The Project Gutenberg eBook ofMorphineThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: MorphineAuthor: Jean-Louis Dubut de LaforestRelease date: February 6, 2006 [eBook #17688]Language: FrenchCredits: Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MORPHINE ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: MorphineAuthor: Jean-Louis Dubut de LaforestRelease date: February 6, 2006 [eBook #17688]Language: FrenchCredits: Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
Title: Morphine
Author: Jean-Louis Dubut de Laforest
Author: Jean-Louis Dubut de Laforest
Release date: February 6, 2006 [eBook #17688]
Language: French
Credits: Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
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1891
_A l'illustre auteur del'Uomo delinquenteet deGenio e Follia.
Au maître qui m'a donné la plus grande fortune que puisse souhaiter un écrivain, en commentant mes livres dans ses admirables leçons sur l'anthropologie criminelle,
Je dédie ce roman._
Une nuit de novembre 1889.—Au café de la Paix, dans l'une des petites salles chaudes et moelleuses dont les portes ouvrent sur la place de l'Opéra, la pendule marquait onze heures, lorsque Jean de Fayolle posa le dé de la victoire, en disant: «Domino!»
Fayolle, capitaine du 15e cuirassiers, un jeune et vert gaillard, moustachu de roux, occupait un coin de la banquette de rouge velours, et à sa droite et devant lui se tenaient ses deux adversaires: le major Edgard Lapouge, grand blondin, aux blondeurs flavescentes, avec de gros yeux bleus très expressifs, derrière un binocle d'or;—Arnould-Castellier, directeur de laRevue militaire, une ancienne et honorable culotte de peau, vieille tête blanchie dans les grades inférieurs, toujours à l'ordonnance, et malgré la bedaine et les joues rubicondes, essayant de lutter contre l'empâtement civil et se donnant des allures d'activité par ses gestes brusques, sa voix impérative, ses rudes moustaches neigeuses et coupées en brosse.
—Et Pontaillac, viendra-t-il, oui ou non? demanda le major.
—Il viendra, répondit Fayolle.
—Jamais!… Pas de Pontaillac! intervint de la table voisine, le lieutenant Léon Darcy, brun et gentil cuirassier, également du 15e qui humait un sherry-gobler, en écoutant les histoires drôles de deux horizontales assises à ses côtés.
—Qu'en savez-vous, Darcy? fit le capitaine.
—Pontaillac est à l'Opéra, et il ne s'ennuie pas, dans une loge d'entre-colonnes, avec une charmante femme.
—La marquise de Montreu? interrogea Arnould-Castellier.
—Précisément.
Le capitaine de Fayolle alluma un cigare:
—Vous êtes fou, Darcy! Notre brave Pontaillac n'a d'yeux et d'oreilles que pour la Stradowska, et il a bien raison: la grande artiste russe est un morceau de rois, je veux dire de capitaines de cuirassiers.
—Pontaillac est de taille à mener deux amours! insista le lieutenant.
—Trois! gronda le major Lapouge.
—Comment, trois?
—Vous oubliez, messieurs, la plus chère de ses maîtresses, la plus perfide et la plus dangereuse.
—C'est?
—La morphine.
A ce mot de «morphine», les deux femmes qui amusaient Léon Darcy s'approchèrent curieusement des joueurs, mais le major ne voulut donner aucune explication.
Bientôt, la bataille recommença, et on n'entendit plus que des voix grêles et potinières, avec le refrain des joueurs et le cliquetis des dominos, sur la table de marbre.
—A vous, la pose.
—J'ai le patard.
—Du quatre.
—Et du re-quatre.
Entre les deux horizontales de haute marque, Léon Darcy luttait de propos galants pour la joie de la brune Thérèse de Roselmont et de la blonde Luce Molday, très gentilles et capiteuses, la première en rouge, la seconde en bleu, toutes deux étincelantes de diamants.
Le jeune officier et les dames parlèrent de la Stradowska dont tous les journaux affirmaient le succès de femme et d'artiste. Elle arrivait de Pétersbourg, son pays: là-bas, elle venait d'ensorceler boïards et princes, de ruiner un des grands-ducs, et elle possédait des trésors inestimables, en son hôtel de la Villa Saïd: telle était la légende parisienne.
—Et le capitaine de Pontaillac est l'amant de cette femme? minaudaThérèse à l'oreille de Léon.
—Mais oui!
—Il est donc bien riche? dit Luce.
—Assez… Deux cent mille livres de rentes.
—Joli garçon?
—Regarde, chère, conclut Darcy, en désignant l'homme qui entrait.
—Ah! voilà Pontaillac! s'écrièrent Fayolle et Arnould-Castellier.
Et tandis que le comte Raymond de Pontaillac serrait les mains des amis, les deux horizontales le regardèrent, prises d'une sensation inédite qui les secouait de leur torpeur de commerçantes blasées, les piquait d'un désir luxurieux, les jetait hors d'elles-mêmes.
Il avait trente ans; il était de haute taille, avec de larges épaules, une poitrine solide, un visage bronzé, des cheveux bruns et courts, de noires et voluptueuses moustaches, un nez évoquant le souvenir des Valois, des lèvres de chair rose, de jolies dents et des extrémités fort délicates pour une académie si robuste: sous des sourcils épais, ses grands yeux châtains, frangés de longs cils, brillaient tantôt de doux éclats et tantôt ils s'immobilisaient en ce rayon ardent et fixe, en cette presque surnaturelle lumière que l'on observe chez les hypnotisés. Par la pelisse entrebâillée, par la riche fourrure, l'habit, le gilet à cœur et le pantalon noir révélaient des formes d'athlète, et le blanc plastron de la chemise—la fine cuirasse mondaine—faisait songer les dames guerrières à l'autre cuirasse de métal aux éblouissantes blancheurs.
Tout en lui disait la peau et l'âme d'un mâle, et cependant la musculature merveilleuse s'agitait et tremblait, sous un tic nerveux imperceptible, non point comme un jeune rameau, à l'effort de la sève, mais comme un arbre jadis bien planté, bien fleuri, et que dévorent les vers, en son printemps.
Assis près du camarade Fayolle, Raymond de Pontaillac demeurait grave, indifférent au jeu de dominos et à toutes les propositions de joyeusetés nocturnes.
—Voulez-vous un tour à quatre? lui dit le major; je gagne tout ce que je veux.
—Qu'est-ce que cela me fait? Si vous croyez que je m'intéresse à votre sacrée partie!…
Un garçon s'approcha, demandant ce qu'il fallait servir.
—Rien!… Ah! si… un verre d'eau!… Je meurs de soif!
Quand le capitaine de Pontaillac eut avalé un verre d'eau frappée, il s'absorba dans la lecture duSoir, et les deux horizontales ne purent s'empêcher de dire au lieutenant:
—Il n'est pas drôle, ton ami.
—Ma foi, non!
La partie terminée, Jean de Fayolle voulut amuser Pontaillac. Il indiquait dans la salle voisine et derrière une glace dépolie le vieux monsieur, bien connu des officiers, et en train, selon son habitude, de mettre au jour l'Annuaire militaire.
—Quelle patience, hein?
—J'ai envie de l'étrangler!
—Oh! Raymond?…
—Une vilaine histoire que nous bâtirions là! fit Thérèse, en riant. Mon capitaine, vous le croqueriez d'un seul morceau, ce brave homme!
