Raymond l'entraînait, et elle jetait autour d'elle ces regards douloureux du voyageur qu'enchante et terrifie l'abîme.
Enfin, reconquise, elle arrêta l'homme et sa disparition éveilla le morphinomane à la réalité.
Maintenant, on dansait partout, et le marquis Olivier interrogeait doucement sa femme:
—Tu es souffrante?
—J'ai un peu de migraine.
—Partons?
—Non… pas encore… Je veux danser…
Les valseurs tourbillonnaient, au son d'un orchestre roumain; laStradowska acceptait le bras de Léon Darcy, en étudiant la marquise;Jean de Fayolle invita Blanche.
Mme de Montreu se leva, et dès les premières mesures, sentit le parquet flotter sous elle.
—Qu'avez-vous, madame?
—Rien, monsieur… Ne me serrez pas trop, je vous prie?
Des groupes valsaient, légers. Blanche, les yeux grands ouverts, trébucha, et Fayolle crut qu'elle allait défaillir.
—Vous me serrez trop, monsieur! reprit-elle, irritée.
—Marquise, je…
—Votre main est dure comme une main de fer…
Sur un ordre impérieux, le cavalier dut abandonner la main et la taille—et Blanche tomba à la renverse, entre les bras de son mari qui accourait.
Au milieu du tumulte des invités et des domestiques, le marquis Olivier, aidé de Mme Aubertot, de Jean de Fayolle et du major Lapouge, transporta sa femme dans le cabinet du docteur.
Pendant quarante minutes, Mme de Montreu resta sans notion exacte de ce qui se passait autour d'elle: des gens circulaient, blancs et noirs, autant de rouges fantômes. La malade, étendue sur un divan, ne pouvait dire un mot, ni faire un geste.
Déjà, la plupart des invités venaient de se retirer, et demeuraient seulement près de son amie de pension, la doctoresse Geneviève Saint-Phar, le major Lapouge, les docteurs Aubertot et Pascal, l'un et l'autre professeurs à la Faculté de Paris.
Les quatre médecins examinèrent les différentes fonctions: le cœur très lent battait cinquante; les mouvements respiratoires descendaient bien au-dessous de la normale. Des soubresauts agitaient le corps.
M. Émile Pascal, un homme de haute taille, vert encore, aux moustaches épaisses et grisâtres, rajusta son lorgnon et dit à Olivier:
—Est-ce la première fois que Madame éprouve de ces troubles nerveux?
—Oui, docteur, la première fois.
—Habituellement, ces sortes de spasmes ne persistent pas.
Et s'adressant à son collègue Aubertot:
—N'êtes-vous pas frappé, comme moi, de la dilatation des pupilles?
—Sans doute.
Bien que médecin des Montreu, Aubertot voulut s'effacer devant son illustre confrère, et celui-ci demanda au gentilhomme:
—Qu'a-t-elle mangé ce soir?
—Aucun plat que je n'aie goûté moi-même.
—Voyons les bras, les jambes, continua Pascal, en priant Mme Aubertot d'emmener le marquis.
Il aperçut aux cuisses et aux mollets de nombreuses piqûres, et déclara:
—Nous sommes en présence d'une intoxication aiguë, d'un empoisonnement grave par la morphine.
—Je m'en doutais! affirma le major.
Et il gronda en lui-même:
—Il y a du Pontaillac là-dessous!
—Je dois avouer, dit Aubertot, qu'en décembre dernier, j'ai fait une piqûre à Mme de Montreu, mais une seule piqûre destinée à combattre des douleurs névralgiques. Tout récemment, la marquise, pour les mêmes causes, sollicita de moi de nouvelles piqûres; j'ai craint l'accoutumance, et j'ai refusé.
—D'autres médecins auront été moins scrupuleux, hasarda la doctoresse.
—Ce n'est pas le moment d'agiter cette question, reprit Pascal. Il faut déshabiller la malade.
On n'avait ni le temps, ni le loisir de placer le thermomètre dans l'aisselle; la femme nue demeurait en résolution complète; la sensibilité sensitivo-sensorielle était abolie; le réflexe patellaire, le réflexe plantaire n'existaient plus, et une épingle, enfoncée à travers la peau, ne provoqua aucune réaction.
Les docteurs se trouvaient devant un état caractérisé par le coma et le collapsus. Il y eut chez la malade des efforts de vomissements, et les mouvements respiratoires descendirent à dix par minute. D'autres particularités intéressantes se montrèrent du côté de la pupille et de la cornée, et il s'y joignit une abolition absolue du réflexe pupillaire; l'ouverture et l'occlusion alternative des paupières ne faisaient point mouvoir l'iris excité, et l'approche d'une bougie ne lui permit pas de réagir davantage.
Enfin, sous l'influence du tannin et surtout du café à haute dose, la respiration commença à devenir plus ample; les battements du cœur devinrent également peu à peu plus nets et plus accélérés, et avec des frictions et des massages, la température remonta.
Tout danger était conjuré.
Mme de Montreu, n'acceptant pas les offres gracieuses de Mme Aubertot, voulut s'en retourner chez elle. Des femmes l'aidèrent à se vêtir, pendant que les quatre médecins rejoignaient, au jardin d'hiver, le marquis Olivier.
Une discussion s'éleva entre le major, les professeurs et la doctoresse.
Fallait-il, en présence de ce cas d'intoxication chronique par la morphine, employer la suppression brusque?
Pascal, Aubertot et Mlle Saint-Phar tenaient pour la méthode des docteurs Ball, Zambacco, Lancereaux, etc., qui consiste dans la diminution progressive des injections; le chirurgien militaire, quoique bon Français, se déclarait partisan de la suppression immédiate et radicale, dont le docteur allemand Levinstein est l'apôtre.
—Mais, ma femme ne prend pas de morphine! clamait Olivier.
—Elle en prend, elle se cache de vous, répondit Pascal.
Mlle Saint-Phar ajouta:
—Tous les morphinomanes, les dames surtout, savent dissimuler.
Devant l'autorité des professeurs, Lapouge s'inclina, et les médecins adoptèrent la méthode Erlenmeyer, progressive décroissante, dont ils expliquaient la marche, en exhortant le mari à surveiller sa femme.
Blanche, prise de peur, écouta les conseils de Mlle Saint-Phar; elle lui fit l'aveu de sa passion morphinique; elle lui montra le bracelet renfermant la liqueur, jura de suivre les ordres des médecins et d'obéir à l'époux aimé.
* * * * *
A quelques jours de là, M. et Mme de Montreu partirent pour le château des Tuilières—et Raymond de Pontaillac endormit son chagrin d'amour.
