XXII

LA mère Trébuc n’avait pas pu résister au désir de monter chez sa fille.

Au réveil, parce que son mari l’attendait en bas pour régler la question, elle ne s’était pas attardée dans la chambre de Mousseline.

—Bonjour, la Fille. Tu as bien dormi? Voilà ton café au lait. Je me trotte. A tout à l’heure! Et ne te rendors pas, hein!

Mais elle avait vu que Mousseline était fatiguée ainsi qu’on l’est après une nuit d’insomnie. Et à peine le père Trébuc poussait-il le portillon de son square, la mère Trébuc grimpait au sixième, par le raide escalier de service, aussi vite que le lui permirent, comme elle disait, ses vieilles jambes.

Elle ne tergiversa point, les yeux de sa Moumousse étaient trop tristes. Devant le regard de ces yeux battus, elle ne regretta pas de désobéirà la consigne que lui avait fixée son mari: ne rien dire à Mousseline. Mais elle se rappela qu’elle ne pouvait pas se dérober à l’autre devoir, et c’était de dissuader Mousseline, si Mousseline essayait de s’entêter.

S’entêter, la Moumousse? quand sa mère lui remontrerait tout ce qu’elle lui remontrerait? Elle avait toujours été docile, la Moumousse. Enfant, quelques taloches lui avaient inculqué les nécessaires notions de l’obéissance qu’une fille doit à ses parents, selon le père Trébuc, avant de la devoir à son mari. Et Mousseline adolescente s’était rarement conduite de façon à mériter une semonce ou même une simple observation. Mais la mère Trébuc s’attendait à un peu de résistance:

—Quand on a l’amour en tête..., se disait-elle.

Et elle se rappelait qu’elle s’était entêtée, elle, jadis, à vouloir son gars Trébuc, et qu’elle l’avait eu, après quinze ans de fidélité.

—Savoir, se dit-elle, si elle l’aime aussi comme ça. Alors, ma foi, dame!

Et d’autres réflexions, qu’elle garda par devers soi, naturellement. Mais elle s’attrista de tout son cœur en voyant les yeux si tristes de Mousseline.

Nul reproche dans ces yeux-là, nulle colère, nulle rancune. De la tristesse, du chagrin. Rien de plus, mais n’est-ce pas trop pour une maman?

La maman entoura de ses bras la taille de sa fille. Elle sentit palpiter sur elle une gorge que secouaient déjà des sanglots. Elle regarda de près les pauvres yeux cernés qui se mouillaient.

—Moumousse, Moumousse! Pleure pas, pleure pas, Moumousse!

Mousseline en larmes appuya son visage contre l’épaule de sa mère:

—Pourquoi vous ne voulez pas? gémit-elle.

—C’est pas moi, Moumousse, c’est ton père.

—C’est la même chose.

—Pleure pas, Moumousse. Tu ne sais pas, vois-tu...

—Qu’est-ce que ça peut vous faire?

La mère Trébuc, près de pleurer, se retenait. Sa voix devenait faible.

—Il est trop jeune, dit-elle avec effort.

—C’est pas une raison.

La mère Trébuc comprit qu’elle s’égarait.

—Écoute, Moumousse. Faut rien dire à ton père, il m’avait défendu de t’en parler. Il t’en parlera lui-même à midi.

—Pourquoi vous ne voulez pas?

La fille s’entêtait. La mère se ressaisit.

—Tiens! fit-elle. Pourquoi que tu me le cachais?

—Je ne le cachais pas.

—Tu le cachais pas?

—Non. On rentrait presque tout le temps ensemble.

—Pas possible!

—C’est pas ma faute si tu ne l’as pas vu. On se cachait pas, je te jure.

La mère Trébuc était consternée.

—Ah! mon Dieu! exclama-t-elle. Je parie que la mère Chateplue vous a vus!

—Je ne sais pas, avoua Mousseline.

—Écoute, Moumousse, faut pas le dire à ton père. S’il savait ça, tu sais, je ne sais pas ce qu’il ferait.

Mousseline frémit.

—Ton bureau! s’écria la mère Trébuc. Tu vas arriver en retard. Dépêche-toi!

Mousseline leva les bras et les laissa retomber.

—Allons, allons, dépêche-toi. Faut pas être comme ça, que diable! Tu n’es plus une petite fille, tu as vingt ans.

—On le dirait pas, riposta Mousseline.

Et la mère Trébuc, autour d’elle empressée, n’entendit pas l’impertinence. N’entendit pas?

AU portillon du square, où il se tenait d’habitude pour que sa fille l’embrassât avant de prendre l’autobus, le père Trébuc n’attendit pas Mousseline. Il avait décidé de ne pas la voir jusqu’à l’heure du déjeuner, heure grave où il lui expliquerait, avec tous les arguments indispensables, qu’il lui interdisait de commettre et une imprudence et une bêtise. Il parlerait avec fermeté, pour que Mousseline se gardât de toute illusion, mais il tâcherait, en restant dans le vague, de lui faire espérer un consentement immédiat, entier et complet,—entier et complet, répéta-t-il en lui-même,—dès qu’un parti meilleur, et plus digne,—et il répéta: plus digne,—se présenterait. Et il insinuerait qu’il savait ce qu’il savait.

Au bon soleil, le long de la grille du cheminde fer où il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête droite, le képi bien planté, le père Trébuc, en veine d’optimisme, supputait qu’il ne serait peut-être pas mauvais que monsieur Daix fût informé de la démarche de monsieur Jaulet et du refus que le père Trébuc avait prononcé.

—Y en a qui ne comprendraient pas, se dit-il, mais lui!

Et il songeait que, par la mère Trébuc qui manigancerait la chose avec cette brave madame Loissel, la chose réussirait.

—C’est si malin, les femmes! conclut-il.

Alors le père Trébuc cessa de se promener le long de la grille du chemin de fer, et se dirigea vers le kiosque à musique, centre idéal du square des Batignolles. Il eût été fort étonné de ne pas rencontrer dans ces parages la femme de chambre des Baquier, cette mademoiselle Jeanne qui promenait tous les matins la Choute de sa maîtresse. Il avait précisément deux mots à lui dire. Et il la rencontra.

—Mademoiselle Jeanne, dit-il, je ne suis pas un homme à me mêler de ce qui ne me regarde pas. Seulement aussi, vous exagérez.

Malgré son large sourire, elle n’était pas sotte au point de se croire obligée de jouer la surprise. Elle reconnut qu’elle n’aurait pas dû se laisser reconduire à trois heures du matin.

