IX

[3]Miss Fawcett, admise aux examens de l'Université à Cambridge, ne pouvant conquérir un grade, mais seulement êtreplacée, le fut audessusdusenior Wrangler.

[3]Miss Fawcett, admise aux examens de l'Université à Cambridge, ne pouvant conquérir un grade, mais seulement êtreplacée, le fut audessusdusenior Wrangler.

Leur costume est à la fois pratique et seyant; leur petite capote noire ou bleu foncé encadre parfaitement le visage, les brides blanches lui donnent presque de l'élégance, et le voile de gaze épaisse qui pend derrière n'est pas sans grâce, leurs robes de coton clair et letablier blanc qui s'aperçoit sous le manteau long d'alpaga conviennent parfaitement à leur genre d'occupation. Toutes ont l'aisance de femmes qui portent un habillement toujours pareil, auquel naturellement on ne songe plus. Je prévois que d'ici quelques années lanursesera une héroïne favorite dans les romans; naturellement comme dans toute chose humaine il y a des côtés faibles, et toutes les corporations denursesne sont pas en même considération, il y a de l'ivraie et du bon grain, mais le bon grain domine.

A côté d'elles agissent les indépendantes, et elles sont nombreuses aussi, il n'est pas de question qu'elles n'abordent.

Lorsqu'il a été question de régir laprostitution des femmes mariées, des femmes non mariées n'ont pas craint de se mettre en évidence, d'organiser des meetings, d'écrire des lettres destinées à la publicité, là où une honnête femme en France se serait abstenue par instinct, ou une femme non mariée n'aurait pas rêvé d'intervenir, en Angleterre, elles ont tout affronté, et dans un ordre d'idées absolument honnête assurément, discuté publiquement ces honteux et tristes sujets.

Des jeunes filles appartenant à d'honorables familles, elles-mêmes irréprochables et toutes zélées pour le bien, se découvrent de bien particulières vocations; l'une d'elles, depuis des années, a celle de moraliser les soldats; elle provoque des réunions, et elle leur prêche surtoutessortes de sujets;—une autre fait une œuvre pareille parmi les marins; elle la poursuit eux absents, leur écrivant; ces lettres, d'abord adressées à quelques-uns qu'elle connaissait et encourageait personnellement, devinrent bientôt un objet d'envie pour ceux qui n'en recevaient pas; cédant à des sollicitations touchantes, elle écrivit à des inconnus, maintenant elle a étendu sa sphère, et ses lettres sont une sorte de publication aimée et désirée par les matelots. Certes, l'œuvre est bonne, et sans nul doute produit des fruits excellents; mais le côté scabreux, le côté hardi subsiste néanmoins, et laisse dans nos esprits plus timorés une impression qui est presque du malaise. L'éducation, qui, enFrance, nivelle tout de bonne heure, rend presque impossible de semblables manifestations; où est même la femme philanthrope, qui entreprendrait la tâche qu'a assumée Miss Octavia Hill pour l'amélioration des logements pauvres, qui, tout en faisant un bon placement, poursuit une œuvre admirable, sans fausse sentimentalité, sans défaillance, et qui en a eu seule l'idée et l'initiative? les âmes d'une trempe exceptionnelle deviennent chez nous, ou des fondatrices d'ordres, ou se perdent dans quelque ordre déjà florissant, qui offre une pâture à leur zèle; mais l'action solitaire et orgueilleuse est essentiellement anglaise, on en pourrait multiplier les exemples; cependant ces œuvres personnelles sonten même temps frappées d'une sorte de stérilité, et n'ont pas la faculté d'expansion et de fécondité que présentent les œuvres faites en commun. Le flambeau qui ne se passe pas de main en main risque de s'éteindre promptement.

L'humilité et l'anonymat voulu, pratiqué en France par les femmes riches et en vue qui se dévouent au service des pauvres, n'est pas de mise chez les Anglaises. Une femme très zélée pour le bien (lady Jeune) dont le nom se trouve mêlé à une quantité d'œuvres en tire une notoriété qui la met à la mode et rend ses soirées plus recherchées; son salon sert à ses pauvres, et ses pauvres à son salon, c'est une réclame bien entendue,mais enfin une réclame. Seulement comme on est en Angleterre beaucoup plus cabotin que l'on ne l'est en France, cela passe, et même cela ne choque pas. Ce serait une trop longue énumération à faire que celle des œuvres entreprises par des femmes seules, qui ne renoncent cependant en rien à leur vie mondaine; des jeunes filles mêmes, pour peu qu'elles aient passé la première jeunesse, n'hésitent pas devant les responsabilités, et vont de l'avant avec un aplomb imperturbable. D'autres plus égoïstes s'occupent de leur propre développement, les unes se donnent aux mathématiques, aux langues mortes, et se prennent infiniment au sérieux; les voilà heureuses pour toujours dans la conviction d'unesupériorité incontestable; d'autres, même dans de hautes et enviables situations sociales, se consacreront corps et âme à l'organisation et à la direction d'un orchestre féminin.

D'autres encore, dans un rang intermédiaire, donneront des conseils de goût, révélant un génie véritable pour indiquer comment on peut accomplir des prodiges avec rien; et le bonheur consiste à communiquer cela aux autres; il y a une duchesse qui ne peut faire une cure, se promener dans un parc, constater un changement de saison, sans offrir ses impressions intimes au public; l'Anglaise a toujours besoin de répandre ses convictions dont une miséricordieuse Providence lui permet de ne jamaisdouter. Une autre (lady Habberton) a tout bonnement entrepris de réformer l'habillement féminin et de faire adopter le pantalon (Voile ta face, ô chaste Albion) par les deux sexes; sur ce sujet, elle multiplie les conférences, elle écrit, elle organise des expositions. Elle prêche d'exemple depuis des années, sans grand succès, mais cela lui procure une notoriété, des admiratrices et une occupation. Les maris ont, en général, la sage inspiration de ne pas s'opposer à ces expansions; et toutes ces agitations ne sont pas inutiles; peu à peu, des idées justes s'imposent, des vérités méconnues se font jour. Aujourd'hui, la femme mariée anglaise possède le précieux privilège d'êtremaîtressede l'argent qu'elle gagnepersonnellement, et, réciproquement, le mari a celui de ne pas être obligé de reconnaître les dettes inconsidérées de sa femme. On pense ce qu'il a fallu d'efforts et de luttes pour arriver à ce résultat; la chose n'intéressant que les femmes, les femmes seules pouvaient l'obtenir; et enfin, à force de remuer l'opinion publique, elles y sont parvenues; elles sont aujourd'hui membres des «Boards» qui régissent les paroisses, c'est-à-dire chaque commune de Londres, et les biens des pauvres appartenant à cette paroisse; elles sont appelées à faire là un bien extrême, et soyez sûrs qu'elles n'y failliront pas, qu'aucune question ne leur fera peur et qu'elles travailleront avec un zèle et une persévérance que peud'hommes imiteront. Et à une époque où la lutte pour la vie est devenue si âpre, il est heureux que des femmes aient en elles ce fond d'énergie, de courage, de persévérance, qu'elles transmettront à leurs fils avec leur sang.

Le champ de l'activité de l'Anglaise est, dans toutes les classes, beaucoup plus étendu que celui de la Française.

Dans les rangs élevés, elle ne se confine pas au rôle décoratif et est tout à fait la compagne et l'aide de son mari; elle n'a pas, heureusement pour elle, cette élégante paresse d'esprit qui l'empêche de s'intéresser aux questions politiques, agronomiques ou locales; elle s'occupe de tout cela; s'y passionne, ades idées à elle qu'elle défend, qu'elle propage, qu'elle applique. Les privilèges sociaux, encore très réels en Angleterre, sont accompagnés d'obligations auxquelles on ne tente pas d'échapper. Une grande dame fondera, dans le village qui dépend particulièrement d'elle, une bibliothèque, des classes du soir où l'on enseignera aux adultes des arts d'agrément, comme le découpage sur bois; la princesse de Galles possède à Sandringham une de ces écoles. On s'efforcera de procurer à cette plèbe, qui est la clientèle, des amusements; on organisera des soirées musicales, des conférences, et on paiera de sa propre personne. Le besoin d'aliments pour l'esprit, de distractions pour les yeux est aussi reconnu que le besoin de pain.

