The Project Gutenberg eBook ofMonsieur de TalleyrandThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Monsieur de TalleyrandAuthor: Charles Augustin Sainte-BeuveRelease date: April 17, 2013 [eBook #42554]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR DE TALLEYRAND ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Monsieur de TalleyrandAuthor: Charles Augustin Sainte-BeuveRelease date: April 17, 2013 [eBook #42554]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)
Title: Monsieur de Talleyrand
Author: Charles Augustin Sainte-Beuve
Author: Charles Augustin Sainte-Beuve
Release date: April 17, 2013 [eBook #42554]Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Credits: Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)
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Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
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CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS
OUVRAGESDEC.-A. SAINTE-BEUVEDE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Format grand in-18
POÉSIES COMPLÈTESNouvelle édition revue et très-augmentéeDEUX BEAUX VOLUMES IN-8o
CHATILLON-SUR-SEINE.—IMPRIMERIE E. CORNILLAC
MONSIEURDE TALLEYRAND
PAR
C.-A. SAINTE-BEUVEDE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
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PARISMICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURSRUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1870
Droits de traduction et de reproduction réservés
M. DE TALLEYRAND
Écrire la vie de M. de Talleyrand n'est guère chose possible, et je ne crois pas que la publication de ses Mémoires tant désirés et tant ajournés, si elle se fait jamais, y aide beaucoup. Acteur consommé, M. de Talleyrand, plus encore qu'aucun autre auteur de Mémoires, aura écrit pour colorer sa vie, non pour la révéler; s'il avait l'à-propos en tout et savait ce qu'il faut dire, il savait encore mieux ce qu'il faut taire. Les rares privilégiés qui ont entendu quelques partiesde ces fameux Mémoires ont paru surtout enchantés et ravis d'un récit de première communion (la première communion de M. de Talleyrand!) et de ses premières amours de séminaire: ce sont là en France de charmantes amorces, et qui prennent tout lecteur par son faible. Ce maître accompli en l'art de séduire et de plaire aura certes bien su ce qu'il faisait en triomphant de sa paresse pour écrire. Mais ce n'est point la vie de M. de Talleyrand que sir Henry Bulwer a eu dessein de retracer[1]; il a choisi exclusivement l'homme public, et chez celui-ci les principaux moments, et pas tous ces moments encore au même degré. Il s'était proposé pour étude un certain nombre de personnagesqu'il appelle représentatifs d'une idée, d'une doctrine ou d'une forme de caractère, et M. de Talleyrand tout le premier lui a paru un de ces types les plus curieux. Envisagé à ce point de vue, l'essai de sir Henry Bulwer, sans être complet, est tout à fait digne de l'homme d'État distingué qui l'a écrit, et il est piquant, pour nous Français, autant qu'instructif, de voir des événements et des hommes avec lesquels nous sommes familiers, jugés dans un esprit élevé et indépendant, par un étranger, qui d'ailleurs connaît si bien la France et qui, de tout temps, en a beaucoup aimé le séjour et la société, sinon les gouvernements et la politique.
Né le 2 février 1754 en plein dix-huitième siècle, d'une des plus vieilles familles de la monarchie, fils aîné d'un père au service et d'unemère attachée à la cour, Charles-Maurice de Talleyrand, entièrement négligé de ses parents dès sa naissance et qui, disait-il, «n'avait jamais couché sous le même toit que ses père et mère», éprouva au berceau un accident qui le rendit boiteux. Disgracié dès lors, jugé impropre au service militaire et à la vie active, sa famille le traita en cadet, le destitua formellement de son droit de primogéniture, et le condamna à l'état ecclésiastique. Après ses études faites au collége d'Harcourt, il entra au séminaire de Saint-Sulpice, et se distingua dans les exercices de théologie.
Plus de soixante ans après, au terme de sa carrière, M. de Talleyrand, adressant à l'Académie des sciences morales et politiques l'éloge de Reinhard, prenait plaisir à remarquerque l'étude de la théologie, par la force et la souplesse de raisonnement, par la dextérité qu'elle donnait à la pensée, préparait très-bien à la diplomatie; c'en était comme le prélude et l'escrime; et il citait à l'appui maint exemple illustre de cardinaux et de gens d'Église qui avaient été d'habiles négociateurs. On aurait pu croire vraiment, à l'entendre parler de la sorte, que son apprentissage de Sorbonne avait été aussi le début le plus naturel et le mieux approprié à sa future carrière.
Il n'est pas moins vrai que le jeuneabbé malgré lui, fier et délicat comme il était, dut ressentir avec amertume l'injustice des siens: quoique d'un rang si distingué, il entrait dans le monde sous l'impression d'un passe-droit cruel dont il eut à dévorer l'affront;il se dit tout bas qu'il saurait se venger du sort et fixer hautement sa place, armé de cette force qu'il portait en lui-même, et qui déjà devenait à cette heure la première des puissances,—l'esprit.
Si la théologie avait pu être en passant une bonne école de dialectique, il faut convenir encore que cette nécessité où il se vit aussitôt de remplir des fonctions sacrées, sans être plus croyant que l'abbé de Gondi; que cette longue habitude imposée durant les belles années de la jeunesse d'exercer un ministère révéré et de célébrer les divins mystères avec l'âme la moins ecclésiastique qui fut jamais, était la plus propre à rompre cette âme à l'une ou l'autre de ces deux choses également funestes, l'hypocrisie ou le scandale. Déplorable régime, malsain en tous sens! Le cœur,pour peu qu'il y soit disposé, y contracte une corruption profonde.
