The Project Gutenberg eBook ofMousseline: roman

The Project Gutenberg eBook ofMousseline: romanThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Mousseline: romanAuthor: Thierry SandreRelease date: June 11, 2022 [eBook #68286]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchOriginal publication: France: Edgar Malfère, 1924Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MOUSSELINE: ROMAN ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Mousseline: romanAuthor: Thierry SandreRelease date: June 11, 2022 [eBook #68286]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchOriginal publication: France: Edgar Malfère, 1924Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

Title: Mousseline: roman

Author: Thierry Sandre

Author: Thierry Sandre

Release date: June 11, 2022 [eBook #68286]Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Original publication: France: Edgar Malfère, 1924

Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MOUSSELINE: ROMAN ***

BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

THIERRY SANDREMOUSSELINEROMANAMIENSLIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE7,RUE DELAMBRE, 71924

THIERRY SANDRE

ROMANAMIENSLIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE7,RUE DELAMBRE, 71924

VINGTIÈME MILLE

DU MÊME AUTEUR:

VERS:

ESSAIS:

ROMANS:

TRADUCTIONS:

EN PRÉPARATION:

BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON

THIERRY SANDRE

—ROMAN—

—«J’ai tout donné pour rien.»Théophile Gautier

—«J’ai tout donné pour rien.»Théophile Gautier

AMIENSLIBRAIRIE EDGAR MALFÈRE7, RUE DELAMBRE, 71924

Vingtième mille.

Il a été tiré:

A LA MÉMOIREDEHENRY CÉARDPOÈTE ET ROMANCIER(1851-1924)EN TÉMOIGNAGED’UNE ADMIRATIONET D’UNE GRATITUDEQU’IL EMPORTA SANSLE SAVOIR

—«J’ai tout donné pour rien.»Théophile Gautier.

—«J’ai tout donné pour rien.»Théophile Gautier.

—«J’ai tout donné pour rien.»Théophile Gautier.

LE long de la grille du chemin de fer, le père Trébuc faisait les cent pas. Il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté, en homme consciencieux qui sait comment il doit se tenir, même si on ne l’observe pas.

—Service, service, répondait-il aux amis qui le taquinaient là-dessus.

Et, chaque fois qu’il leur opposait cette réponse, il se rappelait qu’il avait connu un service plus dur et une discipline plus rigoureuse. Et, d’un geste familier, il touchait, sans en avoir l’air, comme pour lui-même, les trois médailles qui paraient sa tunique: celle de Madagascar, celle de Chine, et la plus précieuse, la dernièregagnée, la Militaire. Un tel pavois signifiait assez que le père Trébuc, ancien sergent d’infanterie de marine, conservait sans peine une allure martiale sous son uniforme de gardien de square. Quiconque en effet porta l’ancre fameuse au col de sa capote, en demeure à jamais marqué d’un cachet particulier.

Entre tous les gardiens du square des Batignolles, on distinguait à première vue le père Trébuc. Lui seul avait cette façon de marcher lentement, mais avec une correction parfaite, et sans paraître s’acquitter d’une corvée, de la grille du chemin de fer au Commissariat de police ou du Pont Cardinet à la station des autobus, en contournant l’inévitable kiosque à musique.

—Belle journée, père Trébuc! disait en passant l’abbé Peluge, vicaire de Sainte-Marie, toujours pressé.

—Belle journée, répondait le père Trébuc, en levant la main vers son képi.

Depuis que tant de gens lui répétaient depuis tant d’années de semblables paroles, il ne se mettait guère en frais de conversation. Il se contentait d’être poli pour tout le monde. N’était-il pas en somme, dans ce jardin public, au service de tout le monde?

Il ne sortait de sa réserve que devant M. le Commissaire, qui aimait à l’interroger parfois sur ses campagnes, et devant certains locataires de sa maison.

Ce matin-là, précisément, le locataire du premier ouvrait le portillon du square au moment que le père Trébuc, arrivé au Pont Cardinet, allait faire demi-tour.

—Belle journée, père Trébuc!

—Belle journée, oui, Monsieur Forderaire.

—C’est le printemps!

—Dame, oui, Monsieur Forderaire. Nous avons déjà toutes nos feuilles.

Il montrait d’un grand geste la masse des arbres, comme si elle lui appartenait.

Monsieur Forderaire s’était arrêté. Il assujettit son binocle et regarda le père Trébuc.

—On dirait que ça vous rajeunit, fit-il, tout ce printemps de votre domaine.

—Hé! je ne refuserais pas.

—Vous n’êtes pas si vieux, père Trébuc?

—Les deux cinq, Monsieur, ça commence à compter.

—Vous voulez rire?

Monsieur Forderaire, prêt à rompre, assujettissait derechef son binocle.

—Madame Forderaire va bien? demanda le père Trébuc. Mademoiselle Suzanne aussi?

—Très bien, très bien, père Trébuc. Tous mes remerciements.

—Allons, tant mieux.

—Au revoir, père Trébuc.

—Au revoir, Monsieur.

Le père Trébuc leva la main vers son képi. Un instant immobile, il regarda le passant qui s’éloignait.

—Il est plus jeune que moi, songeait-il.

Puis, à mi-voix:

—Sa fille a le même âge que la mienne.

Et il sourit, car il souriait toujours quand il pensait à sa fille.

Un train de banlieue, roulant à ses pieds dans la tranchée sonore de la rue de Rome, soudain siffla. Réveillé, le père Trébuc se remit en marche, lentement, les mains derrière le dos, la tête droite. Direction: le kiosque à musique.

SI, ce matin-là, le père Trébuc se sentait tout content des premières tiédeurs de l’année, en homme qui est contraint de vivre dehors sans jamais s’occuper de l’état du ciel, madame Trébuc maugréait contre ces premières chaleurs d’avril.

