Cette société, dans sa classe supérieure, est malade et très malade; elle a dépouillé ses anciens, lourds maissolides préjugés et les a remplacés par rien.
Heureusement, pour lui rappeler les grandeurs d'antan et ses saines traditions, l'Angleterre a encore les mollets de ses valets de pied: aussi longtemps que ces mollets seront en honneur, aussi longtemps que le bas de soie sera l'ambition des beaux hommes d'une certaine classe, la vieille Angleterre n'aura pas vécu; et ces mollets sont encore fort beaux et fort respectés, on les voit sur le seuil des grandes maisons, on les voit même sur le trottoir, roulant le tapis qui a permis de marcher jusqu'à la voiture, et les jours de «Drawing room» ils se raidissent, immobiles, derrière le carrosse de gala,—et les gamins lesgouaillent, mais les envient.—La domesticité en Angleterre est peut-être le corps social le moins déformé, il est encore jaloux de ses prérogatives, convaincu de son importance; tant que des personnages à mine d'ambassadeur consentiront à vous précéder sur des escaliers, et que des Adonis couvriront leur chef de poudre, il y aura une pairie héréditaire, et c'est ce qui me fait espérer qu'elle ne disparaîtra pas de sitôt.
Seulement, les intérieurs plus modestes commencent à avoir de la peine à trouver des serviteurs mâles, et il est très reçu maintenant d'avoir plusieurs femmes, et le service n'en souffre nullement. Le domestique anglais n'a du reste jamaisété que pour la parade, toute besogne fatigante a toujours été accomplie par les femmes; elles continuent, mais une créature supérieure de leur propre sexe est préposée aux fonctions de luxe; elles ont extraordinairement bon air, cesparlour-maidsélancées, rigoureusement habillées de noir, le petit bonnet blanc et le tablier de mousseline en bavette; elles possèdent les solides traditions de respect silencieux, ce sont des aristocrates, des personnes ayant conscience de leur propre dignité et de la beauté de l'édifice social qui leur a donné des inférieurs.
On a dit et redit que c'est dans les salons duXVIIIesiècle que se prépara la révolution; ce sont lesSociety papersqui préparent en Angleterre le changement qui arrivera un jour ou l'autre;—ce sont ces journaux qui sapent lentement mais sûrement le sentiment de respect superstitieux qui entourait la royauté en tant que royauté; une lumière crue est projetée sur les moindres actions de ceux qui tiennent à cette royauté, et il estindubitable que cette lumière enlève beaucoup à l'illusion. Et ce qui constitue le vrai danger de cette littérature, c'est précisément qu'elle n'est pas haineuse: rien ne révolte, rien ne provoque une explosion de sentiments contraires, mais on s'habitue à voir qu'en réalité il y a bien peu de chose sous ces oripeaux devant lesquels on s'inclinait par habitude. Les critiques portant sur les actions de la reine et de ses enfants sont celles qu'on se figurerait seulement possibles dans une presse hostile; eh bien, pas du tout, il paraît que c'est par affection qu'on les morigène ainsi; en vérité Shakespeare avait raison: «Familiarity breeds contempt» (la familiarité engendre le mépris). La familiarité est poussée présentement,au delà des limites permises, le mépris n'est pas loin, il est peut-être déjà là.
Le «potin» est maintenant devenu une institution sociale, et est passé à l'état de besoin, d'appétit qu'il faut absolument satisfaire. On ne s'imagine pas jusqu'où cela est poussé, et la liberté et la désinvolture avec lesquelles se franchit le mur Guilloutet,—il est loin le temps où l'Anglais pouvait dire que sa maison était une forteresse.—La reine, le prince de Galles et sa famille sont les moins épargnés, et leurs affaires particulières, leurs espérances et tout ce qui les concerne, est discuté sur un ton d'égalité, et même de supériorité qu'on conçoit à peine. Il a fallu, pour en arriver à oser se mêler à ce point des affaires du voisin,un pays où le duel est discrédité, et où la seule ressource contre certaines impertinences est l'appel aux tribunaux, parti extrême, qui fait hésiter les plus braves.
Il est advenu de cette presse potinière ce qui est arrivé avec une certaine presse, en France; les hardiesses les plus téméraires d'il y a vingt ans sont tombées au rang de gentillesses assez fades. En Angleterre on a été de l'Owl(le hibou) auModern Society, et le pas franchi est effrayant! L'Owl, lorsque son premier numéro parut, fut jugé une entreprise extrêmement osée; édité dans un format élégant, composé de quelques feuilles seulement, il servait à ses lecteurs des articles courts, bien tournés, racontant en termes choisis et voilés les nouvelles etles scandales du jour. Pas de noms, des insinuations à peine, tout cela dans le ton de la bonne compagnie; il fallait en être, du reste, pour trouver intérêt à ce joli petit journal. Sa rédaction fut d'abord un mystère, bientôt percé, mais qui était cependant assez bien défendu pour ajouter au piquant de ses informations. On sut qu'Algernon Borthwick, alors, comme aujourd'hui, directeur duMorning Post; alors, comme aujourd'hui, homme d'esprit et homme du monde, en était le fondateur et l'inspirateur; il avait groupé autour de lui un cercle de «Hiboux», oiseaux de choix, dont les conciliabules secrets excitaient la curiosité publique; le succès duOwlfut très grand, mais on s'adressait à un public trop restreint,l'entreprise ne fut pas continuée.
Quelques années après, un joli garçon du nom de Bowles, fort goûté des femmes qui le déclaraient plein d'esprit, fonda leVanity Fair(foire à la vanité). Ce fut le commencement du reportage à outrance, les cancans mondains étant la seule raison d'être du nouveau journal qui annonçait les nouvelles avant même que les intéressés en fussent avisés! Le goût de se voir imprimé se développa comme une épidémie; ce n'était plus la simple nomenclature duMorning Postou duCourt Journal, mais de véritables articles louant la beauté, approuvant ou désapprouvant ceci ou cela, enfin le ton d'une caillette mal élevée. Le genre était fondé, aujourd'hui c'est une puissance.On ne peut vivre à Londres sans lire leWorldou leTruth; ces deux feuilles se rencontrent sur toutes les tables, et leurs colonnes serrées sont avalées avec délices.
Madame de Sévigné écrivait que la mauvaise compagnie est infiniment préférable à la bonne, parce qu'on a moins de peine à s'en séparer; dans le même ordre d'idées, on peut dire que les indiscrétions ultra épicées de quelques feuilles parisiennes sont moins dangereuses pour le goût public parce qu'elles n'auront jamais qu'une catégorie spéciale de lecteurs. Ces lecteurs trouveront, sans doute, un plaisir particulier et sauvage à deviner les noms que cachent des pseudonymes complaisants, mais, en somme, ilsne s'intéressent réellement qu'aux faits et gestes des débonnaires personnes dont le nom ne se dissimule pas plus que la personne, et quant aux échos de journaux comme leFigaro, leGauloisou leSport, ce sont des riens, et la nomenclature de quelques fêtes, avec l'ébruitement des déplacements de la reine Isabelle ou autre Majesté dans la dèche, en fait le principal attrait; ce n'est pas encore cela qui gâtera l'estomac public.
