Nous fîmes halte, au soir, près d'un boqueteau de petits chênes et de coudres. Nous étions fatigués par cette rude journée de marche, l'excitation de l'entrée en Belgique, la chaleur implacable du soleil d'août et l'émotion du défilé devant le général von Kluck. La division s'était peu à peu morcelée dans ses éléments; notre brigade s'était sectionnée; le régiment lui-même n'était plus au complet, le bataillon von Putz ayant disparu dans la direction de l'est.
Nous campâmes plusieurs jours dans ce site champêtre, qui n'avait pour voisinage que deux fermes carbonisées. La région était pleine de troupes: il y en avait à Fouron, à Warsage, au camp de Mouland, les unes qui passaient d'autres qui bivouaquaient, attendant comme nous leur ordre de route. On disait que les Belges, en fuite, avaient coupé tous les ponts. Nos sentinelles et nos agents de liaison rapportaient mille bruits alarmants. Le pays était infesté de francs-tireurs. On en prenait et on en fusillait de tous les côtés. Plusieurs officiers allemands avaient déjà reçu des balles de ces bandits. Les femmes mêmes, lorsqu'elles en trouvaient l'occasion, se livraient à d'incroyables sévices envers nos hommes. On avait découvert dans une cave un soldat du 25eaux trois quarts égorgé par une de ces mégères. De temps en temps, surtout vers le soir ou de grand matin, de lointaines fusillades crépitaient et l'on percevait de vagues cris: c'était de ces lâches civils que l'on exécutait.
A part cela, aucune nouvelle précise. Nous ne recevions ni lettres, ni journaux. Les conjectures circulaient, énervantes, venues on ne savait d'où. Les Français, assurait-on, avaient été écrasés dans une bataille en Lorraine. La petite armée belge enfoncée par notre cavalerie était en déroute devant Bruxelles. Cependant Liége résistait toujours: la canonnade qui persistait à nous en parvenir, augmentait, selon le vent, jusqu'à l'assourdissement. La nuit, tout le sud-ouest semblait un vaste brasier. Nous nous rappelions alors les trains de blessés, nous en supputions l'accroissement et notre impatience se gonflait jusqu'à la fureur.
Le bataillon Preuss partit le premier un matin. Nous le suivîmes quelques heures plus tard. Après une marche cahotante à travers des trèfles et des labours, nous joignîmes une route qu'encombraient des colonnes de parc. Nous les dépassâmes. Puis nous traversâmes deux gros villages incendiés, pillés et déserts, seuls quelques cadavres en habitaient les maisons en ruines. Nous nous demandions ce qu'étaient devenues les populations, quand nous rencontrâmes un lamentable cortège d'une centaine de civils en loques, que poussaient, lance au poing, une douzaine de uhlans.
—Du pain! criaient les déportés. A boire!... Où nous mène-t-on?
—Vorwærts!aboyaient gutturalement les uhlans, qui les enveloppaient et les harcelaient comme des chiens autour d'un troupeau de moutons.
Parfois on voyait une lance piquer dans la masse, un cri jaillissait et un piétinement plus pressé incurvait une poche dans le flanc de la harde affolée. Ce sinistre convoi passé, nous reprîmes la largeur de la route, où longtemps nos pas effacèrent, en les mêlant à la poussière, des traînées sanglantes.
Au confluent d'une nouvelle route, une place indicatrice portait:VISÉ, 2 kil. Ce nom de lieu ne me disait rien. Je crois bien que je le lisais pour la première fois. Schimmel, qui paraissait mieux renseigné, me dit:
—C'est sur la Meuse. Il y a un pont.
Mais nous fûmes immobilisés plusieurs heures, un peu plus loin, au croisement d'une autre route, plus importante, qui courait parallèlement à la rivière et, selon la topographie de Schimmel, conduisait à Maestricht. D'interminables colonnes de réserves, des pièces de 105, du matériel de ponts y coulaient torrentiellement vers le nord. Des nimbus de poussière jaunâtre y soulevaient et y roulaient leurs volutes.
Quand nous reprîmes notre route, lestés de soupe grasse et de saucisse aux choux, un soleil sans rayons obliquait vers le nord-ouest dans une buée opaque et violette. Nous descendions une route pittoresque, entre des chênes noueux et des escarpements où affleurait le roc. Bientôt les premières ruines fumantes de Visé apparurent. Une atmosphère âcre de bois brûlé et de plâtre fuligineux nous prit aux narines. A mesure que nous approchions, le fusain de la petite ville ravagée charbonnait ses maisons tordues, ouvrait ses flancs noirs, amoncelait ses décombres. Des murs déchiquetés se suspendaient dans le vide, lançant en l'air, comme des bras décharnés, des cheminées acrobatiques. Les intérieurs béants offraient leurs chambranles calcinés, des porches et des pignons croulaient, des arches de boutiques crevaient sous leurs enseignes rompues, des ferronneries grimaçaient. Une fumée dense tourbillonnait par endroits, rougie parfois des derniers crachats de l'incendie.
—Hourrah! hurla Wacht-am-Rhein avec enthousiasme.
Et il entonna son couplet favori.
Le fait est que le tableau était surprenant. Ce que nous avions vu jusqu'ici était peu de chose. Pour la première fois nous contemplions le spectacle même de la guerre. Car on s'était battu là, c'était visible. Et le pillage, fruit de la victoire, étalait sous nos yeux ses orgies. Des bandes de soldats avinés circulaient chantant à tue-tête et chargés de trophées. Des officiers faisaient remplir des chars de ballots de vêtements, de caisses d'argenterie, de piles de meubles et d'étoffes. On marchait sur des débris de vaisselle et dans des flaques de vin. Des tapis souillés, des linges déchirés, des ustensiles de cuisine et des objets de toilette jonchaient les rues. Une joie tumultueuse débordait; on entendait des échos de rixes sortir de l'intérieur des ruines et du fond des caves. De tous les coins d'ombre, de toutes les issues, de tous les antres que formaient les enchevêtrements des bâtisses effondrées surgissaient des faces avides et des mains crispées sur du butin. Le long des murs éboulés des dos pissaient intarissablement ou des trognes ployées dans des coudes vomissaient avec des bruits de gargouilles. Sur une petite place dévastée un cadavre de civil traînait dans ses hardes, tandis qu'un autre, ficelé à un arbre, laissait pendre une tête à cheveux blancs sur une poitrine trouée.
—Garde à vous... fixe!
On nous répartit, par sections, dans diverses directions. Les yeux allumés, nous suivîmes Schimmel et le capitaine, qui, après avoir reçu les instructions d'un officier du service des étapes, partaient d'un pas précipité.
—Ah! les bougres! grommelait Kaiserkopf, ils ne nous laisseront rien!...
Dans un mince faubourg, au bord de la Meuse, quelques bicoques, restées intactes, allaient nous servir de cantonnement. A peine y étions-nous rendus qu'après quelques ordres brefs Kaiserkopf nous quittait. Suivi du feldwebel Schlapps et de quatre ou cinq gaillards munis de haches, nous le vîmes s'enfoncer, comme un loup, dans les ruines.
Quelques minutes après, Schimmel disparaissait à son tour, escorté du terrible Wacht-am-Rhein.
De nombreux contingents remplissaient la ville, bivouaquaient dans ses environs et sur la hauteur qui la dominait. Le 24erégiment, le 35edes fusiliers de Brandebourg et le 55ede Detmold paraissaient y être au complet. Le tohu bohu, la liesse et la goinfrerie étaient intenses. C'était une kermesse comme les Belges, certes, n'en avaient jamais vu. Mais il n'y avait plus de Belges pour s'éjouir à ce spectacle! Les derniers peinaient aux ponts, sous bonne garde et dans le saint effroi de la schlague. Tout le reste, à ce qu'on m'apprit, avait été passé par les armes ou emmené en captivité en Allemagne.
Je recueillis quelques autres informations, notamment sur le combat qui s'était livré à Visé, une dizaine de jours auparavant, et qui avait été le premier de la guerre. Quand nos cavaliers étaient arrivés, dans l'après-midi du 4 août, ils avaient trouvé le pont détruit et des lignards belges qui, embusqués de l'autre côté du fleuve, leur tiraient dessus sans le moindre souci de l'hospitalité. Il avait fallu se porter à quelques kilomètres en aval, aux gués de Lixhe, où deux régiments de hussards avaient réussi à passer. Tournée, la soldatesque ennemie avait dû se rabattre sur Liége. Les pontonniers avaient amené leurs bacs, et dès lors, depuis dix jours, des troupes, des troupes et des troupes en nombre croissant franchissaient jour et nuit la rivière et allaient répandre dans l'immense plaine belge la terreur, la dévastation et la mort.
Le IIecorps tout entier, le IXecorps et son corps de réserve, une partie du IIIe, le IVecorps von Arnim, ainsi que la moitié de notre division avaient déjà passé; le reste allait suivre: presque toute l'armée von Kluck inondait à cette heure de ses flots torrentiels le gras terroir hesbayen et roulait irrésistiblement sur Bruxelles. On disait même que, pour hâter la manœuvre, des trains de soldats en civil traversaient chaque nuit le Limbourg hollandais et venaient retrouver leur équipement de l'autre côté de la frontière.
