The Project Gutenberg eBook ofNotes sur Londres

The Project Gutenberg eBook ofNotes sur LondresThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Notes sur LondresAuthor: BradaAuthor of introduction, etc.: Augustin FilonRelease date: August 15, 2020 [eBook #62933]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the OnlineDistributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (Thisbook was produced from scanned images of public domainmaterial from the Google Books project.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES SUR LONDRES ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Notes sur LondresAuthor: BradaAuthor of introduction, etc.: Augustin FilonRelease date: August 15, 2020 [eBook #62933]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the OnlineDistributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (Thisbook was produced from scanned images of public domainmaterial from the Google Books project.)

Title: Notes sur Londres

Author: BradaAuthor of introduction, etc.: Augustin Filon

Author: Brada

Author of introduction, etc.: Augustin Filon

Release date: August 15, 2020 [eBook #62933]Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the OnlineDistributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (Thisbook was produced from scanned images of public domainmaterial from the Google Books project.)

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Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les paysy compris la Suède et la Norvège.

Les pages qu'on va lire ont paru dans laVie parisienne. Je suis persuadé qu'elles y ont été fort goûtées, car on y trouve, à chaque ligne, cette touche élégante et légère qui a fait et fait encore la grâce de ce charmant journal. Elles portaient alors la signature de Bénédick, et aucun nom n'était mieux choisi pour l'écrivain qui se propose de pénétrer les fantasques et mystérieux vouloirs de la femme. Aujourd'hui Bénédick disparaît et rend à Brada ce qui lui appartient. Ce nom, popularisé par des œuvres romanesques, discrètementaristocratiques et délicatement morales, attirera auxNotes sur Londresun nouveau public. J'ose prédire que, sous la forme du volume, elles vont prendre une signification nouvelle et une valeur d'ensemble qui, jusqu'ici, n'avait pu être soupçonnée.

Comme les lecteurs des articles, les lecteurs du volume apprécieront les mille impressions dont il est plein: les fragments de vie populaire, de vie mondaine ou de vie intime, aperçus çà et là, les types humains saisis dans la foule et notés au passage, les paysages londoniens, esquissés d'un crayon rapide mais fin et sûr, avec un sentiment si original et si juste que ceux qui les voient tous les jours croient les comprendre et les sentir pour la première fois. Mais le charme, la curiosité du livre, le thème favori quirevient, de page en page, c'est l'étude d'un phénomène contemporain fort étrange qui à l'heure actuelle révolutionne l'Angleterre de fond en comble, tout simplement. Phénomène si nouveau qu'il n'a pas encore de nom et que, si vous voulez, nous allons en inventer un, séance tenante. Dirons-nous que c'est la déféminisation, ou la masculinisation, ou la garçonnification de la femme anglaise? Le dernier de ces trois barbarismes est celui qui me sourit le plus. Nous dirons donc que la femme anglaise est en train de se garçonnifier et que Brada nous met au courant de cette bizarre opération.

C'était jadis un vieil axiome de droit constitutionnel, chez nos voisins, que le parlement pouvait tout, excepté faire un homme d'une femme. Nous avons changé tout cela: aujourd'hui, même sans lesecours du parlement, l'Anglaise travaille à changer de sexe afin de s'émanciper.

J'assiste à ce travail depuis quelques années. Je m'en suis d'abord amusé; maintenant je m'en effraye. J'ai cru que c'était une plaisanterie, ou une pose, ou une mode; peut-être, la toquade de quelques pauvres déséquilibrées, fruits secs de l'amour et du mariage; peut-être, encore, la réclame de quelques intrigantes qui ne peuvent espérer le succès que dans le coup de revolver de l'excentricité. Mais non, cela dure et cela gagne, cela s'installe et ressemble maintenant à un fait social; il faut l'accepter ou le combattre, mais il n'y a pas moyen de le nier. Ce qui est inouï, ce qu'on ne croirait jamais si on ne le constatait tous les jours, c'est que ce changement semble modifier non seulement l'état moral et les manières dela femme, mais jusqu'à son développement physiologique. Les signes extérieurs de la féminité disparaissent là où l'intellectualité à outrance fait ses ravages; la nature est presque vaincue. Depuis l'ascétisme médiéval, nous n'avions pas vu de pareilles victoires.

Quels sont les curieux symptômes qui accompagnent cette vie nouvelle, quelles sont ses conséquences, réalisées ou pressenties, sur le mariage, les professions, lehome, la question des enfants, la question des salaires, la question de l'amour et la question du bonheur? Demandez tout cela auxNotes sur Londres.

L'auteur a étudié comme il faut étudier, d'un esprit parfaitement libre, sans parti pris, sans mauvaise humeur et sans emballement. En vérité, il y a dans ce mouvement si singulier qui se produiten Angleterre et qui se produira peut-être bientôt chez nous, beaucoup de bien mêlé à beaucoup de mal. D'abord l'homme a, comme toujours, une grosse part de responsabilité dans les erreurs de la femme. Pourquoi l'a-t-il si longtemps enfermée dans des devoirs de ménage et denursery? Est-ce qu'on lui avait donné Ève pour en faire une cuisinière ou une odalisque? Cette tyrannie souvent imbécile, toujours égoïste, devait amener ce qu'amènent toutes les tyrannies: des révoltes sans frein et des revanches sans mesure. Aujourd'hui, par des raisons de libertinage ou par des raisons d'arithmétique, l'homme ne veut plus se marier. Si la femme du peuple est lasse de travailler pour nourrir un mari fainéant, le petit bourgeois laborieux ne se sent plus assez riche pour suffire aux dépenses d'une demoiselleépousée sans dot. La jeune fille est ainsi amenée à compter sur elle-même, à se jeter dans la mêlée pour conquérir son pain quotidien, avec quelque chose de plus pour beurrer la tartine. Elle était déjà romancier et artiste: la voici journaliste, agriculteur, professeur de mathématiques. Même celle qui n'a pas besoin de gagner sa vie ne veut plus de l'oisiveté énervante et corruptrice. Ne vaut-il pas mieux prendre une profession que de prendre un amant? Les deux hautes vertus, les deux grâces suprêmes de la femme, la charité et la pudeur n'ont pas encore fait naufrage. Seulement la charité s'appelle la philanthropie; elle est présidente ou secrétaire de quelque chose; elle a un bureau où elle donne des audiences et expédie des affaires, tous les jours sauf les samedis et dimanches, de onze à trois.La pudeur s'appelle madame Ormiston Chant; elle va partout le front haut, inspecte et dénonce les mauvais lieux, se déguise en bouquetière et passe sa journée au coin d'une rue pour savoir jusqu'où va la grossièreté d'un caprice masculin et l'intensité des tentations au milieu desquelles se débattent les pauvres filles de Londres.

Tout cela signifie-t-il que la femme ne veut plus de l'homme? Je ne le crois pas. Brada ne le croit pas non plus. A ce propos, rappelez-vous que cesNotesétaient, d'abord, signées du nom de Bénédick. Or, ce Bénédick-là est l'arrière-petit-cousin d'un autre Bénédick qui a pu lui apprendre comment Béatrice allait vers l'amour en lui tournant le dos. On doit conserver cette tradition-là dans la famille. L'autre soir, j'écoutais une trèsjolie pièce, qui est le plus récent succès duCriterion. Le dernier mot de l'héroïne, champion fougueux des droits de la femme, deux fois trahie dans ses affections, était celui-ci:I want love, «je veux être aimée!» Ainsi soit-il! Au fond, le rêve plus ou moins conscient de la femme, c'est la reconstitution de l'union conjugale sur de nouvelles bases. Elle veut être mieux comprise; elle ne veut pas être moins aimée.

Ces vagues généralités ne vous donnent qu'une idée grossière et qu'un avant-goût très imparfait de la pénétrante analyse de l'auteur. Il a mis au jour, avec un tact, une finesse et une patience merveilleuse les mille aspects du problème. Il avait tous les dons nécessaires pour l'aborder et le résoudre.

