XIV

—Je vois ce que c'est, madame Lalande, dit Benjamin: quoique je ne sois pas riche, j'ai la réputation de bien faire les choses, et vous aimeriez autant avoir affaire à moi qu'à Gaspard, n'est-ce pas?

—Fi donc! Benjamin, fi donc! monsieur Rathery, s'exclamèrent ma grand'mère et madame Lalande.

—Tenez, ma chère sœur, poursuivit Benjamin, à vous parler franchement, je ne me soucie pas d'être parrain. Je veux bien me conduire avec mon neveu comme si je l'avais tenu sur les fonts de baptême; j'écouterai avec satisfaction le compliment qu'il m'adressera tous les ans le jour de ma fête, et fût-il de Millot-Rataut, je m'engage à le trouver charmant. Je lui permettrai de m'embrasser le premier jour de chaque année, et je lui donnerai pour ses étrennes un polichinelle à ressort ou une paire de culottes, selon que vous l'aimerez mieux. Je serai même flatté que vous le nommiez Benjamin; mais aller me planter comme un grand imbécile devant les fonts baptismaux, avec un cierge à la main, ma foi, non, chère sœur, n'exigez pas cela de moi: ma dignité d'homme s'y oppose; j'aurais peur que Djhiarcos me rît au nez. Et d'ailleurs, comment puis-je affirmer, moi, que ce petit braillard renonce à Satan et à ses œuvres? Qu'est-ce qui me prouve qu'il renonce aux œuvres de Satan? Si la responsabilité du parrain n'est qu'une frime, comme le pensent quelques-uns, à quoi bon un parrain? à quoi bon une marraine? à quoi bon deux cautions au lieu d'une, et pourquoi faire endosser ma signature par un autre? Si au contraire cette responsabilité est sérieuse, pourquoi en encourrais-je les conséquences? Notre âme étant ce que nous avons de plus précieux, n'est-ce pas être fou que de la mettre en gage pour celle d'un autre? Et d'ailleurs, qu'est-ce qui vous presse donc tant de faire baptiser votre poupon? Est-ce une terrine de foies gras ou un jambon de Mayence qui se gâterait s'il n'était salé de suite? Attendez qu'il ait vingt-cinq ans: au moins, il pourra répondre lui-même, et alors, s'il lui faut une caution, je saurai ce que j'aurai à faire. Jusqu'à dix-huit ans, votre fils ne pourra prendre un enrôlement dans l'armée; jusqu'à vingt-cinq ans, il ne pourra se marier sans votre consentement et celui de Machecourt, et vous voulez qu'à neuf jours il ait assez de discernement pour se choisir une religion. Allons donc! vous voyez bien vous-même que cela n'est pas raisonnable.

—Oh! ma chère dame, s'écria la sage-femme, épouvantée de la logique hétérodoxe de mon oncle, votre frère est un damné; gardez-vous bien de le donner pour parrain à votre enfant: cela lui porterait malheur!

—Madame Lalande, dît Benjamin d'un ton sévère, un cours d'accouchement n'est pas un cours de logique. Il y aurait lâcheté de ma part à discuter avec vous. Je me contenterai seulement de vous demander si saint Jean baptisait dans le Jourdain moyennant un sesterce et un cornet de dattes sèches des néophytes apportés de Jérusalem sur les bras de leur nourrice?

—Ma foi! dit madame Lalande, embarrassée de l'objection, j'aime mieux le croire que d'y aller voir.

—Comment, madame, vous aimez mieux le croire que d'y aller voir? Est-ce là le langage d'une sage-femme instruite de sa religion? Eh bien! puisque vous le prenez sur ce ton, je me ferai l'honneur de vous poser ce dilemme…

—Laisse-nous donc tranquilles avec tes dilemmes, interrompit ma grand'mère; est-ce que madame Lalande sait ce que c'est qu'un dilemme?

—Comment, madame, fit la sage-femme, piquée de l'observation de ma grand'mère, je ne sais pas ce que c'est qu'un dilemme! l'épouse d'un chirurgien, ne pas savoir ce que c'est qu'un dilemme. Continuez, monsieur Rathery, je vous écoute.

—C'est fort inutile, répliqua sèchement ma grand'mère, j'ai décidé que Benjamin serait parrain, et il le sera: il n'y a pas de dilemme au monde qui puisse l'en exempter.

—J'en appelle à Machecourt! s'écria Benjamin.

—Machecourt t'a condamné d'avance: il est allé ce matin à Corvol inviter mademoiselle Minxit à être la commère.

—Ainsi donc, s'écria mon oncle, on dispose de moi sans mon consentement: on n'a pas même l'honnêteté de me prévenir. Me prend-on pour un homme empaillé, pour une gargamelle de pain d'épices? La belle figure que vont faire mes cinq pieds dix pouces à côté des cinq pieds trois pouces de Mlle Minxit, qui aura l'air, avec sa taille plate et calibrée, d'un mât de cocagne couronné de rubans! Savez-vous que l'idée d'aller à l'église côte à côte avec elle me tourmente depuis six mois, et que j'ai failli, en vue de cette corvée, renoncer à l'avantage de devenir son mari?

—Voyez-vous, Mme Lalande, dit ma grand'mère, ce Benjamin comme il est facétieux: il aime Mlle Minxit avec passion, et cependant il faut qu'il se raille d'elle.

—Hum! fit la sage-femme.

Benjamin, qui n'avait pas songé à Mme Lalande, s'aperçut qu'il avait fait unlapsus linguæ; pour échapper aux reproches de sa sœur, il se hâta de déclarer qu'il consentait à tout ce qu'on voudrait exiger de lui, et détala avant que la sage-femme fût partie.

—Le baptême devait avoir lieu le dimanche suivant; ma grand'mère s'était mise en frais pour cette cérémonie: elle avait autorisé Machecourt à inviter à un dîner solennel tous ses amis et ceux de mon oncle. Pour Benjamin, il était en mesure de faire face aux dépenses qu'exige le rôle de parrain magnifique: il venait de recevoir du gouvernement une gratification de cent francs pour le zèle qu'il avait mis à propager l'inoculation dans le pays, et à réhabiliter la pomme de terre, attaquée à la fois par les agronomes et les médecins.

Le samedi suivant, veille de la cérémonie du baptême, mon oncle était cité à comparaître par-devant M. le bailli pour s'entendre condamner par corps à payer au sieur Bonteint la somme de cent cinquante francs dix sols six deniers, pour marchandises à lui vendues: ainsi s'exprimait la cédule, dont le coût était de quatre francs cinq sols.

Un autre que mon oncle eût déploré son sort sur tous les tons de l'élégie; mais l'âme de ce grand homme était inaccessible aux atteintes de la fortune. Ce tourbillon de misère que la société soulève autour d'elle, cette vapeur de larmes dont elle est enveloppée, ne pouvaient monter jusqu'à lui; il avait son corps au milieu des fanges de l'humanité: quand il avait trop bu, il avait mal à la tête; quand il avait marché trop longtemps, il était las; quand le chemin était trop boueux, il se crottait jusqu'à l'échine; enfin, quand il n'avait pas d'argent pour payer son écot, l'aubergiste le couchait sur son grand-livre; mais, comme l'écueil dont le pied est battu par les vagues et dont le front rayonne de soleil; comme l'oiseau qui a son nid dans les buissons du chemin et qui vit au milieu de l'azur des cieux, son âme planait dans une région supérieure, toujours calme et sereine. Il n'avait, lui, que deux besoins, la faim et la soif, et, si le firmament fût tombé en éclats sur la terre, et qu'il y eût laissé une bouteille intacte, mon oncle l'eût tranquillement vidée à la résurrection du genre humain, écrasé sur un quartier fumant de quelque étoile. Pour lui, le passé n'était rien et l'avenir n'était pas encore quelque chose: il comparait le passé à une bouteille vide, et l'avenir à un poulet prêt à être mis à la broche.—Que m'importe, disait-il, quelle liqueur a contenu la bouteille? et pour le poulet, pourquoi me ferais-je rôtir moi-même à le faire passer et repasser devant l'âtre? Peut-être quand il sera cuit à point, que le couvert sera dressé, que je me serai revêtu de ma serviette, surviendra un molosse qui emportera la volaille fumante entre ses dents.