Quant à ce qui se passait plus au sud, à Verdun, à Nancy ou là-bas dans les Vosges, personne n'en savait rien au juste, ou plutôt les allégations qui se colportaient étaient si contradictoires qu'on n'en pouvait rien tirer. Par contre, une nouvelle circulait, rapportée par des prisonniers de guerre, mais qui paraissait certaine, nouvelle étonnante, qu'on nous avait cachée jusqu'ici et qui remplissait tout le monde de stupeur et d'indignation: l'Angleterre nous avait déclaré la guerre. Aussi les injures, les imprécations, les violences à l'adresse de nos bons «cousins» britanniques volaient elles de bouche en bouche. On entendait partout hurler ces mots stridents et vengeurs:Gott strafe England!Mais au milieu de l'allégresse générale ces clameurs mêmes et ce furieuxGott strafe Englandrésonnaient encore comme un hallali de gloire, comme un sonore appel à de plus magnifiques victoires.
Je me mis à la recherche de Kœnig, dont la section cantonnait sur la hauteur, au collège de Saint-Hadelin, seul bâtiment de quelque importance qui eût été épargné. Je n'eus pas la peine de m'y porter. Je rencontrai le lieutenant, planté sur ses hautes jambes, devant l'église de Visé, dont il contemplait d'un œil consterné les cintres éventrés et les colonnes à vif, scarifiées par le feu. Rasséréné un moment par l'assurance que les Français avaient violé les premiers la Belgique, son humeur s'était peu à peu rembrunie à mesure que nous progressions dans le pays dévasté, et maintenant, devant l'amas de ruines que constituait la petite cité mosane, il ne dissimulait plus sa colère et son émoi.
—Nous menons une guerre honteuse! gesticulait-il. Regardez-moi ça!...
Il me montrait sur le pourtour de l'église et dans les ruelles voisines des pignons ébréchés, des corniches abattues, une colonnette décapitée, ici les débris d'une fenêtre à meneaux, là le squelette carbonisé de ce qui avait dû être quelque charmant logis du XVesiècle.
—C'est odieux! s'indignait-il. Pourquoi avoir détruit tout cela? Qu'est-ce que ce vandalisme?
—Ma foi, fis-je bêtement, on ne fait pas d'omelette sans casser des oeufs.
—Ah! vous aussi, fulmina-t-il, vous aussi vous en êtes! Je ne vous félicite pas.
—Mais pourquoi diable aussi, objectai-je, pourquoi diable les Belges résistent-ils? C'est bien leur faute.
—Et pourquoi diable ne se défendraient-ils pas? D'ailleurs c'est faux, ce que vous avancez là. Je me suis informé. On s'est battu ici le 4 et le 5 août, pas davantage. Les troupes qui ont eu affaire aux Belges étaient deux divisions de cavalerie et le 25ede ligne: or, depuis longtemps ces troupes sont loin, bien loin en avant; depuis longtemps il n'y a plus un seul Belge de l'autre côté de l'eau et nous ne recevons plus un coup de fusil. Eh bien, pendant le combat on a, en tout et pour tout, brûlé trois maisons et tué huit civils. Tout le reste a été fait postérieurement. C'est le 12 qu'on a mis le feu à l'église. C'est hier, c'est cette nuit et ce matin qu'on a surtout détruit, incendié, pillé. Les troupes qui ont fait cela ne se sont pas battues. C'est sans raison, sans même l'excuse de la bataille qu'elles ont anéanti cette ville, massacré ou déporté ce qui demeurait de population.
—Bah! dis-je, nous n'avons pas à nous apitoyer sur le sort des vaincus.
Et me rappelant un mot de Schimmel:
—Krieg ist Krieg, formulai-je. C'est la guerre!
—Non, ce n'est pas la guerre, cela! articula douloureusement Kœnig. Il y a des règles pour la guerre, et que nous avons signées. Nous ne devons pas attenter à la vie des non-combattants et à la propriété privée. Nous devons respecter les territoires envahis et les administrer durant leur occupation dans l'intérêt de leurs habitants. Nous n'avons pas à faire la guerre aux peuples, mais aux armées seulement. Voyez les conventions de La Haye, conclues par nous, parafées par nous, et cela, encore une fois, non pour le temps de paix, pour lequel elles n'ont pas été faites, mais pour le temps de guerre.
—Eh bien, dis-je, on s'est trompé. On a cru qu'on pouvait édicter des règles de guerre, et l'on voit maintenant qu'il n'y a d'autre règle à la guerre que la loi du plus fort et le bon plaisir du vainqueur.
C'était toujours du Schimmel que je récitais.
—Non, protesta Kœnig, on ne s'est pas trompé à La Haye. C'est nous qui aurons l'air de nous être servis de ces conventions et de la confiance inspirée par notre signature pour tromper l'Europe. Malheureuse Allemagne! Mais je veux croire encore que cela ne va pas continuer de cette manière et que ce que nous voyons là n'est qu'un accident, un déplorable accident.
—Je le veux bien, fis-je pour le calmer, et je le souhaite avec vous.
Nous entrâmes dans l'église dévastée. Un amas innommable de détritus en obstruait les accès et en couvrait les dalles. Le toit, ou ce qui en avait subsisté après l'incendie, s'était effondré dans la nef. De larges arches renaissance s'ouvraient dans le vide et dans la lumière du couchant, entre des piliers massifs qui soutenaient des murs écroulés. Un chapiteau corinthien ombré de suie sommait une colonne de marbre fuligineux. Un lustre pendait encore au transept sous un morceau de voûte. Quelques marches de pierre montaient à la chaire absente. Au chœur, un grand cintre s'ogivait faiblement par-dessus un prodigieux amoncellement de moellons, de tuileaux, de coulées de plomb, de fragments d'autel, de sculptures brisées, de vitraux, de chandeliers, d'encensoirs et de tuyaux d'orgues.
—Ah! les salauds! murmura Kœnig.
Une odeur abominable se dégageait du capharnaüm. On y sentait la victuaille pourrie, le vin rendu, l'urine et le cloaque. Des litières de paille pestilentielle, des papiers graisseux, des culs de bouteilles et d'innombrables traces de déjections attestaient qu'on y avait campé, qu'on y avait festoyé et qu'on s'y était soulagé ignoblement. L'excrément et l'ordure s'étalaient à peu près partout. Il y en avait autour des pilastres, le long des plinthes, dans les chapelles et jusque devant le coffre éventré de l'autel; les bénitiers étaient pleins de pissat, et une statue de vierge en plâtre bleu de ciel, chue de son socle, présentait un énorme étron entre les fleurons dorés de sa couronne.
Nous marchions avec précaution à travers ce désordre et cette saleté. Mais j'avais beau surveiller mes pas avec attention, je ne pus éviter la fâcheuse mésaventure. Je glissai sur une bouse humaine encore fraîche et allai donner pesamment du nez dans le gravat.
—Ah! les salauds! criai-je à mon tour, plus humilié par ma chute que par l'irrespect dont avait été souillé le sanctuaire.
Nous sortîmes de ce lieu dégoûtant.
Aux derniers rayons du soleil qui s'abîmait dans la plaine, le cirque dentelé des maisons en ruines prenait des aspects intéressants. Droite comme un I majuscule, une sentinelle nous présenta les armes. Un vol de corbeaux tourna dans l'air limpide. Un peu plus loin, ce fut à nous de rendre les honneurs réglementaires. Un général de brigade, entouré d'officiers d'état-major, faisait en petite tenue sa promenade digestive. Il avançait placidement, le ventre bedonnant et le havane au bec, paraissant caresser tout ce qu'il voyait de regards satisfaits. Nous nous immobilisâmes, les talons claquants, et, d'un gant automatique, nous donnâmes le salut militaire.
Il se faisait tard et j'avais faim. Je quittai Kœnig pour regagner mon cantonnement. La conversation de mon ami n'avait pas été sans m'impressionner, mais en arrivant aux bicoques, l'abondante joie que j'y trouvai changea vite le cours de mes idées. Répandus devant les maisons et sur la berge de la Meuse, les soldats bambochaient, gobelottaient et menaient un tapage infernal. Des feux de copeaux flambaient, où rôtissaient des canards et des quartiers de viande. Des marmites bouillaient. Titubant, braillant et rotant, nos hommes s'empiffraient et s'arrosaient. Quelques-uns se lutinaient pesamment sur l'herbe pelée. D'autres, se tenant par les avant-bras, dansaient aux sons d'accordéons. Autour d'une grosse table d'auberge, extraite apparemment de quelque estaminet proche, ripaillaient à grand bruit Kaiserkopf, Schimmel, le feldwebel Schlapps, le sergent Schmauser, auxquels s'étaient joints les sous-officiers de la section, sur l'invitation sans doute du capitaine qui, en petit comité et lorsqu'il était de belle humeur, ne dédaignait pas de faire de la popularité. Kaiserkopf, qui se trouvait dans un état d'ébriété avancé, m'accueillit avec exubérance:
—Mettez votre cul là, mon garçon, et bouffez! Il y a de quoi se remplir la panse!