Le goût peut n'en point souffrir, il peut même s'y raffiner et s'y aiguiser, et on le vit bien pour l'abbé de Périgord. On raconte que ce fut par un bon mot qu'il rompit pour la première fois la glace, et qu'il força l'entrée de la carrière. Il était au cercle de Mmedu Barry: les habitués y racontaient tout haut leurs bonnes fortunes; le jeune abbé de vingt ans, très-élégant sous son petit collet, «avec une figure qui sans être belle était singulièrement attrayante et une physionomie tout à la fois douce, impudente et spirituelle», gardait le silence. «Et vous, vous ne dites rien, monsieur l'abbé? lui demanda la favorite.—Hélas! madame, je faisais une réflexion bien triste.—Et laquelle?—Ah!madame, c'est que Paris est une ville dans laquelle il est bien plus aisé d'avoir des femmes que des abbayes.» Le mot, répété à Louis XV par la favorite, aurait valu à l'abbé de Périgord son premier bénéfice. L'anecdote est digne d'être vraie, et la porte d'entrée était bien choisie.
Cette première existence de l'abbé de Périgord, homme de plaisir en même temps qu'agent général du clergé, et qui, à la veille de la convocation des états généraux, venait d'obtenir l'évêché d'Autun, n'est que très-rapidement esquissée et à grands traits par sir Henry Bulwer, qui est pressé d'arriver à l'homme public. On voit pourtant quelle était l'opinion que s'étaient déjà formée du personnage ceux qui l'avaient observé de près; et, dans laGalerie des états généraux, danscette première et fine série de profils parlementaires dont le la Bruyère anonyme était Laclos, à côté d'un portrait de la Fayette, retracé dans son attitude et sa pose vertueuse sous le nom dePhilarète, on lisait celui de M. de Talleyrand sous le nom d'Amène; c'est d'un parfait contraste.
«Amènea ces formes enchanteresses qui embellissent même la vertu. Le premier instrument de ses succès est un excellent esprit. Jugeant les hommes avec indulgence, les événements avec sang-froid, il a cette modération, le vrai caractère du sage...»Amènene songe pas à élever en un jour l'édifice d'une grande réputation: parvenue à un haut degré, elle va toujours en décroissant, et sa chute entraîne le bonheur, la paix; maisil arrivera à tout, parce qu'il saisira les occasions qui s'offrent en foule à celui qui ne violente pas la fortune. Chaque grade sera marqué par le développement d'un talent, et,allant ainsi de succès en succès, il réunira cet ensemble de suffrages qui appellent un homme à toutes les grandes places qui vaquent.»L'envie, qui rarement avoue un mérite complet, a répondu qu'Amènemanquait de cette force qui brise les difficultés nécessaires pour triompher des obstacles semés sur la route de quiconque agit pour le bien public. Je demanderai d'abord si l'on n'abuse pas de ce mot:avoir du caractère, et si cette force, qui a je ne sais quoi d'imposant, réalise beaucoup pour le bonheur du monde. Supposant même que, dans des moments de crise, elle ait triomphé des résolutions, est-ce toujours un bien?... Je m'arrête; quelques lecteurs croiraient peut-être que je confonds la fermeté, la tenue, la constance avec la chaleur, l'enthousiasme, la fougue:Amène cède aux circonstances, à la raison, et croit pouvoiroffrir quelques sacrifices à la paix, sans descendre des principes dont il fait la base de sa morale et de sa conduite....»
«Amènea ces formes enchanteresses qui embellissent même la vertu. Le premier instrument de ses succès est un excellent esprit. Jugeant les hommes avec indulgence, les événements avec sang-froid, il a cette modération, le vrai caractère du sage...
»Amènene songe pas à élever en un jour l'édifice d'une grande réputation: parvenue à un haut degré, elle va toujours en décroissant, et sa chute entraîne le bonheur, la paix; maisil arrivera à tout, parce qu'il saisira les occasions qui s'offrent en foule à celui qui ne violente pas la fortune. Chaque grade sera marqué par le développement d'un talent, et,allant ainsi de succès en succès, il réunira cet ensemble de suffrages qui appellent un homme à toutes les grandes places qui vaquent.
»L'envie, qui rarement avoue un mérite complet, a répondu qu'Amènemanquait de cette force qui brise les difficultés nécessaires pour triompher des obstacles semés sur la route de quiconque agit pour le bien public. Je demanderai d'abord si l'on n'abuse pas de ce mot:avoir du caractère, et si cette force, qui a je ne sais quoi d'imposant, réalise beaucoup pour le bonheur du monde. Supposant même que, dans des moments de crise, elle ait triomphé des résolutions, est-ce toujours un bien?... Je m'arrête; quelques lecteurs croiraient peut-être que je confonds la fermeté, la tenue, la constance avec la chaleur, l'enthousiasme, la fougue:Amène cède aux circonstances, à la raison, et croit pouvoiroffrir quelques sacrifices à la paix, sans descendre des principes dont il fait la base de sa morale et de sa conduite....»
La morale d'Amène, pas plus que celle deLaclos, gardons-nous d'en trop parler! Mais le portrait est d'un fin observateur, et sir Henry a eu raison d'y souligner quelques traits d'une sagacité qu'on dirait prophétique.
Le rôle de M. de Talleyrand à l'Assemblée constituante est parfaitement étudié et présenté par l'écrivain anglais, et je dirai même que c'est la partie la plus complète et la plus satisfaisante de son livre: le résultat de cet exposé fait beaucoup d'honneur à M. de Talleyrand. Dès le début, nommé membre de l'Assemblée par le clergé de son diocèse, il donne son programme dans un discours remarquable, tout pratique, où, sans se jeter dans le vague des théories, il résume les principales réformes et les améliorations qu'il estime nécessaires, et qui ont été depuis en partie gagnées définitivement et conquises, enpartie aussi outre-passées ou reperdues. Sir Henry Bulwer estime que ce programme, datant de l'aurore de 89, et qui n'était d'ailleurs nullement particulier à M. de Talleyrand, s'il était complétement réalisé, serait encore aujourd'hui pour la France le plus raisonnable et le plus sûr des régimes. En lui laissant la responsabilité de cette opinion, il reste bien avéré que l'évêque d'Autun se montrait dès le premier jour un des plus éclairés et des plus perspicaces esprits de son époque.