—Me voilà déjà trempée! disait-elle en ramassant sa pelle et sa brosse, et je ne suis qu’au palier du troisième!

Cependant elle s’effaçait, pour laisser descendre la femme de chambre du quatrième à droite.

—Sûr, dit la femme de chambre, que c’est pas drôle tous les jours, d’être concierge.

Elle se croyait évidemment d’un rang supérieur. Mais la mère Trébuc, qui n’aimait pasqu’on la nommât la mère Trébuc, n’aimait pas non plus qu’on la plaignît. Elle se redressa.

—Mademoiselle Jeanne, dit-elle, c’est jamais drôle de travailler à la sueur de son front. Mais je vais vous dire une chose, parce que vous êtes jeune: c’est pas plus drôle de balayer les escaliers que de vider le pot de chambre de Madame, ou de mener la Choute à ses petites ordures.

Mademoiselle Jeanne menait en effet la Choute de sa maîtresse où disait la mère Trébuc. Elle ne riposta point.

—Vous fâchez pas, Mame Trébuc.

—Je me fâche pas, je vous réponds.

Penaude, l’autre fila, poussant la Choute d’un coup de pied. C’est qu’elle était l’obligée de la mère Trébuc, qui fermait les yeux sur les déportements nocturnes de la jeune femme de chambre du quatrième à droite.

Il avait suffi de la maladresse de cette Jeanne pour que la mère Trébuc cessât de maugréer contre sa tâche.

En réalité, elle n’était point paresseuse. Elle méprisait les gens qui gagnaient leur vie on ne sait trop comment, ou plutôt on sait trop comment, car une concierge sait presque tout. Néanmoins, elle n’était pas méchante. Aussi ne s’attardait-elle guère aux mauvaises pensées.

—Les affaires d’autrui... avait-elle coutume d’émettre, quand la tentation était excessive. Et elle n’achevait pas son indulgente sentence. Elle savait que la vie est difficile, et qu’il est difficile de demeurer honnête. Mais elle n’excusait pas ceux qui succombent.

—Les affaires d’autrui...

La mère Trébuc ne s’inquiétait que des siennes, qui étaient d’abord celles de sa fille.

Au fait, sa fille n’était pas encore descendue.

—Quelle heure est-il? se demanda la mère Trébuc. Sacrée gamine! Elle s’est peut-être rendormie?

Mousseline avait sa chambre au sixième étage, la loge de la concierge n’étant que d’une pièce. La mère Trébuc, en hâte, monta.

Mais Mousseline ne dormait point. Du bout du couloir, on entendait une voix fraîche qui chantait la scie à la mode:

—Dans la vie faut pas s’en faire;Moi, je n’ m’en fais pas...

—Dans la vie faut pas s’en faire;Moi, je n’ m’en fais pas...

—Dans la vie faut pas s’en faire;Moi, je n’ m’en fais pas...

La mère Trébuc ouvrit la porte: debout à sa fenêtre qui donnait sur la rue, Mousseline, le chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils, la figure poudrée, les lèvres peintes, Mousseline tranquillement se polissait les ongles.

—Eh bien, Moumousse! fit la mère. Et ton bureau?

—J’y vais, Maman.

—Tu tournes, tu retournes, et tu ne pars pas.

—Mais, Maman, il n’est que neuf heures moins vingt.

—Tu es sûre?

—Tiens, vois.

Et elle haussa sous le nez de sa mère la petite montre de métal doré qu’elle portait en bracelet.

—Bon, bon, dit la mère Trébuc rassérénée, mais ne t’amuse pas.

—Là, je les mets.

Mousseline rangea le polissoir, se regarda une dernière fois dans la glace de sa table de toilette, se planta devant sa mère, lui posa les mains sur les épaules, et, très tendre:

—L’est belle, ta fille?:

La mère éclata de rire, pour ne pas avouer.

—Allons, dépêche-toi, grande gosse! conclut-elle en dénouant l’étreinte.

Et Mousseline se dépêcha, non sans reprendre aussitôt une autre chanson, qui chantait que c’est jeune et que ça ne sait pas, tandis que la mère Trébuc souriait d’aise.

UN gardien de square a dans la matinée assez de loisirs pour s’abandonner à toutes les réflexions qui peuvent le solliciter au hasard de sa promenade monotone. Le père Trébuc, lui, n’étant plus jeune et ayant voyagé, ruminait de préférence des souvenirs.

Ses souvenirs! Ils n’intéressaient presque plus que lui. C’était une autre raison pour qu’il s’y attachât. Longtemps, il les avait ravivés devant des camarades, chez le marchand de vins de la rue Boursault, à l’heure de l’apéritif, ou le soir, dans la loge étroite de la rue Legendre, pour des amis venus prendre le café ou pour les domestiques de la maison qui l’écoutaient habilement. Madagascar et la Chine intéressaient les gens autrefois, avant 1914. Lorsqu’on vivait en paix et qu’on était assuré de ne pas connaîtreces jours de 1870 déjà si lointains, si nébuleux, si préhistoriques, on considérait avec respect le père Trébuc qui s’était battu contre des sauvages, qui avait tiré des coups de fusil, donné l’assaut à l’arme blanche, brûlé des villes, et commis maintes autres prouesses dont on s’égayait sans insister, à cause des enfants. Mais, depuis 1914, le prestige du père Trébuc avait disparu. Le père Trébuc s’en rendait compte. Il ne parlait plus de ses guerres. N’ayant fait que celles-là, malgré son regret d’être né trop tôt, il ruminait tout seul ses souvenirs démodés. Ils étaient de sa jeunesse. Le père Trébuc n’en exhalait pourtant aucune amertume.

