CHAPITRE IX

Les femmes créoles.—Dans les sanctuaires catholiques.—La générosité de MmeBernard Couvent.

LES FEMMES CREOLES

La plupart des femmes de la population créole se recommandaient, par leur piété et leur amour du bien.

Elles n'employaient jamais de gardes-malades, et n'envoyaient pas non plus leurs malades à l'hôpital. Elles soignaient elles-mêmes leurs parents et leurs amis et les secouraient dans le besoin.

Au commencement du siècle passé, les femmes de couleur ne ménageaient pas leur aide aux églises. Peu à peu, toutefois, on les ostracisa des sanctuaires et aujourd'hui, c'est à peine si un seul curé de ce diocèse serait prêt à admettre qu'elles ont de fait été, autrefois, de quelque service à ses devanciers. On garde au moins le silence sur ce point. Plusieurs de nos femmes ont laissé des biens à l'Eglise, mais ces actes généreux sont tombés dans l'oubli. Ceci soit dit sans amertume.

N'importe, il y a eu plus d'une Véronique dans la population de couleur, et nous le savons. Il n'y avait pas chez nous de mendiants, parce que les femmes créoles nourrissaient les pauvres; en même temps, elles faisaient naître dans l'âme de leurs protégés un certain degré de fierté, et elles les affermissaient dans la foi chrétienne, qu'elles-mêmes professaient avec tant de ferveur.

Douces, charitables et pieuses, elles prenaient ainsi soin du corps et de l'âme de nos indigents, qu'elles exhortaient constamment à supporter leur sort avec résignation. La religion catholique leur avait inculqué des principes de vertu, d'amour de Dieu et du prochain: ces principes animaient toutes leurs actions.

L'on peut encore dire, à leur louange, qu'elles soignaient les malades avec art, et qu'à leur vigilance infatigable on a souvent attribué les résultats les plus heureux.

Leur expérience était appréciée et utilisée par des milliers de médecins. Ces hommes de la science s'en rapportaient souvent à leur jugement et suivaient leurs avis dans bien des cas notoirement sérieux.

Avant l'introduction des mesures sanitaires telles qu'elles existent aujourd'hui dans notre ville, les épidémies étaient fréquentes; elles s'attaquaient surtout aux étrangers qu'elles décimaient rapidement.

Ce qui augmentait le malheur de ces affligés, c'est que les hôpitaux n'étaient ni assez riches ni assez nombreux pour les accommoder. Il fallait donc dépendre de la bonne volonté des personnes charitables.

Cesfemmes traiteuses, comme on les nommait alors, prenaient charge des malades, les soignaient jusqu'au rétablissement ou bien jusqu'à la mort: quelquefois elles étaient rétribuées pour leurs services, mais en maintes occasions, elles avaient donné leur temps, leurs veilles et leur secours pour l'amour de Dieu, sans espoir de récompense.

La femme créole était aussi chaste, aussi pure, dans son réduit ou dans son infortune, que sa sœur plus fortunée vivant dans l'étalage le plus extravagant de l'opulence.

Le faste n'était pas nécessaire pour faire ressortir l'éclat de ce caractère si fortement trempé dans la religion et la vertu.

S'il est des esprits, aujourd'hui, assez vils pour tenter de salir la mémoire de ces nobles créatures, qu'ils cherchent à ravaler au niveau de la brute, nous en appellerons de cette injustice au tribunal de l'histoire qui fut, en tout temps et dans tous les pays, le vengeur du mérite et de l'innocence.

Les fastes de l'Histoire et les fastes de l'Eglise diront ce que les préjugés et les haines du présent essaient d'ensevelir dans l'oubli.

La femme créole de couleur a su étudier, réfléchir, prier; elle a été généreuse, secourable et pieuse. Sa vertu, sa charité et sa constance ne peuvent être mises en doute, elles resteront toujours ses plus beaux ornements.

Nombre de nos filles, autrefois, élevées dans les couvents, devenaient des zélatrices et des Sœurs de Charité.

Les autres faisaient de vertueuses mères de familles, qui ont doté la Louisiane de cette belle race créole connue par ses talents. Cette race nous a fourni des inventeurs, des sculpteurs, des peintres, des poètes, des littérateurs, des professeurs, des commerçants, des planteurs et des artisans habiles, tous hommes d'une valeur morale manifestement supérieure.

Ces excellentes créatures occupent donc une place unique dans nos traditions. Ajoutons que les familles leur confiaient souvent l'éducation morale de leurs enfants.

Au nombre des femmes créoles les plus remarquables il faut mentionner Mademoiselle Henriette Delile.

Cette sainte femme a consacré toute sa vie à l'accomplissement de bonnes œuvres.

Pieuse comme MmeCouvent, sa pensée visait toujours à soulager le sort de ses semblables.

À part sa précieuse coopération à l'établissement de plusieurs églises de la Nouvelle-Orléans, Melle Delile était encore connue par ses actes de chaque jour comme consolatrice des affligés. Elle fut la fondatrice de la Société de la Sainte-Famille, dont elle fut aussi la première Mère Supérieure.

Cette société ayant fait appel à M. François Lacroix, ce riche compatriote fit pour elle l'achat d'un terrain situé dans l'avenue Saint-Bernard, et sur lequel on éleva un superbe édifice auquel on a donné le nom d'Hospice de la Sainte-Famille. Dans cet Hospice, la population avait pour habitude de loger ses veuves laissées sans asile, ou celles qui voulaient se retirer du monde pour vivre dans la tranquillité et dans l'isolement.

Cette Société fut, pour ainsi dire le noyau de laSainte Familled'aujourd'hui, que nous connaissons tous et qui n'oublie certes pas la mémoire d'Henriette Delile, créatrice du groupe primitif dont l'origine remonte à 1840, ou même plus haut.

Melle Henriette Delile, MmeBernard Couvent, MmeFrançois Lacroix étaient à la tête d'une propagande toute de charité dont le but était de nourrir, de loger et de soigner les nécessiteux de la population créole, sans autre motif que l'amour du prochain. Appliquons ici la pensée du poète français, et souhaitons que,

"Les échos n'auront pas oubliécesgrands noms".

"Les échos n'auront pas oubliécesgrands noms".

Mademoiselle Henriette Delile est morte le 17 novembre 1862, à l'âge de 50 ans.

MmeL. R. LAMOTTE

La population créole réclame comme une de ses gloires littéraires MmeLouisa Lamotte.

Cette femme, si bien connue par son érudition, par les grands services qu'elle a rendus à la cause de l'éducation et, notamment, par sa position comme directrice du Collège de Jeunes Filles d'Abbeville, France, a reçu les Palmes Académiques, quelques années avant sa mort.

MmeLamotte s'est constamment distinguée dans sa longue carrière de quarante années passées dans l'enseignement, à Paris et ailleurs.

Le fait qu'elle a été décorée par des sociétés savantes de l'Europe est un titre puissant à la considération toute particulière que nous accordons à sa mémoire.

Dans son cas au moins, on constate que les têtes dirigeantes de la France n'ont pas été les seules à reconnaître ses mérites.

L'Abeillede la Nouvelle-Orléans, à laquelle MmeLamotte a collaboré, n'a pas manqué d'exprimer ses profonds regrets, lorsque la mort est venue la frapper, en 1907.

Voici les réflexions de ce journal:

MEMENTO

"Nous apprenons, non sans en être profondément attristé, la mort d'une femme que nous tenions en la plus respectueuse estime, d'une femme qui, longtemps, nous honora de sa collaboration et qui, depuis de longs mois, était retenue captive chez elle par une santé chancelante, Madame Louisa Lamotte.

"Nous ne connaissons pas les circonstances qui ont entouré la mort de l'excellente femme; mais nous avons l'assurance qu'elle n'aura éprouvé aucune terreur à l'approche de la mort, tant était tranquille et sereine toujours sa conscience.

"Madame Lamotte est née à la Nouvelle-Orléans, mais elle avait été élevée en France, où la plus grande partie de son existence s'était écoulée. Elle avait été appelée à la Nouvelle-Orléans par ses intérêts, et c'est en y consacrant tous ses soins qu'elle a succombé à l'épuisement de ses forces.

