IX

Décidément les Français avaient battu en retraite et personne n'y comprenait rien. Leurs arrière-gardes étaient signalées à je ne sais combien de kilomètres au diable, et il n'y avait plus qu'à reprendre la marche en avant sur le terrain qu'ils nous abandonnaient. Bien que nos effectifs eussent été fort éprouvés, ils étaient encore respectables, et je compris alors la haute sagesse du système des compagnies renforcées, qui permettait de perdre du monde en route pour se trouver néanmoins, au moment voulu et pour le grand coup décisif, en ordre de bataille avec des contingents normaux.

En attendant les nouveaux officiers que devait nous envoyer la division pour remplacer ceux que nous avions perdus, le premier-lieutenant Poppe prit le commandement de la section Kœnig et le feldwebel Schlapps celui de la section von Bückling.

Le départ s'effectua en plusieurs colonnes. La nôtre se mit en marche à midi. Nous n'avions pas fait cinq kilomètres, quand nous arrivâmes en vue d'une petite cité d'aspect pittoresque, abritée par un débris de vieux rempart dans le coude boisé d'une rivière. Cette petite cité, dont je préfère ne pas me rappeler le nom, me fit songer à Goslar. Une tour, un donjon, une église romane, des peupliers des ormes et des saules lui crayonnaient la même silhouette archaïque et feuillue. Un monticule, semblable au Rammelsberg, la mouvementait au sud. Il n'y manquait que le décor profond, rocheux et sauvage de la forêt.

Nous y entrâmes par un pont de pierre en dos d'âne, dont une seule arche avait été rompue, et que nos pontonniers, qui avaient déjà jeté les madriers suffisants pour le passage de l'infanterie, s'occupaient activement à consolider pour les poids lourds. Nous étions les premiers Allemands qui pénétraient dans le pays. Mais là on ne nous prenait pas pour des Anglais. Alarmée par la bataille de la veille, la population, dont une partie était déjà sur les routes, faisait ses préparatifs de départ en masse. Notre arrivée les interrompit brusquement. En un clin d'œil, l'hôtel de ville, la poste, la banque, les carrefours étaient occupés, des mitrailleuses postées au coin des rues, et les habitants recevaient l'injonction de réintégrer immédiatement leurs demeures. En même temps, tout ce qui était trouvé sur la voie publique, voitures, charrettes, chevaux, malles, colis, victuailles, bestiaux, était saisi. La ville n'avait cependant que peu souffert. Quelques maisons avaient subi quelques obus qui avaient défoncé quelques toits. Le clocher de l'église était par terre.

Faisceaux formés sur la place, le bataillon attendait les ordres, se demandant si cette riche proie qu'il tenait à sa portée allait lui échapper ou si la récompense bien due à ses fatigues allait enfin lui être accordée. Les officiers s'étaient rendus à l'hôtel de ville. Au bout d'un quart d'heure, nous vîmes revenir Kaiserkopf suant et triomphant:

—La ville est à nous!... Plusieurs heures d'arrêt... On attend l'artillerie et le convoi régimentaire... Ordre de vider la ville de tout ce qui peut servir au ravitaillement de l'armée... Meubles et objets de valeur seront dirigés sur l'Allemagne... Ah!Donnerwetter!... Potzdonnerwetter!...

Dans une explosion de joie, les troupes se débandaient et, sous la conduite des sous-officiers, envahissaient par escouades les maisons. Déjà on entendait des cris de terreur et l'on commençait à voir fuir des gens éperdus que cueillaient aussitôt les mitrailleuses.

Kaiserkopf nous fit signe à Schimmel et à moi:

—Venez.

Il nous emmena, avec Schlapps et une trentaine d'hommes, jusqu'à une maison de bonne apparence, sise à cinquante pas de là, et qui, sous l'enseigne de la Licorne, était le principal hôtel de la localité. Nous nous y engouffrâmes à grand bruit de bottes et de jurons. L'endroit était cossu, luxuriant de vaisselle, de linge, de cuivres et d'argenterie, foisonnant de provisions et de tonneaux. C'était une de ces vieilles hôtelleries de la province française, sanctuaires de la bonne chère et de la douceur de vivre. L'hôtelier, sa femme, son maître queux et ses deux servantes nous attendaient tout tremblants:

—Ne nous tuez pas, messieurs... Tout ici est à votre service.

—Combien avez-vous de véhicules? interrogea Kaiserkopf en mauvais français.

—Un omnibus, un cabriolet, un char à bancs et une charrette à ridelles.

—Pas d'automobile?

—Non.

—Combien de chevaux?

—Trois chevaux.

—Rassemblez-moi tout ça dans la cour. Nous allons charger.—Ræumt mir hier alles fort, was gut zum mitnehmen ist, ordonna-t-il à ses hommes.

Les soldats se répandirent tapageusement dans l'hôtel et bientôt ce fut un gros vacarme de meubles traînés, de portes défoncées, d'armoires volant en éclats, tandis qu'une sarabande d'objets hétéroclites, matelas, oreillers, couvertures, chaises, tables, lampes, pendules, dégringolaient les escaliers ou sautaient par les fenêtres.

—Et maintenant, à boire!... Tes meilleures bouteilles, bonhomme!...

Quelques coups de feu envoyés dans les glaces avaient changé l'hôte et ses gens en autant de gnomes alertes redoublant de bonds pour nous servir.

La grande table de la salle à manger ne tarda pas à se charger de tout ce que les caves de la Licorne recélaient de plus précieux en crus authentiques et en marques illustres. Jamais de ma vie je n'avais vu, ni n'ai revu depuis un nombre aussi imposant de bouteilles, ni d'aussi vénérables. Il y avait là, empoussiérés et encrassés, blancs, jaunes ou rouges, dans leurs flacons divers obturés de leurs cachets multiformes, les bordeaux, les bourgognes, les champagnes, tous les grands vins de France sous leurs étiquettes les plus nobles et leurs dates les plus impressionnantes. Schimmel, qui prétendait s'y connaître, en déchiffrait avec admiration les appellations somptueuses. C'étaient le Château-Margaux, le Château-Latour, le Château-Haut-Brion, le Léoville, le Laroze-Balguerie, le Barsac, le Preignac, le Sauternes pour les bordeaux. La Bourgogne se présentait avec le Romanée-Conti, le Chambertin, le Clos-Vougeot, le Musigny, le Corton pour les rouges, le Montrachet, le Meursault pour les blancs. Quant aux champagnes, le Sillery et l'Ay, sous leurs cartes célèbres, affichaient brillamment leur renommée pétillante. Des Pommery 1900, des Château-Yquem 1893 et dix bouteilles de Château-Laffitte de 1870 formaient, au dire de Schimmel, le dessus du panier de cette cave bien conditionnée.