C'était le printemps, et tout verdoyait dans la vallée deSaint-Martin-l'Église que domine le château des Tuilières.
M. et Mme de La Croze, le père et la mère de Blanche de Montreu, y vivent, bénis des pauvres, aimés et respectés de leurs domestiques, de leurs métayers et de leurs voisins.
Si le vieux castel des ancêtres a été remplacé par une habitation moderne, si l'herbe pousse au-dessus des anciens fossés et si là-bas, une tour démantelée évoque l'histoire, les descendants n'ont rien perdu de la valeur des aïeux, et ils ont même gagné en charité sociale.
La façade du château donne sur une cour d'honneur, au milieu de laquelle s'épanouit un marronnier célèbre; à droite, les écuries et les remises, puis, les jardins, le parc, et vers la gauche, un vaste étang qui baigne les murailles.
De la terrasse resplendissante de fleurs, on aperçoit les vingt domaines de la propriété, les maisons blanches, les prairies, les taillis ajourés, les masses profondes, le château des Ormes, la demeure seigneuriale de Pontaillac, et plus bas encore, le village de Saint-Martin-l'Église et son clocher pointu aux tuiles rouges.
Un ruisseau vagabonde, le long des prés, et en haut du chemin, çà et là, dans les landes immenses, des blocs grisâtres, des dolmen, des tumuli, intéressent les membres des sociétés savantes, comme l'ameublement du château aurait pu intéresser et passionner un antiquaire: tapisseries anciennes, vieux bahuts aux fantastiques sculptures, grands lits à baldaquins avec leurs rideaux d'indienne à personnages, faïences limousines, horloges, et le billard lui-même aux primitifs filets en guise de blouses, toutes ces choses avaient leur histoire et témoignaient du respect et des soins de la noble famille.
Oui, tout est joie par ce soleil; les oiseaux chantent l'éternité de la création; une brise chargée du parfum des thyms et des lavandes court sur la terre et s'en va rider les eaux de l'étang des Falettes, où dorment les fleurs nageuses; tout est joie! Mais, à la saison hivernale, lorsque, sous un ciel gris, les arbres dépouillés gémissent au vent et que les loups viennent hurler jusque dans le parc, il faut bénir sa terre natale ou rechercher les vives émotions, pour ne pas déserter. Et les beaux-parents du marquis ne désertent pas, et regimbent aux hivers mondains, tant vantés par leur gendre et leur fille.
Au château des Tuilières, pendant le séjour des Montreu, on reçoit les châtelains du voisinage, et notamment Pontaillac, lors des congés de l'officier; mais l'intimité habituelle des La Croze est restreinte à l'abbé Boussarie, curé de Saint-Martin-l'Église, et aux Gouilléras—M. Adolphe Gouilléras, riche propriétaire et grand marchand de bois, ayant épousé Mathilde de Chastenet, la cousine pauvre de Blanche.
* * * * *
Ce jour-là, après déjeuner, le marquis Olivier, sa femme et leur filleJeanne, se promenaient dans les jardins avec les La Croze.
L'enfant marchait entre le parrain Pierre, un beau vieillard à la barbe de neige, et la marraine Amélie, une douce vieille en papillotes grises.
Pour juger les La Croze, ne suffisait-il pas de rappeler la guerre de 70, les batailles où le gentilhomme commandait une compagnie de mobiles, tandis que la dame des Tuilières distribuait du pain aux humbles femmes des paysans-soldats?
Conseiller général du canton, lieutenant de louveterie del'arrondissement, M. de La Croze aurait voulu céder la première place àOlivier. Le gendre ne s'en souciait guère: il aimait mieux sa femme—etParis.
Dès l'arrivée aux Tuilières, M. de Montreu avait imposé—il le croyait, du moins—la diminution morphinique progressive. Les premiers jours, Blanche se révolta, dévoilant les artifices d'eau intercalaire, d'éther sulfurique, de chloroforme ou d'alcool. Il lui fallait de la morphine, et rien que de la morphine! Elle pleurait, se lamentait, injuriait, menaçait, puis elle se calma, parut renoncer au stupéfiant et à toutes les substitutions graduées, bien avant l'heure fixée par les médecins.
Madame se prétendait sevrée, absolument guérie; elle parlait avec dégoût de son ancienne et ridicule passion; elle jouait du piano, pinçait de la harpe, chantait, riait, montait à cheval—et le marquis écrivait des lettres enthousiastes au docteur Aubertot. Celui-ci répondait: «Très bien! Mais, prenez garde! Veillez toujours!»
Et il lui signalait des cas étranges de dissimulation chez les morphinomanes.
Dans l'allée de tilleuls, M. de La Croze et le marquis allumaient leurs cigares; Blanche, maman jalouse, enleva la petite Jeanne des bras de grand'mère, et la couvrit de fous baisers.
—Tu lui fais du mal, cria Mme Amélie. Regarde: elle pleure!
Jeanne dit, en versant des larmes:
—Méchante petite mère!
La marquise éclata en sanglots, et se mit à marcher très vite. Olivier demanda, inquiet:
—Blanche, où vas-tu?
—Je rentre dans ma chambre; j'ai besoin de pleurer.
Elle courait si fort que les La Croze et le marquis eurent peur et s'élancèrent.
—Mais, laissez-moi donc! Vous m'ennuyez!
Sur son chemin, elle rencontra la vieille Catherine qui voulut l'arrêter:
—Madame?…
—Laisse-moi!… Laisse-moi!…
Devant ce spectacle, M. de Montreu fut saisi d'une angoisse… Est-ce que la terrible passion renaîtrait?
Et bravant la consigne, il frappa à la porte de madame.
Blanche vint ouvrir:
—Je vais mieux.
Il parla timidement de la morphine, et sa femme lui sauta au cou, toute joyeuse:
—De la morphine?… oh! non, Olivier!… Tu crois donc que je veux mourir?… J'ai trop souffert, va… N'avons-nous pas brisé toutes les sinistres Pravaz?
La jeune femme, entièrement calmée, avait repris sa gaieté.
* * * * *
Chaque jour, la marquise allait faire ses dévotions dans une petite chapelle située à l'extrémité des jardins, au milieu d'un fouillis de verdure.
Par la porte grillée, on voyait sur l'autel une vierge de marbre blanc, des chandeliers d'or et des vases aux fleurs nouvelles; quatre prie-Dieu de velours s'alignaient, entre les deux fenêtres ogivales, dont le sombre et artistique vitrail flambait, à la lueur d'une lampe d'église.
Un matin, le marquis et la petite Jeanne accompagnèrent madame jusqu'à la chapelle. La maman et la fillette s'étaient agenouillées, et Olivier, debout, remarqua les yeux de Blanche qui, depuis quelques minutes, exploraient le tapis, en une recherche infructueuse.
