L’APRÈS-MIDI, au milieu de la nombreuse marmaille de son square, le père Trébuc n’avait guère le temps de s’abandonner à des pensées suivies. Trop d’incidents sollicitaient sa présence, tantôt à gauche, tantôt à droite, ici, là-bas, ici de nouveau, puis plus loin. Tantôt il revoyait, après maladie, une mère qui poussait deux jumeaux dans la même voiture, et il s’intéressait poliment aux explications qu’on lui fournissait. Tantôt il morigénait une nourrice qui, toute à la lecture duPetit Parisienou duMoniteur du Puy-de-Dôme, ne remarquait pas que son nourrisson, le cul à terre à dix mètres d’elle, suçait des cailloux. Ou bien il ramassait un morceau de papier graisseux. Ailleurs, il essayait de tirer les versdu nez à un individu qui lui semblait suspect.
—Faut ouvrir l’œil! disait-il. Sans ça, maldonne. Il y a des saligauds qui ne respectent rien.
Avec tant de soucis, le père Trébuc ne pouvait pas tourner sans cesse dans sa tête l’idée du bonheur menacé de sa Mousseline. Quand il la ressassait, il y ajoutait quelque espoir ou quelque crainte dont l’effet détruisait toutes ses réflexions précédentes.
—Au fond, se dit-il, après avoir contemplé la ronde joyeuse de quatre fillettes qui s’instruisaient à planter des choux de manières étranges mais en chantant, au fond rien ne prouve que Monsieur Daix soit en danger. Il en a vu de plus dures. Tout manchot qu’il est, ce pauvre garçon, il est plus solide qu’on ne pense.
—Bonjour, père Trébuc!
C’était une gamine d’environ trois ans qui tranchait l’optimisme naissant du père Trébuc.
Il se baissa, lui tapota la joue.
—Bonjour, Gigi.
Et il se releva, cherchant des yeux la maman de Ginette.
Sur un banc, à quelques pas, assis les cuisses écartées, le buste penché en avant, les coudesaux genoux et les mains pendantes, un homme d’une trentaine d’années, modestement vêtu, regardait la scène.
—Où est ta Maman? demanda le père Trébuc.
—L’est pas là, répondit la gamine.
—Monsieur! fit l’homme du banc.
Le père Trébuc s’approcha, salua.
—Va jouer, dit l’homme à la gamine qui s’approchait aussi.
Puis, au père Trébuc à mi-voix:
—Il ne faut pas lui parler de sa mère, Monsieur.
Le père Trébuc attendait.
—Elle est partie, dit l’homme, d’une voix blanche.
Il hésitait. Il ajouta:
—Vous comprenez, il vaut mieux que la petite ignore.
Le père Trébuc ne trouvait rien à dire. Il demanda:
—Vous êtes le père sans doute?
—Oui, dit l’autre. Comme c’est aujourd’hui mon jour de repos, j’ai mené la petite au jardin. Les autres jours, je l’ai mise à la crèche. Heureusement, elle est sage. Elle croit que sa mère est allée à la campagne, chez mes parents.
Il donnait ces détails d’une voix plus ferme.
—Y a des malheurs partout, dit le père Trébuc, qui était fort embarrassé.
—Elle avait des idées de grandeur, continua l’homme. Tant que la gosse n’était pas née, ça marchait encore à peu près. Pour gagner plus, je faisais des écritures, le soir, à la maison, pendant qu’elle dormait. Seulement, depuis la naissance de la petite, ça ne suffisait plus. Ça coûte cher, un enfant, aujourd’hui. Il faut se restreindre sur le reste. Et puis, il fallait promener la gosse. Nous ne pouvions pas payer une bonne. Alors, elle est partie.
Le buste penché en avant, coudes aux genoux, mains pendantes et tête basse, il avait achevé de conter sa misère. De plus en plus embarrassé, le père Trébuc lui serra l’épaule amicalement.
—Courage! dit-il. Vous avez la gosse, c’est une chance.
—Oui, oui, répondit l’homme, sans enthousiasme.
—Allons, au revoir! conclut le père Trébuc. Je vous laisse. Le service, vous comprenez? Courage!
Et il s’éloigna de cet homme qu’il ne savait pas consoler.
Le père Trébuc pensait à sa Mousseline.
—Celle-là, se dit-il, je suis bien tranquille, et son mari pourra tout de même être bien tranquille: elle ne partira pas. C’est sa mère crachée, et de la fidélité bon teint, et du cœur. Rien de ces mijaurées qui en veulent plus qu’elles ne peuvent.
Encore une fois, le père Trébuc se félicitait d’avoir élevé sa fille comme il l’avait élevée. Et, sans le souci de monsieur Daix malade, il se serait estimé pleinement satisfait.
Asix heures, la mère Trébuc avait l’Intransigeantde monsieur Daix dans la loge. Mais elle ne le monta pas.
Elle avait réfléchi, longuement réfléchi. Une seule excuse la soutenait:
—Puisque Madame Loissel dit que je peux le faire, je peux le faire.
Mais elle résistait, à cause du père Trébuc, à qui jamais elle n’avait su rien cacher, ou presque rien. Et il s’agissait d’une démarche trop grave pour que la mère Trébuc ne se dépêchât pas de tout avouer à son mari.
Elle aurait pu d’abord aller le consulter. De la rue Legendre au square des Batignolles, il n’y a pas si loin: cinquante mètres de rue Boursault à parcourir, pas davantage. Seulement, le père Trébuc défendait que sa femme allâtle distraire de son service, sous quelque prétexte que ce fût.
—Service, service, disait-il.
Vieux soldat, il ne plaisantait pas là-dessus.
D’autre part, la mère Trébuc hésitait encore quand elle eut enfin l’Intransigeant, de la troisième édition, dans sa loge. Monsieur Daix avait en effet demandé à madame Loissel qu’on lui montât le journal dès qu’on l’aurait reçu. Et la mère Trébuc se disait que Mousseline, sortant à six heures de son bureau, ne rentrerait pas à la maison avant six heures et quart.
La mère Trébuc n’était pas contente. Elle n’osait pas descendre jusqu’au fond de sa pensée. Elle se disait que Mousseline ne rentrerait pas à la maison avant six heures et quart, mais elle savait que Mousseline ne rentrait pas une fois sur dix avant la demie. A la sortie des bureaux et des magasins, les autobus passent toujours complets, et une fille a beau être sérieuse comme Mousseline et ne pas flâner en chemin, il ne dépend pas d’elle qu’un autobus passe qui ne soit pas complet.
—Six heures et demie!
Monsieur Daix, là-haut, dans sa chambre, avec sa fièvre, n’accuserait-il pas de négligence la mère Trébuc?
