête très-vite et très-bien, et la remit entre les mains du marquis. Tandis que celui-ci l'examinait avec curiosité:
—Il faut, dit-il, que je vous donne de l'air.
—Il ouvrit une fenêtre, s'élança dans la cour, et en deux ou trois enjambées de ses grandes jambes il eut gagné la porte cochère. Tandis qu'il descendait en courant la montagne, le marquis était à une fenêtre qui s'écriait:
—Arrêtez, M. Benjamin Rathery! de grâce, venez recevoir mes remerciements et ceux de madame la marquise; il faut bien que je vous paie votre opération.
Mais Benjamin n'était pas homme à se laisser prendre à ces belles paroles. Au bas de la colline, il rencontra le coureur du marquis.
—Landry, lui dit-il, mes compliments à madame la marquise, et rassurez M. de Cambyse à l'égard des arêtes de saumon: elles ne sont pas plus vénéneuses que celles du brochet: seulement, il ne faut pas les avaler; qu'il se tienne la gorge enveloppée d'un cataplasme, et dans deux ou trois jours il sera guéri.
Aussitôt que mon oncle fut hors des atteintes du marquis, il tourna à droite, traversa la prairie de Flez, avec les mille ruisselets dont elle est entrecoupée, et se rendit à Corvol. Il voulait régaler M. Minxit de la primeur de son expédition; il l'aperçut de loin qui était devant sa porte; et agitant son mouchoir on signe de triomphe.
—Nous sommes vengés! s'écria-t-il.
Le bonhomme accourut au-devant de lui de toute la vitesse de ses grosses et courtes jambes, et se jeta dans ses bras avec la même effusion que s'il eût été son fils: mon oncle dit même avoir vu couler sur ses joues deux grosses larmes qu'il cherchait à escamoter. Le vieux médecin, qui n'était pas d'un caractère moins fier et moins irascible que Benjamin, exultait d'allégresse. Arrivé chez lui, il voulut que, pour célébrer la gloire de ce jour, les musiciens exécutassent des fanfares jusqu'au soir, et il leur ordonna ensuite de s'enivrer, ordre qui fut exécuté ponctuellement.
Cependant Benjamin revint à Clamecy un peu inquiet de son audace; mais, le lendemain, le coureur du château lui remit de la part de son maître, avec une somme d'argent assez considérable, un billet ainsi conçu:
«M. le marquis de Cambyse prie M. Benjamin Rathery d'oublier ce qui s'est passé entre eux, et de recevoir, pour prix de l'opération qu'il a si habilement exécutée, la faible somme qu'il lui envoie.»
—Oh! dit mon oncle, après la lecture de cette lettre, ce bon seigneur voudrait acheter ma discrétion; il a même l'honnêteté de la payer d'avance: c'est dommage qu'il n'agisse pas ainsi avec tous ses fournisseurs. Si je lui avais extrait tout simplement, tout vulgairement et sans aucun préliminaire, l'arête qu'il s'était plantée dans le gosier, il m'aurait mis deux écus de six francs dans la main et m'aurait envoyé manger un morceau à l'office. La morale de ceci, c'est qu'avecles grands il vaut mieux se faire craindre que de se faire aimer… Que Dieu me damne si de ma vie je manque à ce principe!
Toutefois, comme je n'ai pas l'intention d'être discret, je ne puis, en conscience, garder l'argent qu'il m'envoie comme salaire de ma discrétion: il faut être honnête avec tout le monde ou ne pas s'en mêler; mais, comptons un peu l'argent qui est dans ce sac; voyons ce qu'il paie pour l'opération et ce qu'il donne pour le silence… Cinquante écus!… Fichtre! le Cambyse est généreux. Il ne veut octroyer que douze sous, sans garantie aucune de n'être pas bâtonné, au batteur en grange qui a son fléau au bout des bras depuis trois heures du matin jusqu'à huit du soir, et moi il me paie cinquante écus un quart d'heure de ma journée: voilà de la magnificence!
Pour l'extraction de cette arête, M. Minxit eût exigé cent francs; mais, lui, il fait la médecine à grand orchestre et à grand spectacle; il a quatre chevaux et douze musiciens à nourrir. Pour moi qui n'ai à entretenir que ma trousse et mon hypostase, une hypostase, il est vrai, de cinq pieds neuf pouces: deux pistoles, c'est tout ce que cela vaut. Ainsi, de cent cinquante, ôtez vingt, c'est treize pistoles à renvoyer au marquis; encore j'ai presque des remords de lui prendre son argent. Cette opération que je lui fais payer vingt francs, je ne voudrais pas pour mille francs… mille francs à prendre, bien entendu, après ma mort, ne pas l'avoir faite. Ce pauvre grand seigneur, comme il était chétif et rétréci devant moi, avec sa face pâle et suppliante, et son arête de saumon dans le gosier! comme la noblesse faisait bien amende honorable, dans sa personne, au peuple représenté par la mienne! Il aurait volontiers souffert que je lui attachasse son écusson derrière le dos. S'il y avait alors dans son salon quelque portrait de ses aïeux, son front doit encore en être rouge de honte. Cette petite place où il m'a embrassé, je voudrais qu'après ma mort on la défalquât de mon individu, et qu'on la transférât au Panthéon… quand le peuple aura un Panthéon, bien entendu.
Mais, marquis, vous n'en êtes pas quitte pour cela: avant trois jours le bailliage saura votre aventure; je veux même la faire raconter à la postérité par Millot-Rataut, notre faiseur de noëls: il faut qu'il me fabrique à ce sujet une demi-main d'alexandrins. Pour ces vingt francs, c'est de l'argent trouvé; je ne veux pas qu'il passe par les mains de ma chère sœur. Demain c'est dimanche, demain donc je donne aux amis, avec cet argent, un goûter comme je ne leur en ai jamais donné, un goûter qui sera payé comptant. Il est bon de leur apprendre comment un homme d'esprit peut se venger sans avoir recours à son épée.
La chose ainsi arrangée, mon oncle se mit à écrire au marquis pour lui annoncer le retour de son argent. Je serais charmé de pouvoir donner à nos lecteurs un nouvel échantillon du style épistolaire de mon oncle; malheureusement sa lettre ne se trouve pas parmi les documents historiques que mon grand-père nous a conservés: peut-être mon oncle le marchand de tabac en aura-t-il fait un cornet.
Taudis que Benjamin était en train d'écrire, son marchand d'habits rouges entra avec une pancarte à la main.
—Qu'est-ce cela? fit Benjamin, déposant sa plume sur la table; encore votre mémoire, M. Bonteint; toujours votre éternel mémoire. Eh mon Dieu! voilà tant de fois que vous me le présentez que je le sais par cœur: six aunes d'écarlate au grand large, n'est-ce pas, avec dix aunes de doublure et trois garnitures de boulons ciselés?
—C'est cela, monsieur Rathery, c'est bien cela; total: cent cinquante livres dix sous six deniers. Que je sois exclu du paradis comme un gredin si je ne perds au moins cent francs sur cette fourniture!
—S'il en est ainsi, reprit mon oncle, pourquoi perdre encore votre temps à griffonner tous ces vilains morceaux de papier? Vous savez bien, monsieur Bonteint, que je n'ai jamais d'argent.
—Je vois, au contraire, monsieur Rathery, que vous en avez, et que j'arrive dans un moment favorable. Voilà, sur cette table, un sac qui doit contenir à peu près ma somme, et si vous voulez le permettre…
—Un instant! dit mon oncle, portant rapidement la main sur le sac, cet argent ne m'appartient pas, monsieur Bonteint; voilà précisément la lettre de renvoi que je viens d'écrire, et sur laquelle vous m'avez fait faire un pâté. Tenez, ajouta-t-il en présentant la lettre au marchand, si vous voulez en prendre connaissance…
—Inutile, monsieur Rathery, complétement inutile; tout ce que je désirerais savoir, c'est à quelle époque vous aurez de l'argent qui vous appartiendra.
—Hélas! monsieur Bonteint, qui peut prévoir l'avenir? Ce que vous me demandez, je voudrais le savoir moi-même.
—Cela étant, M. Rathery, vous ne trouverez pas mauvais que j'aille de suite chez Parlanta le prévenir qu'il continue les poursuites commencées contre vous.