—C’est vrai que ça me rajeunit, tout ce printemps, songeait-il après le passage de monsieur Forderaire, qui le taquinait sans aigreur à chaque rencontre.

Tant de romances ont fait rimer printemps avec vingt-ans! Inévitablement, le père Trébuc se revoyait tel qu’il était à sa vingtième année.

Sa vingtième année? Comment ne lui en souviendrait-il pas? Le père Trébuc, qui était alors pour tout le monde le gars Ernest, avait fait alors, comme tout le monde, le voyage de Paris. L’exposition Universelle de 1889, le Champ de Mars avec ses magnifiques palaiséphémères, la Tour Eiffel dont il avait rapporté chez lui une réduction en plomb argenté qu’il possédait encore, comment pourrait-il oublier que ces merveilles avaient tout à coup dirigé sa vie?

Trois mois auparavant, en effet, un gros chagrin...

—Belle journée, père Trébuc!

—Belle journée.

Mademoiselle Jeanne, la femme de chambre du quatrième à droite, tenait en laisse la Choute de sa maîtresse. Elle s’arrêta, interrompant les souvenirs du père Trébuc, parce que la petite chienne reconnaissait le concierge et lui sautait aux jambes.

—Choute! Veux-tu!

Elle tirait sur la laisse.

—Hé! s’écria le père Trébuc, débonnaire et guilleret. C’est le printemps, Mademoiselle Jeanne.

Elle eut un large sourire. Puis, minaudant:

—Vous allez dire encore des bêtises?

—Vous préférez qu’on en fasse?

—Voulez-vous!

Elle feignait d’être offensée. Mais la petite chienne l’entraînait. Le père Trébuc n’eut pas le temps de poursuivre. Il venait aussi d’apercevoir sa fille qui arrivait, prompte, légère, le chapeau enfoncé jusqu’aux sourcils, la figure poudrée, les lèvres rouges, les yeux francs, l’air décidé.

Tous les matins, Mousseline embrassait son père avant de partir pour son bureau. Tous les matins, il l’attendait au portillon du square qui s’ouvre près de la station des autobus.

—Bonjour, la Fille.

—Bonjour, Papa.

—Ça va?

—Ça va. Toi aussi?

—Ça va.

Presque jamais ils n’en disaient davantage. Presque toujours, au même instant, un moteur se mettait à ronfler, et le contrôleur, sortant du poste, criait:

—Allons, père Trébuc! Quand vous voudrez!

Deux baisers. Deux adieux. Mousseline bondissait sur la plate-forme de l’autobus. Un coup de timbre. La voiture démarrait. Mousseline était partie.

Le père Trébuc la suivait de yeux, et rentrait dans son square.

PARMI tous ses locataires, la mère Trébuc avait une estime plus profonde pour madame Loissel, qui n’occupait qu’une chambre au sixième.

Madame Loissel portait en hiver un manteau de loutre très fatigué et, quand la saison l’y obligeait enfin, des robes qui avaient apparemment été des robes d’un certain prix. Mais, comme les souvenirs du père Trébuc, les robes de madame Loissel étaient fort démodées. Et l’on s’étonnait qu’ainsi vêtue madame Loissel ne semblât pas grotesque. Est-ce à cause de ses yeux douloureux? Elle imposait, bien qu’elle ne fût pas fière.

Jadis,—elle disait jadis, elle ne disait pas autrefois,—elle avait été une femme heureuse. Avec son mari et son fils, elle avait habité aupremier étage de cette maison où elle n’occupait plus qu’une chambre au sixième,—la chambre de sa cuisinière de jadis. Le mari avait réalisé une fortune suffisante pour que le fils n’eût rien à craindre d’un avenir qui s’annonçait facile. Mais le fils, mobilisé dès le troisième jour de la guerre, était tombé à Morhange. Découragé, le père avait négligé ses affaires, vendu son fonds, et, touché au plus vif, renonçant à tout, était mort finalement quand il sut que la révolution russe lui arrachait la quasi totalité de ses revenus. Mal conseillée au milieu de sa peine, madame Loissel se trouva soudain ruinée, ou peu s’en faut, et seule. Elle continua de vivre sans comprendre comment ni pourquoi. Elle ne parlait jamais de son bonheur anéanti. Elle évitait les autres locataires, dont elle n’attendait rien. Elle ne faisait exception que pour monsieur Daix, qui s’était battu pendant trois ans et n’avait rapporté de la guerre que l’un de ses bras.

Avec la mère Trébuc, qui l’avait connue au temps de sa splendeur, elle causait aussi volontiers, parce que la mère Trébuc était une brave femme, honnête et serviable.

Tous les jours, quand elle montait au sixième pour mettre de l’ordre dans la chambre de sa fille, la mère Trébuc frappait à la porte demadame Loissel. Elle s’offrait. Il était rare que madame Loissel refusât de lui laisser faire son marché: la mère Trébuc s’offrait avec trop d’obligeance à la fois et de discrétion.

La mère Trébuc avait-elle une arrière-pensée et peut-être, par avance, de la gratitude? Elle n’oubliait pas, bien qu’elle ne s’en ouvrît à personne et surtout pas à sa Mousseline, que madame Loissel lui avait dit, un jour:

—Votre fille, Madame Trébuc, est une perle. Elle mérite de trouver un bon mari. Et elle le trouvera, car elle le mérite.

La mère Trébuc avait rougi de plaisir. Madame Loissel avait ajouté:

—Savez-vous le mari qu’il lui faudrait? Il lui faudrait Monsieur Daix.

—Monsieur Daix!

C’était le mutilé du cinquième, un garçon timide et modeste, sans famille, mais d’une situation trop haute pour qu’il épousât la fille d’une concierge et d’un gardien de square.

La mère Trébuc s’était récriée.

