IL n’eut pas besoin de dire à sa femme, en rentrant à six heures, qu’il n’avait pas trouvé Mousseline au bureau. A son air las, la mère Trébuc comprit tout de suite. Elle comprit aussi que le père Trébuc avait subi là-bas une nouvelle humiliation. Plus que des cris et des plaintes, le silence d’un homme comme le père Trébuc est significatif.
Sans commencer par se déshabiller ainsi qu’il avait coutume de le faire chaque soir, le père Trébuc s’était lourdement assis sur une chaise, à la place où Mousseline s’asseyait, près de la fenêtre. Il ne disait rien. Il avait ôté son képi, et, penché en avant, les coudes aux genoux, tel que, trois jours plus tôt, sur un banc du square, le papa désolé de la petite Ginette, le père Trébuc corrigeait avec minutie la courbure de la visière de son képi.
Pour la première fois depuis des mois nombreux, il était rentré chez lui sans s’arrêter au café de la rue Boursault. L’équipe des Brouchon, Bareuil, Potonnot, Letuigne, Chauchet et Deraque ferait la manille quotidienne sans le père Trébuc. Comme il était le seul qui n’y eût à peu près jamais manqué, il pensait que les autres remarqueraient son absence plus facilement que celle de tel ou tel d’entre eux, qui étaient moins réguliers que lui. Et il se disait qu’ils viendraient sans doute s’informer à la loge du motif de son absence. Et il serait obligé de leur dire pourquoi on ne l’avait pas vu devant son verre de vermout-cassis habituel, pourquoi on ne l’y verrait peut-être plus jamais.
Peu à peu le père Trébuc prenait conscience de tout ce qu’entraînait à sa suite le départ scandaleux de Mousseline. Toutes ces mains qui s’étaient tendues jusqu’à ce jour avec tant d’empressement vers un père Trébuc digne du plus grand respect, se tendraient-elles encore avec sympathie vers un père Trébuc déconsidéré?
Sur sa chaise, son képi entre les doigts, le père Trébuc ne disait rien. Dans le fond de la loge, silencieuse, et affairée du moins en apparence, la mère Trébuc épluchait un chou.
—Et Monsieur Daix? demanda le père Trébuc.
—Je ne sais pas.
—Tu n’as pas vu Madame Loissel?
—Dame si.
—Alors?
—Elle m’a point parlé de Monsieur Daix.
Par pitié, la mère Trébuc ne révéla pas à son mari que Monsieur Daix, leur ambition, à l’instant même que se produisait la catastrophe, avait déclaré que Mousseline était très gentille. Mais pouvait-elle ajouter ce regret au chagrin du père Trébuc?
Le père Trébuc ne demanda pas ce que madame Loissel avait dit d’elle-même. Pouvait-il contraindre sa femme à répéter tout haut des paroles qui durent l’humilier? La honte se suffisait. Il songea que la pauvre Maman souffrirait assez des sarcasmes que lui jetterait au visage la mère Chateplue, l’effrontée concierge de la maison voisine. Il songea qu’elle en avait déjà peut-être éprouvé l’insolence, comme il l’eût éprouvée en pleine salle du petit café de la rue Boursault, s’il ne s’était pas abstenu d’y aller.
La mère Trébuc se préparait à mettre le couvert.
—Tu ne te déshabilles pas? dit-elle.
Il dégrafa son ceinturon.
Les autres jours, à pareille heure, il rentrait, la manille faite, et son gain de la soirée dans la poche.
—Ils ne viennent pas, se dit le père Trébuc en songeant à ses amis.
Ils ne vinrent pas, en effet. Mais, loin de s’en réjouir parce qu’ils lui épargnaient ainsi un surcroît d’humiliation, le père Trébuc souffrit davantage. Il songeait qu’on parlait de lui, qu’on le jugeait.
—Qu’est-ce qu’ils peuvent bien penser? se disait-il.
CETTE journée avait été interminable.
A neuf heures, quand le père Trébuc ferma la porte de la rue avant de se coucher enfin, il connut le premier moment de répit de cette atroce journée. Jusque-là, plus que la honte propre qu’il ressentait pour lui-même, c’est la honte que lui infligeaient les témoins de sa déchéance, qui le torturait. Ah! qu’il aurait voulu pouvoir fuir, lui aussi, le père Trébuc, ou seulement pouvoir fermer sa porte aux importuns et aux curieux, comme il fermait chaque soir, à neuf heures, la porte de la rue! Mais le père Trébuc n’était pas son maître. La porte de sa loge, tout le monde avait le droit de l’ouvrir; et dehors, dans le square des Batignolles, où besoin n’était à personne d’ouvrir aucune porte, le père Trébuc ne s’appartenait pas davantage.
—Service, service, disait volontiers le père Trébuc.
Il était toujours de service, toujours à la disposition de tout le monde, à la merci des curieux et des importuns.
Au lit enfin, qui lui fut un refuge, il s’abandonna, pour la première fois peut-être de sa vie, pour la première fois du moins avec plus de tristesse, à d’amères pensées. Il accusa le destin, qui l’avait fait naître et vieillir pauvre.
Riche, moins pauvre en tout cas, il n’eût pas été obligé de se gîter dans une étroite loge de concierge, et de reléguer sa fille au sixième étage, loin de lui, loin de sa surveillance, et sa fille n’eût pas été séduite.
Des phrases de journaux soutenaient ses pensées. Il considérait son malheur sous les espèces des faits-divers qu’il lisait avec attention. Sa Mousseline tant chérie était devenue une fille séduite. Et il se rappela qu’il n’avait jamais craint que sa Mousseline pût devenir une de ces déplorables héroïnes de roman-feuilleton ou de chronique des tribunaux. Verrait-il un jour le nom et le portrait de sa fille dans sonJournal? Il voyait déjà ce mot sinistre d’Infanticide se détacher en grands caractères au milieu d’une page. Que dirait-on alors dans le quartier?Monsieur Marsouet, le sénateur des Baquier, avait affirmé que l’honneur du père Trébuc demeurait intact. Mais monsieur Marsouet ne savait pas tout. Seule, sans doute, mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, savait tout. Parlerait-elle?
—Si nous étions riches, songea le père Trébuc, elle n’aurait pas fait tant de manières.
Et il songea que, si mademoiselle Baquier, qui avait derrière elle un sénateur opulent, lui demandait ce que lui avait demandé la malheureuse Mousseline, la sage-femme ne répondrait point que la vie humaine est sacrée.
—Sacrée, la vie humaine?
Comment pouvait-on proférer de pareilles balivernes, après une guerre où l’on avait gaspillé tant de vies humaines? Le père Trébuc en avait tenu jadis au bout de sa baïonnette, en Chine et à Madagascar, et nul ne lui disait de telles niaiseries.
—Oui, songea le père Trébuc, la vie des pauvres est sacrée, parce qu’elle sert aux riches.
Noires pensées. Mais, dans l’obscurité de la loge, à côté de sa femme qui ne soufflait mot, le père Trébuc se sentait les yeux brûlants de larmes toutes prêtes. Il songeait aussi à l’autre hypothèse, et qu’au lieu de ce qu’il cessaitd’imaginer, il verrait, et demain peut-être, dans sonJournal, que deux fiancés, désespérés par le refus d’un père, s’étaient jetés ensemble dans la Seine ou sous une rame du métro.