Je m'assis à la place que m'indiquait le capitaine, entre Schimmel et Wacht-am-Rhein.
Il y avait, en effet, de quoi «se remplir la panse», selon l'expression de notre chef. Un somptueux gigot arrondissait dans un plat de faïence ses formes juteuses déjà profondément creusées; des poulets embrochés passaient de main en main; des terrines de foie côtoyaient des pâtés de veau; des cervelas enguirlandaient une langue; un jambon rougeoyeait. Le vin et la bière coulaient à flots. La chasse avait été fructueuse.
Kaiserkopf racontait avec force hoquets comment il avait forcé une cave qui avait échappé jusqu'ici aux perquisitions. Il tenait près de lui quatre grands paniers de cellier, dont il tirait de cinq en cinq minutes une bouteille crasseuse.
—C'est des grands crus,Donnerwetter!des vins français!... A la santé de notre Kaiser!
D'un coup de sabre il faisait sauter le goulot, et le liquide magenta tombait dans les gobelets.
Au milieu de cette frairie j'oubliais aisément les complaintes de Kœnig et les agitations de sa bile morose. Que me faisait son idéologie et que signifiaient ses scrupules? On riait, on chantait, on trinquait, on lampait, on poussait deshochà l'Empereur et on s'empiffrait à la gloire duVaterland. Que pouvait-on rêver de mieux? Kaiserkopf sacrait comme un dieu germain et Wacht-am-Rhein tonitruait sa hurle patriotique. On était entre Allemands, entre Prussiens de pur sang et de bonne souche. Le reste du monde n'existait pas. Oui, Schimmel avait raison. C'était la guerre, la belle guerre, fraîche et joyeuse, avec sa fougue et sa gaillardise, sa goinfrerie et son élan.
Les ombres des peupliers aigus comme des lances gardaient la Meuse pâle qui se marbrait sous la lune. Au commandement progressif de la nuit, les premières étoiles fusillaient le ciel. Des fanaux d'acétylène, sur les ponts en travail, projetaient leur lueur sur le fourmillement des esclaves, dont on entendait la rumeur laborieuse et les coups de marteau. Le canon tonnait au loin. Ses sourds grondements se mariaient aux martellements plus aigres des ponts et aux pétards de nos bouchons. Nous avions à notre tour allumé des bougies fichées dans des bouteilles et à leur flamme, qu'une brise chaude faisait trembloter, nous poursuivions sans souci notre festoiement, tandis que Schlapps, l'œil luisant, faisait circuler, au milieu d'homériques éclats de rire et de magnifiques plaisanteries, des photographies de femmes.
—A défaut de véritables, glapissait-il, il faut bien s'exciter un peu le boyau au souvenir du sexe!
Quant à Schimmel et à Wacht-am-Rhein, qui avaient réussi à participer à la razzia d'une dernière maison, ils étalaient sans vergogne le produit de leur expédition et en distribuaient généreusement des lots. Il y avait là des pièces d'argenterie, des peintures, des statuettes, des bibelots d'ivoire, d'écaille ou de bronze, des boîtes, des dentelles et un certain nombre de bijoux. Appelé le premier à choisir, le capitaine prit un gros chronomètre en or avec sa chaîne, dont il se para aussitôt avec ostentation. Quêteuses, les mains palpaient, soupesaient et les regards avides s'extasiaient.
—Et vous, mon petit Hering, me dit Schimmel, qu'est-ce qui vous ferait plaisir pour votre bonne amie?
Je rougis considérablement. Etait-ce l'évocation brutale de ma Dorothéa au milieu de ce bacchanal militaire? Etait ce la honte du geste que l'on m'engageait à faire? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, mes doigts tremblèrent. J'hésitai.
—Donnerwetter!servez-vous donc! gueula le capitaine.
J'avançai la main. J'avais distingué déjà un joli bracelet en filigrane d'or, orné d'un rubis et de deux petits brillants. Je m'en emparai avec un battement de cœur.
Serait-il pour ma sœur Hedwige ou pour ma chère Dorothéa? Je n'en savais rien encore. Mais il était à moi: c'était ma première dépouille sur l'ennemi!
Tandis que nous étions ainsi occupés, nous vîmes survenir un grand escogriffe de feldpostillon, avec son cor de chasse orangé sur ses pattes d'épaules bleues, qui nous dit, après avoir claqué des talons et porté la dextre à son schako:
—Melde den Herren Offizieren, il y aura demain matin une levée de lettres pour l'Allemagne; je passerai prendre le courrier de la compagnie.
C'était la première fois que nous étions autorisés à donner de nos nouvelles, et nous n'avions encore reçu ni correspondance, ni journaux. Depuis notre départ de la caserne de Magdebourg on nous avait, pour ainsi dire, séparés du reste du monde. Aussi, malgré mon état de fatigue, de sommeil et, si j'ose l'avouer, d'ébriété certaine, je résolus aussitôt d'écrire deux lettres, l'une pour mes vénérés parents, l'autre pour ma chère Dorothéa. C'est par celle-ci que je commençai. Et voici ce qu'à la lueur de deux bougies je couchai sur du papier d'ordonnance et pliai, sous enveloppe ouverte, à l'adresse de Goslar en Harz, Prusse:
Quelque part en pays ennemi.
Meine herzliebe Dorothea,
Nous venons de remporter une grande victoire. Nous avons pris une ville, que nous avons brûlée et mise à sac, après en avoir passé les habitants au fil de l'épée. Les soldats ennemis fuient en désordre, poursuivis par nos uhlans. Nos troupes se couvrent de gloire et répandent partout la terreur du nom allemand. Dieu est avec nous. Le pays que nous conquérons est riche et fertile. On y boit, on y mange en abondance, et on y trouve encore beaucoup d'autres choses dont on sera content chez nous.Himmlische Dorothea,je pense à vous jour et nuit et je vous réserve le plus précieux de mon butin de guerre. Déjà je vous destine un souvenir de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreilles que je vous ai promises, mais celles-ci viendront comptez-y bien. Je me porte à merveille et je vous aime. J'ai pour ma part déjà tué cinq Welches.Votre Wilfrid pour la vie.
Nous venons de remporter une grande victoire. Nous avons pris une ville, que nous avons brûlée et mise à sac, après en avoir passé les habitants au fil de l'épée. Les soldats ennemis fuient en désordre, poursuivis par nos uhlans. Nos troupes se couvrent de gloire et répandent partout la terreur du nom allemand. Dieu est avec nous. Le pays que nous conquérons est riche et fertile. On y boit, on y mange en abondance, et on y trouve encore beaucoup d'autres choses dont on sera content chez nous.Himmlische Dorothea,je pense à vous jour et nuit et je vous réserve le plus précieux de mon butin de guerre. Déjà je vous destine un souvenir de moi. Ce ne sont pas encore les boucles d'oreilles que je vous ai promises, mais celles-ci viendront comptez-y bien. Je me porte à merveille et je vous aime. J'ai pour ma part déjà tué cinq Welches.
Votre Wilfrid pour la vie.
J'en traçai à peu près autant à l'intention de ma bien aimée famille, avec force vœux et tendresses à mon vénéré père, le conseiller de commerce Hering, à ma vénérée mère, Mmela conseillère de commerce Hering, à mes chères sœurs Hedwige et Ludmilla, sans oublier notre domestique Johann, au cas où il ne fût pas encore parti pour la Russie.
Nous partîmes le lendemain à dix heures, ayant copieusement dormi et copieusement déjeuné. Le temps était toujours radieux. Nous traversâmes la Meuse sur un des ponts de bateaux établis en face de Visé et foulâmes héroïquement la rive gauche. Nous ne savions ce qu'était devenu le bataillon Preuss, non plus que le bataillon von Putz. Les unités se décomposaient ainsi dans leurs éléments, selon la commodité des routes et les dispositions du service des étapes, pour se retrouver, se refondre ou se disjoindre de nouveau, dans un ordre admirable et une impeccable stratégie.
Les aspects que nous découvrions ne différaient guère de ceux qui nous étaient antérieurement apparus, sinon que le paysage ne présentait plus de vallonnement et s'écrasait en une plaine sans fin. Mais, sur la rive gauche comme sur la rive droite, c'était partout la même dévastation, les mêmes fermes brûlées, les mêmes villages croulants, les mêmes théories de captifs, la même poussière et la même pestilence. On marchait sac au dos en absorbant cette cendre et en respirant ces miasmes. Où se battait-on? Bien loin, sans doute, car si le bourdonnement du canon continuait à faire ronfler l'horizon, on ne percevait pas un coup de fusil, pas une roulade de mitrailleuse. Les kilomètres succédaient aux kilomètres, et nous nous demandions, non sans impatience, quand nous pourrions enfin prendre contact avec ces brigands de Belges et nous donner le plaisir de leur envoyer à notre tour un peu de notre acier dans les reins.
