A VENDRE

Début

Partir à pied, quand le soleil se lève, et marcher dans la rosée, le long des champs, au bord de la mer calme, quelle ivresse!

Quelle ivresse! Elle entre en vous par les yeux avec la lumière, par la narine avec l'air léger, par la peau avec les souffles du vent.

Pourquoi gardons-nous le souvenir si clair, si cher, si aigu de certaines minutes d'amour avec la Terre, le souvenir d'une sensation délicieuse et rapide, comme de la caresse d'un paysage rencontré au détour d'une route, à l'entrée d'un vallon, au bord d'une rivière, ainsi qu'on rencontrerait une belle fille complaisante. Je me souviens d'un jour, entre autres. J'allais, le long de l'Océan breton, vers la pointe du Finistère. J'allais, sans penser à rien, d'un pas rapide, le long des flots. C'était dans les environs de Quimperlé, dans cette partie la plus douce et la plus belle de la Bretagne.

Un mutin de printemps, un de ces matins qui vous rajeunissent de vingt ans, vous refont des espérances et vous redonnent des rêves d'adolescents.

J'allais, par un chemin à peine marqué, entre les blés et les vagues. Les blés ne remuaient point du tout, et les vagues remuaient à peine. On sentait bien l'odeur douce des champs mûrs et l'odeur marine du varech. J'allais sans penser à rien, devant moi, continuant mon voyage commencé depuis quinze jours, un tour de Bretagne par les côtes. Je me sentais fort, agile, heureux et gai. J'allais.

Je ne pensais a rien! Pourquoi penser en ces heures de joie inconsciente, profonde, charnelle, joie de bête qui court dans l'herbe, ou qui vole dans l'air bleu sous le soleil? J'entendais chanter au loin des chants pieux. Une procession peut-être, car c'était un dimanche. Mais je tournai un petit cap et je demeurai immobile, ravi. Cinq gros bateaux de pêche m'apparurent remplis de gens, hommes, femmes, enfants, allant au pardon de Plouneven.

Ils longeaient la rive, doucement, poussés à peine par une brise molle et essoufflée qui gonflait un peu les voiles brunes, puis, s'épuisant aussitôt, les laissait retomber, flasques, le long des mâts.

Les lourdes barques glissaient lentement, chargées de monde. Et tout ce monde chantait. Les hommes debout sur les bordages, coiffés du grand chapeau, poussaient leur» notes puissantes, les femmes criaient leurs notes aiguës, et les voix grêles des enfants passaient comme des sons de fifre faux dans la grande clameur pieuse et violente. Et les passagers des cinq bateaux clamaient le même cantique, dont le rythme monotone s'élevait dans le ciel calme; et les cinq bateaux allaient l'un derrière l'autre, tout près l'un de l'autre.

Ils passèrent devant moi, contre moi, et je les vis s'éloigner, j'entendis s'affaiblir et s'éteindre leur chant.

Et je me mis à rêver à des choses délicieuses, comme rêvent les tout jeunes gens, d'une façon puérile et charmante.

Comme il fuit vite, cet âge de la rêverie, le seul âge heureux de l'existence! Jamais on n'est solitaire, jamais on n'est triste, jamais morose et désolé quand on porte en soi la faculté divine de s'égarer dans les espérances, dès qu'on est seul. Quel pays de fées, celui où tout arrive, dans l'hallucination de la pensée qui vagabonde! Comme la vie est belle sous la poudre d'or des songes!

Hélas! c'est fini, cela!

Je me mis à rêver. A quoi? À tout ce qu'on attend sans cesse, à tout ce qu'on désire, à la fortune, à la gloire, à la femme.

Et j'allais, à grands pas rapides, caressant de la main la tête blonde des blés qui se penchaient sous mes doigts et me chatouillaient la peau comme si j'eusse touché des cheveux.

Je contournai un petit promontoire et j'aperçus, au fond d'une plage étroite et ronde, une maison blanche, bâtie sur trois terrasses qui descendaient jusqu'à la grève.

Pourquoi la vue de cette maison me fit-elle tressaillir de joie? Le sais-je? On trouve parfois, en voyageant ainsi, des coins de pays qu'on croit connaître depuis longtemps, tant ils vous sont familiers, tant ils plaisent à votre coeur. Est-il possible qu'on ne les ait jamais vus? qu'on n'ait point vécu là autrefois? Tout vous séduit, vous enchante, la ligne douce de l'horizon, la disposition des arbres, la couleur du sable!

Oh! la jolie maison, debout sur ses hauts gradins! De grands arbres fruitiers avaient poussé le long des terrasses qui descendaient vers l'eau, comme des marches géantes. Et chacune portait, ainsi qu'une couronne d'or, sur son faite, un long bouquet de genêts d'Espagne en fleur!

Je m'arrêtai, saisi d'amour pour cette demeure. Comme j'eusse aimé la posséder, y vivre, toujours!

