Jamais femme ne fut plus malheureuse que Mme de Montreu, en présence du terrible dilemme, car jamais plus noble femme ne comprit si clairement la situation.
Ou bien, elle devait encore berner l'époux, l'attirer, souffrir une vie de mensonges, enfanter hypocritement l'œuvre frauduleuse, souiller la maison d'honneur de l'être maudit de ses entrailles—ou bien, elle devait se tuer.
Des idées criminelles grondaient dans le cerveau, rayonnaient au souffle exaspéré de la morphine qui décuple l'entendement, et l'empoisonnée du corps et de l'esprit traversait des alternatives d'allégresse et de désespoir.
Blanche aurait voulu se confier à une amie, à une sœur; elle jugeait sa cousine, Mme Gouilléras, trop bavarde et sa mère, Mme de La Croze, trop pieuse.
Et l'œuvre grandissait! Et le ventre allait bientôt s'épanouir, à la gloire de la création!
L'ex-maîtresse de Pontaillac avait beau cacher son linge intime à l'œil des servantes, regimber devant la lessive générale; elle avait beau se donner des allures légères, son secret l'endolorissait toute. Elle se croyait devinée, et les regards du mari, toujours si doux, la pénétraient, comme autant de glaives.
Un matin, devant la glace de sa chambre, elle exhala un cri de terreur:
—J'ai le masque!
Vite, elle saisit un flacon de morphine, le porta à ses lèvres, embrassant des yeux les choses familières et aimées, les portraits d'Olivier et de Jeanne, les photographies des La Croze et de Mathilde.
Puis, elle regarda, par la fenêtre ouverte, l'étang des Falettes, illuminé de soleil et couvert de nénuphars. Elle hésitait entre le poison et l'eau toute fleurie; mais là-bas, sur la route, elle vit paraître le curé de Saint-Martin-l'Église. Il marchait, le tricorne sous le bras, et la grande dame, éveillée aux croyances religieuses, descendit et rencontra le vieil homme.
—Votre humble serviteur, madame la marquise? fit l'abbé Boussarie, en saluant. Allez-vous un peu mieux?
Très pâle, très agitée, la jeune femme cherchait ses phrases et gardait le silence.
—Mais, continua le curé, je suis sur la route qui dépend du château, et cela gêne peut-être que j'y lise mon bréviaire?
—Non, monsieur le curé! Nous sommes heureux, toujours heureux de vous voir… Écoutez-moi… Je désire vous parler… secrètement.
Elle tremblait; il ne s'en aperçut pas, et demanda, plein de sa belle naïveté de campagnard:
—C'est une confession?
—Oui, mon père.
—Je puis vous entendre au château, si vous êtes trop souffrante pour venir à l'église.
—Je voudrais vous parler ici, mon père.
—Bien… Bien…
Vraiment, il ne l'encourageait pas avec sa grosse soutane, son énorme visage, son gros nez de priseur, ses doigts velus, ses pauvres yeux bordés de rouge et sa voix chevrotante. Était-il à la hauteur de la mission qu'un aveu terrible allait lui imposer? N'invoquerait-il pas les seules lois de Dieu et de l'Église? Aurait-il le sacerdoce flexible? Mme de Montreu en doutait, effrayée à l'idée que tous les jours, elle verrait le confesseur de son adultère.
—Ma fille, dites votre acte de contrition.
—Mais, monsieur le curé, il s'agit d'une aumône…
—Ah!…
—Veuillez m'accompagner au château, et je vous remettrai l'offrande d'un vœu…
—A la sainte Vierge?
—Non. A sainte Madeleine.
* * * * *
La dame résolut de tout dire à sa mère, et l'épouvante des afflictions qu'elle causerait la paralysa.
—Blanche, interrogeait Mme de La Croze, Blanche, tu as du chagrin?
Elle hochait la tête, surprise de dérober encore le secret aux regards maternels. Comment la mère ne voyait-elle pas le masque de la grossesse? A la moindre allusion, Blanche se fût agenouillée, et Mme de La Croze s'égarait en de douces et inutiles paroles.
—Tu t'ennuies aux Tuilières?
—Mais non!
—Un désir de toilette qu'Olivier te marchande?
—Pas du tout. Olivier est très généreux, tu le sais bien.
—Il faut te distraire, ma fille. Si nous allions passer quelques jours à Limoges?
—Volontiers.
Madame avait réfléchi que là-bas elle pourrait solliciter les conseils d'un homme digne de l'entendre et peut-être assez humain pour la protéger en son infortune: elle songeait à l'oncle de Raymond, à Sa Grandeur Aymard de Pontaillac.
* * * * *
Deux jours plus tard, une voiture s'arrêta à la porte de l'évêché deLimoges: Blanche descendit, laissant Mme de La Croze dans le coupé.
—Ne t'inquiète pas, maman. Il s'agit d'une bonne œuvre, et la discrétion est l'honneur des âmes charitables.
Monseigneur Aymard de Pontaillac travaillait avec son grand vicaire, lorsqu'on lui annonça la visite de Mme de Montreu.
Elle n'était pas une inconnue au palais épiscopal, la jeune châtelaine des Tuilières: lors de ses tournées évangéliques, le prélat avait accepté des invitations de la famille de La Croze et reçu de belles aumônes. Il n'hésita point à interrompre la dictée d'un mandement et à congédier le subordonné.
Blanche entra dans le cabinet de travail, moins en pénitente qu'en mondaine, et au milieu du décor austère, devant le vieillard à la tête grise, devant la soutane violette, elle se jeta à genoux:
—Monseigneur… Monseigneur, ayez pitié de moi! Je viens m'accuser d'une faute… d'un crime!
Elle pleurait, le front entre ses mains et bégayait des prières.
L'évêque dit:
—Parlez, parlez sans crainte. La miséricorde de Dieu est infinie!
—Monseigneur… mon père, j'ai péché… j'ai péché…
Crevée de sanglots, haletante, elle invoquait la Vierge, les saints; mais avec les encouragements du grand meneur d'âmes, elle parut retrouver un peu d'espoir en Dieu:
—Quand j'enfantais ma petite Jeanne, une allégresse emplissait mon être, me faisant oublier toutes les douleurs; et aujourd'hui, l'œuvre sacrilège est pour moi un sujet de malédictions. Si j'étais seule en cause, j'attendrais, je me cacherais et m'en irais, aussitôt après la délivrance, expier au fond d'un cloître les horribles amours. Mais, Monseigneur, vous ne l'ignorez pas, j'ai un mari qui a droit à mon respect!… Voyez, je suis lasse de mentir, lasse de sourire, lasse de vivre!… J'ai cherché à ramener mon époux vers la chambre conjugale, d'où je le tenais éloigné bien avant l'adultère, et, lui présent, mes forces épuisées ont trahi mon courage… Le bâtard que je porte dans mes flancs, je ne l'aimerai jamais, entendez-vous, Monseigneur, jamais! Il me fait déjà souffrir plus que je n'ai souffert à la naissance de ma Jeanne chérie! Il me brûle, il me déchire, il a en lui du venin!… Il souillerait notre maison!… Qu'ordonnez-vous, mon père? Dois-je emporter le secret dans le tombeau?… Ah! je suis prête à mourir, à écraser la preuve vivante et déjà si douloureuse du forfait!… Quel que soit le châtiment que vous m'infligiez, quelles que soient les ténèbres où vous jetiez ma pauvre raison, j'obéirai!… Monseigneur, mon père, m'est-il permis de détruire le germe de la honte? Puis-je provoquer un accident, au péril de ma vie? Je vous le jure: sous le germe abhorré, sous le fardeau du malheur, je succombe!