Comme on le pense, Kaiserkopf n'avait pas attendu l'achevé de cet inventaire pour en évaluer l'importance. Dès les premières lampées il était fixé, et les noms lui importaient peu.

—Famos!... famos!...claquait-il.

Schlapps, qui s'était chargé plus spécialement de régler le déménagement des liquides, commença par s'administrer d'un seul coup toute une bouteille de Corton. Plus raffiné, Schimmel débuta par un bordeaux blanc de Barsac, qu'il soutint de tartines de foie gras, pour continuer par un grand Romanée. Il m'engagea à me verser de ce dernier vin. Je le trouvai magnifique et j'en conçus une riche idée de la France.

Au bout de dix à douze verres, Kaiserkopf, très animé, se mit à héler par la fenêtre les officiers et jusqu'aux sous-officiers qui passaient, pour les faire participer à la fête. Il y eut bientôt là Biertümpel, Quarck, Schmauser, Helmuth, Wacht-am-Rhein, puis deux lieutenants de la compagnie Tintenfass, enfin le baron Hildebrand von Waldkatzenbach et son «khrr, khrr» satisfait. Le colonel von Steinitz nous fit même l'honneur de venir faire sauter avec nous quelques bouchons.

L'hôtelier de la Licorne et son personnel montaient toujours de nouvelles bouteilles.

—Combien en avez-vous? lui demanda le colonel.

—En grands vins, Votre Excellence, environ cinq cents, répondit l'hôtelier flageolant et courbé jusqu'à terre.

—J'en prends quatre cents pour moi, que l'on emballera soigneusement dans des caisses. Je vous en laisse cent, dit-il à Kaiserkopf.

—Elles seront bues sans sortir d'ici, assura le capitaine.

—A votre santé, messieurs! Nous en boirons d'autres à Paris.

Il nous laissa à notre orgie. Mais avant de quitter l'hôtel, il prit à part le feldwebel Schlapps pour échanger avec lui quelques propos mystérieux.

Je ne sais si nos cent bouteilles y passèrent ou s'il en resta pour les soldats. Ce fut, en tout cas, pendant une heure, une kneipe étourdissante. Les bouquets des vieux vins français et les mousses de notre future Champagne produisaient dans nos cerveaux allemands une ébullition extraordinaire, d'une nature différente de nos ivresses nationales, à la fois plus légère et plus capiteuse. Mais pour nous enivrer à la française, nous n'en restions pas moins des Allemands. Flamboyant, hyperbolique et déchaîné, Kaiserkopf perdait tout sens de la dignité:

—Arrive ici, Schlapps, éructait-il, montre-toi, grand salaud, et donne nous le spectacle de ton ignominie!... Qu'as-tu promis, porc-épic immonde, à ce turc de colonel? Je parie, Schlapps, qu'il t'a demandé de lui procurer quelque beau garçon pour lui remplacer son mignon de von Bückling!... Ah! ah!... von Bückling!..Potzsacrament!... En voilà un, bigre, qui a été définitivement emmanché par le diable!... C'est une belle mort!... Son dernier moment a dû être,Donnerwetter!un moment de haute satisfaction... de profonde jouissance, si j'ose,meine Herren, m'exprimer ainsi... Ah!Potztausend!tous ne mourront pas de cette agréable façon, ici!... Mais nous ne donnons pas dans ce vice, nous autres... moi du moins... Ce qu'il nous faut,Sacrament!ce sont des femmes, des femmes et encore des femmes... des femmes de tout âge, de toute couleur, de tout poil... As-tu des femmes, Schlapps?... As-tu songé à nous procurer des femmes?... Je vous présente, messieurs, le plus grand marlou de l'Allemagne...der grœsste Louis... Sans lui que ferions-nous? que deviendrait le monde? que deviendrait votre capitaine?... Allons, Schlapps, des femmes!... Distingue-toi!... fais valoir tes talents... Vive Schlapps!...Hoch Schlapps, dreimal hoch!...

Le feldwebel accueillait toutes ces divagations avec une joie bouffonne, des contorsions simiesques, des cabrioles de clown. Il mimait des attitudes obscènes et se donnait en spectacle dégradant à la galerie pâmée de gros rires.

—Alors, Schlapps, c'est tout ce que tu nous offres? continuait le capitaine en avisant les deux servantes de la Licorne qui, tout épouvantées, débouchaient des bouteilles à tour de bras. Eh bien, nous nous en contenterons, en attendant mieux... Allons, les filles, à poil!...

Schlapps et Wacht-am-Rhein se jetèrent sur les donzelles et se mirent à les dépouiller au milieu de leurs cris. Deux coups de revolver tirés dans le lustre les rendirent immédiatement souples comme des agnelles, et bientôt, entièrement nues et les cheveux défaits, elles passaient et repassaient entre une vingtaine de mains poisseuses, qui, dans un débordement de gaieté bestiale, les tripotaient, les malaxaient et les arrosaient de vin rouge.

—Et toi, la mère! hurla Kaiserkopf à l'hôtelière, qui considérait cette scène étranglée de saisissement.

—Oh!... oh!... oh!... messieurs... je suis trop vieille!...

—Quel âge as-tu?

—Quarante-quatre ans.

—Ça ne fait rien. Nue aussi!

—Messieurs... messieurs...

—Nue, nom de Dieu!...

Cette fois, ce fut l'hôtelier qui, plus mort que vif, aida à la déshabiller.