—Et vous auriez tort, Pontaillac, déclara Arnould-Castellier. Le correcteur est un de nos meilleurs amis.
—Que voulez-vous? Je souffre et j'ai des humeurs noires que je ne puis vaincre et dont j'ignore la cause.
—Je la connais, moi, affirma le major qui érigeait des dominos en tourEiffel.
—Des bêtises!… La morphine, n'est-ce pas?
—Eh bien, oui, la morphine!… Vous vous tuez, Pontaillac!
—Me tuer? Allons donc! Dès que ça me fera mal, je cesserai.
—Il sera trop tard; vous ne pourrez plus enrayer!
—C'est possible, car ce qui fait souffrir, ce n'est pas de prendre, mais de ne pas prendre de la morphine.
—Vous voyez bien!
Jean de Fayolle commanda une marquise au champagne, et malgré les invitations des camarades et les sourires de Thérèse et de Luce, Raymond se mit à sabler des verres d'eau.
Brusquement, la tour d'ébène et d'ivoire du major Lapouge s'effondra, et les dés roulèrent avec fracas sur le marbre.
—Vous êtes stupide! cria Pontaillac.
—Merci, capitaine… Fort aimable, en vérité!
—Pardon, major, pardon, mon ami, je suis tellement énervé que le moindre bruit m'exaspère.
—Ah! cette gueuse de morphine! C'est elle qui vous bouleverse!…Pontaillac, vous arriverez à être très malade!
—Vous vous trompez, major. J'ai besoin de ma piqûre, voilà tout.
—Prends un verre de champagne, cela vaudra mieux, dit Fayolle.
—Mais oui! mais oui! continuèrent les autres.
—A nos amours, capitaine! soupira Thérèse.
D'un geste, Raymond éloigna la main de Luce qui lui tendait une coupe mousseuse, et il parut s'intéresser à une réussite du directeur de laRevue militaire.
Thérèse avait pris machinalement des journaux illustrés et contemplait un portrait de Christine Stradowska, la diva illustre, la belle maîtresse de Pontaillac. Celui-ci, fatigué de lutter contre une obsession, s'était baissé, et ayant relevé son pantalon et un caleçon de soie, venait de se faire à la jambe une piqûre de morphine.
Comme il se dressait, Luce Molday vit un objet briller dans sa main, et elle s'en empara, très rieuse.
—Eh! la jolie seringuette!
—Donnez-moi ça?
—Non! non!
Et elle passa au docteur la petite seringue de Pravaz à laquelle l'aiguille perforée adhérait encore.
—Je ne vous la rendrai pas, capitaine! Je vais l'écraser sous mon talon! vociféra Lapouge, debout.
—Ne vous gênez pas, major; la piqûre est faite. Il y a une autre Pravaz dans ma poche et j'en ai quatorze à la maison.
Alors, Lapouge observa Pontaillac. Il lui semblait métamorphosé, car si pour les autres regards, le capitaine avait conservé, sous les dehors d'un chagrin amoureux, les apparences d'une verdeur extraordinaire,—seul, l'œil du major venait de noter les tremblements furtifs du morphinomane. En même temps que les yeux perdaient leur inquiétante fixité, la voix tout à l'heure très rauque, sonnait en des vibrations de pur cristal; le geste, tout à l'heure incertain, comme incertaine la démarche, le geste retrouvait sa mesure, sa force, son charme.
—Merveilleux! balbutia le major qui n'osait plus détruire la Pravaz.
Raymond fit les honneurs d'une nouvelle marquise au champagne; il but en vrai gentilhomme. Puis, sur la prière de Thérèse de Roselmont, il dit comment il était devenu morphinomane.
Lors des guerres du Tonkin, nos chirurgiens calmaient les douleurs des blessés avec des piqûres de morphine, ainsi que jadis les docteurs allemands à Sadowa et à Gravelotte.
Un des camarades de Pontaillac, un officier d'artillerie, horriblement mutilé, avait été soulagé par la Pravaz, et quand Pontaillac, blessé en duel, reçut la visite de l'officier d'artillerie, celui-ci lui vanta la méthode stupéfiante, les injections hypodermiques de Wood, médecin anglais: Raymond en usa; il s'en trouva bien, et maintenant il employait la morphine contre toute sensation anormale.
—Je ne mangeais plus, je ne dormais plus, je ne buvais plus: Une piqûre! Je mange, dors et bois. J'étais triste; je suis joyeux!
—Et… l'amour? interrogea timidement Luce Molday.
—Oh! ma chère, l'amour, en cela comme pour le reste, on a calomnié la morphine!
Il expliqua la manière de se servir de la morphine, tira de sa poche un petit écrin où sur un lit de velours noir dormait la Pravaz, une sœur de l'amie confisquée par le major Lapouge: à côté d'elle, parallèlement, scintillaient deux aiguilles d'acier percées dans leur longueur, et au fond de la boîte s'enroulait un peloton de fil d'argent aussi ténu qu'un cheveu; ensuite, il montra le petit flacon gardien de l'incomparable trésor.
Lucy demanda:
—L'aiguille doit faire bien du mal?
—Non, répondit le capitaine.
Et comme il se trouvait seul avec ses amis et que dans les autres salles les garçons rangeaient sur des tables de marbre, en un amoncellement de bois noir et de rouge velours, les chaises désertées, Pontaillac obéit à cette belle ardeur d'apologiste qui caractérise tous les morphinomanes:
—Vous allez voir!
Le jeune homme mit à nu son bras d'hercule, çà et là marqué d'arabesques bizarres, et d'un coup sec, il enfonça l'aiguille en pleine chair. Elle glissa dans les tissus; elle fut retirée sans qu'il s'échappât une goutte de sang et que le visage du capitaine manifestât la moindre inquiétude.
Cette expérience eut le pouvoir d'arracher des cris d'admiration aux deux horizontales.
—Vous le voyez, mesdames, j'opère moi-même, et sans douleur, tel un dentiste de la foire!
Il allait remplir la Pravaz.
—Qui en veut?
—Pas pour cent louis! hurla Thérèse.
—Folle, c'est le Paradis!
—Eh bien, puisqu'avant ça ne fait pas de mal et qu'après ça fait tant de plaisir, j'essaierai! déclara Luce Molday.
Sur le boulevard des Italiens, on se sépara. Le major Lapouge et Arnould-Castellier marchaient à pied vers leur domicile respectif; Jean de Fayolle et Léon Darcy insistèrent pour entraîner Raymond dans un restaurant de nuit où ils soupaient avec les dames. Mais l'amant de la Pravaz héla une voiture de cercle, et donna l'ordre de le conduire chez son autre maîtresse, la Stradowska.
* * * * *
Avait-il tort ou raison, le major Lapouge? Est-ce que vraiment Pontaillac, ce mâle superbe, était dominé, violenté, à jamais brisé par la morphine? Qui l'emporterait de la belle Stradowska ou de la Pravaz? Ni l'une, ni l'autre, peut-être, ou bien une troisième idole, car déjà, tout brûlant du souvenir de la marquise Blanche de Montreu—de la grande dame qu'il venait de saluer à l'Opéra, de la patricienne désirée—le comte de Pontaillac oubliait ses deux autres maîtresses charmées et vaincues, pour s'en aller rêver d'une nouvelle et plus difficile conquête, en son hôtel, rue Boissy-d'Anglas.