Monseigneur s'enfonçait en de graves réflexions, et la conscience du prêtre luttait contre les idées de l'homme. Cette loi nouvelle du divorce, que réprouve l'Église, donnait une solution logique. Oui, mais il y avait une autre enfant. Du reste, à quoi bon s'attarder? Les dogmes ne se discutent pas! Et, d'un autre côté, inviter l'épouse au rapprochement sexuel avec le mari, n'était-ce pas endeuillir d'un mensonge nouveau la trahison commise?
—Relevez-vous, madame. Il faut implorer la miséricorde divine, user de ménagements, et, peu à peu, dire toute la vérité à votre mari.
Debout, effrayée, elle demanda:
—Tout dire?
—Oui.
—Même le nom de mon amant?
—Ce nom est inutile. L'aveu du crime suffit.
—J'aime mieux cela, et je pardonne au coupable, à l'un des vôtres, à monsieur de Pontaillac.
—Mon neveu… Raymond…
—Oui, mon père.
Une vive agitation s'empara de l'évêque, et Monseigneur se mit à marcher, très ennuyé, très irrité, très humilié.
—Madame, conclut-il, les amitiés s'effacent devant le devoir. Je le répète: Il faut déclarer l'adultère à votre mari, et si les soupçons de celui que vous avez outragé, se portent sur un autre, vous nommerez mon neveu lui-même.
—Ce serait une lâcheté, monseigneur!
—Non, madame. Vous n'avez pas le droit de laisser punir ou se battre un innocent!
—Mais je ferai en sorte d'être seule châtiée.
—Ne l'oubliez pas: vos angoisses sont les miennes, et si Dieu nous juge indignes de sa clémence, il me frappera non seulement dans l'amitié de mon neveu, de mon unique parent, mais encore dans ma personne, car j'abandonnerai, s'il le faut, une charge sacrée.
—Monseigneur…
—Adressez-vous à Dieu, madame.
Les yeux mouillés de grosses larmes, il fit un signe de croix, et, imposant ses vieilles mains tremblantes sur la femme inclinée:
—Que la paix soit avec vous!
De retour en son hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, Raymond de Pontaillac passa ses derniers jours de congé dans l'isolement et la souffrance; puis il revit Christine, et la maîtresse dévouée se contenta de murmurer, en lui ouvrant ses bras: «Je t'attendais…»
Cette exquise créature ne cherchait point à pénétrer les secrets amoureux; elle n'interrogeait pas le voyageur sur les mystères du château des Ormes et du manoir de Montreu: l'absent revenait, froid, brisé, lugubre, et la diva l'entourait de soins, mettant autour de lui un peu de sa jeunesse, de sa chaleur et de sa lumière.
Mais que peuvent faire les sourires et les joies d'une amie contre les désordres de la passion?
Le jeune officier tolérait Christine et il aimait Blanche; il l'aimait de toute une fureur de malade.
D'abord, il voila d'un crêpe le portrait de la marquise; il fit disparaître de la chambre d'amour les reliques de l'adorée, et bientôt, il s'agenouilla devant ces mêmes objets d'une idole lointaine et toujours présente. Au sortir des évocations passionnelles, entre les labeurs militaires et malgré ces labeurs, Raymond doublait, triplait, quadruplait la dose de morphine: il avait commencé avec la moyenne de vingt-cinq, trente, quarante, soixante centigrammes, et déjà il s'injectait un gramme et demi, et quelquefois deux grammes par jour.
Un matin d'août, Pontaillac recevait à déjeuner chez la Stradowska ses amis Jean de Fayolle, Edgard Lapouge, Léon Darcy et Arnould-Castellier.
On était au dessert. Le domestique s'approcha de Raymond, l'informant que son ordonnance le demandait à l'antichambre.
—Qu'y a-t-il, Clément? interrogea l'officier, de mauvaise humeur. Je t'ai défendu de me relancer ici.
—Mon capitaine, c'est une dame… Elle paraissait très émue; elle m'a commandé de vous prévenir, en ajoutant que vous vous fâcheriez si je n'obéissais pas.
—A-t-elle donné son nom, laissé une carte?
—Non, mon capitaine; mais c'est une dame du grand monde; ça se voit tout de suite.
Bien qu'il eût entendu dire aux Tuilières que le retour des châtelains aurait lieu seulement en novembre, Raymond frissonnait à l'idée de Blanche, et il vint prendre congé de sa maîtresse et des invités.
—Tu ne m'embrasses pas? implora Christine.
Et, tremblante, sous le baiser:
—Un duel, peut-être?
—Mais non!
—Si c'est un duel, nous sommes là! grondèrent les camarades.
—Il ne s'agit pas de duel, messieurs… ou du moins… pas encore.
—Ah! ah! cria Darcy… Et quel est le citoyen?
—Guillaume II, ou Bismarck, ou Crispi, mon cher!
—J'en serai?
—Nous verrons.
Il éclata de rire et disparut.
Mme de Montreu attendait dans un salon de l'hôtel, et comme Pontaillac soupirait amoureusement: «Quel orgueil! quel bonheur!» elle recula d'un pas.
—Monsieur, vous vous méprenez sur le but de ma visite. Ce n'est plus une maîtresse affolée, c'est une épouse indigne, une mère pleine de honte et de remords, qui est devant vous; c'est la plus malheureuse des femmes!
Elle défaillait; il la soutint.
—Madame, je devine la cause de votre désespoir. On vous prive de notre liqueur; on vous laisse mourir; mais encore une fois je vous sauverai!
—Monsieur…
—O Blanche, puisque la privation dont tu es obsédée t'a inspiré le courage de venir à moi, sois bénie! Pour toi, pour tes yeux, pour tes lèvres, je marche à tous les sacrifices, à toutes les vaillances… à toutes les forfaitures!… Pour toi, je volerais; pour toi, je tuerais!… Fais de moi ce que tu voudras?
Ils s'assirent, et Mme de Montreu déclara en un gémissement d'opprobre et de terreur:
—Raymond, je suis enceinte!
L'officier ne vit pas d'abord la portée de cette révélation, mais dès que Blanche lui eut affirmé qu'il était le père de l'enfant et qu'aucun doute ne pouvait subsister sur l'origine de l'être en germe, il donna libre cours à ses rêves, à sa joie délirante:
—Nous l'aimerons, nous l'adorerons notre cher bébé!
—Taisez-vous, monsieur; vos paroles me font du mal…
Alors, elle dit son existence horrible, depuis le jour où elle s'aperçut de sa grossesse; elle dit la visite à l'évêque de Limoges, et le conseil—l'ordre religieux—de tout avouer au mari, même s'il le fallait le nom de l'amant.