Je m'approchai de la porte, le coeur battant d'envie, et j'aperçus, sur un des piliers de la barrière, un grand écriteau: «A vendre.»

J'en ressentis une secousse de plaisir comme si on me l'eût offerte, comme si on me l'eût donnée, cette demeure! Pourquoi? oui, pourquoi? Je n'en sais rien!

«A vendre.» Donc elle n'était presque plus à quelqu'un, elle pouvait être à tout le monde, à moi, à moi! Pourquoi cette joie, cette sensation d'allégresse profonde, inexplicable? Je savais bien pourtant que je ne l'achèterais point! Comment l'aurais-je payée? N'importe, elle était à vendre. L'oiseau en cage appartient à son maître, l'oiseau dans l'air est à moi, n'étant à aucun autre.

Et j'entrai dans le jardin. Oh! le charmant jardin avec ses estrades superposées, ses espaliers aux longs bras de martyrs crucifiés, ses touffes de genêts d'or, et deux vieux figuiers au bout de chaque terrasse.

Quand je fus sur la dernière, je regardai l'horizon. La petite plage s'étendait à mes pieds, ronde et sablonneuse, séparée de la haute mer par trois rochers lourds et bruns qui en fermaient l'entrée et devaient briser les vagues aux jours de grosse mer.

Sur la pointe, en face, deux pierres énormes, l'une debout, l'autre couchée dans l'herbe, un menhir et un dolmen, pareils à deux époux étranges, immobilisés par quelque maléfice, semblaient regarder toujours la petite maison qu'ils avaient vu construire, eux qui connaissaient depuis des siècles, cette baie autrefois solitaire, la petite maison qu'ils verraient s'écrouler, s'émietter, s'envoler, disparaître, la petite maison à vendre!

Oh! vieux dolmen et vieux menhir, que je vous aime!

Et je sonnai a la porte comme si j'eusse sonné chez moi. Une femme vint ouvrir, une bonne, une vieille petite bonne vêtue de noir, coiffée de blanc, qui ressemblait à une béguine. Il me sembla que je la connaissais aussi, cette femme.

Je lui dis:—Vous n'êtes pas Bretonne, vous?

Elle répondit:—Non, Monsieur, je suis de Lorraine. Elle ajouta:—Vous venez pour visiter la maison?

—Eh! oui, parbleu.

Et j'entrai.

Je reconnaissais tout, me semblait-il, les murs, les meubles. Je m'étonnai presque de ne pas trouver mes cannes dans le vestibule.

Je pénétrai dans le salon, un joli salon tapissé de nattes, et qui regardait la mer par trois larges fenêtres. Sur la cheminée, des potiches de Chine et une grande photographie de femme. J'allai vers elle aussitôt, persuadé que je la reconnaîtrais aussi. Et je la reconnus, bien que je fusse certain de ne l'avoir jamais rencontrée. C'était elle, elle-même, celle que j'attendais, que je désirais, que j'appelais, dont le visage hantait mes rêves. Elle, celle qu'on cherche toujours, partout, celle qu'on va voir dans la rue tout à l'heure, qu'on va trouver sur la route dans la campagne dès qu'on aperçoit une ombrelle rouge sur les blés, celle qui doit être déjà arrivée dans l'hôtel où j'entre en voyage, dans le wagon où je vais monter, dans le salon dont la porte s'ouvre devant moi.

C'était elle, assurément, indubitablement elle! Je la reconnus à ses yeux qui me regardaient, à ses cheveux roulés à l'anglaise, à sa bouche surtout, à ce sourire que j'avais deviné depuis longtemps.

Je demandai aussitôt:—Quelle est cette femme?

La bonne à tête de béguine répondit sèchement:—C'est Madame.

Je repris:—C'est votre maîtresse?

Elle répliqua avec son air dévot et dur:

—Oh! non, Monsieur.

Je m'assis et je prononçai:—Contez-moi ça.

Elle demeurait stupéfaite, immobile, silencieuse.

J'insistai:—C'est la propriétaire de cette maison, alors!

—Oh! non, Monsieur.

—A qui appartient donc cette maison?

—A mon maître, monsieur Tournelle.

J'étendis le doigt vers la photographie.

—Et cette femme, qu'est-ce que c'est?

—C'est Madame.

—La femme de votre maître?

—Oh! non, Monsieur.

—Sa maîtresse alors?

La béguine ne répondit pas. Je repris, mordu par une vague jalousie, par une colère confuse contre cet homme qui avait trouvé cette femme.

—Où sont-ils maintenant?

La bonne murmura:

—Monsieur est à Paris, mais, pour Madame, je ne sais pas.

Je tressaillis:—Ah! Ils ne sont plus ensemble.

—Non, Monsieur.

Je fus rusé; et, d'une voix grave:—Dites-moi ce qui est arrivé, je pourrai peut-être rendre service à votre maître. Je connais cette femme, c'est une méchante!

La vieille servante me regarda, et devant mon air ouvert et franc, elle eut confiance.

