CHAPITRE VMeilleurs salaires et meilleurs traitements

Nous nous sommes adressé jusqu’ici à des personnes jouissant d’un salaire ou d’un gain ordinaire, soit en qualité d’ouvriers ou d’employés d’usine, de travailleurs agricoles, de cultivateurs, d’artisans travaillant pour leur compte personnel, etc. Nous avons vu comment ils doivent procéder pour se mettre quelque argent de côté et arriver, par des moyens licites, à une fortune respectable et suffisante.

Forcément, nous devons ranger dans une autre catégorie les personnes qui gagnent davantage, afin de leur indiquer aussi la façon de conquérir la fortune ou au moins de conserver une importante partie de leur traitement. L’exemple qu’ils devront suivre sera le même pour les riches, pour les propriétaires, pour les hauts fonctionnaires, etc. Il consistera notamment à ne jamais se laisser aller aux folles dépenses. C’est le point de départ des économies et des réserves pour l’avenir.

Prenons un fonctionnaire par exemple. Il a un traitement annuel de 3.000 ou de 4.000 ou de 5.000 francs, etc. S’il n’a point de fortune personnelle, ou si sa femme ne lui a point apporté une sérieuse dot, il devra compter de près pour se garder une poire pour la soif, car il aura des dépenses souvent élevées, auxquelles il lui sera impossible, peut-être, de se soustraire. Il lui faudra tenir son rang, c’est-à-dire habiter un logis luxueux, avoir au moins un ou une domestique, subir des réceptions, aller à la montagne ou à la mer, prendre part à des fêtes coûteuses, en un mot dépenser une bonne partie de son traitement pour ce qu’on appelle le luxe et la mode. Rompre avec ces coutumes, ce sera, sans doute pour lui, s’éloigner de ses collègues, se faire la réputation d’un ennemi de la société et s’exposer à être diminué dans la considération des autres. Cependant, va-t-il se priver du nécessaire pour parvenir à faire étalage de luxe, pour paraître ? Ce serait peut-être un calcul favorable à sa réputation, mais en tout cas nuisible à sa bourse et à sa santé. Le mieux sera sans doute de ne point se préoccuper du « qu’en dira-t-on » ; de poursuivre honnêtement son existence dans la mesure de ses moyens, de s’adonner à des travaux intellectuels qui grandissent l’homme, l’assagissent et lui donnent des satisfactions pures et réelles ; de remplir ponctuellement son devoir ; de faire fi de tout ce qui est toilette, luxe et mode ; de ne souffrir aucune dépense qui n’aura point le but d’augmenter le bien-être familial ; de rejeter les fêtes dispendieuses et inutiles ; de pourvoir ses enfants d’une instruction solide ; d’établir le compte de ses dépenses et de prélever chaque année sur son traitement une partie assez importante pour se former un capital qui sera capable de lui donner de beaux intérêts. Qu’importe le reste ? Ne faut-il point, avant tout, penser aux siens, créer le bien-être dans son foyer et éviter les dettes ou la gêne dont les premières victimes seraient d’innocents enfants à qui l’on n’aurait point demandé leur consentement pour faire ces dépenses exagérées, et à qui l’on volerait le montant de ces sommes gaspillées ?

Établissez donc votre genre de vie sur les bases toujours respectées de la morale, de l’honneur, du travail, de l’économie. Plaignez votre collègue s’il est assez faible pour s’engager dans des dépenses au-dessus de ses moyens dans le but de paraître, pour imiter ceux qui peuvent se livrer à de plus grandes dépenses sans danger, ou pour craindre les railleries des sots. Pour vous, vivez tranquillement à l’abri de votre foyer, au milieu de votre famille ; vivez caché ; c’est encore l’un des meilleurs moyens de vivre heureux, comme l’a dit le fabuliste.

Vous aurez assez de quelques amis véritables avec qui vous échangerez des idées, à qui vous communiquerez vos impressions, à qui vous pourrez confier sans crainte vos joies et vos peines. Choisissez ceux qui ont le plus de franchise et de sincérité, de noblesse de cœur et de simplicité de manières. Jamais ils ne vous causeront d’ennuis d’aucune sorte, ni ne vous engageront dans les sentiers d’un luxe effréné et coûteux ; comme vous, ils aimeront tout ce qui est simple. Ayant les mêmes goûts, vous serez bien faits pour vous entendre et, par vos relations, égayer votre existence et ajouter à votre bonheur. L’homme est fait pour vivre en société. Cela ne signifie point qu’il doit se lier intimement avec tout le monde et ne point limiter le nombre de ses amis. Dans ce cas ainsi que dans beaucoup d’autres, la qualité vaut mieux que la quantité. Peu d’amis, mais sûrs et sincères : telle doit être votre devise, si vous ne voulez point éprouver de grands désagréments. Les relations sont souvent des causes de dépenses. Vous ne dînerez point chez des amis sans qu’il vous en coûte au moins un grand dîner que vous rendrez. Si vos amis sont nombreux, les dépenses de réception se répéteront souvent. Il en sera avec qui vous serez obligés à plus de cérémonie et par conséquent de dépenses. Au contraire, avec quelques amis simples comme vous, vous ne serez entraînés à aucun frais. Les repas que vous échangerez seront dépourvus de toute pompe et de tout apparat. Ils seront des prétextes à relations amicales simplement, sans qu’il y soit fait un vain étalage de toilette ou d’autres futilités du même crû.

Ne vous liez jamais avec des personnes au-dessus de votre condition. Vous voudriez les imiter ; vous feriez comme la Grenouille à l’égard du Bœuf et c’est le même résultat que vous obtiendriez. Combien en est-il de familles qui se sont appauvries ou ruinées pour n’avoir point su rester dans leur milieu et avoir voulu marcher de concert avec de plus riches ? Il y a là un grand danger contre lequel il est de toute nécessité de se prémunir, car il conduit à une culbute certaine. Si vous disposez annuellement de 4.000 fr. de recettes, par exemple, allez-vous, dans le désir de vivre sur le même pied que vos amis qui ont dix mille francs de rentes, grever votre budget de quelques milliers de francs et courir à la misère prochaine ? Qui vous en saurait gré ? Ce ne seraient certes point vos amis qui seraient les premiers à railler votre naïveté et votre orgueil, et à vous abandonner dans la détresse.

Qui crie trop fort brise sa voix. Qui vise trop haut tombe de plus haut et par conséquent plus bas qu’un autre.

songez surtout à commencer votre façon de vivre économiquement dès les premiers temps du mariage. Les premières économies sont toujours les plus profitables, en ce sens que, restant plus longtemps placées, elles augmentent plus le capital et excitent le désir d’épargner. Réussissez-vous à obtenir ainsi un petit capital de 10.000 fr. à 30 ans, par exemple ; vous aurez, à 31 ans, à 3 % 10.300 francs auxquels vous ajouterez de nouveau vos économies de l’année ? Cet intérêt annuel de 300 fr. par exemple, sera comparable à une augmentation naturelle de votre traitement, et si vous gagnez 4.000 fr. net dans votre profession, vous pourrez compter que votre traitement annuel est de 4.300 francs et ainsi de suite. A quarante ans, votre capital sera considérablement grossi en procédant de cette façon et en comptant les augmentations périodiques de traitement qui ont lieu dans la plupart des professions dont nous parlons. Vous serez donc arrivé à la fortune entre quarante et cinquante ans, à l’âge où il est permis de songer à prendre quelque repos. Votre existence se sera poursuivie jusqu’alors d’une manière plus tranquille et plus renfermée que certains de vos collègues, amis des fêtes et du luxe. Ce sera le moment de comparer et de voir laquelle des deux situations sera la meilleure, et qui, des deux, aura joui de plus de bonheur véritable.

Il n’y aura point de doute. Pendant que l’un sera blasé et fatigué de tous les plaisirs ; que rien ne pourra plus lui donner de joies assez neuves ou inédites pour éveiller sa curiosité, l’autre, n’ayant point abusé des plaisirs, trouvera des charmes répandus à profusion sur sa route. L’un devra continuer de travailler pour satisfaire ses besoins toujours coûteux et dont il lui sera impossible de diminuer l’importance ; l’autre jouira d’un repos salutaire avec les rentes qu’il aura pu amasser.

Les économies sont bien plus faciles à réaliser chez ces derniers qui gagnent beaucoup que chez l’ouvrier dont le salaire est rarement élevé. Fuyez le luxe toujours coûteux. Vous pouvez vous habiller coquettement et décemment à peu de frais, acquérir un mobilier simple et convenable, vous dispenser de toutes sortes de futilités dispendieuses autant qu’encombrantes. Évitez les nombreuses réceptions ; n’allez point au spectacle sans vous rendre compte de ce que ce plaisir vous coûte ; ne prenez point de goût pour l’apéritif quotidien qui grève énormément et inutilement le budget. Pensez surtout au bien-être de votre foyer vers lequel toutes vos ressources doivent converger. Cela ne signifie pas qu’il faille vous priver de tous les plaisirs et rester constamment chez vous, avec l’unique préoccupation d’éviter les dépenses : vous goûterez au contraire, d’autant plus de joies à vous octroyer un plaisir de temps en temps, parce qu’il sera plus rare et que vous ne serez pas blasé. Celui qui va au théâtre une fois par mois s’y amuse davantage qu’un autre que l’on y rencontre chaque soir. Le bonheur est relatif. On ne peut pas nous le servir à jet continu. Nous ne l’apprécions réellement que si nous avons fait quelques sacrifices pour l’obtenir et que si la dose en est rare et modérée.

Dans n’importe quelles circonstances, ne vous lancez jamais dans des dépenses sans vous être assuré à l’avance des ressources dont vous disposez. Faites votre budget. Inscrivez-y toutes les dépenses nécessaires du mois ou de l’année ; réservez toujours une bonne place aux économies. Celles-ci ne sont-elles point élevées comme vous le désireriez, voyez où vous pourriez rogner un peu. Mais n’y touchez jamais pour les diminuer ; considérez-les sur votre compte comme des dépenses urgentes et vous aurez le plaisir, à la fin de l’année, de pouvoir les prendre intégralement ou un peu grossies, pour les placer à intérêts, lesquels, comme nous le disions tout à l’heure, viendront s’ajouter à votre traitement et vous permettront d’inscrire à votre article « Recettes », un chiffre plus important.

Nous disons plus loin quelques mots du placement de ces économies. Chacun saura bien discerner les bons placements des mauvais, et ne se laissera point entraîner par le goût des trop gros bénéfices ou intérêts qui, souvent, mettent en danger le capital placé. Inutile de placer sous les yeux de nos lecteurs des budgets de famille : qui ne connaît les choses indispensables à son ménage, et celles dont on peut se passer sans inconvénient ?

Nous éviterons aussi de parler des personnes riches, pour la raison qu’elles ont déjà ce que nous conseillons d’acquérir : la fortune. Nous leur dirons simplement qu’elles conservent cette fortune que des parents ou la réussite des affaires leur ont procurée ; qu’elles fassent le bien autour d’elles ; qu’elles aident ceux qui ont de réels dons et qui sont pauvres, et que loin d’elles soient rejetées les passions d’un luxe immodéré, d’une vie menée à trop grandes guides, du jeu, etc., choses qui viennent à bout des plus grandes fortunes. On ne peut pas toujours s’arrêter quand on glisse sur la pente : il est alors trop tard. Il sera préférable de ne s’y point engager.


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