Depuis quinze mois que Pontaillac était sous l'influence du poison mondain, ses idées tenaient à la fois du songe et du réel.
Il se faisait en lui un dédoublement spécial de la personnalité. A l'encontre des hystériques de première grandeur chez lesquels les phénomènes de condition seconde excluent le libre arbitre, Raymond vivait et raisonnait dans les deux états: loin d'abolir le sens intellectuel, la morphine le surexcitait, et l'on se trouvait en présence d'un homme libre, et non pas devant un fou qui échappe à l'historien de mœurs et relève seulement de l'art médical.
Gentilhomme limousin, ancien élève de Saint-Cyr, capitaine breveté de l'École de guerre, le comte de Pontaillac aimait son métier. Il avait l'estime des chefs et des camarades, et les soldats eux-mêmes, les pauvres surtout, appréciaient l'officier brillant et au cœur généreux.
Mais, dans le magnifique hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, comme au cercle voisin:L'Épatant, comme au quartier de cavalerie, comme chez sa maîtresse la Stradowska et chez les Montreu, ses nobles amis du boulevard Malesherbes, partout enfin, on pouvait remarquer les brusques changements du jouet de la Pravaz, ses multiples états et les symptômes d'une intoxication progressive.
Lui ne voyait rien et s'enorgueillissait de vaincre la douleur. De même qu'après un duel sans motif grave, il s'était piqué pour endormir une blessure légère, ainsi il recourait à la morphine, dès le moindre bobo, toujours aiguillonné par le besoin, en dehors de toute souffrance caractérisée.
A l'entendre, s'il dormait mal, les insomnies venaient d'un mauvais estomac ou d'une irrégularité du cœur. Il se découvrait des lésions morbides et justifiait le diagnostic en confondant la torture des privations avec des maladies imaginaires, si vite disparues, au renouveau de l'enchanteresse.
D'abord, ce furent des sentiments de bien-être et de béatitude, une ivresse délicieuse, un Nirvâna boudhique, des extases, tout un horizon de voluptés, un réveil de l'esprit, une accélération de la pensée, une double vie.
Quand l'habitude amoindrit les effets du poison, le morphinomane eut une personnalité, non pas entièrement dédoublée comme celle de quelques névropathes, mais diverse et toujours consciente, en pleine identité dumoi, aussi bien dans le rire succédant aux doses multipliées que dans les larmes des jours de jeûne. Il n'aliénait pas sa personnalité pour en revêtir une autre; il ne subissait aucunmoiextérieur, et demeurait lui-même, triste ou gai.
Si la valeur d'amour semblait diminuer, en raison directe des doses morphiniques, il attribuait ce decrescendo à sa trop longue fréquentation de la Stradowska, jurant de reverdir près de la marquise de Montreu. Oui, la Pravaz avait toutes les vertus, et on l'accusait injustement d'altérer les facultés génitales.
* * * * *
Le lendemain de la modeste fête, au café de la Paix, Raymond se leva, dès huit heures, et en petite tenue, monta à cheval pour se rendre au quartier de cavalerie.
Dans le froid vif, il trottait, le képi sur les yeux, les bottes éperonnées et luisantes, la tunique moulant sa taille, sous le grand manteau de drap bleu foncé, le sabre cliquetant—et le cavalier était alerte et joyeux, le long des rues, grâce à l'aiguille ensorceleuse.
Sur le pont de l'Alma, il contempla la Seine, toute noire, au milieu de ses rives blanchies de neige, et plus loin les remorqueurs traînant des voitures de bois ou de charbon, les bateaux-mouche désertés, les mariniers grondant contre le brouillard.
Quai d'Orsay, il vit une armée de balayeuses, presque toutes de vieilles femmes dont les jupes suintaient l'horrible détresse, venues là, comme en un Sabbat, occupées à chasser de leurs balais de sorcières des tas neigeux; et défilèrent ensuite de maigres employés avec des visages de pauvres et de longs nez que le froid rougissait et faisait pareils; puis, des ouvriers, puis, des voyous, puis, des filles en cheveux raccrochant les redingotes matinales de leurs doigts crevés d'engelures; puis, des oiseaux ébouriffés à la cime des arbres nus, et piaillant la misère.
Tous ces êtres glacés, toutes ces choses mortes, il aurait voulu les réchauffer, les ressusciter de sa miséricordieuse tendresse, leur donner un peu de joie. Des mendiants le comprirent; ils entourèrent le cavalier—et Raymond plus heureux fit sa distribution quotidienne plus large.
Un factionnaire lui porta les armes; il salua et passant près du corps de garde, se dirigea vers la cour du quartier.
—Le capitaine est dans un de ses bons jours, dit le sous-officier qui commandait le poste.
—Ne vous y fiez pas, maréchal des logis, répliqua le brigadier. Avec ce sacré Pontaillac, on ne sait jamais si c'est du lard ou du cochon!
—Moi, je sais le pourquoi, hasarda un simple cuirassier, fils de famille, et tête brûlée.
—Il est cocu?
—Non.
—Il se saoûle?
—Non.
Le maréchal des logis et ses hommes, la pipe à la bouche, se groupèrent autour du poêle, et le cuirassier instruit leur expliqua les phénomènes de la morphine.
On s'écria:
—Il ferait mieux de boire des bocks!
—Et même des champoreaux!
—Et même de la verte!
Après avoir écouté le rapport, le capitaine rejoignit le major Lapouge, à la salle de visite.
—Veuillez donc, cher ami, me donner un mot. J'ai besoin d'une solution à soixante pour cent?
—Jamais, capitaine!
—J'irai chez un docteur civil.
—Allez-y! Moi, je ne suis pas un assassin!
Et il lui tourna les talons.
* * * * *
Rentré à son hôtel, Pontaillac fit sa toilette, et il déjeuna de bon appétit.
Clément, l'ordonnance qui le servait, un énorme rougeaud de Normandie, reçut l'ordre de faire atteler le coupé.
Mais, Raymond jugea qu'il avait encore quelques minutes, et, le cigare aux dents, il visita l'hôtel, animé du désir de le meubler à neuf pour une heure bénie, celle où la marquise de Montreu daignerait y apparaître.
Oh! ce jour-là, il voulait une restauration complète, depuis les sièges et les tentures jusqu'aux boiseries, aux glaces et aux litées, et tout serait bouleversé, en cette demeure bâtie au siècle dernier par un financier amant d'une danseuse de l'Opéra: tout rayonnerait d'une virginité nouvelle, les salons, les chambres, le fumoir, la bibliothèque, l'office, les remises, les écuries, les jardins—et seules, puisqu'elles avaient droit à l'immortalité, vivraient toujours jeunes, les admirables peintures de Boucher.
A deux heures, le capitaine montait en voiture, et ordonnait, tremblant d'amour:
—A l'hôtel de Montreu!
* * * * *
Lorsque Pontaillac entra dans la bibliothèque du marquis Olivier, celui-ci était debout et pâle devant le foyer qui allumait de ses ors les marbres, les bronzes, les cuirs de Cordoue, les reliures précieuses et le double blason des Montreu et des La Croze.
—Qu'as-tu donc, Olivier? demanda Raymond, avant même d'avoir serré la main du marquis.
—Je suis inquiet; ma femme est souffrante.