Mais prenez un numéro de Noël duTruth, et vous verrez ce qu'on se permet de dire à l'héritier du trône. A peine, en France, dans cette France républicaine, critique-t-on faiblement l'amitié d'un prince d'Orléans pour le baron Hirsch; en Angleterre, l'engouement duprince de Galles pour ce même baron est l'objet des plus sanglantes critiques; lesSociety papersse sont arrogé droit de haute et basse justice sur les actions des grands, et ils leur disent leurs vérités, qui, comme jadis celles du père Bonhours, sont souvent des injures.
Veut-on un petit échantillon, entre cent, du bon goût des indiscrétions duWorldqui, cependant, va beaucoup moins loin que leTruth: On y raconte que leprince Baudouin, mort récemment, était remarquable par sa ressemblance avec Napoléon Ier, et on rappelle que l'empereur avait passé pour être l'amant de la grande duchesse Stéphanie de Bade,grand'mèredu prince! Même le formidable empereur allemand n'est pasplus ménagé qu'un autre, et on se demande quelle nouvellebêtise(le mot en français) il va faire? Quant aux grands seigneurs anglais et à tous ceux qui font partie des «dix mille d'en haut», leurs affaires intimes sont propriété publique, et de même que les photographies de leurs femmes s'étalent partout, et que chacun peut critiquer la forme de leur nez, leur vie est offerte en pâture à la curiosité, ou, pour mieux dire, à la malignité. Et comme leTruthet leWorldn'ont pas de plus grand plaisir que de se contredire, l'émulation ne se ralentit jamais. Il faut lire dans ces journaux ce qui est censé représenter le bavardage féminin: le tranquille cynisme qui le distingue est renversant!
Jouirsemble être le but unique et légitime de toute existence; la spirituelle personne qui écrit dans leTruthdécrit avec la même volupté un nouveau plat, ou une nouvelle robe, et tout cela n'est pas un rendu de chic, mais l'expression véritable des sentiments courants. Cette préoccupation de jouir de la vie emplit et absorbe les existences, tout est poussé à l'extrême; ainsi les visites dans les châteaux sont devenues des obligations aussi onéreuses que les séjours à Marly pour les anciens courtisans; on veut être magnifique à n'importe quel prix, et cependant tout le monde à peu près crie misère, car l'Angleterre traverse une crise agraire et financière très réelle. De là le prestige d'une madame Mackay, quicharge les tribunaux de démentir officiellement qu'elle ait été blanchisseuse, et d'un baron Hirsch,baron Centpercento, comme l'appelle leTruth. Cependant un léger, très léger mouvement antisémitique commence en Angleterre, c'est une faible et première protestation contre l'écrasant empire de l'argent, empire qui, en s'étalant trop, arrive à réduire à l'état de comparse et de satellite l'héritier du trône lui-même—on le lui dit, du reste, tout nettement;—le manque de respect va plus haut que les princes et atteint les choses jugées les plus sacrées pour un Anglais. Dans une récente nouvelle du World, on parle d'un serment sur des «Bibles et autres machines», oui «Biblesetautres machines!!» et cela s'imprimedans un journal répandu et bien famé! et puisque cela passe, il faut croire que cela amuse.
Ce goût du potin devient, dans les classes inférieures, une véritable voracité; c'est pour y satisfaire qu'on a fondé leModern Society, qui, pour deux sous, donne presque un volume rempli d'histoires sur l'un et sur l'autre. On y parle de la reine, en termes de dérision, et cependant avec un demi-sérieux. Ceux qui écrivent sont presque étonnés de leur hardiesse. Il est difficile de calculer l'influence pernicieuse que peut avoir une pareille publication, qui ne sert que les pires instincts, l'envie, la basse médisance, le dénigrement empoisonné. C'est, à proprement parler, de la littérature decuisine, et il est à supposer qu'elle fait les délices desflunkeysen bas de soie, qui en sont peut-être les collaborateurs.
Le besoin de publicité est passé en manie, et pour se rendre bien compte jusqu'où il peut aller, il faut voir les feuilles à clientèle féminine, leLady's Pictorial, par exemple, publication très répandue et très bien vue. Comme on s'adresse à une clientèle qui ne souffrirait pas le scandale, on a cherché autre chose pour affrioler, et voici ce qu'on a trouvé. On publie les portraits des demoiselles qui se marient, sept, huit, dans un même numéro; ce sont des jeunes personnes quelconques, sans l'ombre d'une notoriété, elles ont eu le tranquille toupet d'envoyer leur photographie et la liste, détailléejusqu'au chèque, jusqu'au plus mince objet de leurs cadeaux; laides ou jolies les voilà, de face, de profil, en buste ou en pied; les yeux rêveurs ou les yeux baissés; quelques-unes sont en robe de mariée, et alors Pilotelle est appelé à corriger la nature, et les représente avec des yeux immenses, des bouches microscopiques et des nez grecs! Fiancés et parents sont évidemment ravis et les lectrices aussi, il faut le croire.
C'est un monde qu'un seul numéro d'un de ces journaux, il y a de tout là dedans: de l'art, de la mode, de la morale, de l'hygiène (consultations médicales pour les personnes et les bêtes), une page pour les enfants, aussi avecportrait, pour flatter la prodigieuse vanité desparents; de la cuisine, du jardinage, tout cela traité àfond; mais j'arrive au clou, à l'inédit, c'est la correspondance sur laphysionomie; une demoiselle qui a écrit un volume sur l'influence des étoiles, qui forme des élèves qui la suppléent au besoin, dévoile les caractères sur la vue d'une photographie, elle en fait autant d'après l'écriture, mais la graphologie étant une branche inférieure de son art, elle l'a passée à son élève, qui signeMercure. Les réponses sont inimaginables et il y en a plus de cinquante dans un même numéro. Un monsieur, par exemple, y apprend qu'une femme dont la planète seraitVénuslui conviendrait mieux; lementond'une autre montre de lasympathie; beaucoup de personnes sontsous l'influence de laluneet deVénus; lenezde celui-là indique un sentiment d'honneur; un autrenezmontre unesusceptibilité à l'influence du sexe opposé! L'explication desgrains de beautéest maintenant réservée pour le huis clos—du reste, la consultation particulière coûte dix shellings; il est vrai que c'est pour rien, afin d'acquérir la certitude que le nez de votre fiancé témoigne de la susceptibilité à l'influence du sexe opposé!!
Voilà où en arrivent les gens pudibonds, et le plus joli est qu'ils n'ont pas, je crois, la moindre idée de leur indécence. Les lectrices duPictorialsont évidemment les plus honnêtes femmes du monde, mais de l'ancienne répugnance à exhiber sa personne en public, il nereste plus rien. O douces Anglaises des keepsakes d'antan, où êtes-vous? elles seraient cruellement étonnées de voir comment s'occupent leurs descendantes.