Le premier point quand on observe enpays étranger les institutions, les caractères ou les mœurs, c'est de se laisser un peu aller et de ne pas se raidir. Le second, c'est, au contraire, de ne pas trop s'abdiquer, de garder son sang-froid et sa personnalité pensante. En deux mots, l'esprit critique, mais non l'esprit de contradiction. Ces deux mois définissent le livre que vous tenez dans les mains.

Un tel livre pouvait et devait se passer de préface. Je suppose que l'auteur, sachant que je vis au milieu des choses qu'il a décrites, m'a cité comme témoin, pour affirmer la vérité de ses peintures, l'opportunité de ses études, la portée de ses conclusions. Je lui rends ce témoignage de grand cœur. Si, au lieu d'une préface, j'écrivais un article de critique sur le livre, savez-vous à quoi se borneraient, en toute sincérité, mes chicanes? A ceci.Je dirais à l'auteur qu'à mon gré, il n'a péché que deux fois dans tout le cours de ces notes, une fois par excès d'indulgence, une fois par excès de sévérité.

Il a une illusion à perdre sur le parlement de Westminster. Hélas! ce n'est plus tout à fait cette assemblée si digne et si décente que nous proposions en exemple à nos législateurs. On y cite plus souvent des refrains de café-concert que des vers de Virgile, et, maintenant que Gladstone n'est plus là, je crains qu'on n'y souffre plus jamais l'éloquence. En revanche, on y reproduit à merveille les cris d'animaux; l'année dernière on s'y est battu à coups de poing.

D'autre part, je demande à Brada de reviser quand il en trouvera l'occasion son jugement un peu dédaigneux sur unacteur de grand mérite et un auteur de grand talent dont il a fait connaissance dans les circonstances les plus défavorables du monde. Quel dommage qu'il n'ait pu juger M. Tree dans leBunch of Violetset M. Jones d'après lesMasqueradersou leCase of rebellious Susan. Son opinion, je crois, eût été fort différente.

Indiquer mon dissentiment sur ces deux points, c'est, je pense, dire hautement combien j'approuve et j'admire tout le reste. Maintenant que le témoignage est donné, le témoin n'a plus qu'à se retirer. C'est ce qu'il fait, en vous demandant très humblement pardon d'avoir retardé votre plaisir de quelques minutes.

AUGUSTIN FILON.

Il n'est peut-être pas de ville plus poétique que Londres, je dis poétique et non pittoresque, et la poésie de cette ville monstre est véritablement de l'ordre le plus spirituel et le plus abstrait; elle réside en grande partie dans la violence des contrastes, et aussi dans l'âme flottante du peuple anglais qui est infiniment poétique, avec naïveté, avec enfantillage.

L'arrivée à Londres le soir a quelquechose de singulièrement frappant, on traverse des espaces où la lumière crue tombe à flots, pour entrer dans la profondeur perdue des rues tristes et sombres; ces rues semblentavalerl'être humain; on y éprouve le sentiment de l'abîme et de l'insondable, avec la perception presque oppressante de la présence cachée de milliers et de milliers de créatures vivantes.

Comme des yeux qui vous regarderaient dans l'obscurité et dont on sentirait l'influence troublante, ces rues de Londres ont un extraordinaire mystère, Dickens l'a ressenti et exprimé mieux qu'aucun autre écrivain. La vue de toutes ces rues noires, qui semblent mener à l'obscurité totale et s'y noyer, fait comprendre le tragique de l'expression «on thestreets» (sur les rues) qui désigne la prostitution, ces simples mots, pour qui a été saisi par l'angoisse de ces rues, représentent bien le dernier terme de la dégradation, y être errante et abandonnée la dernière des misères. Elles ont quelque chose de si horriblement cruel qui ne se voit jamais à Paris, même les soirs d'hiver ou de brouillard; c'est tellement différent que cela demeure inexprimable.

Une autre impression très vive, et peut-être celle pour laquelle on est le moins préparé, est celle dusilence, le vrai silence, profond, doux et apaisant.

L'Anglais a la passion du silence, et aussi rencontre-t-on à Londres de véritables oasis où il règne d'une façon presque absolue, et presque toujours on l'obtiententier à quelques pas de la rumeur farouche des rues bruyantes. Sur ce point lesInns of courtet leur voisinage sont typiques, et d'un charme très pénétrant et tout unique.

DansHolbornroule avec fureur la grande houle de la ville, pas un instant de trêve ni de repos, voitures et piétons en rangs pressés se succèdent toujours et sans cesse; comme une rage d'avancer et de se faire place semble posséder tous ces êtres. Soi-même on cède et on s'abandonne à ce flot violent qui vous emporte... tout à coup le hansom tourne, s'engouffre sous une voûte, roule doucement et débouche dans une paisible enceinte entourée de maisons couleur de terre; au centre, à moitié cachée par les arbres,s'élève une chapelle; une autre voûte, une autre enceinte plus large et plus silencieuse, et voici un cadre tout propre à un béguinage.

Derrière une grille s'étalent de longs tapis verts qu'ombragent des grands arbres à l'air si calme et recueilli, et, en bordure, partout ces maisons uniformes à teinte triste, à fenêtres sans rideaux... c'est «Gray's Inn square», où, comme mis à part de la vie ordinaire, habitent, durant le jour du moins, des hommes de loi; on s'attend à voir dans cet enclos fermé se promener des hommes vêtus d'une robe. Toutes les vieilles lois, toutes les coutumes baroques non abrogées, tout ce qui fait la singularité et la force de la législation anglaise se trouvent logés là, dans lemilieu qui leur convient précisément. Une sorte de tristesse particulière plane dans ces cours; une quantité d'histoires, toutes vraies et tragiques, semblent se cacher derrière ces portes et ces fenêtres muettes comme des yeux d'aveugle. Il paraît bien impossible de vivre là, d'être saturé de cette atmosphère spéciale sans que l'esprit en reçoive une empreinte particulière. Ces études où pas un bruit n'arrive ont quelque chose de claustral, d'un peu effrayant et d'apaisant en même temps; elles ont comme un recueillement conventuel qui paraît tout propre, qui semble nécessaire, à ces vies destinées au labeur qui s'y poursuit au milieu des vieux bouquins moroses dont les textes obscurs rendent possiblestant d'inconscientes cruautés; la justice anglaise a conservé encore le décor du sacerdoce, cette apparence du rite faite pour frapper les esprits et les retenir.

Un peu plus bas que lesInns of court, après qu'on a traversé Fleet Street, qui est comme le cœur même de la cité, et où le trafic est incessant, se trouvent lesJardins du Temple. C'est d'abord l'attrait d'une vieille porte à franchir; puis, aussitôt, des ombrages qui semblent faits pour les amoureux et les rêveurs, et qui mènent à des cours paisibles qu'entourent de longs cloîtres recueillis et vides.

Certes, ces lieux ne sont ni beaux ni magnifiques; mais ils sont, et au dernier point, profondément poétiques. Au milieu du jardin si vert, si apaisé, dont un coinest encore cimetière tout rempli de pierres tombales sur lesquelles on marche, s'élève intacte la vieille église du saint ordre du Temple, avec sa forme mystique, et qui renferme les sépulcres oubliés de fiers croisés qui dorment là depuis des siècles...

A l'entour un bruit de fontaine, entre des bancs de verdure, des degrés de pierre qui mènent à des portiques surmontés d'inscriptions latines; nulle part ici la tradition n'est rompue, et cela est d'autant plus remarquable dans ce pays où il semble que la réforme aurait dû tout balayer; point du tout; on lit: «Vetustissima Templariorum Porticu igne consumpta 1678», et l'inscription latine se continue... un peu plus loin: «AntiqueTemplariorum Aule», et partout l'écusson du Temple avec l'agneau portant la bannière...

Dans ces jardins inégaux et baroques, avec ces vieux bâtiments, cette ancienne église, et au loin la vue du grand fleuve, on se croirait dans une ville morte et pleine de souvenirs; il semble n'y arriver aucun écho de la grande cité formidable qui les détient. L'Anglais est, à mon avis, l'être le moins iconoclaste qu'il soit, et il a fallu une éducation à rebours pour le mener où il est; seulement il semble maintenant arrivé au point où le besoin de retourner en arrière se fait violemment sentir.