A six heures un quart, la mère Trébuc eut envie de monter. Mais l’occasion, que madame Loissel conseillait de saisir, elle qui était femme de bon conseil, ayant eu un grand train et de la fortune, l’occasion se représenterait-elle?
—Si à vingt elle n’est pas rentrée, se dit la mère Trébuc pour concilier ses hésitations, je monte.
Comme elle en décidait ainsi, une auto s’arrêta devant la maison.
La mère Trébuc dressa l’oreille.
Mousseline parut derrière la porte vitrée de la loge. Elle parlait à quelqu’un, à une femme élégante, plus grande qu’elle, qui gagnait la porte de l’escalier.
—Qu’est-ce que c’est? demanda la mère Trébuc.
—C’est Mademoiselle Baquier qui m’a ramenée dans sa voiture. Je venais d’arracher mon numéro au bec de gaz pour l’autobus, j’entends qu’on m’appelle: c’était elle qui passait, elle m’a prise.
—Je n’aime pas beaucoup ça, répliqua la mère Trébuc.
—Elle était seule, dit Mousseline.
—Et puis d’abord ce n’est pas SA voiture, c’est la voiture de Monsieur Marsouet.
La mère Trébuc parlait sec.
Au moment de mettre son projet à exécution, comprenait-elle, par l’imprudence de Mousseline, qu’elle allait en faire une autre, peut-être pire? Ou si elle se gourmandait, en gourmandant Mousseline?
La mère Trébuc semblait fort mécontente.
—Quelle affaire! dit Mousseline. Pour une fois que je m’offre une promenade dans la limousine d’un sénateur!
La mère Trébuc se radoucit.
—Justement, dit-elle. Les limousines des sénateurs, ça n’est pas fait pour toi.
—Oh! tu sais, Maman, il y en a de plus moches que moi, qui ont des limousines de ministres, avec une cocarde à la casquette du chauffeur.
Elle riait, Mousseline, afin d’apaiser sa mère.
—Tiens, embrasse-moi, ça vaudra mieux! ajouta-t-elle en l’enlaçant de ses bras.
Tactique irrésistible. Deux baisers. Deux sourires. La paix était signée.
Mousseline ôta son chapeau.
—Ah! mon Dieu! s’écria la mère Trébuc.
—Quoi donc?
—Voilà que j’oubliais, avec tes histoires delimousine! Remets ton chapeau. Non, reste comme ça.
—Tu me fais peur.
Mousseline souriait, amusée.
La mère Trébuc lui tendit d’une mainl’Intransigeantet de l’autre une clef.
—Prends ça, et ça. Tu vas me rendre un service. Toi, tu es jeune, tu peux monter cinq étages sans fatigue.
Mousseline s’amusait fort.
—Tu vas monter chez Monsieur Daix. Tu sais? Il a la grippe. Tu sonneras trois coups. Tu entends? Trois.
—Trois, oui, Maman.
—Tu ouvriras, tu entreras...
—Et je lui donnerail’Intran?
—Voilà.
La mère Trébuc respirait.
—Tu lui diras comme ça que je n’ai pas pu avoir le journal plus tôt, la troisième édition n’était pas arrivée.
—Bon.
—Attends. Et puis, tu lui demanderas de ses nouvelles, comment il se sent, si ça va mieux, s’il a besoin de quelque chose.
—Bon. Après?
—Monte vite. Il m’attend depuis six heures.
Aaucun moment peut-être la mère Trébuc n’avait soupçonné l’importance de son acte comme elle la comprit, sitôt que Mousseline eut quitté la loge en fredonnant que dans la vie il ne faut pas s’en faire, chanson à la mode de 1923.
Qu’est-ce que signifiait ce sourire de Mousseline? Se doutait-elle que sa mère tramât quelque chose? La mère Trébuc s’était-elle montrée si maladroite? Ou Mousseline souriait-elle parce qu’elle pesait, elle aussi, dans sa pensée, l’inconvenance que sa mère lui faisait commettre, après lui avoir reproché d’en avoir commis une autre?
—Ça ne se compare pas, estimait à part soi la mère Trébuc, afin de s’absoudre.
Les parents en effet savent mieux que les enfants ce qui est convenable et ce qui nel’est pas; sans compter qu’ils ont des raisons pour agir comme ils agissent, tandis que les enfants agissent toujours au hasard. Si la mère Trébuc avait eu à sa disposition un vocabulaire moins restreint, elle eût dit que les enfants agissent inconsidérément. Et quoi de plus inconsidéré, pour une fille honnête, que de s’afficher dans la limousine d’un sénateur marié, à côté d’une femme ou d’une fille qui n’est ni la femme ni la fille, mais ce que tout le quartier connaissait, de ce sénateur?
La réputation de Mousseline était intacte dans le quartier. Jamais rien de déplaisant ne revenait aux oreilles du père et de la mère Trébuc. Ils en tiraient de la fierté, sans ostentation néanmoins, car il n’est pas charitable d’écraser un chacun de la supériorité qu’on peut avoir.
—Tant pis pour les aveugles! disait le père Trébuc. On a sa conscience pour soi.
Mais le père et la mère Trébuc, sans crainte de se contredire, prétendaient qu’il ne suffit pas d’avoir sa conscience pour soi, et qu’il est bon de garder sa réputation intacte en ne prêtant pas à jaser, surtout dans Batignolles, et surtout quand la concierge de la maison voisine, qui observe tous vos faits et gestes, est une chipie du genre de la mère Chateplue.
La mère Trébuc, qui surveillait son langage et ne se risquait jamais à porter devant des étrangers un jugement quelconque sur quiconque, car «les affaires d’autrui...», commençait-elle, et elle n’achevait pas, la mère Trébuc sortait de sa réserve pour la mère Chateplue.
—Elle en ferait des gorges chaudes, cette chipie, se disait-elle en songeant que la voisine aurait pu voir Mousseline à côté de mademoiselle Baquier dans la voiture de monsieur Marsouet.
Car la fille de cette chipie avait mal tourné. Un ménage s’était désuni à cause d’elle, et une femme, abandonnée avec deux gosses, avait joué du revolver. D’où scandale, procès en cour d’assises, acquittement de l’épouse trahie, des histoires enfin, qui avaient longtemps occupé tout le quartier, et d’autres histoires que l’on ignorait depuis le départ de la fille de cette chipie. D’où encore réprobation de tout le quartier sur la chipie de mère Chateplue, grosse matrone aux mamelles flasques, toujours fourrée chez le marchand de vins d’en face à se piquer le nez et à déblatérer de Pierre et de Paul, pour se venger du mépris où on la tenait.
—Il ne manquerait plus qu’elle l’ait remarqué! se disait la mère Trébuc, inquiète.
La mère Trébuc se dérobait ainsi à son inquiétude véritable.
Son supplice pourtant ne dura guère.
—Te voilà? dit-elle soudain à Mousseline qui descendait.
Elle avait failli ajouter:
—Déjà?
Elle ajouta seulement:
—Il va mieux?
—Je ne sais pas, répondit Mousseline.
—Comment! Tu ne sais pas?
—Non, je ne sais pas.
—Tu ne l’as pas vu?
—Si, je l’ai vu.
—Alors? Tu ne lui as pas demandé de ses nouvelles? Il ne t’a rien dit?
—Non.
—Ça, c’est raide, par exemple.
Mousseline éclata de rire.
—Mais non, Maman, ça n’est pas raide. Il ne pouvait rien me dire, et je ne pouvais rien lui demander, puisqu’il dormait!
—Il dormait?
—Dame oui, j’ai sonné les trois coups, je suis entrée, j’ai crié: «Vous dérangez pas, Monsieur Daix, c’est votreIntran.» Je vais à sachambre, je toque à la porte qui était ouverte. Pas de réponse. Je regarde. Il dormait.
—Ça, par exemple!
—Je l’ai pas réveillé, tu penses. Je lui ai posé son journal sur la table de nuit, et je me suis barrée tout doucement.
—Tu as bien fait, dit la mère Trébuc, qui semblait contrariée.
LE père Trébuc était homme d’habitudes. Tous les soirs, son service terminé, il se rendait au petit café qui est à l’angle de la rue Legendre et de la rue Boursault. Il entrait, levait la main vers son képi, saluait de quelques mots la patronne qui débitait cigarettes et tabac près de la porte, saluait plus familièrement le patron, lequel, en hiver comme en été, n’avait jamais de veste, puis gagnait le fond de la salle, à droite, et s’asseyait à la première place disponible.
La servante, même si elle était nouvelle, n’avait pas à lui demander ce que ça serait. Le patron lui envoyait un vermout-cassis.
—Bonsoir, père Trébuc!
—Bonsoir, tout le monde!
Le père Trébuc retrouvait là quelques amis, presque toujours les mêmes: Brouchon, Bareuil,Potonnot, Letuigne, Chauchet, Deraque. Tel ou tel autre était quelquefois absent. Le père Trébuc, jamais. Et il n’arrivait jamais en retard.
—La Marsouille est la Marsouille, disait-il.
Et, de son geste familier, sans en avoir l’air, comme pour lui-même, il touchait les trois médailles qui paraient sa tunique, cependant que, si on le taquinait à ce sujet, il clouait le bec aux railleurs en répondant:
—Causez, causez! Vous n’avez pas connu votre Gallieni, tas de Parisiens, quand il était colonel.
Lui l’avait connu colonel, à Madagascar. Mais, depuis 1914, il ne se lançait plus dans ses souvenirs où défilaient jadis pêle-mêle les Hovas, la canne à sucre, le caoutchouc, le général Duchêne et la reine Ranavalo.
—Sacré père Trébuc! disait-on en lui tapant sur l’épaule.
Il n’était pas si vieille barbe qu’un client de passage eût pu le croire, à surprendre de pareilles scènes. Ceux qui le fréquentaient ne l’ignoraient pas. Mais ils ignoraient que, si le père Trébuc, dans ce petit café où il venait tous les soirs, semblait se départir un peu de son quant-à-soi de la journée, il n’y venait pas pour le seul plaisir de boire un vermout-cassis et de faireune manille. Il y venait surtout parce qu’il était heureux au jeu. De quoi naturellement on le taquinait aussi. Il laissait dire, et emportait son gain, parfois léger, parfois rondelet, du moins pour lui, car tout est relatif; et il souriait parce que, rentré à la maison, il avait la joie quasi quotidienne de constater que le magot de ses économies grossissait peu à peu. Or ces économies, le père Trébuc les destinait en secret à sa fille, on n’en doute pas, pour le jour de son mariage. Et elles dépassaient deux mille francs.
—Je coupe, et atout! annonçait triomphalement le père Trébuc.
Mais ce jour-là, après une après-midi de soucis et de pensées tristes, le père Trébuc annonçait moins haut son jeu. Il y était cependant aussi attentif qu’à l’accoutumée. Et, comme les autres soirs, il ne prêtait qu’une oreille indifférente aux propos poissards que débagoulait, debout devant le comptoir, la mère Chateplue, la grosse matrone aux mamelles flasques, celle que la mère Trébuc avait une fois pour toutes baptisée chipie.
Le verre en main, elle avait beau déclarer à la cantonnade:
—Y en a qui se font trimbaler dans des autos de sénateurs, et y en a d’autres pendant cetemps-là qui se les roulent. Et puis ça crâne. C’est du joli! Moi, je demande rien à personne. Alors, qu’on me foute la paix, hein!
Le père Trébuc ne l’écoutait pas plus que si elle eût chanté l’Agnus Deiou laMarseillaise. La chipie en fut pour ses frais, et elle s’en alla, comme elle était venue, sans qu’on daignât la remarquer.
La partie s’acheva dans le calme habituel.
Les bonsoir et les bon appétit distribués à droite et à gauche, le père Trébuc, se redressant parce qu’il était en uniforme, serra la main du patron, salua de quelques mots la patronne qui comptait des timbres, sortit, traversa la rue Legendre en biais, et fut à sa porte.
Il n’était pas mécontent: il avait gagné huit francs cinquante.
—Bonsoir, Papa.
—Bonsoir, la Fille. Ça va, la Maman?
—Ça va.
Heureux de se retrouver enfin pour de longues heures chez lui avec sa femme et sa fille, le père Trébuc dégrafait son ceinturon et humait le parfum de cuisine qui montait du réchaud à gaz surveillé par la mère Trébuc.
—Hum! fit-il. Ça sent bon. Et Monsieur Daix? Quelles nouvelles?
COMME la soupe n’était pas tout à fait prête, Mousseline dit:
—Je vais voir mon petit galurin, Maman.
—Mets ton fichu, répondit la mère Trébuc. Avec ce courant d’air qu’il y a sur le pont, il ne fait pas encore assez chaud pour sortir sans rien.
Obéissante, Mousseline mit son fichu.
La mère Trébuc expliqua que la Fille allait examiner, pour s’en agencer un semblable, un chapeau, que la modiste du Pont Legendre exposait depuis deux jours et qui avait attiré les regards de Mousseline.
—Comment qu’il est? demanda le père Trébuc, car il s’intéressait à la toilette de sa fille.
—Paraît que c’est une cloche.
La mère Trébuc résumait. Mousseline avait dit:
—Un amour de cloche avec beaucoup de coiffant et un ruban mode, large comme ça, plissé dans le travers.
Le père Trébuc répondit simplement:
—C’est toi qui lui offres?
—Je lui offre, je lui offre, pardon! Je lui paye la forme.
—Je lui payerai le ruban, dit le père Trébuc. C’est après-demain son anniversaire, tu sais.
—Je le sais. Faut pas lui dire.
—Oh! elle est pas plus bête que toi, sauf respect, va, la Maman. Et tu peux être sûre qu’elle s’attend à une surprise.
—Tiens! pour ses vingt ans! A sa place, je serais comme elle.
—Tu l’as entendue, avec son air de ne pas en avoir? «Maman, je vais voir mon petit galurin.» Laisse-moi rire, la Maman! Si nous ne comprenons pas qu’elle a envie de ce petit galurin pour son anniversaire, nous ne comprenons plus rien à rien.
Et le père Trébuc souriait, content de l’astuce de sa fille, content de son astuce à lui, content de tout. La journée se terminait mieux qu’il ne l’eût espéré: la femme de ménage de monsieurDaix, en descendant tout à l’heure aux commissions, avait donné des nouvelles, qui n’étaient pas mauvaises.
Le père Trébuc pensait seulement:
—Si Monsieur Daix la demandait en mariage pour son anniversaire, c’est ça qui serait une belle surprise!
Il allait vite dans ses désirs, le père Trébuc, à ses moments d’optimisme.
—Bien le bonjour, Monsieur Jaulet, cria-t-il à un locataire qui rentrait, comme s’il voulait que son salut lui arrivât, malgré la porte fermée.
—Il est gentil, ce petit, ajouta-t-il pour sa femme, et d’ailleurs sans conviction.
—Il est jeune, répondit la mère Trébuc, sans accent.
Celui qu’ils jugeaient en ces termes était monsieur Rodolphe Jaulet, le petit locataire du quatrième, comme ils disaient en abrégeant, car plutôt il était en pension chez les Mujol, locataires du quatrième à gauche, lesquels, vu la difficulté des temps, avaient pris un pensionnaire depuis l’armistice; mais monsieur Rodolphe Jaulet n’était chez eux que depuis trois mois.
Cependant, presque sur les talons de monsieur Jaulet, Mousseline rentra. A point nommé: lamère Trébuc emplissait de potage son assiette, la dernière.
—A table, Moumousse.
Et ce fut un repas du soir pareil au repas de tous les soirs, modeste, plus riche en légumes qu’en viande, avec du pain à la livre dont Mousseline mangeait peu, avec du vin rouge pour le père Trébuc, de l’eau rougie pour la mère, et de l’eau pure pour la fille. Mousseline contait les événements de sa journée, le père Trébuc les siens. Parfois, la mère Trébuc intervenait, mais la conversation appartenait surtout au père et à la fille. La mère les servait. C’était ce que la plus vieille tradition littéraire appelle un repas familial.
Et ce fut ensuite la soirée ordinaire, sans visiteur toutefois, une soirée familiale. La mère Trébuc lavait la vaisselle, Mousseline n’ayant que le droit de desservir, de plier les serviettes et la nappe, qui était à carreaux bleus et blancs, et de remettre sur la table le tapis que madame Loissel leur avait donné avant la guerre. Le père Trébuc allumait sa pipe, étalait sonJournalsur la table, lisait, s’interrompait pour lire à haute voix ou pour commenter un article intéressant. Mousseline, en face de lui, lisait aussi, mais un livre, de la bibliothèque municipale,ou bien elle cousait. Au dessus d’eux, le gaz sifflait dans le manchon.
Ainsi jusqu’à neuf heures. Alors Mousseline se levait, rangeait son ouvrage ou son livre, embrassait son père et sa mère, leur souhaitait une bonne nuit, allumait une lampe à pétrole, la prenait, et montait se coucher, au sixième.
—Bonsoir, la Fille, répétait le père Trébuc, qui allait fermer la porte de la rue.
Apeu de chose près, la journée du lendemain fut ce qu’avait été la journée de la veille.
Monsieur Forderaire, le locataire du premier qui occupait tout l’étage avec son appartement et ses bureaux, se levait de bonne heure: il était l’un des premiers à jeter quelques mots au passage à la concierge ou au père Trébuc, non sans assujettir auparavant son binocle indocile.
—Il n’y a pas d’erreur, c’est bien le printemps! dit-il au père Trébuc qui sortait pour aller prendre son service au square.
La journée, en effet, comme celle de la veille qui avait tenu sa promesse, s’annonçait belle.
Au square, ce fut pour le père Trébuc une matinée de flânerie le long de la grille du chemin de fer, en plein soleil, et plus tard à l’ombre dans les allées où l’affluence ne commenced’être sérieuse que vers onze heures. Il badina, comme la veille, avec Mademoiselle Jeanne, qui promenait la Choute de sa maîtresse.
—Un peu plus, lui dit-il, et je croyais que votre amoureux ne s’en irait pas avant le grand jour!
—Oh! père Trébuc! Si on peut dire!
—Vous n’avez pas dû dormir beaucoup hein?
—Oh! père Trébuc!
Et la femme de chambre des Baquier lui ouvrait son large sourire, sans arrière-pensée. Elle ne s’était pas attiré, ce matin-là, une verte réplique de la mère Trébuc.
—C’est vos affaires, dit le père Trébuc. Seulement, tâchez moyen de ne pas faire trop de bruit là-haut. Vous savez, il y a ma fille à côté de vous.
—Oh! père Trébuc!
Mais, la Choute entraînant mademoiselle Jeanne au bout de sa laisse, la conversation avait été rompue là.
Quant à la mère Trébuc, la matinée fut aussi pour elle ce qu’elle était tous les jours: le réveil de Mousseline, qui répondait de l’intérieur de sa chambre où elle était enfermée: «Voilà Maman!», sautait du lit, ouvrait, se recouchait,et recevait les baisers et le bol de café au lait que sa mère lui apportait; puis, le grand escalier à faire, tandis que le père Trébuc, levé plus tôt et ayant rentré dans la cour la boîte à ordures, balayait l’escalier de service; entre temps, l’arrivée du facteur et le courrier à classer, examiner et distribuer, et les fournisseurs qui appellent Madame la Concierge pour lui demander où habite Monsieur Chaudroule, professeur au lycée Condorcet, ou Mademoiselle Baudetrot, la sage-femme; les locataires qui sortent, pressés comme tous les gens qui sortent le matin; puis le départ de Mousseline, l’arrivée de M. Marsouet, le sénateur, qui ne déjeunait pas, ce matin-là, chez les Baquier; la courte visite à madame Loissel et ses ordres pris pour les commissions; ces commissions; et quelques mots avec l’un et avec l’autre, mais surtout avec la femme de ménage de monsieur Daix et ensuite avec madame Loissel, au sujet du malade, qui n’allait ni mieux ni plus mal, source de discussions; enfin le repas de midi à préparer.
A midi cinq, le père Trébuc revint de son square; puis Mousseline de son bureau, et monsieur Jaulet presque sur ses talons, et mademoiselle Baudetrot qui prit son courrieren passant; et d’autres locataires. Tout le train de tous les jours. Un seul détail: la mère Trébuc crut apercevoir que sa Mousseline semblait préoccupée, mais le père ne remarqua rien, et la mère pensa que Mousseline peut-être pensait à monsieur Daix, car elle y pensait elle-même.
Après quoi, la journée se dévida sans incident notable pour personne. Madame Loissel était descendue chez monsieur Daix, mais la mère Trébuc ne la revit pas. Jusqu’à l’heure du dîner, où la femme de ménage en donna, qui demeuraient les mêmes, on n’eut pas de nouvelles de monsieur Daix. Le dîner des Trébuc s’en trouva un peu attristé, du moins au début, comme si ce pauvre monsieur Daix était de la famille.
—Saleté de grippe! se disait le père Trébuc. Ça va nous gâter notre soirée. Y a maldonne.
C’est qu’il avait rapporté de chez Nicolas une bouteille de Bordeaux blanc à capsule de cire, car Mousseline préférait le vin blanc, et, du petit café du coin, où il n’avait gagné que trente sous à la manille, un flacon à moitié plein de curaçao, le tout en l’honneur de Mousseline qui allait avoir ses vingt ans dans la nuit, exactement à deux heures du matin.
Aneuf heures, comme d’habitude, Mousseline était montée. Pour cette fois, elle pouvait bien veiller plus tard. Le père Trébuc ne lui aurait pas dit:
—La Fille, si tu veux te lever demain, il est temps de te coucher.
Car il avait reconnu lui-même, en emplissant de curaçao les verres bleus à bord doré de la cave à liqueurs gagnée deux ans auparavant, à la Loterie Moderne du Boulevard des Batignolles:
—C’est pas tous les jours qu’on a vingt ans.
Mais, puisque Mousseline d’elle-même sonnait la retraite, mieux valait ne pas la retenir: le lendemain était jour de travail. Le père Trébuc n’avait pas retenu Mousseline.
—Brave fille, notre Mousseline, n’est-ce pas, la Maman? dit-il, quand elle eut disparu avec sa lampe à pétrole allumée.
Les interrogations du père Trébuc n’exigeaient pas souvent une réponse. La mère Trébuc ne se donnait que rarement la peine de discuter contre son mari. Et d’ailleurs n’avait-il pas exprimé leur admiration commune?
—Sûr que Madame Loissel a raison, répondit-elle. Celui-là qui épousera notre fille, ramènera chez lui une femme comme il n’y en a pas beaucoup.
—Elle t’a dit ça, Madame Loissel?
—Dame oui.
—Et quand est-ce qu’elle t’a dit ça?
—Tout le temps elle me le dit. Elle me l’a encore dit hier.
—Ça, c’est curieux! murmura le père Trébuc.
Et il se prit à rêver, la pipe entre les doigts.
La mère Trébuc attendait.
—A quoi que tu penses?
—A ça que je pensais hier tout justement, à ça que Madame Loissel te dit et que je pensais. C’est à cause que je pensais que Monsieur Daix, avec sa grippe, pouvait y rester. Alors je pensais à tout, à tout, quoi! Tu comprends?
—Je comprends.
—Je pensais que ça aurait fait un beau mariage, et puis, tu ne sais pas ce que je pensais?
—Dame non.
—Eh bien! prononça doucement le père Trébuc, comme s’il rêvait à mi-voix, je pensais que nous vieillissons, la Maman, et qu’on pourrait alors tous deux se retirer. On laisserait les enfants à Paris, et nous, je pensais qu’on pourrait aller souffler un peu. On à fait sa part.
—Dame oui, Ernest.
—Tu nous vois à Portrieux, la Maman? On aurait la vie facile. Je pourrais bricoler quelque chose là-bas, surtout l’été, où il y a des baigneurs. Monsieur le Commissaire va tous les ans à Saint-Quay; il m’a dit que je reconnaîtrais pas la route de Portrieux à Saint-Quay: c’est tout construit, des villas et des chalets, et des boutiques où on vend de tout. Ça ne te dirait rien, la Maman?
La mère Trébuc soupira.
—Faut pas vendre la peau de l’ours, murmura-t-elle.
—Non, bien sûr, mais quoi! On cause. On peut causer, n’est-ce pas?
—Dame oui.
Le père Trébuc se leva, vida sa pipe, la nettoya, la posa sur la cheminée.
—Je vais fermer la porte, dit-il.
Mais à cet instant une ombre parut dans le vestibule, frappa, et un jeune homme, qui avait une boîte à violon sous le bras, entra dans la loge.
—Bonsoir, Madame Trébuc, dit-il. Bonsoir, Monsieur Trébuc.
Il ôtait son feutre gris, qui avait de larges bords.
—Bonsoir, Monsieur Jaulet.
Le petit locataire du quatrième rougit aussitôt.
—Monsieur Trébuc, dit-il d’une voix mal affermie, je voudrais vous parler.
—Qu’est-ce qu’y a pour votre service, Monsieur Jaulet? Je suis tout à votre disposition.
Le père Trébuc était en effet fort serviable, tous les locataires le savaient.
—Je vous remercie, reprit le jeune homme, embarrassé. Voilà, c’est difficile à dire tout de suite, comme ça.
Pour s’essuyer le front, il déboutonna son manteau et tira un mouchoir de la poche de son pantalon. Le plastron de la chemise brilla sous le gaz de la lyre: le petit locataire du quatrième était en smoquin.
La mère Trébuc s’avança:
—Asseyez-vous donc, Monsieur Jaulet.
Il s’assit, sa boîte à violon entre les jambes. Le père Trébuc restait debout. Alors, comme s’il se jetait à l’eau, monsieur Jaulet déclara d’un trait:
—Monsieur Trébuc, j’ai l’honneur de vous demander la main de Mademoiselle votre fille.
COMME le père Trébuc demeurait interdit, monsieur Jaulet, que son premier effort avait délivré, releva la tête. Il ne craignait plus rien. Puisque le père Trébuc ne l’avait pas jeté dehors sans délai, que pouvait craindre le jeune musicien? Pour se donner une contenance, il assura sa boîte à violon entre ses jambes.
Mais le père Trébuc, tout surpris d’abord par cette démarche véritablement inopinée, ne tarda pas à retrouver son sang-froid. Il avait bien entendu. On lui demandait la main de sa fille, selon les formes, ainsi que cela se pratique dans les romans que lisait sa fille. Oui, mais qui la lui demandait? Celui dont il avait rêvé ne demandait rien, ou du moins ne demandait rien encore, et un prétendant, que l’on n’avait pas prévu, brouillait soudain les cartes.
—Maldonne! pouvait se dire le père Trébuc, mais il ne pouvait trancher la question sur-le-champ.
Sentant que l’heure était grave, la mère Trébuc se taisait. Elle laissait à son mari la responsabilité des décisions importantes. Son mari n’agissait jamais à la légère.
Aussi le père Trébuc, après avoir remercié de l’honneur qui était pour lui, disait-il, et remercié assez longuement parce qu’il cherchait une réponse convenable, finit-il par déclarer:
—Vous comprenez, Monsieur Jaulet, c’est à voir.
Le petit locataire du quatrième devenait un personnage. Jusque-là, le père Trébuc et la mère Trébuc, concierges, ne s’étaient guère occupés de lui. Il n’avait pas à leurs yeux d’autre qualité que celle de pensionnaire des Mujol. Il ne recevait presque pas de courrier, il saluait chaque fois qu’il passait devant la loge avec sa boîte à violon sous le bras, il rentrait toutes les nuits vers une heure, il était en somme un inconnu. Or il voulait épouser Mousseline. Ou, mieux, il sollicitait la main de mademoiselle Trébuc. Du coup, il cessait d’être le petit locataire du quatrième.
—Je gagne bien ma vie, commença-t-il d’expliquer. Le travail ne manque pas, et je n’ai pas peur du travail.
—Qu’est-ce que vous faites? dit le père Trébuc.
Monsieur Rodolphe Jaulet répondit qu’il était violoniste. Le matin, il enseignait des élèves en ville, et jouait dans les églises, aux messes de mariage ou d’enterrement. L’après-midi, il tenait sa partie à l’orchestre d’un grand hôtel des Champs-Élysées où l’on dansait de 4 1/2 à 6 1/4. Le soir, il jouait dans un cinéma du Boulevard Barbès, ou bien chez des particuliers, au cachet, comme ce soir par exemple, où il devait jouer chez des Péruviens très riches de l’avenue Kléber.
Monsieur Jaulet avait la parole facile, dès qu’il était en train. Le père Trébuc s’appliquait à garder son sang-froid, pendant que le violoniste débitait ses explications.
—Que voulez-vous? dit monsieur Jaulet. J’ai raté le Conservatoire.
S’aperçut-il qu’il commettait une faute? Il ajouta:
—Je n’avais pas de piston.
Mais le père Trébuc semblait se refroidir. Et le jeune homme ajouta précipitamment:
—N’empêche qu’il y a des premiers prix du Conservatoire qui se contentent d’être embauchés pour l’apéritif du Café Terminus et qui ne gagnent pas ce que je gagne.
—Quel âge avez-vous? répliqua le père Trébuc sur un ton de juge, car il avait eu le temps de réfléchir.
—Dix-neuf ans.
—Combien?
—Dix-neuf ans, dans deux mois.
—C’est ce que je pensais, avoua la mère Trébuc, qui regretta d’avoir pensé tout haut.
—Vous êtes jeune, dit le père Trébuc avec sévérité.
Monsieur Jaulet perdit de son assurance.
—Dix-neuf ans! répétait le père Trébuc. Mais vous n’avez pas fait votre service!
—Pas encore.
—Et vous voulez vous marier?
—Mais oui, Monsieur Trébuc. Le service, ce n’est rien. D’abord, il sera peut-être bientôt réduit à un an. Ensuite, je le ferai dans la musique. Un député socialiste, chez qui je vais jouer quelquefois en soirée, m’a promis...
—Vous en avez de bonnes, coupa le père Trébuc. Vous dites que le service, ce n’est rien?
Et, se tournant vers sa femme:
—Tu l’entends? Il dit que le service, ce n’est rien!
Prudente, la mère Trébuc hocha la tête.
Mais le père Trébuc s’était entièrement ressaisi. De son geste familier, il chercha sur sa poitrine la place de ses trois médailles. Il ne les avait pas, car il ôtait sa tunique en rentrant à la maison, la journée achevée, et il endossait une veste de mécanicien, toujours très propre.
—Ce n’est rien! répéta-t-il.
De nouveau tout rouge, le jeune homme entrevit sa défaite.
—Je me suis mal exprimé, Monsieur Trébuc, prononça-t-il, la gorge sèche. Je...
—Attendez, dit le père Trébuc.
Et il se dirigea vers l’armoire à glace qui ornait le fond de la loge.
Monsieur Jaulet n’insista pas. Ce répit que lui donnait le père Trébuc, le sauverait-il? Plus gêné que jamais par sa boîte à violon, le petit locataire du quatrième espérait-il reprendre l’avantage? Il suivait des yeux le père Trébuc, que sa femme aussi suivait des yeux.
LE père Trébuc avait tiré de l’armoire à glace, d’entre les piles de linge, un écrin de carton fané.
—Franc jeu! dit-il en revenant, et cartes sur table!
Et il posa l’écrin devant monsieur Jaulet.
—Regardez, dit-il.
Monsieur Jaulet ouvrit l’écrin, et vit une médaille d’argent, qui était à l’effigie de Napoléon III Empereur, et dont le ruban, d’un blanc jauni, portait au centre d’une espèce d’X un oiseau noir tenant des serres et du bec un serpent.
Le jeune homme regarda le père Trébuc. Le père Trébuc souriait.
—Vous ne savez pas ce que c’est?
—J’avoue que...
—Bien sûr, vous êtes trop jeune. Je vais vous dire: c’est la médaille du Mexique.
—Vous ne la mettez pas, celle-là, il me semble? observa monsieur Jaulet.
Le père Trébuc éclata de rire.
—Ah! non, pas celle-là. Vous ne voudriez pas, tout de même! La campagne du Mexique? Y a maldonne, je ne suis pas si vieux. Vous me trouvez si vieux, Monsieur Jaulet?
—Ma foi, Monsieur Trébuc, je ne suis pas très fort en décorations.
—Mais c’est de l’histoire, Monsieur Jaulet, c’est de l’histoire!
Il riait, mais il se calma.
—Écoutez, je vais vous dire: cette médaille, c’est le père de Madame Trébuc qui l’a gagnée.
—Il était à la prise de Puebla, dit la mère Trébuc qui se redressa.
—En 1863, précisa le père Trébuc.
Et la mère Trébuc:
—Le 17 mai.
Ouvrant de grands yeux, le jeune homme montra du moins qu’il admirait. Il se pencha sur la médaille pour la regarder avec plus d’attention.
Cependant, le père Trébuc avait décroché du portemanteau sa tunique.
—Bon, dit-il. Regardez les miennes, à présent. Celle-là, avec les raies bleues et vertes, et la République pendue, c’est celle de Madagascar. La date, vous la voyez, elle est au milieu de ces feuilles de chêne: 1895.
—Elle est belle, murmura le jeune homme.
Le père Trébuc continua:
—Celle-là, avec ses raies vertes et jaunes dans l’autre sens, vous voyez aussi ce que c’est. Vous n’avez qu’à regarder la médaille et l’agrafe du ruban, vous voyez: Chine, 1900-1901. Et enfin celle-là.
—Je la connais, s’écria le jeune homme: c’est la Médaille Militaire.
—Eh bien, Monsieur Jaulet, si j’ai ces trois médailles, moi qui vous parle, c’est parce que le père de Madame Trébuc a eu la médaille du Mexique.
Il s’arrêta, savourant le plaisir d’être écouté. Puis, sérieux:
—Oui, je vais vous dire, parce que vous ne comprenez pas. Comprenez bien, Monsieur Jaulet. A votre âge, non, j’avais quelques mois de plus, mais n’importe, je n’avais pas tout à fait vingt ans, je n’étais pas riche. Je pêchais le poisson avec mon père, à Portrieux, en Bretagne, car je suis Breton, vous savez. Et puis, unjour, comme ça, tout d’un coup, je suis tombé amoureux. De qui? D’une fille plus riche que moi. Ça ne fait rien, j’étais jeune, je vais la demander à son père, avec son autorisation à elle, naturellement. Savez-vous ce qu’il m’a répondu, le père? Il m’a montré une médaille, celle-là que je vous ai montrée, qui est là dans cet écrin, et puis il m’a dit:—«Mon gars, y a maldonne. Ma fille est plus âgée que toi, et de quoi que tu la feras vivre?» Et d’autres paroles encore, que je passe naturellement, mais ceci qu’il m’a dit:«—Tu reviendras quand tu seras un homme.» Eh bien, Monsieur Jaulet, j’ai fait comme il m’avait dit. Après quinze ans de service dans l’infanterie de marine, la coloniale, qu’on l’appelle maintenant, je suis revenu au pays, et j’ai redemandé la fille à son père. La fille m’attendait. Regardez-la, Monsieur Jaulet: la voilà.
Confuse, la mère Trébuc souriait. Le père Trébuc était content de lui. D’avoir parlé si longuement, le laissait sous l’effet d’une vague ivresse.
—Monsieur Trébuc... balbutia le jeune homme, qui avait compris.
—Il ne faut pas m’en vouloir, répondit moins cruellement le père Trébuc. Je suisobligé d’être plus prudent que vous. Vous comprenez, j’aime ma fille, je ne peux pas la marier sans être sûr qu’elle sera heureuse. C’est grave, le mariage, vous savez? Et un ménage, au jour d’aujourd’hui, c’est une charge bien lourde.
Monsieur Jaulet se leva, ramassant sa boîte à violon.
—Si seulement vous aviez un emploi fixe, avec une retraite au bout! dit le père Trébuc. Allons, vous êtes jeune, oubliez ça. Il n’en manque pas, des filles à marier. Et, en tout cas, je vous remercie d’avoir pensé à nous.
Monsieur Jaulet lui tendit la main. Le père Trébuc la serra.
—Sans rancune?
—Sans rancune, affirma d’un air triste monsieur Jaulet.
La mère Trébuc s’avança pour lui serrer aussi la main.
Sa boîte à violon sous le bras, le petit locataire du quatrième gagna la porte. Il était attendu chez de très riches Péruviens de l’avenue Kléber.
LA décision avait été rapidement prise. Quand il se mit à en discuter avec sa femme, après avoir fermé sur monsieur Jaulet la porte de la rue, le père Trébuc réfléchit. Il essayait plutôt de démêler, de retrouver, où de découvrir les motifs qui l’avaient poussé. Il se rendait compte que, sous le coup de la surprise,—et quelle surprise, le jour où Mousseline fêtait ses vingt ans!—il n’avait peut-être pas examiné tout le pour et tout le contre.
Assis devant l’écrin où reposait la médaille de celui qui lui avait d’abord refusé sa femme, le père Trébuc restait un peu surpris encore, et de la démarche, en somme flatteuse, que le petit locataire du quatrième avait faite, et du refus si prompt que lui, père Trébuc, avaitopposé à une démarche qui exigeait au moins des égards.
—Je lui ai répondu poliment, n’est-ce pas? demanda-t-il à sa femme.
Mais la mère Trébuc était plus perplexe que le père Trébuc. N’ayant pas agi, elle gardait de surcroît la surprise que le père Trébuc lui avait imposée en se décidant si vite, joint aussi qu’elle se sentait les tempes chaudes, à cause de ce vin cacheté qu’elle avait bu, pour fêter les vingt ans de sa Mousseline, et surtout de ce curaçao dont elle n’avait pas abusé pourtant.
—Il est tard, Ernest, dit-elle. Il faut te coucher.
Le père Trébuc rangea le précieux écrin de carton fané entre les piles de linge de l’armoire à glace. Il n’avait pas envie de dormir.
Au lit, dans l’obscurité, il se remémora peu à peu toute la scène, jusqu’aux moindres détails. Il revit l’attitude modeste du petit prétendant qui tenait sa boîte à violon entre ses jambes.
—Il était gentil, ce petit, dit-il, faut être juste.
—Il a toujours été gentil, répondit la mère Trébuc.
Puis:
—Mais il est vraiment trop jeune, dit-elle.
—N’est-ce pas? C’est un gosse. Il ne sait rien. Tu as vu? Il ne connaissait pas la campagne du Mexique. Qu’est-ce qu’on leur apprend alors à l’école?
—Il ne sait rien, confirma la mère Trébuc, mais il a bien su remarquer notre fille.
—Il n’est pas déjà si bête!
—Dame non. Il s’est dit comme ça: «Tiens! voilà une jeune fille, qui n’est pas trop laide.»
—Tu peux dire: qui est jolie.
—«Sérieuse, régulière au travail.»
—Dis donc, Amélie!
—Quoi donc?
—Qu’est-ce qu’on va dire à la Fille?
—Dame, je ne sais pas.