—Oh! Monsieur, elle a rendu mon maître bien malheureux. Il a fait sa connaissance en Italie et il l'a ramenée avec lui comme s'il l'avait épousée. Elle chantait très bien. Il l'aimait, Monsieur, que ça faisait pitié de le voir. Et ils ont été en voyage dans ce pays-ci, l'an dernier. Et ils ont trouvé cette maison qui avait été bâtie par un fou, un vrai fou pour s'installer à deux lieues du village. Madame a voulu l'acheter tout de suite, pour y rester avec mon maître. Et il a acheté la maison pour lui faire plaisir.

Ils y sont demeurés tout l'été dernier, Monsieur, et presque tout l'hiver.

Et puis, voilà qu'un matin, à l'heure du déjeuner, Monsieur m'appelle:—Césarine, est-ce que Madame est rentrée?

—Mais non, Monsieur.

On attendit toute la journée. Mon maître était comme un furieux. On chercha partout, on ne la trouva pas. Elle était partie, Monsieur, on n'a jamais su où ni comment.

Oh! quelle joie m'envahit! J'avais envie d'embrasser la béguine, de la prendre par la taille et de la faire danser dans le salon!

Ah! elle était partie, elle s'était sauvée, elle l'avait quitté fatiguée, dégoûtée de lui! Comme j'étais heureux!

La vieille bonne reprit:—Monsieur a eu un chagrin à mourir, et il est retourné à Paris en me laissant avec mon mari pour vendre la maison. On en demande vingt mille francs.

Mais je n'écoutais plus! Je pensais à elle! Et, tout à coup, il me sembla que je n'avais qu'à repartir pour la trouver, qu'elle avait dû revenir dans le pays, ce printemps, pour voir la maison, sa gentille maison, qu'elle aurait tant aimée, sans lui.

Je jetai dix francs dans les mains de la vieille femme; je saisis la photographie, et je m'enfuis en courant et baisant éperdument le doux visage entré dans le carton.

Je regagnai la route et me remis à marcher, en la regardant, elle! Quelle joie qu'elle fût libre, qu'elle se fût sauvée! Certes, j'allais la rencontrer aujourd'hui ou demain, cette semaine ou la suivante, puisqu'elle l'avait quitté! Elle l'avait quitté parce que mon heure était venue!

Elle était libre, quelque part dans le monde! Je n'avais plus qu'à la trouver puisque je la connaissais.

Et je caressais toujours les têtes ployantes des blés mûrs, je buvais l'air marin qui me gonflait la poitrine, je sentais le soleil me baiser le visage. J'allais, j'allais éperdu de bonheur, enivré d'espoir. J'allais, sûr de la rencontrer bientôt et de la ramener pour habiter à notre tour dans la jolie maison.A vendre. Comme elle s'y plairait, cette fois!

Début

On parlait de bonnes fortunes et chacun en racontait d'étranges: rencontres surprenantes et délicieuses, en wagon, dans un hôtel, à l'étranger, sur une plage. Les plages, au dire de Roger des Annettes, étaient singulièrement favorables à l'amour.

Gontran, qui se taisait, fut consulté.

—C'est encore Paris qui vaut le mieux, dit-il. Il en est de la femme comme du bibelot, nous l'apprécions davantage dans les endroits où nous ne nous attendons point à en rencontrer; mais on n'en rencontre vraiment de rares qu'à Paris:

Il se tut quelques secondes, puis reprit:

—Cristi! c'est gentil! Allez un matin de printemps dans nos rues. Elles ont l'air d'éclore comme des fleurs, les petites femmes qui trottent le long des maisons. Oh! le joli, le joli, joli spectacle! On sent la violette au bord des trottoirs; la violette qui passe dans les voitures lentes poussées par les marchandes.

Il fait gai par la ville; et on regarde les femmes. Cristi de cristi, comme elles sont tentantes avec leurs toilettes claires, leurs toilettes légères qui montrent la peau. On flâne, le nez au vent et l'esprit allumé; on flâne, et on flaire et on guette. C'est rudement bon, ces matins-là!

On la voit venir de loin on la distingue et on la reconnaît à cent pas, celle qui va nous plaire de tout près. A la fleur de son chapeau, au mouvement de sa tête, à sa démarche, on la devine. Elle vient. On se dit: «Attention, en voilà une,» et on va au-devant d'elle en la dévorant des yeux.

Est-ce une fillette qui fait les courses du magasin, une jeune femme qui vient de l'église ou qui va chez son amant? Qu'importe! La poitrine est ronde sous le corsage transparent.—Oh! si on pouvait mettre le doigt dessus? le doigt ou la lèvre.—Le regard est timide ou hardi, la tête brune ou blonde? Qu'importe! L'effleurement de cette femme qui trotte vous fait courir un frisson dans le dos. Et comme on la désire jusqu'au soir, celle qu'on a rencontrée ainsi! Certes, j'ai bien gardé le souvenir d'une vingtaine de créatures vues une fois ou dix fois de cette façon et dont j'aurais été follement amoureux si je les avais connues plus intimement.