Il y a une société pour l'embellissementdes logis pauvres, une autre pour leur procurer des fleurs; toutes ces œuvres occupent nombre de femmes, entretiennent l'esprit public et la solidarité humaine; ce sont, dans les journaux, d'incessants appels, et toujours ils trouvent une réponse.

L'activité continuelle, physique et mentale est le grand ressort de vie en Angleterre; ce n'est pas considérer vivre que de végéter dans un isolement égoïste et placide; il faut faire quelque chose; il faut, d'une façon quelconque, satisfaire cette curiosité d'esprit. Imagine-t-on en France trois demoiselles de bonne famille partant dans une petite voiture basse, traînée par un poney acheté à fraiscommuns, pour explorer ainsi un ou deux départements. Cela se fait en ce moment même en Angleterre; elles iront de la sorte indépendantes, libres et heureuses, portant avec elles leur mince bagage, couchant dans des auberges où elles n'étonnent personne, soignant leur poney, s'arrêtant pour dessiner, pour jouir d'un site pittoresque, faisant une provision de santé, de souvenirs, de contentement. On en a vu d'autres, ne pouvant s'offrir le luxe d'un poney, entreprendre un voyage à pied, l'accomplir, et d'après leur récit, y trouver un plaisir extrême.

Et notez que ces sortes d'entreprises rencontrent immédiatement des imitatrices, que tout ce monde, qui a plus decourage que d'argent, trouve ainsi moyen de jouir de la vie, de la jeunesse, et que bien entendu les réputations ni la vertu n'en ressentent le moindre dommage; d'autres iront en tricycle! et, mon Dieu, leur reprochera-t-on ce plaisir un peu excentrique? Quand on pense à ce qu'est en France la monotonie, la tristesse affreuse de la vie d'une fille de vingt-cinq ans à trente ans, sans dot et appartenant à un milieu peu aisé;—si on compare cette existence vide, sans objet, à l'existence qu'une fille de même âge et exactement dans les mêmes conditions aura en Angleterre, la différence est tout bonnement celle de l'esclave à la créature libre;—le dévorant souci des parents qui ne marient pas leurs filles, quivoient leur jeunesse se flétrir, leur gaîté s'en aller, est inconnu en Angleterre; toute fille, même laide, même sans un sou, ce qui est le cas du plus grand nombre, peut espérer se marier; ne saurait-elle jouer que du tambour de basque, il est possible qu'elle trouve un homme que cela charme, en tout cas, le sentiment que cela peut arriver, qu'on n'excite ni étonnement ni réprobation parce qu'à heure fixe le mari demandé n'a pas paru, est en soi un bienfait inestimable.

Dans quelques années, si les exigences vont croissant et si les mœurs sont les mêmes, le mariage deviendra en France uneimpossibilitépour des milliers de femmes; déjà cette pensée planant dansl'air attriste des vies innombrables: c'est cela dont meurt la France.

Une civilisation raffinée, et des instincts un peu grossiers, comme cela se rencontrait à la Renaissance, comme cela se rencontre en Angleterre, voilà ce qui fait des êtres forts, puissants et téméraires; si les instincts se raffinent trop, si la sensibilité s'exaspère, c'est le découragement et la stérilité.

La vie est plus longue aussi en Angleterre non par le nombre des années, mais par l'usage qu'on en fait; elle commence plus tôt, et elle finit plus tard. L'éternel noviciat qui dévore en France les plus belles des années viriles n'existe pas; un homme est un homme à vingt ans, et à vingt et un, dans nombre de cas, il devient un facteur important dans la société et le pays; non seulement on se marie de bonne heure, mais lesjeunes gens orphelins se trouvent à leur majorité investis de la plénitude et de la réalité de leur situation acquise que ne diminue pas le prestige prolongé d'une mère douairière devant laquelle ils restent chez nous plus ou moins petits garçons. Un jeune duc anglais, ou même tout bonnement un jeunesquire, devient à sa majorité lemaîtreet lechef; la mère n'a plus qu'un rôle absolument effacé, l'âge n'a rien à voir là dedans, ni le respect, ni l'affection; chacun prend sa place sans conflit, et l'existence militante avec toutes ses responsabilités, toutes ses charges commence pour l'homme, à qui sa jeunesse n'est pas une sorte de brevet d'infériorité ou d'incapacité comme cela est en France; un fils recueille de cettefaçon non seulement l'héritage matériel, mais l'héritage politique d'une famille, dont il devient, du vivant même d'un père, le soutien et le continuateur.

Cette année, l'héritier du nom de Peel se présentait aux électeurs de Marylebone (quartier de Londres): il a vingt-deux ans! D'illustres amitiés l'accueillent aussitôt et l'encouragent; un vieux vétéran comme Gladstone tend publiquement une main cordiale au jeune homme, et salue comme un événement heureux l'entrée dans la vie politique du petit-fils du grand Sir Robert Peel; la vie publique commencée ainsi à vingt-deux ans se continuera sans nul doute avec ardeur à travers l'existence entière, le pli sera pris; celui de la lutte, de l'ardent intérêt pourles affaires du pays, du travail, de l'attention, avant l'âge où en France un homme peutsongerà se présenter aux suffrages des électeurs.—En même temps, un octogénaire conserve sur ses concitoyens une autorité que les années n'affaiblissent pas.—Il est assurément bon et salutaire, qu'il y ait ainsi dans les conseils de la nation des hommes de tout âge;—pour quiconque suit le compte rendu des séances de la Chambre des députés et de celles du Parlement anglais, il est impossible de ne pas être frappé de la différence de ton entre les deux assemblées,—les plaisanteries du meilleur aloi, les malices spirituelles, les citations opportunes des auteurs de l'antiquité et les classiques anglais sont au Palais deWestminster, choses journalières; il n'y a rien dans les discussions du côté pédant et pédagogique de la Chambre des députés—cela tient peut-être à ce que le membre de Parlement anglais s'adresse toujours à une incarnation imaginaire de la patrie qui est femme,—et au-dessus de laquelle plane la réalité d'une autre femme qui est souveraine, et que le député parle pour son électeur, la plupart du temps un assez vilain animal—et puis l'un est payé, l'autre ne l'est pas, et, on a beau dire: cela influe sur l'allure.

Et comme l'homme anglais conserve souvent jusqu'à vingt-cinq ans une sorte de beauté presque féminine, il est encore plus frappant de constater le rôle que la jeunesse joue partout; certes la chose ases inconvénients, et un jeune homme a d'immenses facilités pour se ruiner, et pour faire, si le cœur lui en dit, un mariage déplorable; il y a là-dessus de récents exemples tout à fait concluants, mais qu'importe qu'un jeune débauché et une demoiselle d'occasion forment à eux deux un ménage scandaleux: c'est fâcheux assurément, mais on peut conclure qu'ils ne valaient pas cher, et qu'en toute circonstance ce pair d'Angleterre n'avait pas en lui l'étoffe d'un mari respectable; une jeune fille honnête l'a échappé belle, et la «prospérité du méchant», selon la parole de l'Écriture, ne surprend que ceux qui ne réfléchissent pas cinq minutes de suite;—l'importance est secondaire, car un fait commecelui auquel je fais allusion ne sera jamais qu'une exception, et l'exception est comme le monstre, bonne à cacher, ou à exhiber insolemment, mais sans influence sur les sains de corps et d'esprit.—Ce qui est important, c'est un état social et des lois qui répondent au vœu de la nature, qui demande l'union des êtres jeunes, afin de procréer une race forte; il est bon, je dirai même il est nécessaire, que beaucoup de mariages imprudents puissent s'accomplir, car très certainement leurs conséquences ne seront jamais comparables à celles de la séduction pour la femme et de la débauche pour l'homme;—il est bon que le motamantsoit encore un mot honnête comme il l'est en Angleterre, et que les plus violentsinstincts du cœur et des sens puissent se passer, pour devenir légitimes, des effrayantes formalités dont le mariage est entouré en France.