Éternité, néant, passé, sombres abîmes!

s'écrie le poète; pour moi, tout ce que je voudrais retirer de ce sombre abîme, c'est mon dernier habit rouge, s'il surnageait à ma portée; la vie est tout entière dans le présent, et le présent c'est la minute qui passe; or, que me fait à moi un bonheur ou un malheur d'une minute? Voici un mendiant et un millionnaire; Dieu leur dit: Vous n'avez qu'une minute à rester sur la terre; cette minute écoulée, il leur en accorde une seconde, puis une troisième, et il les fait vivre ainsi jusqu'à quatre-vingt-dix ans. Croyez-vous que l'un est bien plus heureux que l'autre? Toutes les misères qui affligent l'homme, c'est lui-même qui en est l'artisan. Les jouissances qu'il s'élabore ne valent pas le quart de la peine qu'il se donne pour les acquérir. Il ressemble à un chasseur qui bat toute la journée la campagne pour un lièvre étique ou une carcasse de perdrix. Nous nous vantons de la supériorité de notre intelligence!… Mais qu'importe que nous mesurions le cours des astres; que nous puissions dire, à une seconde près, à quelle heure la lune se trouvera entre la terre et le soleil; que nous parcourions les solitudes de l'Océan avec des nageoires de bois ou avec des ailes de chanvre, si nous ne savons pas jouir des biens que Dieu a mis dans notre existence. Les animaux, que nous insultons du nom de brutes, en savent bien autrement long que nous sur les choses de la vie. L'une se vautre dans l'herbe et la broute sans s'inquiéter si elle repoussera; l'ours ne va point garder les troupeaux d'un fermier afin d'avoir des mitaines et un bonnet fourré pour son hiver; le lièvre ne se fait pas tambour d'un régiment dans l'espoir de gagner du son pour ses vieux jours; le vautour ne se fait pas facteur de la poste pour avoir autour de son cou chauve un beau collier d'or; tous sont contents de ce que la nature leur a donné, du lit qu'elle leur a préparé dans l'herbe des bois, du toit qu'elle leur a fait avec les étoiles et l'azur du firmament. Aussitôt qu'un rayon luit sur la plaine, l'oiseau se met à gazouiller sur la branche, l'insecte bourdonne autour du buisson, le poisson se joue à la surface de son étang, le lézard flâne sur les pierres chaudes de sa masure; si quelque ondée tombe du nuage, chacun se réfugie dans son asile et s'y endort paisiblement en attendant le soleil du lendemain. Pourquoi l'homme n'en fait-il pas autant? N'en déplaise au grand roi Salomon, la fourmi est le plus sot des animaux: au lieu de jouer dans la prairie pendant la belle saison, de prendre sa part de cette magnifique fête que le ciel, pendant six mois, donne à la terre, elle perd tout son été à mettre l'un sur l'autre des petits brins de feuilles; puis, quand sa cité est achevée, passe un vent qui la balaie de son aile.

Benjamin, donc, fit griser l'huissier de Bonteint, et enveloppa de l'onguent de la mère avec le papier timbré de la cédule.

M. le bailli devant lequel devait comparaître mon oncle est un personnage trop important pour que je néglige de vous faire son portrait. D'ailleurs, mon grand-père, à son lit de mort, me l'a expressément recommandé, et pour rien au monde je ne voudrais manquer à ce pieux devoir.

M. le bailli, donc, était né, comme tant d'autres, de parents pauvres. Son premier lange avait été taillé dans une vieille capote de gendarme, et il avait commencé ses études de jurisprudence par nettoyer le grand sabre de monsieur son père, et par étriller son cheval rouge. Je ne saurais vous expliquer comment, du dernier rang de la hiérarchie judiciaire, M. le bailli s'était élevé à la plus haute magistrature du pays; tout ce que je puis vous dire, c'est que le lézard parvient aussi bien que l'aigle au sommet des grands rochers. M. le bailli, entre autres manies, avait celle d'être un grand personnage. L'infériorité de son origine faisait son désespoir. Il ne concevait pas comment un homme comme lui n'était pas né gentilhomme. Il attribuait cela à une erreur du Créateur. Il aurait donné sa femme, ses enfants et son greffier pour un chétif morceau de blason. La nature avait été assez bonne mère envers M. le bailli; à la vérité elle lui avait fait sa part d'intelligence ni trop grosse ni trop petite; mais elle y avait ajouté une bonne dose d'astuce et d'audace. M. le bailli n'était ni sot ni spirituel: il se tenait sur la lisière des deux camps, avec cette différence, toutefois, qu'il n'avait jamais posé le pied dans celui des gens d'esprit, mais que sur le terrain facile et ouvert de l'autre, il faisait de fréquentes excursions. Ne pouvant avoir l'esprit des hommes spirituels, M. le bailli s'est contenté de celui des sots. Il faisait des calembours; ces calembours, les procureurs et leurs femmes se faisaient un devoir de les trouver fort jolis: son greffier était chargé de les répandre dans le public, et même de les expliquer aux intelligences émoussées qui d'abord n'en comprenaient pas le sens. Grâce à cet agréable talent de société, M. le bailli s'était acquis, dans un certain monde, comme une réputation d'homme d'esprit, mais cette réputation, mon oncle disait qu'il l'avait payée en fausse monnaie. M. le bailli était-il honnête homme? Je n'oserais vous dire le contraire. Vous savez que le code définit les voleurs, et que la société tient pour honnêtes gens tous ceux qui sont en dehors de la définition; or, M. le bailli n'était point défini par le code. M. le bailli, à force d'intrigues, était parvenu à diriger non-seulement les affaires, mais encore les plaisirs de la ville. Comme magistrat, M. le bailli était un personnage assez peu recommandable. Il comprenait bien la loi; mais quand elle contrariait ses aversions ou ses sympathies, il la laissait dire. On l'accusait d'avoir à sa balance un plateau d'or et un plateau de bois, et, au fait, je ne sais comment cela arrivait, mais ses amis avaient toujours raison et ses ennemis toujours tort. S'il s'agissait d'un délit, ceux-ci avaient encouru le maximum de la peine; encore s'il avait pu le faire plus gros, il l'aurait amplifié de bon cœur. Toutefois, la loi ne peut pas toujours fléchir: quand M. le bailli se trouvait dans la nécessité de se prononcer contre un homme dont il craignait ou espérait quelque chose, il se tirait d'affaire en se récusant, et il faisait vanter par sa coterie son impartialité. M. le bailli visait à l'admiration universelle: il détestait cordialement, mais en secret, ceux qui l'effaçaient par une supériorité quelconque. Si vous aviez l'air de croire à son importance, si vous alliez lui demander sa protection, vous le rendiez le plus heureux du monde; mais si vous lui refusiez un coup de votre chapeau, cette injure s'incrustait profondément dans sa mémoire, elle y faisait plaie, et eussiez-vous vécu cent ans et lui aussi, jamais il ne vous l'eût pardonnée. Malheur donc à l'infortuné qui s'abstenait de saluer M. le bailli. Si quelque affaire l'amenait devant son tribunal, il le poussait par quelque avanie bien combinée à lui manquer de respect. La vengeance devenait alors pour lui un devoir, et il faisait mettre notre homme en prison, tout en déplorant la fatale nécessité que lui imposaient ses fonctions. Souvent même, pour mieux faire croire à sa douleur, il avait l'hypocrisie de se mettre au lit, et dans les grandes occasions, il allait jusqu'à la saignée.

M. le bailli faisait la cour à Dieu comme aux puissances de la terre: il ne se passait jamais de la grand'messe, et il se plaçait toujours au beau milieu du banc d'œuvre. Cela lui rapportait tous les dimanches une part de pain béni avec la protection du curé. S'il eût pu faire constater par un procès-verbal qu'il avait assisté à l'office, sans aucun doute il l'eût fait. Mais ces petits défauts étaient compensés chez M. le bailli par de brillantes qualités: personne ne s'entendait mieux que lui à organiser un bal aux frais de la ville ou un banquet en l'honneur du duc de Nivernais. Dans ces jours solennels, il était magnifique de majesté, d'appétit et de calembours: Lamoignon ou le président Molé eussent été auprès de lui de bien petits hommes.

En récompense des éminents services qu'il rendait à la ville, il espérait, depuis dix ans, la croix de Saint-Louis, et quand, après ses campagnes d'Amérique, Lafayette en fut décoré, il cria tout bas à l'injustice.

Tel était, au moral, M. le bailli; au physique, c'était un gros homme, quoiqu'il n'eût pas encore atteint toute sa majesté; sa personne ressemblait à une ellipse renflée par le bas: vous eussiez pu le comparer à un œuf d'autruche qui eût eu deux jambes. La perfide nature, qui a donné, sous un ciel de feu, au mancenilier un vaste et épais ombrage, avait accordé à M. le bailli l'effigie d'un honnête homme; aussi aimait-il beaucoup à poser, et c'était un beau jour dans sa vie quand il pouvait aller, escorté de pompiers, du tribunal à l'église. M. le bailli se tenait toujours raide comme une statue sur son piédestal: si vous l'eussiez connu, vous eussiez dit qu'il avait un emplâtre de poix de Bourgogne ou un vaste vésicatoire entre les deux épaules; il allait dans la rue comme s'il eût porté un Saint-Sacrement; son pas était invariable comme une demi-aune: une averse de hallebardes ne le lui eût pas fait allonger d'un pouce; avec M. le bailli pour unique instrument, un astronome eût pu mesurer un arc du méridien.

Mon oncle ne haïssait point M. le bailli; il ne daignait pas même le mépriser; mais, en présence de cette abjection morale, il éprouvait comme un soulèvement de son âme; il disait quelquefois que cet homme lui faisait l'effet d'un gros crapaud accroupi dans un fauteuil de velours. Pour M. le bailli, il haïssait Benjamin avec toute l'énergie de son âme bilieuse. Celui-ci ne l'ignorait pas, mais il s'en mettait peu en souci. Pour ma grand'mère, craignant un conflit entre ces deux natures si diverses, elle voulait que Benjamin s'abstînt de paraître à l'audience; mais le grand homme, qui avait confiance dans la force de sa volonté, avait dédaigné ce timide conseil; seulement, le samedi matin, il s'était abstenu de prendre sa ration accoutumée de vin chaud.