—Pourquoi qu’elle est partie comme ça? se disait le père Trébuc. Pourquoi qu’elle n’a pas tout avoué?
Il pleurait. Il murmura:
—Mousseline!
Point assez bas néanmoins pour que la mère Trébuc ne perçût pas le gémissement mal étouffé.
—Qu’est-ce que tu dis? fit-elle.
—Rien, répondit-il.
Elle répliqua sans plus:
—Il est tard.
La pendule du bureau de monsieur Forderaire, au premier étage, venait de sonner deux coups.
Au même instant, un carillon furieux retentit dans la loge. Le père Trébuc tira le cordon. Deux voix, une voix d’homme et une voix de femme, chantaient:
—Dans la vie faut pas s’en faire!Moi, je n’ m’en fais pas...
—Dans la vie faut pas s’en faire!Moi, je n’ m’en fais pas...
—Dans la vie faut pas s’en faire!Moi, je n’ m’en fais pas...
Le père Trébuc s’était redressé.
La porte de la rue, refermée, claqua.
—Mademoiselle Jeanne, annonça la voix de femme.
—Un peu de silence, s’il vous plaît!
—Occupe-toi de ta fille, hé! père Lagrogne! répondit mademoiselle Jeanne, femme de chambre des Baquier.
DANS la journée, sous les regards apitoyés ou moqueurs des gens, le père Trébuc dissimula. Il acceptait la compassion de ses amis ou de ceux qu’il tenait naguère en amitié ou en respect. Elle lui était cependant aussi pénible que la joie indiscrète des jaloux d’autrefois. Il évitait autant que possible les rencontres des uns et des autres.
A sa femme même, il ne se livrait qu’avec une grande réserve. Taciturne, il gardait pour lui ses plus douloureuses pensées.
Les curieux ne surent pas si le père Trébuc souffrit, ni surtout comment il souffrit, car on pouvait douter qu’il endurât d’un cœur tranquille un affront que rien n’avait laissé prévoir. Il était en effet homme de droiture et d’honnêteté et connu de tout le quartier comme tel. Aussi bien n’allait-il plus rejoindre, le soir, au petitcafé du coin de la rue Boursault, ses complices de la manille quotidienne; et, dans le square des Batignolles, où il s’attardait moins à provoquer la conversation des habituées, il marchait au milieu du peuple des enfants sans s’intéresser à leurs jeux. De quoi chacun pouvait conclure à sa guise.
Quant à sa femme, le père Trébuc, qui l’avait d’abord prise dans ses bras et qui n’avait pas renouvelé son geste, il la sentait trop grièvement blessée pour ne pas lui épargner de nouvelles blessures. N’en recevait-elle pas, peut-être, dont elle gardait également le secret? Ils portaient tous les deux leur croix, côte à côte, en silence.
La mère Trébuc avait-elle la même angoisse que son mari? Il l’ignora, comme elle ignora qu’il n’ouvrait plus sonJournal, le matin, dès la première heure, sans une émotion qu’il cachait derrière les feuilles dépliées. Il parcourait d’un trait les pages, sautait par-dessus les titres énormes, cherchait les faits-divers, dépistait les titres menus qui se dérobent entre deux placards de publicité, reprenait son examen, et ne repliait le journal qu’avec un soupir.
Une semaine ainsi coula. Les jours se suivaient lentement. Le père Trébuc subit lesquestions, les conseils, les regrets, et les mines navrées de tous ceux qui le connaissaient. La surprise avait été quasi générale. Le père Trébuc n’en fut pas consolé, car celui dont il voulait forcer l’estime, celui dont il avait rêvé pour sa fille, celui-là déclara, hélas, à madame Loissel:
—Ça devait arriver.
La sévérité de monsieur Daix finit d’accabler le père et la mère Trébuc. Le père Trébuc la reçut comme un soufflet. Mais qu’avait-il à répondre? Était-ce les parents, ou la fille, que monsieur Daix accusait?
—Mauvaises fréquentations, frivolité de l’époque, résultat de la guerre, avait affirmé monsieur Marsouet, sénateur.
—Et l’exemple? suggéra madame Loissel, qui jugeait l’opinion de monsieur Marsouet audacieuse.
Il est certain qu’à ne regarder que dans la maison, Mousseline voyait des choses dont le moins qu’on en pût dire n’était pas à la gloire de tous les locataires. Mademoiselle Coupaud, fille de sa mère et d’on ne sait qui, hantait les salles de danse, ce qui ne l’empêcha pas d’y dénicher un mari fort imprudent. Et mademoiselle Baquier, qu’on saluait bas, qui portait collier de perles et manteau de zibeline, quand son pèren’était qu’un employé de ministère en retraite? L’affection, platonique,—si l’on veut,—de monsieur Marsouet, sénateur, était-elle inoffensive?
La sympathie de madame Loissel, que l’épreuve n’ébranla pas, fut douce au cœur de la mère Trébuc.
—Il n’avait qu’à le dire, maugréait madame Loissel, ce nigaud, qu’il l’aimait!
Elle n’en démordait pas, malgré les apparences, qui étaient contraires. Et elle promettait à la mère Trébuc que Mousseline reviendrait. Mais elle ne savait pas tout ce que savait la mère Trébuc, qui hochait la tête tristement, et qui ne répétait pas à son mari les propos rassurants de madame Loissel.
Néanmoins, à l’heure du courrier, la mère Trébuc se hâtait de passer en revue les enveloppes. Quand le père Trébuc était présent, il la regardait et ne disait rien. Elle ne disait rien non plus. A quoi bon parler? Espéraient-ils, croyaient-ils, pensaient-ils que Mousseline écrirait?
Une longue semaine s’écoula sans que Mousseline donnât signe de vie.
—C’est une Trébuc, se dit le père Trébuc. Elle n’écrira pas.
TOUS les matins, vieille habitude prise en son temps de marsouille, le père Trébuc brossait lui-même son képi, son pantalon et sa tunique. Tous les matins, il regardait avec plaisir, en les soulevant l’une après l’autre pour brosser l’étoffe où elles s’appuyaient, ses trois médailles: celle de Madagascar et celle de Chine, témoignages de ses randonnées et de ses prouesses, et la Militaire, récompense de quinze années de devoir accompli sans défaillance.
Mais, quand on s’est pris dans l’engrenage des pensées noires, on ne s’en tire pas à volonté. Depuis que le malheur était entré chez lui, le père Trébuc ne regardait plus ses médailles avec le même plaisir. Elles lui semblaient dérisoires. Que signifiaient ces marques de bravoure ou de constance sur la poitrine d’un homme déshonoré?
Il songeait:
—Va les gagner loin de ton pays, dans la brousse ou dans le bled, d’où tous les camarades ne sont pas revenus. Va risquer ta peau ou ta santé. Reviens. Continue d’être dans le civil ce que tu fus dans le militaire: un brave homme, un honnête homme, un homme consciencieux. Fais des enfants. Surveille-toi, prive-toi, use-toi, pour qu’ils deviennent comme toi braves, consciencieux et honnêtes. Par un matin tel que celui-ci, tu te réveilleras, le cœur sombre, la bouche amère, et dégoûté de tout.