Parmi ces choses visibles, qui ont une telle influence sur les âmes, il nefaut pas oublier la Tamise, qui roule épaisse et lourde, sans bruit, elle a été pendant des siècles la véritable artère de la ville, elle est encore d'une attraction puissante.

Il existe du côté de Chelsea des coins délicieux sur le bord du fleuve, où s'aperçoivent au large des voiles brunes estompées sur ce ciel couvert et doux dont le charme est extrême dans sa sorte de demi-lumière caressante; il y a là, dans une paix et un silence infinis, des maisons à façades gothiques, précédées de jardinets discrets—et toutes ces habitations ont comme quelque chose d'humain et de personnel; ainsi voici une porte peinte d'un blanc laiteux très doux, et sur cette porte, en grosses lettres d'or, selisent deux lignes qui riment et disent:

Whoever knocks,Opens the lock[1].

Whoever knocks,Opens the lock[1].

[1]Quiconque frappe, la serrure s'ouvre.

[1]Quiconque frappe, la serrure s'ouvre.

N'est-ce pas typique, n'est-ce pas bien exprimé, ce côté enfantin et poétique de l'âme anglaise? Trouverait-on dans notre Paris rien d'équivalent à ce besoin de communication entre l'habitant du logis fermé et le passant inconnu, et n'est-on pas cependant pénétré en Angleterre de ce je ne sais quoi d'intime et de discret des habitations, et pourtant, en vérité, avec leur manque de persiennes, elles sont les moins closes du monde; l'impression est donc toute spirituelle. Il y a ainsi dans Londres des quantités de squares qui donnent parfaitement l'impressionde l'asile et du repos, et croyez bien que ces squares ont une part énorme à la formation de l'esprit anglais; le génie particulier de cette race veut le silence, l'étincelle ici ne se multiplie pas par le frottement, elle demande à couver sous la cendre, en secret et comme mystérieusement.

Carlyle et Ruskin, qui sans aucun doute ont exercé l'influence la plus puissante sur l'esprit de leurs contemporains, ne trouvaient que dans le silence extérieur la possibilité du développement de leur rêve intérieur. Le goût et le besoin du silence autour de lui était morbide chez Carlyle, lehomedu vieux Ruskin est sur les bords solitaires des eaux tranquilles. Tennyson, le poète même de lanation, a vécu dans la plus paisible retraite.

Le silence s'épand encore à l'aise dans les parcs; là, il y a des heures du jour où la Divine Paix, celle qui plane sur les eaux, semble régner au milieu du murmure des choses vivantes. Il y a des effets de lumière voilée, des nuages pâles qui paraissent doublés d'or, des teintes fondues dans la verdure, et comme un je ne sais quoi de maternel dans cette nature où rien de sec ni de dur n'arrête l'œil; les agneaux qui paissent et qui, au coucher du soleil, viennent boire l'eau de la Serpentine; au loin, les hautes maisons de Kensington sur lesquelles, parfois, il semble avoir neigé quand elles se détachent sur le ciel d'opale, tout cela est d'une poésie absolueet parle à l'âme;—parfois, dans les rues, on a l'aspect des choses comme vues en rêve; la couleur particulière que prend ici la pierre qui, dans les endroits où elle n'est pas salie, devient d'un blanc mou, donne aux silhouettes d'église une apparence de mirage, surtout lorsqu'elles se perdent sur un ciel de même teinte; et le brouillard lui-même a d'exquis mystères. Hier, je traversais la Tamise, elle était d'une couleur brune, avec de légères raies blanches, faites par l'écume; très bas planait une vapeur pareille à une fumée d'incendie; trois barges plates et noires faisaient tache sur le grand fleuve, que barrait une barque à voile rougeâtre; tout cela se perdait dans une sorte d'impalpable fantasmagorie et, au-dessus,très haut par-dessus la brume, se dessinaient vaguement de vastes masses qui étaient la ville. Cela était singulièrement beau et propre au rêve, et on n'entendait rien que l'immense silence.

Sauf quelques exceptions, celles-là très réussies, il faut l'avouer, les magasins de Londres sont notablement inférieurs comme aspect et comme élégance d'arrangement à ceux de Paris. Aucune rue ne peut se comparer à la rue de la Paix;—ce goût vraiment raffiné, presque maniéré, qui a pénétré les intérieurs, n'a pas encore opéré la révolution, très nécessaire cependant, dans les étalages anglais. On est frappé dans Bond Street, dansRegent Street de l'aspect criard, et en même temps presque pauvre des magasins. L'entassement des objets, le flamboyant et le voyant de toutes choses, témoignent bien qu'il y a dans le caractère anglais un côté encore rudimentaire. Cet appel incessant à l'attention, ces explications, ces réclames, ces grosses amorces ont un air de foire; le passant est sollicité, non pas par un ensemble exquis et discret comme celui de nos magasins, mais par l'accumulation d'objets étiquetés, par le heurt extraordinaire des couleurs, par les combinaisons souvent les plus baroques! Car c'est assurément une surprise singulière que de voir une maison entière extérieurement garnie dehaut en basde sièges en osier! des chaiseslongues sont là, saillant du mur à la hauteur du deuxième étage; ce qui, le soir surtout, a un aspect fantastique!

Partout cette même exubérance, cette exagération, qui est comme un rappel lointain des grosses et fortes plaisanteries d'un Falstaff. Dans les quartiers populaires, à la nuit tombée, ces choses prennent des proportions inouïes, le gaz est comme prodigué, il flambe avec une liberté qui explique surabondamment les nombreux incendies, et lorsque le brouillard commence à tout envelopper, cela revêt une sorte de grandeur mystérieuse.

Ce n'est pas seulement par le côté extérieur que les magasins de Londres diffèrent de ceux de Paris:—il n'y a qu'àpénétrer dans l'un d'eux, pour être frappé de la différence dudiapasonsocial. On sent de suite qu'on est dans un pays où les différences de castes sont encore reconnues et acceptées; ce n'est pas cette politesse presque familière de nos grands magasins, ou la rogue indifférence du petit négociant. C'est la déférence respectueusevoulue, et qui ne diminue pas à ses propres yeux celui qui l'observe. Et ce ne sera pas seulement le commis qui s'empressera jusqu'à la voiture rangée près du trottoir pour recevoir les ordres de la cliente, mais le patron de quelque grand magasin de Bond street, personnage comme il faut, sérieux, riche et considéré, qui se montrera profondément respectueux, et observera sans effort lahiérarchie du vendeur à l'acheteur; cette politesse déférente est pratiquée par eux jusque dans les détails; ainsi une note vous est adressée, l'enveloppe porte, imprimé sur le verso: «Avec les respectueux compliments de tel et tel»; une note est acquittée «avec remerciements»; aujourd'hui, l'on peut crier si l'on veut, mais c'est un fait: l'Anglais est en général infiniment plus poli que le Français, et n'a pas encore éliminé de sa vie toutes ces menues servitudes qui sont la politesse; le coup de chapeau n'a rien à voir là dedans; le respect est divers dans ses manifestations, autre à l'église et autre à la synagogue, l'important est qu'il existe. L'Angleterre possède encore ce trésor, pour combien de temps, hélas?C'est ce respect, obligatoire je le veux bien, qui fait que dans cette ville gigantesque absolument pavoisée d'affiches, pas une ne blesse les yeux! Ces affiches immenses, aux couleurs éclatantes, dégradent et abîment les rues de Londres; dans certaines parties de Holborn elles atteignent des proportions presque incroyables; au-dessus des affiches murales se détachent dans les airs, sur le ciel brumeux, celles qui, découpées en grandes lettres, s'élèvent du toit des maisons!

Il résulte véritablement de ce fouillis, de cette multitude de mots, d'images, de pensées, qui malgré soi vous entrent dans la tête, une sorte de fatigue intellectuelle, en même temps que de griserie et de coup de fouet.