—Eh bien, soit! répondit hautement Pontaillac, nommez-moi, mais à la condition que vous serez ma femme, si je tue Olivier.
—Je n'aurai pas tant de lâcheté, monsieur, et seule, j'affronterai la colère de mon mari.
—Je ne veux pas! Je vous le défends!
Il s'emportait, menaçait de veiller lui-même au salut de sa chère maîtresse, et Blanche pleurait, inquiète de la bravoure du gentilhomme.
Plus calme, Raymond exhorta Mme de Montreu à partir avec lui; il allait envoyer sa démission d'officier… On s'adorerait en quelque thébaïde lointaine, dans l'espérance du fruit des amours.
—Et Jeanne, et ma petite Jeanne, y songez-vous?
—Je l'aimerai aussi!
—Mais lui… Olivier…
—Eh! que nous importe! S'il te fait peur, je l'insulte… Il y a un duel à mort et, si les armes me sont favorables, ô ma chérie! Nous nous marions en Autriche, en Égypte, en Italie, devant le Pape, où tu voudras… Je suis assez riche pour que ma femme n'aie rien à envier à une reine.
—Croyez-vous donc que j'épouserais jamais le meurtrier du père deJeanne?
Sur ces mots, la marquise se dirigea vers la porte.
Il courut à elle.
—Blanche?
—Adieu!
Un fiacre mena la pauvre grande dame chez Mlle Geneviève de Saint-Phar, place de la Madeleine.
C'était l'heure de la consultation, et Geneviève recevait son habituelle clientèle de femmes en un cabinet artistique et sévère.
Allures de bourgeoise. Pas de col masculin, pas de monocle, rien d'audacieusement viril. De la robe noire montante émergeait la tête brune et distinguée avec son front pâle et ses grands yeux brillants d'intelligence.
Parvenue à la fortune et à la célébrité, Mlle Saint-Phar demeurait douce et simple, et ses anciens maîtres, les professeurs Aubertot et Pascal, s'enorgueillissaient de leur élève. Mais que de courage! que de travail, avant d'obtenir le diplôme! Que d'efforts pour vaincre les préjugés!
Orpheline à huit ans, elle avait été élevée au Sacré-Cœur de Limoges, où sa tante, une des religieuses, la destinait à prendre le voile et à la seconder dans l'enseignement: Geneviève grandissait pour d'autres ambitions.
Jeune fille, elle devint, pendant les vacances, le professeur de ses camarades riches; elle commença à étudier la médecine à l'École de la ville, et après deux ans, se fit inscrire à la Faculté de Paris. Lors d'un concours de l'internat, il y eut des discussions entre les professeurs et des articles de journaux pour savoir si l'on admettrait une jeune femme à concourir, au même titre que les jeunes hommes. Un vacarme d'ironie se déchaîna contre l'étudiante. «Raccommodez les bas! Faites le pot-au-feu!» vociféraient quelques journalistes; d'autres soutenaient Geneviève, et malgré l'appui de MM. Pascal et Aubertot, Mlle Saint-Phar se trouva écartée de la bataille.
Dès l'année suivante, les mêmes polémiques fulminèrent. «Comment, disait-on, à la Faculté, ne voyez-vous pas la contradiction de vos actes? Vous autorisez les femmes à s'inscrire, à suivre les cours, à passer des examens, et vous leur barrez les portes du triomphe!» A quoi, les professeurs répondaient: «Nous craignons des promiscuités fâcheuses dans les hôpitaux, entre étudiants et étudiantes.»—«Allons donc! tonnaient les avocats de la dame, celles qui travaillent savent se faire respecter!»
La Faculté admit Mlle Saint-Phar, et lauréat du concours, elle obtint rapidement le grade de docteur.
Elle s'installa rue de Miromesnil. Autrefois comme aujourd'hui, elle ne soignait que les dames, mais l'envie la guettait, et un jour, sur les boulevards, des camelots distribuèrent de petits papiers: «MADEMOISELLE SAINT-PHAR: MALADIES SECRÈTES DES DEUX SEXES.»
On l'outrageait, on la salissait; elle demeura hautaine, courageuse, et devant la renommée grandissante, les aboyeurs se turent, et une riche clientèle célébra la doctoresse.
L'amant? Y avait-il un amant? Peut-être. Geneviève était jeune; elle était femme; mais, si elle brûlait du désir de toutes les jeunes personnes, elle évitait le scandale, et en France, le péché non scandaleux n'est plus un péché.
Mlle Saint-Phar reçut cordialement Mme de Montreu.
—Bonjour, ma belle marquise. C'est une halte agréable dans ma consultation, n'est-ce pas? Tu viens voir l'amie et non la doctoresse?
—Les deux, ma bonne Geneviève.
—Tant pis!
Et indiquant un fauteuil à sa visiteuse, la doctoresse affirma:
—La coupable, c'est la morphine!
—Non…
—Si.
—Eh bien! oui, énervée par la liqueur, j'ai perdu le sens moral… j'ai… et je suis enceinte, et…
—Mes compliments! interrompit Geneviève. Monsieur de Montreu doit être enchanté.
—Il l'ignore.
—Tu vas t'empresser de lui dire l'heureuse nouvelle?
—Geneviève tu ne m'écoutes pas… Je suis enceinte d'un autre homme que de mon mari!
—Aïe!… Toi?
—Moi. Je viens réclamer de ton amitié un grand service… Il faut que tu me sauves! Il faut que tu me délivres!
—Je t'assisterai volontiers le jour de tes couches; mais nous avons le temps d'y penser.
—Je veux… tout de suite!
—Es-tu folle? A combien de semaines remonte ta grossesse?
—A deux mois.
—Et tu veux?
—Et je te supplie de m'aider à anéantir la preuve de mon adultère?
—Sais-tu, Blanche, quel crime tu me proposes là?
—Crime ou non, j'exige la délivrance.
Mlle Saint-Phar déclara d'une voix indignée:
—Je refuse.
—Même… pour vingt mille francs?
—Vous m'insultez chez moi, madame!
Mais, la voyant si pâle et si accablée, Geneviève la baisa au front, etBlanche reprit:
—L'être qui déshonore mon corps serait une source d'angoisses, et je ne lui donnerai pas le jour. Si, de par les lois, c'est un crime de le détruire, c'est, de par ma conscience, une haute justice.
—Tu as perdu la tête!
—Geneviève, au nom de notre amitié?
—Non! non!
—Geneviève?
—Non!
—Vous voulez donc que je meure
—Madame, vous vivrez… Blanche, tu vivras, et tu aimeras ton enfant!
Toutes les prières, toutes les menaces de la marquise furent impuissantes à déterminer Geneviève aux manœuvres abortives, et Mme de Montreu descendit.
—Où allons-nous, madame? interrogea le cocher, très surpris de voir que sa cliente oubliait le renseignement d'usage.
Elle balbutia une adresse quelconque.
—C'est à Montmartre?
—C'est à Montmartre.
Place d'Anvers, la marquise abandonna sa voiture, et marchant au hasard, elle arriva rue des Trois-Frères où elle aperçut une plaque de tôle peinturlurée, avec ces mots: «Madame Xavier, sage-femme»—et au-dessous le gros chou traditionnel, fleuri d'un nouveau-né.