L'avocat de Bonteint prouva du reste que son client avait le droit de réclamer contre mon oncle un jugement par corps. Quand il eut achevé et parachevé sa démonstration, le bailli demanda à Benjamin ce qu'il avait à alléguer pour sa défense.

—Je n'ai qu'une simple observation à faire, dit mon oncle, mais elle vaut mieux que tout le plaidoyer de monsieur, car elle est sans réplique: j'ai cinq pieds neuf pouces au-dessus du niveau de la mer et six pouces au-dessus du vulgaire des hommes; je pense…

—Monsieur Rathery, interrompit le bailli, tout grand homme que vous êtes, vous n'avez pas le droit de plaisanter avec la justice.

—Si j'avais envie de plaisanter, dit mon oncle, ce ne serait pas avec un personnage aussi puissant que M. le bailli, dont la justice, d'ailleurs, ne plaisante pas; mais quand je dis que j'ai cinq pieds neuf pouces au-dessus du niveau de la mer, ce n'est pas une plaisanterie que je fais, c'est un moyen sérieux de défense que je présente. M. le bailli peut me faire mesurer s'il doute de la vérité de ma déclaration. Je pense donc…

—M. Rathery, répliqua vivement le bailli, si vous continuez sur ce ton, je serai obligé de vous retirer la parole.

—Ce n'est pas la peine, répondit mon oncle, car voilà que j'ai fini. Je pense donc, ajouta-t-il en précipitant ses syllabes l'une sur l'autre, qu'on ne peut saisir au corps un homme de ma taille pour cinquante misérables écus.

—À votre compte, dit le bailli, la contrainte par corps ne pourrait s'exercer que sur un de vos bras, une de vos jambes, peut-être bien même sur votre queue.

—D'abord, répliqua mon oncle, je ferai observer à M. le bailli que ma queue n'est pas en cause; ensuite, je n'ai pas la prétention que m'attribue M. le bailli: je suis né indivis, et je prétends bien rester indivis toute ma vie; mais, comme le gage vaut au moins le double de la créance, je prie M. le bailli d'ordonner que la sentence par corps ne pourra être exécutée qu'après que Bonteint m'aura fourni trois autres habits rouges.

—M. Rathery, vous n'êtes pas ici au cabaret, je vous prie de vous souvenir à qui vous parlez; vos propos deviennent aussiinconsidérésque votre personne.

—M. le bailli, j'ai bonne mémoire, et je sais très-bien à qui je parle. J'ai été trop soigneusement élevé par ma chère sœur dans la crainte de Dieu et des gendarmes pour que je l'oublie. Quant au cabaret, puisqu'il est ici question de cabaret, il est trop bien apprécié des honnêtes gens, pour qu'il ait besoin que je le réhabilite. Si nous allons au cabaret, nous, c'est que, quand nous avons soif, nous n'avons pas le privilége de nous rafraîchir aux frais de la ville. Le cabaret, c'est la cave de ceux qui n'en ont point, et la cave de ceux qui en ont une, ce n'est autre chose qu'un cabaret sans bouchon. Il sied mal à ceux qui boivent une bouteille de Bourgogne et autre chose à leur dîner, de vilipender le pauvre diable qui se régale par-ci par-là, au cabaret, d'une pinte de Croix-Pataux. Ces orgies officielles, où on s'enivre en portant des toasts au roi et au duc de Nivernais, c'est tout simplement, une euphonie à part, ce que le peuple appelle une ribotte. S'enivrer à sa table, c'est plus décent; mais se griser au cabaret, c'est plus noble et surtout plus profitable au trésor. Pour la considération qui s'attache à ma personne, elle est moins étendue que celle que peut revendiquer M. le bailli pour la sienne, attendu que moi je ne suis considéré que des honnêtes gens; mais…

M. Rathery! s'écria le bailli, ne trouvant point, aux épigrammes dont le harcelait mon oncle, de réponse meilleure et plus facile, vous êtes un insolent!

—Soit, répliqua Benjamin secouant un fétu qui s'était attaché au revers de son habit; mais je dois, en conscience, prévenir M. le bailli que je me suis renfermé ce matin dans les bornes de la plus stricte tempérance; qu'ainsi, s'il cherchait à me faire sortir du respect que je dois à sa robe, il en serait pour ses frais de provocation.

—M. Rathery, fit le bailli, vos allusions sont injurieuses à la justice; je vous condamne à trente sous d'amende.

—Voilà trois francs, dit mon oncle, mettant un petit écu sur la table verte du juge, payez-vous.

—M. Rathery! s'écria le bailli exaspéré, sortez.

—M. le bailli, j'ai l'honneur de vous saluer; mes compliments à madame la baillive, s'il vous plaît.

—Quarante sous d'amende de plus! hurla le juge.

—Comment! dit mon oncle, quarante sous d'amende parce que je présente mes compliments à madame la baillive? Et il sortit.

—Ce diable d'homme, disait le soir M. le bailli à sa femme, jamais je ne me serais imaginé qu'il fût si modéré; mais qu'il se tienne bien, j'ai lâché contre lui une contrainte par corps, et je parlerai à Bonteint pour qu'il la fasse exécuter de suite. Il apprendra ce que c'est que de me braver… Quand je l'inviterai aux fêtes données par la ville, il fera chaud, et si je peux lui écorner sa clientèle…

—Fi donc! M. le bailli, lui répondit sa femme, sont-ce là les sentiments d'un homme de banc d'œuvres? Et que vous a donc fait M. Rathery? c'est un homme si gai, si bien tourné, si aimable!

—Ce qu'il m'a fait, madame la baillive? il a osé me rappeler que votre beau-père était un gendarme, et d'ailleurs, il a plus d'esprit et il est plus honnête homme que moi… croyez-vous que ce soit peu de chose?

Le lendemain, mon oncle ne pensait plus à la contrainte par corps obtenue contre lui; il se dirigeait vers l'église, poudré et solennel, mademoiselle Minxit au côté droit et son épée au côté gauche; il était suivi de Page, qui faisait le coquet dans son habit noisette, d'Arthus, dont l'abdomen était enveloppé, jusqu'au delà de son diamètre, d'un gilet à grands ramages, entre lesquels voltigeaient de petits oiseaux; de Millot-Rataut, qui portait une perruque couleur de brique et dont les tibias gris de lin étaient jaspés de noir, et d'un grand nombre d'autres dont il ne me plaît pas de livrer les noms à la postérité. Parlanta seul manquait à l'appel. Deux violons piaulaient à la tête du cortége; Machecourt et sa femme fermaient la marche. Benjamin, toujours magnifique, semait sur son passage les dragées et les liards de l'inoculation. Gaspard, tout fier de lui servir de poche, se tenait à ses cotés, portant dans un grand sac les dragées de la cérémonie.

Mais, voici bien une autre fête! Parlanta avait reçu de Bonteint et du bailli l'ordre exprès d'exécuter la contrainte par corps pendant la cérémonie. Il avait embusqué ses recors dans le vestibule du tribunal, et lui-même attendait le cortége sous le portail de l'église. Aussitôt qu'il vit le tricorne de mon oncle déboucher par l'escalier de Vieille-Rome, il alla à lui, et le somma, au nom du roi, de le suivre en prison.

—Parlanta, répondit mon oncle, ce que tu fais là est peu conforme aux règles de la politesse française. Ne pourrais-tu pas attendre à demain pour opérer ma confiscation, et venir aujourd'hui dîner avec nous?

—Si tu y tiens beaucoup, dit Parlanta, j'attendrai; mais je te préviens que les ordres du bailli sont précis, et que je cours risque, si je passe outre, d'encourir son ressentiment dans cette vie et dans l'autre.

—Cela étant, fais ton devoir, dit Benjamin; et il alla prier Page de prendre sa place à côté de Mlle Minxit; puis s'inclinant devant celle-ci avec toute la grâce que comportaient ses cinq pieds neuf pouces: Vous voyez, mademoiselle, lui dit-il, que je suis forcé de me séparer de vous; je vous prie de croire qu'il ne faut rien moins qu'une sommation au nom de Sa Majesté pour m'y déterminer. J'aurais voulu que Parlanta me laissât jouir jusqu'au bout du bonheur de cette cérémonie; mais, ces huissiers, ils sont comme la mort: ils saisissent leur proie partout où elle se rencontre; ils l'arrachent violemment du bras de l'objet aimé, comme un enfant qui arrache par ses ailes de gaze un papillon du calice d'une rose.

—C'est aussi désagréable pour moi que pour vous, dit Mlle Minxit, faisant une grosse moue comme le poing: votre ami est un petit homme rond comme une pelotte et qui porte une perruque à marteau; je vais avoir l'air, à côté de lui, d'une grande perche.

—Que voulez-vous que j'y fasse? répliqua séchement Benjamin, offensé de tant d'égoïsme; je ne puis ni vous rogner, ni amincir M. Page, ni lui prêter ma queue.