"Madame Lamotte avait eu à Paris la direction d'une maison d'éducation de jeunes filles, et avait fondé dans la grande Capitale uneRevuequ'elle rédigeait avec talent.

"Le Gouvernement reconnut son mérite, et la décora des Palmes Académiques.

"Jamais, dans ses causeries toujours intéressantes, ne faisait-elle étalage de son savoir de son érudition, trop humble, trop modeste était-elle pour cela: jamais non plus, n'y manquait-elle de bienveillance.

"Son très ardent désir était de retourner en France, d'y aller reprendre ses relations trop longtemps interrompues, de se rapprocher enfin du seul être cher qui lui restât, une fille. Elle est morte en plein rêve; et bien doux aura été son réveil dans le Grand Au-delà, si le juste y reçoit sa récompense."

VIRGINIE GIRODEAU

On a beaucoup parlé de Virginie Girodeau, mais il nous manque des renseignements précis à l'égard de cette femme.

Tout ce que nous apprenons, c'est qu'elle a joué sur la scène théâtrale à l'époque d'Armand Lanusse et Edmond Orso, et qu'elle excellait dans la tragédie.

Nous ne savons rien de son enfance, comment elle a été instruite dans sa jeunesse.

L'on prétend que Melle Virginie s'est perfectionnée dans son art sous la direction de M. Perennès, célèbre professeur français du siècle passé.

En tout cas, elle a laissé une grande réputation comme tragédienne. Le fait est que notre public bien informé lui accorde une place unique dans l'histoire de notre théâtre d'amateurs. Elle a brillé surtout au Théâtre de la Renaissance.

À ce titre, elle a droit de voir son nom légué à la postérité et entouré de tous les égards dus à son mérite reconnu. D'ailleurs, le but de cet ouvrage étant de faire ressortir les qualités et les vertus par lesquelles s'est signalée notre petite population, surtout dans les temps obscurs de l'esclavage, un seul trait, s'il est bien tranché, trouve ici sa large place.

C'est pourquoi nous plaçons MmeVirginie Girodeau parmi nos personnalités remarquables dont la gloire est digne d'être remémorée: faire le silence sur ce nom serait encourager l'oubli du devoir.

MmeVeuve BERNARD COUVENT

MmeCouvent, une femme noire africaine, fut peut-être esclave dans sa jeunesse. Elle a vécu à la Nouvelle-Orléans et a laissé un legs qui a produit de merveilleux résultats.

La générosité de MmeCouvent eut dû attirer l'attention; il y a donc lieu de s'étonner qu'aucun de ses contemporains n'ait même songé à faire mention de son nom.

Il est un fait indéniable: c'est que MmeCouvent a été la première, parmi nous, à donner l'exemple d'une charité éclairée, et pour longtemps elle était la seule à jouir de cette distinction. Son attitude sur la question de l'éducation a été une réelle censure des gens riches de son époque.

Nous avons très peu de renseignements sur MmeCouvent. Le monde parlait souvent de cette vieille dame, de sa piété et de son caractère charitable, mais de sa naissance, on ne connaissait rien. On prétend qu'elle avait vu le jour en Afrique.

Vers l'année 1832, cette femme chrétienne laissa par testament plusieurs petites maisons, en vue de la fondation d'un établissement destiné à l'instruction des orphelins catholiques indigents du 3èmeDistrict.

Il paraît qu'elle est morte vers l'année 1836; mais ses dernières volontés, quant à sa donation aux orphelins, ne furent exécutées qu'en 1848, c'est-à-dire douze ans plus tard.

Une société s'était formée à cette époque et avait demandé compte de ces biens à celui qui en avait la gestion.

En temps et lieu, ce dernier dut les restituer et c'est de ce règlement qu'est sorti l'établissement de la première École des Orphelins de Couleur du 3èmeDistrict de la Nouvelle-Orléans.

Une des propriétés ci-dessus mentionnées était située à l'angle des rues Union et des Grands Hommes. C'est dans cette maison que, pour la première fois, on ouvrit une classe, sous les auspices du Bureau des Directeurs organisé dans le but de faire respecter les dispositions testamentaires de MmeCouvent.

Dans le testament, il était prévu que l'école devait être placée sous la surveillance du clergé catholique.

C'est en vertu de cette clause que l'abbé Manchaut, directeur spirituel de MmeCouvent, s'occupa de ce legs particulier et se fit un devoir de le conserver aux orphelins catholiques.

Ce bon curé, s'étant aperçu de la négligence qu'on mettait à faire exécuter les volontés de la défunte, se décida à intervenir.

Son premier soin fut d'intéresser M. François Lacroix, homme d'un caractère excentrique mais d'une grandeur d'âme admirable. M. Lacroix, à son tour, sans perdre de temps, s'assura le concours de quelques uns de ses amis. Au moyen de foires, de contributions, etc., ces hommes ont non-seulement aidé à assurer les titres des propriétés, mais ils ont encore acheté d'autres terrains, qu'ils ont ajoutés aux biens donnés par MmeCouvent.

Sur un de ces terrains, ces patriotes ont fait ériger un magnifique édifice, et c'est ainsi que nous avons eu une grande école, présidée par cinq ou six professeurs enseignant dans les deux langues, française et anglaise. Les élèves étaient des deux sexes et venaient de toutes les sections de la ville.

La première institutrice se nommait Félicie Cailloux. C'était une femme de couleur, d'une haute intelligence, respectable et pieuse.

Après elle, lorsqu'on eut changé l'emplacement de l'école et commencé à construire sur une plus grande échelle, on eut successivement comme instituteurs MM. Lanusse, Lavigne, Snaër, Questy, Christophe, Reynès, Lainez, Sent-Manat, Camps, Vigers, Duhart, Trévigne, MmesThézan et Populus, et quelques autres dont les noms nous échappent.

Depuis, MM. Lafon, Mary et quelques autres personnes ont ajouté aux biens laissés par MmeCouvent, qui se sont encore augmentés des contributions de François Lacroix et de ses compagnons.

Pendant quelques années, avant la guerre de 1861, les directeurs ont quelquefois obtenu des dons de la Législature d'État et de la Municipalité de la Nouvelle-Orléans.

L'importance de cette institution vient de ce qu'elle était la meilleure école à fréquenter, du temps de l'esclavage.

Tous les maîtres étaient des hommes de couleur, par conséquent, ils faisaient entrer la sympathie dans leurs rapports avec les enfants confiés à leur charge.

Ces derniers recevaient là la formation intellectuelle, religieuse et morale.

MmeCouvent n'avait pas d'instruction, mais elle avait l'âme sensible; elle a eu compassion de ces petits enfants condamnés à vivre sans les avantages de l'éducation, dans un milieu indifférent, sinon hostile, au sort d'une classe éprouvée.

Aidée, sans doute, des conseils de son directeur spirituel, elle a sans hésiter affecté tous ses biens au profit des infortunés, au soin de leurs intelligences, à la seule fin de les sauver des dangers de l'ignorance.

Ses généreuses donations étaient faites aux temps difficiles de l'esclavage.

Ça été une faute grave, bien grave, de la part de ses contemporains, que d'avoir négligé de nous transmettre des détails précis sur l'histoire de cette généreuse créature.

MmeCouvent a dû être bien pieuse, bien recommandable, puisque l'abbé Manchaut s'est imposé la tâche de la diriger, de la conseiller et de la faire connaître aux amis de l'éducation de 1848.

C'est grâce à la sollicitude inépuisable de ce prêtre, à son ministère désintéressé, que MmeCouvent fut enfin connue, que son legs fut recouvré et affecté à sa première destination.

Il est juste de mentionner ces faits, non seulement pour l'histoire, mais encore pour payer un tribut de reconnaissance à la bienveillance, à la charité de ce saint homme qui fait tant honneur à l'Eglise catholique.

Sans le secours de ce serviteur de Dieu, la population serait restée dans une ignorance complète à l'égard de MmeCouvent, de ce qu'elle était, de ce qu'elle avait fait et de la manière qu'elle avait vécu. L'existence de MmeCouvent a valu à la population une longue suite de secours intellectuels et moraux qui lui ont été prodigués, plus tard, sous la direction de maîtres consciencieux.