Il est certain qu'à aucune heure, ni le boulevard ni aucune artère de Paris ne procurent l'impression presque infernale de Holborn, d'Oxford street, de la Cité; ce doit être quelque chose de semblable qui fait marcher les armées et soutient les peureux; de cette masse d'êtres en mouvement se dégage une électricité mystérieuse qui entraîne et emporte. La vie, dans la signification de force, de mouvement, d'impulsion éclate là d'une façon grandiose; elle devient une puissance formidable.

Cette sensation se répète sous une autre forme dans les profondeurs du métropolitain, dans ces vastes gares souterraines remplies d'un mouvement incessant; les trains arrivent de tous côtésavec une rapidité vertigineuse; mais comme tous les départs sontclairementindiqués sur des affiches, il n'y a nulle confusion, et la ruche humaine s'emplit et se désemplit sans trêve. LeUnder ground(sous terre), comme s'appelle couramment le métropolitain, est une des premières commodités de Londres, et l'esprit pratique des Anglais en a tiré immédiatement le meilleur parti, en choisissant lestroisièmesclasses comme moyen de circulation. Ce sont du reste de magnifiques voitures, d'une propreté parfaite, admirablement éclairées; et ce n'est pas seulement à Londres que les troisièmes classes sont mises à contribution, les nombreuses familles des clergymen ont commencé par donner l'exemple, on lesa imitées et les choses en sont à ce point quePuncha publié une caricature dans laquelle il représente desJuifsmontant enpremières, et des gens distingués entroisièmes!

Les omnibus de Londres, tout bardés d'affiches, ne ressemblent en rien aux lourdes écraseuses qui, avec leur grotesque système de correspondance et leur pompeuse régularité, sont si inutiles à la population parisienne. Jamais, heureusement pour eux, les Anglais ne se sont résignés au parcage des voyageurs en des enclos fermés, ni au ridicule et lugubre défilé des numéros! Y a-t-il rien de plus pitoyable que ce bétail humain pressé derrière un conducteur plus ou moins insolent, attendant d'un air navrél'appel de son numéro, et repataugeant quatre ou cinq fois dans la boue pour recommencer encore? On se demande comment les gens occupés peuvent jamais prendre un omnibus à Paris; à Londres, au contraire, les voitures sont petites, nombreuses, et se font concurrence; le prix est calculé selon la distance et est prodigieusement minime; certains omnibus n'ont même pas de conducteurs: le voyageur est prié par écrit de mettre le penny ou les deux pence dans une boîtead hoc, et pour cette somme il fait un long trajet; le public et l'exploiteur trouvent leur compte à ce système primitif.

La tutelle incessante et insupportable qui s'exerce sur tout Français majeurn'existe pas en Angleterre, et l'initiative particulière se fait jour en toute occasion, au plus grand bien de chacun. Laveuleriespéciale qui résulte de l'attente de cette ingérence de l'État (abstraction que même M. Taine ne peut arriver à définir) n'a pas cours ici; on vit et on meurt sous sa propre responsabilité, ce qui, en définitive, paraît infiniment préférable. Nous sommes, je pense, plus loin que jamais en France d'un pareil état d'esprit et, avec la mode nouvelle qui envoie toute l'élite de la jeunesse à l'armée, il est à craindre que les individualités fortes disparaissent de plus en plus: en Angleterre, seul pays d'Europe, le militarisme n'est pas à la mode. L'Anglais a vu de près ce que la caste militaire a fait del'Allemand: une machine obéissante et puissante, mais une machine tellement déprimée par le joug qui a pesé sur lui, que même dans les emplois civils il apporte une sorte d'humilité patiente et est devenu dans les banques et les maisons de commerce une espèce de coolie chinois travaillant à moitié prix.

L'Anglais, lui, ne se résigne jamais; le motfight(se battre) s'applique aux actions les plus diverses, tant matérielles qu'intellectuelles. Un homme ne fait pas son chemin dans la vie—he fights his way, cela évoque tout de suite l'idée de l'Anglais, les poings fermés, allant résolument à l'obstacle. On se bat contre la mauvaise fortune, on se bat contre la maladie, le chagrin, l'ennui. Ce combat, indiqué parla langue même, est une chose admirable: au fond, cet effort c'est tout le développement de l'être perfectible et la doctrine des agnostics. Les Anglais regardent encore la vie comme une chose sérieuse et tangible, comme une chose importante, intéressante et même agréable. C'est le sentiment qu'on en avait aux siècles passés, alors qu'on accomplissait de tels prodiges pour faire «sa fortune» dans le sens que ce mot avait autrefois. On s'y efforce encore en Angleterre, car le plébéien peut arriver à laPairie, et les distinctions sociales n'ont pas le caractère purement honorifique qu'elles ont revêtu en France, la comédie du désintéressement n'y a pas cours, et en étendant la portée de la pensée exprimée,le vieux docteur Johnson, qui incarne si parfaitement l'esprit anglais, a formulé une grande vérité lorsqu'il a dit: «Il n'y a que les imbéciles qui écrivent pour autre chose que l'argent.»

L'esprit nouveau, celui qui souffle depuis vingt ans, renversant le vieil édifice puritain, continue son œuvre sans repos ni trêve, et a changé, change tous les jours de plus en plus le côté extérieur de l'existence anglaise; le goût de ce qui est beau, délicat, superflu, est poussé aujourd'hui à l'extrême et à un point qui aurait été sûrement jugé immoral par les générations précédentes.

En vérité, il y a une source de voluptéparticulière, mais très sensible, dans le contraste entre l'atmosphère de cette ville en décembre, écrasée par un brouillard effroyable, morne, épais, tangible, puant, entre ces ténèbres permanentes, ce mur mou et sombre qui semble vouloir tout étouffer, les êtres, la lumière, et les sons, et la recherche partout vers la clarté, la blancheur, l'élégance, la fraîcheur. Il y a, par exemple, une sensation indéfinissable à passer de la rue dans un de ces intérieurs arrangés par Liberty, auxquels la douceur des tons, la sobriété des ornements, la légèreté des lignes, l'harmonie parfaite prêtent un charme profond et subtil; cela n'est pas du grand art, cela ne tient à aucun style en particulier, et cependant ces pièces éclairées à la lumièreblonde et pure de l'électricité, dont les lampes semblent de grosses fleurs lumineuses, procurent un état d'esprit voisin de celui que donne la vision d'une de ces chambres idéales entrevues dans un coin de tableau des Primitifs; cela est charmant, intime et infiniment poétique, car il y a une très réelle poésie dans le pli de certaines étoffes, dans les teintes fondues mystérieuses de ces gazes si douces; il y a une séduction caressante dans ces couleurs claires où rien ne heurte l'œil, où rien même ne l'arrête, mais où tout le repose; le soin du plus léger détail, de la fleur unique dans le vase bleu ou jaune à forme élancée, a un rappel de l'Orient, de ce Japon si raffiné, où la créature humaine trouve ses délices à la fête des cerises età celle des chrysanthèmes! C'est quelque chose du même genre qui existe maintenant en Angleterre, chez cette nation réputée grossière et rude. La passion du joli, des teintes harmonieuses, se répand de proche en proche; dans tous les intérieurs il y a un effort dans ce sens, l'embellissementest devenu une nécessité reconnue, et l'aménagement de certaines demeures, non point parmi les grandes et magnifiques, mais parmi les modestes, celles qui répondent à un appartement de quatre à cinq mille francs, est fait pour surprendre. Le côté plastique est recherché en tout, la rage d'ornementation, pour la table notamment, est générale, et des objets charmants, d'un goût vraiment pur, sont accessibles àtoutes les bourses un peu aisées, les cervelles des femmes sont occupées à des inventions de raffinements nouveaux, et il faut lire les journaux à clientèle féminine pour se figurer la part que l'ornementationet l'embellissementdu home tiennent maintenant dans les préoccupations.