—Et pourquoi donc? avait riposté madame Loissel. Il est employé de banque? Mais votre fille est Mademoiselle Trébuc, dactylographe.

La mère Trébuc avait encore protesté, mais plus mollement.

Dès lors, chaque fois qu’elle songeait que sa fille se marierait à son tour, elle se la représentait au bras de monsieur Daix, Madame Daix, habitant au cinquième.

—Oui, mais, se disait-elle, je ne pourrais plus rester concierge dans leur maison.

Or, le mardi, monsieur Daix passait la soirée chez madame Loissel. Et la veille de ce jour-là, comme elle était d’elle-même revenue sur ce mariage possible, madame Loissel avait promis à la mère Trébuc d’essayer de tâter le terrain, pour voir.

Quand, ce matin-là, après le départ de sa fille qu’elle avait hâté, et la chambre remise en ordre comme tous les matins, elle frappa ses deux coups à la porte de madame Loissel, la mère Trébuc éprouva que son cœur battait violemment.

LA mère Trébuc n’avait pas dit à son mari que madame Loissel se proposait de sonder monsieur Daix. Elle voulait réserver la surprise, au cas de réussite. Mais le père Trébuc n’ignorait pas que madame Loissel, qui avait eu tant de beau monde autour d’elle, leur faisait l’honneur de juger que monsieur Daix, jeune homme plein de distinction, pouvait épouser leur Mousseline, fille de concierges. Et le père Trébuc, flatté, se serait mis en quatre pour madame Loissel, par gratitude.

Flatté, le père Trébuc? Il était donc orgueilleux? Peut-être, mais plutôt satisfait, satisfait comme un homme qui a travaillé consciencieusement et dont on reconnaît à la fin les efforts. Son père à lui n’était qu’un simple pêcheur de Portrieux, mort en sabots dans son trou de Bretagne. Mais lui, fils de pêcheur était devenu, après maints voyages aux colonies, un fonctionnaire de la capitale. Et sa fille à lui, sa Mousseline, dactylographe chargée de la correspondance chez un gros marchand de tissus de la rue Gaillon, qui ne l’eût prise pour une demoiselle de Paris, comme les autres? Elle gagnait de bons mois; elle était sérieuse et gentille; elle portait bien la toilette; et que souhaiterait de plus un jeune homme qui cherche une femme?

Tous les matins, en la regardant qui bondissait sur la plate-forme de l’autobus, le père Trébuc était satisfait. Et il songeait que son père et sa mère à lui auraient été satisfaits aussi et voire stupéfaits, devant la petite-fille que sa femme et lui leur avaient donnée. Et il ne glissait à l’orgueil que lorsqu’il songeait qu’une dame comme madame Loissel pouvait concevoir pour Mousseline un mariage néanmoins plus beau que ce qu’il osait quelquefois espérer.

—Et pourquoi non?

C’était la question perfide qu’il se posait.

Il ne l’acceptait pourtant pas sans en discuter. Évidemment, il savait que, depuis la guerre, les filles à marier étaient plus nombreuses que les garçons, et que les garçons, recherchés à leur tour, n’avaient que l’embarras du choix.Objection grave, car il est certain qu’en ces temps de vie chère, les garçons choisissaient les filles qui amènent au ménage autre chose que leur gentillesse.

Alors le père Trébuc hésitait, doutait, se dépitait.

—De mon temps... songeait-il.

Et il soupirait sous l’épaisse verdure des arbres de son square, où il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté.

De son temps, on s’épousait d’abord par amour. Combien n’avait-il pas eu de camarades qui ne s’étaient souciés que d’amour? Et lui-même, le père Trébuc...

—Laissons! se disait-il. Y a maldonne. Je m’occupe de ma fille.

N’avait-elle pas de quoi plaire à ce Monsieur Daix? Ou désirait-il une femme dans le genre de mademoiselle Lucienne Coupaud, qui devait se marier le 28 avril avec un monsieur qu’on disait fort riche, et qui venait la prendre tous les jours en taxi pour courir les dancinges, où d’ailleurs il l’avait rencontrée?

—Imbécile! pensait le père Trébuc.

Puis, plutôt, il plaignait ce malheureux qui se jetait au-devant de l’infortune. On ne luiavait donc pas dit que monsieur Coupaud, locataire du troisième à droite, représentant de commerce si souvent absent, avait découvert une nuit, en rentrant de Boulogne, un homme mort dans le lit de madame Coupaud, et madame Coupaud et la petite Lucienne, toutes deux en chemise, qui pleuraient d’angoisse au pied du lit? De quoi madame Coupaud, saisie par la fièvre, était morte peu de temps après, bien que ce n’eût pas été la première fois qu’un larron couchât dans le lit conjugal. Et voilà qu’un gendre n’avait pas peur d’être, comme le beau-père, cocu jusqu’à la gauche?

Rien de tel à craindre pour celui qui épouserait Mousseline. Elle ne courait pas les dancinges, elle.

—Il ne manquerait plus que ça! pensait le père Trébuc, non sans qu’un éclair de menace lui ouvrît brusquement les yeux.

Mais il souriait aussitôt, comme à regret d’une si noire pensée.

—Mousseline...

Mousseline était une brave fille, ayant de qui tenir. Dans le quartier, nul qui le niât. Le père Trébuc le savait, et que certains pères en étaient jaloux, et il souriait.

MADEMOISELLE Jeanne, la femme de chambre du quatrième à droite, avait raison: le métier de concierge n’est pas drôle.

A peine avait-elle frappé ses deux coups à la porte de madame Loissel, la mère Trébuc, tout émue, s’arrêta: on l’appelait.

—... dame la concierge!

Elle ouvrit la fenêtre de la cour et, penchée:

—Je descends, répondit-elle.