On vit couler des seins, rouler des mèches grises, s'effondrer un ventre ridé sur des cuisses flétries. Un lieutenant avait pris place au piano où il martelait des valses de Lehar. Un bal ignoble s'engagea.

Des soldats s'étaient amassés aux portes et accompagnaient de rires bruyants ces ébats. Déjà des divans s'affaissaient et craquaient sous des appétits trop pressés, quand Kaiserkopf s'écria:

—Non, non... Schlapps nous doit mieux que ça... Pour moi,Donnerwetter!il me faut la plus belle femme de la ville...das schœnste Weib!... Tu entends, Schlapps?... Laissons cette viande aux soldats...

Là-dessus, un départ désordonné s'effectua, tandis que les soldats envahissaient à leur tour la salle de la Licorne, où ils se jetaient tumultueusement sur nos restes.

—J'ai votre affaire, capitaine! fit Schlapps.

Sous sa conduite, notre troupe titubante, zigzagante et charivarique, qui se grossit en route d'un quatrième lieutenant et de deux autres sous-officiers, fit à grand brouhaha quatre ou cinq cents mètres dans des rues déjà tout encombrées de pillage, où il nous fallait nous tenir les uns aux autres pour éviter les chutes. Pareil à un énorme Silène militaire, la tunique flottante, le casque de travers, Kaiserkopf bravadait, sacrait, déversait ses flots de propos orduriers, enluminé, bavant, chancelant, la gueule mugissante et le sabre gesticulant. On le vit trébucher sur un cadavre et, n'eût été l'épaule propice de Wacht-am-Rhein, il se fût écroulé comme un bœuf dans un cloaque de crottin et de sang.

Schlapps nous arrêta devant une grille d'une élégante demeure de style rococo entourée d'un jardin. Quelques coups de crosses en firent sauter le portail, tandis qu'un vieux domestique accourait effaré. Une balle de revolver mit bientôt fin à son zèle.

Je ne sais pourquoi cette jolie maison, ce jardin me firent penser à la villa de Goslar. Ce n'était pourtant ni le même goût, ni la même ordonnance et, au lieu de zinnias et de soleils, le boulingrin offrait des corbeilles d'œillets et de roses. Mais, dans mon trouble, mon ivresse, par le bizarre travail de transposition qu'effectuait l'ébriété dans mon cerveau tournoyant, je me trouvais transporté à Goslar invinciblement.

Et tout à coup Dorothéa apparut. C'était une jeune fille élancée, vêtue de blanc, merveilleusement belle, non pas blonde, mais de cheveux châtains noués en chignon et dont une partie retombait sur l'épaule, non pas grasse, mais fine, svelte, légère et gracieuse comme une Diane de la Renaissance. Cependant c'était bien Dorothéa, et du même âge qu'elle, peut être un peu plus jeune, dix-huit à dix neuf ans.

Elle s'était arrêtée, interdite, au seuil d'un vestibule qui traversait la maison et s'ouvrait par derrière non sur la forêt du Harz, mais sur un bout de parc que terminait une terrasse portant quelques ormes centenaires.

—La voilà!... la voilà! glapissait Schlapps. C'est elle!... Eh bien, qu'en dites-vous, monsieur le capitaine?...

—Un morceau d'empereur! aboya Kaiserkopf.

Comme une meute en délire, la troupe avinée se lança vers sa proie. Et, sans savoir ce que je faisais moi-même, je m'élançais avec eux.

La jeune fille s'était enfuie dans le parc en poussant un cri. Nous traversâmes en trombe la maison, renversant un lampadaire et brisant des potiches. On se jetait à ses trousses dans les rosiers, les glaïeuls. Cernée, rattrapée, saisie par six poignes forcenées, Diane, qui se débattait avec une énergie farouche, presque sans cris, concentrant toute sa force à échapper à l'étreinte de ses ravisseurs, fut entraînée, roulée, portée vers le capitaine Kaiserkopf. Sa chevelure s'était défaite et l'inondait. Ses beaux yeux semblaient grandis par l'effroi. Ses lèvres étaient convulsives et serrées. Une large déchirure dénudait déjà son épaule.

A ce moment, un grand vieillard sortit tout frémissant de la maison.

—Messieurs... messieurs... C'est ma fille!... Je suis le comte de Saint-Elme...

Il était suivi par une dame d'une cinquantaine d'années, aux traits bouleversés et qui se tordait les bras:

—Émilienne!... mon enfant!...

—Au diable! hurla Kaiserkopf.

Soudain, je vis le vieillard brandir un pistolet. Mais d'un bond, Biertümpel et Schmauser s'étaient rués sur lui, l'avaient désarmé, tandis qu'un énorme coup de poing que Wacht-am-Rhein lui assénait sur la mâchoire l'envoyait rouler sur le gravier.

—Attachez les vieux aux arbres! beuglait Kaiserkopf.

En quelques instants, ligotés, saucissonnés avec des courroies d'équipements, le vieillard et sa femme étaient liés chacun à un orme.

—Faut-il les bâillonner? demanda le vice-feldwebel.

—Non, répondit Kaiserkopf. Qu'on les laisse gueuler! Ce sera plus excitant.

Renversée sur une pente de gazon, la tête dans une bordure d'œillets, à vingt mètres de ses parents, la jeune Française était solidement prise aux quatre membres par les sergents Schmauser, Quarck, Buchholz et Schweinmetz.

—Elle doit être vierge, fit Schlapps... Tenez-la bien, nom de Dieu! cria-t-il, tandis qu'elle se convulsait brusquement dans une crise désespérée.

Puis, après une pause et se grattant le nez:

—Vous feriez peut-être bien, capitaine, de faire frayer la voie par un de ces jeunes gens?...

Il me sembla qu'il regardait de mon côté.

—On pourrait aussi l'ouvrir avec une baïonnette? proposa Wacht-am-Rhein.

—Vous f......-vous de moi? se récria Kaiserkopf. Pour qui me prenez-vous? Je suis encore d'âge et de vigueur à déflorer une fille, tonnerre de Dieu! fût-elle étroite comme le fourreau de mon sabre!...