En Angleterre, l'homme qui se marie est censé jugé capable de choisir sa compagne et de mesurer ses responsabilités;—il n'a besoin du consentement ni de père, ni de mère, qui, là, ne paraissent qu'à l'état de comparses, ou ne paraissent pas du tout;—la vie en phalanstère familial n'existe pas, chacun vit chez soi et pour soi, chacun s'occupe soi-même de garnir son nid de duvet plus ou moins fin, et l'acceptation générale et tacite des difficultés de l'existence rend pour tout le monde la chose naturelle—ni l'homme, ni la femme n'attendent leur bien-êtred'une sorte d'intervention providentielle sous la forme des parents. La jeunesse des fils ne se passe pas à espérer une dot et à escompter des espérances, et la sollicitude des parents n'a pas le lamentable résultat que nous voyons autour de nous, où tout est calculé, comme si nous avions cent ans d'assurés et le reste dans l'incertitude!—Le proverbe anglais «qu'il faut faire le foin pendant que le soleil brille» s'applique aussi à vivre pendant qu'on est jeune, et à ne pas attendre l'épuisement du combustible pour mettre la machine en marche.

L'âge en Angleterre ne qualifie ni ne disqualifie; la vieillesse, même illustre, ne donne aucune précédence, le plus sot petit lord passera à table devant Gladstone,et le grand commoner le trouve bon assurément, car il n'aurait eu qu'à le vouloir pour ajouter un hochet à son nom;—mais c'est une orgueilleuse caste que celle des gentlemen d'Angleterre, qui garde fièrement son poste intermédiaire, et sait que son prestige ni son autorité ne sont diminués par l'acceptation des distinctions aristocratiques qui ont leur valeur et leur profonde signification.—L'égalité n'existe même pas dans le mariage, et la femme conserve toujours le rang que lui a donné sa naissance; par courtoisie, on a étendu ce privilège jusqu'au veuvage, et une femme devenue qualifiée par son mariage ne perd ni son nom ni son rang, même en prenant un second mari, dont elle ne portera jamaisle nom si, en l'assumant, elle doit déchoir d'un cran, si léger qu'il soit. Cela permet aux douairières à cœur brûlant de satisfaire légitimement aux exigences de la passion, sans avoir le désagrément de quitter un titre auquel on tient peut-être plus même qu'à la vertu, et l'indulgence de la société anglaise pour ces sortes de fugues morganatiques est admirable; la duchesse une telle, ou la comtesse une telle, qu'on désigne par surcroît par leur nom de baptême, afin de les distinguer de celles en véritable possession, voyagent et dînent en ville conjointement avec monsieur X... qui est le mari, comme il est nécessaire de l'expliquer aux étrangers. Il y a dans la société anglaise une sorte d'impudeur naïve dès qu'il s'agit dumariage; dans toutes les classes on se glorifie de posséder un homme, et il est évident que les ménages moins unis en France ont une supériorité très appréciable dans la décence, et que les côtés grossiers du mariage ne sont pas aussi constamment mis en évidence.

Il ne faut pas se dissimuler non plus que cette intimité conjugale prolongée est le secret du ressort et de la vaillance de l'Anglaise qui va sans regarder derrière elle au bout du monde avec son mari; qui vit isolée, pourvu que ce mari soit auprès d'elle, qui accepte avec gaîté les lourdes charges de la maternité, car tout plutôt que de renoncer à l'amour; pour dire les choses avec réserve, le Français et la Française abdiquent de bonneheure dans l'intérêt de l'unique, ou des deux ou trois enfants, qui sont pour eux l'objectif de l'existence; l'Anglais ni l'Anglaise ne pensent pas un seul instant à s'effacer ou à abdiquer pour leurs enfants; ils aiment la vie pour ce qu'elle leur rapporte à eux personnellement, et le plus longtemps possible lui demanderont toutes les satisfactions qu'elle peut leur procurer, en quoi ils auront raison: on pratique excellemment en Angleterre une partie au moins du noble conseil de saint Louis: «Travaillons comme si nous devions vivre toujours»; quant à la suite, «vivons comme si nous devions mourir demain», c'est une autre affaire! Et rien de plus contagieux que la santé, si ce n'est le découragement; malgré le climat,malgré la tristesse des choses extérieures, ce grand courant de vie qui coule si puissamment à Londres, entraîne et saisit même l'étranger; les journées, les mois, les années sont toujours remplis jusqu'à leur extrême limite.

Chez riches et pauvres, le même besoin reconnu de distraction, de variété, de plaisir, car l'occupation intense devient presque un plaisir, et dans ces grandes maisons de la cité où monte et descend sans cesse l'ascenseur, qui permet la communication par les toits; cette fourmilière humaine tout occupée de gagner de l'argent y apporte l'entrain endiablé qui conviendrait à une fête. La rage de se retirer et de se reposer, qui est la manie du commerçantfrançais, est inconnue à Londres; grâce au goût général de dépense, à la curiosité toujours éveillée, le désir des gains ne décroît pas avec les années, très souvent des hommes déjà mûrs ont de tout jeunes enfants à eux.

Un point, c'est tout, ce qui en matière familiale arrête en France les espérances et les désirs, n'a pas cours là-bas, et les vies ne se trouvent pas figées dans une stérilité prématurée; la démoralisation là-dessus arrive rapidement, mais les effets n'ont pas eu encore le temps de se faire sentir, les livres de Dickens sont toujours en grande faveur, et l'on sait combien il aimait plaisanter sur l'accroissement de la famille, sur lagarde, sur lebaby, et avec quelle joviale honnêteté ils'en acquitte en toute circonstance sans que jamais le reproche d'être inconvenant ait été élevé contre lui: la bonne nature n'a pas perdu en Angleterre, dans ce pays pudibond, ses coudées franches dès qu'il s'agit del'amour légitime; le grotesque est d'essayer de faire croire qu'on n'en connaît pas d'autre,—mais le vice et la débauche n'ont pas heureusement le droit de se proclamergaîment. Une misérable classe de femmes a reçu un nom qui la caractérise: «des infortunées»; on a substitué cette épithète à l'insulte et cette désignation est à la fois humaine et morale; le dernier degré de la dégradation humaine, le marché de la pauvre créature, affamée, abandonnée, misérable et ivrogne sans douteest qualifié d'infortune, et il n'en est pas sous le ciel de plus poignante; la vue de certaines silhouettes dans Holborn, ou un soir brumeux dans Oxford Street, est déchirante, pour qui a un cœur et de la pitié.

Un samedi soir, cet hiver, à un coin de rue, un homme prêchait, prêchait après un prélude musical, sur un orgue portatif, qu'on trimbalait à travers les rues boueuses, noires et tristes; à une devanture de marchand de poissons, le gaz étincelait, éclairant toute la scène; quelques personnes respectables écoutaient debout le prédicateur improvisé; au milieu d'elles, deuxinfortunées, avec leurs horribles chapeaux défraîchis, et tous les honteux stigmates du vice sur leur visage, setenaient silencieuses et recueillies, et si même d'une façon baroque une parole de compassion et d'espoir est tombée sur leur cœur, le petit orgue portatif aura fait une œuvre de charité.