Nous ne dirons pas que les écrivains du temps de MmeCouvent l'ont méconnue. À l'époque, il n'était pas facile d'obtenir l'impression des manuscrits; comme pareille chose devait se faire au moyen de contributions, il peut bien être arrivé à nos compatriotes d'avoir oublié cette femme de bien, comme ç'a été le cas pour d'autres.

Les choses se passaient en petit comité. Les gens de la même vocation ou de la même inclination se réunissaient en cercle privé, où les goûts de ce milieu particulier étaient seuls considérés.

Parmi les élèves qui sont sortis de l'Institution des Orphelins Indigents, l'on peut citer des écrivains, des poètes, des artistes, tous des gens d'une conduite exemplaire et d'un mérite appréciable, souvent supérieur.

On dit qu'il faut toujours remonter à la source des choses.

Conformément à ce principe, tout ce que la population créole a tiré de bien de l'École des Orphelins, elle le doit donc à la générosité de cette femme africaine: Veuve Bernard Couvent.

Avant elle, il existait des écoles dans notre ville, mais la classe pauvre ne pouvait les fréquenter.

À l'Institution fondée par les généreuses dispositions de MmeCouvent, les enfants étaient instruits à un prix très réduit; les orphelins l'étaient gratuitement.

La contribution mensuelle ne dépassait jamais cinquante sous; et pour cette modique somme d'une demi-piastre par mois, souvent l'enfant faisait usage de livres que l'école lui fournissait, quand les parents étaient dans l'impossibilité de les acheter.

Citons ici un trait digne d'attention:

Tous les ans, le jour de la Toussaint, la direction organisait une quête au bénéfice de l'École. On plaçait à la porte du cimetière deux plateaux destinés à recevoir les offrandes des passants. Ces plateaux étaient gardés par des orphelins choisis à cet effet par les directeurs.

Il fut un temps où les sommes recueillies par ce moyen étaient considérables. Elles étaient affectées aux diverses dépenses de l'Institution.

Il est d'usage de faire dire une messe tous les ans pour le repos de l'âme de la bonne Veuve. L'entretien de sa tombe, située dans le dernier cimetière de l'avenue Claiborne, s'effectue aux frais de la Direction.

Dans ces dernières années, on a fait confectionner une plaque commémorative rappelant la mémoire de MmeCouvent et faisant connaître son œuvre. Cette plaque est placée à l'école dont on lui doit la fondation.

Le devoir de la population créole de couleur serait de lui élever un monument beaucoup plus digne encore.

Il est de notre temps d'honorer la mémoire des morts en organisant des sociétés commémoratives.

Il faut des célébrations éclatantes pour rendre justice aux bienfaiteurs disparus. Aujourd'hui que nous avons parmi nous plusieurs philanthropes, nous pourrions les rallier tous dans ce but en un seul et même groupe.

Que l'avenir ne nous adresse pas les reproches que nous adressons à nos prédécesseurs, surtout lorsque l'esprit de notre époque nous exhorte à la glorification du bien accompli.

Les noms de Veuve Bernard Couvent, de Thomy Lafon, d'Aristide Mary devraient être à jamais honorés. Ces noms devraient être gardés bien vivants dans le souvenir de la population par des manifestations dignes d'eux et des grandes actions qu'ils nous rappellent.

Durant la période de Reconstruction, les enfants de couleur fréquentaient surtout les écoles de l'État, ouvertes à tous indistinctement. L'Institution Couvent fut donc négligée et presque désertée. À tel point que, en 1881, elle se trouvait à deux doigts de la ruine. Une mauvaise administration, pendant les quelques années précédentes, avait de plus aidé à sa déchéance.

C'est alors que quelques patriotes se réunirent encore et entreprirent de rendre à cette école tout son ancien prestige. La tâche, certes, était ardue, mais ces vaillants Créoles s'y dévouèrent corps et âme et vainquirent tous les obstacles. Cette patriotique et généreuse phalange qu'on a vu figurer dans l'œuvre de la réédification se composait de douze citoyens dont voici les noms:

Arthur Estèves, Eugène Luscy, Noël Bacchus, Nelson Fouché, Armand Duhart, J. S. Gautier, P. A. Desdunes, Donatien Déruisé, Charles Charbonnet, Philippe Michel, Clovis Gallaud, R. L. Desdunes.

De ces douze hommes qui ont formé le Bureau des Directeurs en 1884, neuf sont couchés dans le silence de la tombe.

Par leur probité et leur dévouement, ces Créoles rallièrent la population autour d'eux, et c'est ainsi qu'ils purent inaugurer pour l'Institution une ère nouvelle de prospérité et d'indépendance.

Il avait été question, pendant un moment, de convertir cette dernière en couvent. Telle était la décision prise par le Clergé catholique, en vue du fait que l'Institution avait depuis longtemps changé ses conditions d'enseignement, ne remplissant plus, par conséquent, les vœux de MmeBernard Couvent. Néanmoins, Sa Grandeur l'archevêque LeRay se rendit aux représentations du Bureau de Direction, dont il reconnut l'autorité.

Aujourd'hui, l'Institution des Orphelins Indigents est réorganisée, de nouveaux secours lui sont survenus et la population semble lui avoir renouvelé son attachement.

Souhaitons que le peuple apprenne de plus en plus à apprécier la charité et la prévoyance de MmeBernard Couvent; qu'il se rappelle la gloire de cette femme extraordinaire qui fut la première à apporter une amélioration au sort des orphelins de couleur.

L'émigration de 1858.—La politique de l'empereur Faustin Ier, d'Haïti.—Deux grandes figures: Emile Desdunes, le capitaine Octave Rey.

L'EMIGRATION DE 1858.

Les lois de 1855 étaient excessivement sévères pour la population de couleur libre, en dépit du fait que cette population était particulièrement favorisée sous le rapport du sang et des biens, de l'éducation et de la respectabilité,—comme M. Canonge lui-même l'a écrit plus tard.

Dès le principe il fut défendu aux personnes de couleur de chercher à s'assurer de leur origine, mais cette défense était une conséquence naturelle de la loi qui prohibait le mariage civil entre les personnes de couleur et celles de race blanche.

Néanmoins, les blancs d'extraction latine, plus respectueux de la morale et des dictées de l'honneur, contractèrent des mariages religieux, évitant ainsi l'opprobre de la prostitution. De sorte que si nos anciens, avant la guerre, n'avaient pas le droit de successibilité, du moins, ils portaient le nom de leurs pères et de leurs mères et étaient admis aux sacrements de la religion catholique.

Il est juste de constater qu'il y a eu, de tous temps, de braves gens dans notre État. Sans la présence et l'intervention de ces natures d'élite, la situation pour des hommes sensibles fût devenue une source de tourments insupportables.

Parmi les mesures projetées contre les gens de couleur, on cite celle qui avait pour but d'obliger une personne à se faire représenter par un agent dans les transactions civiles, telles que contrats de vente et d'achat, etc.

Comme on peut le deviner, un projet si favorable aux intérêts et aux inclinations de l'oppresseur fut joyeusement accueilli par une grande portion du public, qui l'appuya chaleureusement.

La presse s'unit aux législateurs, et il sembla un moment que le dernier mot du nouveau despotisme allait être prononcé contre les victimes. C'est alors qu'on a pu apprécier la grandeur de ces âmes généreuses dont nous avons parlé. C'est alors que M. Sigure, s'opposant de toutes ses forces à cet acte injustifiable, réussit à en faire renvoyer la considération indéfiniment.

C'est donc à l'intervention de ce noble citoyen, soutenu par quelques amis sincères et résolus, que les hommes libres de 1855 ont dû le bonheur d'être sauvés de l'infamie qui menaçait d'anéantir tous leurs droits personnels. Et encore faut-il dire que la partie était considérée comme simplement ajournée. Les événements de la guerre sont venus, toutefois, faire changer le cours des idées, en forçant les esprits à ne s'occuper plus que des hostilités. La condition de notre population n'était pas alors bien éloignée de celle de l'esclave.