Aller au club est en train de devenir pour les femmes une occupation naturelle et légitime. Les avantages de liberté, de confort et d'élégance que présente le club masculin n'étaient pas pour échapper aux femmes avancées, comme elles s'intitulent fièrement, qui veulent la vie plus douce et plus facile pour elles et pour les sœurs, et qui ambitionnent la possession des mêmes privilèges dont jouissent les hommes. Comme l'œuvre de la revendicationsociale de la femme a pour porte-voix en Angleterre des femmes riches et irréprochables, haut placées dans le monde, elle a pris un caractère spécial et s'est élevée au-dessus de ce quelque chose qui, en France par exemple, ressemble beaucoup plus à la clameur de l'envie qu'à l'appel sérieux vers une égale justice et qui a revêtu par ses manifestations saugrenues un caractère presque burlesque. En Angleterre, au contraire, tous les efforts sont pratiques et efficaces; le jour où des femmes ont désiré secouer le joug qui les empêchait d'avoir un club, elles s'y sont prises de façon à réussir, et les clubs de femmes à Londres, déjà florissants et appelés à un avenir de succès, ont un cachet parfaitementdistingué et rassurant, ce qui n'empêche nullement un grand nombre de leurs membres d'avoir des idées parfois profondément subversives.—Nous prenons un club typique, celui desPioneers(Pionniers), dont l'emblème peu modeste est une hache, avec laquelle ces intrépides combattantes se proposent de défricher l'épaisse forêt du préjugé. Leur œuvre n'est pas mince, mais il ne faut pas douter que malgré leur nombre encore restreint, elles n'arrivent à faire une bonne entaille. L'esprit qui anime ces deux cent quatre-vingts femmes, de grades et de conditions si variés, depuis la dame d'honneur d'une princesse de la maison royale jusqu'à l'actrice, est exprimé par l'inscription engrosses lettres, placée au-dessus de la grande porte de leur très joli et très élégant salon.—Voici ce qu'on lit:Ils disent. Qu'est-ce qu'ils disent?Laissez-les dire.
Tout d'un trait, elles sont parvenues à ce point unique, absolu de liberté, qui consiste à s'affranchir de l'opinion d'autrui. Dans un pays qui, il y a vingt ans, était sous la férule de l'imaginaireMrsGrundy, personnage représentatif de tous les préjugés, de toutes les convenances, il faut avouer que c'est un beau progrès, et ce progrès est réfléchi. Ces deux cent quatre-vingts femmes, qui en somme sont une élite, ont pour toujours répudié le rôle d'holocauste que la sociétéoctroie depuis des siècles si généreusement à leur sexe, et ayant connu le bienfait de s'appartenir, elles sont avides de procurer l'affranchissement de leurs sœurs pauvres et opprimées. L'apostolat est naturel au caractère anglais et convient très bien à l'aplomb qu'ont généralement les femmes de cette race. Pour la plupart (les catholiques étant en minorité) elles ont eu, dès leur enfance, l'habitude de la discussion religieuse et du prosélytisme individuel, celle aussi de se former une opinion, et un point d'appuiabsoluleur a fait défaut à toutes. La véritable puissance occulte en Angleterre a été pendant longtemps et surtout pendant ce siècle-ci, l'hypocrisie officielle; on la respectait, comme en pays vraiment catholique on respectel'Église.—Aujourd'hui on se tient dans la lumière, chacun pense et agit suivant son inspiration. Dire que cet état de choses ne produit pas d'extraordinaires confusions serait contraire à la vérité, mais pourtant au milieu de ce chaos d'œuvres multiples surgies d'imaginations exaltées, il en est une qui est l'œuvre maîtresse, celle à laquelle un nombre considérable de grandes dames consacrent leur temps, leur fortune et leur influence c'est celle de laTempérance, et elle est vitale. On ne pourra jamais exagérer les ravages de l'ivrognerie en Angleterre, ni ses conséquences parmi les femmes de la classe pauvre, non seulement par le fait qu'elles s'y adonnent et y perdent tout sentiment humain, mais par les abominablestraitements qu'elle leur procure de la part des hommes, maris ou amants, les violences auxquelles toutes ces malheureuses sont soumises sont atroces, la fréquence des visages tuméfiés est effrayante, et aussi longtemps qu'il en sera ainsi, tous les autres efforts seront vains.—Ce n'est donc pas uniquement pour se reposer, lire et fumer que les membres des clubs de femmes se réunissent; toutes les misères de la vie des femmes sont librement discutées, et pour la première fois les personnes intéressées ont voix à la question.—Il est très évident que si toutes les femmes étaient mariées, tous les mariages fortunés, le club féminin serait un non-sens, mais, étant données les ordinaires conditions de l'existencehumaine, il remplit une lacune, et pour un grand nombre de femmes de cœur et d'intelligence, il supplée à un besoin véritable. Dans les pays catholiques—car il faut toujours en revenir là, pour bien comprendre les mœurs anglaises,—l'Église avec la multiplicité de ses œuvres, avec ses couvents qui répondent aux aspirations les plus diverses, offre un débouché aux natures que les lois moyennes de la vie ne satisfont pas. En pays protestant, des voies particulières sont cherchées par ces natures d'exception, et il en résulte de biens singuliers mélanges de philanthropie et de mondanité.
Certes, le type de la femme militante et masculine n'est pas sympathique, il nes'ensuit pas qu'il ne soit pas respectable.
La présidente et fondatrice duPioneer Clubincarne tout à fait ce type; elle est riche, elle est mariée, et sa vie est un mouvement perpétuel. Comme en Angleterre changer de nom est une formalité sans conséquence, elle a commencé, en héritant de son père, par reprendre le sien propre, qui est fort ancien, elle a ensuite fermé tous les cabarets situés sur ses propriétés, et les a remplacés par des cafés de tempérance: orateur, elle parle continuellement et à ses tenanciers et en public; dans la vie privée, elle joue la comédie avec passion; elle est en outre musicienne, collectionneuse de curiosités, enfin son existence est multiple. Très populaire, très influente, elle est toutedésignée pour être une des premières femmes qui siégera au Parlement et, soyez-en sûr, elle ne doute pas d'y prendre part un jour: tout cela est souligné par un habillement et une coiffure qui donnent à son portrait en buste l'exacte apparence d'un homme,—et, on a beau dire, ceci est déplaisant.
J'insiste sur l'importance de ces clubs de femmes, car je suis absolument persuadé qu'ils auront une influence énorme sur la formation de la société de l'avenir et qu'avec la lassitude presque générale de servage familial et domestique, les difficultés toujours croissantes de la vie matérielle, en même temps que le développement de besoins factices, ils sont appelés à jouer un rôle très considérable.