A mesure que nous avancions, Schimmel, qui était le meilleur liseur de cartes du bataillon, ne manquait pas de ponctuer notre itinéraire de ses indications topographiques. Ici, c'était le canal de l'Escaut; à gauche, la route de Liége; à droite, celle de Bilsen et d'Hasselt; là-bas, se distinguaient les ruines d'Hermalle et d'Hermée, les hauts fourneaux de Liége, les forts de Liers, de Lantin et de Loncin, les derniers enlevés; plus loin, c'était Houtain, puis le passage de la Geer et Bassange. Mais indifférents à toute géographie, la plupart de nos hommes, voire de nos sous-officiers, ne s'occupaient nullement de savoir où ils se trouvaient. Quelques-uns même demandaient avec obstination:
—Arriverons-nous bientôt à Paris?
A quoi le capitaine Kaiserkopf répondait:
—Tas de porcs! nous y arriverons bien une fois. Mais croyez-vous,Sacrament!que ce sera sans vous être d'abord frotté le lard avec ces cochons de Français? Vous y arriverez,Donnerwetter!mais pas tous: vous aurez préalablement laissé sur le chemin quelques unes de vos sales couennes!
Des traces d'engagements récents apparaissaient, en effet, de plus en plus nombreuses le long de la chaussée que nous suivions et dans les champs de céréales qui la bordaient. C'était tantôt un cheval gonflé comme un éléphant, qui de ses quatre pattes raides menaçait le ciel; tantôt un caisson démoli, gisant sur un talus entre ses roues brisées; tantôt des objets de fourniment ou des lambeaux d'uniformes, traînant dans la poussière ou parsemant les fossés. Des voitures d'ambulance nous croisaient, et des brancardiers, par couples, glanaient dans les chaumes. Parfois un cadavre, le fusil sur le ventre, nous regardait passer; on tournait un peu la tête vers lui, pour voir si c'était un Belge et quel uniforme il portait; mais c'était souvent un des nôtres, et on essayait avec colère d'identifier son arme et son unité.
Nous arrivâmes, sur la fin de l'après-midi, à une ville appelée Tongres. Nous y tombions de nouveau en plein pillage. Quel bazar! On y marchait littéralement sur les tentures, les rideaux, les matelas. Le long des trottoirs était rangé tout le bric-à-brac de la bourgade, des meubles, des cadres, des pianos, jusqu'à une collection archéologique et à des médaillers de numismatique, attendant les fourgons. Une partie de la population était demeurée, qui n'avait pas eu le temps ou la volonté de fuir. Expulsée des maisons à grands coups de crosses, elle se trouvait parquée en plein air aux alentours, d'où elle voyait sa ville se consumer et se vider sous ses yeux.
Nous eûmes le plaisir d'assister à une exécution. Je dis «le plaisir», non que, pour ce qui me concerne, ce terme ne soit pas exagéré on impropre; car si j'éprouvai une satisfaction raisonnée à voir fusiller deux misérables traîtres, assassins de nos soldats, ce sentiment, au spectacle nouveau pour moi de la mort infligée délibérément, ne fut pas sans s'altérer quelque peu de pitié ou d'horreur. Il n'en est pas moins vrai que le plaisir, un plaisir évident, pur et sans mélange, se peignit sur les faces excitées de mes compagnons d'armes. Rien, en effet, n'agrée plus à l'Allemand que le déploiement sans mesure de sa force, quand l'adversaire se trouve hors d'état de lui opposer de défense. Il y a là un sens très intéressant de la proportion des valeurs, qui est tout à l'honneur de l'intelligence et de l'esprit pratique de notre pays.
Nous débouchions donc dans un carrefour déjà encombré de troupiers en maraude, quand une patrouille de cyclistes amena devant un oberleutnant d'état-major, au milieu des huées des soldats, deux pauvres Belges aux hardes lacérées et aux visages tuméfiés d'ecchymoses. On hurlait:
—Ce sont des francs-tireurs!... A mort!...
Le plus grand, un ouvrier semblait-il, pouvait avoir une cinquantaine d'années, autant qu'on pouvait en juger à travers les contusions qui le défiguraient. L'autre, un gamin, ne paraissait pas dépasser quatorze ou quinze ans. Hâves, l'œil effaré, ils se serraient l'un contre l'autre, l'homme essayant de protéger le petit.
—Au mur!... et fusillez-moi ces gaillards! ordonna l'oberleutnant, prenant à peine le temps de les regarder.
—Monsieur l'officier! jeta l'homme haletant... Monsieur l'officier! je ne suis pas un franc-tireur!... j'ai défendu mon gosse contre une de vos brutes qui voulait le pousser dans ma maison en flammes!
—Six hommes!... Qu'on me nettoie ça vivement!
On se précipitait sur eux, on les ligotait... On les jeta contre un volet de boutique. Des fusils s'épaulèrent.
—Saletés!... lança l'homme avec désespoir.
On entendit une voix grêle sangloter:
—Papa!... papa!...
Un commandement retentit:
—Feuer!
La décharge partit dans un grand cri d'enfant.
De tous côtés ce fut alors l'assourdissant tumulte d'une joie féroce. Déchaînée et piétinante, la tourbe militaire se rua sur les cadavres. Je crus qu'ils allaient être déchiquetés. Je regardai mes hommes. Tous manifestaient une allégresse sans bornes. Et du groupe voisin je vis soudain surgir une sorte de bête fauve: c'était Wacht-am-Rhein qui, n'y pouvant plus tenir, s'élançait hors du rang et, d'un bond, allait vider son arme à bout portant sur le tas sanguinolent.
Quelques heures après, bien lavé, reposé, je me prélassais dans une confortable chambre d'une des maisons non encore déménagées de la ville. De ma fenêtre à embrasure vermiculée, brûlant béatement ma pipe d'étudiant sur la digestion d'un souper aussi copieux que celui de la veille, j'observais avec paresse le mouvement de la rue, dont les vieux immeubles pansus avaient aujourd'hui l'honneur d'abriter notre compagnie. Partielle jusqu'ici, l'œuvre de destruction laissait à Tongres la disposition d'un nombreux couvert, si bien que le bataillon von Nippenburg avait pu y être logé tout entier, ainsi que le troisième. Le premier, celui du major von Putz, cantonnait, quelques kilomètres en avant, à Looz. On disait que l'armée belge s'était retirée derrière la Gette et avait été enfoncée à Diest. Quant aux Français et aux Anglais, on n'avait aucune nouvelle d'eux. On se battait, croyait-on à Dinant, où une avant-garde française avait été taillée en pièces. Où serions-nous demain?
Pour le moment, tranquillement accoudé à ma fenêtre flamande, j'étais occupé à bourrer une seconde pipe, tout en suivant de l'œil les allures avantageuses du feldwebel Schlapps qui, en compagnie de cinq ou six bruyants drôles, repartait en expédition. Je me demandais s'ils retournaient à la conquête de nouvelles bouteilles et s'ils projetaient de passer toute leur nuit à boire. Je n'éprouvais nulle envie de les rejoindre. Un bon lit bourgeois m'attendait, comme je n'en avais pas connu depuis la maison paternelle, un vieux lit brabançon très élevé, à baldaquin en tapisserie de Bruges, avec sa marche de chêne ciré, sa niche à compartiments et son vase de nuit en faïence de Tournai. J'allais y dormir comme un loir! Des bibelots, des portraits de famille ornaient la chambre cossue. Une armoire était pleine de robes, une commode de linge. Sur la table, une boîte à ouvrage et un secrétaire de dame en acajou. Des photographies dans des cadres de cuir meublaient une étagère. J'en remarquai deux: une vieille dame en béguin de dentelles, et une jeune fille assez jolie, un peu grasse, d'aspect sympathique et doux. Peut-être les habitantes du logement paisible que j'occupais. Où étaient-elles maintenant? Sur quelles routes erraient-elles, fugitives et désemparées, tandis qu'un hôte imprévu, venu d'au delà le Rhin, contemplait leurs tranquilles portraits et que demain sans doute il ne resterait plus rien de leur douillette demeure que des murs calcinés et une couche de cendres?
Macht nichts!Le lit était à moi, pour ce soir, et il était excellent. Je m'y couchai avec délice. Je goûtai le plaisir de sentir sur ma peau le contact de draps de toile et sous ma nuque le mol abandon d'un double oreiller de plume. Pour le savourer plus longuement, je résistai au sommeil et me mis à lire des journaux d'Allemagne, dont il venait d'arriver tout un lot à Tongres et dont j'avais réussi à me procurer quelques numéros.
Ils étaient vieux d'une dizaine de jours. J'y vis le début de cette grande histoire et m'y instruisis des premiers événements de la guerre. J'y lus avec enthousiasme la proclamation de l'Empereur au peuple allemand datée du 6 août 1914, et son allocution au premier régiment de la Garde, lors de son départ de Potsdam:
J'ai tiré l'épée que, sans honneur et sans être victorieux, je ne puis remettre au fourreau. Vous êtes garants que je puis dicter la paix à mes ennemis. Debout et sus à l'adversaire! A bas les ennemis de Brandebourg!