Benjamin prit congé de la société, et suivit Parlanta en sifflant son air favori:

Malbrough s'en va-t'en guerre.

Il s'arrêta un moment sur le seuil de la prison pour jeter un dernier regard sur ces espaces libres qui allaient se fermer derrière lui; il aperçut sa sœur, immobile au bras de son mari, qui le suivait d'un regard désolé; à cette vue, il tira violemment la porte derrière lui et s'élança dans la cour.

Le soir, mon grand-père et sa femme vinrent le voir; ils le trouvèrent perché au haut d'un escalier, qui jetait à ses compagnons de captivité le reste de ses dragées, et qui riait comme un bienheureux de les voir se bousculer pour les prendre.

—Que diable fais-tu là? dit mon grand-père.

—Tu le vois bien, répondit Benjamin, j'achève la cérémonie du baptême. Ne trouves-tu pas que ces hommes, qui s'agitent à nos pieds pour ramasser de fades sucreries, représentent fidèlement la société? N'est-ce pas ainsi que les pauvres habitants de cette terre se poussent, s'écrasent, se renversent, pour s'arracher les biens que Dieu a jetés au milieu d'eux? N'est-ce pas ainsi que le fort foule le faible aux pieds, ainsi que le faible saigne et crie, ainsi que celui qui a tout pris insulte par sa superbe ironie à celui auquel il n'a rien laissé, ainsi, enfin, que quand celui-ci ose se plaindre, l'autre lui donne de son pied au derrière? Ces pauvres diables sont haletants, couverts de sueur; ils ont les doigts meurtris, la figure déchirée, aucun n'est sorti de la lutte sans une écorchure quelconque. S'ils avaient écouté leur intérêt bien entendu plutôt que leurs farouches instincts de convoitise, au lieu de se disputer ces dragées en ennemis, ne se les seraient-ils pas partagées en frères?

—C'est possible, dit Machecourt; mais tâche de ne pas trop t'ennuyer ce soir et de bien dormir cette nuit, car demain matin tu seras libre.

—Comment cela? fit Benjamin.

—C'est, répondit Machecourt, que pour te tirer d'affaire, nous avons vendu notre petite vigne de Choulot.

—Et le contrat est-il signé? demanda Benjamin avec anxiété.

—Pas encore, dit mon grand-père; mais nous avons rendez-vous pour le signer ce soir.

—Eh bien! toi, Machecourt, et vous, ma chère sœur, faites bien attention à ce que je vais vous dire: Si vous vendez votre vigne pour me tirer des griffes de Bonteint, le premier usage que je ferai de ma liberté, ce sera de quitter votre maison, et de votre vie vous ne me reverrez.

—Cependant, dit Machecourt, il faut bien qu'il en soit ainsi: on est frère ou on ne l'est pas. Je ne peux te laisser en prison quand j'ai entre les mains des moyens de te rendre la liberté. Tu prends les choses en philosophe, toi; mais moi je ne suis pas philosophe. Tant que tu seras ici, je ne pourrai manger un morceau ni boire un verre de vin blanc qui me profite.

—Et moi, dit ma grand'mère, crois-tu que je pourrai m'habituer à ne plus te voir? Est-ce que ce n'est pas à moi que notre mère t'a recommandé à son lit de mort? est-ce que ce n'est pas moi qui t'ai élevé? est-ce que je ne te regarde pas comme l'aîné de mes enfants? Et ces pauvres enfants, c'est pitié de les voir; depuis que tu n'es plus avec nous, on dirait qu'il y a un cercueil dans la maison. Ils voulaient tous nous suivre pour te voir, et la petite Nanette n'a jamais voulu toucher à sa croûte de pâté, disant qu'elle la gardait pour son oncle Benjamin, qui était en prison, et qui n'avait que du pain noir à manger.

—C'en est trop, dit Benjamin poussant mon grand-père par les épaules: va-t'en, Machecourt, et vous aussi, ma chère sœur, allez-vous-en, je vous en prie, car vous me feriez commettre une faiblesse; mais, je vous en préviens, si vous vous avisez de vendre votre vigne pour payer ma rançon, jamais de ma vie je ne vous reverrai.

—Allons, grand niais! poursuivit ma grand'mère, est-ce qu'un frère ne vaut pas mieux qu'une vigne? Ne ferais-tu pas pour nous ce que nous faisons pour toi, si l'occasion se présentait, et quand tu seras riche, ne nous aideras-tu pas à établir nos enfants? Avec ton état et tes talents, tu peux nous rendre au centuple ce que nous te donnons aujourd'hui. Et que dirait-on de nous, mon Dieu! dans le public, si nous te laissions sous les verrous pour une dette de cent cinquante francs? Allons, Benjamin, sois bon frère, ne nous rends pas tous malheureux en t'obstinant à rester ici.

Pendant que ma grand'mère parlait, Benjamin avait sa tête cachée entre ses mains, et cherchait à comprimer les larmes qui s'amassaient sous sa paupière.

—Machecourt, s'écria-t-il tout à coup, je n'en puis plus, fais-moi apporter un petit verre par Boutron, et viens m'embrasser. Tiens, dit-il en le pressant sur sa poitrine à le faire crier, tu es le premier homme que j'embrasse, et depuis la dernière fois que j'ai eu le fouet, voilà les premières larmes que je verse.

Et, en effet, il fondait en larmes, mon pauvre oncle; mais le geôlier ayant apporté deux petits verres, il n'eut pas plutôt vidé le sien qu'il devint calme et azuré comme un ciel d'avril après une averse.

Ma grand'mère chercha de nouveau à l'attendrir; mais il resta froid sous ses paroles comme un glaçon sous les rayons de la lune. La seule chose qui le préoccupât, c'était que le geôlier l'eût vu pleurer. Il fallut donc, bon gré, mal gré, que Machecourt gardât sa vigne.

Le lendemain matin, comme mon oncle se promenait dans la cour de la prison, sifflant un air connu, Arthus entra, suivi de trois hommes qui portaient des hottes couvertes de linges blanc.

—Bonjour, Benjamin! s'écria-t-il, nous venons déjeuner avec toi, puisque tu ne peux plus venir déjeuner avec nous.

En même temps défilaient Page, Rapin, Guillerand, Millot-Rataut et Machecourt. Parlanta se tenait en arrière un peu décontenancé; mon oncle alla à lui, et lui prenant la main:

—Eh bien! Parlanta, lui dit-il, est-ce que tu me gardes rancune de ce que je t'ai fait hier manquer un bon dîner?

—Au contraire, répondit Parlanta, j'avais peur que tu ne m'en voulusses toi-même de ce que je ne t'avais pas laissé achever ton baptême.

—Sais-tu bien, Benjamin, interrompit Page, que nous nous sommes cotisés pour te tirer d'ici; mais, comme nous ne sommes pas en argent comptant, nous faisons comme si l'argent n'était pas inventé: nous donnons à Bonteint nos services respectifs, chacun selon sa profession. Moi je lui plaiderai sa première affaire, Parlanta lui griffonnera deux assignations, Arthus lui fera son testament, Rapin lui donnera deux ou trois consultations qui lui coûteront plus cher qu'il ne pense; Guillerand donnera, tant bien que mal, des leçons de grammaire à ses enfants; Rataud, qui n'est rien, attendu qu'il est poète, s'engage sur l'honneur à acheter chez lui tous les habits dont il aura besoin pendant deux ans, ce qui selon moi et lui, ne l'engage pas à grand'chose.

—Et Bonteint accepte-t-il? fit Benjamin.

—Comment, dit Page, s'il accepte! il reçoit des valeurs pour plus de cinq cents francs!… C'est Rapin qui a arrangé cette affaire hier avec lui; il n'y a plus qu'à rédiger les conditions.

—Eh bien! dit mon oncle, je veux prendre ma part de cette bonne action: je m'engage, moi, à le traiter sans mémoire aucun des deux premières maladies qui lui viendront. Si je le tue de la première, sa femme aura la survivance pour la seconde. Quant à toi, Machecourt, je te permets de souscrire pour un broc de vin blanc.

Pendant ce temps-là, Arthus avait fait dresser la table chez le geôlier. Il lirait lui-même de leur hotte ses plats qui s'étaient un peu transvasés les uns dans les autres, et il les mettait dans leur ordre et place sur la table.

Quand tout fut arrangé à sa fantaisie:

—Allons, s'écria-t-il, à table, et trève de bavardage, je n'aime pas à être dérangé quand je mange, vous aurez tout le temps de jaser au désert.

Le déjeuner ne se ressentait nullement du lieu où il se célébrait.Machecourt seul était un peu triste, car l'arrangement pris avecBonteint par les amis de mon oncle lui semblait une plaisanterie.

—Allons donc, Machecourt, s'écria Benjamin, ton verre est toujours dans ta main plein ou vide! est-ce moi qui suis, ou toi qui est prisonnier, je te prie? À propos, messieurs, savez-vous que Machecourt a failli hier commettre une bonne action: il voulait vendre sa bonne vigne de Choulot pour payer ma rançon à Bonteint.

—C'est magnifique! s'écria Page.

—C'est succulent! dit Arthus.