C’était par un matin de dimanche, en effet, et de dimanche d’avril, que le père Trébuc songeait ainsi. Or rien n’est affligeant, pour une âme en deuil, comme un dimanche parisien: les rues sans encombrements de voitures, les gens qui s’habillent de leurs meilleurs habits, les smalas qui se rendent visite, les ouvrières au bras de leurs amoureux, la joie d’un jour de repos et d’un jour de fête, quoi de plus attristant, par contraste, pour un homme qui a tout perdu,—mais oui, tout,—en perdant sa fille? Les gens passent, vont à leurs joies, car il n’est pas question d’affaires le dimanche, ils regardent autour d’eux, ils respirent le bonheur, et ils ne remarquent pas que leur béatitude insulte à ladouleur muette d’un gardien de square qui a perdu sa fille.
Le père Trébuc savait, dès le matin, dès l’instant qu’il brossait sa tunique où pendaient de dérisoires médailles, qu’il aurait une mauvaise journée, que son service serait plus difficile que durant la semaine, parce que les maris accompagnent leur femme au jardin et que les femmes, occupées de leur mari, se soucient moins des enfants, prompts à saccager les massifs de fleurs.
Il prévoyait tout, le père Trébuc, en brossant sa tunique. Il n’avait pourtant pas prévu ce qui devait être son plus vif émoi de la journée.
Tout récemment, il s’était trouvé sot devant le papa de la petite Ginette, une enfant habituée du square où sa mère la conduisait. Mais la mère avait disparu, comme Mousseline. Et le père Trébuc, entendant les confidences navrées du papa, n’avait pu rien répondre au pauvre abandonné qui mendiait un peu de consolation. Le père Trébuc n’avait pu rien répondre. Il ne comprenait pas peut-être: Mousseline n’avait pas encore disparu.
Et voilà que, vers onze heures, le père Trébuc fut appelé de loin par une petite fille qui criait:
—Père Trébuc! Père Trébuc! Bonjour, père Trébuc!
A travers la cohue, le père Trébuc s’empressa. Il se sentait attiré vers la petite Ginette.
Quelle déception l’attendait!
Quand il arriva près du banc qu’un massif lui cachait, il s’arrêta, plus sot que la première fois: le papa de Ginette était là, sur le banc. Assis? Non. Allongé, couché presque, tête nue, le bras droit épousant la taille d’une jeune femme, de sa femme revenue.
—Bonjour, père Trébuc! dit le papa de la petite Ginette sans se déranger.
Il souriait d’un air de triomphe. Sa femme souriait aussi, d’un air moins assuré.
Le père Trébuc ne s’attarda pas auprès du couple heureux.
—Au revoir, père Trébuc! criait gentiment la petite Gigi.
ENTRE la sympathie que lui déclaraient les uns et la satisfaction égoïste qu’il imputait aux autres, le père Trébuc, blessé de toute façon au plus profond de lui-même, aurait été bien gêné de choisir. Était-ce encore un effet de son orgueil, s’il y avait orgueil dans son cas? Le père Trébuc s’imaginait peut-être que les gens s’intéressaient plus à lui qu’ils ne le faisaient en réalité. Et, à de certains moments, essayant de mettre les choses au point, non pas quant à lui, mais quant aux étrangers, il se disait que, puisque les gens ne savaient pas tout,—et comment l’auraient-ils su, si mademoiselle Baudetrot, la sage-femme, qui était brusque mais tenue à la discrétion, ne révélait rien?—en somme on était mal fondé à porter contre lui un jugement trop sévère.
Sur le coup, on a tendance à exagérer. On secroit le centre du monde et l’objet de tous les regards. Mais, quand on examine de sang-froid les circonstances, les causes, les résultats, on s’aperçoit souvent qu’on eut tort. Tel prend de loin pour une montagne une taupinière. Le père Trébuc citait volontiers cet aphorisme qu’il avait rapporté de Madagascar, où sa compagnie, alertée par une nuit sans lune, s’était lancée jusqu’à l’aube à la poursuite... de deux zébus qu’on tua. Le capitaine, vexé, avait sentencieusement clos cette équipée excessive. Le père Trébuc se le rappelait. Et lui, n’exagérait-il pas, en présumant que tout Batignolles ne se souciât que de la fugue d’une jeune fille?
Le lundi matin, après la fièvre du dimanche, quand le square des Batignolles retrouve sa paisible physionomie des jours ordinaires, dans le calme d’une matinée de soleil, le long de la grille du chemin de fer où il faisait sa première promenade quotidienne, le père Trébuc, les mains derrière le dos et la tête basse, essayait de remettre les choses au point.
Sa fille était partie. Soit. Avec un jeune homme. Soit encore. Et après? Que savait-on de plus?
—Belle journée, père Trébuc!
—Belle journée.
Monsieur Forderaire était sans doute pressé, ce matin-là. Au lieu de s’arrêter, d’assujettir son binocle, et d’échanger avec le père Trébuc deux ou trois phrases plus ou moins insignifiantes, il toucha d’un doigt le bord de son chapeau, et s’éloigna.
Le père Trébuc avait levé la main vers son képi. Il fut déçu, et peiné, que monsieur Forderaire ne s’arrêtât pas. Il n’était déjà point tant enclin à l’optimisme: il s’assombrit soudainement. Parce que monsieur Forderaire ne lui disait rien, le père Trébuc conclut que monsieur Forderaire, toujours si correct et voire familier, ne voulait rien dire au père Trébuc.
Le père Trébuc soupira. Quittant la grille du chemin de fer, il se dirigea vers le kiosque à musique.
—Service, service, se dit-il pour s’exhorter.
Il était demeuré trop longtemps à l’écart, à l’abri des fâcheux. Sa place était là-bas, près du kiosque, où les gens affluent.
—Porte ta croix, père Trébuc! songea-t-il. N’oublie pas que ta fille est partie et que les autres ne l’oublient pas.
Il ne l’oubliait pas pourtant. Comment aurait-il pu l’oublier dans ce coin de Paris, plus provincial qu’un mail de province, où tout étaitplein pour lui du souvenir de Mousseline, depuis le square où elle jouait, étant petite, jusqu’à l’église Sainte-Marie où elle avait fait sa première communion, la boutique de la fleuriste dont le garçon avait fait sa première communion en même temps que Mousseline, et le bazar de la place des Batignolles, où le père Trébuc achetait, la veille de Noël, une poupée d’un franc quarante-cinq, et tout enfin, tout, dans ce quartier dont pas un habitant n’était pour le père Trébuc un inconnu? Le père Trébuc avait aimé ce quartier tout de suite. Il s’était félicité, jadis, de n’être pas gardien des Buttes-Chaumont. Mais s’en félicitait-il encore? Et n’eût-il pas préféré, dans un quartier plus populaire, où chacun passe inaperçu, n’être connu de personne?
—Bonjour, père Trébuc!
La femme de chambre des Baquier, tenant en laisse la Choute, ouvrait déjà son large sourire.
—Bonjour, Mademoiselle! répondit sans aménité le père Trébuc.
Et il lui tourna le dos.