Mme de Montreu s'absorbait dans la prière. Olivier emmena l'enfant, heureux de la voir sauter et rire. A un moment, Jeanne se baissa pour cueillir des violettes.
—Oh! papa, vois donc le joli bijou!
Ses doigts faisaient miroiter au soleil une Pravaz d'or.
Le marquis saisit l'objet, vivement:
—Jeanne, il ne faut pas dire à ta mère que tu as trouvé cela!
—Pourquoi?
—Parce que tu me ferais beaucoup, beaucoup de peine.
—Mais, je ne veux pas que tu aies du chagrin, petit père… Chut!…Voici maman!…
Blanche venait à eux, le regard fouillant les herbes, les ronces, et tout son visage disait une inquiétude profonde.
Olivier crut généreux et prudent de ne risquer aucune allusion.
Dans la journée, le mari et la femme se rendirent àSaint-Martin-l'Église, chez leurs parents, les Gouilléras, et M. deMontreu laissant Madame auprès de la cousine Mathilde, se dirigea versla pharmacie.
Près de la porte, M. Teissier, le pharmacien, un noiraud réjoui, grillait une cigarette.
—Monsieur, fit Olivier, je vous serais obligé de m'accorder quelques minutes.
—Volontiers, monsieur le marquis.
Ils s'assirent en un petit salon, derrière l'officine.
Le gentilhomme exposa:
—Le Dr Vaussanges est en courses; j'attends son retour pour l'interroger, si cela est utile, ce que je ne crois pas. Lui-même m'a affirmé depuis longtemps que Mme de Montreu n'avait plus besoin de morphine; d'un autre côté, je suis sûr que ma femme n'a reçu aucun envoi de Paris. C'est donc vous, monsieur, qui, sans ordonnance, délivrez de la morphine à Mme de Montreu.
—Accusation injuste, monsieur le marquis! Je n'ai jamais délivré de morphine que sur ordonnance.
—Votre parole d'honneur?
—Ma parole d'honneur! Et je veux me justifier.
—Inutile!
—Si; j'y tiens.
Il courut à l'officine et revint, portant un livre et un flacon.
—Monsieur le marquis, on consomme très peu de morphine, dans notre «localité». J'en ai reçu de Paris cinquante grammes, et, lors du traitement suivi par Mme la marquise, sur diverses ordonnances du Dr Vaussanges, il en a été enlevé cinq grammes, puis deux grammes, ordonnance d'un autre médecin, M. Thavet, de Labrousse. Il doit m'en rester quarante-trois grammes. Nous allons voir!
Teissier plaça le flacon sur une balance, fit un calcul mental, et s'écria:
—Quatorze grammes seulement!… Nom de Dieu! on m'a volé!
Aussitôt il appela: «Victor! Victor!»
Un tout jeune homme aux cheveux rouges qui, dans le laboratoire, pilait du quinquina, entra et recula, effrayé, devant les témoins de son incorrection.
—C'est toi qui as pris de la morphine, ici? gronda le pharmacien. Ne mens pas, ou je t'étrangle!
—Oui, monsieur, c'est moi. J'ai l'argent.
—Je me moque de l'argent!… A qui l'as-tu vendue?
—A ma tante.
—Madame Gouilléras?
—Oui, patron. J'ai vendu en plusieurs fois, et je vais chercher l'argent là-haut.
—Gredin! Canaille!… F…-moi le camp!
Mais, sur la prière de M. de Montreu, le pharmacien se résigna à entendre les raisons de Victor.
Lui, fils de M. Abel, le frère ruiné de M. Adolphe Gouilléras, que serait-il devenu, sans l'assistance de l'oncle riche? Cette assistance, il la devait surtout à la tante Mathilde, car l'oncle Adolphe ne l'aimait guère. Quoi de plus naturel que d'exprimer sa gratitude à Mme Mathilde, en lui fournissant des grammes de morphine qu'elle payait?
—Mon seul tort, ajouta-t-il, c'est de ne pas avoir mis l'argent dans la caisse, mais on se serait aperçu de la vente, et Mme Mathilde tenait à garder le secret.
—Triple idiot! Triple brute! reprit le pharmacien, tu as peut-être empoisonné ta bienfaitrice!
—Non, car la morphine ne lui était pas destinée, répliqua le gentilhomme. Est-ce vrai, Victor?
—Je n'en sais rien, monsieur le marquis.
Dès qu'il eut obtenu de M. Teissier la grâce de Victor et recommandé le silence au patron et à l'élève, M. de Montreu retourna chez les cousins, chez les Gouilléras. Il ne voulait pas une explication immédiate avec Blanche, en présence de Mathilde; il craignait de se heurter aux mensonges des deux femmes.
Au moment de partir, Blanche dit à sa cousine:
—N'oublie pas?
—Sois sans crainte. Je remettrai au facteur.
Dans la calèche, le long du chemin, Mme de Montreu souriait à l'époux.Elle demanda:
—N'est-ce pas, Olivier, que Mathilde embellit, tous les jours?
—Ce n'est pas mon opinion. Elle est trop blonde, trop pâle, trop maigre, trop grande.
—Peut-être, mais elle est très distinguée.
—L'important, c'est qu'elle soit heureuse, et si M. Gouilléras n'est pas la distinction même, il a toutes les qualités d'un brave homme.
La nuit fut calme. Au matin, sur la route, Olivier guetta le passage du facteur.
—Avez-vous quelque chose pour moi?
—Oui, monsieur le marquis, répondit le facteur. J'ai des lettres et les journaux.
—Rien de plus?
—Un paquet pour Mme la marquise, de la part de Mme Gouilléras.
—Donnez-moi le paquet.
M. de Montreu rentra dans sa chambre, et obligé par son amour même à un rôle de surveillant conjugal si en dehors de ses habitudes et de ses goûts, le mari défit l'envoi. Il s'y trouvait deux pelotons de laine bleue, et les pelotons enroulaient une lettre, une petite bouteille et une Pravaz.
C'était un devoir de lire, et Olivier brisa le cachet:
«Ma chère Blanche, à Limoges, au Sacré-Cœur, toi riche, tu partageais avec la pauvre cousine Mathilde les friandises du château des Tuilières.
Et, aujourd'hui, j'ai le bonheur de t'envoyer la moitié des richesses que je possède et dont tu m'as enseigné le mystérieux et souverain pouvoir.
Ménage la liqueur divine, car, hélas! la source va en tarir! Hier, en effet, mon neveu Victor m'a annoncé qu'il ne pourrait plus m'être agréable, son patron lui interdisant la vente et pour des raisons ignorées. Ces raisons, je les attribue à une visite de ton mari chez le pharmacien, visite que j'ai apprise de la bouche même de Mme Teissier.
