VII

La petite amazone était sortie des endroits sauvages. Les approches de la ville se faisaient sentir déjà. Elle avait dépassé la moitié du chemin; autour d'elle maintenant c'est partout des vignes bien cultivées, en pleine sève, les grappes déjà bien formées sous le pampre d'un vert intense. Elle prit un chemin de traverse qui aboutissait à la route, et se trouva bientôt près desPlaines de Meyranoù ont lieu souvent les courses et les ferrades chères aux habitants de tout le pays arlésien.

Zanette eut envie de revoir les Plaines. Son rêve vague venait de prendre une figure précise. Voici qu'il avait des moustaches et s'appelait Jean Pastorel. C'est ce beau Pastorel qui, il y a quelques semaines, lui avait, en plein cirque, fait les honneurs d'une ferrade et d'une course de taureaux.... Elle ne put passer si près des fameuses plaines, sans y courir un instant, pour rien—pour les revoir,—pour se mieux rappeler l'instant de triomphe où ce gardian, inconnu d'elle, lui avait offert ce qu'on offre à la mieux aimée,—ou du moins à la plus jolie....

Ce n'était que dix minutes de retard. Elle les rattraperait facilement. Elle mit donc Griset au galop et tout à coup s'arrêta. Elle était devant les Plaines, vaste espace de terrain nu, ferme, souvent battu par les immenses foules des fêtes populaires, par les chevaux, les chariots de toutes sortes et par les taureaux de course.

Elle s'arrêta. Au beau milieu des Plaines de Meyran, la tribune d'honneur était encore debout, et à la pointe des mâts élancés, flottaient encore deux longues flammes tricolores ondulantes, minces, pareilles à des serpents ailés....

Elle se rappela tous les détails de ce grand jour.

Vers midi, elle était arrivée sur la carriole, avec son père. Déjà les innombrables chariots et charrettes de toutes formes, dételés, rapprochés bout à bout, leurs brancards entrant dans les caisses, ou passant par-dessous, formaient au milieu de la plaine l'enceinte d'un cirque plus grand peut-être que les arènes d'Arles. Zanette était arrivée tard, mais juste en face de la tribune d'honneur, une place inattendue se fit. Un paysan, forcé par un incident quelconque de rentrer chez lui, avait repris sa charrette, et donné sa place au char à bancs de maître Augias. Elle était donc aux premières places, et le joli char à quatre roues, peint de frais, paraissait tout fier au milieu des lourdes charrettes à fumier et des tombereaux de travail, qu'il dominait un peu....

Elle avait été bien contente de trouver cette place en face de la tribune devant laquelle allaient se passer les principales péripéties des courses et des jeux.

Les taureaux étaient là-bas, à l'une des extrémités du cirque ovale, ils étaient pris encore entre les hautes parois de ces enceintes de bois, sans plancher, posées sur des roues, dans lesquelles ils sont forcés de marcher.... La foule était énorme, car on avait annoncé des fêtes exceptionnelles, juste au lendemain de la fête annuelle des Saintes-Maries de la Mer. On avait espéré attirer aux Plaines une partie des pèlerins qui, tous les ans, le 24 mai, accourent aux Saintes pour voir des miracles.

Il y avait des gens de tous les environs, toute la jeune population de la ville d'Arles, et celle d'Avignon; beaucoup de gens d'Aigues-Mortes, et de Marseille, et de Martigues et d'Aix! Et les fils des paysans de Camargue et de Crau arrivaient à cheval, chacun ayant en croupe sa fiancée, ou sa maîtresse ou sa femme. Ils arrivaient, farauds, la cravate de couleur vive flottante au vent, le petit feutre un peu penché sur l'oreille, le pied bien assuré dans l'étrier fermé, contents de sentir autour de leur taille le bras de la fille ou de la jeune femme qui, si le cheval s'anime, les presse un peu, comme pour dire: Garde-moi bien. Et tous ces couples étaient souriants. On sentait que le bonheur, au moins pour ce jour-là, trottait et galopait avec eux. Elles riaient parfois aux éclats, les filles, pour rien, pour un bond de joie du cheval, pour un mot que chuchotait leur cavalier ou pour le bonjour sonore et gai d'un passant.