—Alors, allez-y, monsieur le capitaine! glapit joyeusement le feldwebel. Elle est soigneusement entravée. La pouliche ne ruera pas.

Campé sur ses fortes cuisses, monstrueux et taurin, le capitaine Kaiserkopf déboucla son ceinturon.

Un long hurlement farouche s'éleva de la corbeille d'œillets, tandis que d'autres hurlements, plus terribles encore, partaient des deux ormes, au milieu du crissement des liens qui se tendaient.

Il se releva, congestionné et triomphant.

—Ein Fressen!claironna-t-il.

La victime se tordait à terre, dans l'étau des sergents. Des taches de sang frais rougissaient la chair et le linge.

—A vous, messieurs! fit Kaiserkopf, qui se rebouclait.

Schimmel déclina d'un geste cette invitation. Il eût sans doute étrenné cette virginité de choix. Mais passer en second, fût-ce après son capitaine, ne lui convenait guère. Le spectacle seul, ici, agréait à son dilettantisme cruel.

Moins difficiles, les trois autres lieutenants se faisaient des politesses:

—Après vous, monsieur.

—Non, monsieur, après vous.

—Je n'en ferai rien, monsieur; passez devant, s'il vous plaît.

Ils se mirent enfin d'accord, et tous trois, l'un après l'autre, chacun selon son rythme et son temps personnel, assaillirent le corps de mademoiselle de Saint-Elme. Au troisième, la jeune fille ne réagissait plus que convulsivement. Deux des sergents l'avaient déjà lâchée. Et quand, hiérarchiquement, fut venu le tour du feldwebel Schlapps, il ne restait plus que Schweinmetz à surveiller encore l'attitude de plus en plus inerte de la malheureuse.

Le vice-feldwebel Biertümpel succéda à Schlapps.

La violée était maintenant comme morte. Sa tête décolorée gisait, les yeux mi-clos et la bouche entr'ouverte, sur la couche des œillets jaune d'or ocellés de belles macules pourpre velouté.

Aucun cri, aucun gémissement ne sortait plus des fleurs. Par contre, les ormes hurlaient toujours. Il en émanait deux cris parallèles et continus: l'un aigu et ondé comme une sirène, l'autre rauque et coupé d'horribles sanglots. Nos vociférations écumantes et nos clameurs de stupre réussissaient à peine à les couvrir.

Mais, comme l'avait voulu Kaiserkopf, il semblait que nous en fussions excités davantage. A mesure que le supplice se prolongeait, l'ivresse et la luxure redoublaient en nous leur vésanie. Nous étions autour de ce corps ravagé et souillé, comme une harde de loups en rut affamés à la fois de sang, de chair et d'accouplement.

Kaiserkopf éclatait d'énorme joie et d'immondice.

Sans se départir de leur politesse, à laquelle ils savaient allier la plus invraisemblable grossièreté, les lieutenants lui tenaient tête sur le même ton. Les yeux fauves de Schimmel étincelaient; un rictus de tigre relevait par moment sa lippe et plissait ses balafres. Quant aux sous-officiers, le groin frémissant et le rein bandé, ils n'attendaient que le signal de leur ruée successive.

Les quatre sergents donnèrent: Schmauser d'abord, puis Quarck, puis Buchholz, puis Schweinmetz. Le corps se marbrait de meurtrissures bleues.

Ce fut ensuite le tour des aspirants. En raison de sa noblesse, le baron Hildebrand von Waldkatzenbach prit le pas. Malgré le deuil récent où il était de von Bückling, il n'hésita pas à fournir sa monte, et son «khrr, khrr» violent s'évertua sans défaillance sur la martyre.

Max Helmuth s'empressa de s'enfoncer avec volupté sur sa trace.

Quand sa fornication se fut faite, la voix de ruffian de Kaiserkopf retentit:

—A vous, Hering!...Den..... heraus und los zur Attacke!

La mariée ne donnait plus signe de vie.

—Allez-y, monsieur l'aspirant! me cria horriblement Wacht-am-Rhein, fusil en main et baïonnette au canon. Je vais vous la réveiller!...

Mes tempes tournoyaient. Un vertige me poussait à l'abîme. Je me jetai comme un somnambule dans l'égout de ce ventre.

Et ce ventre se mit soudain à palpiter monstrueusement. La baïonnette de Wacht-am-Rhein le fouillait en même temps que ma virilité, et je me trouvai inondé d'un flot chaud, tandis que s'achevait dans un spasme d'agonie la vie de la vierge française.

Je me retirai couvert de sang et de bave.

Un sous-officier se précipitait après moi sur le cadavre.

Pendant ce temps, les officiers avaient organisé un tir au revolver d'ordonnance sur le couple des parents. Postés à vingt-cinq pas, ils avaient déjà placé quelques balles. A chaque coup, Schlapps courait relever le résultat et annonçait le carton. Déjà, la mère, la plus avancée, avait cessé de crier. Sa tête pendait flasque sur sa poitrine garrottée. Une balle de Schimmel l'acheva.

J'entendis Kaiserkopf qui m'interpellait:

—Vous avez eu des prix de tir, Hering?... Avez-vous déjà matché au pistolet?

—Très peu.

—Venez essayer votre adresse, mon brave. Vous allez tâcher de me couper le sifflet au vieux. Tenez, me dit-il en me tendant son arme: vous avez cinq balles.

Je mis le pied sur la ligne de tir et visai soigneusement. Mon premier coup partit.

—Balle perdue, annonça Schlapps. Trop haut.

Je rectifiai et affermis mon bras... Pan!...

—La clavicule gauche! fit Schlapps.

... Pif!...

—L'œil droit!

Le cri du vieillard devint déchirant. J'envoyai ma quatrième balle. Le cri s'arrêta net et se changea en un sifflement d'air qui n'avait plus de son.

—Dans la gueule! glapit le feldwebel.

Kaiserkopf me félicita:

—Pour un début,Sacrament, voilà qui estfamos!