—C'est un trait comme j'en vois dans la morale en action, poursuivitGuillerand.

—Messieurs, interrompit Rapin, il faut honorer la vertu partout où on a le bonheur de la posséder; je propose donc que toutes les fois que Machecourt sera à table avec nous, il lui soit décerné un fauteuil.

—Adopté! s'écrièrent ensemble tous les convives, et à la santé deMachecourt!

—Ma foi, dit mon oncle, je ne sais pas pourquoi on a si peur de la prison. Ce chapon n'est-il pas aussi tendre et ce bordeaux aussi parfumé de ce côté-ci que de l'autre côté du guichet?

—Oui, dit Guillerand, tant qu'il y a de l'herbe le long du mur où elle est attachée, la chèvre ne sent pas son lien; mais quand la place est nette, elle se tourmente et cherche à le rompre.

—Aller de l'herbe qui croît dans la vallée, répondit mon oncle, à celle qui croît sur la montagne, voilà la liberté de la chèvre; mais la liberté de l'homme, c'est de ne faire que ce qui lui convient. Celui dont on a confisqué le corps et auquel on laisse la faculté de penser à son gré, est cent fois plus libre que celui dont on tient l'âme captive aux chaînes d'une occupation odieuse. Le prisonnier passe sans doute de tristes heures à contempler, à travers ses barreaux, le chemin qui fuit dans la plaine et va se perdre sous les ombrages bleuâtres de quelque lointaine forêt. Il voudrait être la pauvre femme qui mène sa vache le long du chemin en tournant son fuseau, ou le pauvre bûcheron qui s'en va couvert de ramées vers sa chaumine qui fume par-dessus les arbres. Mais cette liberté d'être où l'on voudrait, d'aller droit devant soi tant qu'on n'est pas las ou qu'on n'est pas arrêté par un fossé, à qui appartient-elle? Le paralytique n'est-il pas en prison dans son lit, le marchand dans sa boutique, l'employé, dans son bureau, le bourgeois entre l'enceinte de sa petite ville, le roi entre les limites de son royaume, et Dieu lui-même entre cette circonférence glacée qui borne les mondes? Tu vas haletant et ruisselant de sueur sur un chemin brûlé par le soleil; voici de grands arbres qui étalent à côté de toi leurs hauts étages de verdure, et qui secouent, comme par ironie, leurs feuilles jaunes sur ta tête: tu voudrais bien, n'est-ce pas, te reposer un instant sous leurs ombres et essuyer tes pieds dans la mousse qui tapisse leurs racines; mais entre eux et toi il y a six pieds de murs, ou les barreaux acérés d'une grille. Arthus, Rapia et vous tous, qui n'avez qu'un estomac, qui ne savez que dîner après avoir déjeuné, je ne sais si vous me comprenez; mais Millot-Rataut, qui est tailleur et qui fait des noëls, me comprendra, lui. J'ai souvent désiré suivre, dans ses pérégrinations vagabondes, le nuage qui s'en allait aux vents par le ciel; souvent, quand, accoudé sur ma fenêtre, je suivais en rêvant la lune qui semblait me regarder comme une face humaine, j'aurais voulu m'envoler comme une bulle d'air vers ces mystérieuses solitudes qui passaient au-dessus de ma tête, et j'aurais donné tout au monde pour m'asseoir un instant sur un de ces gigantesques pitons qui déchirent la blanche surface de la planète: n'étais-je pas alors aussi captif sur la terre que le pauvre prisonnier entre les hautes murailles de sa prison?

—Messieurs, dit Page, il faut convenir d'une chose: la prison est trop bonne et trop douce pour le riche. Elle le corrige en enfant gâté, comme cette nymphe qui donnait le fouet à l'Amour avec une rose. Si vous permettez au riche d'apporter dans sa prison sa cuisine, sa cave, sa bibliothèque, son salon, ce n'est plus un condamné qu'on punit, c'est un bourgeois qui change de logis. Vous êtes là devant un bon feu, enchâssé dans la ouate de votre robe de chambre; vous digérez les pieds sur vos chenets, l'estomac tout parfumé de truffes et de champagne; la neige voltige aux barreaux de votre fenêtre; vous, cependant, vous jetez vers le plafond la blanche fumée de votre cigare; vous rêvez, vous pensez, vous faites des châteaux en Espagne ou des vers; à côté de vous est votre gazette, cet ami qu'on quitte, qu'on rappelle et que l'on congédie définitivement quand il devient trop ennuyeux. Qu'y a-t-il donc, dites-le-moi, dans cette situation qui ressemble à une peine? N'avez-vous pas ainsi passé, sans sortir de chez vous, des heures, des jours, des semaines entières? Que fait cependant le juge qui a eu la barbarie de vous condamner à ce supplice? Il est à l'audience depuis onze heures du matin, grelottant dans sa robe noire, qui écoute les patenôtres d'un avocat qui rabâche. Pendant ce temps, le catarrhe aux griffes engourdies le saisit aux poumons, ou l'engelure de sa dent aiguë le mord aux orteils. Vous dites que vous n'êtes pas libres!… au contraire, vous êtes cent fois plus libres que dans votre maison: toute votre journée vous appartient; vous vous levez, vous vous couchez quand il vous plaît, vous faites ce qui vous convient, et vous n'êtes plus obligés de vous faire la barbe.

Voici Benjamin, par exemple, qui est prisonnier: croyez-vous que Bonteint lui ait joué un si mauvais tour en le faisant enfermer ici? Il était obligé de se lever souvent avant que les réverbères ne fussent éteints; il allait, un bas à l'envers, de porte en porte, visiter la langue de celui-ci, expertiser le pouls de celui-là. Quand il avait fini d'un côté, il lui fallait recommencer de l'autre. Il se crottait dans les chemins de traverse jusqu'à sa queue, et son paysan n'avait la plupart du temps à lui offrir que du lait caillé et du pain violet. Quand il était entré chez lui bien harassé, qu'il était bien établi dans son lit, qu'il commençait à goûter les douceurs du premier sommeil, on venait l'éveiller brutalement pour aller au secours de M. le maire qui étouffait d'une indigestion, ou de la femme du bailli qui accouchait de travers. Maintenant, le voici débarrassé de tout ce tracas. Il est ici comme le rat dans son fromage de Hollande. Bonteint lui a fait une petite rente qu'il mange en philosophe. C'est véritablement le pavot de l'Évangile, qui ne saigne ni ne purge et qui cependant est bien nourri, qui ne coud ni ne file et qui est vêtu d'une magnifique robe rouge. En vérité, nous sommes bien dupes de le plaindre et bien ennemis de son bien-être de chercher à le tirer d'ici.

—On est bien ici, soit, répondit mon oncle; mais j'aimerais tout autant être mal ailleurs. Cela ne m'empêchera pas de convenir, ainsi que vous l'a démontré Page, non-seulement que la prison est trop douce pour le riche, mais encore qu'elle l'est trop pour tout le monde. Il est dur sans doute de crier à la loi, quand elle flagelle un malheureux: «Frappe plus fort, tu ne lui fais pas assez de mal;» mais il faut bien se garder aussi de cette philanthropie inintelligente et myope qui ne voit rien au delà de son infortune. De véritables philosophes comme Guillerand, comme Millot-Rataut, comme Parlanta, en un mot, comme nous le sommes tous, ne doivent considérer les hommes qu'en masse, ainsi qu'on considère un champ de blé. C'est toujours du point de l'intérêt public qu'une question sociale doit être examinée.

Vous vous êtes distingué par un beau fait d'armes, et le roi vous décore de la croix de Saint-Louis: croyez-vous que c'est parce qu'il tous veut du bien et dans l'intérêt de votre gloire individuelle que Sa Majesté vous autorise à porter sa gracieuse effigie sur votre poitrine? Hélas! non, mon pauvre brave: c'est dans son intérêt d'abord et ensuite dans celui de l'État; c'est pour que ceux qui ont, comme vous, du sang chaud dans les veines, vous voyant si généreusement récompensés, imitent votre exemple. Maintenant, au lieu d'une bonne action, c'est un crime que vous avez commis; ce ne sont plus trois ou quatre hommes qui diffèrent de vous par le collet de leur habit: c'est un bon bourgeois de votre pays que vous avez tué. Le juge vous a condamné à mort et le roi a refusé de vous faire grâce. Il ne vous reste plus maintenant qu'à rédiger votre confession générale et à commencer votre complainte. Or, quel sentiment a donc dicté au juge votre sentence? A-t-il voulu débarrasser la société de vous, comme quand on tue un chien enragé, ou vous punir comme quand on fouette un enfant maussade? D'abord, s'il n'eût voulu que vous retrancher de la société, un cachot bien profond avec des portes bien épaisses et une meurtrière pour toute fenêtre suffisaient très-bien pour cela. Ensuite, le juge condamne souvent à la mort un homme qui a tenté de se suicider, et à la prison un malheureux auquel il sait que la prison sera hospitalière. Est-ce donc pour les punir qu'il octroie à ces deux vauriens précisément ce qu'ils demandent? qu'il fait à celui-ci, pour lequel l'existence est une torture, l'opération de la vie, et qu'il accorde à celui-là, qui n'a ni pain ni toit, un lieu de refuge? Le juge ne veut qu'une chose, il veut effrayer par votre supplice ceux qui seraient tentés d'imiter votre exemple.