O ma chérie, il faut veiller! Il faut cacher ce suprême trésor! Blanche, il n'est pas de tiroirs assez discrets, de cassettes assez fidèles, contre les yeux d'un mari semblable au tien, d'un gentilhomme qui t'adore et ne voit pas que la privation est mortelle!
Mon mari à moi—ce bon et simple campagnard—me laisse libre, et du reste, je domine le parvenu de toute la hauteur de ma pauvre noblesse.
Voici une Pravaz, moins élégante que celle que tu as perdue, mais aussi généreuse. La Pravaz et la solution, continue de les mettre sous la sauvegarde de ta mignonne Jeanne: Monsieur n'ira pas les dérober; un ange les protège!
Mille baisers de ta:
P.-S.—Je rouvre ce billet. Il me vient une idée. Pourquoi n'écrirais-tu pas à notre amie Geneviève Saint-Phar? La doctoresse nous enverrait peut-être de la morphine. Si elle refuse, j'irai à Limoges et j'obtiendrai des ordonnances d'un docteur et peut-être des solutions, directement, de MM. les pharmaciens.»
* * *
M. de Montreu cherchait le mystère de ces mots: «La Pravaz et la solution, continue de les mettre sous la sauvegarde de ta mignonne Jeanne…»
Était-ce une idée symbolique ou la claire énonciation d'un fait?
Pendant que la servante habillait Jeanne, Olivier inspecta la couche de l'enfant et dénicha, au fond du sommier, un flacon de morphine à trois quart vidé. Il ne voulut point se donner le dégoût d'une hypocrisie nouvelle, et le soir, à l'heure du repos, il dit à Blanche:
—Malgré tes serments, tu recommences les mêmes folies, et tu t'empoisonnes avec l'horrible morphine.
—Ce n'est pas vrai!
—Blanche!
—Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai! Non, ce n'est pas vrai!
Il lui présenta les deux flacons et la Pravaz:
—A quoi bon mentir?
—Où avez-vous pris ça?
—J'ai dû fouiller le lit de Jeanne et inspecter l'envoi de Mathilde.
—Vous avez ouvert une lettre adressée à votre femme; vous avez brisé un cachet, vous?
—Oui, moi.
—Vous êtes un vilain!
—Mon amour…
—Taisez-vous, monsieur! Vous devriez rougir!… Allons, rendez-moi ces objets?
—Non.
—Je le veux!
—Non.
—Monsieur, rendez-moi ça?
—Jamais!
Nerveuse, elle l'enlaçait, essayant d'arracher la Pravaz et les petits flacons; il résistait; elle se cramponnait à lui, mêlant des sanglots à des promesses d'amour, à d'ardentes prières, et il lui fallait beaucoup de courage pour résister.
—Olivier, la Pravaz, c'est ma vie!
—Ce serait ta mort!
Désireux de mettre un terme à la lutte douloureuse, il jeta la Pravaz et les flacons par la fenêtre ouverte, dans l'étang des Falettes.
Ils entendirent le clapotis de l'eau qui se refermait, et Blanche cria:
—Tu m'as tuée!… Tu m'as tuée!
* * * * *
Olivier s'agenouille devant elle, implorant le pardon du sacrifice. Elle le repousse, veut être seule.
Si elle se précipitait? Il est là; il observe; ses bras tiennent les jupes.
Et, penchée, à la fenêtre, Blanche regarde le ciel d'un bleu lapis et les constellations. Elle voit les étoiles trembler sur les eaux, et parmi elles, deux plus brillantes, dont l'éclat illumine les profondeurs qui s'ouvrent. Ce sont les flacons de morphine: ils reposent en un lit de glaïeuls et de nénuphars, un écrin de gerbes vertes et de roses diamantées. Les flacons se brisent, la liqueur ruisselle, abondante, toujours plus abondante, infinie. Et voilà que Madame, au paroxysme du délire, a la vision d'une mer de morphine. Elle se souvient d'un joli spectacle de voyage—de son voyage de noces!—et pour elle la morphine circule dans la vase, comme le Rhône, à Genève, traverse le Léman, sans confondre ses eaux.
Tout le reste est bourbeux, et seule la liqueur triomphe et rayonne lumineuse, immaculée.
Blanche entend des voix célestes qui la convient au Paradis des amours immortelles.
Elle va tomber; elle va mourir; il est là, il la presse contre sa poitrine:
—Blanche, mon adorée?
—Je ne vous connais plus! Allez-vous-en! Allez-vous-en!… Vous me faites horreur!
Le capitaine de Pontaillac se trouvait dans un état physique relativement satisfaisant, et il menait encore près de la Stradowska une étrange comédie amoureuse.
En cette rude musculature, le poison entrait, glissait, et de même que la foudre brûle l'épée d'acier, sans endommager le fourreau de velours, consume les os du corps, sans entamer la chair qui les couvre—ainsi, la morphine tuait l'esprit, la résistante flamme, sans presque toucher l'enveloppe organique.
Chose remarquable, il n'y avait pour Raymond aucun élément coexistant d'un état de dégénérescence mentale héréditaire, aucune appétence morbide, aucun entraînement maladif qui fût l'acte d'une nature déjà affaiblie et incapable de résister aux sollicitations.
Dès l'origine, le cerveau était indemne de tare: au point de vue médico-légal, l'hérédité n'exerçait pas son rôle habituel de facteur étiologique, et on ne pouvait davantage noter les phénomènes du morphinisme et de l'alcoolisme associés.
Blanche disparue, le jeune officier chercha l'oubli dans les labeurs militaires et les petites noces avec ses camarades, Jean de Fayolle, Léon Darcy et Arnould-Castellier; quant au major Lapouge, il fut dupe des repentirs du morphinomane.
Mais, depuis trois semaines, en dehors des heures où le service l'appelait au quartier, Pontaillac était invisible. On ne le rencontrait ni à l'Épatant, ni au café de la Paix, ni au foyer de l'Opéra, ni au Cirque, ni au Bois, et les lettres, les télégrammes bleus de Christine demeuraient sans réponse.
Une vie bizarre commença.
Quelquefois, chez lui, son revolver au poing, il s'arrêtait devant une glace, avec l'idée de se brûler la cervelle, et puis, régénéré par une piqûre, tout embrasé du désir de Blanche, il marchait vers un petit salon.
Il admirait un portrait en pied de Mme de Montreu, un chef-d'œuvre dont il venait de surveiller l'exécution et de dicter les moindres détails, d'après une photographie et la religion du souvenir—ainsi que l'on fait pour les images des morts.