—Ça, coupa-t-il, c’est vos affaires, et celles de vos patrons, si vous tombez de sommeil en leur passant les plats à table. Mais ce que je ne peux pas tolérer, moi, à cause des locataires, c’est tout ce raffut que vous faites à des heures pareilles. Y en a qui se plaindront, vous verrez.

Mademoiselle Jeanne minauda du mieux pour gagner son pardon. Et, afin de séduire à fond le père Trébuc, elle lui demanda gentiment des nouvelles de sa fille.

—Est-ce qu’elle est malade? dit-elle.

—Malade?

—Je n’ai fait que de l’apercevoir tout à l’heure en sortant. Il m’a semblé qu’elle n’avait pas sa bonne mine.

—Oh! non, dit le père Trébuc sur la défensive. Elle n’est pas malade.

—Tout de même, quand je suis rentrée, cette nuit, à trois heures, elle ne dormait pas encore, et je l’ai bien entendue qui pleurait.

Le père Trébuc se contint.

—Bah! dit-il d’un air dégagé, elle rêvait peut-être. Vous savez, les cauchemars, comme on les appelle, c’est quelquefois méchant.

—Moi, je croyais plutôt à de l’indigestion. Il y avait fête chez vous, hier soir?

—Oui, pour ses vingt ans. Vous avez peut-être raison, Mademoiselle Jeanne. C’est peut-être bien ça.

Le père Trébuc respira quand la Choute, tirant sur sa laisse, entraîna la femme de chambre à sa suite. Que ne l’avait-elle entraînée plus tôt?

Ainsi Mousseline, à trois heures du matin, ne dormait pas. Elle pleurait, et on l’entendit de la chambre voisine.

—Indigestion? Non. Cauchemar? Pas davantage.

Elle savait donc et que le petit locataire du quatrième allait la demander en mariage, et que le père Trébuc avait refusé? Mais comment le savait-elle? Ils s’étaient donc vus, et avant et après? Mais où s’étaient-ils vus?

—Oh! y a maldonne, se dit le père Trébuc.

Comme un caillou un peu plus gros que les autres se trouvait sur son chemin, le père Trébuc l’envoya, d’un coup de pied franc, à trente mètres de là.

CERTES, la mère Trébuc était bien aussi contente que son mari des nouvelles meilleures que mademoiselle Baudetrot avait données de monsieur Daix. Mais, de toute la matinée, elle ne cessa pas de maugréer, du moins intérieurement. Le chagrin de sa fille l’obsédait. Rien de plus naturel. Et les conclusions que le père Trébuc avait tirées de sa promenade au soleil, le long de la grille du chemin de fer, la mère Trébuc les tirait de ses ennuis quotidiens de concierge.

—Voilà! se disait-elle, en balayant le grand escalier, pelle d’une main, brosse de l’autre. Faut que Monsieur Daix la demande. Comme ça, elle oubliera Monsieur Jaulet. Entre les deux, y a pas d’hésitation possible.

Malheureusement, trois fois la mère Trébuc fut contrainte par son service d’interromprel’entretien qu’elle avait commencé là-haut, au sixième, avec madame Loissel. Le charbonnier avait apporté le charbon de mademoiselle Baudetrot, qui était absente, comme tous les matins: surcroît de travail pour la mère Trébuc, qui accompagna le charbonnier à la cave. Puis un livreur de chez Luce exigea que la concierge descendît du sixième, afin de lui faire certifier qu’elle n’avait pas dans l’immeuble un locataire du nom de Crevel ou Crevé. Ensuite, et remontée depuis cinq minutes, elle redescendit à cause de monsieur Marsouet, le sénateur, qui, déjeunant chez les Baquier, désirait laisser au passage à la mère Trébuc une assiette de cerises. Tant et tant, bref, qu’elle crut que le guignon s’acharnait sut elle. Comment parler de choses sérieuses dans ces conditions?

Madame Loissel apprit, d’abord avec contrariété, puis, réflexion faite, avec joie, que mademoiselle Trébuc avait été demandée en mariage. Elle approuva le refus du père Trébuc, car le petit Jaulet ne méritait pas qu’on eût pour lui le moindre égard: son âge le condamnait plus encore que sa profession, qui d’ailleurs n’en était pas une. Tout au contraire plaidait en faveur de l’union de mademoiselle Trébuc et de monsieur Daix, lequel avait fait la guerre, enétait revenu mutilé, et pouvait prétendre à finir dans le bonheur d’un foyer paisible sa vie si prématurément douloureuse.

De telles exhortations, dont elle eût été incapable de grouper les termes émouvants, ragaillardirent la mère Trébuc. Elle en avait besoin. Elle ne pensait pas sans inquiétude à la scène que le père Trébuc préparait à leur fille pour midi. Et madame Loissel avait le talent de ranimer la mère Trébuc.

Quand elle quittait madame Loissel, la mère Trébuc était toujours prête à considérer de plus haut le reste du monde. Cette misère de l’ancienne locataire du premier, supportée au sixième avec tant de noblesse dans la maison même de sa splendeur, imposait à la mère Trébuc de singulière façon. Redescendue dans sa loge, la mère Trébuc avait moins de respect pour les brillants dehors de ses autres locataires. Aussi ne témoigna-t-elle pas une déférence excessive à monsieur Chaudroule qui entra, vers onze heures, chez la mère Trébuc, sans attendre qu’on lui répondît: «Entrez!»

Monsieur Chaudroule, encore jeune, et professeur au lycée Condorcet, affectait une froideur universelle pour tout ce qui ne sortait pas, comme il en sortait, de l’École de la rue d’Ulm.La mère Trébuc, elle, croyait qu’il s’enorgueillissait de la richesse de sa femme, née Toupignard-Dersous, fille d’un philosophe de Sorbonne que quelques universitaires nommaient avec dévotion sans avoir lu jamais un chapitre de ses in-8º enterrés avec lui. Une belle carrière était promise à monsieur Philippe Chaudroule, docteur ès-lettres. Une concierge, même si elle connaissait tous ses titres, ne comptait pas à ses yeux.

—Madame, dit-il, dédaignant un bonjour préliminaire, le robinet de l’évier de la cuisine de mon appartement souffre d’une incontinence d’eau. Ce matin, la cuisinière trouva la cuisine inondée. Je tenais à vous formuler personnellement ma réclamation, afin que vous fissiez d’urgence le nécessaire auprès du gérant.

—J’irai cette après-midi, sans faute, répondit la mère Trébuc.

—Merci, ajouta monsieur Chaudroule.

Mais son merci n’empêcha pas la mère Trébuc de sourire derrière le dos du pompeux locataire. Celui-là pouvait avoir tous les diplômes et être tout ce qu’il voulait, la mère Trébuc ne lui aurait certainement pas accordé la main de sa Mousseline. L’ambition de la mère Trébuc était difficile, et différente.