«Peuple, garde-toi de tuer,» voilà tout ce que signifie votre sentence. Si vous pouviez mettre à votre place, sous le couteau, un mannequin qui vous ressemblât, cela serait fort égal au juge; si même, après que le bourreau vous a coupé la tête et l'a montrée au peuple, il pouvait vous ressusciter, je suis bien sûr qu'il le ferait volontiers; car, au demeurant, le juge est bon homme, et il ne voudrait pas que sa cuisinière tuât un poulet sous ses yeux.

On crie bien haut, et vous le proclamez vous-mêmes, qu'il vaut mieux absoudre dix coupables que de condamner un innocent. C'est la plus déplorable des absurdités qu'ait enfantée la philanthropie à la mode; c'est un principe antisocial. Je soutiens, moi, qu'il vaut mieux condamner dix innocents que d'absoudre un seul coupable.

À ces mots, tous les convives crièrent haro sur mon oncle.

—Non, parbleu! s'écria mon oncle, je ne plaisante pas, et ce sujet n'est pas de ceux à la face desquels on puisse rire. J'exprime une conviction ferme, puissante et depuis longtemps arrêtée. Toute la cité s'apitoie sur le sort d'un innocent qui monte à l'échafaud; les gazettes retentissant de lamentations, et vos poètes le prennent pour le martyr de leurs drames. Mais, combien d'innocents périssent dans vos fleuves, sur vos grands chemins, dans le creux de vos mines et jusque dans vos ateliers, broyés sous la dent féroce de vos machines, ces gigantesques animaux qui saisissent un homme par surprise et qui l'engloutissent sous vos yeux sans que vous puissiez lui porter secours? Cependant leur mort vous arrache à peine une exclamation; vous passez, et quelques pas plus loin vous n'y pensez plus; vous ne songez pas même, en dînant, à en parler à votre épouse. Le lendemain, la gazette l'enterre dans un coin de sa feuille; elle jette sur lui quelques lignes de lourde prose, et tout est fini! Pourquoi cette indifférence pour l'un et cette surabondance de pitié pour l'autre? pourquoi sonner le glas de celui-ci avec une clochette et le glas de celui-là avec une grosse cloche? Un juge qui se trompe, est-ce un accident plus terrible qu'une diligence qui verse ou qu'une machine qui se détraque? Mes innocents, à moi, ne font-ils pas un aussi grand trou que les vôtres dans la société? ne laissent-ils pas comme les vôtres une femme veuve et des enfants orphelins?

Sans doute il n'est pas agréable d'aller à l'échafaud pour un autre, et moi qui vous parle, je conviens que si la chose m'arrivait, j'en serais très-contrarié; mais par rapport à la société, qu'est-ce que ce peu de sang que verse le bourreau? la goutte d'eau qui suinte d'un réservoir, le gland meurtri qui tombe d'un chêne. Un innocent condamné par un juge, c'est une conséquence de la distribution de la justice, comme la chute d'un couvreur du haut d'une maison est la conséquence de ce que l'homme s'abrite sous un toit. Sur mille bouteilles que coule un ouvrier, il en casse au moins une; sur mille arrêts que rend un juge, il faut qu'il en ait au moins un de travers: c'est un mal prévu, nécessaire, et contre lequel il n'y aurait d'autre remède que de supprimer toute justice. Soit une vieille femme qui épluche des lentilles: que diriez-vous d'elle si, dans la crainte d'en jeter une bonne à terre, elle conservait toutes les ordures qui s'y trouvent? N'en serait-il pas de même d'un juge qui, dans la crainte de condamner un innocent, absoudrait dix coupables?

Puis, la condamnation d'un innocent est chose rare: elle fait époque dans les annales de la justice. Il est presque impossible qu'il se réunisse contre un homme un concours fortuit de circonstances telles qu'elles fassent peser sur lui des charges dont il ne puisse se justifier. Quand bien même, du reste, il en serait ainsi, je soutiens, moi, qu'il y a, dans la pose d'un accusé, dans son regard, dans son geste, dans le son de sa voix, des éléments de conviction auxquels le juge ne peut se soustraire. Puis, la mort d'un innocent, ce n'est qu'un malheur particulier tandis que l'absolution d'un coupable est une calamité publique. Le crime écoute à la porte de vos salles d'audience; il sait ce qui se passe, il calcule les chances de salut que lui laisse votre indulgence; il vous applaudit quand, par une circonspection exagérée, il vous voit absoudre un coupable, car c'est lui-même que vous absolvez. Il ne faut pas, sans doute, que la justice soit trop sévère; mais quand elle est trop indulgente, elle abdique, elle s'annule elle-même. Dès lors, les hommes prédestinés au crime s'abandonnent sans crainte à leurs instincts, ils ne voient plus dans leurs rêves la face sinistre du bourreau; entre eux et leurs victimes, il n'y a plus d'échafaud qui se dresse; ils vous prennent votre argent pour peu qu'ils en aient besoin, et votre vie pour peu qu'elle les gêne. Vous vous applaudissez, bonhomme, d'avoir sauvé un innocent de la hache!… mais vous en avez fait périr vingt par le poignard: c'est dix neuf meurtres qui restent à votre compte.

Et, maintenant, je reviens à la prison. La prison, pour qu'elle inspire une salutaire terreur, doit être un lieu de gêne et de misère; cependant, il y a en France quinze millions d'hommes qui sont plus misérables dans leurs maisons que le prisonnier sous vos verrous. Trop heureux l'homme des champs s'il connaissait son bonheur! dit le poète. Cela est bon dans une églogue. L'homme des champs, c'est le chardon de la montagne: il ne passe pas un ardent rayon de soleil qui ne le brûle, pas un souffle de bise qui ne le morde, pas une averse qu'il ne l'essuie; il travaille depuis l'angélus du matin jusqu'à celui du soir; il a un vieux père, et il ne peut adoucir pour lui les rigueurs de la vieillesse; il a une belle femme, et il ne peut lui donner que des haillons; il a des enfants, marmaille affamée qui demande incessamment du pain, et souvent il n'y en a pas une miette dans la huche. Le prisonnier, au contraire, lui, est chaudement vêtu, il est suffisamment nourri; avant d'avoir un morceau de pain à mettre sous la dent, il n'est pas oblige de le gagner. Il rit, il chante, il joue, il dort tant qu'il veut sur sa paille, et il est encore l'objet de la pitié publique. Des personnes charitables s'organisent en société pour lui rendre sa prison moins rude, et elles font si bien qu'au lieu d'une peine elles lui en font une récompense. De belles dames font mijauter son pot et lui trempent sa soupe; elles le moralisent avec du pain blanc et de la viande. Assurément, à la liberté besogneuse des champs ou de l'atelier, cet homme préférera la captivité insouciante et pleine de bon temps de la prison.

La prison, ce doit être l'enfer de la cité; je voudrais qu'elle s'élevât au milieu de la place publique, sombre et vêtue de noir comme le juge; qu'à travers ses petites fenêtres grillées elle jetât comme de sinistres regards aux passants; qu'au lieu de chants il ne surgît de son enceinte que des bruits de chaînes ou des aboiements de molosses; que le vieillard craignît de se reposer sous ses murs; que l'enfant n'osât jouer sous son ombre; que le bourgeois attardé se détournât de son chemin pour l'éviter et s'éloignât d'elle comme il s'éloigne du cimetière. Ce n'est qu'à cette condition que vous obtiendrez de la prison le résultat que vous en attendez.

Mon oncle discuterait peut-être encore, si M. Minxit ne fût arrivé pour couper court à ses arguments. Le brave homme ruisselait de sueur, il humait l'air comme un marsouin échoué sur la grève et était rouge comme la trousse de mon oncle.

—Benjamin, s'écria-t-il en s'essuyant le front, je venais te chercher pour déjeuner avec moi.

—Comment cela, monsieur Minxit? s'écrièrent tous les convives à la fois.

—Eh! parbleu, c'est que Benjamin est libre; voilà toute l'énigme. Ceci, ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche et le remettant à Boutron, c'est la quittance de Bonteint.

—Bravo, monsieur Minxit! Et tout le monde se levant le verre à la main, but à la santé de M. Minxit. Machecourt essaya de se lever; mais il retomba sur sa chaise: la joie lui avait fait perdre l'usage de ses sens. Benjamin jeta par hasard sur lui un coup d'œil:

—Ah ça! Machecourt, s'exclama-t-il, est-ce que tu es fou? Bois à la santé de Minxit, ou je te saigne à l'instant même.

Machecourt se leva machinalement, vida son verre d'un seul trait et se mit à pleurer.

—Mon bon monsieur Minxit, poursuivit Benjamin, que j…

—Bon, dit celui-ci, je vois ce que c'est: tu te disposes à me remercier; eh bien! je t'en dispense, mon pauvre garçon; c'est pour mes beaux yeux et non pour les tiens que je te tire d'ici; tu sais bien que je ne peux me passer de toi. Allez, messieurs, dans toutes les actions qui vous paraissent les plus généreuses, il n'y a que de l'égoïsme. Si cette maxime n'est pas consolante, ce n'est pas ma faute; mais elle est vraie.