Elle allait entrer; elle hésita et se perdit dans les ombres du soir qui commençait.
Des idées de mort l'envahirent. Elle courait, s'arrêtait brusquement, et, rue de Maubeuge, des gens lui crièrent: «Attention! Vous êtes donc aveugle ou imbécile! Voici trois ou quatre voitures qui vous frôlent au passage!» Elle remerciait d'un triste sourire et continuait sa promenade, en étouffant des plaintes.
Le lendemain matin, une jeune servante en tarlatane à carreaux noirs et violets, tablier blanc et bonnet de linge, gravit l'escalier de la sage-femme.
A l'entresol, elle demanda humblement:
—Madame Xavier, s'il vous plaît?
—C'est moi, mademoiselle, répondit une grosse gaillarde à l'œil rigolard et à la lèvre supérieure un peu moustachue. Qu'y a-t-il pour votre service?
—Je désirerais… vous parler.
—Très bien, ma fille, très bien!… Donnez-vous donc la peine…
Toutes deux se dirigèrent vers un petit salon tapissé d'andrinople et meublé d'acajou, et un sourire de la matrone vint engager la jeune personne aux confidences.
—Enceinte de deux mois! Fichtre, vous vous y prenez de bonne heure!… Vous avez raison, et si toutes les autres vous imitaient, on aurait à déplorer beaucoup moins d'accidents!
La visiteuse exposa les motifs de sa précipitation. Elle servait comme femme de chambre dans une honnête famille bourgeoise, et tout le monde ignorait son état intéressant, tout le monde, excepté le maître.
—Alors, c'est le bourgeois qui vous a fait ce petit cadeau?
—Oui, madame.
—Le cochon!… Et il vous lâche?
—Non, madame… Il me donne de l'argent.
—Très bien! très bien! Je vous recevrai ici, et puisque vous avez de la galette, nous trouverons une bonne nourrice pour le gosse.
—C'est que, madame…
—Quoi?
—Si ma maîtresse, la femme de monsieur, venait à s'apercevoir…
—Très bien! très bien! Je vais vous louer une chambre: nous vivrons ensemble; nous irons au théâtre; je vous ferai les cartes… Voulez-vous la chambre bleue… trois cents francs par mois?
—Madame… je… je… désire… cacher ma faute.
—Parfaitement. Dans quelques mois, vous vous bouclerez ici…
—J'avais pensé… J'espérais…
—Accouche donc, mâtine!
Et la devinant presque toute, Mme Xavier lui glissa à l'oreille:
—Très bien! très bien!… Ayez pas peur… mais, faut casquer ferme!
De ses doigts elle menait un jeu bizarre, comme si elle eût pénétré le ventre de la malheureuse, pour anéantir l'œuvre de la nature.
—Avec le pouce et l'index… Pfff… ut!… Passez muscade! Ni vu, ni touché, je t'embrouille!… Pffffff…ut!
—Qu'exigez-vous, madame?
—Votre patron est riche?
—Oui.
—Trois mille francs?
—Je vous en donnerai cinq, dix, mais…, le secret, n'est-ce pas?
—Vous parlez rudement bien pour une femme de chambre?
—J'ai été en pension.
—Chez les sœurs?
—Oui… chez les sœurs.
—Votre nom, mademoiselle?
—Antoinette Mathieu.
—Ta! ta! ta! N'empêche que vous avez aux oreilles des dormeuses de vingt mille francs.
—Oh! non! c'est du strass.
Mme Xavier toucha l'épaule de son interlocutrice.
—Petite masque, on ne me le met pas, à moi! Si je vous délivre avant terme, je risque la cour d'assises, et je veux savoir avec qui j'opère… Faites-vous connaître—ou bien, fichez-moi la paix!
—Je suis la marquise de Montreu.
Obséquieusement, la matrone suivit jusqu'à la porte sa noble visiteuse:
—Vingt mille francs?
—Oui, madame, vingt mille… Demain?
—Demain… votre servante, madame la marquise.
—Chut!…
—Mettez-vous là, madame la marquise; étendez-vous sur ce divan, et ne bougez pas.
—Tuez-moi, si vous voulez!
Pâle comme une morte, Blanche abandonna son être aux doigts profanateurs de la Xavier; mais elle fut prise d'un dégoût, et se leva:
—Gardez l'argent!
—Vous avez peur! Vous manquez d'estomac! dit la sage-femme qui venait de toucher cinq billets de mille et devait en recevoir quinze, l'œuvre accomplie.
—Non… Non… je n'ai pas peur!
—Soyez calme, alors.
—Oui… oui, madame.
—Ça me connaît, madame la marquise… J'ai débarrassé plus de deux cents femmes, et je n'ai assassiné personne… que les marmots.
—Vous êtes un monstre!
—Merci.
—Ah! ne me regardez pas!… Ne me parlez pas!… Vous me faites horreur!
Et, livrée sans défense au terrible examen, la marquise de Montreu gémissait toujours: «Tuez-moi! Mais tuez-moi donc!» Et ses pauvres yeux papillonnaient, s'égaraient, allant des manches retroussées de la bouchère humaine à la fenêtre close, et des rideaux jaunâtres à la table du sacrifice où l'on voyait de longues aiguilles étincelantes, des charpies et des éponges, des flacons de phénol et de chloroforme, tout l'appareil moderne et barbare d'une criminelle obstétrique.
—Ne bougez plus!
* * * * *
Mme de Montreu descendit de voiture dans la cour de son hôtel, et toute livide, elle dut s'appuyer au bras d'une femme de chambre pour se rendre à ses appartements.
—Vous informerez monsieur que je ne dînerai pas.
—Bien, madame.
Le marquis trouva sa femme en prières.
—Vous êtes souffrante, Blanche?
—Non, mon ami.
—Pourquoi refusez-vous de paraître au dîner?
—Je jeûne.
—Les médecins vous interdisent ces mortifications dangereuses.
—Les médecins ne sont pas les directeurs de mon âme.
—Vous m'inquiétez, Blanche?
—Olivier, je désire être seule.
Avec les doses de morphine qu'elle tenait de Raymond et qu'elle cachait en des boîtes à poudre, en des épingles creuses et en des bobines de soie, Blanche put narguer toutes les crises de son être déchiré. Ses journées, elle les passait sur une chaise-longue, au milieu des fleurs; elle lisait des romans, jouait de l'éventail, mais l'éventail et le livre tombaient des mains inertes, et le sommeil épandait les voiles de la béatitude; ses nuits, elle les vivait toujours seule, heureuse que l'isolement empêchât le mari de trahir le mystère des manœuvres.
Dès qu'elle eut retrouvé un peu de sang et d'énergie, elle exhorta Olivier à un grand voyage. Elle voulait fuir Pontaillac, le père du mort; elle voulait fuir Mme Xavier, la tueuse; elle voulait fuir Mlle Saint-Phar, sa confidente; elle voulait fuir les visages amis ou ennemis, le témoin et les devinateurs possibles de son crime.
—Où irons-nous, Blanche?
—Loin… bien loin!