Je suis de plus en plus frappé. Combien l'âme de ce peuple est jeune avec une susceptibilité inouïe aux choses extérieures. C'est par l'œil qu'on l'atteint, et je ne crois pas qu'il soit possible d'être plus suggestible. Il apporte à toutes ses actions une sentimentalité particulière qui est d'un poids immense sur la masse et dont il est facile de jouer. D'un autre côté il paraît presque fermé au sens du ridicule, et a une pudeur d'un genre spécial quisupporte sans sourciller des images et des situations qui mettraient immédiatement le Français en gaîté. Cette naïveté cependant n'est nullement de la bonhomie, c'est plutôt une sorte de vision rétrécie. L'Anglais traverse moralement une crise aiguë d'émancipation, il faut étudier cela de près pour en mesurer toute la portée, et se rendre compte de quelles bandelettes pesantes l'esprit puritain avait enserré l'être humain, quelle petitesse et quelle sécheresse en étaient résultées.

Le protestantisme n'étant en somme qu'une forme particulière du suffrage universel a mené au pire esclavage intellectuel et moral, celui exercé par la masse ignorante et fanatique sur les êtres plus libres. Il y a moins de cinquante ans unAnglais pouvait être puni pour n'avoir pas été le dimanche à l'église ou à la chapelle. Telle était la liberté religieuse! et à une époque encore plus rapprochée la cour ecclésiastique avait théoriquement le droit de le frapper pour inceste ou incontinence.

Aussi dans cette atmosphère ambiante on n'imagine pas ce qu'étaient les familles à code étroit: la mère de Ruskin, par exemple, ne lui a jamais permis un jouet, pas même à trois ans, ceci par scrupule religieux; mais son mari voyageait assidument pour placer les vins de la maison dont il était l'associé, et cette conscience timorée ne s'est jamais demandé si la vente sur une grande échelle de cognacs et autres spiritueux n'avait pas des résultatsplus inquiétants pour l'âme d'autrui que la possession d'un polichinelle pour celle d'un enfant de trois ans. Et Ruskin fait du culte du beau un dogme et a des milliers de disciples; néanmoins sa vision intérieure, si élevée qu'elle soit, a conservé quelque chose de la première déformation que son esprit a subie. De milieux semblables sont sortis les fanatiques arriérés dont ce pays libre possède une remarquable collection, ce sont les fanatiques de mots et de formules auxquelles ils attachent un sens particulier, et qui fait qu'aujourd'hui encore il y a des hommes, raisonnables sur d'autres points, qui écrivent aux ministres pour leur soumettre une résolution qui tendrait à éloigner les catholiques des fonctions del'État; on est obligé de leur répondre sérieusement: «Qu'il ne résulte pas de ce qu'un homme est catholique il soitnécessairementun sujet déloyal ou un mauvais citoyen», mais cela demeure un article de foi dans un certain monde de religionnaires.

Le journalthe Truths'est fait une spécialité de relever et de signaler les cas les plus flagrants d'intolérance religieuse, ils dépassent tout ce qu'on peut imaginer, et paraissent presque incroyables à la fin duXIXesiècle. Par exemple: une dame est excommuniée publiquement par uneéglise libreparce qu'elle a assisté à des bals; un ministre évangélique adresse à un individu qui n'était nullement son paroissien une lettre dénonçant l'abominationqu'il a commise en allanten bateaule dimanche. La crasse dessabbatarians, comme dit le directeur duTruth, est d'une épaisseur qu'on ne conçoit pas, et c'est une œuvre de lumière que de signaler à la vindicte publique les pires absurdités; elles vont jusqu'à appeler en justice un barbier et ses clients matineux du dimanche.

Il y a quantité d'autres traits à l'avenant, sans intérêt en eux-mêmes, mais indiquant un état moral latent en lutte avec des aspirations vraiment libres, qu'il faut connaître pour s'expliquer le singulier mélange qu'est l'Anglais contemporain, car une pareille compression morale se paye et le génie même de la race en a été altéré. Il en est résultéune tournure d'esprit très particulière, à la fois enfantine et pompeuse. Pour obéir ou paraître obéir aux conventions acceptées de connivence universelle, il a fallu nécessairement hausser le diapason naturel; aussi la vraie et parfaite simplicité, celle qui fait l'aisance et la liberté des races latines ne se rencontre nulle part. Et de cette contrainte continuelle vient cette timidité apparente de l'Anglais, qui n'est pas timidité mais un certain guindage d'esprit qui lui est demeuré de ses ancêtres puritains.

L'Anglaise en général est très maniérée, et cela dans toutes les classes; écoutez-les parler de leurs voix modulées douces et lentes, elles paraissent trouver à articuler une sorte de plaisir physique, et savourentleurs mots comme un bonbon, pesant sur les syllabes, et la plupart du temps se servant de mots très forts pour exprimer des idées très ordinaires; en général passionnées de conventions, vraies sans être franches, quoique sous ce rapport il y ait grand progrès depuis quelques années, mais seulement pourtant dans un monde d'exception.

Au point de vue de l'ordre d'idées qui plaît à la foule; parce que, bien entendu, il n'est jamais question de l'élite, mais de cette masse moutonnière et flottante qui n'est qu'un reflet, les expositions de tableaux apportent des documents probants.

En toute circonstance, d'abord, ici plus que partout ailleurs, éclate jusqu'à l'évidencela proposition biblique qu'il n'est pas bon pour l'homme d'être seul; on demeure étonné de la quantité decouplesqu'on rencontre partout, au Parc aux heures fashionables, dans les rues et parmi la foule. Aux heures où chez nous les meilleurs ménages tireraient chacun de son côté, l'homme et la femme ne se séparent pas; donc, ce qui les intéressera d'abord et toujours, c'est le développement du sentiment conjugal, et tout ce qui s'y rattache. On pourra ressasser jusqu'à satiété, il ne se lassera pas. Le sujet du tableau sera donc le point principal, et il faut que ce sujet soit banal et sentimental pour plaire complètement. D'un autre côté, lenuartistique paraît exciter une sorte de crainte salutaire; ily a, par exemple, à la Royal Academy, une Circé vue de dos, et il est vraiment drôle de constater le vide qui se fait autour du tableau sur lequel on se contente de jeter des regards détournés. Et il ne faut pas s'imaginer qu'il n'y a là que la manifestation hypocrite d'une fausse pudeur; non, il y a une indifférence réelle pour ces sortes de sujets. Tout ce qui est abstrait, tout ce qui n'est que lignes et pure beauté les laisse indifférents. Leur président le sait bien, lui qui est un vrai Latin de la Renaissance; il ne leur fait aimer les nobles créations de son génie qu'en les revêtant pour le besoin de la cause d'un intérêt à part de l'œuvre. C'est Corinne de Tanagra, c'est «l'Adieu», c'est la mère des Macchabées défendantle corps de ses fils. Il est curieux de voir le nombre de tableaux qui sont le développement ou l'illustration de vers ou d'un texte de la Bible; mais presque toujours une idée immatérielle préside, c'est un proverbe:La fortune favorise les audacieux; ou encore:La fleur qui était une vie, la vie qui était une fleur; ou encore:La vertu et la paix se sont embrassées; ou bien:Alors la voix silencieuse répondit: Regarde dans la nuit, le monde est vaste. Nous aurions dit tout bêtement, je crois, «effet de nuit». Parfois c'est du latin qui sert d'épigraphe; il y a même du français, et comme poésie bien moderne celle de Béranger. Et tout cela, en somme, est très doux et très humain; ainsi leurs paysages ont un caractère tout à fait spécial,ils sont rarement la chose simple et vue, mais plutôt une synthèse donnant une idée morale du pays et évoquant presque ceux qui l'habitent. Ce sont des paysages en trois volumes, si je puis m'exprimer ainsi, contenant une foule de choses très vraies et cependant idéalisées. Toujours on sent l'extrême recherche; même dans la peinture des fleurs, ce n'est pas cette libre et spontanée reproduction de la beauté voluptueuse des fleurs; il y a une minutie et une attention pour plaire aux disciples de Ruskin qui voit un monde dans une feuille de lierre. Ici toujours la secousse a besoin d'être plus forte. Pour nos esprits, il en résulte une espèce de fatigue causée par la multiplicité des idées évoquées, et c'estun repos de se tourner vers les portraits: il faut les bien étudier, car ils en disent long. Pour moi mes préférences vont sans hésitation à ceux des femmes d'un certain âge, non pas de vieilles femmes tout à fait, mais de celles qui sont entrées dans la période déclinante de la vie et en ont accepté les stigmates. Ce type charmant n'existe presque plus chez nous, où une sorte d'horrible jeunesse persistante devient la parure de rigueur jusqu'à soixante-dix ans et plus; il y a dans ce genre des portraits exquis, celui de lady Fitzwilliam entre autres, dont l'ajustement est d'une dignité et d'un goût parfaits; avec ses deux fanchons de dentelle, une blanche et une noire, sur ses cheveux gris, son visage sans rides, sa robe àteinte douce, sa mante de soie, elle est délicieuse et un pareil ajustement est en soi un enseignement moral.