—Vous êtes de mauvaise humeur, respectable monsieur Bonteint; sur quelle rognure d'étoffe avez-vous donc marché aujourd'hui?
—De mauvaise humeur, monsieur Rathery, vous conviendrez qu'on le serait à moins. Voilà trois ans que vous me devez cet argent et que vous me remettez de mois en mois, sur je ne sais quelle maladie épidémique que je ne vois pas arriver; vous êtes cause que j'ai tous les jours des querelles avec Mme Bonteint, qui me reproche que je ne sais pas me faire payer, et qui pousse quelquefois la vivacité jusqu'à me traiter de ganache.
—Madame Bonteint est assurément une dame fort aimable; vous êtes heureux, monsieur Bonteint, d'avoir une telle épouse, et je vous prie de lui faire le plus tôt possible mes compliments.
—Je vous remercie, M. Rathery, mais ma femme est, comme on dit, un peu grecque, elle aime mieux l'argent que les compliments, et elle dit que si vous aviez eu affaire à mon confrère Grophez, il y a longtemps que vous seriez à l'hôtel Boutron.
—Que diable aussi! s'écria mon oncle, furieux de ce que Bonteint ne voulait pas lâcher pied, c'est de votre faute si je ne suis pas libéré envers vous; tous vos confrères ont été ou sont malades: Dutorrent a eu deux fluxions de poitrine cette année; Artichaud une fièvre putride; Sergifer a des rhumatismes; Ratine a la diarrhée depuis six mois. Vous, vous jouissez d'une santé parfaite, je n'ai pas eu l'occasion de vous fournir une médecine; vous avez une mine comme une de vos pièces de nankin, et Mme Bonteint ressemble à une statuette de beurre frais. Voilà ce qui m'a trompé. J'ai cru que vous seriez l'honneur de ma clientèle; si j'avais su alors ce que je sais, je ne vous aurais pas donné ma pratique.
—Mais, M. Rathery, il me semble que ni Mme Bonteint ni moi ne sommes obligés d'être malades pour vous fournir les moyens de vous libérer.
—Et moi je vous déclare, monsieur Bonteint, que vous y êtes moralement obligés. Comment feriez-vous pour payer vos traites, vous, si vos clients ne portaient pas d'habits? Cette obstination à vous bien porter est un procédé abominable; c'est un guet-apens que vous m'avez tendu; vous devriez à l'heure qu'il est avoir sur mon registre une note de 50 écus; je vous déduis 130 fr. 10 sous 6 deniers pour les maladies que vous auriez dû faire. Vous conviendrez que je suis raisonnable. Vous êtes bien heureux d'avoir à payer la médecine sans avoir eu recours au médecin, et j'en sais plusieurs qui voudraient bien être à votre place. Ainsi donc, si de 150 fr. 10 sous 6 deniers nous retranchons 130 fr. 10 sous 6 deniers, c'est 20 fr. que je vous redois; si vous les voulez, les voilà: je vous conseille en ami de les prendre, vous ne retrouverez pas de sitôt une pareille occasion.
—Comme à-compte, dit M. Bonteint, je les prendrais volontiers.
—Comme solde définitif de tout compte, reprit mon oncle, et encore j'ai besoin de toute ma force d'âme pour vous faire ce sacrifice. Je destinais cet argent à un déjeuner de garçons; j'avais même l'intention de vous y inviter quoique vous soyez père de famille.
—Voilà encore de vos mauvaises plaisanteries, M. Rathery, jamais je n'ai pu obtenir que cela de vous; vous savez bien pourtant que j'ai contre vous une saisie en bonne forme et que je pourrais faire exécuter de suite.
—Eh bien! voilà précisément ce dont je me plains, M. Bonteint, vous n'avez pas de confiance en vos amis; pourquoi vous faire des frais inutiles? ne pouviez-vous venir me trouver et me dire:—M. Rathery, je suis dans l'intention de vous faire saisir; je vous aurais répondu:—Saisissez vous-même, M. Bonteint, vous n'avez pas besoin d'huissier pour cela; je vais vous servir de recors, si cela peut vous être agréable; et d'ailleurs, il en est encore temps, saisissez-moi aujourd'hui, saisissez-moi à l'instant même, ne vous gênez pas; tout ce que j'ai est à votre disposition: je vous permets d'empaqueter, d'emballer et d'emporter tout ce qui vous conviendra ici.
—Quoi, M. Rathery, vous seriez assez bon…
—Comment donc, M. Bonteint, mais enchanté d'être saisi par vos mains; je vais même vous aider à me saisir.
Mon oncle ouvrit alors une vieille masure de commode, à laquelle pendaient encore à un clou quelques loques de cuivre doré, et tirant deux ou trois vieux rubans de queue d'un tiroir:
—Tenez, dit-il à Bonteint, en les lui présentant, vous ne perdrez pas tout; ces objets ne compteront pas dans le total: je vous les donne par-dessus le marché.
—Ouais! répondit M. Bonteint.
—Ce portefeuille en maroquin rouge que vous voyez, c'est ma trousse. Comme M. Bonteint allait mettre la main dessus: Tout beau, dit Benjamin; la loi ne vous permet pas de toucher là. Ce sont les outils de ma profession, et j'ai le droit de les conserver.
—Pourtant… fit M. Bonteint.
—Voilà maintenant un tire-bouchon à manche d'ébène et incrusté d'argent; pour cet objet, ajouta-t-il en le mettant dans sa poche, je le soustrais à mes créanciers, et d'ailleurs j'en ai plus besoin que vous.
—Mais, répliqua M. Bonteint, si vous gardez tout ce dont vous avez plus besoin que moi, je n'aurai pas besoin de charrette pour emporter mon butin.
—Un instant, fit mon oncle, vous ne perdrez rien pour attendre. Tenez, voilà, sur cette planche de vieilles fioles à médecine, dont quelques-unes sont fêlées: je ne vous en garantis pas l'intégrité; je vous les abandonne avec toutes les araignées qui sont dedans.
Sur cette autre planche est un grand vautour empaillé, il ne vous coûtera que la peine de l'aller dénicher, et il pourra très-bien vous servir d'enseigne.
—M. Rathery! fit Bonteint.
—Ceci, c'est la perruque de noce de Machecourt, qui se trouve là je ne sais comment. Je ne vous l'offre pas, parce que je sais que vous ne portez encore qu'un faux toupet.
—Qu'en savez-vous, M. Rathery? s'écria Bonteint de plus en plus irrité.
—Voici dans ce bocal, poursuivit mon oncle avec un sang-froid imperturbable, un ver solitaire que j'ai conservé dans l'esprit de vin. Vous pourrez vous en faire des jarretières à vous, à Mme Bonteint et à vos enfants. Je vous ferai d'ailleurs observer qu'il serait dommage de mutiler ce bel animal: vous pourrez vous vanter d'avoir chez vous l'être le plus long de la création, sans excepter l'immense serpent boa. Vous le coterez, du reste, ce que vous voudrez.
—Décidément vous vous moquez de moi, M. Rathery, tout cela n'a pas la moindre valeur.
—Je le sais bien, dit froidement mon oncle, aussi vous n'avez pas de recors à payer. Tenez, voilà par exemple un objet qui vaut à lui seul toute votre créance: c'est la pierre que j'ai extraite, il y a deux ou trois ans, de la vessie de M. le maire: vous pourrez la faire ciseler en forme de tabatière; quand on aura mis à l'entour un cercle d'or, et qu'on y aura ajouté quelques pierres fines, ce sera un joli cadeau à offrir à Mme Bonteint pour le jour de sa fête.
Bonteint, furieux, fit un pas vers la porte.
—Un instant, dit mon oncle l'arrêtant par un pan de son habit; comme vous êtes pressé, M. Bonteint! je ne vous ai encore montré que la moindre partie de mes trésors; tenez, voici une vieille gravure représentant Hippocrate, le père de la médecine; je vous garantis la ressemblance; plus, trois volumes dépareillés de laGazette médicale, qui feront vos délices pendant ces longues soirées d'hiver.
—Encore une fois, M. Rathery…
—Eh mon Dieu, ne vous fâchez pas, papa Bonteint, nous voici arrivés à l'objet le plus précieux de mon mobilier.
Mon oncle ouvrit alors une vieille armoire et en tira les deux habits rouges qu'il jeta aux pieds de M. Bonteint, et desquels il s'échappa un nuage de poussière qui fit tousser le bon négociant, avec un essaim d'araignées qui s'éparpillèrent par la chambre.