Et Zanette se rappelait bien que de les voir, ces heureux, cela lui avait fait envie.... Pourquoi n'était-elle pas, elle aussi, prise en croupe par un jeune homme? voilà ce qu'elle avait pensé....

Puis, on avait aperçu au large là-bas sur la route, la caravane qui, tous les ans, dès qu'aux Saintes la fête est finie, part en longue procession, longue de plus d'un quart de lieue, charrettes, chars, carrioles, cabriolets même et calèches. Les voitures qui traînaient des malades tristement avaient continué leur route vers Arles; celles qui n'emportaient que des curieux avaient tourné vers les plaines de Meyran, et c'était, dans les plaines, un grouillement bariolé, un bourdonnement de mer joyeuse, les appels, les cris, les éclats de rire voltigeant, s'entre-croisant par-dessus les têtes, les cavaliers fendant les groupes qui s'écartent, les marchands de boisson fraîche, de foulards pour les filles, de bagues de laiton et d'argent, jetant, plus haut que les rires et les cris de joie, l'offre engageante de leur marchandise, avec des plaisanteries de peuple heureux. Et que de chevaux, bon Dieu! en comptant ceux qu'on avait dételés et qui sont attachés à des piquets comme à la foire, cela semblait la cavalerie de toute une armée!

—Aux charrettes! aux charrettes! La ferrade va commencer.

Quand tout le monde fut en place, et Zanette sur son char, près de son père, en face de la belle tribune où trônaient M. le maire et M. le sous-préfet d'Arles,—le milieu de l'arène commença de se vider, mais lentement. De hardis curieux attendaient pour se retirer l'entrée du premier taureau. Des gardians à cheval, la pique à l'étrier, trottaient dans le cirque, demandant qu'on leur laissât le champ libre.

—A vos places! bonnes gens! à vos places, donc!... Veux-tu que je t'y mène, gamin! Et toi, ma belle, attendras-tu que je t'y porte ou faut-il que je descende de mon cheval pour te faire peur d'un baiser?...

Et c'est alors qu'elle avait vu, Zanette, apparaître ce Jean Pastorel qu'elle croyait bien n'avoir jamais vu encore. Il était, bien sûr, de tous les gardians, le plus beau, le mieux fait, le mieux à l'aise sur sa selle, comme dans un fauteuil, ma belle! et maniant son cheval si facilement, d'un si léger mouvement de la main, le faisant tourner sur place, dans un rond grand comme une assiette,—un beau cheval blanc, un vrai camarguais.

Quand le cirque avait été presque libre,—ce Pastorel en avait fait le tour au pas, frôlant les roues des charrettes qui formaient l'enceinte, et pour sûr, ayant l'air de chercher quelque chose ou quelqu'un.

Et en passant près du char de Zanette, peint de si fraîches couleurs, son attention avait été attirée. Elle croyait bien lui avoir entendu dire:—La plus jolie, celle que voilà!

Elle avait suivi d'un regard tendu, tous les détails de la ferrade en se disant: «Il ne travaillera donc pas, lui?»

Et enfin il s'était montré, après que deux autres eurent tenté inutilement de renverser l'un des taureaux qu'il fallait marquer. Au milieu de l'arène, le fer rougissait dans le brasero. On eût dit vraiment que le taureau le connaissait, ce feu; il n'en voulait pas approcher... il avait vu lutter les autres, et se refusait.

Alors, oui, Jean parut, il s'avança d'une démarche souple, mais très ferme; il était mince, sec, pas trop grand, joli homme, l'air brave, il était allé droit à la bête qui le regardait venir en renâclant, et comme elle le chargeait, il l'avait prise par les cornes, cédant d'abord au choc, porté presque par elle, puis, traînant ses pieds pour lui résister, s'arc-boutant enfin sur ses jambes tendues, et l'arrêtant.... A ce moment (elle s'en souvenait bien!) Zanette ne respirait plus... serait-il forcé, comme le premier qui avait lutté, de lâcher et de fuir, ou bien tomberait-il, secoué, piétiné par l'animal? L'homme et la bête se mesuraient, se pesaient. De toute sa force l'homme s'efforçait, serrant à plein poing les cornes, de tourner sur elle-même la tête du taureau et le taureau s'efforçait de la retourner en sens inverse.