Mais voilà, celles qu'on chérirait éperdument, on ne les connaît jamais. Avez-vous remarqué ça? c'est assez drôle! On aperçoit, de temps en temps, des femmes dont la seule vue nous ravage de désirs. Mais on ne fait que les apercevoir, celles-là. Moi, quand je pense à tous les êtres adorables que j'ai coudoyés dans les rues de Paris, j'ai des crises de rage à me pendre. Où sont-elles? Qui sont-elles? Où pourrait-on les retrouver? les revoir? Un proverbe dit qu'on passe souvent à côté du bonheur, eh bien! moi je suis certain que j'ai passé plus d'une fois à côté de celle qui m'aurait pris comme un linot avec l'appât de sa chair fraîche.

Roger des Annettes avait écoulé en souriant. Il répondit:

—Je connais ça aussi bien que toi. Voilà même ce qui m'est arrivé, à moi. Il y a cinq ans environ, je rencontrai pour la première fois, sur le pont de la Concorde, une grande jeune femme un peu forte qui me fit un effet... mais un effet... étonnant. C'était une brune, une brune grasse, avec des cheveux luisants, mangeant le front, et des sourcils liant les deux yeux sous leur grand arc allant d'une tempe à l'autre. Un peu de moustache sur les lèvres faisait rêver... rêver... comme on rêve à des bois aimés en voyant un bouquet sur une table. Elle avait la taille très cambrée, la poitrine très saillante, présentée comme un défi, offerte comme une tentation. L'oeil était pareil à une tache d'encre sur de l'émail blanc. Ce n'était pas un oeil, mais un trou noir, un trou profond ouvert dans sa tête, dans cette femme, par où on voyait en elle, on entrait en elle. Oh! l'étrange regard opaque et vide, sans pensée et si beau!

J'imaginai que c'était une juive. Je la suivis. Beaucoup d'hommes se retournaient. Elle marchait en se dandinant d'une façon peu gracieuse, mais troublante. Elle prit un fiacre place de la Concorde. Et je demeurai comme une bête, à côté de l'Obélisque, je demeurai frappé par la plus forte émotion de désir qui m'eût encore assailli.

J'y pensai pendant trois semaines au moins, puis je l'oubliai.

Je la revis six mois plus tard, rue de la Paix; et je sentis, en l'apercevant, une secousse au coeur comme lorsqu'on retrouve une maîtresse follement aimée jadis. Je m'arrêtai pour bien la voir venir. Quand elle passa près de moi, à me toucher, il me sembla que j'étais devant la bouche d'un four. Puis, lorsqu'elle se fut éloignée, j'eus la sensation d'un vent frais qui me courait sur le visage. Je ne la suivis pas. J'avais peur de faire quelque sottise, peur de moi-même.

Elle hanta souvent mes rêves. Tu connais ces obsessions-là.

Je fus un an sans la retrouver; puis, un soir, au coucher du soleil, vers le mois de mai, je la reconnus qui montait devant moi l'avenue des Champs-Elysées.

L'arc de l'Étoile se dessinait sur le rideau de feu du ciel. Une poussière d'or, un brouillard de clarté rouge voltigeait, c'était un de ces soirs délicieux qui sont les apothéoses de Paris.

Je la suivais avec l'envie furieuse de lui parler, de m'agenouiller, de lui dire l'émotion qui m'étranglait.

Deux fois je la dépassai pour revenir. Deux fois j'éprouvai de nouveau, en la croisant, cette sensation de chaleur ardente qui m'avait frappé, rue de la Paix.

Elle me regarda. Puis je la vis entrer dans une maison de la rue de Presbourg. Je l'attendis deux heures sous une porte. Elle ne sortit pas. Je me décidai alors à interroger le concierge. Il eut l'air de ne pas me comprendre: «Ça doit être une visite,» dit-il.

Et je fus encore huit mois sans la revoir.

Or, un matin de janvier, par un froid de Sibérie, je suivais le boulevard Malesherbes, en courant pour m'échauffer, quand, au coin d'une rue, je heurtai si violemment une femme qu'elle laissa tomber un petit paquet.

Je voulus m'excuser. C'était elle!

Je demeurai d'abord stupide de saisissement; puis, lui ayant rendu l'objet qu'elle tenait à la main, je lui dis brusquement:

—Je suis désolé et ravi, Madame, de vous avoir bousculée ainsi. Voilà plus de deux ans que je vous connais, que je vous admire, que j'ai le désir le plus violent de vous être présenté; et je ne puis arriver à savoir qui vous êtes ni où vous demeurez. Excusez de semblables paroles, attribuez-les à une envie passionnée d'être au nombre de ceux qui ont le droit de vous saluer. Un pareil sentiment ne peut vous blesser, n'est-ce pas? Vous ne me connaissez point. Je m'appelle le baron Roger des Annettes. Informez-vous, on vous dira que je suis recevable. Maintenant, si vous résistez à ma demande, vous ferez de moi un homme infiniment malheureux. Voyons, soyez bonne, donnez-moi, indiquez-moi un moyen de vous voir.