AYANT achevé, le père Trébuc remit sa tunique, agrafa son ceinturon, prit son képi. Il avait chaud.

Il allait sortir.

—Tu ne m’embrasses pas? dit Mousseline.

Elle s’avançait, timide, le cœur gonflé. Il revint sur ses pas.

—Alors, fit-il, c’est bien compris?

Elle saisit son père aux épaules et lui posa deux longs baisers sur les joues. La mère Trébuc, émue, regardait. Quand le père s’en alla, elle courut à sa fille, pour l’embrasser aussi.

—Moumousse! murmura-t-elle.

Mais Mousseline se déroba.

—Ne dis rien! Je t’en prie, Maman, ne dis rien!

C’était moins une prière qu’un ordre. La mère Trébuc, triste et gênée, obéit.

—Je monte, fit Mousseline.

Elle montait presque tous les jours dans sa chambre, après le déjeuner, avant de repartir pour son bureau. La mère Trébuc ne la retint pas.

La scène attendue avait eu lieu, mais non point telle que la mère Trébuc se l’était d’avance représentée. Pendant tout le repas, où peu de paroles furent prononcées,—des plaintes, plutôt, à cause du prix du sucre, que l’épicier venait de hausser de huit sous sans avertir, mais on se plaignait à tous les repas du prix des denrées,—le père Trébuc semblait soucieux, et la mère Trébuc cherchait en vain à deviner quels pouvaient être les sentiments et les intentions de Mousseline. Mousseline, si désemparée au réveil, paraissait calme. La mère Trébuc craignait surtout qu’elle ne tint tête à son père, ce qui aurait gâté la situation. Mais quand, le repas fini, le père Trébuc commença de parler, la mère Trébuc fut délivrée d’un grand poids. Mousseline, attentive, écoutait. Elle ne discuta pas. Elle ne protesta pas. Elle ne pleura pas. Une fois seulement, elle interrompit son père, pour lui dire:

—Je l’aime.

Il passa outre. Il parla comme il avait décidéde parler. Il dit tout ce qu’il voulait dire. Au dernier moment, il s’était promis de se montrer généreux et de se taire sur ce que la femme de chambre des Baquier lui avait innocemment révélé. Il se montra donc généreux quant à la forme, mais quant au fond bien résolu. On ne pouvait pas s’y méprendre. Il ne voulait pas que ce mariage se fît, pour les raisons qu’il développa non sans essayer de tourner des phrases nobles, et il voulait au surplus que Mousseline désormais renonçât à toute espèce de relations avec monsieur Jaulet.

—Je ne dis rien pour le passé, concéda-t-il; mais pour ce qui est de l’avenir, je ne badinerai pas.

Et sa menace était sans appel.

La mère Trébuc, demeurée seule dans la loge après la scène, admira la fermeté que le père Trébuc avait su garder, et plus encore la résignation de Mousseline.

—Sûr qu’elle devait souffrir, la pauvre enfant! songea-t-elle.

Elle était fière et touchée du courage de sa fille. Aurait-elle eu la force de ne pas répondre, elle, la mère Trébuc, de ne pas disputer sa chance? Il est vrai qu’avec le père Trébuc on n’avait rien à disputer. Il parlait en maître, quientend qu’on cède. Sa femme et sa fille ne l’ignoraient pas.

Mousseline donc avait renoncé.

—Brave fille! songea la mère Trébuc.

Puis, par un tour naturel:

—Probable qu’elle ne l’aime pas tant qu’elle pensait.

Du coup, la mère Trébuc ne regretta plus d’avoir fait de la peine à sa fille, car il est quelquefois expédient de trancher dans le vif.

—Elle ne l’aimait pas, songea la mère Trébuc, mais ce galapiat aurait fini par l’enjôler.

Elle ne l’aimait pas? Mais elle avait dit à son père: «Je l’aime.» La mère Trébuc se rappela que ce fut au plein de la discussion. Oui, mais à sa mère, le matin, là-haut, dans sa chambre, Mousseline en larmes n’avait rien dit de son amour.

Remuée par ce souvenir, la mère Trébuc s’inquiéta. Peut-être Mousseline pleurait-elle, à cette heure, là-haut, dans sa chambre?

—Si j’y allais?

Une fois de plus, la mère Trébuc, qui ne se souciait que de sa fille, entreprit de monter au sixième, par le raide escalier de service.

MADEMOISELLE Baudetrot, la sage-femme aux gestes brusques, ne revenait pas de sa maison de santé tous les jours exactement à la même heure.

—Service, service, lui disait le père Trébuc, qui reconnaissait en elle une femme consciencieuse.

Ce jour-là, elle ne rentra pour déjeuner qu’à l’instant où le père Trébuc, ayant rempli son devoir de père, ouvrait la porte de la loge et sortait. Il était si troublé qu’il faillit la heurter en s’effaçant.

—Excusez-moi, Mademoiselle... Madame...

Il se reprit à propos. Mademoiselle Baudetrot fronçait déjà les sourcils. Et il s’en aperçut. Mais il fila sans insister.

—Aussi quelle idée, songeait-il, de se faire appeler Madame quand on est demoiselle!

Mademoiselle Baudetrot avait en effet cette exigence. Elle affirmait qu’il est absurde, sinon indécent, d’établir dans le langage usuel une distinction entre les femmes qui sont mariées et celles qui ne le sont pas, d’autant que maintes femmes mariées, à qui l’on donne du madame, n’ont pas d’enfants, et que des mères se voient bassement traiter de mademoiselle jusque par les secrétaires de mairie qui enregistrent les naissances.

—Pas de Mademoiselle! disait mademoiselle Baudetrot. Dès lors qu’une fille est en âge d’enfanter, respectez-la: elle est madame. Le reste ne regarde personne.

—C’est sa lubie, songeait le père Trébuc, ça la regarde.

Mais il ne se représentait pas qu’on pût appeler madame sa fille à lui, tant qu’elle ne serait pas mariée. Or elle n’était pas encore mariée.

—Pas encore, souligna-t-il.

Pour le moment, il lui avait ordonné d’attendre. Et il songea, lui aussi, que sans doute elle pleurait, mais des larmes de jeune fille, un nuage dans un ciel de printemps, précisa-t-il, comme il débouchait de la rue Boursault face à la verdure ensoleillée de son square.

—La Maman la console, se dit-il pour dissiper tout regret.

Cependant la Maman, qui voulait consoler sa fille, grimpait les six étages, soufflait, se sentait les reins douloureux, se hâtait quand même, frappait à la porte de son toc-toc habituel, et ne reçut aucune réponse.