—Tenez, lui dit-il, voilà les deux derniers habits que vous m'avez vendus; vous m'avez outrageusement trompé, M. Fauxteint; ils se sont fanés dans l'espace d'un matin, comme deux feuilles de roses, et ma chère sœur n'a pu seulement les utiliser pour teindre des œufs à Pâques à ses enfants. Vous mériteriez bien que je vous fisse une déduction de la couleur.
—Oh! pour le coup, s'écria Bonteint horripilé, voilà qui est trop fort; jamais on ne s'est moqué plus insolemment d'un créancier. Demain matin, vous aurez de mes nouvelles, M. Rathery.
—Tant mieux, M. Bonteint, je serai toujours charmé d'apprendre que vous êtes en bonne santé. À propos, eh! M. Bonteint, et vos rubans de queue que vous oubliez!
Comme Bonteint sortait, entra l'avocat Page. Il trouva mon oncle qui riait aux éclats.
—Qu'as-tu donc fait à Bonteint? lui dit-il, je viens de le rencontrer sur l'escalier presque rouge de colère; il était dans une crise si violente d'exaspération qu'il ne m'a pas salué en passant.
—Ce vieil imbécile, dit Benjamin, ne se fâche-t-il pas contre moi parce que je n'ai pas d'argent! Comme si cela ne devait pas me contrarier plus que lui!
—Tu n'as pas d'argent, mon pauvre Benjamin! tant pis, deux fois tant pis, car je venais te proposer un marché d'or.
—Propose toujours, dit Benjamin.
—C'est le vicaire Djhiarcos qui veut se défaire d'un quart de bourgogne dont une de ses béates lui a fait présent, parce qu'il a un catarrhe et que le docteur Arnout l'a mis à la tisane; comme le régime sera long, il a peur que son vin ne se gâte. Il destine cet argent à mettre dans ses meubles une pauvre jeune orpheline qui vient de perdre sa dernière tante. Ainsi, en même temps qu'un bon marché, c'est une bonne action que je te propose.
—Oui, dit Benjamin, mais sans argent, ce n'est pas chose facile à faire qu'une bonne action; les bonnes actions sont chères, et n'en fait pas qui veut. Cependant, quelle est ton opinion sur le vin?
—Exquis, dit Page, faisant claquer sa langue contre son palais; il m'en a fait goûter, c'est du beaune de première qualité.
—Et combien le vertueux Djhiarcos en veut-il?
—Vingt-cinq francs, dit Page.
—Je n'ai que vingt francs; s'il veut le donner pour vingt francs, c'est un marché conclu. Alors nous goûterions à crédit.
—C'est vingt-cinq francs, à prendre ou à laisser. Vingt-cinq francs pour retirer une pauvre orpheline de la misère et la préserver du vice, tu conviendras que ce n'est pas trop.
—Mais, si tu avais cinq francs, toi, Page, reprit mon oncle, nous l'achèterions à nous deux.
—Hélas! dit Page, il y a bien quinze jours que je n'ai vu un pauvre écu de six francs. Je crois que le numéraire a peur de M. de Calonne: il se retire…
—Ce n'est pas toujours chez les médecins, dit mon oncle. Ainsi, il ne faut plus penser à ton quartaut.
Pour toute réponse, Page poussa un gros soupir.
En ce moment arriva ma grand'mère, portant, comme un enfant Jésus, un gros rouleau de toile entre ses bras. Elle posa sa toile avec enthousiasme sur les genoux de mon oncle.
—Tiens, Benjamin, lui dit-elle, je viens de faire un superbe marché; j'ai avisé cette toile ce matin en faisant un tour de foire. Tu as besoin de chemises, et j'ai jugé qu'elle te convenait. Madame Avril en donnait soixante-quinze francs. Elle a laissé partir le marchand; mais j'ai bien vu, à la manière dont elle le reluquait, qu'elle avait l'intention de le rappeler. Voyons votre toile, ai-je dit de suite au paysan. Je lui en ai donné quatre-vingts francs; je ne croyais pas qu'il me la laisserait pour le prix: la toile vaut cent vingt francs comme un liard, et madame Avril est furieuse contre moi de ce que je suis allée sur son marché.
—Et cette toile, s'écria mon oncle, vous l'avez achetée, achetée?
—Achetée, dit ma grand'mère, qui ne concevait rien à l'exaspération de Benjamin. Il n'y a plus moyen de s'en dédire: le paysan est en bas qui attend son argent.
—Eh bien! allez-vous-en au diable! s'écria Benjamin en jetant le rouleau par la chambre, vous et… c'est-à-dire, pardon, ma chère sœur, pardon, non, n'allez pas au diable: c'est trop loin; mais allez porter votre toile au marchand: je n'ai pas d'argent pour le payer.
—Et l'argent que tu as reçu ce matin de M. de Cambyse? fit ma grand'mère.
—Mon Dieu! cet argent n'est pas à moi: M. de Cambyse me l'a donné de trop.
—Comment, de trop? reprit ma grand'mère, regardant Benjamin avec des yeux ébahis.
—Eh bien! oui, de trop, ma chère sœur, de trop, entendez-vous, de trop; il m'envoie cinquante écus pour une opération de vingt francs: comprenez-vous à cette heure?
—Et tu es assez niais pour lui renvoyer son argent? Si mon mari m'avait fait un pareil tour!…
—Oui, j'ai été assez niais pour cela; que voulez-vous? tout le monde ne peut pas avoir l'esprit que vous exigez de Machecourt; j'ai été assez niais pour cela et je ne m'en repens pas: je ne veux pas me faire charlatan pour vous plaire. Mon Dieu! mon Dieu! qu'on a de peine ici-bas pour rester honnête homme! vos plus proches et vos plus chers sont pourtant les premiers à vous induire en tentation.
—Mais, malheureux, tu manques de tout; tu n'as plus une paire de bas de soie qui soit mettable, et tandis que je raccommode tes chemises d'un côté, elles tombent en loques de l'autre.
—Et parce que mes chemises tombent en loques d'un côté pendant que vous les raccommodez de l'autre, il faut que je manque à la probité, n'est-ce pas, ma chère sœur?
—Mais, tes créanciers, quant les paieras-tu?
—Quand j'aurai de l'argent, voilà tout; je défie le plus riche de faire mieux.
—Et le marchand de toile, que lui dirai-je?
—Dites-lui tout ce que vous voudrez; dites-lui que je ne porte pas de chemises, ou que j'en ai trois cents douzaines dans mes armoires; il choisira celle de ces deux raisons qui lui conviendra le mieux.
—Va, mon pauvre Benjamin, dit ma grand'mère en emportant sa toile, avec tout ton esprit tu ne seras jamais qu'un imbécile.
—Au fait, dit Page quand ma grand'mère fut au bas de l'escalier, ta chère sœur a raison, tu pousses la probité jusqu'à la niaiserie.
Mon oncle se leva avec vivacité, et serrant le bras de l'avocat dans sa main de fer à le faire crier:
—Page, lui dit-il, cela n'est pas simplement de la probité, c'est un noble et légitime orgueil; c'est du respect non-seulement pour moi-même, mais encore pour notre pauvre caste opprimée. Veux-tu que je laisse dire à ce hobereau qu'il m'a offert une espèce de pour-boire, et que j'ai accepté? qu'ils nous renvoient, eux dont l'écusson n'est qu'une plaque de mendiant, ce reproche de mendicité que nous leur avons si souvent adressé? que nous leur donnions le droit de proclamer que, nous aussi, nous recevons l'aumône quand on veut bien nous la faire? Écoute, Page, tu sais si j'aime le bourgogne; tu sais aussi, d'après ce que vient de dire ma chère sœur, si j'ai besoin de chemises; mais pour tous les vignobles de la Côte-d'Or et toutes les chènevières des Pays-Bas, je ne voudrais pas qu'il y eût dans le bailliage un regard devant lequel le mien dût s'abaisser. Non, je ne garderai pas cet argent, quand il le faudrait pour racheter ma vie. C'est à nous, hommes de cœur et d'instruction, à faire honneur à ce peuple au milieu duquel nous sommes nés; il faut qu'il apprenne par nous qu'il n'est pas besoin d'être noble pour être homme, qu'il se relève par l'estime de lui-même de l'abaissement où il est descendu, et qu'il dise enfin à cette poignée de tyrans qui l'oppriment: Nous valons autant que vous, et nous sommes plus nombreux que vous: pourquoi continuerions-nous à être vos esclaves, et pourquoi voudriez-vous rester nos maîtres? Oh! Page, puissé-je voir ce jour, et boire de la piquette le reste de ma vie!