Une personne de couleur libre ne pouvait pas circuler dans les rues sans un permis; venant du dehors, elle ne pouvait s'arrêter ici sans être placée sous la garantie d'une caution fournie par un blanc; elle ne pouvait défendre son honneur, ni l'honneur de sa famille en justice.

Une parole considérée comme séditieuse, le fait de négliger de quitter le sol après l'avis de rigueur, signifiaient pour l'homme de couleur libre une condamnation à des années de travaux forcés.

Le noir libre le plus riche, le plus respectable, le mieux connu était susceptible d'être arrêté, maltraité et incarcéré, selon le caprice du plus dépravé des officiers de police, ou sur la dénonciation du plus méprisable des habitants de la cité.

Les violences dans la vie de chaque jour devenaient de plus en plus fréquentes.

Au préjugé s'ajoutait la haine, chez la jeune génération qui, sans doute, se préparait pour la crise de 1860.

L'agitation de Garrison, les discours de Sumner, de Lincoln, les actions de John Brown dans le Kansas contre l'extension de l'esclavage, avaient enflammé les esprits, et la Nouvelle-Orléans subissait les mêmes influences que le reste du Sud.

C'était la cupidité qui était au fond de tout. L'esclavage payait: il fallait sauver l'esclavage à tout prix.

Il faut observer que les étrangers venus de rives lointaines après l'année 1840 n'étaient pas de la même mentalité que les hommes de cette noble classe issue de la chevalerie, et qui en avait conservé l'idéal. Ces nouveaux habitants étaient, pour la plupart, de simples aventuriers attirés sur nos bords par l'appât du gain.

Leur but étant de thésauriser, ils s'attachaient à l'exploitation, et puisque l'esclavage était la meilleure source de revenus, ils l'utilisaient pour atteindre l'objet de leur atroce prédilection.

Le commerce, la politique, la religion: tout roulait à l'époque sur le pivot de l'esclavage. Ces étrangers étaient devenus puissants par le nombre et par leur communauté d'intérêts. Ils étaient possesseurs d'esclaves ou aspiraient à le devenir.

Leurs rangs allaient toujours en grossissant, de sorte que, vers l'année 1852-53, grâce à l'appui qui leur était donné par certains Louisianais, ils avaient acquis une influence prépondérante dans la communauté.

Plus ces nouveaux citoyens obtenaient de succès, plus l'"institution divine", comme on désignait l'esclavage en ce temps-là, devenait oppressive; plus les préjugés se faisaient sentir contre les personnes de couleur libres.

Ces parvenus finirent par dominer, et les protégés de 1845 de M. Bernard de Marigny étant devenue les maîtres de la situation, il n'y eut plus de bornes à leur ambition.

Les gens de couleur libres étaient soupçonnés de sympathie pour les esclaves, bien qu'aucun symptôme extérieur n'indiquât l'existence de ce sentiment.

On crut donc qu'il fallait les réduire à l'impuissance, soit par l'intimidation, soit par l'exil. Les restrictions ordinaires ne suffisaient plus. Il fallait rien moins que les rendre eux-mêmes esclaves.

Ces nouveaux maîtres s'étaient adressés à la législation et ils avaient obtenu des lois en harmonie avec leurs desseins et leurs désirs. Bien que la nature de ces lois semblât menacer la liberté et le droit des hommes de couleur, on peut dire aujourd'hui qu'elles n'étaient qu'une feinte, et que le but réel des persécuteurs était l'éloignement définitif de l'État des gens de notre race.

C'est ce que nombre de ces derniers ont dû comprendre, lorsqu'ils en vinrent à prendre volontairement la route de l'exil. Il est encore possible que certains d'entre eux, sans songer à tout cela, se soient mis en communication avec leur parents d'Haïti dans le but de s'expatrier dans ce dernier pays.

EMILE DESDUNES

Dans tous les cas, en 1858, Emile Desdunes se présenta à la Nouvelle-Orléans comme agent d'émigration.

Il était muni de pièces authentiques, l'autorisant à faire tous les arrangements nécessaires pour dépayser les Créoles qui voulussent émigrer.

Desdunes agissait au nom de l'empereur Faustin Ier(Soulouque).

Le fait que les autorités n'ont offert aucune objection à sa mission, malgré la lettre de la loi, est une preuve de plus que cette démarche devait être agréable aux esclavagistes.

Il appert que l'empereur Soulouque, agissant sur la foi des renseignements qu'il avait reçus, avait décidé d'envoyer Emile Desdunes à la Nouvelle-Orléans pour s'enquérir de la condition et des dispositions de toutes les personnes de descendance haïtienne.

Emile Desdunes était un homme instruit, honnête, ayant beaucoup d'énergie. Comme il était né à la Nouvelle-Orléans mais qu'il était Haïtien par l'éducation et les mœurs, l'empereur Soulouque l'avait jugé capable en tous points de mener à bien ses projets.

Et en effet, Desdunes justifia toutes ses prévisions. Il était habile, sincère, et il produisit une excellente impression dès son arrivé ici.

Ayant gagné la confiance et l'estime des bonnes familles créoles, ses premières tentatives furent couronnées du plus heureux succès.

Malheureusement, les choses ne continuèrent pas comme elles avaient commencé.

La révolution du général Geffrand ayant renversé le gouvernement de l'empereur Soulouque, le pouvoir était passé en d'autres mains, et les nouveaux maîtres se montrèrent moins soucieux du sort des Louisianais. Après la chute du gouvernement impérial, le mouvement d'émigration s'arrêta.

Le colonel Desdunes se retira, et quelque temps après sa retraite, il n'y avait plus de communication entre Haïti et la Nouvelle-Orléans. Le trait d'union était brisé.

Emile Desdunes est mort au Port-au-Prince, vers l'année 1862, et depuis lors, il n'a plus été question de migration entre la Louisiane et le pays de Dessalines.

Il est malheureux que la population n'ait pas jugé à propos de se garder une porte ouverte à l'étranger, car il est des moments, dans la vie d'un peuple qui souffre, où il serait bon pour lui de changer de climat.

L'homme de couleur peut, sans se rendre ridicule, entretenir des idées de déplacement selon les circonstances qui entourent son existence. L'amour de soi, l'amour de sa famille et ses semblables doivent trouver autant leur place que l'amour de la patrie.

LE CAPITAINE OCTAVE REY.

Celui-là était un des citoyens des mieux connus de notre ville, et l'un des plus considérés.

Il descendait d'une des anciennes familles de la Nouvelle-Orléans. Il était le fils de M. Barthélemy Rey, un des membres de la première direction de l'École des Orphelins Indigents, et le frère des MM. Hippolyte et H.-L. Rey, tous hommes d'un grand mérite, qui se sont occupés avec zèle du sort de leurs semblables.

Henry L. Rey et Hippolyte Rey ont pris du service comme officiers, durant la guerre de Sécession, et ils se sont en outre fait remarquer dans plusieurs autres entreprises.

Octave était le plus jeune des frères Rey. Après l'expiration de son service militaire, il s'est mêlé aux affaires politiques de son époque et s'est fait une réputation comme chef ouleaderrépublicain.

De proportions herculéennes et d'une énergie en harmonie avec sa taille, il était aussi imposant au physique, que résolu et puissant dans l'action.

Tout le monde connaissait Octave Rey et avait confiance en sa valeur. Il a occupé le grade de capitaine dans la Police métropolitaine, et il était considéré comme un des officiers les plus habiles de ce corps.

Il a eu l'occasion de faire d'importantes arrestations, qui souvent étaient effectuées sous des circonstances particulièrement périlleuses. On le voyait toujours, au moment du danger à la tête de ses hommes.

Rey fut capitaine de police de 1868 à 1877, c'est-à-dire, depuis l'administration du gouverneur Warmoth jusqu'à l'avènement du gouverneur Packard, qui renonça au pouvoir et fut envoyé comme consul à Liverpool.

L'on peut facilement dire que la retraite de Packard était la fin de la Reconstruction; pour la Louisiane, l'heure de la débâcle.

C'était alors l'époque sanglante. Le public était constamment terrorisé par des émeutes, des assassinats, par mille autres actes de violences dont la Nouvelle-Orléans, en particulier, était devenue le théâtre.