Ce peuple devient aussi sensuel que les Italiens de la renaissance. A l'exposition des œuvres d'un peintre à la mode, l'artiste avait imaginé, pendant ces glaciales journées de décembre, de remplir la salle de violettes odorantes; il fallait que la sensation fût complexe, et elle l'était évidemment; un autre y ajoutera, sans doute, une musique douce et lointaine. Du reste, on ne peut se figurer le soin du cadre qu'on apporte ici, et ce qu'il ya loin de cela à la froide et triste salle de la rue de Sèze, salle lugubre, faite pour les réflexions chagrines, et où rien ne prépare à la jouissance de la couleur.

Voici, par exemple,Burne Jonesqui a exposé quatre tableaux seulement:Une légende, dans une des salles de Bond Street. La pièce est exactement de la grandeur qu'elle doit être, chauffée et éclairée à miracle, précédée d'un élégant escalier lumineux et gai, et l'esprit se trouve naturellement porté vers un ordre d'idées qui lui permet de s'identifier avec celles que l'artiste a voulu provoquer. Ces quatre tableaux disent une infinité de choses; c'est là toute l'Angleterre nouvelle, subtile, raffinée avec un côté peut-être enfantin, qui est si propre aux longs espoirset aux patients travaux. Cette «Légende de l'églantier» est tout bonnement l'histoire de la Belle au bois dormant, que l'artiste a illustrée avec une conscience, un labeur, un soin merveilleux. D'abord il faut quelques instants pour se ressaisir et se mettre au point devant le premier tableau, car c'est, à première vue, confus et extraordinaire, un fouillis inextricable d'épines énormes, éclairées çà et là de quelques pétales effeuillés d'un blanc rose; et au milieu de ce dédale, couchés à terre et endormis, les chevaliers que le sommeil a terrassés, et que les broussailles ont enveloppés sans qu'ils puissent arriver à la princesse; dans le coin du tableau, un seul, le chevalier magique, devant lequel s'écartent d'elles-mêmes lesronces et les épines, est debout, les yeux ouverts, et c'est l'unique dans toute la composition dont les paupières ne soient pas closes. On ne peut décrire la sorte d'attirance mystérieuse qui émane de ces quatre tableaux,—tout ce que Burne Jones a mis dans la figure solitaire de ce chevalier, tout ce qu'il symbolise et tout ce qu'il représente, et l'impénétrable tristesse de ce fouillis de ronces et d'épines.

La seconde composition montre le roi et la cour au moment où ils ont été saisis par le fatal sommeil, et tous ces visages endormis ont une expression intense, la pensée passe sur tous ces fronts penchés.

Le troisième tableau, le plus délicieux peut-être comme arrangement, comme type de beauté, figure une cour intérieure dansquelque idéale demeure du moyen âge; des jeunes filles sont immobiles autour de la margelle du puits près duquel le magique assoupissement s'est emparé d'elles; une autre a laissé tomber sa tête sur le métier à tisser, devant lequel elle était assise. La couleur est partout exquise, celle des vêtements, celles du cadran solaire, de la mosaïque de marbre transparent, qui pave cette cour féerique; c'est proprement un charme que de contempler cela, et cette atmosphère qui semble faite pour des vols de colombe. Mais où le sentiment d'une pureté et d'une virginité impolluée atteint son entier épanouissement c'est dans le quatrième tableau, celui qui représente endormie la princesse enchantée. Elle est là, vêtue de blanc, lescheveux blonds chastement épars comme un voile; la baguette puissante de la fée a fermé ses yeux, ses yeux si beaux, ses yeux si doux! La candeur innocente de son front, de tout son être est inexprimable; elle a bien «ce quelque chose de lumineux et de divin» dont l'a gratifiée le vieux Perrault. Couchée sur un lit merveilleux, la tête appuyée sur un oreiller rose et argent, elle dort depuis cent ans! et, à ses pieds, dorment ses femmes. Sur le tapis magnifique sont épars des objets rares et précieux, une cassette, un luth; une lumière irréelle et ravissante plane sur tout, et une longue branche d'épines s'étend mystérieuse et serpente au-dessus des figures endormies. Le prince va entrer tout à l'heureet dissipera tout cet enchantement!

Des centaines de personnes iront voir ces tableaux et y trouveront un plaisir extrême, et il est évident que c'est là un signe des temps, et que même dans une élite, un goût aussi délicat et aussi fin, pour des compositions d'une spiritualité si élevée et en même temps d'une beauté si sensuelle, est remarquable.

Ce goût presque extravagant pour le côté plastique de toute chose a pénétré même la politique, etune fleur, la primevère, est devenue l'emblème sérieux d'un grand parti.

Chez l'Anglais, le sentiment poétique à l'état primitif est encore intact et lui fait trouver plaisir à des puérilités qui feraient souvent rire le vieux Latin désabusé.N'est-ce pas une chose extraordinaire que de voir, à jour dit, toute une partie de la nation se parer d'une fleur en mémoire d'un mort? Ainsi le 19 avril dernier, le spectacle à Londres était vraiment curieux, hommes femmes et enfants de toutes les classes, même les balayeurs et les mendiants, portaient sur eux la primevère jaune en mémoire de Disraeli, les primevères s'entassaient au pied de sa statue, et la manifestation, sous cette forme naïve, éclatait partout avec une unanimité absolument prodigieuse. C'est un singulier phénomène que cette influence posthume de Disraeli, et il serait curieux de rechercher la part qu'il a eu au changement de mœurs et de goûts qui s'est fait dans la société anglaise. La passionde faste de «Dizzie» resté, par l'âme et l'esprit, un Oriental, est connue; on sait combien ce sémite se plaisait aux couleurs voyantes, aux riches bijoux, à la pompe des cérémonies; un des amusements favoris de sa triomphante vieillesse était de contempler, s'ébattant sur la terrasse de son château, les nombreux paons dont il aimait à être entouré et dont les couleurs chatoyantes flattaient sa vue.

Dans les romans de la jeunesse de Disraeli on voit déjà l'attrait irrésistible qu'exerçaient la richesse et les demeures somptueuses sur sa vive imagination; à la fin de sa carrière, il fallait, pour la satisfaire, qu'il investît sa souveraine de la pourpre d'impératrice des Indes: il fut vraiment le premier ministre d'une impératriced'Orient, il en avait le type physique, la volonté, la force de domination; il avait hypnotisé la société anglaise; cette société si aristocratique, si rebelle pendant tant d'années à toutes les manifestations de charlatanisme, fut vaincue par ce maître charlatan; elle prit goût même à ses oripeaux, elle aima comme lui la magie des mots et des empires mystérieux, l'Asiatique devint le maître de l'Anglo-Saxon. Quel contraste entre celui-là et le correct Melbourne, le grave sir Robert Peel, l'élégant Palmerston, tous tellement et si foncièrement anglais; et même ceux qui, de leur naturel, n'étaient pas austères, tellement esclaves de la convention dans laquelle ils vivaient. Tel Gladstone, aujourd'hui Anglais jusqu'auxmoelles, même dans une salutaire hypocrisie. Oui, assurémentsalutaire, et elle s'en va, elle disparaît: encore quelques années, et il n'en restera plus rien; et ce sera un grand dommage, car c'était une belle chose, après tout, que de voir une puissante aristocratie, une société si riche et si forte, tant d'êtres divers tenus en respect par quelques fictions qui suffisaient à défendre l'édifice social; c'était une salutaire illusion que de supposer toutes les femmes chastes, tous les hommes fidèles, et d'ignorer, de chasser résolument ceux qui portaient quelque atteintevisibleà cette fiction. Ce respect des mots, cette pudeur de convention, provoquaient et développaient néanmoins de réelles vertus: cela s'en va; dans certains milieux, cela a déjà disparu!