Elle me regardait fixement, de son oeil étrange et mort, et elle répondit en souriant:

—Donnez-moi votre adresse. J'irai chez vous.

Je fus tellement stupéfait que je dus le laisser paraître. Mais je ne suis jamais longtemps à me remettre de ces surprises-là, et je m'empressai de lui donner une carte qu'elle glissa dans sa poche d'un geste rapide, d'une main habituée aux lettres escamotées.

Je balbutiai, redevenu hardi:

—Quand vous verrai-je?

Elle hésita, comme si elle eût fait un calcul compliqué, cherchant sans doute à se rappeler, heure par heure, l'emploi de son temps; puis elle murmura:—Dimanche matin, voulez-vous?

—Je crois bien que je veux.

Et elle s'en alla, après m'avoir dévisagé, jugé, pesé, analysé de ce regard lourd et vague qui semblait vous laisser quelque chose sur la peau, une sorte de glu, comme s'il eût projeté sur les gens un de ces liquides épais dont se servent les pieuvres pour obscurcir l'eau et endormir leurs proies.

Je me livrai, jusqu'au dimanche, à un terrible travail d'esprit pour deviner ce qu'elle était et pour me fixer une règle de conduite avec elle.

Devais-je la payer? Comment?

Je me décidai à acheter un bijou, un joli bijou, ma foi, que je posai, dans son écrin, sur la cheminée.

Et je l'attendis, après avoir mal dormi.

Elle arriva, vers dix heures, très calme, très tranquille, et elle me tendit la main comme si elle m'eût connu beaucoup. Je la fis asseoir, je la débarrassai de son chapeau, de son voile, de sa fourrure, de son manchon. Puis je commençai, avec un certain embarras, à me montrer plus galant, car je n'avais point de temps à perdre.

Elle ne se fit nullement prier d'ailleurs, et nous n'avions pas échangé vingt paroles que je commençais à la dévêtir. Elle continua toute seule cette besogne malaisée que je ne réussis jamais à achever. Je me pique aux épingles, je serre les cordons en des noeuds indéliables au lieu de les démêler; je brouille tout, je confonds tout, je retarde tout et je perds la tête.

Oh! mon cher ami, connais-tu dans la vie des moments plus délicieux que ceux-là, quand on regarde, d'un peu loin, par discrétion, pour ne point effaroucher cette pudeur d'autruche qu'elles ont toutes, celle qui se dépouille, pour vous, de toutes ses étoffes bruissantes tombant en rond à ses pieds, l'une après l'autre?

Et quoi de plus joli aussi que leurs mouvements pour détacher ces doux vêtements qui s'abattent, vides et mous, comme s'ils venaient d'être frappés de mort? Comme elle est superbe et saisissante l'apparition de la chair, des bras nus et de la gorge après la chute du corsage, et combien troublante la ligne, du corps devinée sous le dernier voile!

Mais voilà que, tout à coup, j'aperçus une chose surprenante, une tache noire, entre les épaules; car elle me tournait le dos; une grande tache en relief, très noire. J'avais promis d'ailleurs de ne pas regarder.

Qu'était-ce? Je n'en pouvais douter pourtant, et le souvenir de la moustache visible, des sourcils unissant les yeux, de cette toison de cheveux qui la coiffait comme un casque, aurait dû me préparer à cette surprise.

Je fus stupéfait cependant, et hanté brusquement par des visions, et des réminiscences singulières. Il me sembla que je voyais une des magiciennes desMille et une nuits, un de ces êtres dangereux et perfides qui ont pour mission d'entraîner les hommes en des abîmes inconnus. Je pensai à Salomon faisant passer sur une glace la reine de Saba pour s'assurer qu'elle n'avait point le pied fourchu.

Et... et quand il fallut lui chanter ma chanson d'amour, je découvris que je n'avais plus de voix, mais plus un filet, mon cher. Pardon, j'avais une voix de chanteur du Pape, ce dont elle s'étonna d'abord et se fâcha ensuite absolument, car elle prononça, en se rhabillant avec vivacité:

—Il était bien inutile de me déranger.

Je voulus lui faire accepter la bague achetée pour elle, mais elle articula avec tant de hauteur: «Pour qui me prenez-vous, Monsieur?» que je devins rouge jusqu'aux oreilles de cet empilement d'humiliations. Et elle partit sans ajouter un mot.

Or voilà toute mon aventure. Mais ce qu'il y a de pis, c'est que, maintenant, je suis amoureux d'elle et follement amoureux.