Catissou, la vieille servante, accompagna la petite Jeanne au château des Tuilières, et les Montreu se mirent en route pour la Suède et la Norvège.
A Stockholm, à Christiania, à Drontheim, le long des glaciers et des fjords, le marquis se réjouissait des belles couleurs de sa dame; mais Blanche gardait une forte provision de morphine, et elle se piqua hypocritement, sous le soleil de Minuit, comme Raymond se piquait, en toute liberté, sous le soleil parisien.
Éloignés l'un de l'autre, les deux morphinomanes marchèrent vers la ruine cérébrale et physique, avec les différences de sexe et de vigueur, dans l'action parallèle de leur anéantissement.
Le capitaine, dont le corps était plein d'abcès très douloureux, avait des défaillances de mémoire. Un nuage lui enveloppait le cerveau, et quelquefois il voyait des ronds et des triangles lumineux et flambants à la place des êtres et des choses. Il lui arriva d'ignorer le nom de son cercle, de sa rue, de ses amis, de ses domestiques et d'appeler sa maîtresse: «Louise, Thérèse ou Andrée», et non plus «Christine». Au quartier, il donnait des ordres étranges, punissait durement les hommes, ou les complimentait sans raison.
Soldat, artiste, lettré, il s'intéressait aux découvertes de la science militaire et aux manifestations de la littérature et des arts; mais un paysage lui révélait une bataille, les stratégies prenaient à ses yeux les formes de tableaux, et la carte d'état-major s'idéalisait en des poses de dames voluptueuses. Il admirait l'école des symbolistes, la musique et la couleur des mots traduisant l'aen noir, l'een blanc, l'ien bleu, l'oen rouge et l'uen jaune; il savait que le noir, c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le rouge, la trompette; le jaune, la flûte;—et loin de se contenter du langage établi, il cherchait une orchestration générale de la harpe qui est la sérénité, de l'orgue qui est le doute, du violon qui est la prière, de la flûte qui est le sourire, de la trompette—l'instrument divin—qui est la gloire.
Et toutes ces musiques l'emplissaient d'une harmonie bizarre et funeste. Il chantait un article de journal, habillant les consonnes de couleurs nouvelles et leur imposant des tons pleins ou moyens. Il créait ça, et il en était ravi: «la lettreHest violette; c'est un dièze; leMest gris; c'est un bémol.» Ainsi, pour les mouvements: la tête en arrière incarnait unO; le bras droit plié unK, et suivaient des calculs, des chiffres: leWun8"; leL, un3', etc.
Mais bientôt il dédaignait ces exercices dignes d'un pensionnaire de Bicêtre. Afin d'oublier Mme de Montreu et la confidence de maternité—pour lui si incertaine—il voltigea de Christine à d'autres étoiles, eut une récolte de dames variées, et l'affaiblissement de son état sexuel le désespéra jusqu'à l'heure où de nouveaux horizons le grisèrent.
Pontaillac cherchait «l'euphorie» du début: il augmentait les doses de liqueur—et par la ligature des membres—par le massage—par l'injection pratiquée dans la veine médiane, il se refit une virginité morphinique.
—Ma bonne amie, disait-il à sa maîtresse… Je vois tout enrose! Je vois des merveilles!
Fixant une fleur placée sur la cheminée, il voyait cette fleur se changer en un petit bouquet; ce bouquet se développait, atteignait des proportions colossales; ensuite, apparaissaient des jardins immenses. Et la sensation ne se bornait pas à un seul objet, et, en d'autres points, le même phénomène se présentait avec les mêmes caractères. Un papillon artificiel piqué en haut d'une glace, lui parut animé de mouvements réels; ce papillon non seulement passait par des couleurs diverses, mais tournoyait sans cesse d'un meuble à l'autre, avant de regagner son point de départ où l'homme désabusé le considérait enfin tel qu'il était en réalité, c'est-à-dire fait de papier et d'une armature de fer.
Aux illusions vinrent se joindre de véritables hallucinations de la vue: des personnages imaginaires entouraient le lit de Pontaillac, et l'un d'eux, qu'il reconnaissait, s'approcha de lui à plusieurs reprises. Il s'avança vers Raymond lentement, lui prit les mains et s'éloigna, dans une onde lumineuse. Pour obtenir les mêmes apparitions, les mêmes attitudes, il suffisait au morphinomane dedésirer fortementet, en terme de science occulte, d'évoquer.
Raymond était violent, jaloux; il devint apathique. Une torpeur invincible le terrassait, dès qu'il n'était plus sous le charme immédiat de la Pravaz;—et, à son lever, il bégayait: «J'ai la tête en plomb et les bras en caoutchouc.»
Volontairement consigné dans son hôtel et ne s'échappant que pour se rendre au quartier de l'École-Militaire, il fermait sa porte à tout le monde. Quand par hasard ou plutôt par surprise, Jean de Fayolle, Léon Darcy et Arnould-Castellier franchissaient le seuil de l'appartement, ils restaient ébahis de la quantité de flacons disposés autour d'une balance: le capitaine aimait peser sa morphine, et faire lui-même ses solutions.
Désireux de guérir ou peut-être d'éprouver de nouvelles ivresses, il compliqua le morphinisme du cocaïnisme; mais il abusait toujours et surtout de la morphine, et l'affection hybride ouvrit un champ illimité aux troubles psycho-sensoriels et aux hallucinations terrifiantes.
Certain soir, le major Lapouge et les autres amis emmenèrent dîner le malade au Cercle militaire.
Sur la demande de l'invité, et malgré la grimace de M. Arnould-Castellier qui aimait les petits coins, on s'assit à une des grandes tables. Raymond se trouva placé entre Jean de Fayolle et le major: en face d'eux, Léon Darcy et le directeur de laRevue militaireoccupaient la droite et la gauche d'un capitaine d'infanterie de marine en tenue et portant la croix de la Légion d'honneur. Les douze convives avaient des habits bourgeois, à l'exception du capitaine décoré et d'un jeune lieutenant de spahis.
—Regarde, dit Pontaillac à l'oreille de Fayolle, en désignant un jeune homme aux moustaches blondes, regarde: ce malheureux n'a qu'un bras.
—C'est un sous-lieutenant du IIIe qui a été abîmé au Tonkin.
—Le pauvre bougre!
Et Raymond fit un salut doux et triste au blessé.
Par les portes grandes ouvertes sur le salon central, on distinguait dans les autres pièces deux ou trois cents dîneurs installés à de petites tables.
Des soldats en habit noir et cravate blanche menaient le service; un monsieur à barbe grise, le gérant, les commandait, et sous l'incendie bleuâtre des lumières électriques, Pontaillac admirait, vantait toutes choses:
—Voilà un séjour d'honneur! On ne joue pas, on ne vole pas: cela repose des tripots!
Lui, officier millionnaire, il ne fréquentait jamais le cercle; il ne dînait jamais à trois francs, et il était seulement apparu dans les vastes salons, une nuit de gala. Mais, loin de blâmer, comme quelques-uns de ses collègues, la réunion des officiers de réserve et de la territoriale aux gradés de l'armée active, il la jugeait excellente et toute fraternelle, avec l'idée de venir s'y retremper.