—Voilà qui est bel et bon, dit Page; mais tout cela ne nous donne pas de bourgogne.
—Sois tranquille, ivrogne, tu n'y perdras rien: dimanche je vous donne à goûter à tous avec ces vingt francs que j'ai retirés du gosier de M. de Cambyse, et au dessert je vous raconterai leur histoire. Je vais écrire de suite à M. Minxit. Je ne puis voir Arthus, attendu que je n'ai que vingt francs à dépenser, ou bien il faudrait qu'il voulût dîner copieusement ce jour-là; mais si tu rencontres avant moi Rapin, Parlanta et les autres, préviens-les, afin qu'ils ne s'engagent pas ailleurs.
Je dois dire de suite que ce goûter fut ajourné à huitaine, parce M. Minxit ne put se trouver au rendez-vous; puis indéfiniment remis, parce que mon oncle fut obligé de se séparer de ses deux pistoles.
Voyez comme les fleurs sont merveilleusement fécondes: elles jettent autour d'elles leurs graines comme une pluie; elles les abandonnent au vent comme une poussière, elles les envoient, ainsi que ces aumônes qui montent jusqu'aux noirs galetas, sur la cime des rocs désolés, entre les vieilles pierres des murailles fêlées, au milieu des ruines qui tombent et pendent, sans s'inquiéter si elles trouveront une pincée de terre qui les féconde, une goutte de pluie qui suce leur racine, et après un rayon pour les faire croître, un autre rayon pour les peindre. Les brises du printemps qui s'en va emportent les derniers parfums de la prairie; voilà la terre toute jonchée de feuilles qui se fanent: mais quand les brises de l'automne passeront, secouant sur la campagne leurs ailes humides, une autre génération de fleurs aura revêtu la terre d'une robe neuve, leur faible parfum sera le dernier souffle de l'année qui se meurt, et qui en mourant nous sourit encore.
Sous tous les autres rapports, les femmes ressemblent à des fleurs; mais sous celui de la fécondité elles n'ont aucune ressemblance avec elles: la plupart des femmes, les femmes comme il faut surtout, et je vous prie, prolétaires, mes amis et mes frères, de croire que c'est seulement pour me conformer à l'usage que je me sers de cette expression, car, pour moi, la femme la plus comme il faut, c'est la plus aimable et la plus jolie; les femmes comme il faut, donc, ne produisent plus: ces dames sont mères de famille le moins possible; elles se font stériles par économie. Quand la femme du greffier a fait son petit greffier, la femme du notaire son petit notaire, elles se croient quittes envers le genre humain et elles abdiquent. Napoléon, qui aimait beaucoup les conscrits, disait que la femme qu'il aimait le plus était celle qui faisait le plus d'enfants. Napoléon en parlait bien à son aise, lui qui avait à donner à ses fils des royaumes au lieu de domaines!… Le fait est que les enfants sont fort chers, et que cette dépense n'est pas à la portée de tout le monde: le pauvre seul peut se permettre le luxe d'une nombreuse famille. Savez-vous que les mois de nourrice d'un enfant coûtent seuls presque un cachemire? Puis, le poupon grandit vite, arrivent les notes boursoufflées du maître de pension et les mémoires du cordonnier et du tailleur; enfin le bambin d'aujourd'hui demain se fera homme, les moustaches lui poussent et le voilà bachelier ès-lettres. Alors vous ne savez plus qu'en faire. Pour vous débarrasser de lui, vous lui achetez une belle profession; mais vous ne tardez pas à vous apercevoir, aux traites qu'on tire sur vous des quatre coins de la ville, que cette profession ne rapporte à votre docteur que des invitations et des cartes de visite: il faut que vous l'entreteniez, jusqu'à trente ans et au delà, de gants glacés, de cigares de la Havane et de maîtresses. Vous conviendrez que cela est fort désagréable!… Allez, s'il y avait un tour pour les jeunes gens de vingt ans, comme il y en a un, ou plutôt comme il n'y en a plus pour les petits enfants, je vous assure que l'hospice aurait presse!
Mais, dans le siècle de mon oncle Benjamin, les choses allaient tout autrement: c'était l'âge d'or des accoucheurs et des sages-femmes. Les femmes s'abandonnaient sans inquiétude et sans arrière-pensée à leurs instincts: riches ou pauvres, elles faisaient toutes des enfants, et même celles qui n'avaient pas le droit d'en faire. Mais, ces enfants, on savait alors où les mettre; la concurrence, cette ogresse aux crocs d'acier qui dévore tant de petites gens, n'était pas encore arrivée; tout le monde trouvait place au beau soleil de la France, et dans chaque profession on avait ses coudées libres; les emplois s'offraient d'eux-mêmes, comme le fruit qui pend à la branche, aux hommes capables de les remplir, et les sots eux-mêmes trouvaient à se caser, chacun selon la spécialité de sa sottise; la gloire était aussi facile, aussi bonne fille que la fortune: il fallait deux fois moins d'esprit qu'à présent pour être un homme de lettres, et avec une douzaine d'alexandrins on était poète.
Ce que j'en dis, ce n'est pas que je regrette cette fécondité aveugle de l'ancien régime, qui produisait comme une machine sans savoir ce qu'elle faisait: je me trouve bien assez de voisins comme cela; je voulais seulement vous faire comprendre comment, à l'époque où je parle, ma grand'mère, quoi qu'elle n'eût pas encore trente ans, en était déjà à son septième enfant.
Ma grand'mère, donc, en était à son septième enfant. Mon oncle voulait absolument que sa chère sœur assistât à sa noce, et il avait fait consentir M. Minxit à remettre le mariage après les relevailles de ma grand'mère. Le trousseau du nouvel arrivant était tout fait, tout blanc, tout festonné, et de jour en jour on attendait son entrée dans l'existence. Les six autres étaient tous vivants, tous enchantés d'être au monde. Il manquait bien quelquefois à l'un une paire de sabots, à l'autre une casquette; tantôt celui-ci était percé au coude, et tantôt celui-là au talon, mais le pain quotidien abondait; tous les dimanches ils avaient leur chemise blanche et repassée; somme toute, ils se portaient à merveille et fleurissaient dans leurs guenilles.
Mon père, cependant, qui était l'aîné, était le plus beau et le mieux nippé des six: cela tenait peut-être de ce que son oncle Benjamin lui repassait ses vieilles culottes courtes, et que pour en faire à Gaspard des pantalons, il n'y avait presque rien à y changer, que souvent même on n'y changeait rien du tout. Par la protection du cousin Guillaumot, qui était sacristain, il avait été promu à la dignité d'enfant de chœur, et je le dis avec orgueil, il était un des meilleurs enfants de chœur du diocèse: s'il eût persisté dans la carrière que le cousin Guillaumot lui avait ouverte, au lieu d'un beau lieutenant de pompiers qu'il est aujourd'hui, il eût fait un curé magnifique. Il est vrai que je dormirais encore dans le néant, comme dit ce bon M. de Lamartine qui dort lui-même quelquefois; mais le sommeil est une excellente chose, et puis, vivre pour être rédacteur d'un journal de province et être l'antagonisme du bureau de l'esprit public, cela vaut-il bien la peine de vivre?
Quoi qu'il en soit, mon père devait à ses fonctions de lévite l'avantage d'avoir un superbe habit bleu-de-ciel. Voici comment cette bonne fortune lui était arrivée: La bannière de saint Martin, patron de Clamecy, avait été mise à la réforme; ma grand'mère, avec ce coup-d'œil d'aigle que vous lui connaissez, avait découvert que dans cette étoffe bénite il y avait de quoi faire à son aîné une veste et un pantalon, et elle s'était fait adjuger à vil prix, par la fabrique, la bannière révoquée. Le saint était peint au beau milieu; l'artiste l'avait représenté au moment où il coupe avec son sabre un pan de son manteau pour en couvrir la nudité d'un mendiant; mais ce n'était pas là un obstacle sérieux au projet de ma grand'mère. L'étoffe avait été retournée, et saint Martin avait été mis à l'envers, ce qui, du reste, était bien égal au bienheureux.