Çà et là, partout, des choses d'elle: un éventail brisé, un soulier de bal, un corset, des gants, des bouquets; tous ces objets sans valeur, il les avait achetés à Angèle, la femme de chambre de la marquise, et le corset fleuri de dentelles exhalait encore le délicieux parfum de la dame rousse.
Le regard suppliant, il tendait les mains vers le portrait, et Blanche semblait s'animer et descendre du cadre; il la couvrait de baisers, la dorlotait, l'emportait, la possédait toute. Et, l'hallucination finie, soudainement, il se retrouvait près d'une glace et maniant la gâchette d'un pistolet.
Or, un jour, comme tous les jours, Raymond évoquait sa bien-aimée. La porte s'ouvrit, et Christine qui entrait, s'arrêta, frappée de stupeur.
—Raymond!
—Que me voulez-vous, madame? Que venez-vous faire ici? Sortez!
—Tu ne m'aimes donc plus?
—Je ne vous ai jamais aimée!
—Oh! gémit-elle, accablée de douleur.
—Celle que j'aime, que j'adore, s'écria-t-il, en désignant le portrait de Blanche, la voici! C'est pour cacher à tous les yeux un criminel amour que je t'ai prise! Regarde-la!… Mon Dieu, qu'elle est belle!… Laisse-nous seuls!…
De ses doigts trembleurs, il cherchait les formes merveilleuses, dans un espace géométrique indéfini, resserrait ses bras, et soupirait:
—Blanche! O Blanche!… O femme!… Tiens! sur tes lèvres!
Mais, tout à coup, il chancela, éveillé:
—Je suis fou, ma bonne Christine!
—Et moi, je viens te consoler; je viens te guérir—te parler d'elle.
Il y avait tant de simplicité et d'héroïsme en cette immolation de la femme outragée que Raymond s'agenouilla devant sa maîtresse.
Elle le releva, et le baisant au front:
—Veux-tu que désormais je sois ta sœur?
—Alors, dit-il, sans entrevoir la grandeur du sacrifice, alors, plus de jalousie?
—Non… plus de jalousie.
—Bien vrai?
—Bien vrai.
Et ils parlèrent de l'absente toute la journée, toute la nuit.
—Pourquoi ne demandes-tu pas un congé? Tu irais en Limousin; tu la verrais… là-bas.
—J'ai peur…
—Grand enfant!
Un soir, Christine conduisit Raymond à la gare d'Orléans, et la vaillante revint chez elle, pleine d'angoisses.
* * * * *
Aux Tuilières, la marquise Blanche entrait dans la période ultime de «l'état de besoin».
Le docteur Vaussanges, une barbe grise des plus honorables, essayait de tromper sa noble cliente:
—Madame, Je vous apporte de la morphine.
—Non, docteur, c'est de l'eau!
—De la morphine et de l'eau.
—Je n'en veux pas!
Dans l'impossibilité de se procurer des doses de stupéfiant, Mme de Montreu, qui ne recevait plus de lettres de Mme Gouilléras, s'adressa aux domestiques. Tous refusèrent obéissance à leur dame, sur l'ordre du marquis.
Rien à attendre de la doctoresse Geneviève Saint-Phar.
Affolée de haine, Blanche refusa au mari le conjugal amour; elle évita les moindres tendresses, les moindres baisers.
Lui, dominant ses scrupules de gentilhomme et voulant par-dessus tout la guérison de sa femme, avait fait fabriquer des clefs: il inspectait le secrétaire, le chiffonnier, les armoires de madame, les coffrets, les sachets, les boîtes à gants, les objets les plus délicats, les plus intimes, et si la marquise le surprenait en ses perquisitions barbares, elle lui jetait dédaigneusement:
—Ne vous gênez pas! Vérifiez mes chemises, mes bas!
Et elle frémissait d'une envie de lui cracher au visage.
Chez la marquise Blanche, le système nerveux tout entier, cérébro-spinal et ganglionnaire, était profondément ébranlé par la disparition de la morphine de l'organisme: la jeune femme incriminait moralement Olivier, son farouche gardien; le système nerveux se révoltait physiquement contre l'acte de violence qui lui dérobait l'indispensable, et chaque nerf manifestait son trouble, dans sa sphère propre.
En vertu de lois encore ignorées, la force du désir physiologique développait le champ intellectuel et permettait à Mme de Montreu d'analyser toutes ses sensations. Elle avait faim de morphine; elle avait non pas des impulsions de gourmandise, mais un véritable besoin de nourriture: il lui manquait un élément vital.
Assise ou couchée, elle éprouvait une vive agitation des jambes, et se voyait obligée d'exécuter avec elles des mouvements réguliers; cette agitation s'exagérait à un tel point qu'on eût dit d'un roulement de tambour. Les légers abcès des cuisses produits par les piqûres, se cicatrisaient; le visage gardait toute sa fraîcheur; la peau demeurait indemne de cette coloration pourprée habituelle aux morphinomanes sanguins; les yeux ne subissaient aucun trouble de l'accommodation, et seules, des douleurs de la région cardiaque, une toux nerveuse et une soif inextinguible constituaient les principaux phénomènes d'abstinence.
—Olivier, je meurs!… Olivier, ayez pitié de moi?
M. de Montreu détournait le regard, craignant de succomber:
—Blanche, ma chère femme, encore un peu de courage… Tu vas guérir; tu ne songeras plus à l'horrible liqueur, et nous nous aimerons…
—Jamais, monsieur, jamais!
Afin de distraire la malade, Olivier se servait de Jeanne pour lui envoyer des cadeaux charmants.
—Mère, c'est de papa… Oh! le joli bracelet! Oh! le beau collier! Et ces fleurs, ces verveines, ces roses…
Blanche embrassait la tête blonde et l'éloignait—sans un sourire.
M. et Mme de La Croze encourageaient leur gendre à sauver la maman de Jeanne: on citait à Mme de Montreu les exemples de quelques morphinomanes repentis; on lui citait le cas de Mathilde Gouilléras, qui après avoir été très souffrante, lançait l'anathème sur la morphine, regrettait ses magnifiques élans épistolaires, et suppliait sa cousine de renoncer à la Pravaz.
Ce jour-là, Raymond de Pontaillac, arrivé de la veille en son castel desOrmes, monta à cheval pour se rendre aux Tuilières.
Il mit d'abord sa bête au galop, puis au trot, puis au pas, sous les grands châtaigniers qui le couvraient de leurs ombres verdissantes: à son désir de revoir Blanche se mêlait une crainte, comme si vraiment il n'était pas bien sûr de rencontrer là-bas tout le bonheur qu'il allait y chercher.