—Rien de grave, n'est-ce pas? balbutia le visiteur qu'une angoisse envahissait.
—Je l'espère. Aubertot est auprès d'elle; il m'a renvoyé, et j'attends.
Raymond n'osait plus regarder l'ami qu'il voulait trahir, le gracieux gentilhomme aux cheveux blonds, à l'œil doux et rêveur, à la barbe mousseuse taillée en pointe, dont la fragile et élégante silhouette enveloppée d'une robe de chambre en velours noir très simple contrastait si fort avec la puissance du beau soldat.
—Hier encore, à l'Opéra, la marquise était gaie, souriante.
—Oui, mais, ce matin, en déjeunant, Blanche a été prise d'un violent mal de tête, et depuis les douleurs sont devenues intolérables.
—Je te laisse, mon ami.
—Non, reste. Le docteur va descendre dans un instant, et je suis bien aise de t'avoir auprès de moi.
Une porte s'ouvrit, et le docteur Étienne Aubertot, professeur à la Faculté et membre de l'Académie de médecine, parut avec sa bonne figure de chanoine entièrement rasée et que surmontait au-dessus d'un front très haut, vrai front de penseur et d'artiste, une chevelure grise aux boucles soyeuses.
—Eh bien? dit Olivier.
—Eh bien? répéta Pontaillac, malgré lui, sous le visible effort d'une inquiétude grandissante.
—La marquise n'est pas en danger, mais elle souffre atrocement d'une névralgie susorbitaire que je vais combattre avec de l'antipyrine. François est parti en chercher.
—Vous croyez, docteur, que l'antipyrine la guérira?
—Nous aurons au moins un soulagement, mon cher marquis.
—Hâtez-vous, de grâce?… Blanche est martyrisée.
—C'est vrai. La névralgie susorbitaire a sa place au nombre des maux humains les plus douloureux; mais dans une demi-heure…
—Et vous la laisserez souffrir une demi-heure encore? C'est impossible!
—Que voulez-vous? J'espère que l'antipyrine agira, et, du reste, il n'y a pas de meilleur remède.
—Je vous demande pardon, monsieur le docteur, fit Pontaillac. Il y en a un puissant, radical, infaillible.
—Et pourrais-je connaître cette belle panacée?
—La morphine, cher maître, la morphine!
Le professeur Aubertot réfléchit un instant et observa le capitaine de son œil bleu très clair:
—Ma foi, vous avez raison, et je vous remercie de m'y avoir fait songer.
Il se tourna vers M. de Montreu:
—Je vais écrire une ordonnance.
—Inutile, docteur, continua Raymond. J'ai là sur moi tout ce qu'il faut pour guérir.
Pontaillac tendit au médecin un minuscule flacon et un écrin des plus élégants.
—Non, non! Pas ça! pas ça! dit Aubertot: Je n'en connais pas la dose, et je veux une solution très faible; mais j'accepte l'instrument. Vous êtes notre Providence, mon cher capitaine.
L'officier prit congé de M. de Montreu et du docteur Aubertot, et quelques minutes plus tard, le mari et le médecin pénétrèrent dans la chambre de la malade.
Sur une haute et vaste litée, en un fouillis de dentelles, la marquise Blanche de Montreu, née de La Croze, étreignait nerveusement sa tête de ses deux mains aux doigts légers, et le long des épaules un peu maigres et des bras nus, les beaux cheveux roux s'épandaient avec des lueurs métalliques. On devinait, au travers de la chemise de surah et l'on voyait par l'échancrure de la gorge, une peau rosée d'un sang vermeil; le corps était jeune et chaud, et les formes juvéniles, dans leur chaste enveloppement, étaient pleines de grâce et de suggestions voluptueuses.
Elle retomba sur l'oreiller, en étouffant un cri de douleur; ses beaux yeux de velours brun s'emperlaient de larmes, le petit nez aux narines délicates, les lèvres qui laissaient voir une rangée de dents mignonnes, le cou svelte, tout ce charmant visage, enfin toute cette adorable jeunesse luttait, vaillante, pour ne pas affliger l'époux adoré.
Aubertot s'avança, tête nue, et dit:
—Madame, nous vous apportons le soulagement.
Le docteur emplissait la Pravaz d'une solution de morphine au trentième, et Olivier se sentait trembler à l'idée que l'aiguille blesserait les chairs roses et douces.
Pontaillac, l'ami Pontaillac, le cuirassier-hercule, pouvait supporter une opération même terrible—mais elle, sa dame si fluette, sa Blanche si impressionnable, aurait-elle la force?
Et, dans son ignorance du remède, comme s'il devinait les choses à venir, Olivier arrêta brusquement le bras du docteur.
—Non… Je vous en prie?
—Pourquoi?
—J'ai peur… pour elle.
—Aucun mal, aucun danger, monsieur.
—Vous me le jurez?
—Marquis, je vous le jure.
Il y eut un silence.
—Moi, je n'ai pas peur, Olivier, fit la marquise, en présentant son bras.
La piqûre faite, Aubertot questionna la dame.
—Vous ai-je fait du mal?
—Pas du tout; mais je souffre toujours.
—Attendez.
Les deux hommes s'éloignèrent au fond de la chambre, et Blanche commença bientôt à subir la domination du stupéfiant.
Immobile, d'un œil déjà voilé, elle regardait le christ d'argent cloué sur un sombre velours, le bénitier d'ivoire, le prie-Dieu, la glace de Venise, les bibelots, les portraits, le vitrail des hautes fenêtres, et ces objets s'animaient et vivaient.
Le docteur et le mari se rapprochèrent, observant la femme. A un moment, sa respiration très calme sembla s'arrêter tout à fait: le médecin secoua doucement madame de Montreu, et la respiration reprit aussitôt, franche, régulière.
Blanche ne dormait pas; elle ne souffrait plus; elle ne répondait pas aux paroles qu'Olivier lui adressait; mais elle les entendait pour ainsi dire inachevées, sans précision humaine, telles que ces voix qui, dans le rêve, bruissent à nos oreilles leurs harmonies confuses. Elle ne remuait pas; mais ses lèvres entr'ouvertes souriaient d'un sourire de béatitude—et toute la femme se transportait vers un au-delà où elle jouissait de secrètes et incomparables extases.
Au bout d'une heure de calme persistant, le médecin se retira.
—Vous veillerez, dit-il au mari, car il faut secouer madame la marquise, si la respiration s'arrête encore.
Il s'en tint là, ne voulant pas ajouter que souvent, après une piqûre, il se produit chez certaines personnes un état comateux dont les suites peuvent être graves.
* * * * *
Le soir était venu, et Olivier demeurait seul auprès de madame, lorsqu'un appel se fit entendre à la porte.
—Entre, ma bonne Catissou, autorisa le marquis.
Une femme s'avança très droite, malgré son grand âge, en robe de popeline noire, coiffée d'un fichu de soie rouge, à la manière des Bordelaises; elle marchait, recueillie et non pas servile: deux bandeaux de cheveux blancs ornaient son front sillonné de rides profondes, et sa bouche démeublée gardait un sourire de bonté infinie.