Le capitaine d'infanterie de marine se leva de table et aida un autre jeune homme à se mettre sur ses béquilles; Raymond tressaillit. Encore un blessé, encore un mutilé: l'autre avait un bras amputé, et celui-ci une jambe de bois!
—La guerre est infâme! déclara-t-il tout haut.
On le regarda; il continuait:
—Oui, la guerre est infâme; et pourtant, je me ferais volontiers casser la gueule!
Il s'emballait contre l'Allemagne et les malheurs de l'Alsace-Lorraine. Jean de Fayolle l'accompagna à la bibliothèque; puis ils visitèrent les chambres du cercle, et Pontaillac, émerveillé, dit à la dame chargée de la location:
—Je descendrai ici un jour.
Raymond s'arrêta et se fit une piqûre.
Ensuite, les officiers ayant exploré la magnifique salle d'armes, rejoignirent leurs amis au café du premier étage.
Pontaillac parlait, riait, faisait des mots.
Les uns et les autres s'égayèrent de voir le malade en si belle humeur, mais le comte demanda du champagne.
—Non… pas ce soir? intervint doucement le major Lapouge.
—J'ai soif!… Nous allons sabler quelques bouteilles!
Il but effroyablement, obligea Darcy, Castellier et Fayolle à lui tenir tête, et comme Lapouge l'exhortait à la sobriété, il lui répondit:
—J'ai vu à Cologne et à Berlin les officiers allemands siffler notre champagne, et je voudrais qu'il n'en restât plus une goutte!…
Debout, il cria: «Du champagne! du champagne!»—et il invita à boire tous ses collègues de l'active et un groupe d'officiers du 129e régiment territorial d'infanterie.
Sous les fumées du vin, et dans l'ivresse du poison, le morphino-cocaïnomane examinait des armes pendues aux murailles et surtout une gigantesque panoplie faite de sabres et de divisions de fusils. Ce rond de métal l'intéressa, en lui rappelant certaines théories; mais déjà le cerveau de l'homme s'endeuillait de brouillards, et l'intelligence n'était plus que la caricature d'elle-même.
A ses phrases incohérentes, à ses gestes bizarres, personne ne riait. Il se laissa conduire en un petit salon désert, attenant à la grande salle, et s'effondra sur un canapé.
—Tâchez de dormir, mon ami, lui dit Lapouge. Nous reviendrons vous prendre.
Et le major sortit, après avoir tourné la clef des globes électriques.
Pontaillac ne dormait pas, et tout d'un coup, au milieu du silence et de l'obscurité, il eut une horrible vision.
—Où suis-je?… J'entends les clairons de la défaite!… Mon cheval, mon sabre!… Ah! nom de Dieu! me voilà prisonnier!…
Toutes ses paroles se voilaient, affaiblies; il croyait hurler; il balbutiait moins fort qu'un enfant prêt à s'éteindre. Machinalement, il trouva et remonta le système de la lumière, et sous la nappe éblouissante, il vit son ombre qui, projetée en pleine muraille, se tenait immobile et noire.
Le revolver au poing, il marcha vers elle, et l'ombre grandit démesurément, au fur et à mesure qu'il avançait. Étrange délire! Il jugeait normale la reproduction de son image, mais il estimait surnaturel et dangereux que la silhouette changeât de forme et répétât ses gestes. Et puisque—à l'encontre de l'homme de Gœthe—il n'avait pas vendu son ombre au diable, il voulait châtier l'invisible amuseur. Il menaçait—l'ombre menaça; il ajustait—l'ombre ajusta, et le pauvre capitaine se mit à crier: «Tiens, misérable!» en déchargeant trois fois son revolver.
Mais avant que les amis et les officiers du 129e territorial eussent le temps d'accourir, il se suggestionnait une véritable idée de fou:
—L'ombre, c'est moi-même, et pour la voir disparaître, c'est sur moi qu'il faut tirer!
Dix bras le saisirent au moment où il portait l'arme contre sa poitrine; et quelques minutes plus tard Lapouge, Darcy, Fayolle et Arnould-Castellier le ramenèrent en voiture rue Boissy-d'Anglas.
On prévint Christine, qui, toute éplorée, trouva le docteur Aubertot et le major au chevet de Raymond.
Il avait la face vultueuse, des vertiges, de l'hébétude, les pupilles excessivement rétrécies et de fortes pulsations dans les carotides, un pouls à 92, une respiration à 24. Aubertot lui fit une injection de un milligramme et demi d'atropine et renouvela cette dose deux fois à de courts intervalles. Les pupilles commençaient à se dilater, mais il y eut une augmentation d'hébétude et de somnolence; la parole était lente, difficile, hésitante, le visage excessivement rouge, et les yeux brillaient d'un vif éclat.
Les docteurs placèrent sur la tête du malade une vessie remplie de glace, une sangsue à l'apophyse mastoïde et une sur la muqueuse nasale, mais sans résultat notable. Il fallait à tout prix rompre la somnolence. On plongea Raymond dans un bain avec des affusions froides, et on lui imposa de se promener, en le faisant soutenir par ses amis Darcy et Fayolle.
Alors, les respirations étant tombées à 4 par minute, Aubertot pratiqua, suivant la méthode de Levinstein, la faradisation du phrénique. Le malade ne semblait percevoir ni les appels, ni les excitations, et ses camarades le remirent dans son lit, où il demeura en un profond sommeil. Au bout d'une demi-heure, la respiration descendit à 3 par minute, et Aubertot pratiqua de nouveau la faradisation. Sous l'effet de l'électricité, Raymond s'éveilla en souriant, avec un visage plus pâle, des pupilles plus dilatées, et il se rendormit aussitôt. Des vomissements arrivèrent, dès le second et rapide éveil, et après un délire gai, l'homme reprit son entière connaissance.
Pendant quinze jours, le capitaine conserva de la faiblesse, des vertiges, de la paresse intellectuelle et de la difficulté pour marcher; ensuite, il se livra de nouveau et plus furieusement que jamais à sa terrible et hybride passion.
—Laisse-moi, laisse-moi, ma belle, ordonnait-il à la Stradowska, je ne suis plus un homme, je ne suis plus un officier, je ne suis qu'un esclave!
Certes, il avait fallu beaucoup d'énergie à Mme de Montreu pour courir les risques d'un long voyage, alors que, brisée par la matrone de la rue des Trois-Frères, elle dissimulait ses affreuses douleurs sous une hypocrite gaieté de rédemption.
Grâce à un arsenal de mensonges, Olivier était toujours la dupe de madame.
—Je vais me remettre, et nous nous aimerons!
—Je t'adore!
—Sois sage.
Naturellement, c'est la morphine que le gentilhomme accusait d'avoir produit cette grande froideur, la morphine sacrilège, la morphine, éteignoir des amours. Il ignorait, comme la plupart des gens, que le poison a des effets contraires sur le système de l'homme et de la femme, et que chez le beau sexe—dans l'état d'abstinence—les voluptés augmentent au lieu de s'amoindrir.
Si la voyageuse ne connut pas les affres de la privation en Suède et Norvège, elle se vit, en Danemark, dans l'impossibilité de renouveler sa nourriture, et hâta le retour à Paris.