L'habit avait été mené à bonne fin par une couturière de la rue des Moulins. Il serait allé à mon oncle tout aussi bien peut-être qu'à mon père; mais ma grand'mère l'avait fait faire de telle sorte qu'après avoir été usé une première fois par l'aîné, il pût l'être une seconde fois par le cadet. Mon père se carra d'abord dans son habit bleu-de-ciel; je crois même qu'il avait contribué de ses appointements à en payer la façon; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'une belle parure est souvent un cilice. Benjamin, pour lequel il n'y avait rien de sacré, l'avait surnommé le patron de Clamecy. Ce sobriquet, les enfants l'avaient ramassé, et il avait valu à mon père bien des horions. Plus d'une fois il lui était arrivé de rentrer à la maison avec un revers de l'habit bleu-de-ciel dans sa poche. Saint Martin était devenu son ennemi personnel. Souvent vous l'eussiez vu au pied de l'autel plongé dans une sombre méditation. Or, à quoi rêvait-il? au moyen de se débarrasser de son habit; et, un jour, auDominius vobiscumdu desservant, il répondit, croyant parler à sa mère: Je vous dis que je ne porterai plus votre habit bleu-de-ciel!
Mon père était dans cette disposition d'esprit, lorsque, le dimanche, après la grand'messe, mon oncle ayant à faire une visite au val des Rosiers, lui proposa de l'accompagner. Gaspard, qui aimait mieux jouer au bouchon sur la promenade que de servir d'aide à mon oncle, répondit qu'il ne le pouvait pas parce qu'il avait un baptême à faire.
—Cela n'empêche pas, dit Benjamin; un autre le fera à ta place.
—Oui, mais il faut que j'aille au catéchisme à une heure.
—Je croyais que tu avais fait ta première communion?
—C'est-à-dire que j'ai été tout prêt de la faire. C'est vous qui m'en avez empêché en me faisant griser la veille de la cérémonie.
—Et pourquoi te grisais-tu?
—Parce que vous étiez gris vous-même; et que vous m'avez menacé de me battre du plat de votre épée si je ne me grisais pas.
—J'ai eu tort, dit Benjamin; mais, c'est égal, tu ne risques rien de venir avec moi; je n'en ai que pour un moment; nous serons revenus avant le catéchisme.
—Comptez là-dessus, répondit Gaspard, où un autre n'en aurait que pour une heure, vous en avez, vous, pour une demi-journée: vous vous arrêtez à tous les bouchons. Et M. le curé m'a défendu d'aller avec vous, parce que vous me donnez de mauvais exemples.
—Eh bien! pieux Gaspard, si vous refusez de venir avec moi, je ne vous inviterai pas à ma noce; si au contraire vous m'accordez cette faveur, je vous donnerai une pièce de douze sous.
—Donnez-la-moi tout de suite, dit Gaspard.
—Et pourquoi la veux de suite, polisson? est-ce que tu te défies de ma parole?
—Non, mais c'est que je ne me soucie pas d'être votre créancier: j'ai entendu dire dans la ville que vous ne payez personne, et qu'on ne veut pas vous faire saisir parce que votre mobilier ne vaut pas trente sous.
—Bien parlé, Gaspard, dit mon oncle; tiens, voilà quinze sous, et va prévenir ma chère sœur que je t'emmène.
Ma grand'mère s'avança jusque sur le seuil de la porte pour recommander à Gaspard d'avoir bien soin de son habit, car, disait-elle, il fallait qu'il lui servît pour la noce de son oncle.
—Vous moquez-vous? dit Benjamin; est-il besoin de recommander sa bannière à un enfant de chœur français?
—Mon oncle, dit Gaspard, avant de vous mettre en route, je vous préviens d'une chose, c'est que, si vous m'appelez encore porte-bannière, oiseau bleu ou patron de Clamecy, je me sauve avec vos quinze sous et je retourne jouer au bouchon.
À l'entrée du hameau, mon oncle rencontra M. Susurrans, épicier, tout petit, tout menu, mais fait, comme la poudre, de charbon et de salpêtre. M. Susurrans avait une espèce de métairie au val des Rosiers; il s'en revenait à Clamecy, portant sous son bras un toulon qu'il espérait bien faire entrer en fraude, et au bout de sa canne une paire de chapons que Mme Susurrans attendait pour les mettre à la broche. M. Susurrans connaissait mon oncle et il l'estimait, car Benjamin achetait chez lui le sucre dont il édulcorait ses drogues et la poudre qu'il mettait dans ses cheveux. M. Susurrans lui proposa donc de venir à la ferme se rafraîchir. Mon oncle, pour lequel la soif était un état normal, accepta sans cérémonie. L'épicier et son client s'étaient établis au coin du feu, chacun sur un escabeau; ils avaient mis le toulon entre eux deux, mais ils ne le laissaient pas aigrir à sa place, et quand il n'était pas dans les bras de l'un, il était aux lèvres de l'autre.
—L'appétit vient aussi bien en buvant qu'en mangeant: si nous mangions les poulets? dit M. Susurrans.
—En effet, répondit mon oncle, cela vous épargnera la peine de les remporter, et je ne conçois pas comment vous avez pu vous charger de cette corvée.
—Et à quelle sauce les mangerons-nous?
—À la plus tôt faite, dit Benjamin, et voici un excellent feu pour les faire rôtir.
—Oui, dit M. Susurrans, mais il n'y a ici de batterie de cuisine que tout juste pour faire une soupe à l'oignon: nous n'avons pas de broche.
Benjamin, comme tous les grands hommes, n'était jamais pris au dépourvu par les circonstances.
—Il ne sera pas dit, répondit-il, que deux hommes d'esprit comme nous n'aient pu manger une volaille rôtie faute de broche. Si vous m'en croyez, nous embrocherons nos poulets avec mon épée, et, Gaspard que voilà la tournera par la garde.
Vous n'auriez jamais pensé à cet expédient, vous, ami lecteur; mais aussi mon oncle avait assez d'imagination pour faire dix romanciers de notre époque.
Gaspard, qui ne mangeait pas souvent de poulets, se mit joyeusement à la besogne; au bout d'une heure, les poulets étaient rôtis à point. On retourna un cuvier à lessive et on le traîna auprès du feu; le couvert fut dressé dessus, et, sans sortir de leur place, les convives se trouvèrent à table. Les verres manquaient, mais le toulon ne chômait pas pour cela. Malgré les difficultés de toute espèce que présentait l'opération, les poulets furent bientôt expédiés. Depuis longtemps les infortunées volailles n'étaient plus qu'une carcasse dénudée, et cependant les deux amis buvaient toujours. M. Susurrans, qui n'était, ainsi que nous l'avons dit, qu'un tout petit homme dont l'estomac et le cerveau se touchaient presque, était ivre autant qu'on peut l'être, mais Benjamin, le grand Benjamin, avait conservé la meilleure partie de sa raison, et prenait pitié de son adversaire; quant à Gaspard, auquel on avait passé quelquefois le toulon, il alla un peu au delà des limites de la tempérance; le respect filial ne me permet pas de me servir d'une autre expression.
Telle était la situation morale des convives lorsqu'ils quittèrent le cuvier. Il était alors quatre heures, et ils se disposaient à se mettre en route. M. Susurrans, qui se souvenait très-bien qu'il devait apporter des poulets à sa femme, les cherchait pour les remettre au bout de sa canne; il demanda à mon oncle s'il ne les avait point vus.
—Vos poulets, dit Benjamin; plaisantez-vous? vous venez de les manger.
—Oui, vieux fou, ajouta Gaspard, vous les avez mangés: ils étaient embrochés à l'épée de mon oncle, et c'est moi qui ai tourné la broche.
—Cela n'est pas vrai! s'écria M. Susurrans; car si j'avais mangé mes poulets, je n'aurais plus faim, et je me sens un appétit à dévorer un loup.
—Je ne dis pas le contraire, répondit mon oncle; mais toujours est-il que vous venez de manger vos poulets. Tenez, si vous en doutez, en voilà les deux carcasses: vous pouvez les mettre au bout de votre canne si cela vous convient.