Cette vieille servante avait vu naître et grandir Olivier, là-bas, en Limousin, dans le manoir ancestral de Montreu; elle l'avait élevé, dorloté, à la mort des parents, et sous la tutelle d'un oncle aujourd'hui disparu. Et quand le gentilhomme, marié à l'unique héritière d'une noble maison, quitta la Haute-Vienne pour Paris, elle voulut le suivre, le servir encore, de tout son dévouement de chienne maternelle aimée et respectée.
En cet hôtel du boulevard Malesherbes, au milieu des larbins qu'elle commandait, de toute la valetaille fin-de-siècle, elle aimait à tricoter des bas, le soir, près des fourneaux de la cuisine, en gémissant des vastes cheminées seigneuriales et des flambées énormes.
Olivier voyait en elle une amie, presque une parente, et sur son ordre, elle le tutoyait comme autrefois du temps où elle déshabillait le petit gentilhomme, bordait le lit, s'enorgueillissait d'être l'humble maman de son «monsieur».
Elle dit, en patois limousin:
—Olivier, je viens de coucher la petite Jeanne. Comment se trouve notre dame?
—Beaucoup mieux, sourit le gentilhomme.
L'ancienne ajouta:
—Tu ne peux pas rester ici toute la nuit… Ta vieille est là…Voyons, il faut aller te coucher… Ne fais pas l'entêté…
M. de Montreu, assez hautain avec les autres serviteurs, riait des familiarités de Catherine, et loin de les combattre, il les encourageait par ses réponses patoises et l'évocation du lieu natal.
—Je veillerai tout seul.
—Non… Non…
Sans la brusquer, il poussa la femme vers la porte, courut embrasser dans la chambre voisine, Jeanne, sa fille, une blondinette de quatre ans; puis il s'installa dans un grand fauteuil.
Mais, avant l'aurore, Blanche l'invita des yeux à se glisser près d'elle, et ils s'aimèrent.
La jeune marquise oubliait sa maudite névralgie, et jamais elle ne fut plus amoureuse, ni plus désirable. Elle conservait le souvenir de la douleur, mais sous le charme de la morphine, dans l'apaisement de tout son être, cette douleur la désertait pour s'acharner contre une autre femme, et elle plaignait la remplaçante immatérielle de tant souffrir.
D'autres phénomènes, au réveil de l'esprit, se manifestèrent avec les couleurs exactes des tableaux: sa chambre de malade se transforma en un parc magnifique, et la marquise revit le château paternel, les Tuilières, à la belle saison des vacances. Jeune fille, elle y fêtait ses deux meilleures amies du Sacré-Cœur, de Limoges: une cousine pauvre, Mathilde de Chastenet, aujourd'hui Mme Gouilléras, la femme d'un riche marchand de bois, toujours exilée dans leur trou de province; Geneviève Saint-Phar, oh! celle-ci, une demoiselle du dernier train, du dernier bateau, de la dernière périssoire, une doctoresse parisienne que Blanche eût appelée à son lit de douleur, sans la crainte de blesser l'illustre maître Aubertot.
Puis, la dame charmée se reportait aux jours où M. de Montreu engagea sa campagne amoureuse. Tous deux s'adoraient; l'union des La Croze et des Montreu assortissait les avantages de la naissance et la fortune. Mais, il y avait un rival, un jeune homme également bien né et plus millionnaire qu'Olivier—un voisin, le seigneur du château des Ormes, le comte Raymond de Pontaillac, alors lieutenant de cuirassiers.
Mlle de La Croze n'hésita pas: le grand Raymond l'effrayait, et elle choisit Olivier, malgré peut-être les désirs de son père.
Les relations se firent très rares entre les Montreu-La Croze et Pontaillac. Cependant, après la naissance de Jeanne, l'officier en congé se présenta aux Tuilières. Désormais, tout nuage s'évanouit; Raymond traitait Blanche en camarade, parlait à Olivier de ses maîtresses.
A Paris, le feu s'était réveillé, embrasant le cœur et les sens du capitaine, et l'homme dut abriter sa passion irrésistible, sous les dehors d'un violent amour, d'un amour de parade pour la Stradowska.
Villa Saïd, dans une vaste pièce au plafond de cristal et aux murailles tapissées de satin rouge et piquées d'objets étranges, de trophées, de faïences, de poignards, de fusils, de lances, de haches, de fouets de chasse, de têtes d'animaux, de cornes, de flamberges, de spontons, de hallebardes, d'ombrelles chinoises, de masques, de chapeaux mexicains, de sabres russes, Christine, allongée sur une montagne de peaux de bêtes, caressait tendrement ses deux grands lévriers noirs, Bog et Tolgo.
Elle était drapée d'un peignoir cachemire chaudron ouvert à partir de la taille sur un panneau de satin soufre brodé de chrysanthèmes, le fond travaillé en petits plis à la lingère; elle se souleva, prit un miroir, et devant son visage d'une irrégulière et fraîche beauté, devant sa blonde et magnifique chevelure, ses yeux bleus, d'un bleu saphir, son nez gracieux, ses lèvres vermeilles et d'une chair neuve, ses jolies dents, elle sourit d'un sourire qui disait à la fois l'orgueil de se trouver belle et le chagrin d'être seule à aimer.
Au-dessus d'elle, un dais de soie vieux rose brochée de blanches marguerites, avec des hampes d'étendards que terminaient des gueules de dragons en bronze, lui faisait une lumière douce, dans la fantasmagorie des étoffes, l'éclat des ors, des plumes et des fleurs. Çà et là, des palmiers, des dracœnas, des gynériums, des corbeilles de lilas blanc, des éventails de plumes d'autruche, des paons et des aigles empaillés, des mimosas, des jasmins d'Espagne, des camélias, des primevères, des rhododendrons, une orgie de roses, une sardanapale de verdure, et tout le long du temple, des peaux de bêtes jetées, gardant des apparences vivantes de lions, de tigres, de jaguars, de buffles, de castors, de renards, de loups, d'ours, d'hyènes et de crocodiles.
Les dressoirs d'ébène supportaient un nombre infini d'artistiques richesses, des curiosités de tous les âges et de tous les peuples: émaux, saxes, ivoires, laques, bibelots de marbre, de serpentine, de bronze, d'argent et d'or.
En face de la monumentale cheminée de granit, une immense volière aux barreaux dorés et aux cascades versicolores, comme les fontaines lumineuses de l'Exposition, donnait asile à un monde d'oiseaux, et sous le ruissellement des gerbes liquides et des plumages, une cassolette odorante exaltait un millier de chanteurs.
Si les panoplies variées remontaient au fanon de pourpre des rois francs pour se terminer au javelot des Howas, les tableaux, les marbres et les bronzes, tous les chefs-d'œuvre des maîtres anciens et modernes, offraient un pittoresque assemblage: les Rubens, les Benvenuto Cellini, touchaient les Carpeaux, les Falguière et les Meissonier; une tête de Ribot avait à sa droite un paysage de Guillemet; une étude de Puvis de Chavannes avait à sa gauche une aquarelle de Forain, et là-bas, sur son estrade de velours blanc, trônait un piano à queue, le dernier cri d'Erard. Enfin une châsse étincelait de joyaux, lyres, colliers, bracelets, vases, rivières, ciboires, hanaps, miniatures, camées, palmes d'argent, fleurs de rubis, couronnes d'or,—des souvenirs de princes, de rois, d'empereurs, autant d'hommages, autant de lyriques victoires.