CePioneer Clubest présentement dans une maison tranquille, à deux pas de Bond street; toutes les pièces sont claires et décorées avec le goût délicat qui prévaut actuellement en Angleterre: le principal salon a des murs jaune pâle et porte une frise de grosses fleurs d'iris. Tout le panneau du milieu est occupé par un tableau bien caractéristique. Dans une espèce de mer de feu s'abîme, les yeux clos, une femme couchée, au-dessus d'elle, s'élevant du mouvement de la Liberté sur la colonne du 29 juillet, une autre femme l'étoile au front surgit. Au premier abord cette composition énigmatique étonne; en voici la glose. La femme qui disparaît, c'est la femme du passé, l'autre c'est la femme de l'avenir! Il fautajouter que l'une et l'autre sont dans le costume de notre première mère!
Les aspirations supérieures qui occupent l'esprit de certains membres du cercle ne les rendent évidemment nullement indifférentes aux choses extérieures. Au premier étage se trouvent deux salons, le vestiaire et le fumoir: celui-ci a été dissimulé avec soin, car, sur ce point, le courage moral manque encore un peu, pourtant cela n'a pas empêché de l'installer avec les divans bas les plus voluptueux et les vastes coussins les plus moelleux: mais à cette fausse honte, à propos de ce fumoir, on retrouve bien l'Anglaise. Au second étage, on trouvela Chambre du silence, où les membres peuvent aller lire et travailler; une inscription au-dessousde la glace rappelle que le silence est d'or; du reste, les devises sont en grand honneur dans cette maison; celle de la salle à manger m'a paru bien singulière: «Aime-toi en dernier.» On ne dira pas qu'on pousse à la consommation; enfin même saint Augustin a été mis à contribution et exhorte les membres du Club à avoir «dans les grandes choses l'unité, dans les petites la liberté, et dans toutes choses la charité».
Voilà qui est bien, et lesPioneersne se tromperont pas beaucoup si elles pratiquent tous ces excellents conseils, qu'une sage prévision leur remet sans cesse devant les yeux. Pour être indépendantes, ces dames n'ont pas répudié la société dusexe fort, et le mardi les hommes peuvent être invités de même que, dans un grand nombre de clubs d'hommes, on a le droit maintenant, à certains jours, de faire cette même politesse aux femmes; enfin il existe un club mixte (l'Albermale). Les sujets les plus divers sont à l'ordre du jour au club des Pioneers; une salle est réservée pour les conférences, et des coteries à noms variés s'y succèdent; on parle beaucoup, et il y a là une soupape qui, au fond, est sans inconvénient, tandis que se sentir rattachées à un groupe est, pour nombre d'isolées, un bienfait inappréciable. Aujourd'hui, en Angleterre, les femmes s'occupent hardiment des questions qui les regardent, et se sont avisées par exemple, que, sur lemariage et la prostitution, elles en avaient peut-être autant à dire que les hommes; même pour certaine d'entre elles, les deux sont synonymes, et, à l'heure qu'il est, une romancière, dont les œuvres sont lues et commentées avec passion, aborde hardiment ces sujets sous leurs aspects les plus réalistes; elle est, au fond, la voix qui a crié tout haut ce que des milliers de femmes ont pensé sur la révoltante inégalité du mariage, non seulement au point de vue abstrait de la soumission et de l'obéissance morale, mais au point de vue matériel, en livrant, sans la moindre hésitation, la pureté au vice.Madame Sarah Granda osé dire qu'il y avait à ce sujet une cécité morale chez l'homme et chez la société en général; elle l'a ditavec les longueurs et les répétitions qui plaisent au public anglais; elle l'a dit avec exagération, mais néanmoins, c'est une vérité qu'elle a proclamée, et les honteuses servitudes physiques qui peuvent être imposées à la plus chaste des vierges dès qu'elle est épouse ont été, par cette courageuse femme, dénoncées pour ce qu'elles sont: des abominations.
Il se fait un grand réveil dans le cœur de la femme anglaise, et il y surgit une pitié toute nouvelle; je ne suis pas tout à fait sûr qu'il n'y ait pas quelque chose de morbide dans ce besoin de s'occuper de plaies sociales, et surtout de le faire aussi bruyamment, mais en même temps nul ne peut contester l'urgence à apporterdes remèdes au désastreux état de dégradation où naissent, vivent et meurent tant de femmes; la pensée de leurs souffrances trouble celles qui ne souffrent pas, et les bonnes volontés se lèvent de tous côtés.
Les femmes ont voulu tout voir et connaître; elles se font journalistes, et en cette qualité ne reculent devant aucune épreuve. En voici une qui a vingt-quatre ans, avenante de visage, elle est veuve et fait partie de l'état-major de l'une des feuilles les mieux informées de Londres; on lui demande d'écrire un article sur les femmes qui vendent des fleurs sur la voie publique. Qu'est-ce qu'elle fait? elle revêt leur costume, et se tient deux jours durant, un évent devant elle, au coin de Piccadilly,offrant des bouquets, et ne reculant devant aucun colloque—puis, suffisamment édifiée, elle compose son article, et reçoit les chaleureuses félicitations de son directeur; et des épreuves de ce genre, elle les a multipliées: elle a couché au Work-House, elle ne se dérobe devant rien, car elle s'est passionnée pour sa besogne; chez elle, comme chez la femme écrivain que je citais, comme chez les femmes qui haranguent en public, la modestie féminine a totalement disparu et ce n'est pas de l'impudeur, c'est plutôt, il me semble, comme un endurcissement d'épiderme; elles ne perçoivent plus les sensations qui auraient révolté des créatures plus délicates; lebutest devenu la grande chose, et si on attrape un peu deboue pour l'atteindre, il n'y a qu'à se laver en arrivant; la timidité et l'enfantillage ont perdu tous leurs droits séculaires; on marche rapidement à un état social où la femme ne se trouvera plus tenue de rendre compte de sa vie privée à qui que ce soit, et revendiquera sur ce point la liberté dont jouissent les hommes. En fait, les réputations se ménagent surtout en vue du mariage; dès que le mariage devient indifférent, il ne reste plus que le souci de la réalité, dont la connaissance suffit aux sincères, et rien du tout pour les autres.
Voici par exemple deux familles composées de femmes qui donneront un échantillon de la façon dont s'entend lavie aujourd'hui. Dans la première, la mère est veuve d'un professeur à Cambridge, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus honorable; elle a quatre filles dont l'aînée a trente ans, toutes cinq possèdent l'indépendance matérielle; la mère, déjà âgée, a des opinions politiques très avancées et parle continuellement dans les réunions publiques, elle vit seule; la fille aînée, qui est journaliste, habite un appartement de garçon et possède toute l'indépendance d'un jeune célibataire, elle est intelligente, heureuse et irréprochable; la seconde s'est donnée aux hautes études et professe l'histoire à Girton; la troisième, a fondé une entreprise agricole afin de voir s'il ne serait pas possible de faire gagner la vie aux femmes commejardinières,et déjà cette idée a grand succès et paraît très pratique à l'application; la quatrième enfin est sculpteur; chacune vit chez soi pour soi et, il faut lâcher le mot, en parfaite égoïste, mais c'est la note.