Il existe en ce moment une ressemblance marquée entre la société anglaise contemporaine et la société française d'avant 89; on s'est affranchi entre soi d'une foule de préjugés religieux et sociaux; les questions les plus brûlantes sont ouvertement discutées; des esprits distingués exercent sur la pensée aristocratique le genre d'influence qu'avaient les messieurs de l'Encyclopédie; le sentiment de grandes réformes nécessaires est universel; en même temps la joie de vivre ne se ralentit nullement, le luxe a pris un essor nouveau: il s'est vulgarisé, il a pénétré dans des milieux où autrefois les principes rigoureux ne lui permettaient de se manifester que sous certaines formes acceptées et convenues. Une presse gouailleuseet insolente fait l'office de Beaumarchais et du Barbier et fouaille les vices des grands, et les grands sont les premiers à rire de la plaisanterie! Une fraction de la société anglaise s'achemine vers un paganisme élégant; l'autre, avide encore de croyances, se retourne vers le catholicisme. L'Angleterre, devenue maussade sous l'influence triste et grossière des Guelfes, revient à son génie d'autrefois, libre, hardi, joyeux; voyez Shakespeare, Chaucer et tous les vieux écrivains. La fausse pudeur n'existait pas plus pour le vieil anglais que pour le vieux gaulois, le génie anglais a été déformé par laRéforme, forcé de dévier de sa véritable nature. Il n'y a qu'à remonter l'histoire pour voir combien a été graduelle cettelente transformation qui a atteint son apogée par l'importation des moroses souverains de Hanovre. AuXVIesiècle les mœurs anglaises et les mœurs françaises étaient encore à peu de choses près identiques; elles l'étaient sur la manière de concevoir la vie et la famille. Chez les Anglais le principe primordial commun d'autorité (l'Église) ayant été répudié, peu à peu le changement s'est accompli, les mœurs sont devenues plus rudes, plus tristes, et la différence des races s'est accentuée; elle est extrême aujourd'hui, plus grande encore qu'on ne le croit, car voici des générations que le point de départ a cessé d'être le même.

La race anglaise n'a jamais été plus forte, plus elle-même que sous les Tudor,elle était alors essentiellement frondeuse et rebelle. En s'affranchissant aujourd'hui des entraves factices qui l'ont comprimée et en donnant un libre essor à quelques-uns de ses puissants instincts elle se trouve en même temps dépourvue du frein qui jadis maintenait en respect et les grands et le peuple. La vraie vérité est qu'aujourd'hui l'Anglais des classes supérieures ne respecte plus beaucoup de choses, et ce qu'il y a de saisissant c'est que cette émancipation de la pensée et des mœurs coïncide avec la prépondérance de l'influence féminine. Cette prépondérance est devenue et menace de devenir toujours plus un des importants facteurs de l'état social.

Dans la vraie tradition anglaise le principe de la subordination au mâle était absolu; quelle que fût l'indignité de l'homme, la femme mariée était supposée devoir à son mari une affection humble et servile, cette subordination était tellement entrée dans les mœurs, elle avait pénétré si avant dans l'âme des femmes anglaises qu'on a vu de nos jours des créatures d'élite comme une madame Carlyle accepter de n'être quela servante de leur mari. Il y a une vingtaine d'années, la presse anglaise par un de ces plébiscites d'opinion qu'elle affectionne, agita la question de savoir si dans certains cas, ivrognerie habituelle ou débauche incorrigible, une honnête femme avait le droit de quitter son mari et de se soustraire au risque de mettre des malheureux au monde? L'opinion publique se prononça nettement pour la négative et les femmes, qui avaient revendiqué la légitimité de ce droit, furent généralement considérées comme manquant d'un certain sens moral.

Depuis quelques années tout cela a radicalement changé; les femmes ont osé relever la tête, elles ont cherché leur voie, et à côté d'excentricités inévitablesont atteint un légitime affranchissement. L'idéal parfaitement rationnel, en somme, de l'Américaine,to have a good time(avoir un bon temps) est devenu celui des Anglaises, la médiocrité suffit de moins en moins et la chimère des préjugés s'affaiblit et disparaît avec une rapidité vertigineuse, les exemples sont partout.

A l'enseigne duRouet qui tourne, dans Fulham road,lady M..... tient un magasin de curiosités et arrange d'une façon exquise sa devanture, mélangeant les narcisses aux objets d'art, groupant les bibelots et les vieux meubles!—Voilà où en sont les «ladies» aujourd'hui, elles ouvrent boutique, étant d'avis qu'il n'est pas de plus sot métier que de n'avoir pas d'argent; les unes s'affublentde noms de guerre et se font modistes ou couturières.Madame Lierre, dont les chapeaux sont fort bien notés, appartient à cesdix mille du hautqui paraissaient jusqu'ici une classe à part, et, dans ces transformations sociales, elles apportent une crânerie particulière qui provient précisément de la force des préjugés au milieu desquels elles ont d'abord vécu. Le côté louche et un peu suspect, à nos yeux, de la boutique remplie de fleurs, de la grâce féminine servant d'amorce et d'appât leur échappe; elles ne voient que le côté hardi, indépendant etrémunérateurde l'entreprise; elles sont encore une minorité, mais soyez tranquilles, l'exemple est donné, on ne s'ennuiera plus désormais, en cas de reversou de diminution de fortune, à faire ces besognes tristes qui semblaient seules convenir à unegentlewoman; on ne saura plus même bientôt ce qu'est unegentlewoman, ni la signification de ce mot, exquis dans son raffinement, car il ne voulait dire ni la richesse ni même la naissance, mais cette sorte d'aristocratie de l'être supérieur dont l'existence était régie par des lois mystérieuses, franc-maçonnerie d'honneur, de pureté, de délicatesse: tout ce qui était mercenaire et grossier, tout contact avec la foule vulgaire était nécessairement en horreur à lagentlewoman. Thackeray en a peint quelques-unes de main de maître, et les a toujours faitespauvres; pauvres, et cependant si assurées dans la sécuritéincontestée de leur supériorité sur les êtres riches qui les entourent; il y avait la grande tribu des veuves de soldats ou de marins, toutes ces femmes qui élevaient, avec un soin jaloux, leurs enfants dans les mêmes préjugés; les vieilles filles, nées dans le luxe, réduites à la pauvreté honnête; toutes étaient desgentlewomen, orgueilleuses de ce simple titre qui définissait leur rôle en ce monde. Et tout cela va être balayé, on s'est aperçu que, au fond, ces choses ne servaient qu'à passer fort tristement la vie et qu'il y avait mieux à faire. On a mis une enseigne à sa porte, et l'on vend de vieilles chaises à porteur, des chapeaux ou des robes, selon le goût particulier. Il est évident qu'au point de vuede la raison pure rien ne peut être plus sensé, mais il reste à savoir si l'application de la raison pure est toujours profitable. A vouloir être trop libérale et de bon accueil, à se moquer elle-même de ses vieux préjugés, l'aristocratie anglaise joue une grosse partie, et, sans être un grand prophète, on peut croire que dans sa forme actuelle ses jours sont comptés. Tout est permis à une caste fermée qui est persuadée de sa supériorité, mais du moment qu'elle abdique elle-même et prétend à la liberté d'allure du premier plébéien venu, on ne sait plus très bien ce qu'elle signifie, et il est à craindre qu'un beau jour on ne le lui demande un peu rudement. Aussi longtemps que les femmes entretiennent lefeu du sanctuaire on peut avoir bon espoir, mais du moment où elles se rient et du sanctuaire et du feu sacré, il est probable qu'il ne tardera pas à s'éteindre, et le grand mouvement d'émancipation qui s'accomplit à cette heure en Angleterre vient de la femme. Il y a plusieurs courants, mais tous tendent au même but: s'affranchir de la tutelle de l'homme, vivre d'une vie personnelle. Cela vaut peut-être autant que d'aller aux Indes à la recherche d'un mari, comme il était fort d'usage, il y a trente et quarante ans, de le faire; on s'embarquait sous la protection de quelque femme d'officier, et, à peine débarquée, un célibataire affamé était trop heureux de vous emporter dans son bungalow. C'est quele mariage paraissait alors la seule raison d'être de la femme, et une fois mariée, il s'agissait, pour remplir le programme jusqu'au bout, d'avoir beaucoup d'enfants.—Une jeune reine amoureuse sur le trône, un mari fidèle à son côté et un nombre croissant debabiesdans la nursery, tel était le grand exemple, l'idéal de l'Anglaise du haut en bas de l'échelle sociale. La venue du baby réglementaire était en honneur dans les familles bien pensantes, et l'on se souciait fort peu qu'il y eût ou non du pain à la maison pour toutes ces bouches. Mais voilà que partout on s'est mis à enseigner la prévoyance, que toutes sortes d'idées nouvelles sont entrées dans des cervelles résignées; on prêche avec acharnementlethrift(épargne) aux classes laborieuses, on cite pour cela à tout propos l'exemple de la France; on oublie trop que la première économie dans les ménages français est en général celle des enfants, et j'ai idée que beaucoup d'Anglaises commencent à la trouver raisonnable. L'imprévoyance est peut-être une qualité maîtresse des nations, MM. les économistes n'y ont pas assez réfléchi.