M. de Talleyrand fut à l'Assemblée le principal agent et l'organe de la motion qui avait pour objet la vente des biens du clergé au profit de la nation. Membre lui-même du haut clergé, il faisait bon marché de son ordre et donnait résolûment la main au tiers état.Pozzo di Borgo, jaloux de Talleyrand, dont il était le rival d'esprit et d'influence, disait de lui: «Cet homme s'est fait grand en se rangeant toujours parmi les petits, et en aidant ceux qui avaient le plus besoin de lui.» Le résultat étant louable, on ne pouvait lui en vouloir ici que la tactique fût habile. Sa motion d'ailleurs, dans son principe, était accompagnée de certaines conditions atténuantes et de dédommagements pour les individus. Sir Henry Bulwer a discuté cet acte capital de l'évêque d'Autun avec bien de l'impartialité, et, après l'avoir exposé dans tous les sens, il ajoute: «Mais il arriva alors, comme cela se voit souvent quand la passion et la prudence s'unissent pour quelque grande entreprise, que la partie du plan qui était l'œuvre de la passion fut réalisée complétement et d'un seul coup,tandis que celle qui s'inspirait de la prudence fut transformée et gâtée dans l'exécution.»
Cette motion et l'importance qu'elle conférait à son auteur auraient très-probablement porté l'évêque d'Autun à un poste dans le ministère, si les plans de Mirabeau avaient prévalu. Mais était-ce bien la place de ministre des finances qui lui convenait le mieux, comme semble l'indiquer une note trouvée dans les papiers de Mirabeau? Il est permis d'en douter: c'eût été mettre Tantale à même du Pactole. Quoi qu'il en soit, la part considérable que M. de Talleyrand avait prise non-seulement aux actes du clergé, ou concernant le clergé, mais encore aux importantes questions de finance et aux travaux du comité de Constitution, l'esprit de décision et de vigueur dont il avait fait preuve, non moins que letour habile et mesuré de sa parole, le désignèrent au choix de l'Assemblée pour être son organe dans le manifeste ou compte rendu de sa conduite, qu'elle jugea à propos d'adresser à la nation en février 1790. Ce manifeste valut à son auteur d'être élu aussitôt président de l'Assemblée, honneur très-recherché et que n'obtint que très-tard Mirabeau.
A voir ce rôle si actif de M. de Talleyrand à l'Assemblée constituante, le biographe moraliste est amené à se poser une question: le Talleyrand de cette époque, à cet âge de trente-cinq ou trente-six ans, dans toute l'activité et tout l'entrain de sa première ambition, était-il bien le même que celui qu'on a vu plus tard nonchalant, négligent à l'excès, ayant ses faiseurs, se contentant de donnerà ce qu'il inspirait le tour et le ton, et à y mettre son cachet?—Évidemment non. Avec le même fonds intérieur, il dut y avoir des différences; l'intérêt l'aiguillonnait: il n'était pas tout à fait le même homme avant sa fortune faite qu'après. Je me le figure bien plus vif alors; il payait davantage de sa personne; il se souciait de l'opinion. On en a une singulière preuve dans la lettre qu'il écrivit aux journaux (8 février 1791), lorsque, après avoir déclaré qu'il n'avait aucune prétention à l'évêché de Paris devenu vacant, il crut devoir se justifier ou s'excuser d'avoir gagné de grosses sommes au jeu:
«Maintenant, disait-il, que la crainte de me voir élever à la dignité d'évêque de Paris est dissipée, on me croira sans doute. Voici l'exacte vérité: j'ai gagné, dans l'espace de deux mois, non dans des maisonsde jeu, mais dans la société et au Club des Échecs, regardé presque en tout temps, par la nature même de ses institutions, comme une maison particulière, environ 30,000 francs. Je rétablis ici l'exactitude des faits, sans avoir l'intention de les justifier. Le goût du jeu s'est répandu d'une manière même importune dans la société. Je ne l'aimai jamais, et je me reproche d'autant plus de n'avoir pas assez résisté à cette séduction; je me blâme comme particulier, et encore plus comme législateur, qui croit que les vertus de la liberté sont aussi sévères que ses principes, qu'un peuple régénéré doit reconquérir toute la sévérité de la morale, et que la surveillance de l'Assemblée nationale doit se porter sur ces excès nuisibles à la société, en ce qu'ils contribuent à cette inégalité de fortune que les lois doivent tâcher de prévenir par tous les moyens qui ne blessent pas l'éternel fondement de la justice sociale, le respect de la propriété. Je me condamne donc, et je me fais un devoir de l'avouer; car, depuis que lerègne de la vérité est arrivé, en renonçant à l'impossible honneur de n'avoir aucun tort, le moyen le plus honnête de réparer ses erreurs est d'avoir le courage de les reconnaître[2].»
Voilà un Talleyrand bien humble, bien exemplaire, bien soucieux du qu'en dira-t-on. Il ressemble bien peu à ce Talleyrand de la fin, qui affectait le dédain de l'opinion, et qui, se rencontrant avec le général Lamarque, un jour que celui-ci avait écrit aux journaux pour quelque explication de sa conduite, l'apostrophait froidement par ce mot: «Général, je vous croyais de l'esprit.» Il y a loin de là au Talleyrand contrit faisantsonmea culpapublic d'avoir gagné trente mille francs au jeu.