Elle s’excusa auprès de madame Loissel, qui attendait sur le seuil de sa chambre.

—C’est le chauffeur de Monsieur Marsouet. Je reviens tout de suite, Madame Loissel. Pardonnez-moi.

Devant la loge, deux hommes guettaient l’arrivée de la concierge: le chauffeur, et monsieur Marsouet, petit, gras, engoncé dans un lourd raglan, le visage replet et glabre.

La mère Trébuc salua monsieur Marsouet avec déférence.

—Monsieur le Sénateur, pardonnez-moi, je...

—Pas de mal, mère Trébuc, pas de mal, dit monsieur Marsouet.

Il parlait en avalant ses phrases courtes, comme s’il n’avait le temps de s’exprimer ni mieux, ni moins vite.

—Besoin de vous, dit-il.

—A votre disposition, Monsieur le Sénateur.

Et elle s’effaçait pour laisser entrer monsieur Marsouet et son chauffeur.

Le chauffeur posa sur la table une petite caisse de bois. Monsieur Marsouet se décoiffa.

—Un ciseau, mère Trébuc, commandait-il. Un ciseau et un marteau, je vous prie.

D’un tiroir du buffet, la mère Trébuc ramena les outils l’un après l’autre. Le chauffeur, s’en emparant, commença de faire sauter le couvercle de la boîte.

—Un plat, commanda derechef monsieur Marsouet.

La mère Trébuc obéit.

La caisse était pleine d’huîtres. La mère Trébuc regardait.

—C’est du nanan, ça, hein! dit le sénateur.

Et il se mit à compter lui-même les huîtres qu’il dressait sur le plat.

La mère Trébuc ne disait rien.

Le crâne de monsieur Marsouet, incliné, luisait, rose au milieu d’un croissant de cheveux blancs coupés ras.

—... quatorze, quinze...

Le chauffeur sortit.

—... vingt-deux, vingt-trois... Monsieur Baquier est chez lui? demanda monsieur Marsouet.

—Monsieur, Madame et Mademoiselle sont là-haut, oui, Monsieur le Sénateur.

—... trente, trente et un... La Choute a fait sa promenade?

—Elle y est justement, Monsieur le Sénateur.

—Bon, bon... Trente-cinq et trente-six... Voilà pour vous, mère Trébuc.

Haussant le plat, il le tendit à la mère Trébuc. Elle remercia du mieux qu’elle put, répétant les Monsieur-le-Sénateur avec complaisance.

—Bon, dit le sénateur. Là-dessus, mère Trébuc, au revoir. Je grimpe.

Et, la caisse d’huîtres désormais sans couvercle entre les mains, petit, gras, sympathique, et de si peu ridicule, le sénateur se dirigea vers l’escalier. Le chauffeur suivait, les bras chargés d’unepoularde, d’une langouste, et de trois ou quatre paquets ficelés, qu’il était allé prendre dans la limousine arrêtée au bord du trottoir.

La mère Trébuc rangea son plat d’huîtres dans le bas du buffet.

Elle était accoutumée aux générosités du sénateur. Monsieur Marsouet ne venait que bien rarement chez les Baquier sans prélever au passage, pour les Trébuc, quelque chose des friandises qu’il apportait aux Baquier. Il venait ainsi deux ou trois fois par semaine. Il montait, s’annonçait pour le déjeuner, donnait ses ordres, s’en allait, parfois seul, parfois accompagné de mademoiselle Baquier, qui était une grande et svelte femme proche de la trentaine, puis reparaissait à midi et demi.

Mademoiselle Baquier avait un collier de perles, un manteau de zibeline, trois ou quatre robes et autant de chapeaux par saison, une cuisinière et une femme de chambre. Elle demeurait avec ses parents. La mère saluait des yeux le concierge. Le père, vieillard discret, était un ancien sous-chef de bureau du Ministère de la Marine. Monsieur, madame et mademoiselle Baquier vivaient de la pension de retraite de monsieur Baquier. Monsieur Marsouet les aimait fort. Mais, comme mademoiselleBaquier ressemblait de façon frappante à monsieur Baquier, on n’y avait rien à redire, car monsieur Marsouet, sénateur et gendre d’un ministre, avait deux fils, tous deux députés, qui ne venaient jamais rue Legendre.

La mère Trébuc, dont l’admiration pour madame Loissel était profonde, et qui ne se plaisait pas aux commérages, ne disait rien à personne des Baquier, ni de monsieur le Sénateur, qui avait des libéralités irrésistibles.

Aussi, délivrée du sénateur, ne se perdit-elle pas en réflexions. Un souci plus important la rappelait là-haut, au sixième, chez madame Loissel, femme pauvre et digne. Elle y monta sans retard, par l’escalier de service.

REPROCHERA-T-ON à la mère Trébuc la complaisance, ou l’indifférence si l’on préfère, qu’elle montrait quant à la famille Baquier, alors qu’elle n’avait que sévérité pour les bonnes du sixième étage, et, particulièrement pour mademoiselle Jeanne, femme de chambre de ces Baquier? Mais on perdrait de vue que la mère Trébuc était concierge à Batignolles, dans le quartier de l’église Sainte-Marie, encore qu’il soit un peu partout commun qu’on ait moins de faiblesse à l’égard de ses inférieurs qu’à l’égard de ses supérieurs. Et la mère Trébuc n’était pas un personnage d’exception.

Ce quartier de l’église Sainte-Marie, à Batignolles, est provincial en diable. Il n’a pas le pittoresque de certaines rues du vieux Paris, car il n’est pas vieux, ni l’air de fièvre des quartierspopulaires de Grenelle ou de Montmartre où grouille tant de misère ardente, ni davantage le calme attristant des larges avenues des quartiers riches. Batignolles n’est ni riche ni pauvre, ou cache ses riches et ses pauvres, qui semblent se rejoindre en une médiocrité uniforme. On n’oserait pas s’y faire construire un hôtel, par pudeur; et on n’y a jamais ouvert commerce d’arlequins. On y compte sans peine les communistes et les royalistes: on y est en masse républicain modéré. On y compte aussi les chapeaux de soie et les casquettes: le melon domine. C’est un quartier de petits bourgeois, de petits rentiers, de petits fonctionnaires; et la prostitution même ne s’y étale pas. Cela sent la province, la ville d’importance moyenne. Ce n’est ni beau, ni laid. Mais, les maisons n’y étant pas surpeuplées, tous les gens du quartier se connaissent entre eux, ou à peu près, au moins de vue, se regardent, souvent sans se saluer, se jugent à la mine, s’épient, se surveillent. Ainsi le scandale y est-il très rare, puisque chacun ne s’évertue qu’à l’éviter.

Pareille à toutes les concierges des Batignolles, qui ne sont ni arrogantes comme dans le XVIᵉ arrondissement, ni tracassières comme dans le XIXᵉ, la mère Trébuc, née bretonne etdevenue batignollaise, avait à la fois les vertus et les défauts des Batignollais. L’air autour de l’église Sainte-Marie est paisible. La mère Trébuc, qu’il séduisit parce qu’il ne la violenta pas, n’avait pas eu de peine à s’y habituer. Tout de suite le quartier des Batignolles lui était apparu comme le quartier idéal.

Quant au père Trébuc, qui avait roulé par le monde et qui de temps en temps allait se promener au hasard à travers la capitale, il ne revenait jamais chez lui, rue Legendre, sans se réjouir d’être gardien du square des Batignolles plutôt que des Buttes-Chaumont ou du Parc Monceau. Ici, parmi trop d’élégances et de richesse, la vie eût été trop difficile, car il ne faut pas offrir à une enfant de pauvres, tout honnêtes qu’ils sont, le spectacle du luxe inaccessible. Et là, aux Buttes-Chaumont, par exemple:

—C’est trop populaire, disait le père Trébuc. Il y a de la promiscuité.

A Batignolles au contraire tout était pour le mieux. Mousseline, fillette grandissant sous les yeux de son père dans un jardin salubre, ne pouvait que subir sans gêne la direction de ses parents. Les parents furent récompensés. Mousseline à vingt ans était une jeune fille modeste,avenante, gaie, habile à se chiffonner une robe, sachant faire la cuisine, instruite au surplus, car elle avait son certificat d’études, et elle était dactylographe, gagnant de bons mois, comme disait son père, ce qui lui permettait d’aider ses parents. Ponctuelle avec cela, elle rentrait à heure fixe de son bureau.

—Un brin paresseuse au réveil pourtant, objectait la mère Trébuc, quand elle et le père Trébuc discutaient à voix basse de ce mariage que madame Loissel croyait possible.

—Hé! répondait le père. Faut bien qu’elle ait un défaut: elle serait trop parfaite. En tout cas, la Maman, tu ne diras pas qu’elle n’est pas docile, ta fille?

—Ça, c’est vrai, avouait la mère Trébuc.

Et il lui revenait à point que Mousseline s’était résignée à ne pas se couper les cheveux à la Jeanne d’Arc, quand toutes les filles se les coupaient ainsi.

—Avoue que j’avais raison, disait le père Trébuc: ça fait mauvais genre.

Depuis que sa fille était une jeune fille, tout tenait pour lui dans ces quatre mots:

—Ça fait mauvais genre.

QU’EST-CE qu’y a qui ne va pas, la Maman? dit le père Trébuc en dégrafant son ceinturon.

—Qu’est-ce que tu veux qu’y ait?

—Tu as l’air toute drôle.

—Toute drôle? Je n’ai rien du tout.

—Je croyais.

—Je te dis que j’ai rien. C’est de la fatigue et de la vieillerie, mon pauvre Ernest. Avec ces premières chaleurs, ça me tue de faire les escaliers comme je les fais.

—C’est vrai qu’on vieillit, dit-il.

Et il ne dit plus rien. Lui, pendant cette belle journée d’avril, il s’était senti tout content, dehors, tantôt au soleil et tantôt à l’ombre, dans son square plein de cris d’enfants.

—La Fille n’est pas rentrée?

—Pas encore. Tiens, ouvre le buffet, et travaille.

—Des huîtres! Où est le couteau?

—Dans le tiroir, à sa place.

Le père Trébuc n’insista pas. Puisque sa femme lui répondait sur ce ton et demeurait devant le fourneau sans se déranger, il ne se trompait pas, elle avait quelque chose. Il ne demanda pas si ces huîtres venaient de monsieur Marsouet, le sénateur des Baquier. Il les ouvrit en silence.

—Rien pour moi, Madame Trébuc? lança une voix jeune par la porte brutalement heurtée et poussée.

—Si, si. Y a des lettres.

La mère Trébuc, s’essuyant les mains à son tablier bleu, accourait du fond de la loge.

—Y a aussi des imprimés, dit-elle.

Et elle remit son courrier à mademoiselle Baudetrot, locataire du troisième à gauche, qui était sage-femme et partait le matin, avant l’arrivée du facteur, pour la maison de santé où elle exerçait.

Mademoiselle Baudetrot regardait ses enveloppes.

—Dites, Madame, fit la mère Trébuc, y a Monsieur Daix qui n’est pas bien.

—Ah! exclamèrent ensemble le père Trébuc et la sage-femme.

—Paraît qu’il a pris froid dans l’autobus, rapport à une fenêtre ouverte. Alors il tousse et il a de la fièvre.

—Tu l’as vu? demanda le père Trébuc.