Le désir la harcelait au point de lui faire oublier son crime d'avortement.
Et dès le jour de son arrivée—le 15 octobre—Mme de Montreu sortit de l'hôtel et se présenta à une pharmacie du boulevard Malesherbes. Le pharmacien ne voulut pas délivrer de la solution sans ordonnance, et ses collègues des rues voisines et des boulevards refusèrent également, malgré les offres et les colères de la riche cliente.
Plusieurs heures, la marquise erra, incertaine.
Au dîner, le marquis lui dit:
—Ce pauvre de Pontaillac a failli se tuer.
—Un accident? demanda-t-elle, très pâle.
—Non, une tentative de suicide.
Il conta les phénomènes de l'ombre au Cercle militaire.
Blanche l'écoutait d'une oreille distraite; il pensait la terrifier; elle se mit à rire.
—Vous croyez me faire peur avec vos histoires de morphine?
—Ma foi, c'est un exemple!
—Je suis guérie.
Cinq jours de suite, la jeune femme essaya d'attendrir ou de corrompre les pharmaciens. Elle rôdait à travers la ville, pleine d'angoisses, indifférente aux nouvelles de sa petite Jeanne. Elle dut s'aliter, et, un matin, le marquis vint à son chevet:
—Blanche, dit-il, votre amie Geneviève désire vous voir.
Épouvantée par le souvenir des pratiques abortives, Mme de Montreu se dressa:
—Je ne la recevrai pas! Je ne recevrai personne!
Les yeux hagards, elle tenait une feuille de papier blanc dans sa main et la portait alternativement sous la couverture et hors du lit. Elle avait des troubles de la parole, et n'ayant rien mangé depuis quarante-huit heures, exhalait une odeur douceâtre; elle délirait, parlait d'elle-même à la troisième personne, s'imaginait être morte et assister à son enterrement.
—Oh! le caveau est froid!… Il est noir!…
Geneviève s'avança, et les deux amies restèrent seules.
Entre des intervalles de démence et de raison, la marquise bégayait comme une femme ivre, et balbutiait:
—Tu sais, la fai… fai… fai… seuse d'anges, madame Xa… xa… xa… Xavier, à Montmartre, la pr… pr… pr… providence des épouses cou… cou… cou… coupables m'a dé… dé… délivrée…
—Malheureuse, tais-toi!
La doctoresse lui fit comprendre qu'elle garderait le secret, et Mme de Montreu réclama violemment de la morphine. Son cœur, gémissait-elle, était perforé; elle se plaignait d'avoir les cuisses gelées, le sexe brûlant; elle sentait une eau glaciale remplacer les draps ou une flamme incendier ses lèvres et toujours son trésor intime; elle voyait des images menaçantes, et un vampire, une chauve-souris dont l'envergure des ailes noires mesurait plus de deux mètres, se posait sur elle et lui suçait tout le sang.
—Par pitié, Geneviève, de la morphine! de la morphine! de la morphine!
Dans l'après-midi, Mlle Saint-Phar lui injecta une dose de quarante-cinq centigrammes, et Blanche consentit à prendre du bouillon et un verre de porto. Les spasmes musculaires s'aggravèrent, dégénérant en convulsions cloniques du tronc et des extrémités.
Alors, Geneviève envoya chercher les docteurs Aubertot et Pascal, se réservant de leur demander le secret professionnel, s'ils découvraient l'avortement et les troubles nés de la frauduleuse obstétrique.
On attendait les deux professeurs. Ils arrivèrent à la nuit, au moment où la malade, pâle et jaunâtre, s'agitait et en proie audelirium tremensmorphinique. Elle se levait toute droite, sur son lit, retombait, criait, essayait de se dégager des mains de ses gardiennes, blasphémait, et tout pour elle, même une grappe de raisin, même une orange, même l'air, avait l'odeur du musc.
—Blanche, soupirait Olivier, songe à notre enfant, à notre belleJeanne?
Devant les docteurs, elle trembla, ne répondant pas aux questions et hurlant: «Je ne veux pas être examinée! Laissez-moi; je vais prier Dieu!» Elle parla de chats qui la griffaient, de son estomac divisé en mille morceaux, de serpents et de vautours qui lui mangeaient la tête et les entrailles; elle se figurait être assise dans le jardin des Tuileries; elle suivait le vol des moineaux; ensuite, des Lapons l'embrassaient; elle devenait Italienne, puis chanteuse à la Scala, puis reine d'Angleterre et impératrice des Indes.
La tête penchée sur sa poitrine, la face cyanosée, une écume à ses lèvres, elle éprouvait la même sensation que si elle avait eu une corde enroulée autour du corps, à la hauteur de l'ombilic; elle suppliait qu'on enlevât la garde-robe du lit, et observant le docteur Aubertot, elle se tournait un peu vers Geneviève: «Quel est cet homme? Il est si grand que son front monte jusqu'aux étoiles!… Eh! bonjour, chère princesse, je me réjouis de votre auguste visite…»
Vers minuit, elle se souleva, regarda autour d'elle, étendit les mains pour se défendre, et cria d'une voix anxieuse: «Que voulez-vous?… Voici le revenant!»
Sur l'ordre des professeurs qui avaient éloigné M. de Montreu, Catissou, la vieille servante et les femmes de chambre transportèrent leur dame à la salle de bains.
Calmée par les affusions froides et vingt-cinq centigrammes de morphine, elle dormit trois heures. Au matin, elle eut des vomissements et d'abondantes selles diarrhéiques; une nouvelle dose de vingt-cinq centigrammes, des sinapismes, des injections d'éther sulfurique, des compresses glacées sur la tête, lui rendirent le libre arbitre, et le septième jour, elle mangea de bon appétit.
—«Il faut veiller!»
Telle était la seule ordonnance de Geneviève et des maîtres.
Le marquis Olivier montait la garde. Blanche l'embrassait, jurait encore d'être soumise, cherchait à étouffer les remords de l'adultère, honteuse de ses flancs doublement criminels.
Il la veillait, assis en un fauteuil, mais une nuit de novembre, le sommeil le terrassa, et quand ses yeux affolés contemplèrent le lit désert, le peignoir et même les mules roses de l'absente, il exhala des cris déchirants: «Ma femme! ma femme! ma femme!»
M. de Montreu longeait les couloirs, les chambres, et il implorait:«Blanche, es-tu là? Blanche, réponds-moi?» Il descendait, remontait, etil disait toujours, et toujours avec plus d'inquiétude et de douleur:«Ma femme! ma femme! ma femme!»
Au bruit de ses sanglots, toute la domesticité parut: maîtres et serviteurs allaient et venaient, les gens portant des flambeaux, et le spectacle des angoisses de Monsieur était si cruel que les plus mauvais des larbins n'osaient pas en rire.
—Cherchons!… Ah! elle est morte!… Ma femme! ma femme! ma femme!
Boulevard Malesherbes, la marquise de Montreu, en chemise, les pieds nus, courait sous le vent glacial, et blanc fantôme, rasait les trottoirs. Elle s'arrêta devant une pharmacie et tira à la briser la sonnette de nuit:
—Levez-vous! Levez-vous! Je meurs!