On vieillit bien en Angleterre, l'être humain conserve peut-être moins de façade, fait illusion moins longtemps, mais garde une sorte de fraîcheur comme une sève non épuisée; cela concerne la génération qui était jeune il y a trente et quarante ans; je ne sais s'il en sera de même de celle qui arrive et qui est si éloignée de la simplicité sous quelque forme que ce soit. Les portraits d'hommes sont peut-être moins caractéristiques, cependant voici le prince de Galles avec son air à la fois royal et indolent de prince débonnaire; il est en costume de Cour, la jarretière d'or au genou, et un gardéniaau revers de l'habit, par-dessus son étoile du Bain! Ce gardénia, s'alliant aux plaques et aux grands cordons, dit l'homme; son fils a déjà l'air plus vieux que lui, avec de gros yeux et une figure un peu tragique, comme il convient à un souverain pour leXXesiècle qui ne sera probablement pas agréable.

Pour expliquer l'espèce de bouleversement moral particulier qui s'est accompli depuis vingt ans dans la société anglaise, il ne faut jamais perdre de vue qu'il y a eu là comme une poussée soudaine vers l'affranchissement et qu'il a fallu vraiment beaucoup de courage aux premières personnes qui se sont avisées d'être un peu sincères avec elles-mêmes. Seulement, le manque de mesure, ce je ne sais quoide délicat qui constitue le tact des races plus fines faisant défaut, on a dépassé le but, et très inconsciemment la femme à la mode et élégante a adopté des allures qui frôlent le genre douteux; des choses qui choqueraient en France l'honnête femme, l'honnête femme ici les a faites siennes sans un instant de scrupule. Londres est maintenant rempli de spécialistes pour la beauté, et on trouve dans Bond Street des officinesad hocqui sentent le mauvais lieu; on n'y pense pas, et personne n'est choqué. L'Anglaise moderne à la mode est véritablement folle de son corps; c'est autre chose, c'est beaucoup plus grossier que l'élégance affinée et raffinée des vraies mondaines, l'animal humain est beaucoup plus ouvertement débridé, et, du reste,leur pudeur est si particulière qu'elle supporte, en toute innocence, j'aime à le croire, ce qui suggérerait chez nous les pensées les moins innocentes. Ainsi, en ce moment, le grand acteur Irving joue Becket. Ellen Terry, l'étoile féminine, une créature d'un charme vraiment subtil et voluptueux, personnifie Rosamonde. Eh bien, ses embrassements publics avec son royal amant sont positivement embarrassants; elle est vêtue d'une robe de gaze qui a la légèreté de l'aile de papillon et elle se colle à lui, et elle le baise à pleines lèvres, et elle lui caresse le visage de ses mains blanches. Or l'acteur Terriss, qui figure Henri II, est un gaillard particulièrement plaisant à regarder, et il répond très cordialement aux effusions desa belle maîtresse... Ils sont dans le mystérieux labyrinthe où il la tient cachée; à un moment donné il s'assied sur une marche, et elle s'assied entre ses jambes franchement, la tête contre sa poitrine, et se retourne pour l'accoler... Cela est extrêmement vrai et bien rendu... mais je trouve cela prodigieusement suggestif, et malgré cela il n'y a pas un sourire sur les lèvres, personne ne bronche, et les jeunes filles ouvrent leurs yeux candides.

Cette Ellen Terry incarne bien ce mélange de poésie et de sensualité cachée de l'âme anglaise; elle a une voix d'une douceur et surtout d'une jeunesse incroyable, c'est une voix innocente, comme son rire qui est celui d'une enfant, et elle va et vient sur la scène avec une légèretéun peu fatigante, mais dont la candeur apparente lui permet de se pâmer sans scandaliser personne. Et dans cette scène particulière il est même impossible de présumer l'innocence des baisers échangés, vu qu'entre eux les deux amants tiennent, visible à tous les yeux, un bel enfant né de leur tendresse. L'esprit anglais s'est merveilleusement apprivoisé sous ce rapport particulier; on a joué récemment à Londres, avec un immense succès, deux pièces à sujets équivoques. L'une,A woman of no importance, nous montre la victime honnête et malheureuse d'une séduction. Le séducteur, bien entendu, est un lord; il se trouve en présence de sa victime et du fils qu'il ne connaît pas. Rien de bien nouveau dans cette situation;mais ce qui l'est, c'est que la femme séduite puisse paraître très intéressante et avoir sans réserve toutes les sympathies. Lorsqu'elle raconte à son fils, comme celle d'un tiers, sa propre histoire,—«il lui avait promis le mariage, etc.,»—le fils trouve, le vrai mot de la situation en répondant: «Elle ne pouvait pas êtretout à faitunenice girl.» Cette expressionnice, qui en anglais veut dire à la fois bon et dans le sens moraldélicat, est absolument à sa place; et moi je suis de l'avis du fils, car la personne séduite n'était, dans le cas représenté, ni pauvre ni abandonnée; elle a beau porter une robe noire en signe de désolation, son très vilain séducteur la rappelle cependant au sentiment vrai de la réalité lorsqu'ilse permet de lui dire qu'après tout elle a été sa maîtresse; elle le gifle alors avec un entrain qui aurait été plus à propos lorsqu'il l'offensait moins platoniquement.

La pièce a le plus grand succès, comme aussila Seconde madame Tanqueray, qui est une sorte de baronne d'Ange remariée et dont le passé très encombré est d'une nature sur laquelle ne peut planer le moindre doute. Etla Seconde madame Tanquerayva aux nues; et notez, détail amusant, que les actrices feignent d'accomplir presque un sacrifice en représentant des personnes d'une vertu douteuse. Ce sont elles-mêmes des personnes si impeccables, invitées à Marlborough-House et faisant des cadeaux familiers aux princesses qui se marient! L'ex-Marie Wiltonqui, il y a vingt-cinq ans, sur ses économies personnelles, avait acheté «le Prince of Wales Theatre», y paraissait en travestissement masculin dans les burlesques qui faisaient la spécialité de la maison et y dansait des pas accentués, est devenue, sous le nom de madame Bancroft (elle a épousé un acteur de sa compagnie), une personne qui monte sur les planches avec condescendance; et, ayant eu dernièrement un accident de voiture, la reine a fait demander de ses nouvelles.

Le bon sens français ferait justice de pareilles affectations, rendant à chacun son dû, n'enlevant rien aux qualités réelles que possèdent bien des femmes de théâtre, mais établissant des nuances selon la justice et la vérité.

C'est cette espèce de promiscuité qui a gâté et gâtera totalement le ton de la société anglaise, et sous ce rapport l'austérité ancienne de la vieille reine est à regretter.