Maintenant, la Stradowska allait et venait, fiévreuse, en relisant une lettre de Pontaillac, une lettre de banales excuses où Raymond cherchait à justifier son absence.
—Il ment! grondait-elle… Il ment!… Il ment!…
Sa taille imposante se dressait dans un vent de colère, et ses petits doigts claquaient, rageurs. Elle s'arrêta près d'un guéridon encombré de livres, de journaux, de partitions, de feuilles illustrées. On voyait là des dédicaces de musiciens et d'auteurs illustres, des articles élogieux, des portraits du dernier rôle, des lettres de Gounod, de Massenet, de Saint-Saëns, les félicitations enthousiastes des grands compositeurs russes, Cui, Rimsky-Korsakoff, Glazounow, Liadow, Lavroff, Beleff, une véritable moisson de gloire—et Christine, désolée, envoya d'un coup d'escarpin, toute la moisson au diable-vauvert.
Fille d'un officier russe, orpheline élevée à Moscou, dans l'Institut-Catherine qui est pour les grandes demoiselles de là-bas ce que sont nos maisons de la Légion d'honneur pour les filles des légionnaires, Christine avait une âme d'artiste. Elle charmait directrices et compagnes de sa voix chaude et vibrante, et au sortir de l'Institut, elle courut l'Europe. Les succès de Pétersbourg, de Milan, de Vienne et de Londres l'appelaient en France, et ce fut après un mémorable triomphe à l'Opéra, que le brillant capitaine lui dit les premiers mots d'amour.
Elle aimait Raymond: elle l'aimait de toute sa jeunesse, de tout son sang; elle s'était livrée tout entière, et elle le voulait tout entier. Ses autres amants—les amours de passage—elle les oubliait, rajeunie d'une foi nouvelle.
Pourquoi l'abandonnait-il? D'abord, elle attribua la cause des nervosités du jeune officier à la sinistre liqueur dont elle cherchait vainement à interdire l'usage, mais, l'autre soir, en voyant Raymond dans la loge de Mme de Montreu, la Stradowska eut la pensée d'une rivale. Tandis que sur la scène, elle jouait pour lui, indifférente aux bravos et au feu des jumelles, Pontaillac se tenait à la droite de la marquise Blanche, et il ne regardait Christine que lorsque le marquis Olivier regardait Madame. Lui, si élégant, il prenait là-haut des allures de collégien, et la diva le vit trembler et rougir, quand le marquis aida sa femme à mettre une sortie de bal.
La trahison était-elle accomplie ou seulement en voie d'espérance? Christine l'ignorait encore. Que pouvait-il reprocher à sa fidèle maîtresse? Est-ce qu'elle lui coûtait trop d'argent? Non, car outre que l'engagement à l'Opéra et les honoraires des soirées mondaines assuraient le train de l'hôtel, la diva possédait quelques rentes. Pontaillac la comblait de fleurs et de bijoux, et si elle faisait mine de refuser, il se fâchait. Elle l'aimait, l'adorait, millionnaire, comme elle l'aimerait, l'adorerait demain, si les millions venaient à s'évanouir.
Et ce qui prouvait le désintéressement absolu de Christine, c'est qu'elle ne songeait point à épouser Raymond: femme, elle le préférait à un rang social; artiste, elle le préférait à son art.
—Monsieur Rajileff est là, madame, vint annoncer une des servantes.
—Qu'il entre!
De nouveau, couchée sur l'amas de fourrures, Christine éloigna ses lévriers et tendit la main au visiteur.
—Je m'ennuie, Loris.
Très respectueusement, l'homme, un grand et maigre vieillard à favoris grisâtres, parla de la répétition quotidienne.
—Non, je ne chanterai pas aujourd'hui, et je ne chanterai peut-être plus jamais, déclara Christine qui allumait une cigarette.
—Par les Saintes-Images! C'est impossible! fit l'accompagnateur habituel de la diva.
—Loris?
—Madame?
—Est-ce que je suis aussi jolie que les Parisiennes?
—Bien plus belle! Et le Tout-Paris est unanime à célébrer votre talent et votre beauté!… Vous avez lu les journaux?
—Je m'en moque!
—Les illustrés donnent votre portrait, et je vous signale un article duRabelais.
—Ça m'est égal!
—Il faut vous distraire, madame; il faut travailler. Allons, donnez-moi la joie de vous entendre.
—Pas encore, mon bon Rajileff.
Ils évoquèrent leur pays, les steppes immenses, les fleuves, les merveilles du Kremlin, et comme au souvenir des choses lointaines et bénies, le calme renaissait sur le visage de la jeune Russe, on entendit vibrer le timbre de l'antichambre.
Christine écouta et ne put réprimer l'effet d'une désillusion.
—Madame, dit la camériste en entrant, il y a là un monsieur qui insiste pour voir Madame. Voici sa carte.
La Stradowska lut sur le bristol: «César Houdrequin, rédacteur auRabelais.»
—Je ne connais pas ce monsieur; je ne reçois pas. Sais-tu ce qu'il veut?
—Il a parlé d'une interview.
—Les interviews, j'en ai assez!
Mais la diva réfléchit, et animée de cette idée qu'à force d'éclat, elle arriverait à reconquérir son amant, elle pria Loris Rajileff de passer dans un salon voisin et reçut le journaliste.
César Houdrequin, jeune gommeux à monocle, tête brune et frisée, avec un nez en lame de sabre et une barbiche de chasseur à pied, s'inclinait en homme du monde.
—Madame, je vous apporte d'abord les compliments duRabelais.
—Votre journal, monsieur, répondit la diva, est toujours aimable, et j'en suis bien reconnaissante… Veuillez vous asseoir.
Et pleine de bienveillance, elle offrit une cigarette orientale à l'interviewer, qui commença, entre deux bouffées:
—Chère madame, on a déjà beaucoup écrit sur vous, sur votre talent, sur vos charmes, sur votre génie d'artiste; on sait les propositions qui vous sont faites chaque jour par les plus grands impressarii de l'Amérique; on n'ignore pas votre refus hautain d'aller chanter en Allemagne: vous Russe, vous vous êtes montrée plus Française que bien des Français. Mais, ce n'est pas là le motif de notre interview. Aujourd'hui, le public a des exigences considérables, et je dirais que leRabelaispeut les satisfaire, si ma modestie n'y était intéressée. Un journal bien informé doit à ses lecteurs… presque des indiscrétions. Pardonnez-moi donc, madame, et daignez me répondre. Est-il vrai qu'un des grands-ducs de Russie a déjeuné chez vous, ce matin, et que…
La Stradowska l'interrompit vivement:
—Je n'ai reçu la visite d'aucun duc, monsieur, et je ne comprends pas votre interrogation tout au moins bizarre. Je vis ici comme il me plaît, et mon existence privée ne regarde personne.
—Ah! madame, ne vous fâchez pas! Je vous le répète, et vous le savez, leRabelaisest obligé par ses lecteurs…
—Tant pis pour vos lecteurs!
—Mais la visite d'un grand-duc n'a rien de blessant, au contraire, et votre célébrité va y gagner.
—Assez, monsieur.
Houdrequin murmura des paroles courtoises. Oh! il n'entendait pas abuser! Il soumettrait à Christine son interview, avant de la livrer au journal. Vraiment, il n'y serait point glissé de choses galantes, et le public verrait là un simple hommage rendu par une impériale altesse à une illustre compatriote.