Mais il y a bien autre chose: à la fête de la Fédération, pour l'anniversaire du 14 juillet (1790), ce fut M. de Talleyrand qui, en qualité d'évêque officiant et ayant l'abbé Louis pour sous-diacre, célébra solennellement la messe au Champ de Mars sur l'autel de la Patrie, et qui eut à bénir l'étendard rajeuni de la France. On souffre d'une semblable parodie. Religion à part, l'honnêteté se révolte. Je laisse les paroles indignes et cyniques qui passent pour avoir été échangées à l'autel même, et que le souffle de l'impure légende a portées jusqu'à nous; mais j'ose dire que ce n'est point impunément qu'une Constitution nouvelle, fût-elle la meilleure, s'inaugure devant tout un peuplepar une momerie ou un sacrilége. Tout le vice du dix-huitième siècle est là: il y avait dès le premier jour un ver au cœur du fruit.
Qu'est-ce à dire quand il fut question peu après de consacrer les membres du nouveau clergé constitutionnel, les premiers évêques? Il fallait trois évêques pour consommer ce sacre. Des deux associés de l'évêque d'Autun, l'un au moins hésita jusqu'au dernier moment. Talleyrand, à la veille de la cérémonie, avait vu Gobel, évêque de Lydda, le moins hésitant des deux, qui lui dit que leur collègue Miroudot, évêque de Babylone (les noms mêmes prêtent à la farce), était bien ébranlé. Sur quoi, Talleyrand sans marchander se rend chez l'évêque de Babylone, et lui fait une fausse confidence: il lui dit que leur confrère Gobel est lui-mêmesur le point de les abandonner, que pour lui il sait trop à quoi cela les expose; que sa résolution est prise, et qu'au lieu de risquer d'être lapidé par la populace, il aime encore mieux se tuer lui-même si l'un des deux vient à le lâcher. Et en même temps, il tournait nonchalamment entre ses doigts un petit pistolet qu'il avait tiré de sa poche comme par mégarde, et dont il promettait bien de se servir. Le joujou fit son effet; une peur chassa l'autre, et les deux coopérateurs furent à leur poste. On voit que l'évêque d'Autun savait, lui aussi, jouer, quand il le fallait, dubréviairedu coadjuteur ou desburettesde l'abbé Maury. Talleyrand dans le temps même s'égayait fort de cette anecdote et en régalait ses amis. Dumont (de Genève) la tenait de sa bouche, et il l'a racontée danssesSouvenirs. Mais, encore une fois, à quelque point de vue qu'on se place, tout cela n'est pas très-beau[3].
M. de Talleyrand, sommé peu après par le pape de revenir à résipiscence sous peine d'excommunication (et il faut convenir qu'ilne l'avait pas volé), se le tint pour dit, et quitta décidément l'Église pour embrasser la vie séculière. C'est ce qu'il pouvait faire de mieux, et il avait déjà beaucoup trop attendu.
On a besoin de l'éloignement et de ne considérer avec sir Henry Bulwer que lesprincipaux actes de la ligne politique de M. de Talleyrand à cette époque, pour rendre la justice qui est due à sa netteté de vues et à sa clairvoyance. On s'est souvent demandé ce qu'aurait été Voltaire à la Révolution, et quelquefois on a tranché cette question bien à la légère. Voltaire—et j'entends le Voltaire du fond, de lapensée de derrière, tout ce qu'il y avait d'éclairé et de prophétique dans Voltaire,—eût été pour la Révolution, et je ne crois pas être loin du vrai en répondant: Talleyrand à l'Assemblée constituante, c'est assez bien Voltaire en 89, un Voltaire moins irritable et sans les impatiences; mais aussi Voltaire avait de plus le feu sacré. Talleyrand, s'il l'avait jamais eu, l'avait perdu de bien bonne heure: il n'avait gardé que le bon sens parfait et fin,mais aussi un bon sens égal, imperturbable.
Au moment où l'Assemblée nationale allait se séparer (septembre 1791), Talleyrand soumettait à l'attention de ses collègues un rapport et presque un livre sur un vaste plan d'instruction publique, ayant à sa base l'école communale, et à son sommet l'Institut. La lecture, qui remplit plus d'une séance, fut entendue jusqu'au bout avec la plus grande faveur. Marie-Joseph Chénier n'a pas craint d'appeler cet ouvrage «un monument de gloire littéraire où tous les charmes du style embellissent les idées philosophiques». Il ne se pouvait de plus digne testament de cette féconde et illustre législature.
Sir Henry Bulwer a résumé en des termes judicieux et élevés le côté apparent et lumineuxdu rôle de Talleyrand pendant cette première période de sa carrière publique:
«Dans cette assemblée, dit-il, M. de Talleyrand fut le personnage le plus important après Mirabeau, comme il fut plus tard, sous le régime impérial, le personnage le plus remarquable après Napoléon... Toutefois, la réputation qu'il acquit à juste titre dans ces temps violents et agités ne fut pas d'un caractère violent ni marqué de turbulence. Membre des deux clubs fameux de l'époque (les Jacobins et les Feuillants), il les fréquentait de temps à autre, non pour se mêler à leurs débats, mais pour faire la connaissance de ceux qui y prenaient part, et pouvoir les influencer. Dans l'Assemblée nationale, il avait toujours été avec les plus modérés qui pouvaient espérer et qui ne désavouaient pas la Révolution.»... Aucun sentiment personnel ne troubla sa ligne de conduite; elle ne fut jamais marquée par des préventions de cette nature, sans qu'on puisse direqu'elle ait non plus jamais resplendi de l'éclat d'une éloquence extraordinaire. Son influence vint de ce qu'il proposa des mesures importantes et raisonnables au moment opportun, et cela dans un langage singulièrement clair et élégant; ce qu'avait d'élevé sa situation sociale ajoutait encore à l'effet de sa conduite et de son intervention.»... Il avouait qu'il désirait une monarchie constitutionnelle, et qu'il était disposé à faire tout ce qu'il pouvait pour en obtenir une; mais il ne dit jamais qu'il se sacrifierait à cette idée, s'il devenait évident qu'elle ne pouvait pas triompher.»