Il est intéressant de voir les Anglais au théâtre chez eux et d'observer comment ils s'y amusent; assurément charbonnier est maître de se divertir à son gré, seulement qu'on nous permette de rire, et que jamais, au grand jamais, ces gens-là ne viennent nous faire la morale.

On donne en ce moment au Haymarket un drame:le Tentateur,—qui est bien la production la plus complètement immorale qui se puisse imaginer!

Dans un pays où il y a seulement quinze ans on n'aurait pas osénommerle diable (le seul Lucifer de Milton avait ses entrées dans la société polie), on écoute aujourd'hui avec complaisance l'apothéose de l'esprit du mal!

L'auteur de cette œuvre est le poète Jones, disciple et continuateur de Swinburne, et le diable tel que son imagination l'a conçu, et tel que l'incarne avec une délectation évidente un acteur à la mode, est un personnage parfaitement répugnant.

Vous souvenez-vous de Faure dans le rôle de Méphistophélès? Quel diable rablé et militant; était-il assez solide dans son pourpoint rouge, avec ses grands sourcils en cornes sur le front, sa moustachesombre, et son apparence de diable bon vivant, c'était bien messire Satan tel que le comprenaient les simples esprits du moyen âge; un reître paillard, mais au fond moins désagréable que sa réputation; bref une honnête femme (pourvu bien entendu qu'elle n'y succombât pas), aurait pu avouer avoir été tentée par ce diable-là; dans sa partie il était vraiment extrêmement ragoûtant et les grands et triomphants éclats que lui prête la musique de Gounod n'ont rien de malsain, au contraire.

Voyez après cela le tentateur du Haymarket vêtu de couleurs presque sombres; pâle comme la mort, la paupière affaissée; c'est le diable des épuisés et non des vivants.

Il règne dans cette pièce une volupté visible à mêler les choses saintes aux choses impures; ce n'est pas cette libre gaillardise d'un Boccace, par exemple, qui entremêle dans ses récits les choses d'amour aux choses et aux gens d'Église, et le fait parfois avec une étrange liberté, sans pourtant qu'un seul instant la pensée d'un sacrilège voulu se présente à l'esprit, tandis qu'au contraire c'est l'impression qui se dégage de l'œuvre du poète anglais, qui semble s'être appliqué à raffiner dans la profanation. C'est en pleinXIVesiècle, âge d'amour et de foi, à Cantorbery,la ville sainte, dans un couvent, que se déroule l'action. Certes l'idée de faire accompagner un pèlerinage par messire Satan n'avait rien d'irréalisable;il y a de bonnes tentations, des tentations très charnelles, peut-être, mais qui ne feront voiler la face à personne d'esprit sain. Mais les suggestions de ce blême démon, ses tirades sur le péché, les mots et les actes qu'il souffle à l'oreille sont d'une autre frappe. Quand on l'a écouté trois heures durant, on conclut que les Anglais sont des gens prodigieusement endurants, car les injures dont le poète les accable (et il s'adresse nominativement à ses compatriotes, hommes et femmes), la boue dont il les barbouille, surpasse ce qu'on peut croire! J'avoue que je regardais autour de moi et que j'écoutais, attendant le coup de sifflet qui n'aurait pas été volé! Pas du tout, aux moments les plus forts,des sourires, aux autres l'immobilité, cette immobilité de ruminant qui est si trompeuse, oh! oui, trompeuse. J'avais à côté de moi un de ces ménages ultra-respectables devant lesquels on oserait à peine insinuer que les enfants ne se font pas par l'oreille, ils ne bronchaient pas! Et il est impossible d'aller plus loin dans la crudité de l'expression; c'est ladébauche triste, la plus horrible de toutes.

Il y a actuellement quelque chose de tout à fait malsain dans un côté de l'esprit anglais, et la production et le succès de cette pièce en sont un exemple frappant, car elle esttrès douloureusedans ses tirades érotiques. On y trouve tout ce qui constitue les symptômes morbidesrégnants, à commencer par cette passion presque désordonnée pour le décor et la couleur, mais il faut avouer que l'ensemble pour les yeux est exquis, avec çà et là, cependant, d'éclatantes fautes de goût. Il y a au premier acte une cour intérieure d'auberge moyen âge, l'auberge de la Fleur-de-Lis, avec son cadran solaire au centre, et sa porte charretière ouverte sur la campagne, qui est une pure merveille. La tonalité des costumes dans ce décor est étonnante, elle est feuille morte, sauf pour l'habillement de celle qui représente le seul personnage pur de la pièce (sacrifié bien entendu).

Les deux actrices incarnant les deux héroïnes sont physiquement et plastiquement parfaites. Lady Isobel, qui tout àl'heure sera amoureuse comme une louve est une vraie figure de missel, avec son chaperon sur ses cheveux roux et son long voile; l'autre, lady Avis qui est réservée à l'abandon; dans une sorte de robe blanche de Beata, avec un long manteau bleu, ses cheveux d'or couverts en partie d'une résille, et au sein deux marguerites à cœur noir est charmante à regarder et douce à entendre; mais qu'il est donc singulier qu'à l'heure actuelle les Anglais ne se figurent plus la pureté et la tendresse qu'accompagnées d'une sorte de veulerie molle. C'est un peu l'école de Terry qui esttrop tendrepour nous autres impurs Latins! Chez nous on peut être amoureuse et même passionnée sans, physiquement et moralement, être réduiteà une sorte de gelée qui frémit à tout! Plus la vraie Anglaise se masculinise, et elle est, je crois, arrivée à la limite du possible dans cette voie, plus sur la scène paraît un type artificiel d'une fadeur égale à celle des couleurs mourantes qui sont si admirées. L'amour ainsi compris cesse d'être un sentiment naturel et devient une maladie, presque une dépravation. Et lorsqu'on regarde et qu'on écoute le prince d'Auvergne et la belle lady Isobel dans leurs scènes d'amour, et qu'on se souvient qu'il y a un lord Chamberlain qui a interditla Paix du ménageavec la chaste Bartet, on ne peut se défendre de penser que cela est d'une bouffonnerie assez réussie!

La presse anglaise, toujours si éloquentelorsqu'il s'agit de flageller l'immoralité du théâtre français, a accueilli avec bienveillancele Tentateur, la presse honnête lui a souhaité une longue et prospère carrière! Est-ce aveuglement? est-ce connivence? J'avoue que je suis embarrassé pour me rendre compte d'un état mental aussi extraordinaire: est-ce peut-être pour donner raison au diable de Jones qui assure que la race des hypocrites pullule dans cette île mieux que partout au monde; je laisse à d'autres le soin de le décider, j'observe, je constate et je dis.

Maintenant, voyons-les rire, c'est heureusement plus agréable, mais pourtant cela renverse également toutes les idées préconçues et c'est tout aussi caractéristique.Depuis plus d'un an on représente avec un succès croissant, uneFarcical comedyintituléeCharley's Aunt(La tante de Charley): le titre n'est pas méchant, la pièce non plus, mais le développement en est bien singulier. Il faut d'abord savoir que le principal rôle, le clou, est joué par un acteur qui est directeur et propriétaire de son théâtre (c'est également le cas de M. Tree au Haymarket). Le succès obtenu par M. Penley dansla Tante de Charleya été si prodigieux qu'une presse idolâtre s'est occupée de lui, non pas seulement pour louer l'acteur, mais pour faire, avec des détails touchants, connaître l'homme privé, lui, sa femme, ses enfants, ses domestiques, sa chèvre et son cheval. M. Penley, dans un articleillustré, très bien fait du reste, a été représenté seul dans diverses attitudes, puis avec madame Penley à son côté, sur le seuil de leur demeure, puis pêchant à la ligne pendant que madame Penley et sa progéniture le regardent, etc.; rien n'a été trouvé trop trivial de ce qui touchait au grand homme! Voyons-le maintenant dansl'exercicepublic de ses fonctions. Nous sommes à Oxford, dans l'appartement d'un jeune universitaire, amoureuxpour le bon motif, son copain a précisément les mêmes sentiments et les objets de leur honorable tendresse sont cousines; ces demoiselles doivent ce jour-là embellir l'appartement en question de leur présence, carla Tante de Charley(l'un des amoureux) une veuve brésilienneet millionnaire, va venir présider le repas auquel elles sont conviées; pendant que les jeunes gens se réjouissent à cette douce perspective, il leur arrive un ami, un lord, agréablement idiot; par une combinaison que je n'ai cherché ni à comprendre ni à approfondir, il se trouve qu'à l'instant précis où les amoureux viennent de recevoir une dépêche qui leur dit que la tante indispensable neviendra pas, le lord paraît en costume féminin (manière de faire une farce) et ses amis le saisissent et lui annoncent que pour les besoins de la cause c'est lui qui estla Tante de Charley; ce premier acte est vraiment drôle et l'acteur aabsolumentl'air d'une vieille femme, mais ce qui est bien plus drôle c'est la joie de lasalle; jamais au grand jamais, je n'ai rien vu, ni entendu de pareil; les rires sont incessants et continus comme des roulements de tambour.