—Vous m'ennuyez, monsieur! Je n'ai jamais eu de relations avec les grands-ducs.
—Même… platoniques?
—Même platoniques.
—Et le prince de Galles?
—Eh bien, quoi, le prince de Galles?
—Est-ce que vous n'avez pas soupé vendredi avec Son Altesse au PavillonChinois?
—Jamais de la vie!
—Alors, le directeur duRabelaisva me flanquer à la porte.
—Et pourquoi ça?
—Parce que, sur le ragot d'un confrère, je lui ai promis des révélations russes et anglaises.
—Votre confrère s'est amusé de vous!
—Et il me le payera! Au revoir, madame.
—Adieu, monsieur.
Demeurée seule, Christine appela Rajileff et furieuse de la visite du reporter, se détendit les nerfs, aux accords du piano, avec des roulades.
* * * * *
Vers les quatre heures, un landau, attelé d'une magnifique paire d'orloffs, s'arrêta devant l'hôtel de la villa Saïd, et le capitaine de Pontaillac en descendit.
—Ah! te voilà enfin! gémit la Stradowska, toute éplorée entre les bras de Raymond.
Ils restèrent un moment serrés l'un contre l'autre. L'officier inventait des excuses, mais Christine lui ferma la bouche d'un baiser.
—Ne mens pas?… Tu ne m'aimes plus… Tu aimes une autre femme?…
—Je te jure…
—Ne mens pas!
Le souvenir de la marquise de Montreu lui brûlait le cœur et les lèvres, mais elle se sentit le courage de se dominer, prête à tous les pardons, à toutes les grandeurs.
—Aime-moi un peu?
—Je t'adore!
Cette fin de journée, ils la passèrent au Bois, dans la voiture du comte, et le soir, après un souper en tête-à-tête, Raymond voulut bien faire à Christine l'aumône d'un semblant d'amour.
Qu'ils la connaissaient mal ceux qui la soupçonnaient de trahir son amant, son idole!
—Veux-tu, chéri, que je quitte le théâtre?
—A quoi bon!
—Je n'aime que toi…
—Et la gloire, ô Christine?
—La gloire, le bonheur, c'est toi, toi, rien que toi!
Elle l'entourait de ses beaux bras, le chauffait de toute l'ardente chaleur de sa jeunesse, et lui, l'esprit en déroute, rêvait de la grande dame.
—Laisse-moi…
—Raymond?
—Tu m'agaces!
—Mon bien-aimé?
—Tu m'embêtes! J'ai besoin de ma piqûre.
—La morphine te tue!
—Elle me fait vivre.
—Demain, Raymond…
—Non… Vite, ma Pravaz!
* * * * *
Au matin, de retour chez lui, le capitaine trouva un billet aimable du marquis de Montreu et un petit paquet renfermant une de ses Pravaz si gracieusement offerte au docteur Aubertot pour l'usage de la marquise Blanche.
Le billet disait:
«Mon vieux Pontaillac,
Grâce à la morphine, ma chère femme a vu disparaître sa névralgie rebelle. Nous te proclamons le premier médecin de France, et te fêterons, si tu veux bien, lundi soir, sept heures.
Il y aura des perdreaux, des bécassines et un lièvre du Limousin, une chasse superbe de bon papa La Croze.
Ton ami,
Raymond vint dîner à l'hôtel du boulevard Malesherbes, et il n'osa point encore affirmer la passion qui le dévorait.
Les jours, les semaines s'égrenaient, pareils.
En février, en mars, en avril, la marquise de Montreu souffrit de ses crises névralgiques. On rappela le professeur Aubertot, mais celui-ci, malgré les prières de sa cliente, s'opposa à de nouvelles piqûres de morphine. Il signalait le danger, et à l'insu du docteur et du mari, Blanche acheta une Pravaz et se fit délivrer des ordonnances par un autre médecin.
Secrètement, elle recourait aux injections hypodermiques; elle en arriva à faire fabriquer des seringues d'argent, de vermeil et d'or, gravées de son chiffre et incrustées de pierres précieuses.
—Monsieur le docteur Aubertot?
—Veuillez entrer là, madame, répondit à la visiteuse un domestique en habit noir et cravate blanche, droit et rigide, solennel.
Et il ouvrit à l'horizontale Luce Molday la porte d'un grand salon où quelques personnes étaient assises, les unes près de la table et feuilletant des livres et des albums, les autres, isolées en de vastes fauteuils, sous les ombres crépusculaires.
La consultation allait bientôt finir, mais le timbre du vestibule retentit encore, et parut un jeune homme, un habitué.
—Il est bien tard, monsieur Lagneau, observa le valet de chambre.
—Je tiens à passer, Baptiste.
Déjà, le monsieur avait glissé une pièce de deux francs au larbin; celui-ci le fit pénétrer dans un petit salon, et comme le docteur reconduisait une dame, le tour de Lagneau arriva tout de suite, malgré les longues heures d'attente des autres clients.
—Je vous salue, monsieur le professeur.
—Asseyez-vous, monsieur Lagneau.
Aux clartés des lampes, Aubertot examina son malade, lui tâta le pouls, recommanda la continuation de la précédente ordonnance: bromure de potassium, bains électriques, et termina en ces termes:
—Pas de fatigue, pas d'émotion—et revenez dans huit jours.
Lagneau posa deux louis sur la table et sortit.
Des dames, des messieurs, tous affligés de maladies nerveuses, entrèrent et disparurent avec la même rapidité, lestés d'ordonnances presque pareilles.
Luce Molday, en robe de drap gris rat, manches de peluche, avec un gilet rayé de lacet blanc et or, toque en passementerie dorée, torsade de voile blanc et panache aigrette gris rat, les menottes gantées et chaudes dans un manchon à la dernière mode, un oiseau ailes déployées—Luce baissait les yeux. Elle se recueillait, domptée par le luxe sévère de la grande salle dont les huit fenêtres donnaient sur l'avenue de l'Opéra; elle imitait les attitudes graves des autres personnes et n'imaginait guère que Baptiste, en ce lieu de science, échangeait des faveurs contre des pièces de quarante sous.
On remuait des chaises à travers les salons voisins, et quelqu'un dit:
—Ce soir, il y a bal chez le docteur.
Restaient au salon Luce, deux messieurs et trois dames.
Baptiste les informa que la consultation était terminée et leur remit des numéros d'ordre pour la prochaine du grand médecin des névroses.
—C'est assommant! Je suis très malade, murmura l'horizontale qui sortait la dernière.
Elle tira de sa bourse en filigrane d'or une pièce de cinq francs.
—Est-ce qu'on pourrait passer avec ça?
—Venez vite, madame, fit le valet, en empochant le métal.
Comme tous ses illustres confrères, le docteur Aubertot ignorait les bonnes aubaines du domestique, ou bien il fermait les yeux.
—Vous ne recevrez plus personne aujourd'hui, ordonna le médecin àBaptiste.
Et indiquant un siège à sa nouvelle et agréable cliente:
—Je vous écoute, madame.
—Figurez-vous, monsieur le docteur, que depuis un mois je prends de la morphine en injections.
—Et pourquoi prenez-vous de la morphine?
—D'abord, je me suis piquée, histoire de m'amuser, et ensuite…
—Parce que vous aviez besoin des piqûres?
—Oui, monsieur.