Devant la grille du château, le capitaine fut sur le point de tourner bride, mais il avait été vu de M. de La Croze qui lui dit, en avançant:
—Té! la bonne surprise, mon gaillard!… Et depuis quand sommes-nous aux Ormes?
—Depuis hier, monsieur Pierre. Je me suis arrêté à Limoges pour saluer mon oncle.
—Tu pourrais dire: «Monseigneur»… Il va bien notre cher évêque?
—Pontificalement.
Un domestique mena le cheval du capitaine à l'écurie, et M. de La Croze et Pontaillac marchèrent bras dessus bras dessous vers la maison.
—Capitaine, tu as bien fait de nous revenir. On s'ennuie mortellement ici. Combien de mois de congé?
—Il n'y a pas de mois; il y a des jours… quinze.
—Diable, c'est peu!
Le vieux gentilhomme introduisit Raymond au grand salon, appela Mme deLa Croze et envoya Catherine prévenir la marquise.
Olivier, lui, était dans le parc, en train de surveiller l'installation de conduites d'eau. On le héla; il accourut, et les deux amis s'embrassèrent, tandis que Madame faisait son entrée.
En évoquant la scène du jardin d'hiver, chez le docteur Aubertot, Raymond se disait: «A-t-elle pardonné?» Blanche, elle, frémissait à cette idée: «Il a de la morphine; il m'en donnera!»
Tous deux parlaient maintenant d'une façon indifférente des choses parisiennes et mondaines, des derniers bals, des derniers ragots, des derniers scandales, et rien, dans leur voix, ni dans leurs gestes ne trahissait leurs émotions profondes.
On reçut la visite de l'abbé Boussarie, le curé de Saint-Martin-l'Église, un aimable et paternel vieillard aux longs cheveux blancs, l'ancien précepteur de M. de Pontaillac. Il rappela que Blanche, Olivier et Raymond avaient été tous trois baptisés par lui et que tous trois avaient fait leur première communion à Saint-Martin. Seul, le capitaine restait à marier. Y songeait-il? Allons, allons, le neveu de Monseigneur Aymar de Pontaillac, l'héritier d'une race illustre, prêcherait bientôt d'exemple.
Et, de sa canne à pomme d'argent, le vieux prêtre menaçait tendrementRaymond.
Une espérance animait toujours Mme de Montreu. C'était à Pontaillac qu'elle devait la première piqûre, et dans sa détresse horrible d'affamée, le grand initiateur lui viendrait encore en aide. Comment adresser la demande, et en quel endroit, et avec quelles ruses? Ici, rien à tenter, sous l'œil du mari. Écrire au capitaine, envoyer la lettre par un domestique? Personne, au château, n'accepterait la commission. D'un autre côté, Blanche n'oubliait pas la déclaration d'amour du jeune officier, et elle se sentait tenue à la plus grande réserve. Et cependant, il lui fallait de la morphine, il lui fallait une Pravaz—et seul, Raymond pouvait l'empêcher de mourir!
Tout de suite, l'idée naquit en M. de Montreu que sa femme aurait recours à Pontaillac, et comme il cherchait un moyen d'affirmer son rôle de surveillant, ce fut Raymond lui-même qui le tira d'embarras.
—Tu sais, Olivier, j'ai enfin renoncé à ma stupide passion pour la morphine.
—Plus d'espoir; je me tuerai! gronda la marquise.
Mais elle leva les yeux et crut lire un mensonge et une promesse dans le regard de l'homme.
—Vraiment, interrogea le marquis, tu es brouillé avec l'odieuse Pravaz?
—Brouillé, et définitivement.
Un nouveau regard démentit l'affirmation nouvelle, et cette fois Madame eut un sourire pour le beau comédien. Est-ce que, du reste, on pouvait oublier l'ensorceleuse? Si Pontaillac venait de trahir la vérité, c'est qu'il comprenait les douleurs de l'abstinence et qu'il se garait de l'époux, afin de mieux secourir la malheureuse femme!
Après le départ du curé et de Raymond, la marquise monta dans ses appartements et redescendit à l'heure du dîner. Elle avait changé de toilette, et en robe printanière, ses beaux cheveux roux ornés d'une grappe de lilas, elle paraissait tranquille, presque joyeuse.
Le mari allait accuser la morphine de cette agréable métamorphose, maisBlanche devina sa pensée, et avec un grand talent de dissimulation:
—Olivier, tu me soupçonnes de m'être fait une piqûre. Eh bien, tu as tort. M. de Pontaillac s'est guéri; pourquoi ne guérirais-je pas?
Elle créait «l'état d'espérance» qui aide à supporter «l'état de besoin».
* * * * *
Le lendemain, Raymond sortit des Ormes pour une matinale promenade. Il marchait, la joie au cœur, et grâce à de spécieux raisonnements que les bienfaisantes solutions lui inspiraient, il arrivait à se convaincre qu'il était urgent de procurer de la morphine à la grande dame et excusable de faire sa maîtresse de la femme d'un ami, de son meilleur ami.
Pontaillac longeait un chemin ombreux, et au travers des ramures, le soleil lui baisait le visage, l'illuminait de ses ors; une brise tiède et douce l'imprégnait des vivifiantes senteurs des bois.
Il s'arrêta devant le parc des Tuilières, près d'une brèche récente et faite par les ouvriers employés aux conduites d'eau. La grille de la chapelle était ouverte, et dans la femme agenouillée, l'homme reconnut Mme de Montreu.
La marquise sortait de la chapelle, et les deux victimes de la Pravaz se regardèrent.
—Madame, commença Raymond, le hasard m'a mené vers vous, et je bénis le hasard… Comme vous êtes pâle et tremblante!… Vous avez pleuré…
—J'ai pleuré, parce que je souffre, parce que je meurs!
Résolument, elle dit ses douleurs, le supplice que lui imposait M. de Montreu, en la privant de la liqueur vitale; elle dit la scène nocturne où le gentilhomme jeta dans l'étang des Falettes les solutions et la Pravaz. Tout le monde l'abandonnait, oui, tout le monde, même Mathilde, son ancienne prosélyte!
—Je le savais, répliqua l'officier avec aplomb; je le savais, et je suis venu. Hier, j'ai dû abriter sous le mensonge mon désir de vous être utile, car, madame, mieux que personne, je connais votre mal. J'en ai souffert, j'en ai pleuré. Il n'y a pas de tortures comparables à celles du besoin de morphine! Des médecins prétendent que la liqueur nous tue. Les imbéciles! Mais, la mort hideuse, terrifiante, c'est la privation!
Il tira de sa poche un nécessaire de voyage en soie bleue contenant à la fois de la solution et une aristocratique Pravaz:
—Tenez, madame… Ne pleurez plus… Essuyez vos beaux yeux… L'enfer va disparaître—pour vous.