—Tu en as menti, Benjamin! je ne reconnais point là les carcasses de mes poulets: c'est toi qui me les as pris, et tu vas me les rendre.
—Eh bien! soit, dit mon oncle, envoyez-les chercher demain à la maison, et je vous les rendrai…
—Tu vas me les rendre de suite, dit M. Susurrans, s'élevant sur la pointe des pieds pour mettre le poing sous la gorge de mon oncle.
—Ah çà, papa Susurrans, dit Benjamin, si vous plaisantez, je vous préviens que c'est pousser trop loin la plaisanterie; et…
—Non, malheureux, je ne plaisante pas, fit M. Susurrans se plaçant devant la porte, et vous ne sortirez pas d'ici, ni toi ni ton neveu, que vous ne m'ayez rendu mes poulets.
—Mon oncle, dit Gaspard, voulez-vous que je passe la jambe à ce vieil imbécile?
—Inutile, Gaspard, inutile, mon ami, dit Benjamin; tu es un homme d'église, toi, et il ne te convient pas d'intervenir dans une querelle. Ah çà! ajouta-t-il, une fois, deux fois, M. Susurrans, voulez-vous nous laisser sortir?
—Quand vous m'aurez rendu mes poulets, répondit M. Susurrans, faisant demi-tour à gauche et présentant le bout de sa canne à mon oncle, comme si c'eût été une baïonnette.
Benjamin abaissa la canne de sa main, et prenant le petit homme par le milieu du corps, il l'accrocha par la ceinture de sa culotte à un morceau de fer qui était au-dessus de la porte et auquel on suspendait la batterie de cuisine. Susurrans, assimilé à un poêlon, se démenait comme un scarabée attaché par une épingle à une tapisserie. Il hurlait et gesticulait, criant tantôt au feu, tantôt à l'assassin. Mon oncle avisa un almanach de Liège qui était sur la cheminée:
—Tenez, dit-il, M. Susurrans, l'étude, a écrit Cicéron, est une consolation dans toutes les situations de la vie; amusez-vous à étudier jusqu'à ce qu'on soit venu vous dépendre; car, pour moi, je n'ai pas le temps de faire conversation avec vous, et j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.
À vingt pas de là, mon oncle rencontra le fermier qui accourait et qui lui demanda pourquoi son maître criait au feu et à l'assassin.
—C'est probablement que la maison brûle et qu'on assassine votre maître, répondit tranquillement mon oncle; et, sifflant Gaspard qui était resté en arrière, il continua son chemin.
Le temps s'était radouci; le ciel, auparavant resplendissant, était devenu d'un blanc mat et sale, comme un plafond de gypse qui n'est pas encore sec; il tombait une petite pluie fine, dense, acérée, qui ruisselait en gouttelettes le long des rameaux dépouillés, et faisait pleurer les arbres et les buissons. Le chapeau de mon oncle s'imbiba comme une éponge de cette pluie, et bientôt ses deux cornes devinrent deux gouttières qui lui versaient une eau noire sur les épaules. Benjamin, inquiet pour son habit, le retourna, et se ressouvenant de la recommandation de sa sœur, il ordonna à Gaspard d'en faire autant. Celui-ci, sans penser à saint Martin, se conforma à l'injonction de mon oncle. À quelque distance de là, Benjamin et Gaspard rencontrèrent une troupe de paysans qui revenaient de vêpres. À la vue du saint qui se trouvait sur l'habit de Gaspard, la tête en bas et son cheval les quatre fers en l'air, comme s'il fût tombé du ciel, les rustres poussèrent d'abord de grands éclats de rire, et bientôt ils en vinrent aux huées. Vous connaissez assez mon oncle pour croire qu'il ne se laissa pas impunément bafouer par cette canaille. Il tira son épée; Gaspard, de son côté, s'arma de pierres, et emporté par son ardeur, il s'élança à l'avant-garde. Mon oncle s'aperçut alors que saint Martin avait tous les torts dans cette affaire, et il fut pris d'une telle envie de rire que, pour ne point tomber, il fut obligé de s'appuyer sur son épée.
—Gaspard, s'écria-t-il d'une voix étouffée, patron de Clamecy, ton saint qui est à l'envers; le casque de ton saint qui va tomber!
Gaspard, comprenant qu'il était l'objet de toute cette risée, ne put supporter cette humiliation: il ôta son habit, le jeta à terre et le foula aux pieds. Quand mon oncle eut achevé de rire, il voulut le forcer de le ramasser et à le remettre; mais Gaspard se sauva à travers les champs et ne reparut plus. Benjamin releva piteusement l'habit et le mit au bout de son épée. Sur ces entrefaites arriva M. Susurrans; il était un peu dégrisé, et il se ressouvenait très-distinctement qu'il avait mangé ses poulets; mais il avait perdu son tricorne. Benjamin, que les vivacités du petit homme réjouissaient beaucoup, et qui voulait, comme nous dirions, nous autres professeurs gens de bas lieu et de mauvais ton, le faire monter à l'échelle, lui soutint qu'il l'avait mangé; mais la force musculaire de Benjamin en imposait tellement à M. Susurrans qu'il refusa tout net de se fâcher; il poussa même l'esprit de contrariété jusqu'à faire des excuses à mon oncle.
Benjamin et M. Susurrans s'en revinrent ensemble à Clamecy. Vers le milieu du faubourg, ils rencontrèrent l'avocat Page.
—Où vas-tu ainsi? dit celui-ci à mon oncle.
—Eh! parbleu, tu t'en doutes bien, je vais dîner chez ma chère sœur.
—Ce n'est pas du tout cela, fit Page, tu t'en vas dîner avec moi, à l'hôtel du Dauphin.
—Et si j'acceptais, à quelle circonstance devrais-je donc cet avantage?
—Je vais t'expliquer cela en deux mots: c'est un riche marchand de bois de Paris auquel j'ai gagné une affaire importante, et qui m'a invité à dîner avec son procureur, qu'il ne connaît pas. Nous sommes dans le carnaval; j'ai décidé que ce serait toi qui serais son procureur; j'allais au-devant de toi pour t'en prévenir. C'est une aventure digne de nous, Benjamin, et je n'ai pas sans doute trop présumé de ton génie en espérant que tu y prendrais un rôle.
—C'est, en effet, dit Benjamin, une partie de masques fort bien conçue. Mais je ne sais, ajouta-t-il en riant, si l'honneur et la délicatesse me permettent de faire le personnage de procureur.
—À table, dit Page, le plus honnête homme est celui qui vide le plus consciencieusement son verre.
—Oui, mais si ton marchand de bois me parle de son affaire?
—Je répondrai pour toi.
—Et si demain il lui prend fantaisie de rendre visite à son procureur?
—C'est chez toi que je le conduirai.
—Tout cela c'est très-bien; mais je n'ai pas, j'ose du moins m'en flatter, l'effigie d'un procureur.
—Tu la prendras: tu as bien déjà su te faire passer pour leJuif-Errant.
—Et mon habit rouge?
—Notre homme est un badaud de Paris: nous lui ferons croire que telles sont en province les insignes des procureurs.
—Et mon épée?
—S'il la remarque, tu lui diras que c'est avec cela que tu tailles tes plumes.
—Mais, quel est donc son procureur à ton marchand de bois?
—C'est Dulciter. Auras-tu l'inhumanité de me laisser dîner avecDulciter?
—Je sais bien que Dulciter n'est pas amusant; mais s'il sait que j'ai dîné pour lui, il m'attaquera en restitution.
—Je plaiderai pour toi. Allons, viens, je suis sûr que le dîner est servi. Mais, à propos, notre amphitryon m'a recommandé d'amener avec moi le premier clerc de Dulciter: où diable vais-je pêcher un clerc de Dulciter?
Benjamin se mit à éclater d'un rire fou.
—Oh! s'écria-t-il en frappant entre ses mains, j'ai ton affaire! tiens, ajouta-t-il en mettant sa main sur l'épaule de M. Susurrans, voilà ton clerc.
—Fi donc! dit Page, un épicier!…
—Qu'est-ce que cela fait?
—Il sent le gruyère.
—Tu n'es pas gourmet, Page: il sent la chandelle.
—Mais il a soixante ans.
—Nous le présenterons comme le doyen de la basoche.