Ils se turent. Ils entendirent sonner la pendule du bureau de monsieur Forderaire, au premier étage, au-dessus d’eux.
—Onze heures, dit la mère Trébuc. Faut dormir.
Elle se tourna vers la muraille. Mais, après un silence, le père Trébuc demanda:
—Tu dors?
—Non.
—Crois-tu qu’il lui avait dit qu’il viendrait?
—Comment veux-tu que je sache?
—Ils ne se parlaient pas.
—Je les ai jamais vus.
—Faut pas qu’ils se parlent, conclut le père Trébuc.
De nouveau le silence se fit. La respiration de la mère Trébuc devint plus forte. Le père Trébuc réfléchissait toujours.
Le père Trébuc songea qu’il avait refusé sa fille à monsieur Jaulet parce qu’il espérait que monsieur Daix se présenterait comme monsieur Jaulet s’était présenté.
—Et s’il ne se présente pas? se dit le père Trébuc.
Et il voyait sa fille vieillissant, par sa faute à lui, sans mari. Il voyait sa Mousseline, mécontente, lui reprocher son refus inutile.
Le père Trébuc entendit sonner minuit à la pendule de monsieur Forderaire. Sa femme dormait. Lui, continuait de réfléchir, et, quand il regrettait son refus, il objectait à part soi que le petit locataire du quatrième, un inconnu après tout, était, comme disait la mère Trébuc, vraiment trop jeune, trop incapable d’assurer à Mousseline une existence suffisante.
—Ces artistes, se disait-il, ça meurt de faim les trois quarts du temps.
Vers minuit, un concierge est souvent réveillé par les locataires qui rentrent du théâtre ou ducinéma. Le père Trébuc, qui ne dormait point, tira le cordon quatre fois sans maugréer. A la cinquième, vers une heure, il maugréa, car il était enfin près de s’endormir.
—Monsieur Jaulet, annonça le locataire en passant devant la loge.
—Va te promener! murmura le père Trébuc.
IL dépend de bien peu de chose qu’une journée dont on n’attend qu’ennuis et désagréments tourne mieux qu’on ne l’espérait. Si le père Trébuc n’avait pas perdu tout un quart d’heure, le lendemain matin, à expliquer à sa femme la conduite qu’il s’était fixée, et qu’il lui fixait, à l’égard de Mousseline et de ce blanc-bec qui parlait mariage, il n’eût pas été sur le seuil de la loge, prêt à partir pour le square, au moment que mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, partait aussi pour la maison de santé où elle exerçait tous les matins. Or mademoiselle Baudetrot avait vu monsieur Daix, et le malade allait mieux, beaucoup mieux.
—Grippe bénigne, très bénigne, dit la sage-femme. Ce ne sera rien. Il n’a presque pas de fièvre.
Ces quelques mots avaient suffi pour que le père Trébuc s’en allât à son service avec moins de regret.
—Alors, tu as compris, la Maman? résuma-t-il. A la Fille, tu ne dis rien. Elle va à son bureau sans se douter du truc, et à midi je débrouille l’affaire. Et pour ce qui est de l’artiste, tu ne lui dis rien non plus. Et, s’il veut t’entreprendre, tu lui réponds: «Adressez-vous à Monsieur Trébuc.» Ça va comme ça, n’est-ce pas?
—Ça va.
—Alors, à tout à l’heure.
La mère Chateplue, concierge de la maison voisine, balayait son trottoir quand le père Trébuc sortit. Elle le regarda sans baisser les yeux. Il passa, la tête haute. Elle eut un sourire narquois.
Que lui importait la mère Chateplue? Elle ne sourirait certainement pas, si elle savait qu’un locataire avait demandé Mousseline en mariage,—oui, Madame, un locataire,—et le père Trébuc avait refusé.
Il avait refusé parce que...
Est-ce de l’orgueil qui animait le père Trébuc sournoisement?
—Je connais ma fille, n’est-ce pas? se disait-il. Je n’ai pas des mille et des cents à lui donner, et je ne suis qu’un gardien de square. Mais, quoi! Y a l’honnêteté. Ça compte, ça, peut-être? On a toujours marché droit chez nous. Ce petit Jaulet, qui n’est qu’un sauteur, il a bien vu ça tout de suite, lui. Il est malin, celui-là. Oui, mais, si celui-là a su le voir, pourquoi qu’un autre ne saurait pas le voir comme lui? Et un autre qui n’est pas un sauteur, qui sait ce que c’est que la vie, et la souffrance, et tout?
En remuant ces pensées, le père Trébuc prenait possession de son square, comme tous les matins, par une promenade à travers toutes les allées. Il examinait les massifs, constatait que les bancs n’avaient pas été détériorés pendant la nuit, et procédait pour le square comme jadis il procédait pour sa demi-section de marsouins avant une revue du colonel. Après cette promenade en quelque sorte réglementaire, il ne se promenait plus que pour le plaisir, et, aux premiers jours du printemps, il cherchait volontiers un peu de soleil le long de la grille du chemin de fer.
Le soleil agissait sur le père Trébuc à la manière d’un apéritif, comme ce vermout-cassis qu’on buvait le soir, en jouant à la manille, dans le petit café du coin de la rue Boursault:il le disposait à l’optimisme, parce qu’il lui rappelait d’autres soleils, d’autres ciels, et des souvenirs de pays étrangers, et le temps où le jeune soldat rêvait de loin à sa promise.
—On s’est attendu pendant quinze ans, songeait le père Trébuc.
—Belle journée, père Trébuc!
Le père Trébuc reprit pied sans trop de peine; et leva la main vers son képi.
—Belle journée, oui, Monsieur Forderaire.
—Printemps, printemps!
—De plus en plus, dame oui.
Car le père et la mère Trébuc employaient souvent les mêmes expressions usuelles.
Monsieur Forderaire, s’étant arrêté, assujettit son binocle.
—Alors, dit-il, c’est pour le 28 le mariage de Mademoiselle Coupaud?
—Il paraît.
—J’ai reçu la lettre de faire-part au courrier de ce matin.
—Ah! fit le père Trébuc.
—Et votre fille? demanda monsieur Forderaire. A quand son mariage?
Le père Trébuc hésita. Puis, beau joueur:
—Oh! on a le temps d’y penser.
Mais les conversations de monsieur Forderaire n’étaient jamais longues.
—Allons! dit-il. Au revoir, père Trébuc!
Et, ayant assujetti derechef son binocle, il s’éloigna.
Le père Trébuc, à deux doigts de révéler que sa fille n’en était pas à courir les prétendants, avait préféré se taire.
—Ça, oui, songea-t-il, ç’aurait été de l’orgueil.