Ses beaux cheveux roux dénoués sur les épaules frissonnantes, ses petits pieds meurtris, tout son être agité, convulsé, la batiste fine à la dérive, superbe d'impudeur, elle murmurait, à genoux, les bras au ciel:
—Mon Dieu, ayez pitié de moi!
Deux gardiens de la paix, qui sortaient des ombres, se précipitèrent brutalement vers elle et l'empoignèrent.
L'un dit:
—Oh! la belle p…!
Et l'autre:
—Foutre, oui!
Et tous deux, comme la foule se massait:
—Au poste, cochonne!
Les agents arrêtèrent un fiacre pour y placer Mme de Montreu, évanouie, et tout un monde de voyous et de filles galopa, en beuglant, derrière la voiture.
On barrait l'entrée du poste de la rue d'Astorg; on insultait la mourante.
—C'est un pari!
—Elle a gagné!
—D'où vient-elle?
—D'une maison de prostitution.
—Mais non, la dame a été surprise chez son amant; elle se sauvait.
—Moi, je la connais. C'est Tulipa, une pensionnaire de la maisonClarisse, savez, la nouvelle maison… là-bas…
—Très chic!
—Très fin de siècle!
—Je vous affirme que c'est une horizontale, une débutante; elle n'arrivait pas; demain, elle sera célèbre et cotée à vingt louis.
—Que voulez-vous, le commerce de ces dames va si mal, depuis la fermeture de l'Exposition.
—Ohé, Tulipa! ohé!
Déjà un homme avait couvert la marquise de son manteau, et la pauvre femme effondrée sur un banc, regardait autour d'elle.
—Qui êtes-vous? demanda le brigadier Il n'y eut pas de réponse.
—Elle est folle! observa le chef.
Quelqu'un frappait à la porte.
—Voici, dit un mouchard en bourgeois, voici le mari de madame.
—Son mari! son mari! grondèrent les voix du dehors.
—Il a une bonne tête!
—Une tête de cocu!
Olivier de Montreu se nomma; puis entrèrent le commissaire de police et un médecin,—et la vieille Catherine ayant apporté des vêtements, madame fut reconduite à l'hôtel, avec pour escorte l'ignoble tumulte des badauds.
* * * * *
Un état de calme apparent succéda chez Blanche à la crise terrible qu'elle venait de traverser; mais ses rages morphiniques s'exaspéraient.
Les docteurs Pascal et Aubertot durent inviter le gentilhomme à enfermer sa femme dans une maison de santé où la surveillance offrirait de sérieuses garanties. Ils regrettaient toutefois qu'il n'existât pas chez nous des établissements spéciaux, comme on en voit à Londres et en Amérique (the morphinès accustamed) et en Allemagne (Heilanstaltflur morphiumsuchtige).
Outre la discipline, ces établissements ont le double avantage de ne pas permettre que l'on confonde, à leur sortie, les malades avec les aliénés, et de rendre moins arbitraire la violation de la liberté individuelle.
Aujourd'hui, il n'est plus permis de traiter la morphinomanie de quantité négligeable. Il y a en France cinquante mille victimes, et ce nombre est infiniment supérieur en Angleterre, en Allemagne et dans les Amériques. Tout d'abord cantonnée parmi les gens de la profession—médecins, pharmaciens, étudiants, garçons de laboratoire et infirmiers—la maladie se répand à travers les diverses classes, depuis les mondaines jusqu'aux filles galantes, depuis les magistrats, les avocats et les artistes jusqu'aux religieux, aux prêtres, aux industriels, aux ouvriers et aux simples cultivateurs.
C'est le sommeil et l'ivresse des brutes succédant à toutes les hallucinations des fous du moyen âge! On ne veut plus travailler, ni souffrir, ni enfanter, ni vivre; on veut rêver; on veut s'engourdir, tomber et dormir à la manière des pourceaux—et «Madame Pravaz» est la Circé de notre Décadence.
Sans doute, la contagion n'est pas la même dans tous les milieux, et d'après les statistiques des docteurs Irka, à Washington; Levinstein, à Berlin, et G. Pichon, à Paris, on ne trouve que douze négociants contre soixante-quinze médecins et pharmaciens, trois rentiers contre trente-deux médecins et deux employés contre treize femmes du demi-monde.
Le docteur Pichon, qui s'adresse particulièrement à la clientèle bourgeoise, signale un seul officier de l'armée de terre et un seul marin dans les soixante-six cas observés chez les hommes; le docteur Levinstein note dix-huit gradés de l'armée allemande, sur quatre-vingt-deux types. Notre armée cependant n'est pas indemne, et les rapports des médecins militaires constatent une aggravation profonde du mal-Wood.
C'est donc un devoir de jeter le cri d'alarme et de réclamer énergiquement des «maisons pour les morphinomanes».
Aux conseils et aux ordres des médecins, M. de Montreu répondit:
—Je garde ma femme.
Et il appela Mme de La Croze auprès de Blanche. Mère et gendre veillaient sur l'infortunée, accablés l'un et l'autre du pitoyable désordre de leur chère malade; ils s'imposaient le courage d'interdire le poison, et Blanche les suivait, râlante et menaçante:
—Mère, j'ai besoin… Je souffre!… Tu n'as pas de cœur!
—Olivier, de la morphine, de la morphine, ou je te tue!
Geneviève Saint-Phar les aidait vaillamment, et dans l'espérance que la petite Jeanne serait d'un grand secours, on la fit venir des Tuilières, et on présenta son jeune front aux maternels baisers; mais l'empoisonnée repoussait sa créature, et rien—ni les tableaux des horribles dangers évoqués par la doctoresse, ni les larmes de la mère, ni les sourires du mari, ni les mignardises plaintives de Jeanne—rien ne faisait descendre une aurore en ce cerveau de damnée vivante.
Brisée, anéantie, Mme de Montreu fuyait la lumière du jour, et elle voulait tantôt l'obscurité profonde et tantôt des bougies et des lampes. Elle se rappelait sa grossesse, mais elle oubliait le tragique moyen qu'elle employa pour la détruire; elle se croyait toujours enceinte, et la suppression du rouge flot mensuel (une des résultantes de l'abus morphinique) la fortifiait dans cette hallucination. Ensuite, elle ignora ses adultères avec M. de Pontaillac et attribua la paternité illusoire à son mari—une paternité de six mois—bien que le mari, depuis huit mois, n'eût point sacrifié à l'amour conjugal.
Ce soir-là, elle dit à Mme de La Croze:
—Je désire faire mes couches aux Tuilières.
La doctoresse intervint:
—Blanche, tu rêves; tu n'es pas enceinte!
Et plus bas, toute fraternelle:
—Silence, malheureuse!
—Pourquoi donc?
—Silence!
Mme de Montreu continua devant son mari:
—Est-elle drôle, Geneviève! Elle ne veut pas que j'aie un bébé…Vilaine jalouse!… Olivier, je sens le petit être qui s'agite en moi…Ce sera un garçon… Je le nourrirai… Comment le nommerons-nous?
Mlle Saint-Phar entraînait le marquis, en lui jurant que madame était la victime d'une obsession, et le gentilhomme répliqua:
—Parbleu! je le sais bien!