—Vous êtes des drôles et des polissons, dit M. Susurrans en revenant à son caractère impétueux; je ne suis pas un bandit, moi, un coureur de cabarets.
—Non, interrompit mon oncle, il s'enivre seul dans sa cave.
—C'est possible, monsieur Rathery; mais je ne m'enivre pas toujours aux dépens des autres, et je ne veux pas prendre part à vos flibusteries.
—Il faut pourtant, dit mon oncle, que vous y preniez part ce soir, sinon je dis partout où je vous ai accroché.
—Et où l'as-tu accroché? fit Page.
—Imagine-toi, dit Benjamin…
—M. Rathery!… s'écria Susurrans, mettant un doigt sur sa bouche.
—Eh bien! consentez-vous à venir avec nous?
—Mais, considérez que ma femme m'attend; on me croira mort, assassiné; on me cherchera sur la route du val des Rosiers.
—Tant mieux, on trouvera peut-être votre tricorne.
—Monsieur Rathery, mon bon monsieur Rathery! fit Susurrans en joignant les mains.
—Allons donc, dit mon oncle, ne faites donc pas l'enfant; vous me devez une réparation, et moi je vous dois un dîner; d'un seul coup nous nous acquitterons ensemble.
—Souffrez au moins que j'aille prévenir ma femme.
—Non pas, dit Benjamin se plaçant entre lui et Page; je connais madame Susurrans pour l'avoir vue à son comptoir; elle vous enfermerait chez vous à double tour, et je ne veux pas que vous nous échappiez: je ne vous donnerais pas pour dix pistoles.
—Et mon toulon, dit Susurrans, qu'en vais-je faire à présent que je suis clerc de procureur?
—C'est vrai, dit Benjamin, vous ne pouvez vous présenter à notre client avec un toulon.
Ils étaient alors au milieu du pont de Beuvron: mon oncle prit le toulon des mains de Susurrans, et le jeta à la rivière.
—Coquin de Rathery, scélérat de Rathery! s'écria Susurrans, tu me paieras mon toulon; il m'a coûté six livres, à moi; mais toi, tu sauras ce qu'il te coûtera.
—Monsieur Susurrans, dit Benjamin, prenant une pose majestueuse, imitons le sage qui disait:Omnia mecum porto, c'est-à-dire: Tout ce qui me gêne je le jette à la rivière. Tenez, voilà au bout de cette épée un habit magnifique, l'habit des dimanches de mon neveu; un habit qui pourrait figurer dans un musée, et qui a coûté de façon seulement trente fois autant que votre misérable toulon; eh bien! moi, je le sacrifie sans le moindre regret: jetez-le par-dessus le pont, et nous serons quittes.
Comme M. Susurrans n'en voulait rien faire, Benjamin lança l'habit par-dessus le pont, et, prenant le bras de Page et celui de Susurrans:
—Maintenant, dit-il, marchons; on peut lever le rideau, nous sommes prêts à entrer en scène.
Mais l'homme propose et Dieu dispose: en montant l'escalier de Vieille-Rome, ils se trouvèrent face à face avec madame Susurrans. Celle-ci ne voyant pas revenir son mari, allait au-devant de lui avec une lanterne. Lorsqu'elle le vit entre mon oncle et l'avocat Page, qui avaient tous deux une réputation suspecte, son inquiétude fit place à la colère.
—Enfin, monsieur, vous voilà! s'écria-t-elle, c'est vraiment heureux; j'ai cru que vous n'arriveriez pas ce soir; vous menez là une jolie vie, et vous donnez un bel exemple à votre fils!
Puis, parcourant son mari d'un coup d'œil rapide, elle s'aperçut combien il était incomplet.
—Et vos poulets, monsieur! et ton chapeau, misérable! et ton toulon, ivrogne! qu'en as-tu fait?
—Madame, répondit gravement Benjamin, les poulets nous les avons mangés; pour le tricorne, il a eu le malheur de le perdre en route.
—Comment! le monstre a perdu son tricorne! un tricorne tout frais retapé!
—Oui, madame, il l'a perdu, et vous êtes bien heureuse, dans la position où il était, qu'il n'ait pas aussi perdu sa perruque; quant au toulon, on le lui a saisi à l'octroi, et la régie a déclaré procès-verbal.
Comme Page ne pouvait s'empêcher de rire:
—Je vois ce que c'est, dit madame Susurrans; c'est vous qui avez débauché mon mari, et par-dessus le marché vous nous plaisantez. Vous feriez bien mieux de vous occuper de vos malades et de payer vos dettes, M. Rathery.
—Est-ce que je vous dois quelque chose, madame? répondit fièrement mon oncle.
—Oui, ma bonne amie, poursuivit Susurrans se sentant fort de la protection de sa femme, c'est lui qui m'a débauché: il m'a mangé mes poulets avec son neveu; ils m'ont pris mon tricorne, et ils m'ont jeté mon toulon dans la rivière. Il voulait encore, l'infâme qu'il est, me forcer à aller dîner avec lui au Dauphin, et à faire, à mon âge, le personnage d'un clerc de procureur.
Allez, indigne homme, je m'en vais de ce pas chez M. Dulciter le prévenir que vous voulez dîner à sa place et à celle de son clerc.
—Vous voyez, madame, fit mon oncle, que votre mari est ivre, et qu'il ne sait ce qu'il dit; si vous m'en croyez, vous le ferez coucher aussitôt que vous serez de retour à la maison, et vous lui ferez prendre, de deux heures en deux heures, une décoction de camomille et de fleur de tilleul; en le soutenant, j'ai eu l'occasion de lui toucher le pouls, et je vous assure qu'il n'est pas bien du tout.
—Oh! scélérat, oh! coquin, oh! révolutionnaire, tu oses dire à ma femme que je suis malade d'avoir trop bu, tandis que c'est toi qui es ivre! Attends, je m'en vais de suite chez Dulciter, et tu auras tout à l'heure de ses nouvelles.
—Vous devez vous apercevoir, madame, dit Page avec le plus grand sang-froid du monde, que cet homme bat la campagne: vous manqueriez à tous vos devoirs d'épouse, si vous ne faisiez prendre à votre mari de la camomille et de la fleur de tilleul, ainsi que vient de le prescrire M. Rathery, qui est assurément le médecin le plus habile du bailliage, et qui répond aux insultes de ce fou en lui sauvant la vie.
Susurrans allait recommencer ses imprécations.
—Allons, lui dit sa femme, je vois que ces messieurs ont raison; vous êtes ivre à ne pouvoir plus parler; suivez-moi de suite, ou je ferme la porte en rentrant, et vous irez coucher où vous voudrez.
—C'est cela, dirent ensemble Page et mon oncle; et ils riaient encore lorsqu'ils arrivèrent à la porte du Dauphin. La première personne qu'ils rencontrèrent dans la cour fut M. Minxit, qui allait monter à cheval pour retourner à Corvol.
—Parbleu, dit mon oncle prenant la bride du cheval, vous ne partirez pas ce soir, monsieur Minxit; vous allez souper avec nous; nous avons perdu un convive, mais vous en valez bien trente comme lui.
—Puisque cela te fait plaisir, Benjamin… Garçon, ramenez mon cheval à l'écurie, et dites qu'on me prépare un lit.
Mon temps est précieux, chers lecteurs, et je suppose que le vôtre ne l'est pas moins; je ne m'amuserai donc pas à vous décrire ce mémorable souper; vous connaissez assez les convives pour vous faire une idée de la manière dont ils soupèrent. Mon oncle sortit à minuit de l'hôtel du Dauphin, avançant de trois pas et reculant de deux, comme certains pèlerins d'autrefois, qui faisaient vœu de se rendre avec cette allure à Jérusalem. En rentrant, il aperçut de la lumière dans la chambre de Machecourt, et, supposant que celui-ci griffonnait quelque exploit, il entra avec l'intention de lui souhaiter le bonsoir. Ma grand'mère était alors en mal d'enfant; la sage-femme, tout effrayée de l'apparition de mon oncle qu'on n'attendait pas à cette heure, vint le prévenir officiellement de l'événement qui allait avoir lieu. Benjamin se rappela, à travers les brouillards qui obscurcissaient son cerveau, que sa sœur, la première année de son mariage, avait eu une couche laborieuse qui avait mis sa vie en danger; aussitôt le voilà qui se fond en deux gouttières de larmes.