La presse fulminait, les sociétés secrètes tramaient, les orateurs augmentaient le désordre par leurs harangues passionnées. Et l'Eglise, le Barreau et toutes les professions contribuaient plus ou moins à l'agitation: car c'était contre l'homme de couleur que la lutte, au fond, se faisait.

Cette effervescence de l'esprit public ne ménageait personne. Même les fonctionnaires nommés par le gouvernement fédéral n'étaient pas à l'abri.

C'est ainsi que M. Joseph Soudé, homme de couleur, fut assassiné sur laLevée. M. Soudé avait été le premier homme de la race noire à occuper un emploi sous l'administration nationale. Il était inspecteur de douane. Le crime est resté impuni.

Tuer un noir ou un républicain de n'importe quelle couleur était considéré ici comme une action louable et patriotique.

Cette époque, comme on peut s'en faire une idée, était pleine de dangers, et les personnes qui, comme le capitaine Rey, servaient l'État dans les rangs de la police, avaient toujours à faire face aux événements les plus graves.

Des lourdes armées parcouraient les rues en missions hostiles. Ces malfaiteurs se croyaient des vengeurs. Ils s'inspiraient de la haine qui animait les anciens citoyens contre lesnouveaux, ainsi que contre les blancs chargés de faire respecter les principes de la Reconstruction.

Cette haine profonde, implacable, était spécialement dirigée contre les membres de la Police Métropolitaine, que la portion agressive de la population accusait d'être l'appui principal du nouveau régime, et par conséquent, un obstacle sérieux à ses propres vues ambitieuses.

Les attaques nocturnes, les agressions de tous genres, les meurtres étaient fréquents.

Les officiers de faction étaient chassés de leurs postes et quelquefois tués sur place.

C'était une chose commune que de rappeler ces malheureux policemen au corps-de-garde, afin de les sauver d'une surprise funeste, même d'une mort certaine: tant l'assassinat était à l'ordre du jour.

En outre, les autorités républicaines voulaient éviter tout conflit avec la population en furie; elles préféraient avoir recours aux expédients qui pouvaient apaiser les esprits, plutôt que d'essuyer le reproche d'avoir excité davantage les passions.

La modération était la politique du parti au pouvoir. Ce n'était que dans les occasions d'extrême provocation que ce parti usait de force pour repousser la force. Le fait est que l'émeute du 14 septembre 1874 est la seule occasion où le gouvernement ait tenté de maintenir son autorité par les armes.

Dans tous les autres cas, l'administration s'est toujours montrée sage et conciliante, dans le but d'éviter la trop grande effusion de sang, et aussi dans l'espoir de pouvoir mieux s'affermir par des procédés pacifiques.

Mais toutes ces concessions étaient en vain. Les gens qui entretenaient cette crise en avaient fait un problème dont la solution ne devait s'effectuer que par un changement de gouvernement, tel qu'ils le préméditaient.

Il n'y a pas de doute que le but de toutes ces violences était de détruire ou d'amoindrir le pouvoir des autorités constituées.

C'est à cette période agitée de notre histoire, au milieu de ces soulèvements contre les lois établies, que le capitaine Rey a montré qu'il était homme de cœur.

Doué d'un esprit prompt, d'un jugement sain, d'un courage égal à toute éventualité, il n'a jamais manqué de faire son devoir en dépit des difficultés qui l'environnaient.

Sans être un homme de grande éducation, il était juste envers ses semblables, indépendemment des questions de race ou de parti.

Brave et généreux, sa conduite était toujours conforme au devoir et à la dignité.

C'était un de ces hommes qui grandissent avec les événements, et qui sont à la hauteur des plus délicates responsabilités.

Il possédait une mémoire prodigieuse des noms et des personnes. Il pouvait nommer presque tous les habitants de la ville, et il les reconnaissait à vue. Cette mémoire, cette facilité qu'il avait de se rappeller l'état des lieux, les traits et les mœurs des hommes, en faisaient un caractère unique dans la communauté.

Toujours sympathique, Rey était, pour ainsi dire, le confident de la population. D'ailleurs, il servait d'arbitre dans toutes les affaires où il s'agissait de faire se réconcilier ceux qui avaient le défaut de se brouiller pour les moindres contrariétés. On avait confiance en son bon sens, en son impartialité et aussi en ses qualités de gentilhomme dans toutes les questions soumises à sa décision.

Octave Rey a eu l'honneur de représenter son District comme sénateur d'État.

Il est mort subitement le 1eroctobre 1908.

Sa mort a causé autant de regret que de surprise: rien n'indiquait chez lui une fin si prochaine.

Les journaux ont parlé de lui longuement et en termes très élogieux.

Ses funérailles furent imposantes. On y accourut de tous les quartiers de la ville.

C'était la meilleure preuve de sa popularité parmi les siens.

La dépouille mortelle du brave capitaine repose au cimetière de la rue Bienville, dans la tombe de sa famille.

Plusieurs enfants lui survivent—quatre fils et une fille—qui sont très estimés. On parlera encore longtemps du capitaine Rey comme d'un de ces hommes exceptionnels dont la personnalité vit dans le souvenir de leurs semblables.

Il semble que cette impression doive s'accentuer de plus en plus à mesure que nous réalisons la perte irréparable occasionnée par sa mort.

Assurément, le capitaine Rey était un homme supérieur—supérieur par l'intelligence, supérieur par la volonté, supérieur par le patriotisme. Vivant dans un milieu moins prévenu contre la classe de couleur, il brillé au premier rang.

Ce n'était pas une tâche facile que d'avoir à lutter contre une population gouvernée exclusivement par les conseils du préjugé. Personne ne le savait mieux que le capitaine Rey, mais il n'a pas pour cela cessé de combattre jusqu'au dernier moment. Il est mort tel qu'il avait vécu, chérissant son principe de "chances égales pour tous les hommes indistinctement".

La population créole, pour laquelle il a combattu et souffert, ne manquera pas de lui accorder la distinction qu'il mérite. Privé de cette liberté qui lui eut permis de conduire à bien ses entreprises patriotiques, il n'a fait que succomber sous le poids de l'opposition. Son insuccès n'était pas une preuve de lâcheté physique ou de faiblesse morale, car il pouvait dire, comme dans la tragédie de Racine: "Je crains Dieu... et n'ai point d'autre crainte". Tous ceux qui l'ont connu le savent bien.

Nous pourrions le comparer ici à ce célèbre Jean Fléming, riche habitant de couleur qui, en 1836, fut chargé d'apporter une pétition à l'Orateur de la Chambre. Nous sommes bien sûrs que cette pétition, quoique respectueuse en sa teneur, a dû être néanmoins l'expression de quelques griefs importants.

Le fait de présenter ce document au nom des personnes de couleur était en lui-même un coup d'audace susceptible de coûter la vie à Fléming, mais celui-ci était irrépressible.

De même, le capitaine Rey s'est souvent exposé aux plus grands dangers, en se constituant l'interprète et l'agent de ses compatriotes dans les circonstances les plus critiques.

Semblable à Jean Fléming, il allait droit au but en se disant toujours:Advienne que pourra.

Rey était stoïque, et ce stoïcisme, il le tenait de l'ancienne population, qui montrait non seulement de la constance dans le malheur, mais presque du mépris pour toutes les menaces.

Il y a dans sa vie un incident assez intéressant pour occuper une place unique dans cette partie de notre histoire.

L'affaire dont il s'agit date de 1862, lors de la prise de possession de la ville par les troupes de l'Union et les marins de Farragut.

Le général Butler avait lancé une proclamation ordonnant à tous les citoyens de remettre leurs armes, ainsi que celles dont ils avaient la garde.

Or, les armes du régiment de couleur de la Confédération étaient entre les mains de plusieurs officiers de ce corps. Ces messieurs, en effet, en avaient pris soin et s'étaient donné la peine de les déposer en divers lieux sûrs.

Une partie en était cachée à la Salle d'Economie, une autre partie à la Salle Claiborne, une autre encore à l'École des Orphelins.