—Monsieur Boutron, fit Benjamin, la quittance de Bonteint est-elle en règle?

—Je n'y vois de défectueux qu'un gros pâté que l'honnête marchand de drap y a ajouté sans doute pour paraphe.

—En ce cas, messieurs, dit Benjamin, permettez que j'aille annoncer moi-même cette bonne nouvelle à ma chère sœur.

—Je te suis, dit Machecourt, je veux être témoin de sa joie; jamais je n'ai été si heureux depuis le jour que Gaspard est venu au monde.

—Vous permettrez…, dit M. Minxit se mettant à table. Monsieur Boutron, un couvert. Du reste, messieurs, à charge de revanche: ce soir, je vous invite à souper à Corvol.

Cette proposition fut accueillie avec acclamation par tous les convives. Après avoir déjeuné, ils se retirèrent au café en attendant l'heure de partir.

Le garçon vint prévenir mon oncle qu'il y avait à la porte une vieille femme qui demandait à lui parler.

—Fais-la entrer, dit Benjamin, et sers-lui quelque chose dont elle se rafraîchisse.

—Oui, répondit le garçon, mais c'est que la vieille n'est pas ragoûtante du tout: elle est éraillée, et elle pleure des larmes grosses comme mon petit doigt.

—Elle pleure, s'écria mon oncle, et pourquoi, drôle, ne m'as-tu pas dit cela tout de suite? Et il se hâta de sortir.

La vieille femme qui réclamait mon oncle versait en effet de grosses larmes qu'elle essuyait avec un vieux morceau d'indienne rouge.

—Qu'avez-vous, ma bonne? lui dit Benjamin d'un ton de politesse qu'il ne prenait pas avec tout le monde, et que puis-je pour votre service?

—Il faut, dit la vieille, que vous veniez à Sembert, voir mon fils qui est malade.

—Sembert!… ce village qui est au sommet des Monts-le-Duc? mais c'est à moitié chemin du ciel!… C'est égal, je passerai demain chez vous dans la soirée.

—Si vous ne venez aujourd'hui, dit la vieille, demain c'est le prêtre avec sa croix noire qui viendra, et peut-être est-il déjà trop tard, car mon fils est atteint du charbon.

—Voilà qui est fâcheux pour votre fils et pour moi; mais, pour arranger tout le monde, ne pourriez-vous vous adresser à mon confrère Arnout?

—Je me suis adressée à lui; mais, comme il connaît notre misère et qu'il sait qu'il ne sera pas payé de ses visites, il n'a pas voulu se déranger.

—Comment, dit mon oncle, vous n'avez pas de quoi payer votre médecin? En ce cas, c'est autre chose, cela ma regarde. Je ne vous demande que le temps d'aller vider un petit verre que j'ai laissé sur la table, et je vous suis. À propos, nous aurons besoin de quinquina: tenez, voilà un petit écu, allez chez Periez en acheter quelques onces, vous lui direz que je n'ai pas eu le temps de faire l'ordonnance.

Un quart d'heure après, mon oncle se hissait, côte à côte avec la vieille femme, le long de ces pentes incultes et sauvages qui prennent leurs racines dans le faubourg de Bethléem et se terminent par le vaste plateau au faîte duquel le hameau de Sembert est perché.

De leur côté, les hôtes de M. Minxit partaient dans une charrette attelée de quatre chevaux. Les habitants du faubourg de Beuvron s'étaient mis, leur chandelle à la main, sur le seuil de leur porte; pour les voir passer, et c'était en effet un phénomène plus curieux que celui d'une éclipse. Arthus chantait:Aussitôt que la lumière, Guillerand:Malbrough s'en va-t'en guerre; et le poète Millot, qu'on avait attaché à une ridelle de la voiture, parce qu'il ne paraissait pas très-solide, entonnait son grand noël. M. Minxit s'était piqué d'une magnificence extraordinaire: il donna à ses convives un souper mémorable et dont on parle encore à Corvol. Malheureusement il avait tellement prodigué les rasades, que dès le second service ses hôtes ne pouvaient plus lever leur verre. Benjamin arriva sur ces entrefaites; il était harassé de fatigue et d'une humeur à tout massacrer; car son malade avait trépassé entre ses mains, et il était tombé deux fois en route. Mais il n'était chez lui ni chagrins ni contrariétés qui tinssent pied devant une nappe bien blanche et parée de bouteilles; il se mit donc à table comme si de rien n'eût été.

—Tes amis, lui dit M. Minxit, sont des mazettes; pour des huissiers, des fabriciens et des maîtres d'école, je les aurais cru plus solides; je n'aurai pas la satisfaction de leur offrir du champagne. Tiens, voici Machecourt qui ne te reconnaît plus, et Guillerand qui présente à Arthus sa tabatière au lieu de son verre.

—Que voulez-vous, répondit Benjamin, tout le monde n'est pas de votre force, monsieur Minxit!

—Oui, répliqua le brave homme, flatté du compliment; mais qu'allons-nous faire de tous ces poulets mouillés? Je n'ai pas de lit pour eux tous, et ils sont hors d'état de pouvoir retourner ce soir à Clamecy.

—Parbleu! vous voilà bien embarrassé, dit mon oncle; qu'on étende de la paille dans votre grange, et, au fur et à mesure qu'ils s'endormiront, vous les ferez porter sur cette litière; on les couvrira, de peur qu'ils ne s'enrhument, avec le grand paillasson que vous mettez sur votre couche de petites raves pour la garantir de la gelée.

—Tu as ma foi raison, dit M. Minxit.

Il fit venir deux musiciens commandés par le sergent, et le plan donné par mon oncle fut exécuté dans toute sa teneur. Millot ne tarda pas à s'endormir. Le sergent le prit sur son épaule et l'emporta comme une boîte d'horloge. Le transport de Rapin, de Parlanta et des autres ne présenta pas de sérieuses difficultés; mais quand on en vint à Arthus, on le trouva si pesant qu'il fallut le laisser dormir sur place. Quant à mon oncle, il avait vidé sa dernière rasade de champagne; il se dirigea à son tour vers la grange et leur souhaita le bonsoir.

Le lendemain matin, quand les hôtes de M. Minxit se levèrent, ils ressemblaient à des pains de sucre qu'on tire de leurs caisses, et il fallut mettre tous les domestiques du logis en réquisition pour les débarrasser de la paille dont ils étaient enveloppés. Après avoir déjeuné avec le second service qu'ils avaient laissé intact la veille, ils partirent au grand trot de leurs quatre chevaux.

Ils fussent arrivés fort heureusement à Clamecy sans un petit accident qui leur survint en route. La voiture, surexcitée par le fouet, versa dans un des mille cloaques dont le chemin était alors semé, et ils tombèrent tous pêle-mêle dans la boue. Le poète Millot, qui était toujours malheureux, eut la maladresse de se trouver sous Arthus.

Benjamin, heureusement pour son habit, était resté à Corvol. M. Minxit avait à dîner ce jour-là tous les notables du pays, et, entre autres, deux gentilshommes. L'un de ces illustres convives était M. de Pont-Cassé, mousquetaire rouge; l'autre était un mousquetaire de la même couleur, ami de M. de Pont-Cassé, et que celui-ci avait invité à passer quelques semaines dans son reste de castel. Or, M. de Pont-Cassé, dans la confidence duquel nous avons déjà mis nos lecteurs, n'aurait pas été fâché de réparer les avaries qu'avait éprouvées sa fortune avec celle de M. Minxit, et il flairait Arabelle, bien qu'il dît souvent que c'était un insecte né de l'urine. Celle-ci s'était laissée piper par l'extravagance de ses belles manières; elle le trouvait bien plus beau avec ses plumes fanées, et plus aimable avec son fatras de cour, que mon oncle avec son esprit sans prétention et son habit rouge; mais M. Minxit, qui était un homme non-seulement d'esprit, mais de bon sens, n'était pas de cet avis; M. de Pont-Cassé eût été colonel, qu'il ne lui eût point donné sa fille. Il avait retenu Benjamin à dîner afin qu'Arabelle pût établir entre ses deux adorateurs une comparaison qu'il croyait ne devoir pas être à l'avantage du mousquetaire, et aussi parce qu'il comptait sur mon oncle pour effacer le clinquant des deux gentilshommes et mortifier leur orgueil.

Benjamin, en attendant le dîner, alla faire un tour dans le village. En sortant de chez M. Minxit, il avisa une paire d'officiers qui tenaient le haut de la rue et ne se seraient pas dérangés pour une malle-poste, ce dont les paysans étaient fort ébahis. Mon oncle n'était pas homme à se préoccuper de si peu: cependant, en passant près d'eux, il ouït très-distinctement l'un de ces hobereaux qui disait à son compagnon:

—Tiens, voici le drôle qui prétend épouser mademoiselle Minxit.