Et dans sa proclamation notre Kaiser disait:
Aux armes! Tout délai serait une trahison. Nous résisterons jusqu'au dernier souffle, tant que nous aurons un homme et un cheval. Nous soutiendrons la lutte même contre un monde d'ennemis. En avant, avec Dieu!
Un monde d'ennemis, c'était vrai. Nous en avions déjà cinq sur le dos: la Serbie, la Russie, la Belgique, la France et l'Angleterre, car celle-ci, la perfide Albion, nous avait bien réellement déclaré la guerre. Mais la félonie britannique ne paraissait guère redoutable et on ne faisait qu'en rire. Dans laGermania, l'éminent leader du centre, Erzberger, s'en gaussait en ces termes:
Lord Kitchener vient d'inaugurer glorieusement ses fonctions de ministre de la Guerre. Il a demandé au Parlement britannique de lui accorder un demi-million de soldats et le Parlement les lui a accordés. Bravo! Ici, en Allemagne, nous disons froidement: «Pourquoi pas aussi bien un million, pendant qu'il y est?» Les enfants eux-mêmes riront de cette farce grossière et il faut toute la stupidité des Alliés pour s'y laisser prendre. L'Allemagne sera enchantée de voir venir ce demi million de soldats britanniques. Nous enverrons contre eux quelque vieux général décrépit, sur un non moins vieux cheval, à la tête d'un escadron d'invalides, qui seront chargés de nous ramener ces beaux soldats pour les mettre dans un cirque, afin de les montrer à la foire comme la dernière curiosité du siècle!
Mes journaux étaient pleins de belles citations extraites des écrits de nos meilleurs généraux et de nos plus grands penseurs. J'admirai celle-ci de Treitschke:
Société du genre humain droit international, cela n'existe pas. Il n'y a qu'une réalité vraie; l'État.Der Staat ist Macht.La force de l'État est le véhicule de la civilisation. L'épée de l'État allemand est précieuse, parce que l'État allemand est le colporteur de la civilisation allemande.
Et celle-ci de Bernhardi:
Chaque nation développe sa conception du droit. Les engagements pris par l'État ne valent que si les conditions restent les mêmes. Les conditions ont changé en Belgique.
Cette autre de Clausewitz:
N'oublions pas la tâche civilisatrice qui nous incombe aux termes des décrets de la Providence. De même que la Prusse a été le noyau de l'Allemagne, de même l'Allemagne sera le noyau du futur empire d'Occident. Nous proclamons que dès à présent notre nation a droit à la mer, non seulement à la mer du Nord, mais à la Méditerranée et à l'Atlantique. Nous absorberons donc l'une après l'autre toutes les provinces qui avoisinent l'Allemagne. Nous nous annexerons successivement le Danemark, la Hollande, la Belgique, la région de la Somme à la Loire, la Suisse, la Livonie puis Trieste et Venise.
Sur quoi le général Bronsart von Schellendorf observait:
Le style du vieux Clausewitz est bien mou. C'était un poète qui mettait dans son encrier de l'eau de rose.
Tannenberg disait:
Le peuple allemand a toujours raison, parce qu'il est le peuple allemand.
Et le professeur Lasson écrivait:
Le faible est, malgré tous les traités la proie du plus fort. Cet état de choses peut même être qualifié de moral, puisqu'il est rationnel.
On citait ceci de K.-L. A. Schmidt:
Le Ciel préserve l'Allemagne de voir sortir de cette guerre la paix durable!
Et ceci de notre grand écrivain Thomas Mann:
La Kultur est une organisation spirituelle du monde qui n'exclut pas la sauvagerie sanglante. Elle sublimise le Démoniaque. Elle est au-dessus de la morale, de la raison, de la science.
Je lus avec plaisir ce morceau de Woltmann:
Les Germains sont l'aristocratie de l'humanité; les Latins appartiennent à la tourbe des dégénérés. Racine, avec sa taille moyenne, ses traits agréables, son regard limpide, sa physionomie douce et vive, Racine était incontestablement de race germanique. Voltaire était de race teutonne: son nom d'Arouet n'est-il pas une corruption de l'appellation allemande Arwid? Diderot est la déformation du nom Tictrop. Montaigne avait le teint rose et les cheveux blonds. La Fayette était grand et avait les yeux bleus. Danton était blond avec les yeux bleus, ainsi que le colossal Mirabeau. Tous les grands Français sont de crâne, de pigment, de type germaniques.
Quant à la Belgique, elle en prenait pour ses péchés. Le DrKarl-A. Kuhn, dozent à Charlottenbourg, l'exécutait de belle façon:
Celui qui se méprend sur sa mission historique, comme l'ont fait le roi des Belges et sa femme issue de la maison royale de Bavière, doit supporter les conséquences de son aveuglement. Nous Allemands, ne pouvons tolérer dans un pays en majorité germanique un prince qui fait de ses sujets des sbires sanguinaires, de perfides assassins et de lâches bandits à la solde de l'Angleterre. Ton heure a sonné, roi des Belges!
L'Allemagne, par contre, était hissée sur le pavois de l'honneur:
Le signe le plus profond du caractère allemand, déclarait le professeur M. Lehmann, c'est cet amour passionné, poussé même à l'extrême, peur le droit, la justice et la morale. Aucun autre peuple ne le possède.
Et, naturellement, c'était l'armée qui en était la manifestation la plus haute, comme l'exprimait excellemment Chamberlain:
L'armée allemande est à cette heure la plus importante institution d'éducation morale qu'il y ait dans le monde.
J'en étais là de cette lecture, où je puisais une grande force d'âme, quand un gros tumulte s'éleva de la rue, mêlé de cris aigus de femmes et de coups de revolvers. Je me levai pour voir ce qui se passait. C'était mon Schlapps et ses hommes revenant de leur expédition avec trois ou quatre captives qui se débattaient comme des démones. Sans se soucier de leur résistance et de leurs ruades, ils les entraînaient rudement par les poignets, couvrant leurs lamentations d'effroyables injures et tirant des pistolades pour les effrayer. A la lueur blafarde des lampes de poche je crus distinguer qu'elles étaient jeunes et jolies. Echevelées et dépoitraillées, elles semblaient à bout de force, bien que luttant encore de tous leurs nerfs désespérés contre la violence de leurs ravisseurs. L'une d'elles, probablement évanouie, quoique son corps fût secoué de longs frissons, était portée à bras par deux de nosFeldgrauen; de sa tête renversée les cheveux coulaient et traînaient à terre, tandis que les jupes de linon déchirées pendaient sous ses jambes nues. La troupe hurlante, blasphémante et oscillante s'arrêta, cinquante mètres plus loin, devant une maison qu'occupait le capitaine Kaiserkopf. La porte s'ouvrit, et Kaiserkopf, violemment éclairé par derrière, parut dans le chambranle, énorme et rubicond, en bretelles et en bras de chemise. Il se saisit voracement d'une des femmes et l'emporta à l'intérieur. La bande s'y précipita après lui en y poussant le gibier féminin.
Je me recouchai rempli d'un grand trouble. Allais-je pouvoir dormir? Je me représentais en traits trop vifs pour ma jeune imagination ce qui allait se passer, ce qui se passait déjà chez le capitaine Kaiserkopf. Pendant que je cherchais vainement le sommeil dans le grand lit flamand et sous les courtines vertueuses de mes bonnes dames de Tongres, je me figurais le capitaine, l'œil flamboyant et les narines gonflées, se lançant comme un sanglier sur sa proie, la dénudant, la jetant sur une ottomane, l'y écrasant de sa formidable masse. Je voyais l'infâme Schlapps choisissant minutieusement la plus jolie de sa rafle, la torturant de ses immondes caresses, se délectant savamment de ses larmes et de ses pudeurs spasmodiques. Puis j'imaginais les deux terribles bougres se passant l'une après l'autre leurs victimes, assouvissant sur elles toutes, au milieu des rires lubriques, leurs ignobles passions, pour les livrer ensuite pantelantes à la bestialité de leurs soudards. Je voyais le débordement de l'orgie, la montée de la saturnale, les lits saccagés, les sophas éventrés, les bottes et les buffleteries se roulant dans la soie et le linge fin, les pleurs, la peau, la chair, les épouvantes, les crispations, les yeux révulsés, la luxure, la frénésie, le stupre, les morsures, le sang, la mêlée s'acharnant, la souillure giclant...
Ces obsédantes images me dégoûtaient et m'excitaient à la fois. Je ne savais si je regrettais ou si je me félicitais de n'être pas là-bas avec eux. Je me sentais envahi de fatigue et de désir. J'avais besoin, moi aussi, d'une chair contre la mienne, dans ce lit solitaire et chaste, d'une chair non à brutaliser, mais d'une chair blanche à brasser, à pétrir, à pénétrer. Pourquoi la jeune fille un peu grasse de la photographie avait-elle fui? Je l'aurais si volontiers violée... oh! doucement, tendrement!...Herrgott!quel dommage!...