CEPENDANT le père Trébuc se trompait. Monsieur Forderaire n’avait certainement pas voulu le contrister en ne s’arrêtant pas pour échanger avec lui, ce matin-là, comme à l’ordinaire, les propos sans importance de leurs habituelles rencontres. Le père Trébuc en eut la preuve le jour même, dans l’après-midi, lorsque de nouveau le locataire du premier traversa le square des Batignolles.
L’heure était chaude, et l’ombre, sous le couvert des arbres généreux, accueillante. Monsieur Forderaire s’arrêta, se décoiffa, tira de sa poche un mouchoir, s’essuya le front, assujettit son binocle.
—Eh bien! père Trébuc, demanda-t-il avec obligeance, quoi de neuf?
—Dame rien, Monsieur Forderaire. C’est toujours du pareil au même, comme on dit.
Déjà content, le père Trébuc souriait.
—Et votre fille?
—Dame, toujours rien, Monsieur Forderaire.
—Elle ne vous a pas écrit?
—Non.
—Avant de partir?
—Non plus.
—C’est curieux.
Il y avait tant de simplicité dans la voix de monsieur Forderaire, que le père Trébuc ne craignit de sa part aucune vexation.
Monsieur Forderaire assujettit son binocle.
—C’est curieux, dit-il. Elle vous aimait pourtant. Vous formiez une famille parfaitement unie. On vous donnait en exemple dans le quarter.
—Oh!
—Si, si, c’est la vérité. En exemple. Que de fois n’ai-je pas entendu...
—Vous devez entendre autre chose, maintenant, hasarda le père Trébuc.
—Maintenant? Rien du tout. Que voulez-vous qu’on dise? On ne comprend pas. Personne ne comprend.
—Je croyais.
—Je le vois, père Trébuc, je le vois bien.Depuis le départ de votre fille, vous n’êtes plus le même homme.
—Dame!
—Sans doute, mais j’ai bien vu que vous semblez fuir les gens. Dirait-on pas, ma parole! que vous avez commis un crime? Est-ce votre faute si votre fille est partie?
—Dame!
—Alors?
—Ça ne fait rien.
Le père Trébuc ne trouva pas autre chose. Devant ses locataires, comme jadis devant les officiers, il était gauche et timide le plus souvent. Machinalement, il porta la main vers ses médailles.
—Il faut vous secouer, père Trébuc, poursuivit monsieur Forderaire. Il le faut, et pour vous, et surtout pour votre femme.
—C’est difficile, Monsieur Forderaire. Après un coup comme ça...
—Là! ça y est! exclama monsieur Forderaire. Vous allez me servir vos tartines du vieux temps, l’honneur de la famille, le devoir trahi, que sais-je? Je vous connais, père Trébuc. Je n’en ai pas l’air, mais je vous connais mieux que vous ne pensez. Et je sais ce que vous pensez. Tenez, vous pensez comme on pensait au siècledernier et comme on ne pense plus nulle part, même à Landerneau.
—Dame!
—C’est vrai. La guerre a déferlé sur le monde sans vous toucher. Tout est sans dessus dessous, et vous ne vous en apercevez pas. Voulez-vous que je vous dise? Voilà votre faute, si c’en est une, car ce n’est pas votre faute si le monde s’est relâché, avec la guerre, comme il s’est relâché. Seulement, pendant que votre femme, qui est aussi une femme de l’autre siècle, ne sortait pas de sa loge, et que vous vous confiniez, vous, dans l’atmosphère de quiétude toute bucolique de votre square, votre fille a grandi dans un milieu différent.
Monsieur Forderaire assujettit derechef son binocle. Le père Trébuc était rouge d’émotion. Il voulut répondre. Il répondit:
—Dame, Monsieur Forderaire, on est comme on est. Je suis un vieux soldat breton.
—Précisément. Mais votre fille est une jeune Parisienne de 1923. Il faut comprendre. Les enfants d’aujourd’hui se libèrent plus tôt qu’autrefois de la tutelle des parents. La vie est devenue plus rapide, mon pauvre père Trébuc.
—Je comprends, je comprends, murmura le père Trébuc, mais c’est dur quand même.
—Je vous le répète, secouez-vous, mon ami, vivez avec votre époque. Secouez-vous!
Il tendait la main. Le père Trébuc la serra vigoureusement.
—Merci, Monsieur Forderaire, merci.
—Allons, au revoir.
Monsieur Forderaire assujettit son binocle, et s’en alla. Le père Trébuc le regardait s’éloigner. Il avait chaud. Il était confus. Il réfléchissait.
—Oui, songea-t-il. Peut-être. Mais si sa fille faisait comme la mienne, qu’est-ce qu’il dirait? C’est qu’il ne sait pas tout.
D’AUTRES jours suivirent. Une autre semaine s’écoula. Trois semaines s’écoulèrent. Le père et la mère Trébuc étaient sans nouvelles de leur fille.
A mesure que les jours passaient et qu’il lisait en vain sonJournal, matin et soir, avec la crainte d’y découvrir ce qu’il y cherchait avidement, le père Trébuc avait retourné la question sous toutes ses faces. A la honte du début, qui avait dominé, succédait peu à peu une tristesse lourde.
Ils avaient bien vieilli, en trois semaines, le père et la mère Trébuc. Plus que jamais, la mère Trébuc se plaignait de la fatigue que lui causait l’entretien du grand escalier.
—Tu te donnes trop de mal aussi! observait le père Trébuc, qui se rappelait à point les paroles de monsieur Forderaire.
—Qu’est-ce que tu veux? répondait-elle.
Comme son mari était consciencieux, la mère Trébuc était consciencieuse. Ils faisaient tous les deux leur service toujours de la même manière. Aux yeux du monde, ils sauvaient la face. Ils supportaient courageusement l’épreuve. Autour d’eux, ils sentaient moins de curiosité. On ne leur parlait plus de Mousseline. Seule, madame Loissel, qui ne perdait pas tout espoir, s’évertuait à réconforter la mère Trébuc. Mais la mère Trébuc n’en disait rien à son mari.
Le père Trébuc n’avait pas remis les pieds au petit café de la rue Boursault depuis le départ de Mousseline. Il rentrait à la maison, le soir, sans flâner en chemin. Il se déshabillait, s’installait devant la table, dépliait sonJournal, et attendait l’heure du dîner.
Mornes dîners. Depuis le départ de sa fille, la mère Trébuc avait simplifié l’ordonnance des repas, supprimé la nappe à carreaux bleus et blancs que Mousseline avait brodée, car la toile cirée suffisait aux parents en deuil, et supprimé aussi le dessert et les plats trop coûteux, car désormais la mère Trébuc ne devait plus compter sur l’argent que Mousseline rapportait à chaque fin de mois.
Mornes dîners, au cours desquels le père etla mère Trébuc, tête à tête, mangeaient en silence. La loge, qui était autrefois trop étroite, semblait vide, depuis que les éclats de rire et les chansons de Mousseline l’avaient désertée. Où chantait-elle? Où riait-elle, à présent, la folle Mousseline? Et riait-elle? Dans la loge de la rue Legendre, personne ne riait plus. Depuis trois semaines, Mousseline s’était enfuie.