Ayant pris note de cet ordre du commandant, un groupe d'officiers dépositaires de ces armes se réunit, et l'on décida de se rendre aux quartiers du général Butler pour lui soumettre les faits et apprendre ses désirs à l'égard du désarmement de la ville.

Le comité chargé de cette mission était composé de quatre hommes: Henri L. Rey, Edgar Davis, Eugène Rapp et Octave Rey. C'est ici que commence l'histoire du Premier Régiment de couleur. Ces messieurs étaient là les représentants de la population créole, et ils furent les premiers à donner l'exemple de la loyauté à la cause de l'Union.

Il y a d'autres personnes qui réclament cet honneur, mais vu les conditions qui existaient en 1862, il faut ici rejeter les prétentions que pourrait avancer tout homme de couleur qui n'était pas alors affranchi de la servitude.

Mais revenons à notre récit. Le général Butler, s'étant sans doute aperçu que ses visiteurs personnifiaient l'intelligence, la responsabilité civique et l'éducation, s'entretint avec eux sur une question plus importante que la remise de quelques vieux fusils qu'on disait même inutiles bien avant qu'ils n'eussent été livrés aux soldats.

Après avoir entendu leur rapport, il leur posa cette question:

"Quelles sont les dispositions de votre population à l'égard du Gouvernement Fédéral?"

Puis il ajouta: "Ne vous pressez pas; retirez-vous, et méditez mûrement sur la réponse que vous devez formuler".

Ces messieurs suivirent le conseil du général et allèrent à l'écart se consulter, afin d'être mieux préparés à prendre la responsabilité de leurs déclarations.

Henri L. Rey prit la parole et dit au général Butler qu'on n'avait tenu aucune assemblée du peuple pour savoir exactement quelle était son attitude vis-à-vis du gouvernement, mais que, d'après leur expérience sur d'autres points, ils croyaient pouvoir affirmer que ce peuple ne pouvait avoir d'autres sentiments que ceux d'une parfaite loyauté à la cause de l'Union. Ses collègues et lui-même offraient leurs services, séance tenante, au général Butler qui leur faisait l'honneur de les consulter sur un sujet aussi grave.

"Il va sans dire", continua M. Rey, "que je suis d'accord en tous points avec mes compatriotes".

"Bien", reprit le général, "comme représentant du Gouvernement fédéral, j'accepte vos services".

Quinze jours après, parut l'ordre de Butler invitant la population de couleur à s'enrôler sous la bannière de la liberté.

Nous disons ailleurs comment la population a répondu à cet appel et comment le général Butler a parlé de son zèle, de son patriotisme et de ses hautes qualités distinctives.

De ce comité de quatre, les deux frères Rey sont morts; Edgar Davis et Eugène Rapp survivent et résident à la Nouvelle-Orléans.

Nous tenons à dire, en passant, que M. St-Albain Sauvinet agissait comme interprète dans le bureau du général Butler. M. Sauvinet était créole. Il n'y a pas de doute qu'il a contribué en quelque sorte à faciliter l'entrevue entre le général Butler et les compagnons d'Octave Rey.

Nous devons ici relever une erreur qui s'est glissée dans l'histoire de ce temps-là. Quelques écrivains prétendent que les représentants de la population libre n'ont pas répondu à l'appel du général Butler, pas plus qu'ils n'ont pris part aux travaux de la Reconstruction.

Les deux rapports sont faux.

On sait que les résolutions adoptées par les hommes de couleur, le 21 avril 1861, ne représentaient qu'une expression de sentiments extorquée par la menace et que, par conséquent, elles n'engageaient nullement la conscience de ceux qui y avaient souscrit.

Il y a toujours exception à la règle. Quelques-uns de ces malheureux ont pu se fourvoyer et croire qu'il était de leur devoir de demeurer fidèles à la Confédération, mais le nombre de ces dupes était trop faible pour donner lieu à des reproches sérieux.

Les Rey, les Bertonneau, les Rapp, les Davis, les Larieux, les Cailloux, les Monthieu, les Sent-Manat, les Thibault, les Détiége, les Snaër, les Orion, les Paul Porée et beaucoup d'autres (les plus éminents de nos Créoles) ont non seulement pris du service, mais ont encore formé des compagnies, sur l'invitation faite par le général dans sa proclamation du 2 août 1862. La plupart des hommes que nous venons de citer ont pris part à l'assemblée tenue, le 21 avril 1861, dans l'intérêt supposé de la Confédération. Donc, c'est à tort que les historiens s'avisent de dire que les gens de la population libre qui voulaient mourir pour la cause de l'esclavage avaient, plus tard, refusé de changer leur attitude.

Les faits, comme nous venons de l'établir, contredisent victorieusement ces assertions calomnieuses, et il est très juste que les amis de la vérité répudient ces mensonges qui tendent à discréditer des hommes à la conduite honorable et digne.

Les Créoles de haut rang n'ont pas seulementréponduà l'appel du général Butler, car ce sont eux, en effet, qui ontpris l'initiativeet qui ont inspiré cet appel en expliquant l'attitude sympathique de la population de couleur libre.

Certes, le général avait l'idée d'utiliser les "Native Guards", mais il a procédé avec plus de confiance après avoir appris les dispositions de la masse populaire. Le fait est que la population libre était à cette époque la seule sur la loyauté de laquelle le gouvernement fédéral pouvait sûrement compter, en cas d'éventualité.

S'il est besoin de preuves additionnelles pour rétablir la vérité, qu'on se donne la peine d'interroger les souvenirs de Port Hudson. Qu'on se retrace dans l'esprit la conduite héroïque du Premier Régiment, dans cette bataille mémorable. Qu'on se demande qui était le capitaine Cailloux, et l'écho de ce champ de bataille glorieux répondra.

Qu'on se demande qui était-ce que cet Arsène, dont les lambeaux de la cervelle, en s'éparpillant, avaient imprimé de larges taches dans les plis du drapeau qu'il portait, et dont il ne s'était séparé que pour "en rendre compte à Dieu", tel qu'il l'avait promis.

Qu'on se représente encore ce même drapeau, présentant dix-sept perforations et tout maculé de sang. Le brave général Logan s'en enveloppa de la tête aux pieds en présence du régiment qu'il passait en revue, comme pour rendre le plus grand hommage possible à ce symbole vivant du plus sublime dévouement.

Ces faits réunis devraient suffire pour éclaircir les doutes des esprits sceptiques sur les sentiments et l'attitude des membres dirigeants de la population créole, quant à ce qui a trait à l'appel du général Butler, en 1862. Les Créoles auraient eu bien peu d'amour-propre si, après les insultes du gouverneur Moore, ils eussent conservé encore pour la Confédération le moindre reflet d'un attachement patriotique.

L'on nous dira, peut-être, que la classe à laquelle Rey appartenait n'était pas des plus malheureuses, vu qu'elle jouissait d'une certaine protection. C'est vrai, mais cette protection, qui venait quelquefois deparents privilégiéset même parfois d'étrangers, n'avait ni la qualité ni la force nécessaires pour la faire triompher de la tyrannie de race.

C'est précisément dans les situations les plus graves qu'on pouvait voir combien ces appuis étaient faibles et incertains.

Cette sympathie chancelante, isolée, cédait toujours sous la pression du préjugé.

Nous pouvons donc dire hardiment que le capitaine Rey ne devait que très peu à la protection, et absolument rien à la tolérance. Placé entre deux générations bien différentes il a compris sa mission d'intermédiaire, et il l'a remplie dans la mesure de ses moyens. Il a fait face au canon de la guerre, et il a participé aux événements que l'abolition de l'esclavage avait fait naître.

Mêlé à tous les grands faits de son temps, il a servi noblement son peuple et son pays. C'est pour son attitude patriotique, pour ses états de service civils et militaires que l'histoire lui doit ses hommages.

Nous sommes certains que les générations futures rendront justice à sa mémoire.

[Illustration: M. BASILE BARRES, Musicien et compositeur.]

La génération de 1860.—Le héros André Cailloux.—Le président Johnson et la question des races.—Nos luttes politiques: patriotes et aventuriers.

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LA GENERATION DE 1860

Le génération de 1860 s'est d'abord signalée par son service militaire.