Mes yeux se fermèrent... Mes journaux, épars sur le couvre-pieds, avaient glissé sur le tapis. Une cloche de couvent, au loin, tinta une heure du matin... Je m'endormis enfin, en étreignant avec passion l'ombre voluptueuse de ma chère Dorothéa.
A cinq heures, les cornets sonnèrent au rassemblement. Les yeux bouffis, je bouclai mon sac. Avant de quitter cet agréable logis, où je ne coucherais plus, je jetai un dernier coup d'œil sur son intérieur. Qu'en resterait-il ce soir? Je pris, à titre de souvenir, deux de ses plus jolis bibelots, de ceux que mon peu de compétence estima être aussi les plus précieux: un camée renaissance sur onyx et une charmante tabatière dix-huitième siècle en or ciselé. Je les mis sans plus d'hésitation dans ma poche.
Dans la rue, des escouades prêtes pour le départ croisaient des groupes avinés de la nuit. Je vis des soldats de notre compagnie jeter par poignées des pastilles incendiaires dans la maison du capitaine Kaiserkopf, dont le comble commençait à s'enflammer.
—Qu'est-ce que vous faites? dis-je.
—C'est par ordre, me répondirent-ils.
Ils me suivirent, tandis que d'autres continuaient leur œuvre.
Sur la place de rassemblement, ornée d'une statue d'Ambiorix, je trouvai mes hommes au complet, sous la vigilance de mon exempt Kasper. Le capitaine Kaiserkopf, frais, dispos et plus flambant que jamais, caracolait déjà sur son gros cheval.
J'arrêtai un moment Kœnig, qui allait prendre la tête de sa section. Il était pâle, nerveux et semblait avoir mal dormi. Mais c'était pour un tout autre motif que Kaiserkopf ou que moi-même. Lui aussi avait vu les journaux, et, dans ces journaux, il avait lu le discours du chancelier von Bethmann-Hollweg à la séance du Reichstag. Il avait lu cette phrase:Not kennt kein Gebot, et celle-ci: «Nos troupes ont occupé le Luxembourg et ont peut être déjà foulé le territoire belge. C'est contraire au droit des gens.» Il en était bouleversé.
—C'est nous qui avons attaqué les premiers la Belgique, me dit il. Quelle révélation!... Qu'avons-nous commis là?
J'essayai de le remonter:
—Et les avions de Nuremberg? Et les officiers français en automobile?
—Fables que tout cela! fit-il. Pur mensonge! Il n'en est pas question dans le discours du chancelier. Bethmann-Hollweg a dit: «La France pouvait attendre; nous, pas. Nous avons été forcés de passer outre aux protestations justifiées du Luxembourg et du gouvernement belge.» On nous avait menti, on nous a trompés. C'est l'aveu. Et il ne s'est trouvé personne pour protester; pas un député n'a élevé la voix; tous ont applaudi.
—Cependant...
—C'est une infamie!... Mon ami, ajouta-t-il sourdement, nous sommes en train d'accomplir l'acte le plus vil de l'histoire.
Il me serra la main avec angoisse et je vis des larmes dans ses yeux.
Les rangs se formaient. Il courut rejoindre son poste et, quelques instants plus tard, comme le capitaine Kaiserkopf levait son sabre, j'entendis le lieutenant Kœnig commander d'une voix blanche:
—Das Gewehr über!...Rechts um!...Vorwærts... Marsch!
La journée s'annonçait belle, immuablement belle, poussiéreuse et brûlante comme les précédentes. Nous nous engageâmes sur le gros pavé de la chaussée de Saint Trond. Le canon rumorait toujours au loin, mais son orbe paraissait de plus en plus immense, décrivant une circonférence démesurée qui se courbait du septentrion au midi et dont il nous semblait que nous étions le centre, le point mort. On l'entendait au nord, au delà d'Hasselt et de Diest; au nord-ouest, du côté du camp retranché d'Anvers; l'ouest, vers Bruxelles, plus loin peut-être; au sud-ouest, sur la Sambre; au sud, tout le long de la Meuse.
Le concert orageux présentait toute la gamme des sonorités graves, comme un orgue jouant sourdement au clavier de pédales. Aux grondements du principal et de la contre-basse répondaient les ronflements du violoncelle et du bourdon, en même temps qu'aux harmonies profondes des flûtes succédaient ou se superposaient les grommellements du basson, les grognements du gros nasard et les sombres déflagrations de la bombarde. Parfois ce ronronnement perpétuel se piquait de crépitations plus vives, plus grêles et plus nettes, beaucoup plus proches aussi, salves de fusils ou de mitrailleuses qui exécutaient des civils et châtiaient des villages. Parfois encore, une alouette fuyait verticalement en jetant un trille aigu ou un vol de canards partait d'une mare, oblique, claqueur et sonore.
Tout d'un coup, plaquée lourdement sur cette mélopée, nous perçûmes, venant du sud-ouest, une vibration beaucoup plus forte et, quoique très lointaine, considérablement plus marquée. C'était comme une énorme cadence de grosse caisse, tombant et se prolongeant en échos. Vingt minutes après, une seconde détonation analogue retentit, puis, à intervalles semblables, une troisième, une quatrième... Nous nous interrogions, Helmuth, Kasper et moi:
—Ce ne sont pas nos 210, ni même nos 280 qui font un bruit pareil... Qu'est ce que c'est?... D'où cela vient-il?...
Boussole en main, Schimmel finit par déterminer la direction:
—Cela doit venir de Namur, dit-il.
Puis il ajouta:
—Ce sont probablement les gros mortiers autrichiens de 305. On les a fait venir pour réduire la place. Liége nous a déjà fait perdre trop de temps.
Je demandai naïvement:
—L'Autriche a-t-elle donc déclaré aussi la guerre à la Belgique?
—Pas que je sache, répondit Schimmel, mais cela importe peu: son artillerie s'en charge.
Il nous communiqua en outre un renseignement qu'il tenait d'un officier d'artillerie lourde. Nous possédions des pièces d'un calibre colossal, usinées en grand secret par Krupp, des canons monstres de 420, destinés à écraser comme des œufs toutes les forteresses. On en avait vu passer deux à Verviers, qui chargeaient chacune un train entier.
Cette information nous remplit de joie et d'une admiration sans bornes pour la puissance allemande.
Mais ce ne fut pas encore ce jour là qu'il nous fut donné de rencontrer l'ennemi, autrement que par les ruines qu'avaient semées sur notre route les troupes qui nous avaient précédés ou que par les menues exactions que nous exercions nous-mêmes, partout où il restait quelque chose à tuer, à détruire, à piller ou à violer.
Au soir, nous arrivâmes sur le bord de la Gette, où nous bivouaquâmes. La nuit était si belle que nous ne dépliâmes pas les tentes.
Le lendemain, après avoir passé sans incident la rivière, le régiment eut à fournir une nouvelle étape en direction nord-ouest, qui l'amena un peu fourbu dans la région du Démer.
Le surlendemain, enfin, la parole fut à la poudre.
Dès le petit jour, nous avions été prévenus par l'état-major divisionnaire d'avoir à nous éclairer attentivement, car nous étions arrivés dans une zone dangereuse. Effectivement, au bout de quelques heures, les uhlans signalèrent la présence de l'ennemi, déployé, à trois ou quatre kilomètres de là, sur une ligne assez étendue, derrière un rideau de boqueteaux, le flanc droit tenu par des cyclistes et des lanciers, le gauche par des chasseurs et des gardes civiques. De la colonne de route nous avions passé à la marche en formation préparatoire de combat et nous occupions maintenant un grand front qui sinuait sur les coupes de seigles et dans les ondulations de la glèbe campinienne.
Un lourd silence s'écrasait sous le soleil de plomb. Entre deux cimes de hêtres brillait très loin un long clocher au sommet rectangulaire, que Schimmel assura être la tour de Malines.
Soudain un crissement fendit l'air. A cinquante mètres derrière la section qui avançait déployée en ordre serré, un éclatement se produisit. Toutes les têtes se retournèrent, pour voir jaillir et retomber une colonne de terre grasse.
—Charogne! lâcha Kaiserkopf en descendant de son cheval qu'il remit à son ordonnance.
Presque aussitôt, trois autres obus s'abattaient sur notre gauche, à des distances variées. On entendit un hurlement lointain, paraissant provenir d'une des sections de la compagnie Tintenfass: puis on distingua quelques hommes s'agitant comme des mouches autour d'une tache grise qui gigotait sur le sol.
Plusieurs d'entre nous pâlirent. Kasper murmura près de moi:
—Herr Fæhnrich, je crois que ça y est; nous recevons le baptême du feu.
Des commandements rauques partirent. La section Kœnig, portée en avant, se dispersait rapidement en tirailleurs. On vit peu à peu les hommes disparaître comme des mulots dans les écorchures du terrain, un fusil sautant çà et là entre les chaumes, dans la pétarade d'une mousqueterie précipitée. Nous étions désignés comme soutien, appuyés à cent pas par la section von Bückling.
—Mes garçons, fit le capitaine Kaiserkopf, après avoir fait précéder ses paroles d'une batterie de tambour, voici maintenant le moment,Sacrament!de montrer que vous êtes des bougres! L'ennemi perfide est là qui vous guette, tapi dans ces bois. Aujourd'hui, la patrie allemande a besoin du poing de tous ses fils allemands. Tapez ferme, mes agneaux, cognez dur, et vous verrez cette vermine immonde, ces Belges, ces Français, ces Anglais, toutes ces sales bêtes fuir lâchement sous vos coups. Et maintenant, comme a dit l'Empereur le 4 août, dans la salle blanche de son château royal, et maintenant,Donnerwetter!nous allons les battre comme plâtre. Poussez tous avec moi le cri de guerre du soldat allemand: Hourrah!
Un triple hourrah sortit de nos poitrines haletantes.
Mais pendant ce temps, une artillerie invisible crachait sur nos lignes ses projectiles éclabousseurs. On les entendait vibrer comme des hannetons, déflagrer, nous arracher les tympans, tandis que le sol se labourait et qu'une dégringolade de terre, de cailloux, de racines et de débris de fer lapidait nos compagnies déployées.
—Hinlegen!... Ouvrez vos intervalles!... ordonna Schimmel derrière nous.
Sous le cyclone, le front vacillait, zigzaguait, se creusait de poches ou se crevait de trous. C'était à notre gauche que le feu paraissait le plus fort; mais, dans le brouhaha des explosions, la fumée, la poussière, le méphitisme, nous finissions par ne plus distinguer grand'chose de ce qui se passait au delà de notre voisinage. Nous étions d'ailleurs bien trop occupés de nous-mêmes. L'effroi étreignait visiblement la plupart de nos fantassins; la sueur ruisselait sur les visages blêmes; un souffle angoissé s'échappait des gorges. Il nous semblait que nous étions tombés dans un terrible guet-apens dont nous ne sortirions pas vivants.
—Auf!...Vorrücken!...
La section avançait prudemment, poussée par ses sous-officiers.
Ecumeux et congestionné, Wacht-am-Rhein bourrait de coups de crosse ses hommes, au milieu d'un torrent d'injures. Nous progressions par saccades, tantôt collés au sol et rampant entre les mottes, tantôt relevés d'un commandement au sifflet, cinglant comme un claquement de fouet, qui nous faisait bondir jusqu'au premier pli de terrain. En contre-pente d'un mamelon crénelé de quelques arbres, près duquel nous passions, j'aperçus un instant, juchés sur leurs chevaux, dont l'encolure basse se tendait vers l'herbe, le colonel von Steinitz, le major von Nippenburg, le capitaine d'état-major Morgenstein et le premier-lieutenant Derschlag, qui la lorgnette aux yeux et la carte sur la selle, suivaient commodément le spectacle de l'opération, tandis qu'une escouade d'estafettes et de téléphonistes attendaient leurs ordres.
Nous n'avions pas fait cinq cents mètres, beaucoup moins commodément, qu'une grêle de balles nous assaillait. Le sifflement de ces petits projectiles, opiniâtres et tarabustants comme des moustiques, me parut plus désagréable encore que le gros vacarme des obus. C'est qu'une balle qui vous stride à l'oreille vous semble précisément destinée. L'obus est plus distant, plus impersonnel et, malgré son bruit, plus rassurant: on a l'impression, du moins en rase campagne, de courir avantageusement sa chance. La balle, elle, vous nargue directement, vous menace, vous obsède. Elle vous énerve et vous agite au plus haut point. Elle vous distille le supplice à petites doses, mais beaucoup plus savamment. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait un sifflement, mais plutôt un claquement sec, sur une chromatique très rapide, très aiguë, n'embrassant guère plus d'un quart de ton.
Je n'eus naturellement pas le temps de pousser bien loin ces observations minutieuses, en ce moment tragique et sur cette emblavure balayée d'acier, où je n'avais pas trop de toute ma présence d'esprit pour ne pas me laisser choir dans un sillon comme une loque. D'autres observations d'ailleurs ne tardaient pas à s'imposer à ce qui me restait de faculté d'aperception.
Nous rencontrâmes un premier cadavre. C'était un des tirailleurs du lieutenant Kœnig. Il s'allongeait au creux d'une dérayure, les doigts crispés au fusil, la face toruleuse et barbouillée de sang, les yeux torves regardant le ciel. Inopinément j'allai donner en plein du genou sur sa tunique grise. Horrifié, je sursautai en poussant un cri. Sous mon poids, le mort avait rendu un son flatueux, comme un soufflet. Nous buttâmes sur deux autres tués. Puis ce fut un blessé, qui regagnait l'arrière, hurlant et se tenant le ventre. Je fus saisi d'un tremblement convulsif.
—En tirailleurs commanda Schimmel.
C'était à notre tour de nous porter en avant, pour renforcer la chaîne ou nous substituer à elle. Je rassemblai mon souffle pour crier à mes hommes:
—Mir nach!...
Je m'élançai comme un fou devant moi, suivi de Kasper et de mes quatorze mousquetaires, en ordre mince à trois pas l'un de l'autre. La mitraille pleuvait de plus belle. Pas un chapeau de carabinier en vue, pas un canon de mauser! Après une série de bonds désordonnés, nous rejoignions la ligne de feu où, terreux, abîmés, rendus, des fusiliers progressaient péniblement en tiraillant au hasard.
—Ça chauffe!... crachaient-ils avec accablement, terrorisés par les sous-officiers.
On leur passa des gourdes.
Et soudain j'eus une vision stupéfiante: Kœnig debout, en terrain découvert, calme, intrépide, sa belle tête romantique se détachant comme un médaillon d'albâtre sur l'azur, marchait tranquillement en avant de sa section, l'épée à la main. J'eus l'impression qu'il allait au-devant de la mort, qu'il la cherchait.
Un vertige me prit. Je tirais avec un acharnement de somnambule sur une corne de bois qui nous faisait face. Mon épaule se paralysait. Bientôt il ne nous fut plus possible d'avancer. Il fallut nous terrer, sans plus bouger, derrière un parapet de sacs. Combien de minutes, combien d'heures restâmes-nous ainsi blottis! Toute notion de temps avait disparu. Je sentais ma langue devenir pâteuse, mon palais sécher, ma salive se tarir. J'étouffais. Une barre de fer pesait sur ma poitrine. Et tandis que, sous le glas de mon cœur qui battait à grands coups, mes oreilles tintaient et que mes tempes bourdonnaient, un frisson mortel naissait dans ma nuque, gagnait mes épaules, se répercutait le long du dos jusqu'aux lombes, m'anéantissait, me faisait presque perdre connaissance. Je n'existais plus que dans un cauchemar atroce.
Des ronronnements de moteurs frémirent au dessus de nous. Je levai les yeux. Trois, quatre avions sillonnaient le ciel et, la croix de Prusse sous les ailes, filaient dans la direction du nord. Bientôt, sur les bois adverses, tombaient fantastiquement de longs rubans de paillettes métalliques qui brillaient au soleil. Était-ce mon rêve bizarre qui se continuait ou étais-je éveillé?
Tout à coup de formidables décharges secouèrent l'air derrière nous. Des vrombissements énormes passèrent sur nos têtes. Vingt, quarante bordées épouvantables firent sonner la lumière et trépider le sol. Je me frottai les yeux, tout étourdi. En même temps, les bois roux se couvraient de flamboiements, se panachaient de bouquets de fumée noire. Des taillis grillaient, des arbres prenaient feu. D'abord stupéfaites, puis délirantes, les troupes, à ce tonnerre, s'étaient réveillées de leur léthargie. D'immenses acclamations sortaient des fossés. On s'embrassait, on dansait. C'était notre artillerie qui écrasait les positions ennemies.
Dix minutes après, tout s'était tu en face de nous, et si quelques coups de fusils parvenaient encore, ils se perdaient dans le fracas de nos pièces et les hourras de nos poitrails. Schimmel, qui nous avait rejoints, nous montrait au loin, sur la droite, des masses grises qui avançaient rapidement à travers champs, en équerre avec nous. C'était le second régiment de la brigade qui, sorti d'Aerschot, prenait de flanc la défense belge et tournait ses lignes. La victoire était à nous. Cette assurance enflammait instantanément tous les cœurs.
Délivrés de leur terreur, les hommes se réharnachaient avec joie. Mes quatorze mousquetaires se retrouvaient au complet, ainsi que Kasper et moi-même, ce qui me fit un sensible plaisir. Les groupes se resserraient dans leurs sections; les compagnies se reformaient. Nous vîmes reparaître, exubérant et triomphant, le capitaine Kaiserkopf, qui avait recouvré son cheval. Surgissant des épaulements, des batteries de canons gris foncé allaient au galop occuper des emplacements nouveaux, d'où elles rouvraient des tirs directs sur des objectifs que nous n'apercevions pas. Des signaleurs couraient, agitant leurs fanions verts ou rouges. Les tambours et les cornets jetaient partout leurs roulements sonores et leurs appels éclatants.
—Baïonnette au canon!... A l'assaut!...
Les rangs se bousculèrent au pas gymnastique, dégorgeant des hourras forcenés. La courte distance qui nous séparait des lisières fut franchie en quelques minutes. Quand nous pénétrâmes sous bois, l'ombre et la fraîcheur nous surprirent. Des émanations et des floches de vapeur rôdaient sous les branches. Aucune fusillade, pas un miroitement d'acier ne nous reçut. La position était vide. Il n'y restait que des morts et des blessés.
Alors d'effroyables scènes se produisirent. Ivres de carnage, les nôtres se ruèrent sur les corps qui gisaient ou râlaient au pourtour brûlé des clairières ou au pied des arbres foudroyés. Tailladant et perforant, assommant ou fusillant, sans s'occuper de savoir ce qui était déjà tué ou ce qui vivait encore, nos soldats se livraient avec rage à la folie aveugle de détruire, d'anéantir, de réduire en bouillie tout ce qui se rencontrait sur leur chemin. Des débris déjà déchiquetés par les obus volaient de tous les côtés. Des lames plongeaient dans les chairs, crissaient sur les os, les crosses s'abattaient sauvagement au milieu de tas sanguinolents et remuants. On vit jaillir des foies et couler des entrailles. Des orbites crevèrent et des crânes s'ouvrirent. Une tête fut brandie à la pointe d'une baïonnette. C'était une débauche de massacre, une orgie de sang, d'horreur et de cruauté.
De terribles hurlements, des imprécations, d'ignobles insultes se vomissaient de toutes parts:
—Salauds!... cochons!...verfluchtes Gesindel!...Hurenkinder!... vociféraient les nôtres en fracassant à tour de bras.
A quoi des voix flamandes ou wallonnes répondaient, avant d'expirer sous les transpercements:
—Bandits!... Vous achevez les blessés!...
On en vit survenir un groupe de cinq ou six, défigurés, à moitié démembrés, conduits par une patrouille. Furieux et l'écume à la bouche, Kaiserkopf se mit à tempêter:
—Nom de Dieu!... Le colonel a dit: Pas de prisonniers!... Eventrez-moi tous ces gaillards!
Vingt hommes leur brûlèrent leurs cartouches dans les yeux ou les clouèrent contre les troncs.
C'est à peine si je reconnaissais mes braves mousquetaires, changés eux aussi, semblait il, en bêtes féroces. Schnupf, Maurer, Vogelfänger, jusqu'à mon excellent Kasper, participaient à l'affreuse curée et s'affairaient contre un ennemi à terre, comme s'ils avaient eu à défendre leur peau. Je n'en revenais pas. Hélas! dans un instant d'égarement, et me trouvant sous l'œil de Kaiserkopf, j'y allai moi-même de mon coup de baïonnette. Je revois encore mon malheureux Belge, les jambes emportées, effondré et agonisant sous un buisson de fusains. Il me regardait de ses prunelles blafardes et sa bouche s'ouvrait et se rouvrait sans pouvoir proférer un son. Je retrouve mon geste, mon élan, mon effort. J'éprouve à nouveau cette sensation étrange de l'enfoncement de ma lame, la résistance du drap d'uniforme, puis la pénétration aisée comme dans du beurre. Je revois le rictus du moribond, la révulsion de ses yeux, la salive rouge sur ses lèvres.
Je compris alors ce que c'était que cefuror teutonicusdont nos manuels patriotiques vantaient si souvent la vertu. J'en pouvais mesurer l'intensité.
Mais il fallait voir surtout Wacht-am-Rhein. Celui-là était prodigieux. Délirant comme un possédé, la mâchoire énorme et les biceps gonflés, faisant tourner son arme à deux bras comme une massue, il assénait de droite et de gauche sur les corps écroulés d'immenses coups de crosse, ce qui était sa manière préférée, faisant sauter les cervelles et craquer les vertèbres, piétinant de ses lourdes bottes les cadavres charcutés, écrasant des faces gémissantes, des thorax palpitants, pataugeant épouvantablement dans des ventres étripés et des nids d'intestins bleus. Rien n'échappait à sa fureur destructrice. Couvert de sang et de détritus humains il avançait, tel un barbare des anciens temps issu des forêts de la Germanie, la peau de bête sur l'épaule et la hache de silex au poing. Un artilleur belge, moins blessé que d'autres, voulut enfin arrêter cette brute. Il se dressa péniblement du milieu d'un caisson en miettes et, de son bras gauche, car le droit pendait inerte, braqua un pistolet. Heureusement, Wacht-am-Rhein vit le geste, esquiva le coup. Il fondit sur le Welche en lui criant: «Traître!» l'empoigna formidablement à la gorge, le coucha sur son caisson, puis, le genou sur l'estomac, l'étrangla. Après quoi, reprenant son fusil par le canon, il recula d'un pas et, d'un tour de moulinet, lui fendit la tête.
Je me souviens de bien d'autres scènes semblables, auxquelles j'assistai par douzaines. Je ne puis toutes les énumérer. A l'orée septentrionale de la position boisée que nous venions de traverser en trombe, il nous arriva de surprendre une de ces curieuses petites mitrailleuses belges, traînées par des chiens. La machine, qui avait reçu un obus, gisait disloquée sur un tas de sable, avec son affût en morceaux, sa lunette rompue et sa bande qui lui sortait encore de la culasse comme un fragment de ténia. Le servant était étendu mort à côté, un éclat d'acier, dans la poitrine. Des deux chiens, l'un était tué, l'autre, la patte cassée et pris dans ses brides, geignait lamentablement. Wacht-am-Rhein s'occupa d'abord du mitrailleur et, pour mieux s'assurer qu'il était fini, lui défonça le visage. Puis, tournant sa colère sur l'animal blessé:
—Sale bête! cria-t-il, cochon de chien!... Tu vas y passer, toi aussi.
Le pauvre mâtin nous regardait de ses yeux suppliants.
—Epargnons-le, dis-je. Prenons-le avec nous et soignons-le; il pourra nous être utile.
—Nein!... C'est un chien welche!... Il faut le crever!
—Si on le fusillait? proposa Rohmann, un des hommes de Wacht-am-Rhein.
—Si on le pendait? émit Schnupf.
Mais jugeant superflu de tenir un conseil de guerre à ce sujet, Wacht-am-Rhein avait déjà saisi son sabre-baïonnette et, d'une main puissante, le lui passait au travers du corps.
La bête s'affaissa, râla, tourna des yeux qui se chargeaient d'une taie grise, puis, dans le jet de sang qui éclaboussait son poil blanc, alla, se traînant sur le ventre, lécher en expirant la main cadavérique de son maître.
Quand nous sortîmes de cet enfer, les bras fatigués et les semelles gluantes, nous entrâmes dans un pays vert, serein, paisible, où n'avait pas encore pénétré le moindre rayonnement de la guerre. L'harmonie en était délicieuse et profonde. Sous un ciel d'un bleu presque violacé, une campagne plate, fraîche, extrêmement douce développait toute la gamme des tons smaragdins, avec ses pâturages luisants, ses prés vernissés, ses feuillages clairs, éclatants de pureté, comme lavés par une récente ondée. Un bétail blanc, taché de noir, répandu dans les herbages, paissait avec lenteur un tapis abondant. De jolis chemins bordés d'aulnes méandraient entre les cultures plantureuses, où affleurait par places, fertile et sombre, l'alluvion molle d'un humus gras. Une intense poésie émanait de ce paysage calme, riche, gonflé de sève, et mon âme, nourrie d'idylle, en goûta suavement le charme enchanteur.
Des maisons apparurent, d'abord éparses, une ici, une là, chacune dans son jardinet, puis plus rapprochées, groupées enfin, très nettes, très propres, d'un blanc laiteux sous leurs toits rouges, posées comme des jouets dans la verdure, autour d'un clocher pointu et lustré.
—Un village intact! mugit Kaiserkopf.
Un frisson joyeux courut le long des fusils, dont les baïonnettes flambèrent. Enfin! nous arrivions les premiers quelque part! C'était notre tour! Nous allions étrenner une localité! Des acclamations, deshoch, des grognements de plaisir se propagèrent dans les rangs; les sacs s'assurèrent d'une secousse alerte sur les épaules; animée d'une nouvelle ardeur, la compagnie rectifia ses files et s'appliqua à marquer le pas.
Tandis que nous approchions, un remuement confus paraissait sourdre aux abords du village; on voyait les habitants sortir des maisons, s'agiter, voleter comme des abeilles en rumeur autour d'une ruche. Le tocsin se mit à sonner. Dans les champs voisins, des paysans redressaient le dos, regardaient stupides, appuyés sur leur bêche, ou regagnaient hâtivement leurs demeures. Un cheval échappé galopait à travers une éteule.
A un croisement de chemins, où un christ rustique étendait ses bras maigres de chaque côté de sa tête épineuse, un petit groupe de villageois attendaient, chapeau bas, derrière leur bourgmestre et leur curé.
La colonne fit halte, tandis que des patrouilles partaient battre le pays et qu'une petite avant-garde, sous les ordres du fourrier Schmauser, s'en allait assurer les accès.