Étienne Aubertot, en redingote noire ornée de la rosette de la Légion d'honneur, appuya sur son poing sa belle tête pensive:
—C'est un médecin qui vous a conseillé des injections de morphine?
—Non, monsieur le docteur, c'est un capitaine.
—De quoi se mêle-t-il celui-là?
—Un capitaine de cuirassiers, un de mes bons amis, le comte dePontaillac.
—Le malheureux!
—J'ai acheté la petite seringue et les solutions chez un pharmacien de la rue de Gomorrhe, un nommé Hornuch.
—Et le pharmacien vous livre à volonté de la morphine?
—Dame!—en payant.
—Depuis combien de jours avez-vous cessé les injections?
—Depuis trois jours.
—Et vous éprouvez?
—Un abattement et l'envie de me piquer encore. C'était délicieux, mais je crois que ça ne me réussit pas.
—J'en suis sûr, moi. Voulez-vous guérir?
—Oh! oui!
—Eh bien, plus de morphine. Car, chez vous, la suppression radicale n'offre aucun danger: vous n'êtes pas encore une morphinomane; vous êtes tout au plus une morphinisée, et il va dépendre de vous, de vous seule, de retrouver l'énergie et la santé.
—Merci, monsieur le docteur. Je vous dois?
—Vingt francs, madame.
Le soir, de nombreux équipages stationnaient devant la maison du docteur.
Par l'escalier de marbre blanc, les habits noirs et les robes de bal affluaient au premier étage, et tout un monde d'illustrations parisiennes, de savants, de clubmen, d'officiers, d'écrivains et d'artistes, s'en venaient saluer M. et Mme Aubertot, lui très aimable, elle très gracieuse dans sa robe lilas, avec son profil de médaille grecque et ses cheveux poudrés à la maréchale.
Trois salons en enfilade resplendissaient de lumières; un buffet était dressé dans la salle à manger, et là-bas, tout au fond, à gauche du cabinet du docteur, on apercevait un dôme de cristal protégeant le jardin d'hiver.
Dans le salon du milieu, contre la muraille, s'élevait une estrade où déjà Coquelin cadet disait le monologue duCheval. Sur des rangées de chaises, les dames assises maniaient leurs éventails de dentelles ou de plumes; les feux du lustre avivaient leurs épaules nues, les pierreries de leurs colliers et de leurs bracelets, les étoffes des robes éclatantes, les diamants des oreilles et des chevelures, et derrière elles, la ligne sombre des habits noirs, çà et là égayée de quelques uniformes, se massait, pleine d'un houhou flatteur.
En un groupe, M. Arnould-Castellier, le major Lapouge, Jean de Fayolle et Léon Darcy, les camarades de Pontaillac; au premier rang des dames, la marquise Blanche de Montreu et son amie, la doctoresse Geneviève Saint-Phar, une maigre brune, point jolie, mais rayonnante d'intelligence; à droite et debout: le capitaine de Pontaillac, le marquis de Montreu; à gauche, César Houdrequin, duRabelais, interviewant le professeur Émile Pascal sur la lymphe du docteur Koch.
On applaudit le monologue; on écouta diverses chansons d'artistes de l'Opéra-Comique et des Bouffes, une poésie d'Alfred de Musset par Sarah Bernhardt, un solo de violoncelle par Mlle Galitzin, et vers onze heures, on vit paraître la Stradowska, en robe de satin blanc, longuement gantée de noir, les épaules nues, et sans autre parure qu'un collier de saphirs.
Au piano, Loris Rajileff préluda, et la voix de Christine s'étendit, emplissant la salle de ses vibrations d'une grande tendresse ou d'une extrême puissance. Elle chantait un hymne russe, et dans la chaleur lyrique, à l'écho lointain de la Patrie, l'artiste avait des trémoussements, des voluptés radieuses qui semblaient l'enlever toute.
La Stradowska dominait la foule attentive, et apaisant pour un seul homme le feu de son regard d'aigle, elle implorait un sourire de l'être adoré. Mais Raymond avait vu s'éloigner Blanche de Montreu, et tandis que Christine vocalisait encore, il suivait la dame, malgré lui.
Jean de Fayolle, Léon Darcy, le major Lapouge et Arnould-Castellier l'arrêtèrent au passage:
—Un vrai succès!
—Admirable, la Stradowska!
—On se ferait hacher!
—Vous devez être fier, mon gaillard!
—Eh bien, répondit Pontaillac en se dégageant, prenez-la et laissez-moi tranquille!
Il passa, et les autres dirent:
—La morphine l'énerve!
—Elle l'empoisonne!
—Elle le rend fou!
—Elle le tue!
—Un si bon garçon!… Quel dommage!
Le directeur de laRevue militaireconclut:
—Cet animal-là est un apologiste. Ne s'est-il pas avisé, un soir, de me piquer pour une rage de dents?… J'ai eu mal au cœur—et ça me dégoûte, la morphine!
Sous le brouhaha des applaudissements, Mme Aubertot et son mari obtinrent de la diva un chant français, et tout le monde fit silence. On ne remarqua pas la disparition de Mme de Montreu et du comte de Pontaillac.
Blanche s'était dirigée vers le «buen retiro» des dames; mais trouvant la porte close, elle arriva dans le petit jardin d'hiver où des feuillages grimpaient le long d'un treillis d'or. En ce lieu charmant, elle fut ravie de ne rencontrer personne. Tout près d'elle, une grotte que fleurissaient des mimosas et qu'entouraient des plantes géantes attira son attention. Justement, une torchère de cuivre à dix becs électriques laissait la grotte dans une ombre relative, et les bruits harmonieux du salon faisaient évanouir la crainte des dangers.
Alors, derrière les verdures, Blanche leva brusquement ses jupes, et au milieu des trésors de luxe intime, en rabattant son bas de soie gris-perle, découvrit un mollet de chair rose. Pour garnir la Pravaz, elle fit tourner le chaton de diamant d'un de ses bracelets, dévissa un minuscule flacon, y plongea l'aiguille—et sans hésiter, meurtrit une fois encore sa jambe de marquise.
Une ombre s'interposa entre elle et la lumière, et Mme de Montreu vit debout devant elle Raymond de Pontaillac qui la regardait.
Indignée, blessée dans sa pudeur de femme, elle se dressa pâle et si hautaine que l'officier en tressaillit.
—Monsieur, de quel droit m'avez-vous espionnée?… C'est le fait d'un…
Mais l'insulte expira sur ses lèvres.
—Madame, dit Raymond, je vous ai vu sortir; vous paraissiez souffrante…
—Eh! que vous importe, monsieur!
Il lui saisit les mains, l'effleura d'un baiser:
—Blanche, Blanche, je vous aime…
Eperdue, la marquise voulait fuir, et sous l'ardeur du poison, une force mystérieuse la retenait là, et de violents désirs lui montaient au cerveau. L'éclair de ses yeux se mêlait à la flambée du regard de l'homme, et il y avait en elle deux créatures: la chaste épouse, mère immaculée, et l'autre, la nouvelle, une morphinomane dont le corps frémissait d'amour.
—Monsieur… Monsieur…
—Blanche, je vous aime… Blanche, depuis votre mariage, depuis votre refus de m'épouser, je lutte contre ma passion… Où sommes-nous?… Je l'ignore… Je ne vois que tes yeux!