Trois semaines avaient passé, lentes, cruelles. Un jour, ce fut le samedi, vingt-huitième d’avril. La mère Trébuc redoutait que parût enfin à son tour, sur l’éphéméride accroché près de la cheminée, le 28 fatal. C’est le 28 avril, en effet, que devait être célébré le mariage de mademoiselle Coupaud, locataire du troisième.
Quel crève-cœur pour la mère Trébuc! Elle n’était pas jalouse.
—Tant mieux pour cette petite! songeait-elle.
Mais elle songeait qu’elle ne verrait pas, qu’elle ne verrait jamais sa Mousseline chérie, vêtue de blanc et couronnée de fleurs d’oranger, descendre, au bras d’un beau garçon, les degrés de l’église Sainte-Marie, entre deux haies de badauds accourus.
Du seuil de la maison, la mère Trébuc vit mademoiselle Coupaud, au bras de son père,monter par l’allée centrale, les degrés de pierre couverts d’un tapis rouge. Mademoiselle Coupaud avait une couronne de fleurs d’oranger très discrète, très jolie, et deux fillettes soutenaient la traîne de sa jolie robe blanche. Un beau mariage. Le parvis était peuplé tout entier. Des autos stationnaient en file des deux côtés de l’église.
Le cœur gros, la mère Trébuc regardait, regardait.
—Ah! Ah!
Derrière elle, un violent ricanement retentissait.
Elle se retourna.
Sur le seuil de la maison voisine, la mère Chateplue, la matrone aux mamelles flasques, regardait la mère Trébuc d’un air insolent. Elle ricanait. Sa monstrueuse poitrine en était secouée dans tous les sens.
—Ah! ah!
La mère Trébuc rentra chez elle précipitamment.
Les coudes sur la table et les mains au visage, elle sanglotait encore quand, dix minutes plus tard, à l’heure du déjeuner, survint le père Trébuc, qui avait les yeux humides.
QUE ce fût parce que le goût lui manquait de faire de bonne cuisine après un coup si rude, ou par calcul de ménagère qui dans la pire détresse ne doit pas se permettre de négliger les intérêts du ménage, la mère Trébuc avait été bien avisée, en restreignant, depuis le départ de Mousseline, les dépenses journalières. A la fin du mois d’avril, elle constata que désormais elle ne pourrait plus mijoter de ces petits plats dont le père Trébuc aimait à humer le parfum, et que Mousseline déclarait chaque fois meilleurs que la fois précédente.
A la vérité, le père et la mère Trébuc souffraient trop du départ et de la faute de leur fille chérie, pour qu’un regret d’ordre matériel ajoutât vilainement à leur regret. Non. Dans ces difficultés que leur créa le problème de la vie chère, ils trouvèrent plutôt un sujet de plaintesqui les détournait de leur constant souci, en éludant les silences chargés d’angoisse des premiers jours qui suivirent le départ de Mousseline.
Évidemment, par un biais naturel, les plaintes qu’ils se communiquaient les ramenaient au chapitre de Mousseline. Eux qui jusqu’alors se gardaient de critiquer les locataires de la maison ou certains voisins, ils en venaient à examiner la conduite de ceux qui les avaient jugés, critiqués, et même réconfortés, car on ne les avait peut-être réconfortés que par hypocrisie, se disaient-ils. La douleur en effet ne rend pas bienveillant.
—Cette Mademoiselle Coupaud, disait le père Trébuc, on la regarde avec respect, maintenant qu’elle vient voir son père en taxi.
—Dame! répondait la mère Trébuc. Elle a de l’argent. Au jour d’aujourd’hui, il n’y a que ça qui compte.
—Dame! répliquait le père Trébuc. Tu peux être tranquille. Ce n’est pas cette fille-là qui aurait épousé un homme sans le sac. Elle sait y faire, celle-là.
Il se taisait, et la mère Trébuc ne répondait rien. Tous deux songeaient en même temps que leur fille, leur Mousseline qu’on avait jugée etcondamnée, était du moins partie avec un homme sans le sou. Elle ne rêvait pas d’épouser un homme pour son argent, elle, leur Mousseline. Elle avait eu tort de se donner, elle était coupable certes, mais elle ne s’était pas vendue.
Comme s’il continuait leur conversation, le père Trébuc disait:
—Mademoiselle Coupaud, encore, elle s’est mariée. Le mariage couvre tout, et elle sera peut-être une épouse fidèle.
—Elle? tranchait la mère Trébuc. Qui a bu boira, mon pauvre Ernest, et bon chien chasse de race.
—N’empêche. Ça regarde son mari. Elle est mariée. Mais ce que je voulais dire...
Il baissa la voix.
—Je voulais parler de Mademoiselle Baquier. Celle-là, veux-tu que je te dise? C’est répugnant.
—Elle fait ça devant son père et sa mère, et ils trouvent ça très bien.
—L’argent n’a pas d’odeur.
—Et puis, un sénateur, ça flatte. Ce n’est pas n’importe qui.
—Oh! dit le père Trébuc, sénateur ou pas sénateur, c’est du pareil au même. Rappelle-toi, la Maman, pendant la guerre, ces officiersaméricains qui venaient faire la ribouldingue là-haut avec les deux sœurs. Les parents trouvaient déjà ça très bien.
—Y a longtemps qu’on n’a pas vu la plus jeune, remarqua la mère Trébuc.
—Je croyais qu’elle était en Algérie?
—On le disait. On m’a dit aussi que Monsieur Marsouet les a eues toutes les deux.
—Et ça critique les autres! exclama le père Trébuc.
La mère Trébuc se rapprocha.
—Et tu sais pas ce qu’on m’a dit? fit-elle.
—Non.
—On m’a dit comme ça que Monsieur Marsouet leur a fait faire une opération, pour qu’elles n’aient pas d’enfants.
—Voilà! conclut le père Trébuc. Et il faut être aux ordres de ces gens-là, et les saluer, et les respecter, et tout, quoi! Tout ça, parce qu’ils ont de l’argent.
—Dame!
Et un nouveau silence s’établissait. Le père et la mère Trébuc comparaient, et ne disaient plus rien. Ils n’osaient pas, peut-être. Aucun des deux n’osait prendre l’initiative d’absoudre tout haut Mousseline.
—Le bœuf a raugmenté de quatre sous, dit sans transition apparente la mère Trébuc.
—Oui, mais il y a des légumes maintenant. Avec l’été qui vient, ça sera moins cher.
—Faut attendre encore un peu, répliqua la mère Trébuc. Avant juillet, faut pas trop espérer.
—Oui, quand les riches seront à la campagne.
—Vivement que la maison soit vide! soupira la mère Trébuc.
COMME avril avait passé, mai passa. Dans la vie nouvelle qu’ils menaient sans leur fille, le père et la mère Trébuc avaient pris de nouvelles habitudes.
Toute douleur à la longue s’engourdissant, ils commençaient du moins à ne plus considérer sous des couleurs aussi sombres le coup de tête de Mousseline. C’est que, devant la révélation faite par mademoiselle Baudetrot, la sage-femme aux gestes brusques, ils avaient eu peur. Honte et peur à la fois.
Ils étaient toujours sans nouvelles de Mousseline, et Madame Loissel se prenait à s’avouer déconcertée, et voire inquiète. Au contraire, le père et la mère Trébuc éprouvaient une inquiétude moins lancinante.