Mon oncle eut un instant envie de leur demander pourquoi ils le trouvaient si drôle; mais il réfléchit qu'il serait peu séant, quoiqu'il se souciât assez ordinairement fort peu des bienséances, de se donner en spectacle aux habitants de Corvol. Il fit donc comme s'il n'avait rien entendu, et entra chez son ami le tabellion.

—Je viens, lui dit-il, de rencontrer dans la rue deux espèces de homards empanachés qui m'ont insulté; pourriez-vous me dire à quelle famille de crustacés appartiennent ces drôles?

—Oh! diable, fit le tabellion quasi effrayé, n'allez pas tourner de ce côté vos plaisanteries: l'un d'eux, M. de Pont-Cassé, est le plus dangereux duelliste de notre époque, et de tous ceux qui sont allés avec lui sur le pré, personne n'est encore revenu sain et sauf.

—Nous verrons bien, dit mon oncle.

Deux heures ayant sonné au clocher du bourg, il prit son ami le tabellion par le bras, et il se rendit avec lui chez M. Minxit; la société était déjà réunie dans le salon, et on n'attendait plus qu'eux pour se mettre à table.

Les deux hobereaux, qui se croyaient, avec ces manants, comme dans un pays conquis, s'emparèrent, de prime-abord, de la conversation. M. de Pont-Cassé ne cessait de friser ses moustaches, de parler de la cour, de ses duels et de ses prouesses amoureuses. Arabelle, qui n'avait jamais ouï choses si magnifiques, prenait un grand plaisir à ses discours. Mon oncle s'en aperçut bien; mais, comme mademoiselle Minxit lui était indifférente, cela ne le regardait, pensait-il, en aucune façon. M. de Pont-Cassé, piqué du peu d'effet qu'il produisait sur Benjamin, lui adressa quelques allusions qui effleuraient l'insolence; mais mon oncle, sûr de sa force, dédaignait d'y faire attention, et ne s'occupait que de son verre et de son assiette. M. Minxit se scandalisa de la voracité insoucieuse de son champion.

—Tu ne comprends donc pas ce que veut dire M. de Pont-Cassé? s'écria le bonhomme; à quoi penses-tu donc, Benjamin?

—À dîner, M. Minxit, et je vous conseille d'en faire autant; car c'est pour cela que vous nous avez invités, je pense.

M. de Pont-Cassé avait trop d'orgueil pour croire qu'on pût l'épargner; il prit le silence de mon oncle pour un aveu de son infériorité, et il en vint à des attaques plus directes.

—Je vous ai entendu appeler de Rathery, dit-il à Benjamin; j'ai connu, c'est-à-dire j'ai vu, car on ne connaît pas de pareilles gens, un Rathery dans les palefreniers du roi: serait-ce par hasard votre parent?

Mon oncle dressa les oreilles comme un cheval qui reçoit un coup de fouet.

—M. de Pont-Cassé, répondit-il, les Rathery ne se sont jamais faits domestiques de cour sous quelque livrée que ce fût. Les Rathery ont l'âme fière, monsieur; ils ne veulent manger que le pain qu'ils gagnent, et ce sont eux qui paient, avec quelques millions d'autres, les gages de cette valetaille de toutes couleurs qu'on veut bien appeler courtisans!

Il se fit un silence solennel dans l'assemblée, et chacun applaudissait mon oncle du regard.

—Monsieur Minxit, ajouta-t-il, un morceau, s'il vous plaît, de ce pâté; il est excellent, et je parierais bien que le lièvre avec lequel on l'a fait n'était pas gentilhomme.

—Monsieur, dit l'ami de M. de Pont-Cassé, prenant une attitude marquée, que voulez-vous dire avec votre lièvre?

—Qu'un gentilhomme, répondit froidement mon oncle, ne serait pas bon dans un pâté; voilà tout ce que je voulais dire.

—Messieurs, dit M. Minxit, il est bien entendu que vos discussions ne doivent pas dépasser les bornes de la plaisanterie.

—Entendu, dit M. de Pont-Cassé; à la rigueur, les allusions de M.deRathery seraient bien de nature à offenser deux officiers du roi, qui n'ont pas l'honneur d'être, comme lui, de la roture; cependant, à son habit rouge et à sa grande épée, je l'avais pris d'abord pour l'un des nôtres, et je tressaille encore, comme l'homme qui a été sur le point de prendre un serpent pour une anguille, en songeant que j'ai failli fraterniser avec lui. Il n'y a que cette grande queue qui frétille sur ses épaules qui m'a détrompé.

—Monsieur de Pont-Cassé! s'écria M. Minxit, je ne souffrirai point!…

—Laissez, mon bon M. Minxit, fit mon oncle, l'insolence est l'arme de ceux qui ne savent pas manier la flexible houssine de la plaisanterie; pour moi, je n'ai aucune erreur à me reprocher à l'égard de M. de Pont-Cassé, car je n'ai pas encore fait attention à lui.

—À la bonne heure, fit M. Minxit.

Le mousquetaire, qui se piquait d'être un mystificateur fort plaisant, et qui savait que, dans les combats de l'esprit, comme dans ceux de l'épée, la fortune est journalière, ne se découragea pas pour cela.

—Monsieur Rathery, poursuivit-il, monsieur le chirurgien Rathery, savez-vous qu'entre nos deux professions il y a plus d'analogie que vous ne pensez; je parierais mon cheval alezan brûlé contre votre habit rouge, que vous avez tué plus de monde cette année que moi dans ma dernière campagne.

—Vous gagneriez, monsieur de Pont-Cassé, répondit froidement mon oncle; car cette année j'ai eu le malheur de perdre un malade: il est mort hier du charbon.

—Bravo, Benjamin! bravo le peuple! s'écria M. Minxit ne pouvant plus contenir sa joie. Vous voyez, mon gentilhomme, que tous les gens d'esprit ne sont pas à la cour.

—Vous en êtes plus que tout autre la preuve, monsieur Minxit, répondit le mousquetaire, déguisant la mortification de sa défaite sous un front serein.

Pendant ce temps, tous les convives, excepté les deux gentilshommes, présentaient leurs verres à Benjamin et entrechoquaient cordialement le sien.

—À la santé de Benjamin Rathery, le vengeur du peuple méconnu et insulté! s'écria M. Minxit.

Le dîner se prolongea fort avant dans la soirée. Mon oncle remarqua bien que Mlle Minxit avait disparu quelque temps après M. de Pont-Cassé; mais il était trop préoccupé des applaudissements qu'on lui prodiguait pour faire attention à sa fiancée. Vers les dix heures, il prit congé de M. Minxit. Celui-ci le reconduisit jusqu'au bout du village, et lui fit promettre que le mariage aurait lieu dans la huitaine. Comme Benjamin se trouvait vis-à-vis du moulin de Trucy, il entendit un bruit de paroles qui venait à lui, et il crut distinguer la voix d'Arabelle et de son illustre adorateur.

Benjamin, par égard pour Mlle Minxit, ne voulut pas la surprendre à cette heure dans la campagne avec un mousquetaire. Il se cacha sous les rameaux d'un gros noyer et attendit, pour continuer sa route, que les deux amants l'eussent dépassé. Il ne songeait nullement, sans doute, à dérober les petits secrets d'Arabelle; mais le vent les lui apportait, et il fallait bien, malgré lui, qu'il en reçût la confidence.

—Je sais, disait M. de Pont-Cassé, un moyen de le faire déguerpir: je lui enverrai un cartel.

—Je le connais, répondait Arabelle, c'est un homme d'un orgueil intraitable, et, fût-il sûr d'être tué sur place, il acceptera.

—Tant mieux; alors je vous en débarrasserai pour toujours.

—Oui, mais d'abord je ne veux pas être complice d'un meurtre; ensuite mon père aime cet homme plus que moi peut-être qui suis sa fille unique; je ne consentirai jamais à ce que vous tuiez le meilleur ami de mon père.

—Vous êtes charmante, Arabelle, avec vos scrupules; j'en ai tué plus d'un pour un mot qui sonnait mal à mon oreille, et ce vilain, dont l'esprit est féroce, s'est cruellement vengé de moi: je ne voudrais pas, pour tout au monde, qu'on sût à la cour ce qui s'est dit ce soir à la table de votre père. Cependant, pour ne pas vous contrarier, je me contenterai de l'estropier. Si, par exemple, je lui coupais le nerf tibio-rotulien, ce serait un vice rédhibitoire qui vous autoriserait suffisamment à ne plus vouloir de lui pour votre époux.

—Mais, vous-même, Hector, si vous succombiez! faisait Mlle Minxit de sa voix la plus tendre.

—Moi, qui ai mis à l'ombre les plus fins tireurs de l'armée: le brave Bellerive, le terrible Desrivières, le redoutable de Châteaufort, je succomberais par la rapière d'un chirurgien! Mais vous m'insultez, belle Arabelle, quand vous émettez un pareil doute. Vous ne savez donc pas que je suis sûr de mes coups d'épée, comme vous de vos coups d'aiguille. Désignez vous-même l'endroit où vous voulez qu'il soit frappé, je serai enchanté de vous faire cette galanterie.

Les voix s'éloignèrent; mon oncle sortit de sa cachette et se remit tranquillement en route pour Clamecy, devisant en lui-même sur le parti qu'il avait à prendre.


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