—Mousseline! C’est moi, Mousseline!

Elle secoua la porte.

—Mousseline! Tu n’es pas là?

Tout de suite, la peur horrible surgit:

—Elle s’est tuée.

Puis, parce que la mère Trébuc ne voulait pas y croire:

—Elle est chez lui peut-être?

Tremblante, la mère Trébuc redescendit.

Mousseline chez monsieur Jaulet? Pour lui signifier que tout est fini désormais entre eux? Que pouvait faire la mère Trébuc? Mais que penseraient et que diraient les Mujol, en voyant Mousseline chez monsieur Jaulet, leur pensionnaire? Et si d’autres apprenaient ensuite que Mousseline...

—Elle est folle! songea la mère Trébuc. Je vais la chercher.

Elle monta, par le grand escalier cette fois.

—Elle est folle! songeait la mère Trébuc.

La mère Trébuc avait tort. Sa fille n’était pas chez monsieur Jaulet, au quatrième. Elle était au troisième, sur le seuil de mademoiselle Baudetrot, qui la reconduisait.

La mère Trébuc arrivait à point pour entendre la sage-femme dire d’une voix nette avant que sa porte claquât:

—Non, non et non. Jamais. Ne comptez pas sur moi.

Mousseline avait l’air atterré.

—Qu’est-ce que c’est? demanda la mère Trébuc interdite.

—Rien, fit durement Mousseline.

Elle voulait passer.

—Comment? Rien?

—C’est rien, répéta Mousseline. Laisse-moi passer.

Elle descendit. La mère Trébuc la retrouva dans la loge, debout devant la fenêtre, le visage enflammé, les yeux secs, le regard mauvais, les lèvres serrées.

La mère Trébuc demeurait sans parole. Elle n’osait pas tendre les bras à sa pauvre petite Mousseline.

Mousseline se retourna.

—A quelle heure que tu vas chez le gérant? dit-elle de sa voix ordinaire.

—Chez le gérant?

—Ben, oui, pour le robinet des Chaudroule, que tu disais.

—J’avais oublié, avoua la mère Trébuc. J’irai après ma vaisselle, je ne sais pas, vers trois heures. Pourquoi?

—Pour rien, dit très simplement Mousseline. N’oublie pas de lui parler en même temps pour le paillasson de l’entrée.

—Ah! oui, c’est vrai.

Ces quelques mots de sa fille, qui gardait la force de penser à tout, rassurèrent la mère Trébuc.

L’ÉQUIPE des joueurs de manille était au grand complet. Autour de ceux qui tenaient les cartes, les autres jugeaient des coups après chaque partie. A cheval sur une chaise, devant son verre de vermout-cassis, le père Trébuc attendait son tour de tenir les cartes, et suivait le jeu de son ami Potonnot. Dans le petit café plein de sa clientèle ordinaire, au milieu des conversations bruyantes, des appels, des bonjours et des bonsoirs, des qu’est-ce que ça sera, et des picon-citron ou des chambéry-fraisette, le coin du père Trébuc ne s’occupait que de soi-même. Et le père Trébuc, à cheval sur sa chaise, les coudes posés en avant, tournait le dos à la salle. Cela ne l’empêchait pas, tout en ne quittant pas des yeux les cartes de son ami Potonnot et le tapis rouge, dereconnaître à la voix certains consommateurs, dès qu’ils saluaient le patron.

—Tu ne sais pas, mon vieux Trébuc? lui dit Potonnot, pendant que Chauchet battait. La semaine prochaine, je t’offre le pernod à la maison.

—Le pernod? Encore un de ces ersaces qu’on fabrique à la douzaine? J’aime mieux mon vermout, répondit le père Trébuc.

—Non, mon vieux, du vrai.

Le père Trébuc haussa les épaules.

—Y en a plus.

—Je le fais moi-même.

Les deux amis se regardèrent.

Un copain avait confié le secret à Potonnot: on achetait à Vincennes un flacon de dentifrice, pour six francs; on le vidait dans un litre d’alcool à 90; quinze jours après, on avait du pernod, du véritable.

—Parce que ce dentifrice-là, mon vieux, expliqua Potonnot, je conseille à personne de se laver les dents avec. Et on n’en trouve qu’à Vincennes, tu sais, et il faut savoir où c’est.

Les yeux du père Trébuc brillèrent. Mais il ne demanda plus rien: la paille reprenait. Il se rappelait en silence le bon temps où les amateurs perdaient avec onction dix minuteset davantage pour préparer le plaisir désormais défendu.

—Ah! ah! ricanait du côté du comptoir, derrière le père Trébuc, une voix canaille qu’il connaissait bien.

La mère Chateplue! Cette chipie de mère Chateplue, comme disait la mère Trébuc.

—En voilà une, songea-t-il, qui a dû en siffler, des pernods, bien épais, avant la guerre.

La mère Chateplue pérorait pour toute la salle sans s’adresser à personne, selon son habitude.

—Ah! ah! ricanait-elle. Y en a qui se le roulent et qui font les fiers, et y en a qui se baladent dans des autos de sénateurs, et y en a qui se carapatent en taxi avec des petits jeunes gens. C’est pas pour dire, mais y en a qui en feront une gueule, quand ils rentreront à la maison. Tu parles d’un tremblement de terre! Je donnerais bien deux ronds pour y être. Y en a qui feront bien de la fermer: on n’a pas les yeux dans sa poche. Chacun son tour. Non, ce que je rigole!

La mère Chateplue se tapait sur les cuisses. Mais nul ne lui répondit. On ne lui répondait jamais. Elle buvait, elle lâchait quelques ordures, elle buvait derechef, et s’en allait. La comédierecommençait tous les soirs. Elle ne faisait rire que les clients de passage, ou scandalisait les vieilles dames qui demandaient à la patronne un timbre de vingt-cinq et se hâtaient de fuir.

Le père Trébuc, lui, entendit, ce soir-là comme les autres soirs, machinalement. Il prenait d’ailleurs au jeu la place que Potonnot quittait, désigné par le sort. Il joua, et gagna. Les consommations réglées, il emportait un bénéfice de sept francs quarante, sept francs quarante pour la réserve secrète de l’armoire à glace et le mariage de Mousseline.

—Dis donc, Potonnot, fit-il, tu sais ce que tu as promis? Je veux goûter à ton pernod, moi. Mais si c’est qu’un ersace comme les autres, tu payeras une tournée de vermout!

—Et si c’est du vrai?

—J’en offre une bouteille aux amis, affirma le père Trébuc.