—C’est madame Loissel qui me l’a dit. Elle dit comme ça que ça doit être la grippe.

—Je verrai, décida la sage-femme. Avec ces anciens combattants, le moindre rhume peut devenir mortel. Il suffit qu’ils aient été gazés, et c’est le cas de Monsieur Daix, je crois.

—C’est un bien brave Monsieur, dit la mère Trébuc.

—Je verrai ça, répéta la sage-femme. Merci de m’avoir prévenue, Madame Trébuc.

—Pas de quoi, Madame. C’est moi qui vous remercie.

—De rien, de rien.

Mademoiselle Baudetrot fit claquer la porte en s’en allant: elle avait des gestes brusques.

Mais le père Trébuc n’eut pas le loisir d’interroger sa femme. Une auto stoppait devant la maison.

—Monsieur Marsouet, dit-il.

Mademoiselle Baquier passa rapidement sans tourner la tête, tandis que le sénateur, qui lasuivait, soulevait son chapeau vers la concierge aperçue.

Au même moment l’auto démarrait, et Mousseline poussait à son tour, mais sans brusquerie, elle, la porte de la loge.

—Bonjour, Papa! Bonjour, Maman!

Et des baisers, et tout de suite de la joie.

—Des huîtres! Veine alors! C’est le père Marsouet?

—Mousseline! gronda la mère Trébuc.

—En voilà des façons! ajouta le père. En voilà un genre!

Mousseline se mordit les lèvres.

—Tu sais bien qu’à cette heure-ci nous ne sommes pas chez nous! reprit le père Trébuc. Tu sais bien que tout le monde rentre à cette heure-ci!

—Le ferai plus, affirma Mousseline d’un air penaud et puéril.

Et elle regardait vers la porte, comme si elle craignait d’y voir apparaître un importun.

Quelqu’un passa, en effet, qui souleva son feutre, un jeune homme, le petit locataire du quatrième à gauche, monsieur Jaulet, musicien, sa boîte à violon sous le bras.

Mousseline cessa de regarder vers la porte.

—Monsieur Daix est malade, commença la mère Trébuc.

—Ah! fit Mousseline, sans plus.

Puis:

—Si j’avais su qu’on mangerait des huîtres, j’aurais rapporté un citron. J’en ai vu, plein une voiture, à quatre sous, devant la mairie.

—Je les aime mieux nature, dit le père Trébuc.

—Moi non, dit Mousseline.

MOUSSELINE reprenait son travail à deux heures. Mais, l’après-midi, le père Trébuc n’assistait pas à son départ. Il y avait trop de gens à la station des autobus, et le père Trébuc estimait qu’il n’est sans doute pas très convenable que même un père embrasse sa fille devant tant de curieux, comme si elle s’embarquait pour la Chine.

—Le monde est si bête! pensait-il.

Et il ajoutait quelquefois:

—Et si méchant!

Le matin au contraire, après ce long arrêt et cette absence que la nuit marque entre un jour et le suivant, il est naturel qu’une fille embrasse son père avant de se rendre à son bureau. Le père n’a-t-il pas besoin de constater que sa fille est bien telle au réveil qu’elle étaiten se couchant? Et davantage peut-être n’a-t-il pas besoin d’admirer que cette fraîche et tendre jeune fille qui s’en va, soit sa fille? Le matin, les gens et le monde pouvaient faire toutes les réflexions qu’il leur plairait: le contentement du père Trébuc éclipsait son habituel souci des convenances.

Au reste, l’après-midi, le service du père Trébuc exigeait une attention plus grande. Le square était envahi par les enfants, et un bon gardien doit s’imposer une vigilance sérieuse.

Oh! les enfants ne sont pas si terribles que l’imaginent ceux qui n’en ont pas. Quand ils arrachent une fleur d’un massif ou quand ils piétinent un gazon, ils ne le font que tacitement autorisés, sinon poussés, par leurs parents. Dans un square, un gardien doit, plutôt que les gosses, surveiller mères, gouvernantes et nourrices, et bref les femmes, mais plus encore les hommes. Il n’est guère de jardin public, en effet, où l’on ne trouve sur un banc un couple d’amoureux, et il n’est guère d’amoureux qui n’oublient sur leur banc qu’ils ne sont pas seuls dans un paradis désert. C’est au gardien de les rappeler à la pudeur, à cause des enfants.

—Faut ouvrir l’œil, disait le père Trébuc.

Et il ouvrait le sien avec d’autant plus de zèlequ’il savait, pour les avoir trompés lui-même, à Brest par exemple, et à Rochefort, comment les amoureux trompent les gardiens de square. Et puis sa Mousseline à lui avait grandi dans ce square des Batignolles: à la protéger, le père Trébuc était devenu le protecteur de tous les enfants. Les amoureux ne se risquaient pas deux fois dans son square. Ou, connaissant le gardien, ils s’écartaient l’un de l’autre sur leur banc, dès qu’ils apercevaient de loin le père Trébuc qui marchait lentement vers eux, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté.

Ce jour-là néanmoins, le père Trébuc ne se sentait pas enclin à une rigueur excessive.

La mère Trébuc l’avait un peu assombri, avec les mauvaises nouvelles qu’elle rapportait de ce pauvre monsieur Daix, un si brave garçon.

—Vois-tu qu’il meure? se disait-il. Adieu le mariage! Y aurait maldonne.

Il ne songeait pas que rien jusqu’alors n’avait été plus problématique, même à ses yeux, que ce mariage. Il n’y songeait plus, parce que, malgré ses premiers doutes, il considérait que les plus fortes chances s’éloignaient. En se représentant que monsieur Daix pût mourir, il comprenait qu’un beau rêve était en péril.