—Hélas! s'écriait-il d'une voix à réveiller toute la rue des Moulins, ma chère sœur va mourir; hélas! elle va…
—Madame Lalande! s'écria ma grand'mère du fond de son lit, mettez-moi ce chien d'ivrogne à la porte.
—Retirez-vous, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il n'y a pas le moindre danger: l'enfant se présente par les épaules, et dans une heure votre sœur sera délivrée.
Mais Benjamin criait toujours: Hélas! elle va mourir, ma chère sœur.
Machecourt, voyant que la harangue de la sage-femme ne produisait pas son effet, crut devoir intervenir à son tour.
—Oui, Benjamin, mon ami, mon bon frère, l'enfant se présente par les épaules, fais-moi le plaisir d'aller te coucher, je t'en supplie.
Ainsi parla mon grand-père.
—Et toi, Machecourt, mon ami, mon bon frère, lui répondit mon oncle, je t'en supplie, fais-moi le plaisir d'aller…
Ma grand'mère, comprenant qu'elle ne pouvait compter sur un acte de rigueur de Machecourt à Benjamin, se décida à mettre elle-même celui-ci à la porte.
Mon oncle se laissa pousser dehors avec la docilité d'un mouton. Son parti fut bientôt pris: il se décida, à aller coucher avec Page, qui ronflait, comme un soufflet de forge, sur une des tables du Dauphin. Mais, en passant sur la place de l'église, l'idée lui vint de prier Dieu pour l'heureuse délivrance de sa chère sœur; or, le temps s'était remis à la gelée comme de plus belle, et il faisait un froid de cinq à six degrés. Nonobstant cela, Benjamin s'agenouilla sur les marches du portail, joignît les mains comme il l'avait vu pratiquer quelquefois à sa chère sœur, et il se mit à marmotter quelques bribes de prières. Comme il entamait son secondAve, le sommeil le prit, et il se mit à ronfler à l'instar de son ami Page, Le lendemain matin, à cinq heures, lorsque le sacristain vint sonner l'Angelus, il aperçut quelque chose d'agenouillé qui avait comme une forme humaine. Il s'imagina d'abord, dans sa simplicité, que c'était un saint qui était sorti de sa niche pour faire quelque exercice de pénitence, et il s'apprêtait à le faire rentrer dans l'église; mais, s'étant approché davantage, à la lueur de sa lanterne il reconnut mon oncle, qui avait un pouce de verglas sur le dos, et à l'extrémité du nez un filet de glace d'une demi-aune.
—Holà, oh! monsieur Rathery! s'écria-t-il dans l'oreille de Benjamin.
Comme celui-ci ne répondait pas, il alla tranquillement sonner sonAngelus, et, quand il l'eut achevé et parachevé, il revint à M. Rathery. Au cas qu'il ne fût pas mort, il le chargea comme un sac sur ses épaules, et l'alla porter à sa sœur. Ma grand'mère était délivrée depuis deux heures; les voisines qui passaient la nuit auprès d'elle reportèrent leurs soins sur Benjamin. Elles le placèrent sur un matelas devant le foyer, l'enveloppèrent de serviettes chaudes, de couvertures chaudes, et lui mirent aux pieds une brique chaude: dans l'excès de leur zèle, elles l'auraient volontiers mis au four. Mon oncle se dégela peu à peu; sa queue, qui était aussi raide que son épée, commença à pleurer sur le traversin, ses articulations se détendirent, l'exercice de la parole lui revint, et le premier usage qu'il en lit fut de demander du vin chaud. On lui en fit vivement une chaudronnée; quand il en eut bu la moitié, il fut pris d'une telle sueur qu'on crut qu'il s'allait liquéfier. Il avala le reste, se rendormit, et à huit heures du matin il se portait le mieux du monde. Si M. le curé eût dressé procès-verbal de ces faits, mon oncle eût été infailliblement canonisé. On l'eût probablement donné pour patron aux cabaretiers; et, sans le flatter, il eût fait, avec sa queue et son habit rouge, une magnifique enseigne d'auberge.
Une semaine et plus s'était écoulée depuis l'heureux accouchement de ma grand'mère, et déjà elle songeait à ses relevailles. Cette espèce de quarantaine que lui imposaient les canons de l'Église avait de graves inconvénients pour elle en particulier et pour toute la famine en général: d'abord lorsque quelque événement un peu saillant, quelque bon scandale, par exemple, ridait la surface tranquille du quartier, elle ne pouvait aller en disserter chez son prochain de la rue des Moulins, ce qui était pour elle une cruelle privation; ensuite elle était obligée d'envoyer Gaspard, enveloppé d'un tablier de cuisine, au marché, à la boucherie. Or, ou Gaspard perdait l'argent du pot-au-feu au bouchon, ou il rapportait du collet pour de la cuisse, ou bien encore, quand on l'envoyait quérir un chou pour mettre dans la marmite, la soupe était trempée que Gaspard n'était pas encore de retour. Benjamin riait, Machecourt enrageait et ma grand'mère fouettait Gaspard.
—Pourquoi aussi, lui dit un jour mon grand-père, irrité d'être obligé, par suite de l'absence de Gaspard, de manger une tête de veau sans ciboules, ne fais-tu pas ta besogne toi-même?
—Pourquoi! pourquoi! répartit ma grand'mère, parce que je ne puis aller à la messe sans payer Mme Lalande.
—Que diable aussi, chère sœur, dit Benjamin, n'attendiez-vous pas pour accoucher que vous eussiez de l'argent?
—Demande donc plutôt à ton imbécile de beau-frère pourquoi depuis un mois il ne m'a pas apporté un pauvre écu de six livres.
—Ainsi donc, dit Benjamin, si vous étiez six mois sans recevoir d'argent, six mois vous resteriez enfermée dans votre maison comme dans un lazaret?
—Oui, répliqua ma grand'mère, parce que si je sortais avant d'être allée à la messe, le curé parlerait de moi en chaire, et qu'on me montrerait au doigt dans les rues.
—En ce cas, sommez donc M. le curé de vous envoyer sa femme de charge pour tenir votre ménage; car Dieu est trop juste pour exiger que Machecourt mange de la tête de veau sans ciboules, parce que vous lui avez fait un septième enfant.
Heureusement l'écu de six livres si impatiemment attendu arriva accompagné de quelques autres, et ma grand'mère put aller à la messe.
En rentrant à la maison avec Mme Lalande, elle trouva mon oncle étendu dans le fauteuil de cuir de Machecourt, les talons appuyés sur les chenets et ayant devant lui une écuelle pleine de vin chaud; car il faut vous dire que, depuis sa convalescence, Benjamin, reconnaissant envers le vin chaud qui lui avait sauvé la vie, en prenait tous les matins une ration qui aurait suffi à deux officiers de marine. Il disait, pour justifier cet extra monstre, que sa température était encore au-dessous de zéro.
—Benjamin, lui dit ma grand'mère, j'ai un service à te demander.
—Un service! répondit Benjamin; et que puis-je faire, chère sœur, pour vous être agréable?
—Tu devrais l'avoir deviné, Benjamin: il faut que tu sois parrain de mon dernier.
Benjamin, qui n'avait rien deviné du tout et qu'au contraire cette proposition prenait à l'improviste, secoua la tête et fit un grosmais…
—Comment, dit ma grand'mère, lui jetant un regard plein d'étincelles, est-ce que tu me refuserais cela, par hasard?
—Non pas, chère sœur, bien au contraire, mais…
—Mais quoi? tu commences à m'impatienter avec tesmais…
—C'est que, voyez-vous, je n'ai jamais été parrain, moi, et je ne saurais comment m'y prendre pour remplir mes fonctions.
—Belle difficulté! On te mettra au courant: je prierai le cousinGuillaumot de te donner quelques leçons.
—Je ne doute ni des talents ni du zèle du cousin Guillaumot; mais, s'il faut que je prenne des leçons de parinologie, je crains que cette étude n'aille pas à mon genre d'intelligence; vous feriez mieux peut-être de prendre un parrain tout instruit; Gaspard, par exemple, qui est enfant de chœur, vous conviendrait parfaitement.
—Allons donc, monsieur Rathery, dit Mme Lalande, il faut que vous acceptiez l'invitation de votre sœur: c'est un devoir de famille dont vous ne pouvez vous exempter.