«Dans cette assemblée, dit-il, M. de Talleyrand fut le personnage le plus important après Mirabeau, comme il fut plus tard, sous le régime impérial, le personnage le plus remarquable après Napoléon... Toutefois, la réputation qu'il acquit à juste titre dans ces temps violents et agités ne fut pas d'un caractère violent ni marqué de turbulence. Membre des deux clubs fameux de l'époque (les Jacobins et les Feuillants), il les fréquentait de temps à autre, non pour se mêler à leurs débats, mais pour faire la connaissance de ceux qui y prenaient part, et pouvoir les influencer. Dans l'Assemblée nationale, il avait toujours été avec les plus modérés qui pouvaient espérer et qui ne désavouaient pas la Révolution.
»... Aucun sentiment personnel ne troubla sa ligne de conduite; elle ne fut jamais marquée par des préventions de cette nature, sans qu'on puisse direqu'elle ait non plus jamais resplendi de l'éclat d'une éloquence extraordinaire. Son influence vint de ce qu'il proposa des mesures importantes et raisonnables au moment opportun, et cela dans un langage singulièrement clair et élégant; ce qu'avait d'élevé sa situation sociale ajoutait encore à l'effet de sa conduite et de son intervention.
»... Il avouait qu'il désirait une monarchie constitutionnelle, et qu'il était disposé à faire tout ce qu'il pouvait pour en obtenir une; mais il ne dit jamais qu'il se sacrifierait à cette idée, s'il devenait évident qu'elle ne pouvait pas triompher.»
D'autres ont assez montré et montreront l'envers de l'homme: c'est ici un Talleyrand vu par l'endroit.
L'Assemblée une fois séparée, et ceux qui en avaient été membres se voyant exclus de toute action législative, Talleyrand ne jugeapoint à propos de rester dans l'atmosphère agitée de Paris: il partit pour Londres avec son ami Biron, ambassadeur, en janvier 1792. Ce n'était point un simple voyage d'observation: il avait bien aussi une mission confidentielle, mais il ne réussit ni auprès du ministère, ni même dans la haute société, tant la prévention contre la France était forte. Dumont, qui le vit beaucoup à ce moment, nous l'a peint au physique et au moral avec vérité:
«Je ne sais s'il n'avait pas un peu trop l'ambition d'imposer par un air de réserve et de profondeur. Son premier abord en général était très-froid; il parlait très-peu, il écoutait avec une grande attention; sa physionomie, dont les traits étaient un peu gonflés, semblait annoncer de la mollesse, et une voix mâle et grave paraissait contraster avec cettephysionomie. Il se tenait à distance et ne s'exposait point. Les Anglais, qui n'ont que des préventions générales sur le caractère des Français, ne trouvaient en lui ni la vivacité, ni la familiarité, ni l'indiscrétion, ni la gaieté nationale. Une manière sentencieuse, une politesse froide, un air d'examen, voilà ce qui formait une défense autour de lui dans son rôle diplomatique.»
Mais dans l'intérieur et l'intimité le masque tombait ou avait l'air de tomber tout à fait: il était alors charmant, familier, d'une grâce caressante, aux petits soins pour plaire, «se faisant amusant pour être amusé». Son goût le plus vif semblait être celui de la conversation avec des esprits faits pour l'entendre, et il aimait à la prolonger jusque bien avant dans la nuit. Dumont, qui fit avec lui le voyage de retour en France, nous a dit combienil était délicieux «dans le petit espace carré d'une voiture».
Revenu à Paris et ne trouvant plus son ami Narbonne dans le ministère, Talleyrand, qui n'en était pas à une liaison près, s'arrangea avec la Gironde, avec Dumouriez, et il retourna de nouveau à Londres, toujours chargé d'une mission, à côté de Chauvelin, ambassadeur, et comme pour le seconder (mai 1702). Il s'agissait, à la veille d'une guerre continentale, de se ménager la neutralité de l'Angleterre. Les négociateurs trouvèrent partout méfiance et sourde oreille: on ne traite pas avec un trône qui s'écroule. Talleyrand, rappelé à Paris avant le 10 août, en repartit avec un passe-port de Danton: en quelle qualité et dans quelles vues?
M. de Talleyrand a longtemps nié être venucette fois à Londres pour un autre motif que celui d'échapper aux périls qu'il courait en France: ce qui n'empêcha point qu'il ne reçût l'ordre de quitter l'Angleterre en janvier 1794, parce qu'on l'y considérait comme un hôte dangereux[4]. Quel put être le motif de cette rigueur, et pourquoi fut-il un des rares Français auxquels on crut devoir appliquer en ce temps-là l'alien-bill? Cela prouve du moins qu'il n'était guère en odeur de vertu. Il écrivit à cette date à lord Grenville une lettre justificative, où il protestait de l'innocence de ses intentions et de ses démarches:
«Je suis venu en Angleterre, disait-il, jouir de la paix et de la sûreté personnelle à l'abri d'une Constitutionprotectrice de la liberté et de la propriété. J'y existe, comme je l'ai toujours été, étranger à toutes les discussions et à tous les intérêts de parti, etn'ayant pas plus à redouter devant les hommes justes la publicité d'une seule de mes opinions politiques que la connaissance d'une seule de mes actions...»