En 1862, la population fournit deux régiments de volontaires aux armées de l'Union et plusieurs officiers à un troisième régiment. Le major Ernest Dumas était du nombre de ces derniers.

Les deux premiers régiments étaient composés (officiers et soldats) des hommes les plus marquants de l'ancienne population libre. Ces vaillants patriotes, dignes descendants des héros de 1815 et de 1845, brûlaient du désir de prendre les armes pour la liberté; au premier appel, ils s'enrôlèrent pour une période de trois ans.

Ils participèrent à plusieurs grandes batailles, et l'histoire impartiale a fait l'éloge de leur valeur.

Bien que ces mêmes hommes eussent été organisés militairement par la Confédération, aucune occasion ne s'était présentée de mettre leur courage à l'épreuve.

Le président Lincoln lui-même avait des doutes sérieux sur la fermeté et la loyauté des hommes de couleur, comme soldats. Le temps devait toutefois régler cette question: bientôt la nation entière dut rendre hommage à l'héroïsme dont ces nouveaux défenseurs étaient capables.

La bravoure et l'intrépidité des troupes créoles ont excité l'admiration du peuple américain, et même du monde entier.

La conduite du capitaine André Cailloux surtout était certainement suffisante pour faire naître la confiance dans les esprits les plus sceptiques et, en même temps, pour imposer silence aux ennemis du noir.

Tous les peuples se sont intéressés à la destinée de ce Spartacus américain. Le Spartacus de la Rome ancienne n'a pas non plus montré plus d'héroïsme que cet officier créole, qui courait s'offrir à la mort avec le sourire sur les lèvres et en criant: "En avant, mes enfants!" Six fois il s'élança contre les batteries meurtrières de Port Hudson, et à chaque assaut, il répétait son pressant appel: "Allons, encore une fois!"

Enfin, au moment fatal, tombant sous le coup mortel qui l'atteint, il donne ses derniers ordres à son sous-officier: "Bacchus, prenez charge!" Si l'on disait que le chevalier Bayard a mieux fait, on mentirait à l'histoire.

Un point important du problème de race était là résolu: André Cailloux venait de prouver que le noir pouvait se battre et qu'il pouvait mourir pour la patrie.

La population lui a fait ici d'imposantes funérailles, quand l'ennemi nous eut remit son corps, resté couché dans la plaine pendant deux mois.

Tous ceux-là que le capitaine Cailloux avait pour ainsi dire glorifiés par sa mort héroïque n'ont pas manqué de montrer leur reconnaissance en cette occasion solennelle.

Jamais auparavant (à une seule exception) la Nouvelle-Orléans n'avait été le théâtre d'une semblable démonstration.

Les hommes, les femmes, les enfants, tous avaient pris le deuil, tous suivirent le cercueil du héros jusqu'à l'asile des morts où ses restes mutilés et desséchés furent déposés.

Il n'y a eu qu'un seul André Cailloux: nous demandons à nos compatriotes de lui ériger la statue ou le monument qui sauveront son nom de l'oubli.

LA CONSTITUANTE DE 1868

Nous sentons que notre ouvrage serait singulièrement imparfait si nous n'y ajoutions certaines observations sur une phase importante de la Constituante de 1868.

Presque tous les Créoles qui furent membres de cette fameuse Assemblée sont morts aujourd'hui.

L'histoire, dans notre milieu, n'est peut-être pas assez impartiale pour rendre justice à la mémoire de ces députés qui travaillèrent les premiers à la reconstitution pacifique de notre État.

Il y a encore ce danger, qu'ils pourraient être confondus avec d'autres groupes, perdant ainsi le bénéfice d'une appréciation particulière.

Il est nécessaire de faire ressortir quelle était l'importance numérique des Créoles dans cette Convention; il importe plus encore de faire entrevoir leurs sentiments, de noter leur attitude dans les circonstances extraordinaires.

Oui, les Créoles doivent être jugésséparément, parce qu'ils ont eu de tout temps une volonté qui leur était propre.

Disons d'abord que nous étions largement représentés à la Constituante de 1868, et que si un certain esprit de libéralité a marqué les délibérations de cette dernière, nous ne pouvons qu'en savoir gré au tempérament généreux des délégués de notre race.

Malgré la chaleur des brûlantes passions politiques de l'époque, la conduite et les décisions de ce corps souverain ne portent l'empreinte d'aucun sentiment qui soit incompatible avec la raison, la justice et l'honneur. Il n'existe pas, dans la Constitution donnée alors à l'État, la moindre apparence de représailles, le plus léger soupçon de rancune cachée, la plus petite trace de lâcheté.

Cette Constitution, par ses ordonnances modérées, est au contraire tout à l'éloge des délégués créoles. Ces derniers ont fait leur devoir: ils ont voté pour le suffrage universel, ils ont permis le mariage entre les races, ils ont reconnu les droits civils et politiques des citoyens sans distinction de couleur ou de condition antérieure. En d'autres termes, ils ont élargi le cadre des privilèges civils de toutes les races, au lieu de le restreindre.

Un coup-d'œil jeté sur l'article 98 de la Constitution de 1868, suffira pour éclairer tout esprit honnête et raisonnable désireux de se renseigner sur les dispositions des délégués.

Cet article permettait à tout citoyen de jouir de ses droits du moment qu'il acceptait le système de Reconstruction stipulé par le Congrès, en 1867.

Certes, aux Créoles de couleur ne revient pas le mérite exclusif des mesures libérales qui furent adoptées, mais il est juste de leur savoir gré de ce qu'ils se soient rangés du côté de la modération lorsqu'il fut question de déterminer lapositiondes adversaires.

L'avenir n'aura pas de reproche à leur faire, car les preuves écrites qu'ils ont laissées dans cette Constitution de 1868 expliquent leurs motifs chevaleresques et font voir tout ce que leur conduite a eu de magnanime.

UNE PHASE OUBLIEE

Le monde oublie si facilement les choses du passé, qu'il est quelquefois nécessaire de revenir sur des incidents dont le récit attristant semble être pourtant trop délicat pour être souvent répété.

Après la malheureuse journée du 30 juillet 1866, qui a coûté tant de sacrifices et de larmes à la population créole, il s'est déroulé de ces incidents dont le souvenir n'aurait jamais dû s'effacer de notre mémoire. Nous voulons parler de la grande lutte qui a eu lieu sous l'administration du Président Johnson, ainsi que de certains contretemps que la population a subis dans un temps ou dans un autre.

Nous voulons mettre ici en évidence les qualités de nos Créoles qui, comme toujours, se croyaient appelés naturellement à prendre leur part légitime aux événements de leur époque.

Immédiatement après la guerre, il était question de faire rentrer les États du Sud dans l'Union. Tout le monde était d'accord sur le principe du rapprochement des deux sections du pays, qu'une lutte de quatre ans avait éloignés l'une de l'autre.

Parmi les hommes d'État, il existait de sérieuses divergences sur la question du principe qui devait servir de base à ce rapprochement. Les uns préconisaient la politique dite deRestauration, les autres, le système deReconstruction.

Les deux idées étant fondamentales, elles s'excluaient mutuellement.

La mort du président Lincoln avait élevé le vice-président Johnson au pouvoir suprême.

Le nouveau chef d'État était du Tennessee et l'histoire rapporte qu'il était d'une modeste origine, qu'il se sentait humilié de son extraction, et qu'il voulait profiter de son avancement pour faire oublier ses antécédents (honorables sans doute, mais trop voisins de la masse commune du peuple).

Les représentants du Sud étaient parfaitement au courant de la situation: ils connaissaient le côté faible du président et les avantages que cette faiblesse leur assurait pour la mise à exécution de leurs plans de réhabilitation.

Ils étaient prêts à accorder leur allégeance au président, en échange du soutien qu'ils devaient en recevoir pour faciliter leur retour au pouvoir avec pleine liberté de régler à leur guise la situation et de mesurer les résultats de la guerre.

Or, ce que les États vaincus ne voulaient pas, c'était de pousser ces résultats au-delà de l'abolition de l'esclavage. Ils prétendaient que le fait de loger dans la Constitution fédérale le décret d'émancipation aurait dû servir entre les deux partis de règlement équitable et définitif de toute contestation pendante.