Je me sentais dans un état étrange et nouveau. Les fumées du vin s'étaient en partie dissipées, mais d'autres, plus puissantes, soûlaient mon cerveau et brûlaient mes artères: la soif de violence et de meurtre, le besoin de détruire, de tuer, de torturer, l'ivresse du massacre, la terribleBerserker-Wutqui, à certains moments, change tous les Allemands, même les plus doux, en autant d'hyènes buveuses de sang et de vautours déchireurs de chairs.

Kœnig n'était plus là. Ma conscience était morte sur les champs de la Somme. J'appartenais maintenant tout entier à Kaiserkopf et à sa bande, à ses lieutenants cyniques, à ses sinistres sous officiers, à Schimmel, à Schlapps, à Wacht-am-Rhein.

Une heure après, le vieillard laissé pour mort, la maison pillée et déménagée, je me retrouvai dans la rue, bras-dessus, bras-dessous avec trois ou quatre de mes compagnons, chantant à tue-tête, l'arme suspendue à l'épaule, au milieu de la cohue des soldats qui mettaient la ville à sac.

Le spectacle était extraordinaire. Partout des chars, des camions, des voitures de toute espèce et de tout attelage se chargeaient de butin. De la cave au grenier, par les portes, par les fenêtres, par les trappons et par les mansardes, les maisons se vidaient de leur contenu et rendaient leurs entrailles. Armoires, fauteuils, caisses, crédences, tapis, balles de vêtements, fourneaux, outils, machines, bicyclettes, instruments de musique s'entassaient sur les pavés avant de venir se nouer de cordes sur les véhicules. Etalages et boutiques étaient ravagés. Des barriques grinçaient aux poulains et des lits se balançaient aux palans. Des fourriers et des officiers du train présidaient méthodiquement aux enlèvements. En coiffe blanche et le brassard à la manche, des diaconesses de la Croix-Rouge concouraient avec avidité à la razzia, comptaient les piles de linge, évaluaient les soieries, faisaient encoffrer soigneusement les parures et les objets d'art. Des drapeaux de Genève flottaient sur des tapissières combles.

On faisait deux parts dans le butin: l'une était pour les officiers, qui prélevaient ce qui se trouvait à leur convenance; l'autre était destinée à être vendue en Allemagne au profit du régiment. Les sous officiers et soldats avaient en outre le droit de faire main basse sur la menue rapine, notamment sur tout ce qui était comestible. Quant à l'argent, billets, espèces, titres et valeurs, produit de la rafle des portefeuilles, du crochetage des meubles, de l'effraction des coffres-forts et des extorsions bancaires, il revenait au gouvernement. Mais il en restait naturellement beaucoup dans les poches.

Sur les murs s'étalait de place en place une affiche où se lisaient en caractères apparents ces mots imprimés en langue française:Tout Français surpris à piller sera fusillé sur-le-champ.

Si on n'avait fusillé que les Français pris à piller, il n'y aurait eu que peu de sang répandu; mais ceux qu'on massacrait, c'était le plus souvent et précisément pour les piller. Tout bourgeois qui prétendait défendre sa demeure, tout boutiquier qui voulait sauver sa caisse, tout habitant qui protestait, réclamait ou tentait de discuter, recevait immédiatement sur le mufle, sur le crâne ou dans le ventre une crosse de Mænnlicher, une lame de sabre ou une balle 98 S. On en estourbissait d'autres pour le plaisir ou pour mieux les détrousser. On volait tout: les bagues, les breloques, les montres, les chaînes; on vidait les goussets et l'on faisait les porte-monnaie. Les femmes n'y échappaient pas. On les empoignait par les crins et on les traînait à terre; on leur tirait les dentelles, on leur arrachait les bracelets et les colliers, et quand ça ne venait pas, on y allait au couteau.

Nous nous jetions avec fougue dans ce carnage et dans cette piraterie. Nous fracassions des têtes et nous fracturions des tiroirs. Mes poches s'emplissaient et ma baïonnette était gluante de sang. De toutes parts les corps roulaient et les billets de banque voltigeaient. Le vacarme était effroyable, mêlée discordante de cris de terreur, de plaintes, de râles, d'égosillements furibonds de soldats, de braillements de joie, de chocs de crosses, de déflagrations, de dégringolades de meubles, de bris de vitres et de vaisselle, de hennissements et de piaffements de chevaux, de ronflements de moteurs, d'abois de chiens, de cacophonies de violons, d'accordéons et de pianos. Des flots de vin s'épanchaient à terre entre les détritus et les étoffes souillées. On dansait. Des hommes avaient revêtu des habits de femme et, jupes relevées, en bas ornés de jarretières et en pantalons de madapolam, se livraient à d'ignobles entrechats. D'autres roulaient de trottoir en trottoir, chaviraient dans les entassements de mobiliers, compissaient les maisons, dégobillaient au milieu de la rue. Beaucoup, plus crapuleux encore, déféquaient et chiaient dans les appartements, et on les voyait, par les fenêtres ouvertes, se poster de préférence aux endroits les plus insolites, dans les salons, les salles à manger, les chambres à coucher, pour y décharger leur abdomen et y débonder leurs boyaux.

Ailleurs on violait. Ailleurs encore, des femmes prises des douleurs de l'enfantement s'affaissaient tout à coup, les cuisses ouvertes, le ventre en travail, vidant leurs eaux et poussant leurs cris de parturition. D'autres, frappées de folie, riaient aux éclats, gambadaient, se déchevelaient ou, furieuses, se jetaient sur la foule, griffes en avant et l'écume à la bouche.

J'avais perdu mes compagnons. Les hasards du pillage nous avaient dispersés. Devant une pinte que remplissaient une douzaine de mitrailleurs buvant un tonneau, je buttai sur Biertümpel, ivre-mort, qui rendait son vin comme une gouttière. Puis je rencontrai Schnupf et Vogelfænger, le catholique et le socialiste, qui, d'un commun accord, cambriolaient une devanture. Plus loin, j'aperçus Wacht-am-Rhein, debout contre l'étal d'une boucherie, le couteau à la main, fort occupé à quelque besogne singulière. Je m'approchai. C'étaient des doigts, dont il paraissait avoir les poches pleines, et qu'il dépeçait soigneusement pour en retirer les bijoux. Il jetait ensuite la viande à deux dogues, qui happaient les morceaux à la volée. Mêlées aux doigts, se trouvaient quelques oreilles où pendaient des pierres. A cette vue, je fus pris de je ne sais quel sentiment trouble. Mais je m'éloignai sans rien lui demander.