Une autre famille, riche aussi et du plus respectable milieu compte quatre femmes: la mère, qui garde le foyer selon les humbles et modestes traditions d'autrefois; l'aînée des filles estmatron(supérieure) dans un hôpital, la seconde consacre son temps et son argent aux œuvres de miséricorde, et la troisième, jolie, gaie, charmante, va avec une hardiesse sainte, toute seule dans les plus bas quartiers de Londres, afin de s'occuper des enfants des écoles; et lesoir, l'hiver, cette fille de vingt-six ans, qui est charmante,je le répète, descend dans les rues où l'on peut tout craindre, et les traverse sans peur, pour aider à donner aux plus déshérités des déshérités dessoirées heureuses, car c'est une œuvre, aller amuser, occuper, tous ces petits dont la vie n'est qu'une lutte douloureuse.
Eh bien, il y a dans ces mœurs quelque chose d'anormal et cette façon purement personnelle de vivre est fausse en son principe; cet éparpillement de tant de forces et de volontés détruisant la famille demeure mauvais, et je crois, pour ma part, que ces sept femmes, toutes évidemment de trempe morale supérieure, seraient plus utiles, même socialement, en fondant une famille, en transmettant leur courage et leur énergie, en fortifiantun cœur d'homme, qu'en mettant ainsi seules la main à la charrue. Mais, pour le moment, il n'y a pas à réagir contre ce mouvement, l'impulsion est donnée et paraît irrésistible. L'obscurcissement de la notion de devoir, ou plutôt la transposition de cette notion, produit chez les natures faibles des résultats singuliers; les femmes, pour gagner leur vie, adoptent les plus surprenants métiers; ainsi il existe parmi les dames (ladies) desdétectivesféminins; par exemple, une veuve ornée d'un nom connu et authentique voyagera sur le continent, et se trouvera par hasard suivre les pas de quelque couple en rupture de ban: elle les épie tout simplement pour le compte d'une agence, et son témoignage sera accablantdevant la cour du divorce et je suis presque convaincu que celle qui exerce ce métier n'en a pas honte, toute espèce de réticence sur le sujet de gagner sa vie étant passée de mode.
Voici un fait dont je garantis l'authenticité et qui donnera la note de l'esprit qui règne actuellement dans la société anglaise. Une dame distinguée s'est faitemodiste, cette circonstance devient très ordinaire; une des princesses fille de la reine va chez elle, essaye un chapeau d'abord, l'embrasse ensuite en amie, et lui demande pourquoi elle ne vient plus aux «Drawing rooms». L'autre s'excuse de la profession qu'elle a adoptée. «—Pas du tout, répond la princesse, maman aime beaucoup les personnes comme ça.» Etelle ira, et elle réalisera le lendemain de forts bénéfices sur ses dernières nouveautés, surtout si elle a la prévoyance de fermer au moment voulu «pour cause de «Drawing rooms».
L'Anglaise contemporaine ne ressemble en rien à ce type convenu et accepté cependant, de la femme dont l'existence s'écoule dans le mystère duhome; elle est au contraire, par excellence, la femme du dehors; beaucoup plus, infiniment plus que la Française, dont en Angleterre l'infériorité sous ce rapport particulier est un article de foi! Voyez Londres, lematinn'y existe pas: le matin, avec ses heures sacrées pour le plus grand nombre de Parisiennes; combien peu quittentjamais leur intérieur à ce moment de la journée, et celles qui le font y mettent une nuance; d'un consentement général, ces heures-là sont celles de l'incognito mondain; la vie factice pour la majorité des femmes n'a pas encore commencé; il y a une halte consentie et voulue entre hier et aujourd'hui. A Londres, au contraire, dès dix heures et demie la vie bat son plein, les voitures de maître remplissent Bond street et Regent Street, les valets de pied sont à leur poste, les femmes harnachées comme elles le seront à quatre heures; les rues pleines de piétons, hommes et femmes de la classe moyenne; celles qui en France ne songeraient pas à flâner à pareille heure sont à bayer devant les immenses étalages quidonnent l'impression d'une liquidation perpétuelle; tout ce monde est dehors pour un temps indéterminé. Il y a chez nous, surtout chez la femme, une sorte de probité morale à manger à certaines heures et à y manger certaines choses; on ne peut en donner aucune raison sérieusement valable, néanmoins j'imagine que ce détail si insignifiant en lui-même a sa valeur et son importance. Il existe pour l'honnête femme comme une pudeur à prendre ses repaschez elleet à heures réglées; l'Anglaise ne connaît rien de tel, et elle se nourrit de la façon la plus incohérente. Tous les pâtissiers-restaurants, toutes les crémeries (dairies), qui sont une spécialité londonienne, sont bondés de midi à deux heures. On enarrive à se demander si personne mange jamais chez soi, et il est drôle d'observer ce que tous ces gens graves mangent.
La manie du recherché et du maniéré éclate même là; des choses ordinaires sont triturées de façon à avoir un nom sonore et une apparence distinguée: ce sont des petits pâtés, ce sont des rissolés, ce sont des glaces! Quelle est la bourgeoise qui songerait à midi à se nourrir d'une glace? Ici vous voyez une jeune personne posée, une travailleuse évidemment, entrer boire son verre de lait et prendre une glace.—C'est peut-être absurde mais il me semble que cette facilité à manger hors de chez soi et au hasard du caprice est un signe de relâchement moral et très contraire au géniemême de la femme, qui est de son élément naturel casanier et conservateur. Cette manie féminine a créé à Londres des restaurants ad hoc et surtout des «Tea rooms» bien typiques; il y en a deux dans Bond Street qui sont assurément des modèles du genre et de cetteconfusiondes choses qui domine présentement dans l'esprit anglais.
L'une de ces «Tea rooms» est au premier étage et se compose de deux pièces décorées avec un goût parfait (il faut savoir que la propriétaire est uneartistedont les toiles sont exposées aux murs). Ces murs sont peints d'un jaune orangé très doux, avec une grosse frise de fleurs de convention, sur les vitres des fenêtressont tendus des rideaux de soie molle de même nuance, il entre un jour coloré, une fine natte d'un blond ardent s'étend sous les pieds, çà et là sont posés des vases de couleurs pâles d'où s'élancent de grandes fleurs délicates à longues tiges, des pans de broderies d'art alternent avec les tableaux ou font portières, un balustre de bois découpé surmonté d'arceaux légers forme un recoin charmant et presque mystérieux. Au milieu de tout cela sont posées les plus mignonnes petites tables couvertes d'un linge de fantaisie en harmonie avec le reste; de jolis sièges cannés avec de gros coussins de soie invitent au repos et à la lecture des journaux féminins qui sont partout. Dans un coin, un vieux bureau drapé d'un pan de broderiesert de comptoir. La seconde pièce est d'une tonalité gris vert avec les mêmes raffinements, les mêmes spécimens de broderies dont il y a un dépôt pour la vente. Il règne un silence quasi religieux; le service est fait par des espèces de bergères habillées de mauve pâle avec des guimpes blanches plissées, des cheveux d'or et un air de candeur; entre temps, elles brodent sur des tissus fins, avec des soies couleur d'arc-en-ciel. C'est autre chose que le légendaire reprisage de torchons, classique chez nos meilleurs pâtissiers. L'autre «Tea room» est située dans une boutique que des rideaux de soie vert mourant séparent de la rue, et, comme on entre de côté, la «privacy» est complète. C'est le même ordre de décoration,il y a aussi des tableaux, aussi des broderies, aussi des fleurs, mais, raffinement particulier, par séries, et selon la saison; sur toutes les tables sont de grands éventails chinois, et un petit salon du fond évoque dans mon esprit l'idée d'une maison de thé japonaise; toutes ces choses sont claires, froides et voluptueuses. Ici la divinité qui sert le thé est habillée par-dessus sa robe d'un immense tablier de mousseline blanche, dont l'empiècement, les longues manches et la ceinture flottante donnent l'impression d'une vraie robe; les cheveux sont franchement roux. Elle vous apporte avec un air dédaigneux et grave le petit plateau délicatement préparé, puis se rejette sur un fauteuil d'osier pour reprendre la lecture de sonmagazine avec le mépris d'un pur esprit pour les matérialités de l'existence. Du reste, ni dans l'une ni dans l'autre de ces «Tea rooms» le côté nourriture n'apparaît, il reste pudiquement à la cantonade, de délicats menus sont la seule suggestion à la gourmandise. Tout cela est très élégant et charmant, je le veux bien; mais nonobstant je ne crois pas que ces choses soient d'une bonne influence ou un signe de santé morale chez la femme, tout cela est factice et répond à des besoins factices. Comment il peut y avoir un côté rémunérateur à ces entreprises, demeure un problème pour moi? La consommation matérielle de nourriture paraît s'accomplir avec une sorte de mystère, comme une chose à peine tolérée!Cette attitude de réserve spéciale se retrouve dans tous les endroits où les femmes débitent la nourriture. Ainsi j'ai vu dans une «Dairy[2]» de Holborn, très fréquentée par les hommes de loi, cette même attitude pimbêche chez des petites servantes en robe noire, bonnet blanc et tablier à bavettes; elles ont toutes des têtes de repas de funérailles (on a envie de les pincer pour les faire crier). Chez lespastry cook, vieux jeu (où la décoration des murs est d'un goût ignoble par exemple), des jeunes personnes en laine sombre et nu-tête planent aussi avec des airs de femmes incomprises; la bonne et honnêtesimplicitéleur fait également défaut, et ce manque absolu de simplicité est vraimentleur trait marquant. Mais aussi comment peut-on être naturelle et êtreune dame,une artisteetune marchandetout à la fois! Que peuvent être dans la vie ordinaire, privées celles-là de leurs robes mauves, ces autres de leur vêture d'innocence, ces demoiselles qui portent des plateaux avec condescendance? elles doivent être ce que les petites filles expriment par un mot énergique:des chipies.
[2]Crémerie.
[2]Crémerie.
Le besoin de s'affranchir dans la plus grande mesure possible des soucis matériels a produit des combinaisons réunissant, il faut l'avouer, d'incontestables et extraordinaires avantages: tels sont les béguinages laïques dont il y a à Londres deux ou trois spécimens. Dans un bon quartier on a bâti un grand immeublede briques rouges; toutes les boiseries des fenêtres sont peintes en vert, comme la porte à laquelle on accède par quelques marches bien blanches. L'aspect est chaud et gai, et le souci de l'agrément des yeux a été consulté, comme pour tout maintenant; un large vestibule mène à un magnifique escalier de pierre; à chaque étage sont des appartements de deux, trois ou quatre pièces combinés diversement et avec une extrême commodité, parfaitement clos, ayant à chaque porte leur boîte à lettres où lefacteurlui-même dépose la correspondance; ces petits appartements se louent vides trois, quatre ou cinq livres par mois. Il faut naturellement prouver sa parfaite honorabilité pour être acceptée comme locataire, maisce point une fois admis, le problème de la vie aisée et bon marché est résolu; on a une indépendance supérieure à celle des habitants d'une maison à Paris, car bien qu'il y ait un concierge, avec lequel une sonnerie électrique vous met en communication jour et nuit, chaque habitante possède une clef de la rue. Les repas se prennent dans une salle à manger commune, et on peut dîner pour un shilling, si l'on veut; tous les prix soigneusement établis sont d'une modération extraordinaire. Une salle à manger particulière est à la disposition des locataires qui peuvent y recevoir et traiter leursamis. Des femmes de ménagerespectablessont procurées par la direction. Tout a été prévu, et certes on ne peutcoter trop haut les bienfaits d'arrangements semblables. L'entreprise est absolument rémunératrice puisqu'elle donne cinq pour cent du capital. Le repos, la liberté d'esprit qu'elle procure à des femmes isolées explique son grand succès, c'est du bon communisme et de la seule sorte peut-être qui puisse s'étendre et s'établir. Ici, où les femmes se marient sans dot, où la prévoyance est moindre, il y en a un bien plus grand nombre qui, nées de parents très aisés ou devenues veuves, se trouvent réduites à des revenus illusoires s'il s'agit de maintenir quelque décor extérieur. La classe qui autrefois aurait été s'enterrer dans la tranquillité végétative d'un petit village perdu trouve en somme un meilleur compte, avec lestramways, lesstores(sociétés coopératives) à vivre dans un grand centre; le désir aussi d'avoir unecarrièreles y porte. Une femme, que son expérience et sa position mettent en rapport avec la classe de jeunes filles dont il est ici question, me dit qu'il en vient à tout moment la consulter sur le choix d'une carrière, car l'opportunité n'est plus discutée; aussi il en surgit tous les jours de nouvelles, et les journaux féminins sont pleins d'interrogations saugrenues et touchantes, sur la possibilité de gagner sa vie en faisant telle ou telle chose. Une sorte d'impatience du joug est partout, la femme résolument se dégage des solidarités, développe son propre égoïsme et coupe de plus en plus les amarres qui la retenaient à poste fixe;tout cela ne peut se faire qu'au détriment des sentiments profonds, de ces sentiments qui n'ont d'autre racine que l'honneur familial entendu d'une certaine façon; le sentiment qui, par exemple, fait payer par un père les dettes de son fils, ou par un fils celles de son père. Je ne crois pas que l'affranchissement moral de beaucoup de femmes puisse être un bien pour la société en général; et le chemin parcouru en peu d'années est déjà tellement prodigieux qu'il fait peur pour l'avenir.
Ne suffit-il pas, pour être heureux, d'avoir une chimère? L'artiste qui, l'an dernier, nous a représenté des êtres d'âge et d'états divers courant hâtivement au milieu de la poussière et sous le ciel brûlant vers l'objet de leur chimère, nous a, en somme, donné l'image de gens à envier; oui, à envier, puisqu'ils ont un but, et sont soutenus par un rêve. Quel qu'il soit, cela est assez pour remplir la vie, et l'Angleterre est peut-être le paysdu monde où chacun chérit le plus à l'aise une chimère quelconque; nulle part on ne se soucie moins de ressembler à son voisin et d'adopter sa manière de voir; depuis la doctrine religieuse jusqu'à l'originalité en matière de vêtements il est permis et loisible d'avoir des opinions absolument indépendantes et personnelles, et de façonner sa vie sur ces idées, cela non seulement pour les hommes, mais pour les femmes, même pour les jeunes filles; presque pour les enfants; on ose, ce qui est un réel bonheur dans l'existence, car la plupart des malentendus, et partant des chagrins de la vie, viennent de ce qu'à une heure décisive la volonté d'oser a fait défaut; oser écouter ses inclinations, ses goûts, ses désirs, et ne pasregarder comme une sorte de crime contre nature la possession de sentiments qui ne sont pas exactement ceux de notre entourage le plus immédiat et le plus cher.
En Angleterre, garçons et filles sont encouragés à se chercher une voie et à la suivre. L'extrême assurance, qui est le fond même du caractère féminin en Angleterre, tel que les mœurs l'ont fait, aide beaucoup à cette sorte d'éclosion, tout le monde se cherche un goût, une spécialité, et croyant l'avoir découvert s'y adonne avec passion, sans souci du qu'en dira-t-on; il faut bien l'avouer, cela produit de singulières et baroques vocations, quelques-unes élevées et d'une nature toute spirituelle, d'autres absolument terre àterre; mais les unes comme les autres, très contraires à nos idées de réserve et de pudeur féminine; la pudeur est du reste, en Angleterre, une chose plusmatérielle, et ne s'étend pas à cet ordre d'idées abstraites qui l'entourent et la renforcent chez nous; la pudeur absolue de la vierge ignorante est chose presque inconnue, et prend de très bonne heure un autre caractère, élevé aussi, mais infiniment moins poétique et moins chaste.
L'aplomb de l'Anglaise est prodigieux, et atteint presque à la grandeur dans sa tranquillité d'inconscience. Cela se rattache évidemment à des causes profondes, car il ne paraît pas que la situation sociale y soit pour rien. Les Anglaises,en général, sont donc par un côté de leur nature parfaitement préparées à un développement exagéré du sentiment d'indépendance personnelle.
Chez les classes aisées, je crois que l'allure garçonnière donnée à la première éducation est pour beaucoup dans cette assurance; une sorte de hardiesse masculine est naturelle à qui a été habituée aux exercices demandant une certaine intrépidité physique, tandis que la modestie des gestes et des attitudes amène la réserve morale; j'ai sous les yeux une vieille lithographie représentant une jeune fille debout devant une fenêtre ouverte:Our future queen, notre future reine, dit le texte imprimé; c'est S. M. la reine impératrice, il y a cinquante-six ou cinquante-septans; elle est vêtue à la mode d'alors, d'une robe de mousseline à taille courte, coiffée de bandeaux courts légèrement soulevés, et d'un haut chignon natté qui s'élève en forme de diadème sur le sommet de la tête; de sa main dégantée elle tient une rose; les tours de Windsor se distinguent dans le lointain... Rien de plus pur, de plus véritablement virginal que cette jeune princesse; le port de tête, l'attitude noblement réservée, un je ne sais quoi d'impalpable qui semble l'envelopper dit une nature éminemment et délicatement féminine. Elle paraît comme l'incarnation de toute une génération, une des plus nobles assurément qu'ait vues l'Angleterre: ces femmes-là avaient reçu une empreinte tellement différente, queleurs petites-filles, même par le type physique, se sont écartées d'elles à un point presque incroyable.
Y a-t-il rien de moins féminin qu'une jeune fille à cheval dans l'accoutrement adopté actuellement: chemise d'homme sur laquelle s'ouvre une espèce de paletot sac informe, jupe courte laissant voir le pied botté, la jambe droite relevée à une hauteur extraordinaire, le buste ballant, la tête en l'air! C'estmoralementd'une impudeur extrême, et j'ose ajouter que c'est fort laid. Ce n'était pas si bête que de vouloir les femmes craintives, et je crois qu'à les rendre téméraires l'homme a joué gros jeu; d'autant que je ne sache pas que le courage nécessaire ait jamais manqué à la femme laplus timide lorsque ses croyances ou ses affections ont été en jeu; le courage qui dérive du tempérament est une chose très suspecte et aléatoire, en somme; il n'y a qu'un seul vrai courage pour l'être faible, c'est celui qui tient auxprincipes, et une femme sera plus aguerrie pour tous les dangers imaginables si ces principes supérieurs sont indéracinables de son âme, que par toutes les parties de tennis et de golf.
L'Anglaise a si prodigieusement changé depuis un quart de siècle, qu'il faut faire effort pour se rappeler que son trait caractéristique a été laféminité. Nul pays où cette qualité fut plus appréciée, la langue même l'exprimait par un mot très doux et très usuel:womanly(féminin, sivous voulez, mais plutôt femme), on avait horreur pour la femme de tout ce qui n'était pas «womanly»; elles ont conservé encore le verbe atténué qui était jugé indispensable à leur sexe; mais pour le reste, elles sont totalement transformées, et, de jour en jour, elles perdent leur sexe de plus en plus. Sans aucune exagération, il y en a qui ont l'air absolument de jeunes hommes; sans rien de mauvais ni de suspect à cette allure qui est simplement celles de femmes qui ont été honnêtement élevées en garçons. Extérieurement, le charme de l'Anglaise s'est infiniment amoindri; il y en a beaucoup moins de jolies, c'est un fait d'observation: les silhouettes sont toutes d'une dureté extraordinaire, et elles sont, pour laplupart, efflanquées comme des lévriers; du reste, elles accentuent cette absence de formes; et évidemment à leur gré elles ne se trouvent jamais assez minces et assez plates, les corsets vus en montre sont prodigieux... et pourtant cela n'a pas toujours été ainsi.
Regardez les portraits de Lawrence, ceux de Reynolds et de Gainsborough, ceux de Lely sous la Restauration, les Anglaises de ces différentes époques n'étaient nullement dépourvues des séductions d'un embonpoint bien placé: elles avaient de la gorge comme toutes les filles d'Ève y sont tenues, et la laissaient voir ou deviner. Aujourd'hui, sauf toujours quelques exceptions, elles en sont totalement privées, et vous pouvez, pendant huit jours,vous tenir au parc pendant des heures sans voir autre chose que des bustes dont l'ascétisme est absolument affligeant. Pour moi, j'avais une foi médiocre dans les théories de Darwin, mais l'observation de l'Anglaise contemporaine m'a convaincu: la race s'est modifiée selon les besoins nouveaux, et la femme sèche comme un brin d'herbe est admirablement outillée pour la lutte de la vie, et chose vraiment singulière, tandis que l'Anglaise des classes supérieures a pris de plus les allures d'un animal entraîné, dans la plus basse classe des femmes, dans celle qui vend des fleurs sur les terre-pleins de Regent et d'Oxford Street, qu'on rencontre dans Holborn et dans Fleet Street, l'être féminin a conservé une rondeur de formes,une disposition à un épanouissement plantureux qui présente un extraordinaire contraste. J'ai observé avec attention ces créatures, presque aucune n'est anguleuse, beaucoup sont fortes, avec des bustes de nourrice; et avec leurs cheveux en touffes sur les joues, leurs longues boucles d'oreilles, elles ont un type qui diffère absolument de celui de la race; en même temps, dans leur répugnante abjection, elles sont cependant infiniment plus femmes—ni les exercices physiques, ni l'entraînement moral n'est venu altérer le type primitif.
Dans la société anglaise, telle que le mariage d'inclination posé en principe l'avait faite, la femme restait soumise à des hasards qu'aucune prévoyance, qu'aucunmérite personnel ne pouvaient prévenir ni diminuer. Un homme d'infiniment d'esprit et de l'esprit le plus cosmopolite, feu lord Dalling, a défini la situation respective de la jeune fille et de l'homme en Angleterre par une comparaison ingénieuse et juste; il a assimilé leur lutte (car c'est une lutte) à celle des gladiateurs romains dont l'un était armé d'un javelot et l'autre n'avait qu'un simple filet pour se défendre.
Il est évident que la conception du mariage, ayant pour base unique l'attrait sensuel ou tendre d'une heure de jeunesse, porte en soi un élément d'infériorité; et que le mariage deconvenance,—qui en son principe ne signifie nullement un mariage d'intérêt sans affection,puisqu'au contraire toutes les convenances sociales, morales et physiques étant consultées, il devient presque invariablement et certainement un mariage d'amour,—se trouve en même temps établi sur une base qui en protège la dignité et en garantit la stabilité. Aussi longtemps que les mœurs anglaises ont autorisé le duel, ou que l'opinion publique a été assez puissante pour être un frein véritable, la jeune fille a été dans une certaine limite, protégée contre l'homme; mais le duel aboli, le relâchement moral universel rendant la réprobation sociale une qualité négligeable ou plutôt cette réprobation n'existant plus qu'à l'état de mythe, la situation de la jeune fille en est devenue des plus périlleuseset des plus précaires. Les hommes ne se sont pas gênés pour écouter leur caprice momentané et faire la cour sans aucune intention d'épouser. Les jeunes filles, les plus jolies, les meilleures dans l'ordre moral, ont été et sont journellement soumises à d'humiliants déboires; et, en même temps, le mariage que ne règle aucun principe familial, dominant toutes les autres considérations, devient une sorte de loterie, et les plus hardies, celles les moins qualifiées pour être des épouses chastes et fidèles, ont le plus de chance de gagner les gros numéros. Il en résulte une situation absolument immorale et dont les filles au cœur fier ont ressenti l'humiliation. Toutes les excentricités, toute cette agitation surprenantede la jeune fille anglaise ne provient que de l'excitation forcée que donne la poursuite au mari. Si, comme font les plus délicates, elles attendent que le mari descende des nuages, elles risquent souvent de l'attendre toute leur vie, et une multitude de jeunes et charmantes créatures voient s'écouler leur jeunesse d'une façon stérile, uniquement parce qu'un préjugé, qui au fond est de date récente, interdit sous prétexte de délicatesse l'intervention de parents et d'amis. Aussi le moment est venu où, fatiguée d'espérer un avenir toujours incertain, la femme anglaise s'est dit (sans renoncer au mariage) qu'il fallait cependant se faire une vie stable, occupée et indépendante, dans le cas toujours probable où le mari ne viendrait pas.
Dans le mariage anglais, qui a conservé encore ses caractères intacts, la femme est tenue à une sujétion et à une obéissance presque passive à son mari; mais en retour elle est infiniment protégée et le mari lui fait une part très large dans sa vie; nulle part aussi l'homme n'est plus facilement dominé par l'habitude conjugale, et surtout dans la classe moyenne, l'habitude du lit commun, la fécondité de la femme lui donne un empire puissant sur son époux, et moins raffinée de sentiments que la femme d'une classe plus élevée, elle en profite pour dominer ostensiblement; le type deM. CaudledansPunchest une merveille du genre, et vrai d'une vérité absolue. Aujourd'hui une très nombreuse classede femmes se sont fait de la vie et du bonheur un idéal fort différent; et tout porte à croire que de plus en plus ce mouvement va se développer.
En même temps que l'amour croissant du luxe entraînait les filles de mince valeur morale à tout sacrifier pour obtenir ce luxe, une foule d'autres, élevées dans des presbytères de campagne ou dans des milieux de travailleurs intellectuels, cherchaient leur voie; et par l'étude, et par le labeur de leurs mains se conquéraient l'indépendance à laquelle elles aspiraient; moins confiantes en une Providence d'un ordre inférieur à l'usage des âmes timorées qui ne veulent pas envisager l'avenir, elles prévoyent la disparition dubread-winner(gagneur de pain), le chefde famille, et cherchent le moyen d'assurer leur âge mûr contre les détresses de la pauvretécomme il faut(genteel-poverty), car il y a une expression consacrée pour exprimer un état de choses plus fréquent dans ce pays que partout ailleurs.
Donc, aujourd'hui, c'est un fait accompli; une armée de travailleuses existe côte à côte avec celle des travailleurs du même âge; dans les compétitions intellectuelles elles ont accompli des merveilles, égales et souvent supérieures[3],—mais où cela mènera-t-il efficacement? à bien peu, je pense, relativement à l'effort; la véritable valeur de la supérioritéintellectuelle pour la femme consiste à pouvoir la transmettre avec son sang. Celles que leur éducation ou leurs capacités empêchent d'aspirer aux études supérieures ont cherché ailleurs, et un nombre extrêmement considérable a trouvé un débouché dans la profession de garde-malades (nurses). Elles sont depuis quelques années une des curiosités des rues de Londres, où on les rencontre à toute heure, dans leur habillement simple et commode qui n'exclut pas une certaine coquetterie, et pour la plupart elles ont des figures sympathiques; ces femmes-là étaient créées pour être les épouses dévouées d'hommes pauvres et courageux; les patientes mères de famille nombreuse; mais les hommesaussi de plus en plus craignent la lutte, et commencent à questionner le droit de mettre au monde des êtres qu'ils ne sont pas sûrs de pouvoir nourrir; alors au lieu de rester au foyer domestique occupées à faire des ouvrages inutiles, ou même leurs robes, une petite armée de vaillantes s'est répandue dans les hôpitaux pour apprendre à panser les plaies et à soigner les vieillards et les enfants. Quelques-unes sont affiliées entre elles dans des ordres quasi religieux, d'autres sont purement laïques; toutes dans une mesure voient leur avenir assuré dans cette existence de labeur, mais non pas de renoncement, car elles apportent à leur tâche un singulier mélange d'abnégation et de besoin de bien-être; c'est unmétier comme un autre, mais qui donne la considération et l'indépendance. Une fois leur tâche accomplie elles se croient le droit de réserver leurs goûts personnels. C'est un surprenant spectacle dans une société corrompue de voir aller et venir avec la plus absolue liberté tant de filles jeunes, d'aspect agréable et de bon renom, elles ont en général une décision marquée dans les mouvements et une clarté de regard très attrayante.