Ils se serrèrent les mains pour sceller le pacte. Et le père Trébuc donna le signal du départ.

—A la soupe! fit-il. J’ai la dent, moi, ce soir.

Il avait mal mangé, en effet, à midi.

Les amis s’étaient séparés au carrefour, il traversa rapidement la rue Legendre.

—La Fille est pas là? demanda-t-il, à peine entré.

—Non, répondit la mère Trébuc.

—Où elle est?

—Je ne sais pas.

—Elle est pas rentrée?

—Non.

Le père Trébuc, qui, comme tous les soirs s’apprêtait à déposer son gain du jour dans l’armoire, demeura sur place fiché, ses sept francs quarante à la main.

Aneuf heures, au moment que Mousseline avait coutume de ranger son ouvrage ou son livre, d’allumer sa lampe à pétrole et de monter se coucher, tandis que le père Trébuc allait, dernier service de la journée, fermer la porte de la rue, Mousseline n’était pas encore rentrée. On l’avait attendue jusqu’à huit heures. A huit heures, le père Trébuc avait dit:

—Nous pouvons nous mettre à table, elle ne viendra plus.

Ils savaient bien qu’elle ne viendrait plus. Elle était partie avec ses objets de toilette, et laissant à peu près vide l’armoire de sa chambre: la mère Trébuc l’avait constaté sans vouloir comprendre. Mais il n’en fallait pas tant pour que le père Trébuc comprît tout de suite. Par pitié à l’endroit de sa femme, qu’il voyait écrasée de stupeur, le père Trébuc avait feint commeelle d’espérer, de croire que Mousseline jouait peut-être la comédie—sait-on jamais?—afin de faire pression sur ses parents, qui seraient trop heureux de lui accorder son Rodolphe Jaulet dès qu’elle rentrerait au bercail après un simulacre de fuite.

A neuf heures pourtant, le père Trébuc alla fermer la porte de la rue.

Ils ne s’étaient presque rien dit. La mère Trébuc avait seulement suggéré:

—Probable qu’elle est revenue pendant que j’étais chez le gérant, pour le robinet de Monsieur Chaudroule.

—Et son bureau alors?

—Dame!

Puis, après un silence, le père Trébuc, à mi-voix, prononça:

—Pourvu que personne l’ait rencontrée dans l’escalier!

Et le silence, que soulignait le morne bruit du gaz sifflant dans le manchon, pesa sur les parents inquiets. Ils ne s’adressèrent aucun reproche. Le père Trébuc songeait que le musicien du quatrième n’était pas rentré non plus pour dîner chez les Mujol; mais il observait que mainte fois Rodolphe Jaulet avait dîné en ville, et il concluait que rien ne prouvaitque Mousseline fût partie avec son fiancé.

—Tu n’as rien dit à personne? demanda le père Trébuc.

—Dame, non.

C’était vrai.

—Si elle ne revient pas, reprit le père Trébuc en se couchant, nous dirons qu’elle était souffrante et que nous l’avons envoyée à la campagne.

Justement, la femme de chambre des Baquier, cette mademoiselle Jeanne qui menait au sixième, la nuit, une vie de désordre, n’avait-elle pas remarqué, le matin même, la mauvaise mine de leur fille? Ils pourraient invoquer ce témoin.

La mère Trébuc ne répondit pas. Elle songeait à ces deux longs baisers que Mousseline avait donnés à son père, comme deux baisers d’adieu, et elle se rappelait qu’elle n’avait reçu, elle, de Mousseline, que deux baisers tout secs, du bout des lèvres, et parce qu’elle les avait provoqués. Telle est l’ingratitude des enfants: Mousseline avait reporté sur sa mère le ressentiment dont son père était la cause.

—Tu dors? demanda le père Trébuc.

—Dame, non.

—Moi non plus.

Vers minuit, lorsque les locataires rentrent du théâtre ou du cinéma, le père Trébuc tendait l’oreille pour bien percevoir le nom qu’ils jetaient du côté de la loge en passant. A force de penser que sa fille ne reviendrait pas, il en arrivait à penser qu’il avait tort de ne pas garder un peu d’espoir.

—Elle veut nous faire peur, se disait-il.

Mais, dans le même temps qu’il se mettait à considérer la situation avec moins d’inquiétude, la mère Trébuc perdait une à une, à force de les examiner, les raisons qui l’avaient jusque-là soutenue.

A trois heures du matin, ils ne dormaient ni l’un ni l’autre.

A quatre heures, quand la pendule du bureau de monsieur Forderaire eut sonné au-dessus d’eux, ce fut la mère Trébuc qui déclara:

—Monsieur Jaulet n’est pas rentré.

Le père Trébuc ne répondit pas.

—Tu dors? demanda-t-elle.

Il répondit:

—Non.

LA première stupeur apaisée, le père Trébuc, dont les réflexions nocturnes avaient été confuses, indécises et contradictoires, essaya de retrouver le sang-froid qui à l’ordinaire ne lui manquait pas si facilement. Mais pouvait-il prévoir que sa fille tant chérie, et toujours si docile, s’évaderait de la maison de ses parents sans crier gare?

Le long de la grille du chemin de fer, où il cherchait moins le soleil, ce matin-là, que de la solitude, il marchait lentement, comme à l’accoutumée, les mains derrière le dos, mais la tête un peu basse. Il était au fond si troublé, qu’il n’avait pas une seule fois poussé son exclamation favorite de joueur de manille: la fuite inopinée de Mousseline avait trop d’importance pour qu’il l’assimilât à une simple maldonne.

Il n’éprouvait aucune colère à la vérité. Ilse sentait plutôt honteux. Car, s’il ne le dit pas à sa femme, il était d’abord surpris qu’à trente-cinq ans de distance Mousseline, sa fille, renouvelât ce qu’il avait fait, lui aussi, à sa vingtième année, parce qu’un père lui refusait la main de celle qui devint malgré tout madame Trébuc. Par coup de tête, dépit, fureur, orgueil, chagrin, et tout ce qu’on voudra, il avait quitté Portrieux et la Bretagne, gagné Paris, visité l’Exposition Universelle, et, séduit par l’exotisme des palais admirés, signé son engagement pour les pays d’outre-mers. A trente-cinq ans de distance, Mousseline dépitée fuyait à son tour par coup de tête. Le père Trébuc ne pouvait pas ne pas être frappé par cette coïncidence.

—Elle reviendra, se disait-il, puisque je suis revenu.