Je me retrouvai devant l'hôtel de la Licorne. On en achevait le déménagement. Les caisses du colonel von Steinitz chargeaient une charrette. Près de là, je vis passer Schlapps, qu'accompagnait un adolescent d'une quinzaine d'années, tout pâle, aux grands yeux noirs battant de frayeur sous les boucles de ses cheveux frisés. Le jeune garçon, dont le visage, malgré ses larmes et son bouleversement, me parut singulièrement beau et d'un type très pur, était élégamment habillé d'un costume de tennis. Sans doute le fils de quelque riche famille de l'endroit et dont les parents avaient dû être assassinés. Tous deux se dirigeaient du coté de l'hôtel de ville, où résidait le colonel.

Peu après, je rencontrai Schimmel. Il ne me vit pas, trop occupé qu'il était à entraîner je ne sais où une petite fille de onze à douze ans, dont je n'aperçus rien, sinon qu'elle avait les bras nus, les jambes nues et des cheveux blonds noués de faveurs roses qui lui tombaient dans le dos.

Puis je me sentis bousculé, emporté par un flot de soldats qui assiégeaient une ruelle borgne, près de l'église. Une tourbe criarde et hilare s'entassait contre une porte que je reconnus bientôt pour être celle d'une maison louche, d'un «Bordell», comme disent les Français, et comme nous disons aussi, nous autres Allemands. Une baïonnette dans l'estomac, la matrone en obstruait le seuil de son énorme cadavre. On lui passait dessus comme sur un paillasson, pour pénétrer dans le lupanar, où se menait un immonde bacchanal. Les filles paraissaient aux fenêtres, gesticulantes et nues. L'une d'elles se pencha à mi-corps, de dos, saisie en dessous par des bras, bascula et vint tomber sur la foule. Et tout à coup de grands cris, des clameurs d'épouvante s'élevèrent. Les rideaux, les lits prenaient feu. La maison brûlait. Prostituées et soldats dégringolaient par grappes et fuyaient. La ruelle se remplissait de fumée. Je m'échappai comme je pus.

Je débouchai devant un portail latéral de l'église, tout encombré de cuivreries et d'ornements sacrés qui gisaient au milieu des pierrailles du clocher écroulé, car on déménageait l'église comme le reste. De l'intérieur sortaient d'ébouriffants sons d'orgue. Un capelmeister facétieux s'amusait à déchaîner la scène infernale duFreischütz. Au tympan du portail, deux démons à pied fourchu ricanaient.

Sur le pourtour, au delà d'une arcade de cloître fraîchement ébréchée, s'ouvrait le cimetière. Des voix allemandes en venaient et je m'y engageai. Quelques obus y étaient tombés et y avaient remué des tombes. Mais le sol en était davantage encore bouleversé par la main de nos soldats, qui s'y étaient portés en nombre et le défonçaient âprement à coups de bêches, de pioches, de haches et de capsules de fulminate, espérant que le pillage des morts serait plus fructueux que celui des vivants.

Croix de marbre, pierres tumulaires, cippes, caveaux, chapelles, tout était soulevé, arraché, forcé, brisé, rompu par les lugubres déprédateurs, vampires humains qui venaient sucer l'or et les joyaux des cadavres. Seules les croix de bois, les modestes fleurs de la fosse commune étaient respectées, tombes de pauvres que sanctifiait leur humilité.

Une affreuse exhumation de corps en tout état de décomposition s'étalait dans les bières ouvertes ou parsemait la surface du sol, au milieu de débris de planches, de linceuls, de vêtements pourris, de crucifix moisis. Les uns, encore presque frais, mais les plus puants, cireux et blafards, le ventre ballonné, les ongles et les poils en vie, tirés brusquement de l'ombre, se désagrégeaient à vue d'œil au soleil. D'autres, plus avancés, verdâtres, violacés et chancreux, affaissaient des chairs purulentes sur des carcasses difformes. D'autres, noirs et squelettiques, élongeaient leurs tibias, leurs radius, distendaient leurs maxillaires, évidaient leurs orbites sous des mèches qui les coiffaient comme des perruques. Des ossements, des déchets putrides, des lambeaux de robes et de suaires, des bouquets desséchés, des morceaux de couronnes en porcelaine ou en verroteries, des fragments de vases et des objets d'autel couvraient les abords des tombes, les graviers et les pelouses comme un fumier dispersé. Une odeur méphitique, aux émanations diverses et aux souffles composites, alternativement fade, forte, rance ou nidoreuse, provoquait tour à tour, sous ses bouffées épaisses de corruption et de fétidité, la suffocation, la nausée, l'asphyxie.

Bruyants et rapaces, les sinistres profanateurs poursuivaient leur besogne macabre. Quand une dalle était descellée, on voyait deux ou trois de ces charognards sauter dans la fosse et s'y acharner voracement. D'autres, à l'écart, déjà gorgés, comptaient, se partageaient ou se disputaient leurs dépouilles.

J'étais écœuré et stupéfait. J'aurais dû fuir. Mais je ne sais quelle fascination me retenait. Les morts m'attiraient. L'un d'eux me regardait de ses deux trous fixes et semblait me dire:

—Toi aussi tu y viendras!

J'en vis un autre recroquevillé dans sa tombe, accroupi grotesquement sur son coccyx et qui me faisait signe d'une phalange. Il y avait près de lui une bouteille vide et un excrément humain qui fumait.

Soudain, j'aperçus au fond d'un caveau de marbre noir un cadavre oublié ou incomplètement exploré, un cadavre de femme en robe de damas noyée de bourbe. Quelque chose brillait sous un rayon de soleil, quelque chose qui me prenait les yeux, qui se gonflait et luisait au milieu d'un grouillement larvaire. Hypnotisé, je descendis les marches. Cela brillait... Cela se dégageait des deux côtés de la tête... Cela s'exhumait d'un amas de vers chassés par la lumière... Il y avait là deux choses qui rayonnaient... qui scintillaient... à la place où avaient été les oreilles...

Je me jetai en avant, les deux mains à la fois dans la bouillie. Elles s'y plongèrent. C'était froid, glacé, mou. Elles y happèrent chacune un objet dur, qui vint doucement, sans arrachement. Je remontai couvert de sueur. Je sortis de la tombe. J'étais tremblant, rompu, comme après un effort surhumain ou un terrible péril.

Je me précipitai vers une petite fontaine. J'y lavai spasmodiquement mes mains et les deux objets qu'elles tenaient, les boucles d'oreilles de la morte en robe de damas.

Et j'osai enfin regarder ce que j'avais cueilli. C'étaient deux perles de grand prix entourées de diamants.

Elles orneraient un jour les lobes satinés de la belle Dorothéa von Treutlingen, ma femelle.

Une heure avant le départ, je reçus cérémonieusement le porte-épée des mains du major von Nippenburg, en même temps que le baron Hildebrand von Waldkatzenbach. Je prenais rang immédiatement après le feldwebel. Avec ma dragonne, mon sabre et ma cocarde d'officier, j'étais fier comme un paon. On me confia le commandement de la section Kœnig. Le lieutenant Bobersdorf, envoyé par la division, remplaça von Bückling. C'était un de ceux qui avaient participé au viol de Mllede Saint-Elme et au meurtre de ses parents.

Toujours pas de Français. Notre marche reprit sans obstacle. Les nouvelles qui nous parvenaient étaient au reste excellentes. Partout, sur l'étendue de notre immense front, l'avance de nos armées était prodigieuse. Cambrai était occupé, Maubeuge investi, Saint-Quentin, Mézières, Sedan, Montmédy étaient pris. Le général von Kluck était à Lassigny. De notre côté nous avions largement dépassé Amiens. Rien ne nous arrêtait, rien ne nous arrêterait.

Nous étions le 1erseptembre à Moreuil et, le 2 au matin, nous entrions à Montdidier, où nous célébrâmes leSedantagpar un service divin. Combien, en effet, ne devions-nous pas être reconnaissants envers Dieu, qui nous protégeait si merveilleusement et qui, de sa droite fidèle, nous conduisait jour après jour à la victoire! Et combien ce «jour de Sedan», que nous fêtions cette année au cœur du pays ennemi, dans l'enivrement de notre marche triomphale, devait nous paraître beau et glorieux! Cet anniversaire nous présageait, quarante-quatre ans après, un nouveau Sedan plus vaste et plus magnifique encore, embrassant un tiers de la France et une armée de deux millions d'hommes.

Le culte eut lieu dans la principale église. Le régiment à peu près dans son entier y assista. Nous n'avions, bien entendu, demandé aucune permission aux prêtres français; du moment que nous étions là, l'édifice était à nous et nous le protestantisions sans plus de cérémonie. Les catholiques eurent une messe dans une autre église.

Le colonel von Steinitz, le lieutenant-colonel Preuss, les majors, les capitaines et les officiers d'état-major avaient pris place dans les stalles du banc d'œuvre. Je me trouvais au milieu de la nef avec ma section. J'admirais de là le vaste vaisseau de l'église, qui me parut être du XVeou du XVIesiècle, ses belles boiseries Louis XIV, ses panneaux sculptés, sa grotte du Saint-Sépulcre et sonEcce Homogarrotté, sous un dais renaissance, entouré d'animaux symboliques. La foule des têtes d'hommes nues et des uniformes gris qui le remplissaient jusqu'au fond des chapelles donnait à cette solennité pieuse et militaire un aspect de grandeur extraordinaire.

Les orgues préludèrent majestueusement; puis, debout, l'assemblée guerrière entonna dans un ensemble formidable, soutenu par la musique régimentaire, le choral de Luther

Ein feste Burg ist unser Gott...C'est un rempart que notre Dieu,Une invincible armure,Notre délivrance en tout lieu,Notre défense sûre.L'ennemi contre nousRedouble de courroux,Vaine colère!Que pourrait l'adversaire?L'Éternel détourne ses coups.

Ein feste Burg ist unser Gott...

Ein feste Burg ist unser Gott...

C'est un rempart que notre Dieu,Une invincible armure,Notre délivrance en tout lieu,Notre défense sûre.L'ennemi contre nousRedouble de courroux,Vaine colère!Que pourrait l'adversaire?L'Éternel détourne ses coups.

C'est un rempart que notre Dieu,

Une invincible armure,

Notre délivrance en tout lieu,

Notre défense sûre.

L'ennemi contre nous

Redouble de courroux,

Vaine colère!

Que pourrait l'adversaire?

L'Éternel détourne ses coups.

Un sergent lut une prière, et de nouveau le chant s'éleva. Cette fois, ce fut le magnifique cantique de Haydn:

Grand Dieu, nous te bénissons,Nous célébrons tes louanges!Éternel, nous t'exaltons,De concert avec les anges,Et prosternés devant toi,Nous t'adorons, ô grand Roi!Saint, saint, saint est l'Éternel.Le Seigneur Dieu des armées;Son pouvoir est immortel;Ses œuvres partout seméesFont éclater sa grandeur,Sa majesté sa splendeur!

Grand Dieu, nous te bénissons,Nous célébrons tes louanges!Éternel, nous t'exaltons,De concert avec les anges,Et prosternés devant toi,Nous t'adorons, ô grand Roi!

Grand Dieu, nous te bénissons,

Nous célébrons tes louanges!

Éternel, nous t'exaltons,

De concert avec les anges,

Et prosternés devant toi,

Nous t'adorons, ô grand Roi!

Saint, saint, saint est l'Éternel.Le Seigneur Dieu des armées;Son pouvoir est immortel;Ses œuvres partout seméesFont éclater sa grandeur,Sa majesté sa splendeur!

Saint, saint, saint est l'Éternel.

Le Seigneur Dieu des armées;

Son pouvoir est immortel;

Ses œuvres partout semées

Font éclater sa grandeur,

Sa majesté sa splendeur!

Après quoi l'aumônier de la division, le pasteur Muckerander, monta en chaire.

Prenant texte éloquemment du cantique que nous venions de chanter, il débuta ainsi:

—Oui, ses œuvres sont partout semées, et nous les semons avec lui... nous les semons pour lui!...

Car le peuple allemand, expliquait-il, était l'élu de Dieu, son instrument, son ouvrier, son semeur. Et parmi ces œuvres destinées à faire éclater la grandeur divine, la plus sublime n'était elle pas cette guerre si glorieusement commencée, cette guerre comme le monde n'en avait encore jamais vu, qui sous la direction de notre haut Seigneur de la Guerre, l'Empereur, ferait régner par toute la terre la majesté et la splendeur de l'Éternel? Ah! nous devions être fiers et reconnaissants d'avoir été choisis pour participer à cette grande œuvre!

Certes, continuait le pasteur Muckerander, aucun peuple n'était aussi doux, aussi pacifique que le peuple allemand, aucun n'était si moral, si pur, si éloigné de tout esprit de violence et de haine. Quel autre peuple, en effet, pouvait s'honorer d'aussi grandes vertus? Quel autre était aussi riche de bonté, de générosité, de charité, de pitié? Or, c'était justement le plus doux, le plus paisible de tous les peuples qui avait été chargé de livrer le combat de Dieu contre Satan et les nations impies vivant sous sa domination; c'était précisément le meilleur et le plus généreux des peuples qui devait répéter après Jésus-Christ: «Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je suis venu apporter non la paix, mais l'épée.» Le sacrifice sanglant devait être accompli; le combat sacré devait être mené jusqu'au bout. Le glaive d'une main, la torche de l'autre, l'ange exterminateur devait purger la terre de son péché et la racheter par le fer et par le feu. Jésus, le meilleur et le plus doux des hommes, n'avait-il pas dit aussi (LUC, XII, 49): «Je suis venu jeter un feu sur la terre»? Désigné spécialement par Dieu pour l'exécution des décrets célestes, le peuple allemand pouvait-il exiger un autre chemin que celui de notre Sauveur?

Et dans une comparaison admirable entre le peuple allemand et le Christ, l'orateur montrait que, de même que le Christ avait voulu être crucifié et, en se crucifiant, lui, l'Homme-Dieu, avait crucifié avec lui l'humanité pour la sauver, de même le peuple allemand s'était chargé de la croix de guerre et, en y montant, lui, le Peuple-Dieu, devait y crucifier avec lui le reste de l'humanité criminelle pour l'œuvre d'une nouvelle rédemption.

Comme bouleversé à l'évocation de ce grand sacrifice et de cette tragique mission, l'aumônier s'écriait alors, la voix tremblante d'émotion:

—Guerriers, parfois votre cœur est étreint par l'horreur: ce que vos mains doivent faire, ce que vos yeux doivent voir, vous ne l'avez point voulu!...

Non, nous ne l'avions pas voulu, ni nous, ni notre Empereur, ni personne en Allemagne. Seuls nos ennemis, les ennemis de Dieu étaient responsables de la catastrophe. C'est Dieu qui nous avait imposé la terrible mission de les anéantir et, par leur supplice, qui était en même temps le nôtre, de les arracher au Malin, de les racheter et de les sauver.

—Nous n'avons pas voulu allumer le feu, poursuivait le pasteur, mais maintenant nous devons passer au travers! Nous allumons un feu de guerre qui rendra tous les incendiaires pleins d'appréhension et d'angoisses. Dans leur rage et leur fureur, les vaincus nous appelleront comme ils voudront: nous devons aussi passer par le feu de leurs cris de haine et de calomnie. Que ceux qui l'ont voulu, que nos ennemis soient rendus responsables de ce que dans cette effroyable guerre toutes les exigences de l'humanité sont crucifiées!...

S'élevant alors aux plus hauts sommets de l'éloquence sacrée, le pasteur Muckerander clamait, les bras en l'air et le verbe retentissant:

—Toi, mon peuple en armes, tu es l'humanité crucifiée! Il faut que tu le saches et que ce soit écrit en caractères de feu dans ton âme allemande douloureuse! C'est l'heure de la croix de fer! Que l'amour invincible pour l'Empereur et l'Empire t'aident à persévérer. Le feu du sacrifice brûle en toi, tandis que tu allumes le feu sur la terre de crucifixion. C'est la guerre: tu sais pour qui tu souffres. Tu te tairas comme le Sauveur s'est tu devant la grandeur de son heure. Haut les cœurs! Jamais encore tu n'as occupé une place aussi élevée. Au delà de la guerre, c'est le salut: tu aides à opérer la délivrance allemande et, par elle, celle de toute l'humanité!

Et dans une péroraison prodigieuse, qui nous souleva tous d'un enthousiasme aussi brûlant que le feu divin qu'il exaltait, le pasteur guerrier termina de la sorte:

—Et maintenant, glaive, sois glaive et frappe! Feu, sois feu et brûle! Les demi-mesures sont criminelles. Plus la guerre sera sans merci, plus elle sera miséricordieuse. Malédictions et grincements de dents sur tous les scélérats, afin que l'humanité ne soit pas de sitôt crucifiée à nouveau! Déjà le monde le voit: nous passons outre! Le feu n'aura pas brûlé en vain. Le sang n'aura pas inutilement coulé. Et nous qui sommes encore plongés en pleine mêlée, chaque fois que nous voyons la croix de notre Sauveur, saluons-la héroïquement et chrétiennement de ces mots: «Je suis venu jeter un feu sur la terre!»

N'eût été la sainteté du lieu, nous nous serions tous levés frémissants d'enthousiasme pour acclamer le prédicateur et la fin de son splendide sermon. L'auditoire était transporté de ravissement, et je vis le colonel von Steinitz essuyer de sa main gantée des yeux qui devaient être pleins de larmes émues.

Nous chantâmes alors le beau psaume de David:


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