Sa réclamation étant restée vaine, il s'embarqua en ce temps pour les États-Unis. Mais, vingt mois plus tard, quand il y eut jour à rentrer en France, Marie-Joseph Chénier, à l'instigation de Mmede Staël[5], sollicita de laConvention le rappel de Talleyrand, et il le fit en ces termes:
«Nos divers ministères à Londres attestent la bonne conduite qu'il a tenue et les services qu'il a rendus. J'ai entre les mains un mémoire dont on a pu trouver un double dans les papiers de Danton. Ce mémoire, daté du 25 novembre 1792, prouve qu'il s'occupait à consolider la République lorsque, sans rapport préalable, on l'a décrété d'accusation...»
De son côté, Talleyrand lui-même, dans desÉclaircissementspubliés en l'an VII, avant sa sortie du ministère, voulant se laver de l'accusation d'avoir émigré, s'autorisait de la mission qui lui avait été confiée au début de la République:
«Je fus envoyé à Londres, disait-il, pour la deuxièmefois le 7 septembre 1792 par le Conseil exécutif provisoire. J'ai en original le passe-port qui me fut délivré par le Conseil et qui est signé des six membres, Lebrun,Danton, etc. Il a été mis sous les yeux de la Convention au moment où elle daigna s'occuper de moi, et je le montrerai à quiconque désirera la voir. Ce passe-port est conçu en ces termes:Laissez passer Ch.-Maurice Talleyrand allant à Londres par nos ordres... Ainsi j'étais sorti de France parce que j'y étais autorisé, que j'avais reçu même de la confiance du gouvernement des ordres positifs pour ce départ.»
Cependant, quarante ans après, dans son dernier séjour de Londres, et dans toute sa gloire d'ambassadeur, il se plaisait à raconter comment il aurait obtenu et presque escamoté ce passe-port de Danton par une sorte de stratagème et en souriant d'une plaisanterie que ce personnage redouté venait de faire sur lecompte d'un autre pétitionnaire. Talleyrand excellait ainsi à donner le change à un soupçon sérieux par un trait amusant.
Tous ces dits et contredits où l'on perd le fil ont inquiété sir Henry Bulwer, qui a pris le soin de les rapprocher et de les discuter:
«Comment concilier, se demande-t-il, la déclaration formelle de Chénier avec les solennelles protestations de M. de Talleyrand à lord Grenville?—Comment M. de Talleyrand avait-il pu écrire des mémoires à Danton et cependant être venu en Angleterre, simplementdans le dessein d'y chercher le repos?...»
Comment? comment?... Eh! mon Dieu! c'est se donner bien de la peine pour essayer de concilier ce qui est si simple et si bien dans la nature du personnage. Que conclure eneffet de tout cela? Une seule chose que la politesse défend de dire des gens, si ce n'est après leur mort; c'est que M. de Talleyrand a menti; et, dès qu'il y avait le moindre intérêt, il était coutumier de mentir.
Un mensonge ainsi avéré en représente des milliers d'autres. Aussi lord Grenville avait-il traité Talleyrand d'homme «profond et dangereux», et un autre lord Granville avait un mot énergique et bien anglais pour définir celui dont les dehors gracieux ou imposants recouvraient tant de secrètes laideurs: «C'est un bas de soie rempli de boue.» Telle est du moins la traduction (encore trop polie, m'assure-t-on) qu'a donnée de ce mot M. de Chateaubriand[6].
Nous reviendrons prochainement, guidé toujours par sir Henry Bulwer, mais un peu moins indulgent que lui, sur cette vie et ce personnage à triple et quadruple fond.
Le devoir de la critique dans tout sujet est avant tout de l'envisager sans parti pris, de se tenir exempte de préventions, fussent-elles des mieux fondées, et de ne pas sacrifier davantage à celles de ses lecteurs. M. de Talleyrand est un sujet des plus compliqués; il y avait plusieurs hommes en lui: il importe de les voir, de les entrevoir du moins, et de les indiquer. Sir Henry Bulwer, homme d'État et étranger, moins choqué que nous de certains côtésqui ont laissé de tristes empreintes dans nos souvenirs et dans notre histoire, a jugé utile et intéressant, après étude, de dégager tout ce qu'il y avait de lumières et de bon esprit politique dans le personnage qui est resté plus généralement célèbre par ses bons mots et par ses roueries: «L'idée que j'avais, dit-il, c'était de montrer le côté sérieux et sensé du caractère de cet homme du dix-huitième siècle, sans faire du tort à son esprit ou trop louer son honnêteté.» Il a complétement réussi à ce qu'il voulait, et son Essai, à cet égard, bien que manquant un peu de précision et ne fouillant pas assez les coins obscurs, est un service historique: il y aura profit pour tous les esprits réfléchis à le lire.
Mais, en regard et à côté, il est indispensable d'avoir sur sa table le terrible articleTalleyrand,de laBiographie Michaud, article qui est tout un volume, et qui constitue la base la plus formidable d'accusation, le réquisitoire historique permanent contre l'ancien évêque d'Autun. Il y règne un esprit de dénigrement et de haine, c'est évident; mais l'enquête, préparée de longue main, grossie de toutes les informations successives et collectives, a été serrée de près.
Je reprends le personnage où je l'ai laissé[7].Talleyrand est donc rentré en France sous le Directoire; l'ancien constituant a été amnistié, et mieux qu'amnistié; mais, du moment qu'il a remis le pied dans Paris, ce n'est pas pour y rester observateur passif et insignifiant: partout où il est, il renoue ses fils, il trame, il intrigue; il faut qu'il soit du pouvoir, et il en sera.