L'enfant anglais est une chose ravissante, et cela dans toutes les classes; la rage de parure, qui ne s'arrête pas au déguisement, sévit sur eux avec une intensité extraordinaire; l'enfant vient avec le chien d'espèce rare pour orner une voiture. Le côté théâtral de l'existence, qui est devenu une nécessité en Angleterre,a été jusqu'à organiser des services religieux pour enfants; l'idée est bonne en soi, mais on arrive à la déformer singulièrement le jour où, sous prétexte de dons aux hôpitaux, chaque enfant apporte à l'autel son offrande de fleurs. C'est alors un déchaînement de vanités, un luxe et une invention de toilettes, d'arrangements singuliers pour les fleurs. Les personnalités se font jour de bonne heure; la mère n'est jamais en Angleterre cette couveuse de l'âmequ'elle est si souvent en France; l'existence de celles qui avec un dévouement sans égal se font les éducatrices de leurs filles, les répétitrices de leurs fils, n'aura jamais d'imitatrices en Angleterre, et cela par la bonne raison que le lien conjugal prime tous les autres,que l'enfant n'est que l'accessoire, et que la séparation complète se fait au moment du mariage. Le grand frein de toutes les existences était le préjugé social, et il reçoit depuis vingt ans de furieux coups de bélier.

Le règne de l'argent est maintenant triomphalement établi dans la société anglaise, on lui a donné la première place et quelques protestations isolées n'y feront plus rien. La plupart des fiertés ont capitulé; les coteries les plus exclusives ont ouvert leurs portes, et Midas règne en maître. La société anglaise a radicalement changé ses assises; elle-même, par la bouche de ses membres les plus autorisés, le reconnaît avec uncertain cynisme. Il y a vingt-cinq ans lenouveau riche, lejuifet l'Américainétaient des qualités absolument négligeables; l'argent avec le rang avait l'ascendant qu'il doit exercer, mais l'argent sans autre accompagnement ne comptait pas comme valeur sociale; aujourd'hui le nouveau riche, le juif et l'Américain sont les maîtres—c'est le cas ou jamais de placer la comparaison du cheval de Troie: il est entré dans la place où l'a laissé d'abord pénétrer la curiosité, et maintenant la horde qu'il recélait s'est répandue et a tout envahi.—Il serait ridicule de prétendre que le niveau moral de la société n'en a pas été abaissé; une fois que l'argent a été ouvertement accepté comme le bien le plus désirable,toutes les nobles fictions qui soutiennent une société aristocratique se sont écroulées, et une société aristocratique qui ne croit plus à une essence supérieure et à elle-même ressemble prodigieusement à une troupe d'acteurs qui font les gestes de leurs rôles, mais savent que ce sont des rôles commandés et appris. J'ignore ce qui résultera du nouvel état social que leXXesiècle nous promet, mais il faut regretter une des plus belles choses qui soient, et qui est la société aristocratique; nulle part, dans aucune organisation, l'être humain n'est plus à son avantage, culture physique héréditaire, culture intellectuelle et morale, tout ce qui est bas et violent chez l'homme extérieurement dominé, acceptation presque passivedu devoir envers le pays, envers son ordre; je ne sais si aucune société démocratique pourra produire l'animal humain aussi affiné, aussi beau, aussi élevé; la grâce et le charme des sociétés ne peut exister que dans des conditions spéciales; les courtoisies de la vie, les respects, les contraintes, les nobles servitudes, tout cela en fait partie, et surtout le trait sublime de toute noblesse, l'horreur et l'instinctive répugnance degagnerde l'argent.

Quoique l'aristocratie anglaise individuellement soit presque toute d'origine relativement récente, quoique ses plus fiers ducs descendent de Nell Gwynn, cependant, comme corps, cette aristocratie présentait un magnifique ensemble detraditions héritées, avec ce côté très particulier d'une infusion constante d'éléments nouveaux, par l'anoblissement périodique soit d'hommes politiques ou éminents, ou de grands industriels, en même temps que les fils cadets retournaient par leur descendance à la classe moyenne. Ce n'était pas un corps fermé comme celui de la vieille noblesse française autrefois; et aujourd'hui, par exemple, de la noblesse allemande ou autrichienne, c'était plutôt une institution comme l'armée, où certaines fonctions étaient héréditaires, mais où d'autres également nobles et honorables pouvaient être acquises, et conférer un rang égal. La famille, dans l'acception française, est disloquée depuis longtempsen Angleterre. Presque tous les grands seigneurs prenant femme dans la classe des gentlemen, il n'y a rien ici qui ressemble à la noblesse pauvre et infiniment fière de notre vieux continent; la noblesse prussienne, entre autres, qui est une caste jalouse, et il faut bien se le dire, avec tous ses préjugés étroits, a été l'incorruptible force de l'armée. Dans presque tous les pays d'Europe, la femme en se mariant conserve son nom d'origine et tient encore légalement à la famille dont elle est sortie; ici, au contraire, elle perd toute attache primitive, sauf d'une façon honorifique; si par exemple, étant fille de lord, elle épouse un homme de rang inférieur, elle conserve alors son titre deladyaccolé à sonnom de baptême,ce qui lui donne préséance sur son mari. Mais son nom d'origine est absolument perdu pour elle, et cette question:Qui est-elle née?ne s'entendjamaisen Angleterre, la femme étant toujours absolument ce que son mari la fait devenir.

Malgré cela, la mésalliance par intérêt étant tout à fait contraire aux mœurs anglaises, on aurait eu honte d'en exprimer le désir, tandis que maintenant cela ne fait pas l'ombre d'un pli; et il est plus ou moins entendu que les dollars américains sont excellents pour redorer les couronnes fermées. Les fortunes territoriales ont depuis une quinzaine d'années diminué de treize à quatorze pour cent, de sorte que ce qu'on appelle les grandes fortunes représente aujourd'huiune très faible part de la richesse générale; en même temps s'est accrue d'une façon persistante la classe de capitalistes possédant des fortunes de cinq à douze cents livres par an; ceux précisément pour qui l'aristocratie est un corps social supérieur et intéressant dont on attend de grandes choses. L'aristocratie anglaise, appauvrie par des circonstances absolument indépendantes de ses efforts et de sa volonté, a cherché d'abord le moyen de s'amuser à moins de frais pour elle-même, puis ensuite à faire rentrer de l'argent dans ses coffres. Sans vouloir énumérer fastidieusement les causes diverses de la diminution croissante des grandes fortunes territoriales, il faut faire partir de là uniquement cettefacilité nouvelle dans les mœurs; le parvenu riche a été admis pour ce qu'il pouvait donner, et nullement parce que la barrière des préjugés s'était abaissée; pris individuellement, chaque membre de l'aristocratie qui mange, chasse et danse chez Midas méprise parfaitement Midas. Seulement, en l'ayant autorisé à prodiguer l'argent pour la fêter, l'aristocratie anglaise a élevé l'étalon de ces magnificences hospitalières à un taux qui lui avait été inconnu aux jours de sa prospérité. Dans une société aristocratique et fermée comme l'était encore il y a vingt-cinq et trente ans la société anglaise, les membres entre eux se connaissent tous directement ou indirectement; et en fait d'hospitalité on offrait naturellementcelle qui était proportionnée et relative à des fortunes dont le chiffre n'était guère un secret. Trop de luxe, tout ce qui pouvait sentir l'ostentation voulue, aurait été jugé parfaitement vulgaire. La vie de château, les fêtes à Londres étaient en rapport avec le train large et simple de la vie journalière; l'honneur d'aller àStafford Houseou dans n'importe quelle autre maison ducale n'aurait nullement été augmenté parce qu'il y aurait eu de vingt-cinq à trente mille francs de roses ou d'orchidées dans les salons! Aujourd'hui un déploiement de fleurs dans cette proportion représente les vrais éléments de succès pour une fête. Aussi une des manières économiques de recevoir est-elle de faireen son propre nom les invitations aux fêtes des nouveaux riches, lequel nouveau riche demeurera ensuite ou ignoré à tout jamais malgré ce qu'on aura accepté de lui ou, si la chance lui est favorable, sera toléré peu à peu, mais c'est une affaire de pur hasard, et les déboires sont fréquents.