—Puisque nous ne savons rien d’elle, songeaient-ils, elle n’est pas morte.
Et cette présomption, qui les rassurait, les aidait à supporter avec moins d’amertume que Mousseline s’entêtât à ne pas leur donner signe de vie. Ils en souffraient, mais ils ne s’étonnaient pas outre mesure du silence persistant de leur fille.
—C’est une Trébuc, avait dit son père: toute d’une pièce.
Ils souffraient davantage, à mesure que les jours coulaient, à la pensée que Mousseline, partie parce qu’on ne voulait pas lui laisser épouser son Rodolphe Jaulet, ne se mariait pas. Et ils attendaient, à défaut d’une lettre de repentir et de tendresse, une lettre de sommation respectueuse, formule admirable qui acquérait une importance de premier plan dans la bouche du père Trébuc. Mais ils ne recevaient rien, et le père Trébuc, sans le dire à sa femme, se mettait à craindre parfois que peut-être Rodolphe Jaulet, reculant en face de son devoir, n’eût abandonné Mousseline après lui avoir fait abandonner ses parents. Il lui avait fait abandonner aussi son bureau, où elle était estimée; mais le père Trébuc ne craignait rien de ce côté-là: Mousseline était travailleuse, et capable de trouver, dactylographe intelligente, dix places pour une. C’est l’autre question qui tracassaitplutôt le père Trébuc. Néanmoins, il refoulait sa crainte, car il avait bien vu, au trouble du petit Rodolphe Jaulet, le soir de la demande en mariage, que ce garçon était épris de Mousseline.
—Tu te fais des idées, père Trébuc! se disait-il.
Ainsi la peur, que la révélation de la sage-femme leur avait causée, harcelait moins vivement les Trébuc. Quant à la honte des premières heures, qu’à force de regarder autour d’eux ils avaient fini par considérer, sinon vaine,—car ils demeuraient encore de leur siècle, comme disait monsieur Forderaire,—mais excessive, elle s’estompait, elle aussi, avec le temps.
Au reste, si l’on excepte madame Loissel, l’ancienne riche du premier étage qui était réduite à terminer sa vie dans une chambre de bonne au sixième, les gens semblaient ne plus se rappeler qu’ils eussent connu aux Trébuc une fille. Un homme moins scrupuleux que le père Trébuc s’en fût réjoui sans arrière-pensée. Lui cependant se demandait si cette indifférence des gens à l’endroit de Mousseline et des soucis du père Trébuc, ne masquait pas du mépris. Il ignorait en effet si la sage-femme n’avait pasjasé, bien qu’il l’eût toujours jusque-là tenue au-dessus de tout soupçon. Mais elle avait l’air tellement sévère, lorsqu’elle déclara, sans aucun égard, au père Trébuc, que la vie humaine est sacrée!
Le père et la mère Trébuc, dans leur détresse, éprouvèrent toutefois, à la fin de mai, un soulagement. En effet, un mardi, à midi, en rentrant de la maison de santé de Grenelle où elle exerçait tous les matins, mademoiselle Baudetrot ouvrit, avec sa brusquerie ordinaire, la porte de la loge et annonça qu’elle déménageait.
—Je vais à Lille, dit-elle, prendre la direction d’une maison d’accouchements. Il faut que j’y sois pour le début de juin.
Elle ajouta:
—Le propriétaire sera content: il pourra augmenter le prix de mon loyer.
—Nous vous regretterons, eut la présence d’esprit de répondre le père Trébuc, tant il était content, lui aussi.
—Dame! fit la mère Trébuc.
Pour la première fois depuis le départ de Mousseline, le père et la mère Trébuc se sentirent moins oppressés.
L’APPARTEMENT de mademoiselle Baudetrot ne demeura pas libre plus de vingt-quatre heures. Le propriétaire n’y fit faire aucune réparation, aucune peinture, aucun nettoyage. A mademoiselle Baudetrot, sage-femme, succéda du jour au lendemain le docteur Aubenaille, et, sur le mur de la maison, à hauteur d’homme, près de la porte, la plaque d’émail bleu de l’une fut remplacée par la plaque de marbre noir de l’autre, qui se déclarait médecin spécialiste.
Grand, maigre, grisonnant, le regard insaisissable, le docteur Aubenaille était célibataire. Il convoqua des peintres, un tapissier, des électriciens, entreprit des travaux sérieux.
—J’installe un cabinet d’opérations, dit-il à la concierge.
On lui apporta des tables étincelantes de nickel, des appareils de forme étrange et donton ne pouvait pas deviner à quoi il les destinait.
Il parlait peu, mais sans morgue.
—Il n’a rien de Monsieur Chaudroule, dit à son mari la mère Trébuc, qui n’aimait pas le professeur du deuxième, et qui l’aimait moins que jamais depuis que, pour un robinet de sa cuisine, il avait forcé la mère Trébuc à courir chez le gérant, le jour même que Mousseline disparut.
Mais le docteur Aubenaille ne ressemblait pas non plus à mademoiselle Baudetrot. Il n’avait pas de gestes brusques. Il était tout en douceur et courtoisie. En outre, il donnait souvent de menus pourboires à la mère Trébuc. Pendant la période d’installation de son appartement, il eut en effet souvent besoin de petits services, que la concierge lui rendait avec son obligeance habituelle.
—Un médecin, dit le père Trébuc, ça fait mieux qu’une sage-femme. Tu ne trouves pas?
Elle était toujours du même avis que lui.
—Une sage-femme, dit-il encore, je trouve, je ne sais pas pourquoi, que ça fait mauvais genre.
Pendant une quinzaine, les Trébuc ne furent à peu près occupés que de l’installation du docteur Aubenaille. On les interrogeait sur le nouveau locataire. La curiosité du quartier ramena dans la loge quelques personnes qui semblaient s’être détournées des Trébuc, depuis leur malheur. Chacun cherchait à savoir quel genre d’opérations ferait le docteur Aubenaille.
—Des opérations chirurgicales, disait le père Trébuc.
—Il est spécialiste, ajoutait la mère Trébuc.
L’après-midi, à cause du docteur Aubenaille, la mère Trébuc était plus souvent dérangée que du temps de mademoiselle Baudetrot. Inconnu dans le quartier, le médecin spécialiste avait néanmoins une clientèle nombreuse, de femmes surtout, dont la plupart étaient élégantes, qui arrivaient en voiture, demandaient à mi-voix «le docteur, s’il vous plaît», et gagnaient rapidement l’escalier dès que la mère Trébuc répondait:
—Troisième à gauche.
C’était pour la mère Trébuc une véritable distraction. Quand elle voyait entrer dans sa loge une jolie madame bien habillée, elle la regardait avec plaisir. Un jour, elle en vit une à qui elle eut envie de crier:
—Dieu! que vous êtes belle, Madame!
Celle-là ressemblait à Mousseline. La mère Trébuc, empressée, avait répondu seulement:
—Au troisième à gauche.
Mais elle accompagna la jolie malade jusqu’à la porte de l’escalier, qu’elle lui ouvrit: de quoi la jolie malade parut fort mécontente.