Oui, mais quand? Et comment dissimuler que Mousseline avait fui? Car il fallait avant tout le dissimuler. Certes, le père Trébuc ne se permettait jamais de porter sur autrui de ces jugements téméraires que nul n’hésite à porter sur ses voisins; et depuis qu’on le connaissait dans le quartier, on connaissait les Trébuc, père, mère et fille, comme irréprochables. Perdraient-ils en un jour une réputation acquise par tant d’années d’honnêteté?

—Si personne l’a vue..., songeait le père Trébuc.

Mais aussitôt il songeait:

—Quand elle reviendra, je te la secouerai de première.

Oui, mais reviendrait-elle? Son freluquet de musicien n’était pas rentré de la nuit non plus. L’avait-il enlevée? Et cette nuit même, Dieu sait où.

—Nom de Dieu! lâcha tout haut le père Trébuc en serrant les poings.

Il avait rougi.

—Ma fille..., murmura-t-il.

Ses innombrables pensées de la veille le harcelaient, confuses, contradictoires, décevantes, cruelles. Il se proposait d’aller rue Gaillon, au bureau de Mousseline. Il la ramènerait, repentante et soumise. Elle avouerait qu’elle revenait comme elle était partie, que...

—Eh bien! Père Trébuc, c’est vrai, ce qu’on raconte?

Pâle, le père Trébuc brusquement se retourna. Monsieur Forderaire assujettissait son binocle. Le père Trébuc salua et répondit:

—S’il fallait croire tout ce qu’on raconte!

—Tant mieux! Un moment, j’avais cru... Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois qu’unejeune fille se laisserait tenter par le diable. Mais le monde est méchant, père Trébuc.

—On peut pas empêcher les limaces de baver.

—Vous avez raison. Allons, au revoir, père Trébuc. Belle journée, hein?

—Oui, oui, au revoir, Monsieur Forderaire.

Et monsieur Forderaire, ayant assujetti son binocle, s’éloignait.

Comme un homme qui a reçu un coup de bâton sur le crâne, le père Trébuc, hébété, demeurait immobile.

Ainsi le bruit courait déjà que Mousseline avait quitté la maison paternelle? Le père Trébuc serra de nouveau les poings.

—Si je connaissais le saligaud! gronda-t-il.

Oui, mais que pouvait-il faire? N’était-ce pas la vérité, que Mousseline avait disparu?

—Je la ramènerai, décida le père Trébuc. Les saligauds n’auront qu’à se taire.

Hélas! il songeait au même instant que le bruit qui courait arriverait jusqu’à monsieur Daix, ce brave mutilé du cinquième que la grippe clouait au lit, et qui aurait été le mari rêvé pour Mousseline.

OUI, Madame Trébuc, il m’a dit exactement: «Elle est très gentille, Mademoiselle Trébuc.»

—Pas possible!

—Et il avait l’air sincère, et sa phrase voulait en dire plus long qu’elle n’en disait, j’en suis certaine.

—Quel malheur! soupira la mère Trébuc.

Madame Loissel semblait peinée.

—Quel malheur qu’il vous l’ait pas dit plus tôt! reprit la mère Trébuc.

Madame Loissel hocha la tête.

—Quand le malheur entre dans une maison, Madame Trébuc, on ne sait pas tout ce qu’il apporte au fond de son sac.

Naturellement, lorsque la mère Trébuc s’était offerte à madame Loissel, comme tous lesmatins, pour les commissions, elle n’avait pas pu s’empêcher de lui apprendre que Mousseline avait fui. Et madame Loissel s’était montrée d’autant plus compatissante, qu’elle tenait les Trébuc, père, mère et fille, honnêtes et honorables, et que, la veille, quand Mousseline créait ce qui ne peut pas se réparer, monsieur Daix avait avoué à madame Loissel, sans plus du reste, qu’il trouvait mademoiselle Trébuc très gentille.

—Voyez-vous, dit madame Loissel, l’adage est vrai: il n’y a de bonheur que pour la canaille.

Et elle exhorta la mère Trébuc, qui paraissait bien désemparée, à s’armer de courage.

—Car c’est maintenant, dit-elle, que vous allez éprouver la bassesse du monde. On se vengera de tout ce que l’on ne pouvait pas colporter sur vous jusqu’ici.

La mère Trébuc n’en doutait pas. Non plus que son mari, jamais elle ne se mêlait des affaires des autres. Elle ne faisait quelquefois exception qu’à l’égard de la concierge voisine, de cette mère Chateplue, qu’elle traitait de chipie; mais qui ne traitait pas plus durement cette mère Chateplue? Et la mère Trébuc s’attendait que le nom de sa fille fût traîné dans la boue. Elle n’ignorait pas comment y avait été traîné celuide la fille de cette mère Chateplue. La mère Chateplue ne perdrait pas l’occasion de rire aux dépens de la mère Trébuc. Et les locataires? Et les gens du quartier? Ne mettraient-ils pas la mère Trébuc dans le même panier que la mère Chateplue?

La mère Trébuc ne tarda pas en effet à éprouver ce que la brave madame Loissel appelait la bassesse du monde.

Comme elle descendait, elle croisa dans le vestibule mademoiselle Jeanne, la femme de chambre des Baquier, qui ramenait de la promenade matinale la Choute de sa maîtresse.

Mademoiselle Jeanne prit une mine de circonstance.

—Ah! pauvre Mame Trébuc! commença-t-elle. Qui aurait dit ça de Mademoiselle Mousseline? On lui aurait donné le bon Dieu sans confession.

Puis, sans laisser à la mère Trébuc le temps de placer un mot, car elle avait à jouir de l’avantage qu’elle tenait enfin, après tant d’observations qu’elle avait dû subir en silence à cause de ses frasques nocturnes, elle poursuivit:

—Sûr que ça m’a fait quelque chose, quand je l’ai vue partir, hier après-midi. Je revenais du Tout-Batignolles, où que j’avais été acheterde la soie pour Mademoiselle. Je revenais, et qu’est-ce que je vois? Mademoiselle Mousseline, qui s’enfilait dans un taxi,—même que c’en était un rouge,—avec un baluchon gros comme ça, et puis le petit locataire d’en face de chez nous qui s’enfile aussi dans le taxi, avec deux grandes valises et sa boîte à violon. Vous pensez, Mame Trébuc, si j’ai pensé à vous. Ils avaient juste choisi que vous n’étiez pas là pour déménager!

Ce verbiage, de cette mademoiselle Jeanne, exaspérait la mère Trébuc. Elle sentait trop qu’on se moquait d’elle. Et qui? Elle songea: une roulure. Une roulure qui changeait d’homme comme de chemise. La mère Trébuc pouvait-elle tolérer qu’une ça eût pareille effronterie? Toute blessée, elle releva la tête, la mère Trébuc, et, regardant mademoiselle Jeanne droit aux yeux, elle riposta:

—Vous donnez pas tant de mal, Mameselle Jeanne. Qui c’est qui vous a dit que je savais pas que ma fille s’en allait? Qui c’est qui vous a dit que je sais pas où elle est?

Puis, prenant à son tour un ton compassé:

—Voyez-vous, Mameselle Jeanne, conclut la mère Trébuc, quand on ne sait pas de quoi qu’on parle, vaut mieux ne pas parler.

Mademoiselle Jeanne n’insista pas. D’ailleurs, la Choute, tirant sur sa laisse, l’entraînait vers l’escalier.

Mais, dans la loge, pendant que la porte de l’escalier se fermait violemment, la mère Trébuc, les coudes sur la table et les mains au visage, éclatait en sanglots.

MADEMOISELLE Baudetrot, qui n’exerçait dans sa maison de santé que durant la matinée, ne rentrait pas tous les jours à la même heure. Elle était déjà chez les Trébuc, en conversation fort animée avec la concierge, quand le père Trébuc poussa la porte de la loge, à midi.

En le voyant, mademoiselle Baudetrot se tut, et la mère Trébuc eut l’air effrayé. Le père Trébuc les regarda comme s’il comprenait qu’on voulût lui cacher quelque chose.

—Qu’est-ce que c’est? dit-il, d’une voix qu’il essaya de maîtriser.

La mère Trébuc fondit en larmes.

—Qu’est-ce que c’est? répéta le père Trébuc.

—Il ne faut pas pleurer, dit résolument mademoiselle Baudetrot. Il faut d’abord la rattraper, et la tenir de près ensuite.

—Qu’est-ce que c’est? demanda pour la troisième fois le père Trébuc.

La sage-femme lui apprit sans détours, à sa manière, ce que Mousseline avait tenté d’obtenir de sa complaisance, la veille, après le déjeuner.

—Oh! exclama malgré lui le père Trébuc.

Une sueur lui mouillait le front. Il ôta son képi.

—Je la tuerai, murmura-t-il.

—Pardon! riposta la sage-femme. Il ne s’agit pas de vous ici. Ce qui est fait, est fait. Des cris et des menaces n’empêcheront rien. Au contraire, il faut empêcher votre fille de commettre son crime, car d’autres se chargeront trop vite de l’aider comme elle le souhaite. La vie humaine, Monsieur Trébuc, c’est sacré.

Mademoiselle Baudetrot, à sa manière, qui était brusque, affirmait sans hésiter son opinion.

—Votre fille est partie, continua-t-elle. Il faut la retrouver, et puis la surveiller. Voilà votre devoir.

—Mademoiselle...

—Non, coupa mademoiselle Baudetrot. Appelez-moi Madame. Vous avez des préjugés, Monsieur Trébuc, comme tous les Français. Croyez ce que je vous dis: ce n’est pas avec des préjugés qu’on repeuplera la France.

—Madame...

—Non, je sais ce que vous me répondrez. Vous avez tort. Je vous le répète: ce qui est fait, est fait; et je vous ai dit quel est votre devoir.

Et mademoiselle Baudetrot ouvrit la porte avec vivacité, puis sortit, en saluant de la tête un vieillard malingre qui se disposait à entrer à son tour dans la loge et disait, d’un ton mielleux:

—Bonjour, Mademoiselle.

Monsieur Mujol, locataire du quatrième à gauche, venait présenter aux Trébuc ses regrets profonds et ceux de sa femme.

—Nous étions à cent lieues de nous douter de quoi que ce fût, dit-il avec lenteur.

Leur pensionnaire, ce petit Rodolphe Jaulet, semblait si discret, si timide, si réservé! A la table des Mujol, il ne parlait presque toujours que de musique, chapitre où madame Mujol pouvait lui donner la réplique sans peine, car elle était pianiste.

—Jamais nous n’aurions supposé, disait le vieillard verbeux, que nous possédions chez nous un pareil serpent.

La mère Trébuc s’était retirée au fond de la loge, près de son fourneau, pour pleurer sanscontrainte. Pâle, les mâchoires contractées, le père Trébuc écoutait monsieur Mujol sans l’entendre.

—Je vous remercie, disait-il au hasard.

Ou:

—Vous êtes bien bon.

Mais il avait envie d’expulser l’insupportable vieillard, dont la compassion était plus humiliante que la brusquerie de mademoiselle Baudetrot. Jamais comme à ces instants le père Trébuc n’avait souffert de l’infériorité forcée où le mettait son service de concierge; car, même après la guerre, même dans ce temps de confusion qui la suivit et dont chacun autour de lui se prévalait pour oublier de rester à son rang, il savait, lui, l’ancien sergent de Madagascar et de la Chine, rester à son rang et garder le sens des convenances.

Le père Trébuc, immobile, pâle, subit jusqu’au bout son humiliation.

—Je vous remercie, dit-il à monsieur Mujol, quand l’hôte du petit Rodolphe Jaulet enfin s’en alla.

QUEL angoissant silence laissa dans la loge le départ de monsieur Mujol! Le père Trébuc était anéanti, moins par l’exaspération qu’il avait réprimée devant le flux de regrets du vieillard sinistre, que par l’inimaginable malheur que mademoiselle Baudetrot lui avait annoncé sans précautions. Il se sentait incapable de diriger ses pensées. Il ne comprenait pas. Il n’acceptait pas de comprendre tout de suite.

—Ma fille! songeait-il.

Est-ce de sa fille qu’on lui parlait? Ne rêvait-il pas? Pourtant elle n’était pas là, sa fille. Il ne l’avait pas vue depuis la veille, depuis vingt-quatre heures, ou guère moins. Toute la nuit, il l’avait attendue. Et la mère Trébuc, là-bas, au fond de la loge, près du réchaud à gaz, pleurait à petit bruit.

—Qu’est-ce que tu fais? demanda le père Trébuc.

Elle ne répondit pas.

Il reprit:

—Si c’est pour moi, tu sais, je n’ai pas faim.

Il s’approchait d’elle. Elle se retourna, les yeux rouges, la bouche tremblante.

—Ma pauvre Maman! murmura-t-il.

Et il l’attira contre lui. Depuis combien de temps ne l’avait-il pas tenue ainsi dans ses bras? Elle pleurait sur son épaule, avec des frissons. Il ne disait rien. Il la serrait contre lui.

Mais une auto stoppa devant la maison. Le père Trébuc se détacha, tendant l’oreille.

—Monsieur Marsouet, prononça-t-il, non sans effort.

Puis:

—Il déjeune là-haut? demanda-t-il.

Et:

—Est-ce qu’il sait aussi?