A ne voir que les dehors, sa rentrée est la plus digne et la mieux séante: c'est une rentrée littéraire. Pour les politiques en disponibilité, la littérature, quand elle n'est pas une consolation, est un moyen. Talleyrand ne crut pouvoir mieux remplir son apparence de loisir, dans les mois qui précédèrent le 18 fructidor, et payer plus gracieusement sa bienvenue que par son assiduité à l'Institut national, dont on l'avait nommé membre dèsl'origine et en y marquant sa présence par deux Mémoires: l'un tout plein de souvenirs et de considérations intéressantes sur les relations commerciales des États-Unis avec l'Angleterre, l'autre tout plein de vues, de prévisions et même de pronostics, sur les avantages à retirer d'un nouveau régime de colonisation, et sur l'esprit qu'il y faudrait apporter.
On a beaucoup dit que M. de Talleyrand ne faisait point lui-même les écrits qu'il signait, que c'était tantôt Panchaud pour les finances, des Renaudes pour l'instruction publique, d'Hauterive ou La Besnardière pour la politique, qui étaient ses rédacteurs. En convenant qu'il doit y avoir du vrai, gardons-nous pourtant de nous faire un Talleyrand plus paresseux et moins lui-même qu'il nel'était: il me paraît, à moi, tout à fait certain que les deux mémoires lus à l'Institut en l'an V, si pleins de hautes vues finement exprimées, sont et ne peuvent être que du même esprit, j'allais dire de la même plume qui, plus de quarante ans après, dans un discours académique final, dans l'Éloge de Reinhard, traçait le triple portrait idéal du parfait ministre des affaires étrangères, du parfait directeur ou chef de division, du parfait consul: et cette plume ne peut être que celle de M. de Talleyrand, quand il se soignait et se châtiait.
Et comment ne serait-ce point M. de Talleyrand qui, après avoir vu de près l'Amérique, l'avoir observée si peu d'années après son déchirement d'avec la mère-patrie, et l'avoir, non sans étonnement, retrouvée toutanglaise, sinon d'affection, du moins d'habitudes, d'inclinations et d'intérêts, aurait lui-même écrit ou dicté les remarques suivantes:
«Quiconque a bien vu l'Amérique ne peut plus douter maintenant que dans la plupart de ses habitudes elle ne soit restée anglaise; que son ancien commerce avec l'Angleterre n'ait même gagné de l'activité au lieu d'en perdre depuis l'époque de l'indépendance, et que par conséquent l'indépendance, loin d'être funeste à l'Angleterre, ne lui ait été à plusieurs égards avantageuse.»
Appliquant ici le mode d'analyse en usage chez les idéologues et tout à fait de mise à l'Institut en l'an III, il partait de ce principe que «ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination et l'intérêt», et que ces deux mobiles s'unissaient des deux parts pour rapprocher les colons émancipés et leurs tyrans de la veille:
«Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre; mais il ne faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peupledépassionné; que la victoire et le temps ont amorti ses haines, et que chez lui les inclinations se réduisent à de simples habitudes: or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.»L'identité de langage est un premier rapport dont on ne saurait trop méditer l'influence. Cette identité place entre les hommes de ces deux pays un caractère commun qui les fera toujours se prendre l'un à l'autre et se reconnaître; ils se croiront mutuellement chez eux quand ils voyageront l'un chez l'autre; ils échangeront avec un plaisir réciproque la plénitude de leurs pensées et toute la discussion de leurs intérêts, tandis qu'une barrière insurmontable est élevée entre les peuples de différent langage qui ne peuvent prononcer un mot sans s'avertir qu'ils n'appartiennent pas à la même patrie; entrequi toute transmission de pensée est un travail pénible, et non une jouissance; qui ne parviennent jamais à s'entendre parfaitement, et pour qui le résultat de la conversation, après s'être fatigués de leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement ridicules. Dans toutes les parties de l'Amérique que j'ai parcourues, je n'ai pas rencontré un seul Anglais qui ne se trouvât Américain, pas un seul Français qui ne se trouvât étranger.»
«Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre; mais il ne faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peupledépassionné; que la victoire et le temps ont amorti ses haines, et que chez lui les inclinations se réduisent à de simples habitudes: or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.
»L'identité de langage est un premier rapport dont on ne saurait trop méditer l'influence. Cette identité place entre les hommes de ces deux pays un caractère commun qui les fera toujours se prendre l'un à l'autre et se reconnaître; ils se croiront mutuellement chez eux quand ils voyageront l'un chez l'autre; ils échangeront avec un plaisir réciproque la plénitude de leurs pensées et toute la discussion de leurs intérêts, tandis qu'une barrière insurmontable est élevée entre les peuples de différent langage qui ne peuvent prononcer un mot sans s'avertir qu'ils n'appartiennent pas à la même patrie; entrequi toute transmission de pensée est un travail pénible, et non une jouissance; qui ne parviennent jamais à s'entendre parfaitement, et pour qui le résultat de la conversation, après s'être fatigués de leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement ridicules. Dans toutes les parties de l'Amérique que j'ai parcourues, je n'ai pas rencontré un seul Anglais qui ne se trouvât Américain, pas un seul Français qui ne se trouvât étranger.»
Après l'inclination et l'habitude, il relève l'intérêt, cet autre mobile tout-puissant, surtout dans un pays nouveau où «la grande affaire est incontestablement d'accroître sa fortune.» Et comment ne seraient-elles point encore de Talleyrand, ces réflexions morales si justement conçues, exprimées si nettement, sur l'égalité et la multiplicité des cultes, dont il a été témoin, sur cet esprit de religion qui,bien que sincère, est surtout un sentiment d'habitude et qui se neutralise dans ses diversités mêmes, subordonné qu'il est chez tous (sauf de rares exceptions) à l'ardeur dominante du moment, à la poursuite des moyens d'accroître promptement son bien-être? Ce seraient, si c'était le lieu, autant de morceaux excellents à détacher.