—Merci, oh! merci, monsieur de Pontaillac! Vous me sauvez!
Le capitaine salua Mme de Montreu et reprit le chemin des Ormes.
* * * * *
Sous l'énergie de la piqûre, Blanche éprouva un malaise bizarre: la solution de Pontaillac était dosée à un degré que la jeune dame n'avait pas encore atteint.
Il se fit un trouble effroyable dans les organes, en même temps qu'une surexcitation du cerveau. Tout le sang reflua au cœur, et des images—pour les yeux et pour la pensée—remplacèrent à la fois les idées exactes et les tableaux de la réalité: ainsi, la chambre de madame se transformait en un vaste étang, l'étang des Falettes; une barque se balançait sur les eaux; M. de Montreu incarnait M. de Pontaillac, et Blanche adorait l'incarnation nouvelle. Dans une lutte de la lumière et des ténèbres, l'esprit établissait un contraste fâcheux entre les gentilshommes, entre l'époux sévère, tel un geôlier, et l'amoureux superbe, tel un prince charmant. Blanche exagérait la petite taille du mari, son air efféminé, alors qu'Olivier conduisait son panier attelé de deux landais; elle diminuait Olivier, lui enlevait de sa beauté, de sa distinction pour en parer le grand Raymond qu'elle voyait courir à cheval, tout resplendissant de casque et de cuirasse, en un flamboiement d'astre.
A son réveil, l'honnête femme chassa la mauvaise idée et elle fut prise d'une terreur comme si vraiment elle avait été responsable des velléités de luxure suggérées par l'âme du poison.
Les jours suivants, elle se montra froide envers M. de Pontaillac, affectant devant lui pour Olivier, une grande tendresse conjugale; mais, certain soir, le capitaine dîna aux Tuilières avec l'abbé Boussarie, les Gouilléras, et pendant que le mari de Mathilde, un bon et gros limousin à la barbe rougeâtre, ennuyait l'invité de ses interrogations sur la poudre sans fumée et la Triple Alliance, Blanche, en passant, frôla Raymond, d'un frôlement voluptueux.
M. de Pontaillac tressaillit d'allégresse; Mme de Montreu balbutia, avant de se réfugier près de l'ange gardien, sa fille.
Ces ardeurs inconscientes de la chaste épouse justifiaient l'un des plus curieux phénomènes de l'intoxication morphinique et de ses résultats absolument contraires pour les deux sexes. En effet, tandis que l'homme subissait quelquefois un état de dépression de la vie génésique, le système arrivait chez la femme à un haut degré de nymphomanie. La force morale de Blanche, quoique très affaiblie par l'abus de la morphine, la préservait encore de l'adultère, mais elle ne l'empêchait pas de se livrer à des mouvements désordonnés et d'origine purement mécanique où s'éteignait son regard lascif, où se calmait sa surexcitation excessive.
Mme de Montreu gémissait de ce triste état; elle ne voulait plus de rapports avec son mari; mais elle se révoltait contre les tendances bestiales, et se sentait profondément malheureuse.
* * * * *
Une après-midi, le marquis Olivier, M. de La Croze et le curé Boussarie faisaient une partie de billard, et en haut, dans sa chambre, la jeune dame s'injectait une nouvelle solution,—un cadeau de Pontaillac.
Le soleil de juin jetait sur la glèbe une poussière d'or et de feu. On entendait le cri-cri des faux qu'on aiguise, le roulement des chariots, les appels à la guillade et parfois le beuglement des bœufs. Un peuple de travailleurs, hommes et femmes, coupait ou amoncelait des herbes, les mâles noirâtres et velus, le torse maigre, des vieilles encore plus noires; et çà et là, un râteau à la main, quelques jolies filles en jupe sombre et chemisette claire, s'étiraient, avec des poses amoureuses, sous l'incendie du ciel.
Par un phénomène de double conscience et de double vue, la marquise restait Mme de Montreu, et en elle vivait une autre femme dominant la première et s'imaginant attendre Raymond, lui avoir donné rendez-vous dans sa chambre même. Elle l'apercevait, là-bas, aux Ormes; il montait à cheval; elle le suivait, sur la route poudreuse, le long des peupliers d'Italie. Déjà, il s'arrêtait devant la grille du château. Il n'y avait personne pour le recevoir, et la voyante distinguait nettement les domestiques occupés à divers ouvrages: ceux-ci aidaient les faucheurs; d'autres frottaient le parquet du grand salon; un des palefreniers dormait en un coin de la grange; Catissou saignait des volailles.
—Monsieur de Pontaillac entre dans le vestibule, et le voici dans la salle à manger! rêvait tout haut la morphinomane… Il ne trouve pas ces messieurs qui jouent au billard… Pourquoi Olivier et mon père ne l'entendent-ils pas marcher?… Pourquoi ne l'appellent-ils pas?… Je l'entends, moi!… Je le vois!… Raymond! O Raymond!…
Cette fois, le jeune gentilhomme entrait réellement; il ouvrait la porte du couloir; il gravissait l'escalier, et Blanche, éperdue, lui tendait les bras. Il l'embrassa, plein d'amour, mais quand il la sentit résister, lutter contre elle-même, contre l'autre femme, «l'étrangère», il s'éloigna:
—Madame, je vous aime, je vous adore! je vous désire de toute mon âme, et pourtant je ne veux pas vous prendre comme cela!… Blanche, ô mon adorée, je te veux libre, et tu ne l'es pas!
* * * * *
Huit jours plus tard, Mme de Montreu, en pleine conscience, en pleine liberté, se livra à Raymond.
Elle soupirait:
—Tu ne m'as pas odieusement conquise, sous l'action de la morphine, et je te remercie de m'avoir attendue, après m'avoir charmée. O mon amour, aimons-nous!
Olivier de Montreu s'était départi de sa rigoureuse surveillance, et la marquise en abusait, donnant à ses promenades journalières de charitables prétextes: visites aux malheureux du voisinage, aux enfants malades, aux accouchées.
Blanche et Raymond se voyaient dans une cabane perdue en un taillis ou bien dans un kiosque isolé que M. de La Croze fit meubler pour la saison de la pêche. Ces deux endroits, si différents l'un de l'autre, exaltaient leurs désirs: autant la cabane semblait rustique avec sa litée de feuilles; autant le kiosque rappelait, par ses vastes causeuses et ses moelleux divans, le luxe et le bon goût des châtelains.
Les amants avaient toujours une pareille et séduisante maîtresse, la Pravaz, mais ils s'injectaient le poison mondain, sans y ajouter d'importance, comme si lui eût grillé un royal-havane, comme si elle se fût poudrerizée ou embaumée d'une eau de toilette astringente.