La mère Trébuc répondit oui de la tête.

—Alors, quoi! Tout le monde!

Il demeura dans le fond de la loge, pour que le sénateur ne l’aperçût pas en passant et n’eût pas l’occasion de lui parler de Mousseline.

—Il est avec Mademoiselle Baquier, dit àvoix basse le père Trébuc, qui reconnaissait chaque locataire à sa façon de marcher.

Malgré qu’en eût le père Trébuc, il dut affronter monsieur Marsouet. Le sénateur soignait sa réputation: il entra dans la loge avec assurance.

—Père Trébuc, dit-il, de cœur près de vous.

Il ne s’exprimait qu’en petites phrases souvent incomplètes, qu’il avalait. Il dit sa surprise et sa douleur, sans ménager les grands mots, émit quelques sentences indulgentes sur la frivolité de l’époque en général et sur le danger des mauvaises fréquentations en particulier.

—Triste époque, dit-il. Résultat de la guerre. Vous ne méritiez pas ça, père Trébuc.

Et, après deux ou trois autres phrases avalées qui rendaient hommage à l’honneur intact du père Trébuc, monsieur Marsouet, sénateur, gendre d’un ministre et père de deux députés, quitta rondement le couple malheureux pour aller déjeuner chez ses amis les Baquier, père, mère et fille.

La sympathie d’un personnage si considérable, toute flatteuse qu’elle était, ne consola pas le père Trébuc. Elle lui confirmait seulement l’idée de son malheur, dont il n’était pas encore en état de mesurer l’étendue.

—Ils savent tous! songeait-il.

Comme dans un cauchemar, il perdait courage devant la marée de honte qui montait vers lui.

—Et ils ne savent pas tout, songeait-il.

Ils savaient bien tous que Mousseline s’était échappée du domicile familial en compagnie de Rodolphe Jaulet.

—Madame Loissel le sait aussi, n’est-ce pas? demanda-t-il à sa femme.

Et il nommait madame Loissel pour ne pas nommer monsieur Daix. Mais savait-on ce que mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, était peut-être seule à savoir? Il n’en dit rien, persuadé que la même pensée affligeait la mère Trébuc. En effet, après un silence, la mère Trébuc demanda soudain:

—Tu vas aller la chercher?

Il répondit:

—Je vais aller à son bureau tout à l’heure. Où veux-tu que j’aille?

—Dame!

Après un nouveau silence, le père Trébuc dit à mi-voix:

—J’irai, mais je la trouverai pas. C’est sûr. Elle est pas si bête.

—Alors?

Le père Trébuc haussa les épaules.

—J’ai soif, dit-il. Donne-moi un verre d’eau.

ON aurait pu s’attendre que le père Trébuc, qui ne badinait pas avec l’honneur, entrât d’abord dans une colère dangereuse. N’était-ce pas tout son lent travail de vingt années qui soudainement le trahissait, et tant de peine perdue en un jour?

Accablé, il se trouvait démuni dans cette situation qu’il n’avait pas prévue. Le rêve continuel de vingt années de sa vie s’effondrait, comme une cagna de terre battue, construite par des mains patientes, s’effondre sous une pluie d’orage. Ainsi un camarade du père Trébuc, jadis, à Brest, sergent-major près d’être promu adjudant, avait, pour une erreur d’un soir d’ivresse, saboulé le profit de quatorze ans de service irréprochable, et vu disparaître de son livret militaire, par un seul trait de plume, tous ses galons, successivement conquis. Le pèreTrébuc se souvenait très bien de la détresse de son camarade.

—Comment qu’il s’appelait déjà? se demanda-t-il.

Il chercha.

—Ah! oui: Lelufre.

Pouvait-il oublier le nom de celui qui avait été son ancien?

Dans le square des Batignolles où le père Trébuc, tête basse, fatiguait sa douleur en marchant plus vite que d’habitude, les enfants s’ébattaient au bon soleil de l’après-midi. D’ordinaire, le père Trébuc prenait plaisir à contempler leurs jeux. Il flânait volontiers, d’un air paternel, au milieu de leurs bandes joyeuses. D’ordinaire, d’habitude, oui, quand n’était pas encore arrivé ce qui venait d’arriver. Mais à présent, mais désormais?

Cette joie des gosses de son square, ce soleil d’un printemps narquois, ces visages satisfaits des mamans orgueilleuses qui négligeaient leurs broderies ou leurs rapetassages pour suivre du regard le fils ou la fille qui joue, ou pour rêver à cause du printemps, tout cela qui d’ordinaire enchantait le père Trébuc, tout cela le blessait.

Quelquefois, un gamin en courant se heurtait à lui.

—Pardon, grand-père! disait l’enfant.

Comme s’il se sentait indigne, ou comme s’il croyait que tous les yeux étaient vers lui tournés, le père Trébuc écartait l’enfant et passait, et continuait sa promenade sans but.

—Grand-père? songeait-il.

Il songeait qu’à cinq heures, ayant prié son collègue François de le remplacer, il irait au bureau de Mousseline. Et il tirait sa montre de nickel. Mais les aiguilles en semblaient, ce jour-là, rétives. Le père Trébuc levait la montre et l’appliquait à son oreille. La montre marchait cependant. Et cependant le père Trébuc songeait qu’il ne trouverait probablement pas Mousseline à son bureau. S’il gardait un vague espoir, il se rendait compte aussi qu’il se leurrait.

—C’est fini, se disait-il.

Il regardait d’un air triste les orgueilleuses mamans de son square.

—Ah! songeait-il. Faites tout ce que vous voudrez pour vos enfants, saignez-vous aux quatre veines, privez-vous de tout, veillez-les nuit et jour, couvez-les: à vingt ans, ils vous échapperont. Heureux, s’ils ne vous remercient pas en vous déshonorant!

En dépit des belles paroles de monsieur Marsouet, sénateur des Baquier, le père Trébuc sejugeait atteint dans son honneur. Lui qui avait pu toujours marcher la tête droite, il concevait avant tout qu’il ne pourrait plus marcher que la tête basse.

—Avoir tant enduré, songeait-il, pour échouer au port!

Il savait trop que sur ses pas, désormais, les gens chuchoteraient. Il surprendrait des regards moqueurs, ou dédaigneux. On dirait:

—La fille du père Trébuc? C’est du propre!

On dirait encore:

—Le père Trébuc?

Que dirait-on, hélas?

Les mains derrière le dos, le père Trébuc s’enfonçait les ongles dans la chair, et baissait la tête.

—Belle journée, père Trébuc! lui disait au passage quelque personne de connaissance.

Il répondait machinalement:

—Belle journée, oui.


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