Et sur ce climat qui n'est pas fait, et sur ce caractère américain, qui ne l'est pas davantage, quel plus frappant et plus philosophique tableau que celui-ci, trop pris sur nature, trop bien tracé et de main de maître pour n'être pas rappelé ici, quand sur d'autres points nous devons être si sévères!
«Que l'on considère ces cités populeuses d'Anglais, d'Allemands, de Hollandais, d'Irlandais, etaussi d'habitants indigènes, ces bourgades lointaines, si distantes les unes des autres; ces vastes contrées incultes, traversées plutôt qu'habitées par des hommes qui ne sont d'aucun pays: quel lien commun concevoir au milieu de toutes ces disparités? C'est un spectacle neuf pour le voyageur qui, partant d'une ville principale où l'état social est perfectionné, traverse successivement tous les degrés de civilisation et d'industrie qui vont toujours en s'affaiblissant, jusqu'à ce qu'il arrive en très-peu de jours à la cabane informe et grossière, construite de troncs d'arbres nouvellement abattus.Un tel voyage est une sorte d'analyse pratique et vivante de l'origine des peuples et des États: on part de l'ensemble le plus composé pour arriver aux éléments les plus simples; à chaque journée, on perd de vue quelques-unes de ces inventions que nos besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires;il semble que l'on voyage en arrière dans l'histoire des progrès de l'esprit humain. Si un tel spectacle attache fortement l'imagination,si l'on se plaît à retrouver dans la succession de l'espace ce qui semble n'appartenir qu'à la succession des temps, il faut se résoudre à ne voir que très-peu de liens sociaux, nul caractère commun parmi des hommes qui semblent si peu appartenir à la même association.»
S'il ne semblait puéril et bien ingénu de prendre Talleyrand par le côté littéraire, on aurait à noter encore ce qui suit immédiatement, ces deux portraits de mœurs,le bûcheron américain,le pêcheur américain. Talleyrand a observé les États-Unis comme Volney, et il résume ce qu'il a vu avec plus de légèreté dans l'expression et autant d'exactitude. Contentons-nous donc de dire désormais que, si la plupart du temps, dans les écrits signés de son nom, Talleyrand laissait la besogne et le gros ouvrage aux autres, il se réservait dans les occasionset aux bons endroits la dernière touche et le fini[8].
L'autre mémoiresur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans les circonstances présentesmériterait aussi une analyse: il se rapporteparticulièrement à l'état moral de la France d'alors, et il est plein de vues sages ou même profondes. Il semble avoir été écrit en prévision du 18 fructidor et des déportations prochaines: on n'ose dire pourtant que la Guyane et Sinnamari aient en rien répondu à la description des colonies nouvelles que proposaitTalleyrand d'un air de philanthropie, et en considération, disait-il, «de tant d'hommes agités qui ont besoin de projets, de tant d'hommes malheureux qui ont besoin d'espérances». Il y disait, encore, en vrai moraliste politique:
«L'art de mettre les hommes à leur place est le premier peut-être dans la science du gouvernement; mais celui de trouver la place des mécontents est, à coup sûr, le plus difficile, et présenter à leur imagination des lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées et leurs désirs, est, je crois, une des solutions de cette difficulté sociale.»
Oui, mais à condition qu'on n'ira pas éblouir à tout hasard les esprits, les leurrer par de vains mirages, et qu'une politique hypocrite n'aura pas pour objet de se débarrasser, coûte que coûte, des mécontents.
Je relève dans ce mémoire un heureux coup de crayon donné en passant, et qui caractérise en beau M. de Choiseul:
«M. le duc de Choiseul,un des hommes de notre siècle qui a eu le plus d'avenir dans l'esprit; qui déjà, en 1769, prévoyait la séparation de l'Amérique d'avec l'Angleterre et craignait le partage de la Pologne, cherchait dès cette époque à préparer par des négociations la cession de l'Égypte à la France, pour se trouver prêt à remplacer, par les mêmes productions et par un commerce plus étendu, les colonies américaines le jour où elles nous échapperaient...»
Voilà un éloge relevé par un joli mot: un joli mot, en France, a toujours chance de l'emporter sur un jugement. On ne doit pas oublier toutefois quelle légèreté M. de Choiseul apporta dans ces affaires mêmes des colonies, et d'après quel «plan insensé» furent conduitesles expéditions aventureuses de la Guyane (1763-1767). Malouet, dans ses Mémoires, nous en apprend assez long là-dessus. M. de Choiseul, en fait de colonies, pouvait voir très-loin dans l'avenir; il regardait très-peu dans le présent.
Mais c'est trop nous arrêter aux bagatelles de la porte. M. de Talleyrand cependant s'est remué, il a intrigué, il a plu à Barras; il est entré, par lui, dans le gouvernement. A-t-il poussé et coopéré aussi activement qu'on l'a dit à toutes les mesures qui précédèrent et suivirent le 18 fructidor? Quand on parlait devant lui de la complicité de Mmede Staël, dans ce coup d'État: «Mmede Staël, disait-il, a fait le 18, mais non pas le 19.» On sait, en effet, que, si la journée du 18 avait abattu l'espoir des royalistes, la journée du 19, avecses décrets de déportation, avait relevé l'audace des jacobins. Mais Talleyrand au pouvoir n'y regardait pas de si près; il avait à gagner ses éperons; il était depuis quelques semaines seulement à la tête du ministère des affaires étrangères, où il avait remplacé Charles Delacroix, père de l'illustre Eugène. Aussitôt nommé, il en avait fait part au général de l'armée d'Italie, il faut voir en quels termes: ce sont ses premières avances, et elles sont d'une vivacité, d'une grâce toute spirituelle et toute voltairienne. Qu'on se rappelle Voltaire quand il s'adresse à des souverains: