Il (Dieu) est, vous dites vrai: tout ici nous l'atteste,La preuve abonde autant que le sable en la mer;Mais, dans beaucoup d'esprits si Dieu se manifesteSatan, sur d'autres, règne en despote d'enfer.
Il (Dieu) est, vous dites vrai: tout ici nous l'atteste,La preuve abonde autant que le sable en la mer;Mais, dans beaucoup d'esprits si Dieu se manifesteSatan, sur d'autres, règne en despote d'enfer.
On voit ici nettement que le Lanusse de 1865 n'était plus le Lanusse de 1844. L'influence du milieu n'était plus la même: l'évolution avait imprimé son cachet à notre poète.
En 1865, nous voyons chez lui la force, la décision, la réflexion, et cette indépendance dans le style, décelant l'affranchissement de sa pensée de toute espèce de complaisance et d'enjouement.
Lanusse était d'abord Louisianais, à peu près dans le même sens que le citoyen d'Athènes était Athénien plutôt que Grec, ou, pour mieux dire, dans le sens que le célèbre Calhoun était Carolinien avant d'être Américain.
On peut dire qu'il ne se flattait pas de son titre d'Américain. Et l'instinct créole était encore plus prononcé chez lui que son attachement au titre de Louisianais ou au souvenir de son origine. Toutes ses prédilections, tous ses ressentiments partaient de là.
L'INSTITUTION COUVENT
Par testament fait en 1832, MmeBernard Couvent avait généreusement laissé certains biens à être affectés à l'instruction des orphelins indigents catholiques du 3èmedistrict.
La clause du testament de MmeCouvent qui nous intéresse ici se lit comme suit:
"Je veux et ordonne que mon terrain, à l'encoignure des rues Grands Hommes et de l'Union, soit à perpétuité consacré et employé à l'établissement d'une école gratuite pour les orphelins de couleur du faubourg Marigny. Cette école s'établira sous la surveillance du Révérend Père Manehault ou, en cas de mort ou d'absence, se trouvera sous la surveillance de ses successeurs en office; en conséquence, j'entends que les dits terrains et édifices ne soient jamais vendus sous quelque prétexte que ce soit, mais au contraire qu'il y soit fait, par souscription ou autrement, toutes les améliorations ou additions que le temps et le nombre des enfants orphelins pourront exiger."
Par de malheureuses coïncidences trop longtemps prolongées, ce legs était resté inutile, une grande partie en avait même été détournée du but auquel il était destiné.
Barthélemy Rey, François Lacroix, Nelson Fouché, Emilien Brulé, Adolphe Duhart et quelques autres patriotes, ayant appris l'existence de ce bien et l'abus qu'on en faisait, se mirent à la tête d'un mouvement qui avait pour objet de contraindre l'exécuteur testamentaire à rendre un compte de sa gestion.
Ce n'était pas chose facile, car douze années s'étaient écoulées avant que les protecteurs du droit des orphelins eussent ainsi songé à obtenir justice.
Lanusse, quoique jeune, s'était joint à cette propagande et dans le cours du temps, en avait pris la direction militante.
Son énergie, unie à son intelligence, avait imprimé au mouvement une force irrésistible, et cette impulsion n'a pas peu contribué aux résultats obtenus. Dans tous les cas, en 1848, la bonne œuvre était sauvée, rien ne pouvait empêcher l'exécution des volontés de MmeCouvent.
Mais ce n'était pas tout. Ces biens ayant été entamés par des procédés irréguliers, il fallait leur restituer leur intégrité et les organiser de manière à les rendre profitables et durables.
M. Lanusse ici encore se montra à la hauteur de la tâche. Il s'entoura d'hommes de bonne volonté, et tous se mirent courageusement à l'œuvre. Dans un court espace de temps, on érigea un nouvel édifice, qu'on appela:Institution Catholique des Orphelins Indigents.
Les propriétés provenant du legs de MmeCouvent ont servi à l'entretien de l'établissement, avec quelques autres contributions particulières et publiques.
Comme conséquence logique, M. Lanusse, en 1852, fut nommé Principal de l'Institution. On peut dire que l'histoire de cette dernière commence avec lui.
C'est lui qui en a créé le programme d'études; c'est lui qui a mis ce programme en pratique et c'est de lui que ses adjoints ou sous-maîtres ont appris la manière de procéder.
Pour le seconder dans son œuvre, il avait fait choix de Joanni Questy, Constant Reynès et Joseph Vigneaux-Lavigne, tous des hommes d'un mérite supérieur et d'un dévouement admirable. Sous une telle direction, l'École a prospéré et est devenue fameuse par les élèves qu'elle a formés. On n'eut plus à aller puiser le savoir aux sources européennes. La jeunesse pouvait recevoir les éléments d'une éducation solide dans les classes établies par Lanusse et à des prix placés à la portée de toutes les bourses. Les orphelins et les enfants de parents pauvres n'avaient plus à redouter les désavantages de l'ignorance.
On a sévèrement blâmé M. Lanusse de ce qu'il ait refusé de placer le drapeau de l'Union sur le toit de son École, conformément à l'ordre du général Butler. C'était une faute, nous en convenons, mais il agissait là dans un de ces mouvements de la conscience que l'homme sensible ne peut pas toujours maîtriser. Quoiqu'il en soit, il ne faut pas oublier que Lanusse avait été conscrit dans la Confédération. Bien qu'il fût parfaitement au courant des circonstances qui l'avaient forcé à prendre les armes, il éprouvait néanmoins une certaine répugnance à se montrer sous un jour douteux.
Nous nous empressons de dire que plus tard il est revenu sur ses idées erronées et que dès lors, sa loyauté fut entièrement acquise à la cause de l'Union et de la liberté. Il est à la connaissance de tous ses amis qu'il a regretté cet incident, et ce repentir loyal devrait suffire à l'exonérer. D'ailleurs, toute la suite de sa vie a prouvé qu'il n'y eut là qu'une erreur de sa part, et qu'on ne peut suspecter les motifs qui l'ont fait agir en cette occasion.
Le public, nous voulons le croire, n'a plus de reproches à lui faire à ce sujet.
Certaines paroles de M. Lanusse peignent bien sa noblesse et sa grandeur d'âme. Par exemple, son célèbre—"Nous n'irons pas?"—exclamation dont il s'est servi, en 1861, alors que la population menacée devait choisir entre l'exil et le service militaire, sous peine de châtiment. C'est encore lui qui, dans un moment de juste indignation, s'était écrié: "Dans l'humble sphère où je circule, qui m'y cherche, m'y trouve."
Un certain personnage déclarait que le contact de l'homme de couleur lui inspirait de la répugnance; à quoi M. Lanusse répliqua: "Répugnance et instinct, chez vous, c'est la même chose".
On a vu cet homme, dans sa jeunesse, servant loyalement ses amis dans leurs petites ambitions, rendant hommage au beau sexe, par devoir plutôt que par inclination. Plus tard, vers la même époque, on le retrouve au théâtre jouant la comédie avec Orso, notre célèbre tragédien. Plus tard encore, on l'aperçoit dans la foule, luttant pour la cause des orphelins, dont il prenait plaisir à préparer les intelligences. On le voit à l'église donnant l'exemple pour honorer la mémoire de MmeBernard Couvent; on le voit dans l'armée, comme otage plutôt que comme soldat; on le lit dans les livres, dans les journaux, comme poète et comme polémiste; on le voit même exposer sa vie pour faire face à l'arrogance et la morgue. Il se mêle aux entreprises tentées dans l'intérêt de l'éducation, et personnellement il prend la direction de l'enseignement. Partout, dans tout, jusqu'à la mort, M. Lanusse est resté le même, c'est-à-dire la personnification du plus sublime dévouement.
Il est juste d'ajouter à son éloge qu'il fut un bon et sage époux, un père modèle. Malheureusement, la mort l'a séparé trop tôt de sa famille, dont il était le soutien et l'espoir.
Quatre fils et une fille avaient béni son union, mais un seul de ses fils, hélas! lui survit.
[Illustration: M. ARTHUR ESTÈVES, Philanthrope, président du Comité des Citoyens, président du Bureau de Direction de l'Institution Couvent, etc.]
Une dédicace.—Les collaborateurs des "Cenelles".—Notices biographiques.
DEDICACE
M. Armand Lanusse a eu l'honneur d'écrire la Dédicace desCenelles. La voici:
AU BEAU SEXE LOUISIANAISVeuillez bien accepter ces modestes CenellesQue notre cœur vous offre avec sincérité;Qu'un seul regard tombé de vos chastes prunellesLeur tienne lieu de gloire et d'immortalité.
AU BEAU SEXE LOUISIANAIS
Veuillez bien accepter ces modestes CenellesQue notre cœur vous offre avec sincérité;Qu'un seul regard tombé de vos chastes prunellesLeur tienne lieu de gloire et d'immortalité.
Les autres pièces que nous tenons de ce poète, sont:Introduction.—Le Dépit.—Épigramme.—Un Frère au Tombeau de son Frère.—La jeune Agonisante.—À Elora.—Les Amants consolés.—La jeune Fille au Bal.—Le petit Lit que j'aime.—Jalousie.—Le Songe.—Le Prêtre et la jeune Fille.—Le Carnaval.—À Mademoiselle * * *.—Besoin d'écrire.—Le Portrait.—Une Mère Mourante.—Il Est.
JOANNI QUESTY
M. Joanni Questy était natif de la Nouvelle-Orléans. Il y fut aussi élevé et y reçut son instruction. Il était considéré comme un des hommes les plus érudits de son époque.
M. Questy, par son application à l'étude, s'était rendu maître de plusieurs langues, mais toutes ses productions connues sont en français. C'était un écrivain recherché, il avait un style pur et des idées d'un caractère essentiellement philosophique. Il nous a laissé plusieurs pièces, au nombre desquelles nous pouvons citerLa Vision,CauserieetUne Larme sur William Stephens: ces trois morceaux sont publiés dansLes Cenellesde 1845. Il a aussi écrit un roman,M. Paul, mais cet ouvrage est resté inédit. Noël Bacchus en avait le manuscrit.
M. Questy a été un collaborateur important de maintes entreprises littéraires de notre cité. Comme professeur, il excellait: il a brillé particulièrement dans l'enseignement. Il donnait des leçons d'espagnol et de français. Il appartenait à la phalange de 1844, dont il est question longuement dans une autre partie de cet ouvrage.
M. Questy jouissait d'une grande popularité, à cause de son caractère aimable et sympathique. Tous les enfants connaissaientM. Joanni,—c'était son nom populaire.
Visionétait une de ses premières pièces. On y trouve le style, l'expression, l'invention, la richesse, la grâce, l'abondance.
Questy sait plaire et toucher. L'on peut dire de lui comme Dumas, fils, disait de Lamartine, que sa poésie était "embaumée".
VISIONViens à moi, jeune fille,Viens, ô dive des cieux!Viens, je suis sans famille,Tu fermeras mes yeux.Viens, par ton doux sourire,Endormir mes douleurs;Car le Ciel, en son ire,M'abandonne aux malheurs.Oh! viens, car à chaque heureSur mon destin latentJe pleure, et puis je pleure...Nulle âme ne m'entend!Toi que tout bas je nomme,Sylphide à l'œil d'azur,Rayonnant europomeQui t'enivres d'air pur!Du ciel, vierge expellée,Riche d'espoir et d'heurIci-bas exiléeViens... reste sur mon cœur.Dis-moi qui fus ton père,Aérienne enfant?Quelle ève fut ta mère?N'eus-tu jamais d'amant?Par-delà les nuages,Peut-être est ton palais.Habitacle d'oragesDans lequel tu te plais.À goûter l'harmonieDes cithares des cieux.Enfin, ange ou génieEsprit mystérieux.Ton sort est un mystère?Tu ne me réponds pas?Toujours, toujours te taire!Parle-moi donc, hélas!Peut-être es-tu l'ondine,Reine des flots dorésQui, des bras d'une femme,Et me sourit après.Ou gnomide irisée,Gardienne de trésor...De ma chaîne briséeN'as-tu pas l'anneau d'or?Dis-moi, n'es-tu pas l'âmeDe l'ange radieuxQui des bras d'une femme,S'envola vers les cieux.Hier, avant l'aurore?Ou bien peut-être es-tuCelle qui vient d'éclore...Chérubin ou vertu?Ton sort est un mystère?Tu ne me réponds pas?Toujours, toujours te taireParle-moi donc, hélas!"Je suis l'âme d'une âme,Le lucide rayonD'un beau globe de flammeÉteint à l'horizon."Parfois je fais sourireL'enfant dans son sommeil;Je lui porte un collyreQuand il pleure au réveil."De mes belles paruresJ'ai secoué les fleurs,Sur les routes obscuresOù marchent les douleurs."Je révèle à qui tombeEn s'abreuvant de fielLes secrets de la tombe,Les mystères du Ciel."Je vais, à ta prière,Veiller sur ton chemin:Tu seras sur la terreÀ l'ombre de ma main."Adieu: prends ma couronneComme un gage d'amour".—Mais, divine madone,Vous reverrai-je un jour?
VISION
Viens à moi, jeune fille,Viens, ô dive des cieux!Viens, je suis sans famille,Tu fermeras mes yeux.
Viens, par ton doux sourire,Endormir mes douleurs;Car le Ciel, en son ire,M'abandonne aux malheurs.
Oh! viens, car à chaque heureSur mon destin latentJe pleure, et puis je pleure...Nulle âme ne m'entend!
Toi que tout bas je nomme,Sylphide à l'œil d'azur,Rayonnant europomeQui t'enivres d'air pur!
Du ciel, vierge expellée,Riche d'espoir et d'heurIci-bas exiléeViens... reste sur mon cœur.
Dis-moi qui fus ton père,Aérienne enfant?Quelle ève fut ta mère?N'eus-tu jamais d'amant?
Par-delà les nuages,Peut-être est ton palais.Habitacle d'oragesDans lequel tu te plais.
À goûter l'harmonieDes cithares des cieux.Enfin, ange ou génieEsprit mystérieux.
Ton sort est un mystère?Tu ne me réponds pas?Toujours, toujours te taire!Parle-moi donc, hélas!
Peut-être es-tu l'ondine,Reine des flots dorésQui, des bras d'une femme,Et me sourit après.
Ou gnomide irisée,Gardienne de trésor...De ma chaîne briséeN'as-tu pas l'anneau d'or?
Dis-moi, n'es-tu pas l'âmeDe l'ange radieuxQui des bras d'une femme,S'envola vers les cieux.
Hier, avant l'aurore?Ou bien peut-être es-tuCelle qui vient d'éclore...Chérubin ou vertu?
Ton sort est un mystère?Tu ne me réponds pas?Toujours, toujours te taireParle-moi donc, hélas!
"Je suis l'âme d'une âme,Le lucide rayonD'un beau globe de flammeÉteint à l'horizon.
"Parfois je fais sourireL'enfant dans son sommeil;Je lui porte un collyreQuand il pleure au réveil.
"De mes belles paruresJ'ai secoué les fleurs,Sur les routes obscuresOù marchent les douleurs.
"Je révèle à qui tombeEn s'abreuvant de fielLes secrets de la tombe,Les mystères du Ciel.
"Je vais, à ta prière,Veiller sur ton chemin:Tu seras sur la terreÀ l'ombre de ma main.
"Adieu: prends ma couronneComme un gage d'amour".—Mais, divine madone,Vous reverrai-je un jour?
M. Questy a écrit pour l'Album Littéraire, et l'on dit que c'est lui qui composait les "Compliments de l'Année" pour un certain journal de la Nouvelle-Orléans.
L'Almanach pour Rireest encore de lui. Dans ses derniers temps, il était employé à laTribune, comme chroniqueur.
VICTOR SEJOUR
Parmi les écrivains de la population créole, on remarque surtout M. Victor Séjour, né à la Nouvelle-Orléans au commencement du siècle dernier—c'est-à-dire vers 1819. Il partit pour Paris en 1836 et passa le reste de sa vie en France.
Victor Séjour, comme tant d'autres, était obligé de s'éloigner du pays qui l'avait vu naître, à cause des entraves du préjugé de race. Son père, qui avait de grands moyens, tenait une maison de commerce, rue de Chartres. Victor Séjour avait fait ses premières études à la Nouvelle-Orléans. C'était un excellent écrivain, il était l'auteur de plusieurs ouvrages en prose et en vers. Son poèmeLe Retour de Napoléona été beaucoup apprécié.
M. Séjour a donné la preuve d'un grand mérite, puisqu'il a pu prendre place au premier rang parmi les écrivains de France.
En Louisiane, ses contemporains lui accordent la palme de la supériorité. Comme poète, la Louisiane n'a jamais rien produit de meilleur.
M. Séjour s'était rapproché de l'empereur Napoléon III, qui le tenait en haute estime. Cette circonstance est à noter, car elle fait l'éloge du barde de couleur; et ce nous est à nous un sujet de légitime orgueil, qu'il se soit ainsi rendu digne d'être l'ami estimé de l'empereur des Français.
Le génie de Victor Séjour était précoce: ses contemporains en ont eu un aperçu dans une pièce de vers qu'il a composée à l'âge de dix-sept ans, peu avant son départ pour la France.
Séjour était membre de la Société des Artisans. C'est à l'occasion de l'anniversaire de cette association qu'il a dédié à ses associés le premier effort de sa pensée productrice.
On dit que ce début de notre jeune poète fut un coup de maître.
La Société des Artisans est une de nos anciennes organisations. Il faut dire qu'à cette époque il existait de petites prétentions parmi les Créoles. La classe aisée, composée des gens de profession, voulant se distinguer, avait formé laSociété d'Economie, qui renfermait dans son cadre tous les Créoles aux tendances exclusivistes.
Les ouvriers, les hommes d'art et de métier, leur répondirent en formant une association dont le nom même dit toute l'idée des fondateurs et des membres:les Artisans.
Séjour s'était joint à ces derniers. Sans doute, sa première poésie dut être une satire contre la conduite bizarre de ceux qui affectaient de dédaigner leurs semblables, contre les gens de laSociété d'Economie.
LE RETOUR DE NAPOLÉONIComme la vaste mer grondant sous le tropique,Le peuple se rua sur la place publique,En criant: le voilà!Un cercueil!... O douleur!... un cercueil pour cet hommeQui fit de sa patrie une seconde Rome!...O douleur! tout est là!Quand naguère il rentrait vainqueur dans nos murailles,Le front ceint des lauriers de deux mille batailles.Simple dans sa grandeur,Ce même peuple, hélas! pressé sur son passage,Saluait sa venue, exaltant son courageEt rayonnait de sa splendeur.Oh! c'est alors, alors que la France était belle!...Elle passait: les rois s'inclinaient devant elle,Comme les épis mûrs sous le souffle du vent.Elle allait, elle allait semblable à la tempête,Et le monde ébranlé, devenant sa conquête,Était derrière, elle devant.Plus rien... tout est fini... salut, ô Capitaine;Salut, ô mon consul à la mine hautaine.Tu fus auguste et grand, tu fus superbe et beau;Tu dépassas du front Annibal et Pompée,L'Europe obéissait au poids de ton épée...Comment peux-tu tenir dans cet étroit tombeau?Pleurez, peuple, pleurez... il est là, triste et pâleComme le froid linceul de sa couche fatale;Pleurez votre César, l'intrépide guerrier;Pleurez!... le soldat meurt sur le champ de bataille,Emporté, l'arme au bras par l'ardente mitraille;Il est mort prisonnier!Ah! quand seul et pensif, debout sur Sainte-Hélène,Ses regards se tournaient vers la France lointaine,Comme vers une étoile d'or;Son front s'illuminait d'un souvenir de flamme,Il s'écriait: "Mon Dieu, je donnerais mon âme"Pour la revoir encor."Non, non, ce n'est pas moi que l'indigne Angleterre,"Comme un lion captif retient sur cette terre:"Noble France, c'est toi;"C'est toi, ton avenir, ta puissance, tes gloires,"Tes vingt ans de combats, tes vingt ans de victoires;"Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!"IIOh! ne le laisse point, ô France,Attendre en vain sa délivrance...Couvre-toi de ton bouclier;Tiens, voici ton cheval de guerre,—Rapide comme le tonnerre,Va délivrer le prisonnier.Peuple, réveillons-nous, poussons le cri d'alarmes;Soldats, vieux vétérans, couvrez-vous de vos armes.Au nom de votre honneur,Ne laissons point, Français, s'endormir notre haine;Nous avons deux proscrits au roc de Sainte-Hélène:La gloire et l'empereur!IIIMais non, il est trop tard... sur le nouveau calvaire,La mort a foudroyé le géant populaire;Il est mort, il est mort!Accablé, délaissé, trahi par sa patrie,En murmurant: "Je meurs, ô ma France chérie,Et malgré moi, je pleure sur ton sort".IVOn nous rend son cercueil!... flétrissante ironie!...Ah! notre honneur, Français, touche à son agonie!Nous devrions rougir, car son propre bourreau,Après avoir creusé sous ses pieds un abîme,Après s'être repu du sang de la victime,Nous fait l'aumône du tombeau.Nous devrions rougir, nous, peuple qu'on renomme,D'oser nous approcher des restes du grand homme,L'insulte sur le front;D'oser lever les yeux, quand d'une main puniqueOn nous rend, d'une part, sa dépouille héroïque,De l'autre, on nous jette un affront.Honte à nous! il fallait le laisser dans son Île;Loin de nos lâchetés, il reposait tranquille...Ou bien pour le ravoir, lui, couvert de lauriers,Lui, vainqueur d'Austerlitz, lui, le fils de la gloire,Il fallait, l'arme au bras, conduits par la victoire,Le ramener dans nos foyers.C'eût été digne et beau!... le tambour, la mitraille,Nos soldats chauds encor d'une grande bataille,La poudre et le canon,La France relevée et l'infâme AngleterreExpiant ses forfaits les deux genoux en terre:C'est ainsi qu'il fallait fêter Napoléon!N'importe, il est ici! Courage, ô noble France!On ne peut prolonger ta honte et ta souffrance,Car sur le marbre du tombeau,Ravivant dans nos cœurs notre haine trompée,Nous irons, jeunes, vieux, aiguiser notre épéeEbréchée à Waterloo!!!
LE RETOUR DE NAPOLÉON
I
Comme la vaste mer grondant sous le tropique,Le peuple se rua sur la place publique,En criant: le voilà!Un cercueil!... O douleur!... un cercueil pour cet hommeQui fit de sa patrie une seconde Rome!...O douleur! tout est là!
Quand naguère il rentrait vainqueur dans nos murailles,Le front ceint des lauriers de deux mille batailles.Simple dans sa grandeur,Ce même peuple, hélas! pressé sur son passage,Saluait sa venue, exaltant son courageEt rayonnait de sa splendeur.
Oh! c'est alors, alors que la France était belle!...Elle passait: les rois s'inclinaient devant elle,Comme les épis mûrs sous le souffle du vent.Elle allait, elle allait semblable à la tempête,Et le monde ébranlé, devenant sa conquête,Était derrière, elle devant.
Plus rien... tout est fini... salut, ô Capitaine;Salut, ô mon consul à la mine hautaine.Tu fus auguste et grand, tu fus superbe et beau;Tu dépassas du front Annibal et Pompée,L'Europe obéissait au poids de ton épée...Comment peux-tu tenir dans cet étroit tombeau?
Pleurez, peuple, pleurez... il est là, triste et pâleComme le froid linceul de sa couche fatale;Pleurez votre César, l'intrépide guerrier;Pleurez!... le soldat meurt sur le champ de bataille,Emporté, l'arme au bras par l'ardente mitraille;Il est mort prisonnier!
Ah! quand seul et pensif, debout sur Sainte-Hélène,Ses regards se tournaient vers la France lointaine,Comme vers une étoile d'or;Son front s'illuminait d'un souvenir de flamme,Il s'écriait: "Mon Dieu, je donnerais mon âme"Pour la revoir encor.
"Non, non, ce n'est pas moi que l'indigne Angleterre,"Comme un lion captif retient sur cette terre:"Noble France, c'est toi;"C'est toi, ton avenir, ta puissance, tes gloires,"Tes vingt ans de combats, tes vingt ans de victoires;"Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!"
II
Oh! ne le laisse point, ô France,Attendre en vain sa délivrance...Couvre-toi de ton bouclier;Tiens, voici ton cheval de guerre,—Rapide comme le tonnerre,Va délivrer le prisonnier.
Peuple, réveillons-nous, poussons le cri d'alarmes;Soldats, vieux vétérans, couvrez-vous de vos armes.Au nom de votre honneur,Ne laissons point, Français, s'endormir notre haine;Nous avons deux proscrits au roc de Sainte-Hélène:La gloire et l'empereur!
III
Mais non, il est trop tard... sur le nouveau calvaire,La mort a foudroyé le géant populaire;Il est mort, il est mort!Accablé, délaissé, trahi par sa patrie,En murmurant: "Je meurs, ô ma France chérie,Et malgré moi, je pleure sur ton sort".
IV
On nous rend son cercueil!... flétrissante ironie!...Ah! notre honneur, Français, touche à son agonie!Nous devrions rougir, car son propre bourreau,Après avoir creusé sous ses pieds un abîme,Après s'être repu du sang de la victime,Nous fait l'aumône du tombeau.
Nous devrions rougir, nous, peuple qu'on renomme,D'oser nous approcher des restes du grand homme,L'insulte sur le front;D'oser lever les yeux, quand d'une main puniqueOn nous rend, d'une part, sa dépouille héroïque,De l'autre, on nous jette un affront.
Honte à nous! il fallait le laisser dans son Île;Loin de nos lâchetés, il reposait tranquille...Ou bien pour le ravoir, lui, couvert de lauriers,Lui, vainqueur d'Austerlitz, lui, le fils de la gloire,Il fallait, l'arme au bras, conduits par la victoire,Le ramener dans nos foyers.
C'eût été digne et beau!... le tambour, la mitraille,Nos soldats chauds encor d'une grande bataille,La poudre et le canon,La France relevée et l'infâme AngleterreExpiant ses forfaits les deux genoux en terre:C'est ainsi qu'il fallait fêter Napoléon!
N'importe, il est ici! Courage, ô noble France!On ne peut prolonger ta honte et ta souffrance,Car sur le marbre du tombeau,Ravivant dans nos cœurs notre haine trompée,Nous irons, jeunes, vieux, aiguiser notre épéeEbréchée à Waterloo!!!
CAMILLE THIERRY
M. Camille Thierry était regardé comme un de nos Louisianais les plus lettrés. Quoique natif de la Nouvelle-Orléans, il a passé plus de temps à Paris qu'en Louisiane. D'ailleurs, c'est dans ce centre de lumière et de civilisation qu'il a reçu sa brillante éducation, et qu'il a respiré l'air de la liberté.
M. Camille Thierry s'est occupé spécialement de poésie. Ses pièces publiées dans lesCenellesne sont pas ses seules compositions. Sa plume facile et abondante a fourni, dit-on, tout un volume qui, sans doute, est resté en France, son pays de prédilection.
Néanmoins, les quelques morceaux que nous avons de lui soutiennent assez sa réputation comme écrivain et homme de lettres. Thierry avait de l'élégance et de la grâce dans le style, des tournures naturelles et des expressions heureuses. Le morceau que nous citons de lui a été composé dans sa jeunesse; il porte, par conséquent, l'empreinte des inclinations du jeune homme. Cependant, cette ardeur du sentiment est tempérée par les réflexions d'une sagesse qui le tient éloigné des élans exagérés.
M. Thierry a fait des affaires à la Nouvelle-Orléans, mais le commerce ne lui plaisait guère et il s'en retira de bonne heure. Il était aisé, ses biens le mettaient à l'abri de toute privation. Il a pu donc se livrer tout entier à ses inclinations, sans inquiétude. Au physique, M. Thierry était de taille moyenne, avec des traits d'une très grande distinction.
Nous avons fait choix del'Amante du Corsairepour faire voir les mérites de notre jeune poète.
L'AMANTE DU CORSAIRE(À Madame ***)Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans douteD'un rivage lointain,Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta routeLe svelte brigantin?N'as-tu pas, fatigué, sur son grand mât qui penche,Dormi quelques instants?Joué dans son cordage et dans sa voile blancheOù murmurent les vents?N'as-tu pas entendu cette voix qui m'est chère,La voix de mon amant,Demander à la brise un parfum de la terrePour calmer son tourment?Si j'avais comme toi, pour tenter le voyage,Des ailes à mon corps,Je m'en irais d'ici comme ce blanc nuageQui passe sur ces bords.Pour lui parler encor, pour lui dire: je t'aime!J'irais sur l'Océan;Pour baiser ses cheveux, j'irais, oui, fut-ce mêmeEn un jour d'ouragan!Car, vois-tu, mon amour est un amour étrangeQui n'a rien d'ici-bas;Peut-être me vient-il d'un démon ou d'un ange...Moi-même ne sais pas!Mes frères, sans rougir, disent que je suis folleEt s'éloignent de moi:Mes sœurs ne veulent plus écouter ma parole...J'y pense avec effroi!En vain, je leurs disais: "Je suis votre sœur, grâce!"Sur leurs âmes de ferMa parole passait sans laisser plus de traceQue tes ailes dans l'air!...À qui je confirai le secret de ma flamme,Dis-moi, petit oiseau?...Ma mère qui m'aimait... dans le ciel a son âme,Son corps dans le tombeau!Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans douteD'un rivage lointain.Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta routeLe svelte brigantin?Camille Thierry.
L'AMANTE DU CORSAIRE
(À Madame ***)
Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans douteD'un rivage lointain,Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta routeLe svelte brigantin?
N'as-tu pas, fatigué, sur son grand mât qui penche,Dormi quelques instants?Joué dans son cordage et dans sa voile blancheOù murmurent les vents?
N'as-tu pas entendu cette voix qui m'est chère,La voix de mon amant,Demander à la brise un parfum de la terrePour calmer son tourment?
Si j'avais comme toi, pour tenter le voyage,Des ailes à mon corps,Je m'en irais d'ici comme ce blanc nuageQui passe sur ces bords.
Pour lui parler encor, pour lui dire: je t'aime!J'irais sur l'Océan;Pour baiser ses cheveux, j'irais, oui, fut-ce mêmeEn un jour d'ouragan!
Car, vois-tu, mon amour est un amour étrangeQui n'a rien d'ici-bas;Peut-être me vient-il d'un démon ou d'un ange...Moi-même ne sais pas!
Mes frères, sans rougir, disent que je suis folleEt s'éloignent de moi:Mes sœurs ne veulent plus écouter ma parole...J'y pense avec effroi!
En vain, je leurs disais: "Je suis votre sœur, grâce!"Sur leurs âmes de ferMa parole passait sans laisser plus de traceQue tes ailes dans l'air!...
À qui je confirai le secret de ma flamme,Dis-moi, petit oiseau?...Ma mère qui m'aimait... dans le ciel a son âme,Son corps dans le tombeau!
Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans douteD'un rivage lointain.Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta routeLe svelte brigantin?
Camille Thierry.
Camille Thierry composa plusieurs autres pièces dont voici la liste:Le Damné.—Le Passé.—Toi.—Adieu.—Le Réveil.—À Mademoiselle ***.—À Celle que j'aime.—Idées.—L'Ombre d'Eugène B.—Parle Toujours.—Le Suicide.—Jalousie.
Comme Dalcour, il a donné à la France ses préférences; c'est dans ce pays de sa première affection qu'il a poursuivi sa carrière avec le plus de zèle et qu'il a publié ce petit volume que nous serions heureux de posséder aujourd'hui, mais que la négligence de ses compatriotes a malheureusement livré aux ruines de l'abandon.
Thierry ne se faisait pas illusion sur le caractère indifférent de son peuple. Il savait bien qu'un homme comme lui ne pouvait ici compter que sur lui seul dans les combats de la vie. Dans un des ses morceaux, il s'exprimait ainsi:
Je n'ai point entendu, comme une voix de mère,Une voix me parler;Pour lutter, j'étais seul, quand grondait le tonnerre...Seul pour me consoler!
Je n'ai point entendu, comme une voix de mère,Une voix me parler;Pour lutter, j'étais seul, quand grondait le tonnerre...Seul pour me consoler!
P. DALCOUR
Ce poète est un des hommes de 1844 dont nous parlons longuement dans une autre partie de ce livre.
P. Dalcour est né à la Nouvelle-Orléans, mais il fut élevé à Paris, où il reçut son éducation. Plus tard, il revint ici, pour vivre parmi les siens et partager leur sort; mais l'épreuve, dit-on, était trop rigoureuse. Il dut comme tant d'autres retourner en France, où il pouvait jouir de la liberté et de tous les avantages que la science, la littérature et les arts offrent aux esprits qui s'en nourrissent. Les charmes d'une société aussi hospitalière devaient nécessairement exercer une grande influence sur le caractère, le sentiment et les goûts d'un homme accompli comme Pierre Dalcour. Il était tout naturel qu'il retournât en France, car quel est l'homme qui, habitué dès l'enfance au contact de la civilisation, aurait pu se conformer aux coutumes avilissantes de l'esclavage et du préjugé de race?
Ces malheureux exilés volontaires, comme Dalcour, ne pouvaient que songer toujours à leurs mères et s'apitoyer sur le sort de celles qui leur avaient donné le jour, et cette compassion filiale augmentait encore les souffrances de leur âme constamment bouleversée.
C'est pendant que Dalcour séjournait à la Nouvelle-Orléans qu'il a composé les pièces que nous retrouvons dans les pages desCenelles. Dalcour avait l'esprit prompt, et cette faculté lui rendait facile l'improvisation. Il pouvait improviser facilement des vers sur un sujet donné au hasard.
Voici ce qui est rapporté à la page 103 desCenelles:
[Illustration: M. ALCÉE LARAT, Patriote créole, membre du Comité des Citoyens.]
Dans une société où l'on jouait aux Jeux innocents, il fut ordonné à un jeune homme, pour racheter son gage, de faire une déclaration d'amour à la dame de son choix. Il s'avança aussitôt vers une jeune personne qui passait pour être un peu dévote et s'acquitta ainsi de sa tâche:
Mademoiselle,Du bonheur, loin de vous, je niais l'existence;Vous me rendez la foi qui donne l'espérance;Afin de n'être plus par le doute agité,Voulez-vous d'un baiser me faire charité?
Mademoiselle,
Du bonheur, loin de vous, je niais l'existence;Vous me rendez la foi qui donne l'espérance;Afin de n'être plus par le doute agité,Voulez-vous d'un baiser me faire charité?
Le sujet, comme on le voit, roulait sur les trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance et la Charité, si tendrement chantées par Millevoye.
Nous remarquons aussi que Dalcour était traité avec beaucoup de déférence par ses amis et collègues. Armand Lanusse et Camille Thierry ont souvent complimenté ce poète, en lui adressant des vers et d'autres gracieusetés qui témoignent de leurs égards particuliers à son endroit.
Dalcour, Thierry et Valcour vivaient dans la sphère des hommes de lettres, ce qui leur a fourni la suprême satisfaction de voir de près les plus beaux esprits de l'Europe. Ils sont venus en contact avec les Hugo, les Dumas et autres célébrités qui ont illustré le siècle passé.
P. Dalcour nous a laissé les pièces de vers dont les titres suivent:Chant d'Amour.—Un An d'Absence.—À une Inconstante.—Le Songe.—Le Maudit.—Au Bord du Lac.—La Foi, l'Espérance et la Charité.—Acrostiche.—Les Aveux.—Caractère.—Vers écrits sur l'Album.—Heure de Désenchantement.
P. Dalcour, Armand Lanusse et Camille Thierry ont plus produit que les autres collaborateurs desCenelles, et leurs écrits présentent aussi plus de valeur littéraire (si nous exceptons Séjour et Questy) que celles de leurs collègues.
Parmi les productions diverses de P. Dalcour, nous avons fait choix duChant d'Amour. C'est un modèle de vers mêlés: imagé, vif, tendre et gracieux, ce morceau, dans ses tours variées, nous fait voir en même temps le caractère sensible de notre poète et ses ressources de style et d'imagination. Ses comparaisons sont correctes, sa composition est coulante, ses expressions ont de la couleur comme de véritables peintures. Nous pourrions dire de Dalcour ce que Boileau écrivait de Molière: "Jamais au bout d'un vers on ne le vit broncher".
CHANT D'AMOURPour chanter la beauté que j'adore, ô ma lyre,Seconde mes efforts!De tes sons les plus doux, sur l'aile du zéphyre,Porte-lui les accords.À la vague qui vient mourir sur le rivage,Aux oiseaux dans les airs,À la brise du soir caressant le feuillage,Emprunte tes concerts.Recueille de la nuit ces mille sons étrangesMais doux, harmonieux,Qui font que l'âme croit ouïr la voix des angesQui chantent dans les cieux.Si ma bouche jamais, près d'elle, n'osa faireL'aveu de mon ardeur,O ma lyre, aujourd'hui; dis-lui donc ce mystère,Ce secret de mon cœur.Puisse de tes accords la suave harmonieS'exhaler doucement,Comme un concert lointain, comme une symphonieDans un écho mourant!...
CHANT D'AMOUR
Pour chanter la beauté que j'adore, ô ma lyre,Seconde mes efforts!De tes sons les plus doux, sur l'aile du zéphyre,Porte-lui les accords.
À la vague qui vient mourir sur le rivage,Aux oiseaux dans les airs,À la brise du soir caressant le feuillage,Emprunte tes concerts.
Recueille de la nuit ces mille sons étrangesMais doux, harmonieux,Qui font que l'âme croit ouïr la voix des angesQui chantent dans les cieux.
Si ma bouche jamais, près d'elle, n'osa faireL'aveu de mon ardeur,O ma lyre, aujourd'hui; dis-lui donc ce mystère,Ce secret de mon cœur.
Puisse de tes accords la suave harmonieS'exhaler doucement,Comme un concert lointain, comme une symphonieDans un écho mourant!...
Qu'une brise légère,Quand aura fui le jour,Dans l'ombre du mystère.À celle qui m'est chèrePorte ce chant d'amour.Quand de la nuit l'ombre avanceEt, telle qu'un nuage immense,Descend sur la terre en silence;Quand tout repose sous les cieux.Heure de douce rêverie,Parfois son image chérieSemble être présente à mes yeux!Je vois sa taille de sylphideSon front pur, sa grâce candide,Ses lèvres de corail humideSes yeux noirs remplis de langueur;Et je sens la vive étincelleQui, s'échappant de sa prunelle,Soudain vient embraser mon cœur.Je crois aussi, dans mon délire,Entendre sa voix qui soupire,Plus suave que le zéphyreJouant à travers les rameaux,Et plus douce que le murmureDu clair ruisseau, dont l'onde pureSerpente parmi les roseaux.Quand une brise bienfaisanteCaresse la fleur odorante,Et s'élève plus énivrante,Le soir, vers la voûte des cieux,Moi, je crois de ma bien-aiméeRespirer l'haleine embauméeDans ces parfums délicieux.Mais, hélas! bientôt ce mirageQui réfléchissait son imageS'enfuit comme un léger nuageQue chasse un vent impétueux!Ou telle, au lever de l'aurore,On voit l'ombre qui s'évaporeAux premiers rayons lumineux.Alors, mais en vain, je m'écrie:Reviens, ô douce rêverie,Ombre décevante et chérie,Reviens une dernière fois!Hélas! quand ma bouche l'appelle,Je n'entends que l'écho fidèleQui réponde au loin à ma voix!...Ranime-toi ma lyre!—Une lampe expiranteJette, avant de s'éteindre, une vive clarté;Exhale un dernier chant de ta corde vibrante,Qui dise les tourments de mon cœur agité!Soit que l'astre du jour inonde de lumièreEt la terre et les cieux,Soit que sur nous du soir le voile de mystèreTombe silencieux;Vierge, c'est toujours toi qui vis dans ma pensée,Qui fais battre mon cœur,Qui ranimes l'espoir en mon âme affaisséeSous le faix du malheur.C'est toi qui m'apparais, ô beauté que j'adore,La nuit, dans mon sommeil;Quand le jour luit c'est toi que mon œil cherche encoreÀ l'heure du réveil.Souvent, alors, je crois voir une ombre légère,Qui vole autour de moi;Cette ombre que ne peut dissiper la lumière,C'est toi, c'est toujours toi!Mais, ô déception, une ombre vaine, un rêvePeut-il nous rendre heureux?...Pour qui rêve au bonheur, quand le songe s'achèveLe réveil est affreux!Viens oh! viens m'arracher à la douleur profondeOù je suis abîmé,Viens, je n'espère plus qu'un bonheur en ce monde,C'est celui d'être aimé.Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adoréePeut consoler le cœur des maux qu'il a soufferts;C'est la fraîche oasis, c'est la manne sacrée,C'est la source d'eau pure au milieu des déserts!P. Dalcour.
Qu'une brise légère,Quand aura fui le jour,Dans l'ombre du mystère.À celle qui m'est chèrePorte ce chant d'amour.
Quand de la nuit l'ombre avanceEt, telle qu'un nuage immense,Descend sur la terre en silence;Quand tout repose sous les cieux.Heure de douce rêverie,Parfois son image chérieSemble être présente à mes yeux!
Je vois sa taille de sylphideSon front pur, sa grâce candide,Ses lèvres de corail humideSes yeux noirs remplis de langueur;Et je sens la vive étincelleQui, s'échappant de sa prunelle,Soudain vient embraser mon cœur.
Je crois aussi, dans mon délire,Entendre sa voix qui soupire,Plus suave que le zéphyreJouant à travers les rameaux,Et plus douce que le murmureDu clair ruisseau, dont l'onde pureSerpente parmi les roseaux.
Quand une brise bienfaisanteCaresse la fleur odorante,Et s'élève plus énivrante,Le soir, vers la voûte des cieux,Moi, je crois de ma bien-aiméeRespirer l'haleine embauméeDans ces parfums délicieux.
Mais, hélas! bientôt ce mirageQui réfléchissait son imageS'enfuit comme un léger nuageQue chasse un vent impétueux!Ou telle, au lever de l'aurore,On voit l'ombre qui s'évaporeAux premiers rayons lumineux.
Alors, mais en vain, je m'écrie:Reviens, ô douce rêverie,Ombre décevante et chérie,Reviens une dernière fois!Hélas! quand ma bouche l'appelle,Je n'entends que l'écho fidèleQui réponde au loin à ma voix!...
Ranime-toi ma lyre!—Une lampe expiranteJette, avant de s'éteindre, une vive clarté;Exhale un dernier chant de ta corde vibrante,Qui dise les tourments de mon cœur agité!
Soit que l'astre du jour inonde de lumièreEt la terre et les cieux,Soit que sur nous du soir le voile de mystèreTombe silencieux;
Vierge, c'est toujours toi qui vis dans ma pensée,Qui fais battre mon cœur,Qui ranimes l'espoir en mon âme affaisséeSous le faix du malheur.
C'est toi qui m'apparais, ô beauté que j'adore,La nuit, dans mon sommeil;Quand le jour luit c'est toi que mon œil cherche encoreÀ l'heure du réveil.
Souvent, alors, je crois voir une ombre légère,Qui vole autour de moi;Cette ombre que ne peut dissiper la lumière,C'est toi, c'est toujours toi!
Mais, ô déception, une ombre vaine, un rêvePeut-il nous rendre heureux?...Pour qui rêve au bonheur, quand le songe s'achèveLe réveil est affreux!
Viens oh! viens m'arracher à la douleur profondeOù je suis abîmé,Viens, je n'espère plus qu'un bonheur en ce monde,C'est celui d'être aimé.
Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adoréePeut consoler le cœur des maux qu'il a soufferts;C'est la fraîche oasis, c'est la manne sacrée,C'est la source d'eau pure au milieu des déserts!
P. Dalcour.
B. VALCOUR
M. B. Valcour est né à la Nouvelle-Orléans. Si nous devons en juger par la date de ses écrits, il serait un des plus anciens parmi les collaborateurs desCenelles.
M. Valcour a fait ses études en France etsous la direction de bons maîtres, comme il le déclare lui-même dans son Épître à Constant Lépouzé, poète.
Il savait le latin et le grec. Il nous intéresse par la franchise de son caractère et par le ton classique qu'il maintient dans ses vers élégants et polis. Il n'hésite pas à nous annoncer qu'il est poète et qu'il est familier avec les ouvrages d'Horace et de Virgile.
Valcour écrit avec assurance: il dit qu'il connaît les règles de l'Art Poétique et soutient ses prétentions en nous donnant des alexandrins des plus harmonieux et des mieux disposés. Il allégorise un peu dans ses poésies, mais ce défaut est plutôt un caprice qu'un vice.
Valcour a choisi pour son genre de composition les rimes plates, les vers croisés et les stances régulières. Il a cependant un ou deux morceaux de vers mêlés.
Mais dans toutes ses productions, il se conforme scrupuleusement aux règles de l'art poétique. Sa versification est facile, et ses rimes, sans être riches, ne blessent pas d'oreille. Elles sont toujours harmonieuses.
Le morceau qui suit, tiré desCenelles, a été composé en 1828. Nous ignorons l'âge que M. Valcour pouvait avoir en ce temps-là. Il devait être encore au printemps de la vie lorsqu'il conçut cet hommage adressé à son professeur.
EPITRE À CONSTANT LEPOUZE,En recevant un volume de ses poésies.Je n'ai point oublié, malgré mon long silence,Que je fus à tes lois, enfant, jadis soumis:De toutes tes bontés j'aime la souvenance.Dans mon cœur, j'ai gardé tes préceptes amis.C'est à toi que je dois tous mes goûts de poète:C'est toi qui m'instruisis aux métriques accents,Ma muse vierge encore et sensible et discrète,Fait entendre pour toi le premier de ses chants.Dans mon âme jamais que le temps ne l'efface!Tu me donnas la clef du langage des Dieux;Tu me montras du doigt l'ingénieux Horace,De Virgile m'ouvris le livre harmonieux!Tu ne fus point pour nous comme ce maître avideQui vend au poids de l'or ses talents aux abois,Dont la plume de fer jamais ne se décideQu'à faire un "J'ai reçu" quand vient la fin du mois.L'on ne t'a jamais vu, Gros-Jean maître d'école,Emprunter ta science à Constant Letellier;Tu ne fis pas de nous un obscur monopole,Ne vendis pas le banc et même l'écolier.Non, l'on ne te vit point signant dans la gazetteUn A gonflé d'orgueil ou bien un Z bavard,Faire de quelqu'ami la louange indiscrèteOu l'éloge menteur d'un Mécène bâtard.Artiste, gloire à toi! Sois orgueilleux, poète!Emule audacieux de Lavan, de Daru,Par toi Louisiana jouit d'un jour de fête,Aux bords de son grand fleuve Horace est apparu.Pourquoi ne vas-tu pas t'asseoir au Colysée,Interroger des yeux les restes de Poestum,Parcourir en rêvant Ferrare délaissée,Fouiller dans Pompéï, puis dans Herculanum?Je me suis dit: Enfant, il est temps de remettreAu modeste rhéteur le tribut mérité.Je n'ai qu'un mot pour toi, le voici: merci, Maître;Ma bouche te le dit, mais mon cœur l'a dicté.
EPITRE À CONSTANT LEPOUZE,
En recevant un volume de ses poésies.
Je n'ai point oublié, malgré mon long silence,Que je fus à tes lois, enfant, jadis soumis:De toutes tes bontés j'aime la souvenance.Dans mon cœur, j'ai gardé tes préceptes amis.
C'est à toi que je dois tous mes goûts de poète:C'est toi qui m'instruisis aux métriques accents,Ma muse vierge encore et sensible et discrète,Fait entendre pour toi le premier de ses chants.
Dans mon âme jamais que le temps ne l'efface!Tu me donnas la clef du langage des Dieux;Tu me montras du doigt l'ingénieux Horace,De Virgile m'ouvris le livre harmonieux!
Tu ne fus point pour nous comme ce maître avideQui vend au poids de l'or ses talents aux abois,Dont la plume de fer jamais ne se décideQu'à faire un "J'ai reçu" quand vient la fin du mois.
L'on ne t'a jamais vu, Gros-Jean maître d'école,Emprunter ta science à Constant Letellier;Tu ne fis pas de nous un obscur monopole,Ne vendis pas le banc et même l'écolier.
Non, l'on ne te vit point signant dans la gazetteUn A gonflé d'orgueil ou bien un Z bavard,Faire de quelqu'ami la louange indiscrèteOu l'éloge menteur d'un Mécène bâtard.
Artiste, gloire à toi! Sois orgueilleux, poète!Emule audacieux de Lavan, de Daru,Par toi Louisiana jouit d'un jour de fête,Aux bords de son grand fleuve Horace est apparu.
Pourquoi ne vas-tu pas t'asseoir au Colysée,Interroger des yeux les restes de Poestum,Parcourir en rêvant Ferrare délaissée,Fouiller dans Pompéï, puis dans Herculanum?
Je me suis dit: Enfant, il est temps de remettreAu modeste rhéteur le tribut mérité.Je n'ai qu'un mot pour toi, le voici: merci, Maître;Ma bouche te le dit, mais mon cœur l'a dicté.
Tout ce que nous pouvons ajouter en matière de réflexion, c'est que les sentiments exprimés dans les vers qui précèdent nous apprennent d'une façon singulièrement sensible tout ce qu'il y a de bien ou de mal dans l'influence du contact.
Des Lépouzés font des Valcours.
M. Valcour nous a donné plusieurs autres pièces, telles queL'Heureux Pèlerin.—À Malvina.—À Hermina.—Le 11 mars 1835.—L'Ouvrier Louisianais.—À Mon Ami.—Mon Rêve.—Son Chapeau et Son Châle.—À Mademoiselle Célina.—À Mademoiselle C.
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J. BOISE
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