Je ne puis plus voir une femme sans penser à elle. Toutes les autres me répugnent, me dégoûtent, à moins qu'elles ne lui ressemblent. Je ne puis poser un baiser sur une joue sans voir sa joue à elle à côté de celle que j'embrasse, et sans souffrir affreusement du désir inapaisé qui me torture.

Elle assiste à tous mes rendez-vous, à toutes mes caresses qu'elle me gâte, qu'elle me rend odieuses. Elle est toujours là, habillée ou nue, comme ma vraie maîtresse; elle est là, tout près de l'autre, debout ou couchée, visible mais insaisissable. Et je crois maintenant que c'était bien une femme ensorcelée, qui portait entre ses épaules un talisman mystérieux.

Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontrée de nouveau deux fois. Je l'ai saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a feint de ne me point connaître. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-être? Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idée que c'est une juive? Mais pourquoi? Voilà! Pourquoi? Je ne sais pas!

Début

La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agité, le corsage un peu fripé, le chapeau un peu tourné, et elle tomba sur une chaise, en disant:

—Ouf! c'est fait!

Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'était redressée fort surprise. Elle demanda:

—Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?

La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit à marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise longue où reposait son amie, et, lui prenant les mains:

—Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais répéter ce que je vais t'avouer!

—Je te le jure.

—Sur ton salut éternel?

—Sur mon salut éternel.

—Eh bien! je viens de me venger de Simon.

L'autre s'écria:—Oh! que tu as bien fait!

—N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il était devenu plus insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand je l'ai épousé, je savais bien qu'il était laid, mais je le croyais bon. Comme je m'étais trompée! Il avait pensé, sans doute, que je l'aimais pour lui-même, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit à roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça me faisait rire, c'est de là que je l'ai appelé: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris que je n'avais pour lui que de l'amitié, il est devenu soupçonneux, il a commencé à me dire des choses aigres, à me traiter de coquette, de rouée, de je ne sais quoi. Et puis, c'est devenu plus grave à la suite de... de... c'est fort difficile à dire ça... Enfin, il était très amoureux de moi... très amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chère, en voilà un supplice que d'être... aimée par un homme grotesque... Non, vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de très vilain, de très ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre,—c'est ça qui est affreux,—et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien, figure-toi encore que ce quelqu'un-là est ton mari... et que... tous les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ça me donnait des nausées, de vraies nausées... des nausées dans ma cuvette. Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protéger les femmes dans ces cas-là.—Mais figure-toi ça, tous les soirs... Pouah! que c'est sale!

Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques, non, jamais. On n'en trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment les femmes, c'est à la façon des chevaux, pour les montrer dans leur salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part.

Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes. Les relations même ne sont plus que des rencontres régulières, où on répète chaque fois les mêmes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en général que des mannequins corrects à qui manquent toute intelligence et toute délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau dans le désert, nous appelons près de nous des artistes; et nous voyons arriver des poseurs insupportables ou des bohèmes mal élevés. Moi je cherche un homme, comme Diogène, un seul homme dans toute la société parisienne; mais je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver et je ne tarderai pas à souffler ma lanterne. Pour en revenir à mon mari, comme ça me faisait une vraie révolution de le voir entrer chez moi en chemise et en caleçon, j'ai employé tous les moyens, tous, tu entends bien, pour l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a d'abord été furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imaginé que je le trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient à la maison; et puis la persécution a commencé. Il m'a suivie, partout. Il a employé des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus laissée causer avec personne. Dans les bals, il restait planté derrière moi, allongeant sa grosse tête de chien courant aussitôt que je disais un mot. Il me poursuivait au buffet, me défendait de danser avec celui-ci ou avec celui-là, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est alors que j'ai cessé d'aller dans le monde.

Dans l'intimité, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce misérable-là me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!

Ma chère!... il me disait le soir: «Avec qui as-tu couché aujourd'hui?» Moi, je pleurais et il était enchanté.

Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena dîner aux Champs-Élysées. Le hasard voulut que Baubignac fût à la table voisine. Alors voilà Simon qui se met à m'écraser les pieds avec fureur et qui me grogne, par-dessus le melon: «Tu lui as donné rendez-vous, sale bête; attends un peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma chère: il a ôté tout doucement l'épingle de mon chapeau et il me l'a enfoncée dans le bras. Moi j'ai poussé un grand cri. Tout le monde est accouru. Alors il a joué une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends.

À ce moment-là, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore. Qu'est-ce que tu aurais fait, toi?

—Oh! je me serais vengée!

—Eh bien! ça y est.

—Comment?

—Quoi? tu ne comprends pas?

—Mais, ma chère... cependant... Eh bien, oui...

—Oui, quoi?

—Voyons, pense à sa tête. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de chien.

—Oui.

—Pense, avec ça, qu'il est plus jaloux qu'un tigre.

—Oui.

—Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'à toi, par exemple. Pense à sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il est...

—Quoi... tu l'as...

—Oh! ma chérie, surtout ne le dis à personne, jure-le-moi encore!... Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout changé depuis ce moment-là!... et je ris toute seule... toute seule... Pense donc à sa tête...!!!

La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait à la gorge lui jaillit entre les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme si elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la figure crispée, la respiration coupée, elle se penchait en avant comme pour tomber sur le nez.

Alors la petite marquise partit à son tour en suffoquant. Elle répétait, entre deux cascades de petits cris:—Pense... pense... est-ce drôle?... dis... pense à sa tête!... pense à ses favoris!... à son nez!... pense donc... est-ce drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le... dis pas... jamais!...

Elles demeuraient presque suffoquées, incapables de parler, pleurant de vraies larmes dans ce délire de gaieté.

La baronne se calma la première; et toute palpitante encore:—Oh!... raconte-moi comment tu as fait ça... raconte-moi... c'est si drôle... si drôle!...

Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait:

—Quand j'ai eu pris ma résolution... je me suis dit... Allons... vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait... aujourd'hui...

—Aujourd'hui!...

—Oui... tout à l'heure... et j'ai dit à Simon de venir me chercher chez toi pour nous amuser... Il va venir... tout à l'heure!... Il va venir!.. Pense... pense... pense à sa tête en le regardant...

La baronne, un peu apaisée, soufflait comme après une course. Elle reprit:

—Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...

—C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh bien! ce sera Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais très honnête; incapable de rien dire. Alors j'ai été chez lui, après déjeuner.

—Tu as été chez lui? Sous quel prétexte?

—Une quête... pour les orphelins...

—Raconte... vite... raconte...

—Il a été si étonné en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis il m'a donné deux louis pour ma quête; et puis comme je me levais pour m'en aller, il m'a demandé des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconté tout ce que j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!... Alors Baubignac s'est ému, il a cherché des moyens de me venir en aide... et moi j'ai commencé à pleurer... mais comme on pleure... quand on veut... Il m'a consolée... il m'a fait asseoir... et puis comme je ne me calmais pas, il m'a embrassée... Moi, je disais:«Oh! mon pauvre ami... mon pauvre ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma pauvre amie!»—et il m'embrassait toujours... toujours... jusqu'au bout. Voilà.

Après ça, moi j'ai eu une grande crise de désespoir et de reproches.—Oh! je l'ai traité, traité comme le dernier des derniers... Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais à Simon, à sa tête, à ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi, je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ça y est!... Quoiqu'il arrive maintenant, ça y est! Et lui qui avait tant peur de ça! Il peut y avoir des guerres, des tremblements de terre, des épidémies, nous pouvons tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus empêcher ça!!! pense à sa tête... et dis-toi... ça y est!!!!!

La baronne qui s'étranglait demanda:

—Reverras-tu Baubignac...?

—Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux que mon mari...

Et elles recommencèrent à rire toutes les deux avec tant de violence qu'elles avaient des secousses d'épileptiques.

Un coup de timbre arrêta leur gaîté.

La marquise murmura:«C'est lui... regarde-le...»

La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint rouge, à la lèvre épaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux irrités.

Les deux jeunes femmes le regardèrent une seconde, puis elles s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel délire de rire qu'elles gémissaient comme on fait dans les affreuses souffrances.

Et lui, répétait d'une voix sourde: «Eh bien, êtes-vous folles?... êtes-vous folles?... êtes-vous folles...?»

Début

—Allons, docteur, un peu de cognac.

—Volontiers.

Et le vieux médecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dorés.

Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarté de la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps sur sa langue et sur la chair humide et délicate du palais, puis il dit:

—Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le séduisant meurtrier! le délicieux destructeur dépeuples!

Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet admirable livre qu'on nomme l'Assommoir, mais vous n'avez pas vu, comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume de nègres, l'alcool apporté par tonnelets rondelets que débarquaient d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses.

Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien étrange et bien saisissant, et tout près d'ici, en Bretagne, dans un petit village aux environs de Pont-l'Abbé.

J'habitais alors, pendant un congé d'un an, une maison de campagne que m'avait laissée mon père. Vous connaissez cette côte plate où le vent siffle dans les ajoncs, jour et nuit, où l'on voit par places, debout ou couchées, ces énormes pierres qui furent des dieux et qui ont gardé quelque chose d'inquiétant dans leur posture, dans leur allure, dans leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de pierre, vers le paradis des Druides.

La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'écueils aux têtes noires, toujours entourés d'une bave d'écume, pareils à des chiens qui attendraient les pêcheurs.

Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne leurs barques d'une secousse de son dos verdâtre et les avale comme des pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit, hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. «Quand la bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'écueil; mais quand elle est vide, on ne le voit plus.»

Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous demandez à la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage. Il est resté dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aîné aussi. Elle a encore quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts. A bientôt leur tour.

J'habitais donc une maison de campagne près de Pont-l'Abbé. J'étais là, seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne qui gardait la propriété en mon absence. Elle se composait de trois personnes, deux soeurs et un homme qui avait épousé l'une d'elles, et qui cultivait mon jardin.

Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne de mon jardinier accoucha d'un garçon.

Le mari vint me demander d'être parrain. Je ne pouvais guère refuser, et il m'emprunta dix francs pour les frais d'église, disait-il.

La cérémonie fut fixée au deux janvier. Depuis huit jours la terre était couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait illimité sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin derrière la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos, rouler ses vagues, comme si elle eût voulu se jeter sur sa pâle voisine, qui avait l'air d'être morte, elle si calme, si morne, si froide.

A neuf heures du matin, le père Kerandec arriva devant ma porte avec sa belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roulé dans une couverture.

Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait un froid à fendre les dolmens, un de ces froids déchirants qui cassent la peau et font souffrir horriblement de leur brûlure de glace. Moi je pensais au pauvre petit être qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race bretonne était de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables, dès leur naissance, de supporter de pareilles promenades.

Nous arrivâmes devant l'église, mais la porte en demeurait fermée. M. le curé était en retard.

Alors la garde, s'étant assise sur une des bornes, près du seuil, se mit à dévêtir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses linges, mais je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le misérable, tout nu, dans l'air gelé. Je m'avançai, révolté d'une telle imprudence.

—Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer!

La femme répondit placidement: «Oh non, m'sieu not' maître, faut qu'il attende l'bon Dieu tout nu.»

Le père et la tante regardaient cela avec tranquillité. C'était l'usage. Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrivé malheur au petit.

Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai de m'en aller, je voulus couvrir de force la frêle créature. Ce fut en vain. La garde se sauvait devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait violet.

J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus le curé arrivant par la campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays.

Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il ne fut point surpris, il ne hâta pas sa marche, il ne pressa point ses mouvements. Il répondit:

—Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne pouvons empêcher ça.

—Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je.

Il reprit:

—Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'église où je souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la morsure du froid.

La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes. Mais l'enfant devait rester nu pendant toute la cérémonie.

Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait les syllabes latines qui tombaient de sa bouche, scandées à contresens. Il marchait avec lenteur, avec une lenteur de tortue sacrée; et son surplis blanc me glaçait le coeur, comme une autre neige dont il se fût enveloppé pour faire souffrir, au nom d'un Dieu inclément et barbare, cette larve humaine que torturait le froid.

Le baptême enfin fut achevé selon les rites, et je vis la garde rouler de nouveau dans la longue couverture l'enfant glacé qui gémissait d'une voix aiguë et douloureuse.

Le curé me dit: «Voulez-vous venir signer le registre?»

Je me tournai vers mon jardinier: «Rentrez bien vite, maintenant, et réchauffez-moi cet enfant-là tout de suite.» Et je lui donnai quelques conseils pour éviter, s'il en était temps encore, une fluxion de poitrine.

L'homme promit d'exécuter mes recommandations, et il s'en alla avec sa belle-soeur et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie.

Quand j'eus signé, il me réclama cinq francs pour les frais.

Ayant donné dix francs au père, je refusai de payer de nouveau. Le curé menaça de déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie. Je le menaçai à mon tour du Procureur de la République.

La querelle fut longue, je finis par payer.

A peine rentré chez moi, je voulus savoir si rien de fâcheux n'était survenu. Je courus chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur et la garde n'étaient pas encore revenus.

L'accouchée, restée toute seule, grelottait de froid dans son lit, et elle avait faim, n'ayant rien mangé depuis la veille.

—Où diable sont-ils partis? demandai-je. Elle répondit sans s'étonner, sans s'irriter: «Ils auront été bé pour fêter.» C'était l'usage. Alors, je pensai à mes dix francs qui devaient payer l'église et qui payeraient l'alcool, sans doute.

J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai qu'on fît bon feu dans sa cheminée. J'étais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le misérable mioche.

A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus.

J'ordonnai à mon domestique de les attendre, et je me couchai.

Je m'endormis bientôt, car je dors comme un vrai matelot.

Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau chaude pour ma barbe.

Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai: «Et Kérandec?»

L'homme hésitait, puis il balbutia: «Oh! il est rentré, Monsieur, à minuit passé, et soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fossé, de sorte que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas même aperçus.»

Je me levai d'un bond, criant:

—L'enfant est mort!

—Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la mère Kérandec. Quand elle a vu ça, elle s'a mise à pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la consoler.

—Comment, ils l'ont fait boire?

—Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement au matin, tout à l'heure. Comme Kérandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnée; et ils ont bu ça tous les quatre, tant qu'il en est resté dans le litre. Même que la Kérandec est bien malade.

J'avais passé mes vêtements à la hâte, et saisissant une canne, avec la résolution de taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus chez mon jardinier.

L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, à côté du cadavre bleu de son enfant.

Kérandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol.

Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.

Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir à travers la liqueur blonde la lumière des lampes qui semblait mettre en son verre un jus clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et chaud.


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