Lorsque la vieille fausse tante profite de sa situation pour serrer amoureusement contre lui les petites jeunesses et recevoir leurs baisers, quand elle tombe en arrière, les jambes en l'air, et les jupes à l'envolée, ce sont descrisperçants! Derrière moi, j'ai une vieille dame, à cheveux gris surmontés d'une étonnante coiffe de velours noir; elle saute littéralement dans sa stalle; un peu plus loin, une espèce de Junon, vraie géante, avec un assez beau visage bête, est dans un état de béatitude presque alarmant! Ils rient tous tout le temps; etce qui les divertit au suprême degré, c'est le côté grotesque et naturellement plus ou moins inconvenant de ce travestissement, car tout à l'heure la veuve qui vient du Brésil va être pressée de près par deux prétendants, un vieil homme de loi hypocrite et un beau suranné; elle a avec les deux des conversations dont la double entente est parfaitement indécente; cela ne frappe personne à ce point de vue, je veux croire, mais cependant onhurlede joie aux bons endroits! Et lorsque poursuivi par un de ses amoureux, lui ou elle traverse la scène la jupe troussée presque à mi-corps, quand lui ou elle se déshabille et paraît en pantalon, c'est du délire. Je passe les coups de pied et les coups de poing qui sont devieille tradition, mais il y a un moment où «Charley's Aunt» déclare en avoir assez de son déguisement car son amoureux lui a déjà dit:... iciune pause, et la chose est murmurée à l'oreille! Est-ce assez joli cette trouvaille suggestive? Chacun se pouffe en s'imaginant sa petite inconvenance particulière. Tout cela se prolonge pendant trois actes, et se termine enfin parquatreunions légitimes, la tante ôtant sa robe pour reparaître en pantalon offrir sa main et son cœur à une jeune ingénue. Voici donc trois actes uniquement basés sur une substitution qui n'est pas sans son côté scabreux; il faut rendre justice à l'acteur, il ne l'accentue nullement, et nous savons du reste que sa progéniture est venuel'applaudir dans cette noble incarnation. Mais c'est dans la salle qu'est la comédie, nous avons été élevés à croire que le mot culotte ne devait pas se prononcer devant une Anglaise! Oh! mes amis, nous avons changé tout cela. Pendant les entr'actes, tous les visages reprennent l'expression de gens venus pour écouter un sermon, le changement des figures est prodigieux, ma vieille dame est une sérieuse douairière; ma Junon est d'une impassibilité de pierre; l'orchestre joue des flonflons qu'on écoute avec recueillement, personne ne bouge, personne ne regarde son voisin ou sa voisine; on contemple le rideau qui représente des montagnes, avec une glosse poétique à leur base; on est parti sur les sommets, etc.; cerideau se lève, les montagnes disparaissent dans les frises, M. Penley avec la grâce d'Auguste parcourt la scène en relevant ses jupes; du haut en bas c'est un tonnerre de rires!

Cette hilarité massive est tout à fait dans le caractère de la vieille race anglaise; ce peuple était primitivement fort joyeux, ami des franches lippées de tout genre; en ce moment d'évolution morale, où de tous côtés on enlève les masques, il se fait un retour aux instincts véritables, et le côté encore très enfantin de l'âme anglaise moyenne se montre au grand jour, et, du reste, un peu d'honnête grossièreté est autrement saine que la poésie corruptrice desraffinés d'intellectualisme; seulement, tout de même, lorsqu'ils viendront pudiquement faire allusion à l'indécence du théâtre en France, renvoyez-les chez eux, je vous en conjure.

Dans un autre ordre d'idées rien à Londres de plus caractéristique que lesPolice Courts, aucun endroit où éclatent plus franchement les traits particuliers à la race, où se montrent mieux à découvert les vertus et les vices. Chose singulière: c'est là aussi que semble s'être réfugiée la gaîté naturelle à une nation forte et saine, et qu'entre graves magistrats et solicitors rusés s'échangent les seules plaisanteries salées qui se produisentingénument au grand jour. Je ne connais pour ma part aucun document plus suggestif que quelques-uns de ces dialogues menés parfois avec un entrain endiablé.

Prenons une desPolice Courtsles plus connues, celle de Bow street, voisine du marché de Convent Garden. Le décor est, comme partout maintenant à Londres, d'une clarté et d'une netteté extrême. Une grande pièce carrée, recevant le jour par le haut, des murs decéramiquevert pâle, des lambris polis et brillants; dans le fond, sur un siège bas, le juge, dont la figure impassible à barbe poivre et sel se détache nettement sur le décor clair; à sa gauche, le banc des avocats; à sa droite, une sorte de petite guérite couverte,pour les témoins; sur le parquet de la cour, les greffiers; puis un banc en face du juge, et derrière ce banc une espèce de cage, comme un balcon double légèrement surélevé; là, sont les accusés, gardés par un policeman; en arrière, les témoins et, séparé par une galerie de bois, le public.

Le jour où j'ai pénétré dans cePolice Court, on jugeait précisément unfrench case(cas français), ce dont mon introducteur, un gigantesque policeman, semblait sympathiquement charmé pour moi. Il s'agissait de deux escrocs, dont les malices cousues de fil blanc avaient réussi à un point qui donne une belle idée du nombre d'âmes, simples et avides disséminées encore parmi les êtrescivilisés. Comme types physiques, on ne pouvait rien voir de plus en harmonie de leur être moral que ces deux compagnons; avec leurs crânes révélateurs, leurs oreilles écartées et leur dos de canailles, ils faisaient admirablement ressortir le policeman qui, appuyé à la grille du Dock, les surveillait d'un œil indulgent.

C'est parmi la police anglaise que j'ai rencontré souvent les types d'hommes les plus beaux, les meilleurs, avec un air de force patiente qui repose; ceux réunis ce matin-là à Bow street ne faisaient pas exception, et tous gagnaient à être vus nu-tête: celui qui se tient près des prisonniers, est brun, avec des cheveux courts et soyeux, un front très blanc et un air denettetémorale extraordinaire.Si les physionomies signifient quelque chose, ces policemen sont vraiment des êtres de choix, ils n'ont rien de la veulerie de nos gardiens de la paix à qui il manque ce je ne sais quoi que donne la conscience d'êtresûrde son autorité; les policemen en ont la pleine certitude, et aussi, il faut les voir aux carrefours des rues, se tenant comme des colonnes.

Dans lesPolice Courtsils se montrent généralement doux aux misérables qui viennent là en consultation, car c'est le côté vraiment touchant et profondément humain de cesPolice Courts; les magistrats y sont de vrais confesseurs laïques, auxquels les pauvres femmes trop maltraitées, les hommes aux abois viennent demander un bon avis; cet avis est toujoursdonné avec une courtoisie parfaite et souvent accompagné d'un secours matériel, car il y a là une caisse dont le magistrat a la disposition. Des centaines d'êtres en détresse ont trouvé dans lesPolice Courtsl'aumône opportune qui a empêché leur perdition totale; les œuvres de miséricorde y sont représentées, et la fille séduite et l'enfant abandonné y rencontrent presque toujours un appui. Ces magistrats desPolice Courts, qui connaissent, plus que qui que ce soit, le fonds et le tréfonds des misères d'une grande ville, demeurent profondément humains; aucune sensiblerie, ils plaisantent continuellement, au contraire, mais une pitié intelligente, traduite en mots brefs et en conseils précis.

C'est inimaginable ce qu'on leur soumet, et les épreuves auxquelles leur patience est mise. Voici quelques échantillons des dialogues:

Un homme est à la barre, et, après un exorde un peu embrouillé, apprend au juge que sa femme vient d'accoucher.

—Eh bien, dit le juge, ces choses-là sont agréables, pourvu qu'elles ne se reproduisent pas trop souvent.

L'homme hésite, réfléchit, puis finit par répliquer.

—Oui,mais suis-je le père?

Le juge se déclare honnêtement incompétent à décider ce point délicat; cependant il ajoute:

—Que dit votre femme?

Elle dit que tout est bien.

Et là-dessus l'excellent magistrat l'engage à avoir l'esprit en repos, à se méfier des hommes de loi qui lui feraient dépenser de l'argent, et à retourner à son épouse.

L'homme s'en va évidemment rasséréné et convaincu. C'est moins compliqué que les consultations de Dumas fils, mais tout aussi efficace.

Un autre époux infortuné car—l'Angleterre est le pays par excellence où fleurit la race des maris portant quenouille—se présente; son histoire est plus longue: il raconte que sa femme possède un commerce à elle, mais que, lui, fait les emballages, et il insiste extraordinairement sur l'importance de cette fonction; puis il confie au juge que malheureusement pourson repos, le ménage a un ami, lequel ami est un ministre dissident, dont l'influence est funeste à l'union des époux; dans le cas particulier qui motive sa présence devant le juge, le ministre ami est venu proposer une partie de plaisir pour le samedi; le mari emballeur, en homme sage, s'y est opposé à cause de la perte de temps qui en résulterait; là-dessus son épouse l'a flanqué à la porte et ne veut plus le recevoir?Que doit-il faire?

—A qui est le commerce? interroge sérieusement le magistrat.

—A ma femme,mais je fais les emballages.

—Eh bien, vous pouvez présenter une pétition pour restitution du droit conjugal.

—Et ma femme seraobligéede me recevoir? dit le mari rayonnant.

—Oui.

—Je remercie Votre Honneur.

Et le voilà parti à la recherche de ses droits conjugaux.

N'est-ce pas admirable, la simplicité et la bêtise de l'un, et la bonhomie de l'autre?

A l'occasion, ils sont galants, ces excellents juges, témoin le petit épisode suivant:

Une pédicure est à la barre appelée par son boucher qu'elle ne paye pas; le juge lui en demande amicalement le pourquoi, étant donné qu'il voit d'après ses cartes qu'elle est la pédicure des princes et des têtes couronnées.

—C'est que je suis trop honnête, gémit l'artiste.

—Comment trop honnête? réplique le juge qui ne saisit pas le rapport.

L'autre éclatant:

—J'ai tué tous leurs cors.

—Allons, dit le juge touché, laissons aux cors royaux le temps de repousser.

Et il ajourne le boucher pendant que la pédicure lui prodigue ses bénédictions.

Voilà des mœurs patriarcales ou je ne m'y connais pas. Ceci est le côté divertissant desPolice Courts; il y en a un autre navrant, et, dans certains quartiers surtout, les cas les plus tristes y défilent presque sans interruption.

Le discernement de ces magistrats desPolice Courtsest admirable, ils réprimandent ou punissent selon le cas; je le répète, ils sont avant tout humains, c'est-à-dire dégagés de tout appareil formaliste, disant des choses simples et pratiques dans une langue naturelle, interrogeant, répondant, s'adressant au policeman, à l'avocat, à l'accusé, tour à tour; acceptant même sans broncher l'impudente familiarité de celles parmi les femmes qui fréquemment se réclament du juge comme d'une vieille connaissance, et qui positivement sont acceptées comme telles; on entend souvent des colloques de ce genre:

—Comment, c'est encore vous?

—Oui, Votre Honneur.

Et suit l'énumération des fatalités qui ont prévalu contre les meilleures résolutions,et il est rare que l'appel qui termine presque invariablement: «Que Votre Honneur me donne encore une chance», ne soit pas entendu. Ce qui frappe particulièrement dans tous ces dialogues, c'est cette merveilleuse faculté d'abstraction qui fait que, en réalité, les habitants des quartiers pauvres se préoccupent si peu de ce qui se passe dans les quartiers riches. En vérité, ce n'est pas l'envie des classes inférieures qui doit étonner, maisqu'il y ait si peu d'envie, et que les ambitions personnelles se réduisent si naturellement. Tous ces malheureux qui passent dans lesPolice Courtssurprennent par la modestie de leurs aspirations: il y a là une sorte d'humilité résignée qui est très particulière et quisemble presque d'un autre âge; il est positif que le peuple anglais, à l'heure actuelle, est encore dans sa grande masse tranquillement soumis à sa destinée. C'est une erreur de croire le peuple anglais unpeuple libredans le sens contemporain du mot; la liberté n'est pas dans les lois mais dans les mœurs, et les mœurs anglaises sont encore celles d'une société puissamment aristocratique; aussi le mouvement social commence-t-il par en haut; c'est dans l'aristocratie que sont les véritables agitateurs et les plus enragées réformatrices, et, la volonté se trouvant là réunie à la possibilité, les théories passent rapidement du domaine de la spéculation dans celui de la réalité. C'est également lepropre du caractère anglais de ne pas douter de soi, et de tracer son sillon sans s'occuper du voisin; personne ne se décourage à la pensée de l'effort solitaire. Il y a, en Angleterre, entre les classes unecorrespondancequi disparaît nécessairement le jour où l'idée d'égalité s'établit: le rôle de bienfaiteur est encore de droit l'attribut des classes supérieures. Ainsi la question des logements d'ouvriers, une des plus capitales dans une grande ville, provoque des tentatives individuelles qui réussissent pleinement. Sans s'effrayer de la disproportion entre le mal et le remède, lord Rowton, par exemple, l'ancien secrétaire particulier de Disraeli, vient de construire des maisons admirablement aménagées pour les classes laborieuses;les locataires y sont soumis à quelques restrictions intéressant la moralité et la salubrité; elles sont acceptées le plus docilement du monde, et une entreprise, qui paraissait à son début purement philanthropique, devient une excellente affaire; d'autres maisons vont être bâties sur les mêmes plans et iront prendre la place de bouges, servant ainsi à la moralisation et à la civilisation de centaines d'individus.

Les Anglais ont un sens trop pratique pour, en ces questions vitales, se payer de mots sonores qui sont censés résoudre tous les problèmes et n'aboutissent à quoi que ce soit. Pour combattre le paupérisme, la misère, le vice, on s'ingénieà chercher les remèdes, on multiplie les associations, on avoue le péril; le vieil esprit du moyen âge qui reconnaît avant tout la nécessité de la fidélité del'homme à l'hommeexiste encore, et aussi longtemps qu'il subsistera, les catastrophes seront évitées. Les femmes sont évidemment appelées à jouer un grand rôle dans le mouvement social qui se prépare pour leXXesiècle, et en Angleterre elles sont mûres, déjà extraordinairement affranchies en pensée et prêtes à toutes les initiatives, et l'œuvre de l'éducation trouve en un grand nombre d'entre elles des collaboratrices zélées, désintéressées et capables.


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