—Dommage! songea la mère Trébuc. Ces femmes de riches, ça méprise les autres. Ça ne mérite pas d’être jolies.
Elle fit le geste de chasser une pensée importune, et elle se demanda, comme elle se le demandait pour chaque cliente du docteur Aubenaille, ce que pouvait bien être cette femme-là. C’était sa distraction de l’après-midi.
Le soir, elle en causait avec le père Trébuc. Ils échappaient ainsi aux silences dangereux. Quand la mère Trébuc se plaignit de la petite vexation que lui avait faite la jolie malade qui ressemblait à Mousseline,—détail qu’elle ne rapporta pas:
—Que veux-tu? répondit le père Trébuc. Ça se fait pas, peut-être?
Et, un peu plus tard, il observa qu’il avait eu raison sans doute. Car, pendant qu’ils étaient à table, le docteur Aubenaille, qui dînait en ville presque tous les soirs, entra dans la loge, et, après s’être excusé d’interrompre le repas des Trébuc:
—Madame, fit-il, je ne sais pas si je vous l’ai dit, je ne crois pas, mais il faut que je vous dise que, si jamais quelqu’un, homme ou femme, venait vous questionner sur les clients que je reçois, vous ne devez répondre qu’une chose: adressez-vous au docteur. Vous comprenez, vous et moi, nous sommes tenus au secret.
—Le secret professionnel, précisa le père Trébuc, qui approuvait de la tête.
—Parfaitement, dit le médecin. Vous avez compris, je compte donc sur vous, et encore une fois excusez-moi.
Et il glissa dans la main de la mère Trébuc un billet.
—Cent francs, annonça-t-elle, quand il fut sorti.
—Tu vois, dit le père Trébuc, je m’étais pas trompé: ce que tu as fait cette après-midi, ça se fait pas.
ET le mois de juin aussi s’écoula, morne, lent, vide, car toute nouveauté s’émousse, et l’habitude eut vite intégré dans le train ordinaire de l’existence des Trébuc, concierges, la maigre distraction que leur avait procurée l’arrivée du docteur Aubenaille. Mousseline n’était pas revenue. Mousseline n’avait pas écrit.
Et juillet à son heure apparut. Les Trébuc l’attendaient. Certains pour un mois, certains pour deux, les locataires se disposaient à quitter Paris, qui vers la campagne, qui vers le bord de la mer. Chaque année, le père Trébuc aidait à descendre les malles.
—Et vous, père Trébuc, lui disait-on, vous ne partez pas?
—Pas cette année, non, répondait-il. L’an prochain, peut-être.
Il avait toujours espéré pouvoir conduire, uneannée ou l’autre, à Portrieux, dans son pays où ni lui ni sa femme n’avait plus de famille, leur Mousseline. Ils étaient toujours restés à Paris, rue Legendre et square des Batignolles. Mais les vacances que les locataires prenaient étaient, du même coup, des vacances pour les concierges. Pendant les mois d’été, on ne nettoyait le grand escalier qu’une fois par semaine. La mère Trébuc se reposait.
Le père Trébuc, lui, dans son jardin peuplé d’enfants pâles, flânait à l’ombre des arbres vite jaunis par le soleil, et rêvait à ses souvenirs des pays chauds. Le soir, il mettait un morceau de glace dans son verre de vermout-cassis, et, après le dîner, il tirait une chaise de la loge, s’installait devant la porte, sur le trottoir, et fumait sa pipe en lisant leJournal. Quand la vaisselle était enfin lavée, la mère Trébuc venait s’asseoir à côté de lui.
Cette année-là plus que les autres, les Trébuc virent avec satisfaction s’en aller leurs locataires. Des maisons voisines, les locataires s’en allaient également. Chaque matin, des taxis et des omnibus de gare enlevaient voyageurs et bagages.
—Il n’y aura plus à Paris que les vrais Parisiens, disaient ceux qui ne partaient pas.
—On sera entre soi, répondait le père Trébuc.
Il songeait bien pourtant qu’il n’aurait ni la joie de l’apéritif qu’un morceau de glace rend délicieusement frais, puisqu’il n’allait plus au café, ni celle de la soirée qu’on passe sur le trottoir, à fumer une bonne pipe. Se risquerait-il, en effet, cette année-là, à s’asseoir devant la maison, quand, depuis déjà trois mois, il fuyait tout le monde?
Les Baquier eurent un départ magnifique. Ils allaient à Trouville: les parents, la cuisinière, la femme de chambre et la Choute par le train, et Mademoiselle en auto, avec monsieur Marsouet.
Le père Trébuc ferma la portière de la voiture.
—Au revoir, père Trébuc!
—Bon voyage, Monsieur le Sénateur.
—Au revoir, père Trébuc!
—Bon voyage, Mademoiselle.
L’auto démarra. Le père Trébuc la suivit du regard. Il songeait:
—Pourquoi qu’elle se fait pas appeler Madame, Mademoiselle Baquier?
Madame Loissel ne partait pas. Monsieur Daix, qui n’avait droit qu’à un mois de vacances,devait les prendre en août. Le docteur Aubenaille ne parlait pas de s’en aller. Quant aux autres locataires, ils étaient tous partis pour le dix.
Il commençait à faire chaud, chaud comme il ne fait chaud qu’à Paris, où l’air devient irrespirable dès que le soleil brille durant trois jours de suite.
Dans la loge, où une tenue stricte était moins indispensable, le père Trébuc demeurait en manches de chemise. Pour son service au square, il enfilait un pantalon de treillis blanc, qu’il repassait lui-même, tous les matins. Le soir, il n’osait pas s’asseoir devant la maison, comme la plupart des concierges du quartier: il craignait qu’une apostrophe de la mère Chateplue, qui buvait plus que jamais à cause de la chaleur, ne l’obligeât à répondre, et ne provoquât un esclandre. Et puis, de voir le petit café du coin de la rue Boursault, où fréquentaient les gens qu’il connaissait, lui donnait des tentations.
Déjà Letuigne, son camarade préféré de la manille, mais le plus irrégulier, avait essayé de l’entraîner.
—Tu es bête, lui avait-il dit. Et pourquoi?
—Pour rien.
Le père Trébuc avait résisté, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs. Était-ce encore, toujours, par orgueil? Mais quel orgueil pouvait garder le père Trébuc?
MONSIEUR Daix, le mutilé du cinquième dont madame Loissel avait fait rêver les Trébuc pour leur Mousseline, était un homme qui ne cherchait pas à se pousser au premier rang. Revenu de la guerre avec un seul bras, il portait sans arrogance à la boutonnière de son veston un mince ruban jaune liséré de vert.
Le père Trébuc, qui avait eu sa médaille à l’ancienneté, admirait que monsieur Daix l’eût tout jeune gagnée autrement. Mais aux félicitations, un peu gauches, que le vieux marsouin essayait un jour de lui exprimer, monsieur Daix s’était contenté de répondre en agitant la manche vide de son veston.
—Il est trop modeste, avait songé le père Trébuc.
Modeste, le jeune homme savait qu’après la guerre on considérait de tels rubans beaucoupmoins comme un emblème de sacrifice que comme un insigne d’infirmité. C’est une nuance qui échappait au père Trébuc. Quand le père Trébuc se rappela, plus tard, que monsieur Daix avait dit, en parlant du départ de Mousseline, que ça devait arriver:
—Il n’est pas modeste, songea-t-il. Il est fier.
Monsieur Daix en effet n’avait pas éprouvé le besoin d’offrir au père ou à la mère Trébuc ses condoléances. Loin de prendre cette réserve pour de la politesse, le père Trébuc la tint d’abord du mépris et, ensuite, de la fatuité.
Oui, à mesure que le temps estompait sa douleur et sa honte, le père Trébuc condamnait moins sévèrement sa fille, s’accusait lui-même moins durement d’avoir manqué de vigilance, acceptait les excuses que monsieur Marsouet, monsieur Forderaire, Letuigne, Deraque, et d’autres, lui avaient proposées pour le réconforter, accusait à son tour les mœurs générales de l’après-guerre, et s’avouait à part soi moins coupable qu’il n’avait cru l’être au début. Et tant, qu’en juillet, à force de remarquer davantage l’attitude réservée de monsieur Daix, parce que, dans la maison déserte, le mutilé du cinquième passait moins inaperçu, le père Trébucfinit par s’avouer que le grand coupable était justement monsieur Daix.
Pensée noire. Depuis le départ de Mousseline, le père Trébuc avait roulé dans sa tête inquiète beaucoup de pensées noires. Il regardait autour de lui. Monsieur Forderaire et d’autres lui avaient ouvert les yeux. Il comparait, il jugeait. Et quant à ce monsieur Daix si fier, le père Trébuc estimait enfin qu’un employé de banque ne s’abaisserait pas en épousant une dactylographe pauvre, mais honnête.
—Honnête, certainement, affirmait le père Trébuc.
Qui prouvait que Mousseline, éprise peut-être de ce monsieur Daix si fier, n’eût pas écouté Rodolphe Jaulet par dépit et rage d’être méconnue et dédaignée?
—Mais voilà! se disait une fois de plus le père Trébuc: nous sommes pauvres. Les Trébuc sont pauvres. Ça, ça ne se pardonne pas.
Est-ce que sa pauvreté,—car elle n’était pas riche, mademoiselle Coupaud,—avait empêché mademoiselle Coupaud de trouver un homme riche qui daignât l’épouser? Cette fille pourtant se donnait des allures peu rassurantes. On avait jasé sur elle dans le quartier, et le fait est que...
—Mais il ne faut pas se fier aux apparences, songeait le père Trébuc au mois de juillet, ni condamner les gens trop vite.
La première quinzaine de juillet était chaude. L’été s’annonçait ardent. Les Parisiens se hâtaient de fuir la ville, qui devenait inhabitable. Aux approches du 14, les maisons désertées se faisaient de plus en plus nombreuses. Que de volets clos à toutes les façades!
—Si ça continue, disait le père Trébuc à sa femme, il n’y restera plus que les concierges.
Et il se lançait dans une nouvelle diatribe contre les riches à qui tout est permis.
Mais la mère Trébuc avait moins d’aigreur.
—Te plains pas, répondait-elle. Qu’ils s’en aillent tous! La vie sera moins chère.
LE 14 juillet, à titre d’exception, et parce que ses amis de la manille abandonnée insistèrent avec tant de bonne grâce, le père Trébuc consentit à les suivre au petit café du coin de la rue Boursault. Ils étaient allés tous ensemble l’attendre à la sortis du square.
—Tu ne peux pas refuser, dit Potonnot.
—Tu nous offenserais, ajouta Deraque.
Et Brouchon:
—Un jour comme aujourd’hui!
Le père Trébuc résistait.
Savaient-ils pourquoi le père Trébuc hésitait à les suivre? Comme ils le sentaient néanmoins près d’accepter, comme il leur déclarait qu’il n’acceptait qu’à titre d’exception, comme ils se flattaient de l’avoir décidé, Potonnot, parlant au nom de tous, lâcha l’argument définitif:
—Trébuc, tiens-toi bien. Nous avons unegrande nouvelle à t’apprendre: la mère Chateplue est morte.
—Non!
—Si.
—Je l’ai encore vue à midi!
—Un coup de sang.
—La chaleur.
—Et la boisson.
—Pas possible!
—Tombée raide dans la rue, en traversant pour aller au café.
Le père Trébuc se réjouit. Il n’avait plus aucune raison d’hésiter. Il suivit ses camarades.
Il s’était déjà promis de ne prendre qu’un vermout-cassis, son vieil apéritif oublié, avec un morceau de glace, et de ne pas toucher aux cartes. Mais une fois installé, ravi par la fraîcheur délicieuse du vieil apéritif qu’il retrouvait, entraîné par la véritable joie que lui causait la mort subite de cette chipie de mère Chateplue, ragaillardi par l’atmosphère tout amicale du petit café, il se leva machinalement, quand la première partie fut jouée, pour s’asseoir à la place de Letuigne que le sort désignait.
Comme jadis, il gagna. Il gagna trois francs soixante-quinze, qu’il empocha sans hâte. Au moment de ramasser les pièces déposées sur letapis, il lui souvint en effet à quoi jadis ses gains étaient destinés: au mariage de Mousseline. Une ombre lui gâta le plaisir innocent de cette soirée organisée pour lui par ses camarades. Mais, ses camarades, contents de le revoir au milieu d’eux, dissipèrent l’ombre fâcheuse.
—Potonnot! dit soudain le père Trébuc. Et ta promesse?
—Quelle promesse?
—Ton fameux pernod, que tu fabriquais toi-même, et que tu devais me faire goûter.
—Quand tu voudras, Trébuc.
—Tu en as?
—Demande aux copains.
—Et c’est du vrai?
—Du vrai, répondirent Chauchet et Deraque.
—J’en veux.
—A une condition, objecta Potonnot.
—Laquelle?
—Que tu reviendras pour la manille demain, et les autres jours, comme avant.
Le père Trébuc hésita.
—Non, dit-il, pas de condition.
—Alors, pas de pernod. Choisis.
—Je verrai, conclut le père Trébuc.
—Comme tu voudras.
Ils se séparèrent. Mains étreintes à droite et à gauche, bonsoir et bon appétit distribués, une chaise qui se renverse et tombe: la soirée était finie.
—Au revoir, père Trébuc, dit le patron qui rinçait deux verres à la fois.
—Au revoir, répondit machinalement le père Trébuc.
Dehors, la rue Legendre, où une brise étouffante soufflait du pont, était à peu près vide. En la traversant, le père Trébuc songea que, quelques heures auparavant, en la traversant aussi, au même endroit peut-être, la mère Chateplue était morte.
—On pourra s’asseoir devant la maison, se dit-il, et respirer à son aise.
Il regarda sa maison. Trois immeubles de six étages, se dressent rue Legendre, entre la rue Boursault et le pont, du côté des numéros pairs: près du pont, la maison de la mère Chateplue; près de la rue Boursault, celle d’une veuve de guerre dont on ne peut rien dire; et au milieu, celle de la mère Trébuc.
A la fenêtre du rez-de-chaussée, qui était ouverte, la mère Trébuc regardait venir vers elle son mari, qu’elle avait vu sortir du café. Le père Trébuc se redressa.