Le père Trébuc, dans les allées de son square envahi par les enfants, regardait droit devant lui, au-delà de ce petit peuple dont il était le protecteur, au-delà de ce printemps déjà tiède, vers l’avenir de sa pauvre Mousseline.

Un enfant qui courait faillit tomber sur lui. Le père Trébuc tendit les bras. L’enfant leva la tête, et, revenu de sa peur:

—Pardon, grand-père! dit-il.

Grand-père. Oui. Quelques gamins le nommaient grand-père. Il ne s’en fâchait jamais, il ne le remarquait peut-être pas. Pour la première fois, il entendit qu’un enfant le nommait grand-père.

Mais l’enfant fuyait.

Le père Trébuc, debout au milieu de l’allée, les mains à demi-tendues en avant, demeura interdit.

—Grand-père!

L’enfant avait disparu.

LE même jour, vers quatre heures, madame Loissel, avant de sortir, s’était arrêtée devant la loge de la mère Trébuc.

Elle avait des nouvelles du malade. Il était calme, il reposait. Mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, qui savait soigner les hommes, ayant été pendant quatre ans infirmière sur le front, espérait que la grippe serait bénigne.

Sa femme de ménage ne devant revenir qu’à sept heures, monsieur Daix priait la mère Trébuc de lui acheter l’Intransigeant, et de le lui monter, dès que les journaux du soir arriveraient dans le quartier.

—Surtout, m’a-t-il dit, que Madame Trébuc prenne la troisième édition.

—Je ne l’aurai pas avant six heures.

—Eh bien! à six heures.

La mère Trébuc semblait contrite de ne pas pouvoir monter tout à l’instant son journal à ce pauvre monsieur Daix.

—Voici sa clef, ajouta madame Loissel. Il vous prie de sonner trois fois et d’entrer: il comprendra que c’est vous, avecl’Intransigeant.

—Il pense à tout! dit la mère Trébuc, pleine d’admiration.

—Preuve qu’il n’est pas trop gravement malade.

—Ça, c’est vrai. Quand on a la fièvre...

Elle s’interrompit. Une auto venait de stopper devant la maison, et une trompe lançait des appels.

La mère Trébuc n’eut pas besoin de se déranger.

—Le fiancé de Mademoiselle Coupaud, annonça-t-elle, non sans un léger dédain à peine perceptible pour quelqu’un qui ne la connût pas.

Tous les jours, vers quatre heures, il appelait ainsi sa fiancée, qui l’attendait.

—Jolie façon d’appeler! observa madame Loissel. Les jeunes gens d’aujourd’hui sont d’une insolence, en vérité!

—Que voulez-vous? dit la mère Trébuc. Les hommes sont comme sont les femmes. Mademoiselle Coupaud n’a qu’à ne pas lui répondre, il montera bien jusqu’au troisième pour la chercher, allez!

—Peut-être, Madame Trébuc. Il s’en fatiguerait peut-être. S’il a choisi Mademoiselle Coupaud, elle a raison de ne pas le perdre; elle est intelligente, cette petite.

Les appels de la trompe continuaient.

—Vous pouvez être tranquille que, pour pas le perdre, elle fera tout ce qu’il voudra, allez, Madame Loissel, et autre chose aussi, allez. Du moment qu’il est riche...

—Ah! l’argent! exclama sans aigreur madame Loissel.

Elles se turent. Elles avaient entendu s’ouvrir, puis se fermer, la porte de l’escalier.

Une femme passa devant la loge en courant.

Presque aussitôt, dehors, la portière du taxi claquait, et la voiture démarrait.

—En voilà jusqu’à sept heures à danser, dit la mère Trébuc.

—Cette jeunesse est sans pitié, murmura madame Loissel. Il faut qu’elle n’ait pas de cœur pour s’amuser ainsi après une guerre pareille. Nous avons perdu quinze cent mille hommes, Madame Trébuc, quinze cent millehommes jeunes, bien portants, bien solides, parce qu’on prenait les plus beaux pour les tuer, et il y en a qui dansent!

—Et tant de misère, Madame Loissel!

Mais madame Loissel refusait de se plaindre. Comme si l’allusion de la mère Trébuc lui échappait, elle répliqua, dure:

—Ces vainqueurs-là, Madame Trébuc, ils méritaient d’être vaincus.

La mère Trébuc ne répondit pas. Les yeux de madame Loissel se mouillaient.

—Laissons! dit-elle courageusement.

Puis, changeant de ton:

—Savez-vous ce que vous devriez faire, Madame Trébuc?

—Quoi donc, Madame Loissel?

—Il y a là-haut un brave garçon, qui ne vivra peut-être pas bien vieux. Il y a ici une brave petite fille, qui a eu de la vertu, à ne pas se perdre au milieu de tous ces énergumènes. Voulez-vous un conseil?

La mère Trébuc était anxieuse.

—Au lieu de monter sonIntransigeantà ce garçon, tout à l’heure, votre fille sera rentrée assez tôt? envoyez-le lui par votre fille.

—Oh! s’écria la mère Trébuc.

Elle était effarée.

—Quel mal y aurait-il? Ils ne se sont peut-être jamais parlé: l’occasion est à saisir, poursuivit madame Loissel.

—Ça, je suis sûre qu’ils ne se sont jamais parlé. Ma fille ne se permettrait pas...

—Vous le lui permettrez.

—Je ne peux pas, Madame Loissel, je ne peux pas. Non, vraiment. Si mon mari le savait...

—Ne le lui dites pas.

—Non, non, Madame Loissel, je vous jure. Il le saurait. Je ne peux pas, ça ne serait pas convenable.

—Vous avez tort, Madame Trébuc.

Mais la mère Trébuc hochait la tête, tandis que madame Loissel, affirmant, de la tête aussi, que la mère Trébuc avait tort, s’en allait enfin, sans un mot de plus.


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