Le succès de l'Américain s'explique par un côté spécial du caractère anglais, cette volonté d'ignorercertaines choses; l'Américain est un personnage anonyme pour ainsi dire, on peut commodément feindre ne rien savoir de son passé ni de la source de sa fortune, ce qui est moins facile vis-à-vis du nouveau riche qui est de provenance nationale. L'amour-propre souffre moins d'amener une épousée deNew-York ou de Washington que de la prendre à l'ombre d'une usine; il y a là une nuance qui a été très commode à l'orgueil héréditaire, puis l'Américain est un être particulier dont, à l'occasion, la vulgarité sera traitée de couleur locale, ce qui n'est pas le cas pour un compatriote. Il ne faut pas oublier non plus que cette sorte d'uniformité de gens bien élevés n'existe pas en Angleterre, et que les manières de voir, les façons, les habitudes de la grande classe moyenne ne sont pas du tout celles de la classe supérieure; on ne s'y trompe pas lorsqu'on connaît l'une et l'autre, et par conséquent la fusion est bien plus difficile.

Le duc de Westminster, bien qu'immensément riche, a vendu dernièrement, àun prix de fantaisie, Cliveden, sa propriété favorite, devenue presque patrimoine national, à M. Astor, qui occupe déjà un palais à Londres, palais qui est mis perpétuellement à contribution, et que son riche propriétaire prête généreusement pour toutes les occasions charitables ou autres; je crois que les membres de l'aristocratie qui profitent de «Carlton House» le font un peu dans cet ordre d'idées qu'on apporte avec les relations en voyage; on accepte et on pratique des familiarités qui seraient inadmissibles chez soi. Malgré tout, l'Américain à Londres ne peut être qu'un accident, et le jour où l'on voudra le boycotter, rien de plus facile. Cette conviction rend les relations plus aisées, quelque écrasante que soit la supérioritéde l'argent. Le juif aussi est plus ou moins un exotique, sauf les Rothschild qui sont arrivés à faire corps avec l'aristocratie anglaise; ils ont cessé de se marier entre eux, et dans leurs demeures privées n'ont qu'un luxe de bon aloi. Dernièrement encore je voyais le matin, au parc, lady Rothschild, femme du chef de la maison; elle était aussi mal et aussi simplement mise qu'une duchesse de la vieille école; avec cela la tournure d'une bourgeoise de la rue de la Victoire; car la marque de race est indélébile, et celle-là, fille d'un Rothschild qui fut rabbin, en a le type le plus marqué; mais enfin il est bien certain que, vêtue ainsi, son voisinage n'était pas écrasant.

Les premiers à être corrompus par cechangement de la vieille société ont été les jeunes gens; autrefois les bonnes grâces des nobles maîtresses de maison leur étaient nécessaires pour faire leur chemin dans le monde, aujourd'hui ce sont eux qui sont nécessaires aux maîtresses de maison. La plupart du temps ils sont invités par des tiers; le sans-façon qu'ils ont apporté chez les parvenus indigènes ou étrangers, ils le conservent comme manière définitive; la politesse la plus élémentaire est mise de côté, celle même de se faire présenter à son hôtesse. De l'excès de conventionalité on est tombé dans l'excès de cynisme: des fils de famille n'ont pas rougi de servir (moyennant finances) de recruteurs à des tapissiers ou à des couturières; eux-mêmessont devenus couturiers et recommandent l'article à leurs danseuses; il y a là le plus lamentable renoncement à la dignité personnelle, la véritable nécessité n'ayant rien à invoquer là dedans, et une société aristocratique qui ne saurait pas sauver ses membres d'une telle humiliation serait indigne de subsister.

La sorte d'abdication volontaire de la reine est responsable en grande part de tous ces changements. Un prince jeune et aimable, relativement pauvre, s'est vu déléguer la tâche souvent onéreuse de remplacer la royauté absente. Si le prince eût été riche, s'il eût eu derrière lui une reine et mère toujours prête à payer ses dettes, alors il aurait pu tenir, et ilaurait sûrement tenu son rang, sans aucun des accomodements où il s'est laissé aller peu à peu et qui ont cumulé dans des amitiés compromettantes: les fameux W..., de baccara et scandaleuse mémoire, et la familiarité d'un trop riche baron.

Personne ne s'est cru trop fier ni trop haut placé pour dédaigner ce que la royauté acceptait; l'avènement anticipé de ce ménage, personnellement profondément sympathique, a été un vrai malheur pour la société anglaise. La princesse, aimable, douce et populaire, élevée dans une cour très simple, n'a pas su imposer les façons sérieusement respectueuses qui auraient seules convenu; elle a voulu avoir des amis, et a traité ses amis sur un pied d'égalité. Les mœursfaciles de l'héritier présomptif ont encouragé les mœurs faciles chez d'autres; le ton deMarlborough Housen'a pas été du tout celui d'une cour. La princesse, jolie et élégante, aimant la parure, a exercé une influence toute de frivolité et de douceur, et les vertus privées, excellentes en soi, ne répondent pas toujours à celles nécessaires aux princes; récemment encore, un journal très bien informé et bien noté, parlant du prince de Galles et de ses filles, disait (en manière d'éloge) que les relations des princesses avec leur père sont celles de sœurs avec un frère aîné très aimable et trèscheery(gai).

Le sentimentalisme purement allemand de la vieille reine a aussi exercé uneinfluence débilitante; le génie anglais a quelque chose d'extrêmement viril et ne se porte pas facilement aux regrets superflus; même une sorte de pudeur morale aurait interdit dans les classes élevées l'étalage public d'une douleur privée. Sur tous ces sujets une réticence acquise était devenue une seconde nature. La reine, au contraire, en véritable Allemande, a donné à sa douleur conjugale un caractère de fétichisme; loin de la cacher, elle l'a révélée à tous; les portraits, les médaillons, les monuments commémoratifs en ont été les signes extérieurs. Dans d'autres temps, une femme de ce rang qui se serait sentie frappée ainsi aux sources mêmes de la vie, ou se serait retirée dans un cloître,ou aurait abdiqué, cela aurait eu une sauvage grandeur; mais cet affichage persistant pendant trente ans du même sentiment s'accordant avec tous les adoucissements d'une existence royale, sans les corvées et les contraintes de la royauté, a quelque chose d'énervant. Un goût théâtral se mêlant aux actions ordinaires de la vie s'est répandu en Angleterre, le pays du monde le moins porté par tempérament national à ce genre d'ostentation. Le factice a pris la place du naturel, la vie est devenue une exhibition scénique. On veut paraître artistique, esthétique, «up to date», qui correspond à fin de siècle, il s'est fait un méli-mélo de sentimentalité à froid, d'incrédulité et de cynisme affecté. On peutdans la société anglaise d'aujourd'hui professer les théories les plus subversives, se déclarer incrédule est d'un ragoût assez bien porté; et les premiers penseurs de l'Angleterre ont étouffé sous une férule puritaine! Et Stuart Mill, il y a quarante-cinq ans,n'osaitpas publier ses livres, de peur du scandale furieux que provoqueraient ses doctrines; à l'heure qu'il est le blasphème n'est pas pour déplaire! L'état d'esprit de la société anglaise contemporaine ressemble un peu à celui dedéfroqués, la peur de ce qu'ils ont laissé derrière eux les fait courir à de bruyants excès.


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