Cette attitude des chefs du Sud était en harmonie avec les sentiments du président Johnson lui-même.

Toutefois, malgré la sympathie de ce dernier, les Sudistes étaient impuissants à repousser le projet d'affranchissement absolu. L'armée était encore sous le commandement de Grant, de Sherman et de Sheridan et certes, ces glorieux lieutenants du président-martyr n'auraient jamais permis la répudiation de l'Acte de 1863, une mesure qui avait amené sous les drapeaux plus de 150,000 hommes dont les états de service pour la cause de l'Union étaient bien connus.

Mais le président et ses nouveaux amis faisaient de lapolitique, et leurs actions à tous portaient plus ou moins l'empreinte de la ruse et de l'artifice.

Ce que les représentants du Sud voulaient, c'était leLocal Self-Government, c'est-à-dire l'administration des affaires comme par le passé et le rétablissement dans chaque localité d'une espèce dedroit de seigneur, sans autre autorité que la volonté du maître. Il leur fallait pour cela s'opposer à l'affranchissement absolu du noir et au suffrage universel. Ils pensaient que, pour atteindre leur but plus sûrement, il était nécessaire d'empêcher l'augmentation du nombre de ces citoyens dont l'idéal était contraire au leur.

Pour se gagner l'esprit public, ils commencèrent par se plaindre de ce que l'intention du Nord était de les humilier, en les soumettant à l'autorité et à la domination de leurs anciens esclaves. Ce n'était là qu'un prétexte. Ils voulaient le pouvoir; ils voulaient encore se venger de l'homme de couleur, ainsi qu'ils l'ont avoué plus tard. L'homme de couleur avait été appelé sous les drapeaux pour combattre la Confédération, et cela, à leurs yeux, constituait un crime.

Aujourd'hui encore, le pauvre noir subit la peine d'avoir été conscrit pour la cause de la liberté.

Quant aux hommes du Nord, ils ne croyaient pas ceux du Sud assez réconciliés au nouvel état de choses pour agir de bonne foi ou pour être guidés dans leurs décisions par un sentiment d'humanité.

De plus, ils représentaient les États vainqueurs; ils tenaient les rênes du pouvoir, et ils devaient une récompense morale à l'homme de couleur tout fraîchement revenu du champ de bataille où il avait signalé sa valeur. C'eût été un acte de démence de leur part de faire abandon de l'avantage politique qui devait découler pour eux du suffrage universel.

C'est pour cela que les maîtres des destinés du parti républicain appuyaient l'idée régénératrice de la Reconstruction.

Ils résolurent donc de faire des changements à la Constitution fédérale, et d'étouffer les complots qui pourraient embarrasser ou détourner l'exécution de leurs projets.

Le président Johnson, lui, qui avait ses petites ambitions, se mit du côté des vaincus. C'est un fait connu qu'il a employé tout son pouvoir officiel et personnel pour remettre en leurs mains la direction des gouvernements dans le Sud, sans égard à l'équité ou aux volontés du Congrès, qu'il n'avait pas consulté.

Il est évident que la pensée du président était de livrer au bon plaisir de ces États la destinée civile et politique de l'homme de couleur. C'était ce qu'on appelait laRestauration—une façon de récompenser les coupables et de punir les innocents.

Cette attitude du président compliqua la situation. On pouvait respecter ses convictions, mais il n'était pas possible de les approuver. Il fallait les combattre, non à cause de lui, mais à cause des malheurs qui s'ensuivraient. On empêcherait l'homme de couleur de devenir un citoyen, et Dieu seul sait si l'Union elle-même se fût alors conservée.

Le président ayant persisté dans son mépris du pouvoir suprême, le Congrès résolut de le mettre en accusation. L'effet de cette procédure fut de réduire M. Johnson à l'impuissance et de le dépouiller de son prestige.

La lutte entre lui et ces géants de la Reconstruction était livrée autant dans l'intérêt des noirs que pour le salut du pays: les événements l'ont prouvé, car peu de temps après le triomphe desNordistes, il n'y avait plus de place dans le Code Noir pour l'homme de couleur.

Il est évident qu'en pareille occurrence la population créole ne pouvait demeurer dans l'inaction ou dans l'indifférence, et laisser aux autres le travail et la peine.

Il y avait deux camps parmi elle. Les uns, sous la direction de l'avocat Thomas J. Durant, organisèrent le Club Radical Républicain, en 1865, à la Salle de l'Economie, et les autres suivirent le Révérend Dostie, homme intrépide qui ne reculait devant aucun danger, qui ne s'arrêtait devant aucun obstacle.

Le plan du Club Radical, sur le conseil de M. Durant, était de se confier entièrement à la bonne volonté du Congrès de Washington.

Conformément à cette décision, les membres du Club s'abstinrent de prendre part à la Convention du 30 juillet 1866.

Dostie, au contraire, avait conçu l'idée de tenter un coup hardi et de précipiter ainsi les événements.

Malheureusement pour lui et ses compagnons, les obstacles étant trop nombreux et trop puissants, leur sacrifice fut inutile: ils ne laissèrent qu'un souvenir de deuil et de regret.

Cette erreur de tactique nous a valu que plusieurs de nos honnêtes Créoles ont perdu la vie sans avoir eu l'honneur de faire même connaître le premier mot de leurs aspirations.

Néanmoins, la Reconstruction triompha, la Constitution fédérale fut amendée, et de 1865 à 1870, tous les citoyens indistinctement furent admis au privilège du vote électoral. C'était ce résultat décisif qu'avait espéré le Club Radical de Thomas J. Durant, et son attente ne fut point trompée.

LES CHEFS DE PARTI

Au nombre des chefs de partis de cette époque, nous devons citer: le Dr Louis Roudanez, J. B. Roudanez, Arnold Bertonneau, Oscar J. Dunn, Aristide Mary, Thomy Lafon, Victor Macarty, Laurent Auguste, Antoine Dubuclet, J. P. Lanna, Paul Trévigne, Formidor Desmazilières. Il y en avait encore d'autres dont les noms nous échappent.

Voilà les hommes qui sont entrés en lice pour combattre au nom du droit et de la justice.

Ces vaillants Créoles étaient les premiers à s'offrir, en Louisiane, comme les champions du mouvement qui avait pour but d'établir dans l'État le principe du suffrage universel, énoncé plus tard dans les Amendements.

Ces hommes étaient animés du plus pur patriotisme, et leur probité était égale à leur désintéressement.

Ils sortaient de tous les rangs de la société, mais ayant embrassé les mêmes principes, la différence d'occupations n'influait en aucune manière sur leurs sentiments et leur attitude.

Dès l'enfance, ils avaient appris à être respectables et lorsque l'heure fut venue pour eux d'agir, ils firent preuve de toutes les qualités qui pouvaient inspirer l'amour et la confiance.

Leur situation de fortune les plaçait au-dessus de toutes les tentations, sans compter que leur nature, noblement orgueilleuse, les mettait à l'abri de toute espèce de séductions.

Il ne pouvait y avoir qu'une seule façon de diriger des hommes de cette valeur: c'était d'en appeler à leur honneur et à leur esprit de devoir, de leur indiquer le chemin du bien et de présenter froidement à leur esprit les raisonnements de la vérité et de la justice.

Il manquait sans doute de l'expérience à ces généreux serviteurs de la cause commune, mais ils s'étaient adjoint des conseillers éclairés dont les sages avis les avaient retenus dans de justes limites.

L'argent, le soin, les peines: ils donnaient tout libéralement pour faire triompher lathèsequ'ils croyaient être la meilleure. Ils ne demandaient que leur place au banquet de la vie, quoiqu'ils y fussent, comme Gilbert, d'"infortunés convives".

En présence de ces faits, il ne serait pas juste de les tenir responsables de ces extravagances qui, depuis, ont désolé la sainte cause de la liberté et de l'égalité politique.

Ces grands hommes entendaient trop bien les principes de l'équité pour devenir les instruments coupables de l'exploitation et de l'ignominie, de l'aventure et de la corruption.


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