Elle le trouvait ravissant dans son complet bleu marin, sous un chapeau de voyage; il la jugeait adorable en robe de toile écrue et souliers jaunes, gantée de Suède et coiffée d'une paille éblouissante de fleurs des champs.
Ils étaient jeunes; ils étaient beaux; ils s'aimaient—et c'est tout dire.
Vers deux heures, Mme de Montreu descendit de sa chambre; Jeanne la suivit:
—Petite mère, emmène-moi.
—Non, mignonne.
—Je serai bien sage?
—Écoute. Je vais visiter les pauvres de monsieur le curé, tu sais, cette grande femme, La Gire et ce grand vieux, Le Guillout… Tu aurais peur… Allons, laisse-moi!
Mais, la petite s'accrochait aux jupes maternelles:
—Ah! mémère, tu n'es plus si gentille qu'autrefois!
—Je suis pressée. Va-t'en!
Blanche hâtait le pas. Un cri de Jeanne la rappela soudain, et elle entoura de ses bras la douce enfant qui venait de se heurter contre un arbre du parc et versait des larmes, le visage tout ensanglanté.
—O ma chérie!
Infidèle maîtresse et sainte maman, Blanche oublia le rendez-vous.
Une lettre de Raymond, apportée aux Tuilières par une servante des Ormes, sollicita une réparation amoureuse, et le lendemain, les amants se rencontrèrent dans la cabane.
—Te voilà! Te voilà enfin! s'écria l'officier, allumé d'un désir.
—Mon ami, j'ai à vous parler de choses graves.
Mais, il ne l'écoutait pas, et ses baisers ardents étouffaient la voix de sa maîtresse.
—Raymond…
—Tes lèvres?… Je veux tes lèvres!
—Je vous en supplie?
—Je te veux toute… là, un baiser sur tes yeux, sur ta bouche, toujours, toujours, toujours!…
—Raymond… Raymond… Raymond…
Après la bataille d'amour, Blanche s'en revint vite, coupant à travers les prairies et les landes. Une angoisse l'agitait, la bouleversait, et des métayers l'entendirent gémir: «Ma fille est morte!»
Elle la savait guérie, et rien ne chassait l'idée de «l'autre», en cette double personne.
—Oui, oui, elle est morte!
Sous le péristyle du château, Jeanne jouait à la balle, et il fallut une vision nette et précise pour dissiper les chimères de l'esprit incertain.
—Ma Jeanne, ô mon trésor, je ne te quitterai plus!
C'est en vain que Pontaillac attendit sa maîtresse dans le kiosque et dans la cabane; en vain, il adressa des lettres, en vain, il rôda près de la chapelle, jamais il n'eut l'orgueil de trembler au froufrou des jupes légères et adorées.
Il obtint une prolongation de congé; il lui restait deux semaines d'espoir—de plaisir ou de douleur—et il accepta une dernière fois à dîner au château.
—Qu'êtes-vous devenue? demanda-t-il à Blanche.
Elle leva les yeux, et dit:
—Une honnête femme.
La parole hautaine et glaciale indiquait une rupture définitive, etRaymond partit pour Paris où la Stradowska le pleurait en la villa Saïd.
* * * * *
Toujours énervée par la morphine dont elle devait une abondante provision à son ancien amant, Blanche de Montreu voulut retourner au mari. Un scrupule l'arrêta. Il lui semblait misérable de se jeter entre les bras d'Olivier, toute chaude encore de ses équipées galantes, et elle jura de vivre quelques jours de repentir et de purification. A la fin du mois, elle éprouva un étrange malaise, d'irrésistibles dégoûts et d'irrésistibles envies; puis survinrent de matinales nausées.
—Alors, Blanche, dit, un jour, Mathilde Gouilléras, je vais broder une belle layette?
—Tu crois?… Oh!…
—Eh bien, où est le mal? Tu n'as qu'une petite, et j'ai trois bébés.
—Tais-toi!… Tais-toi!…
—Ce sera un garçon, marquise; je lis ça dans tes jolis yeux!
Une horrible pensée traversa le cerveau de Blanche. Si elle était enceinte, elle ne l'était que d'un mois, et depuis six semaines, le marquis demeurait exclu du lit conjugal. L'œuvre appartenait donc à Pontaillac!
Brave devant le danger, Mme de Montreu affirma en riant:—Chère cousine, tu t'amuses! Il n'y a pas d'héritier en perspective; j'en suis sûre; j'en ai la preuve. Voyons, Mathilde, cesse tes plaisanteries un peu… bourgeoises.
Point de rosée sanglante et mensuelle! Et voici l'effroyable vérité!
Enceinte, oui, Mme de Montreu était enceinte, et d'un autre homme que de son mari! La patricienne, l'épouse vénérée d'un loyal gentilhomme, la maman de Jeanne, portait dans ses entrailles le fruit de l'adultère, le crime vivant de la trahison! Quelle tristesse! Quelle honte!
Malgré l'intoxication progressive de la morphine, Blanche mesurait toute l'étendue de son malheur. Comment se tirer de là? Parbleu, il y avait un moyen bien naturel: faire risette au mari, l'autoriser à entrer en grâces et lui ouvrir les draps légitimes. Allons, Madame la marquise, un peu de courage!
—Mon exil est-il fini? demanda Olivier, en pénétrant, un soir, dans la chambre nuptiale.
—Oui, répondit tendrement Madame.
Leurs lèvres s'unirent, et un rayon de lune qui traversait les vitres de la fenêtre, les givra tous deux d'une éblouissante pâleur.
O Blanche! O noble victime d'un poison délicieux! Encore quelques minutes, quelques secondes, et bénie soit la nature, le sacrifice va s'accomplir! Ton mari ignorera toujours l'adultère, et, femme, tu vivras en paix, attendant l'heure de la délivrance!
Et, brusquement, la marquise s'échappa des bras du gentilhomme. Révoltée contre l'ignoble mensonge que sa faute lui imposait, elle cria, tout en pleurs:
—Jamais! non, jamais!
—Tu me hais donc bien? gémit Olivier. Que t'ai-je fait? Pourquoi m'accables-tu de tes dégoûts?
Elle dit, à travers ses sanglots:
—Vous êtes le meilleur des hommes!
Il s'emporta:
—Assez, madame! Je suis votre mari, et j'ai des droits!
—Plus tard, Olivier… plus tard… Regardez… je n'ai plus de force… Vous me tueriez!
* * * * *
Douze nuits de suite, la femme adultère opposa les mêmes résistances: elle voulait, elle ne voulait pas, abîmée et vaincue dans le souvenir du péché.