Brusquement, l'homme adroit, déplaçant sa force, renversant sa pesée, cédant à la résistance du taureau afin de s'en servir pour le faire tomber, l'avait en effet couché sur le flanc! Et dix mille mains l'applaudissaient. Deux hommes aussitôt, s'appuyant sur la croupe et sur le cou de la bête la maintenaient à terre et Jean se dirigeait, tout courant, vers Zanette, oui, vers elle, vers Zanette!... et lui tendant la main:

—Venez marquer le taureau, demoiselle! c'est le droit de la plus jolie!

Elle avait regardé son père. Le vieil Augias, fier au fond, avait murmuré:

—Vas-y!

Elle avait sauté, du haut du char, entre les bras de Jean. Jean l'avait déposée à terre, comme une enfant, et conduite à travers cette immense arène, sous les yeux de tout un peuple, vers le taureau. Il avait ramassé le fer et le lui avait tendu. Et c'est elle qui, de son petit bras, sur le flanc grésillant et fumant de l'animal qui se débattait, avait appliqué le fer rougi au feu,—confiante dans l'adresse et la force de l'inconnu contre lequel elle se pressait, un peu émue, même beaucoup.

Puis, il l'avait ramenée à son père, et tous ceux qui étaient assez près pour la voir avaient dit:

—Il a eu raison, le gardian; il a bien choisi!

Toute étonnée et confuse, elle s'était assise à sa place, attendant la suite des jeux.

Alors on avait lâché les taureaux. Les taureaux portaient au milieu du front, attachée à une cordelette tendue d'une corne à l'autre, une cocarde blanche et bleue qu'il fallait leur arracher sans se faire découdre. Et deux ou trois jeunes hommes avaient été renversés par une taure plus hardie et plus adroite que les autres. Alors, de nouveau, Jean Pastorel s'était avancé, et, sans avoir dans sa main, comme les autres, un crochet de fer pour couper la cordelette, il avait cueilli la cocarde au front terrible de la bête, comme une rose sur un rosier.

Et cette jolie cocarde, il était venu la lui offrir avec un joli compliment.

...Et revoyant en elle-même toutes ces choses, Zanette, du haut de son cheval, regardait maintenant la vaste plaine vide où elles s'étaient passées; cela lui semblait un songe.... C'était bien là, pourtant... oui, là. La tribune d'honneur était là encore, comme un témoin debout et parlant.... Hélas! le reverrait-elle jamais, ce Pastorel? N'avait-il eu qu'un caprice, une idée du moment? l'avait-il ainsi appelée pour l'oublier ensuite? Pourquoi lui avait-il, par deux fois, rendu un si grand honneur, au risque de faire parler les gens? Elle avait interrogé, sans avoir l'air de rien, plusieurs personnes sur le compte du vainqueur dont tout le monde s'entretenait ce jour-là. On ne lui en avait dit que du bien. Dans la voiture voisine du char d'Augias, des paysannes causaient. Zanette avait prêté l'oreille. Une vieille femme disait:

—Depuis sa naissance, je le connais, c'est aussi franc que beau, cet enfant-là. Tel que vous le voyez, avec son air hardi, tout l'argent qu'il gagne, il le porte à sa mère, à Silve-Réal, il est tout pour la vieille qui le traite toujours comme s'il avait douze ans. Elle est un peu grognon et mauvaise, étant malade. Elle le gronde et le menace. Jamais il ne lui répond méchamment, jamais il ne s'emporte. C'est un agneau, ce grand diable-là!

C'est tout ce que savait Zanette. Est-ce que le songe est fini vraiment! Le plaisir qu'elle a eu n'aura-t-il eu qu'un jour? ou même est-il bien vrai? n'a-t-elle pas rêvé?

Alors, mettant la bride dans sa main droite, Zanette porte à sa tête sa main gauche, et dans le pli de sa coiffe arlèse, entre la dentelle blanche et le velours noir, elle prend doucement la cocarde bleue et blanche que depuis trois semaines elle porte cachée. Elle la regarde un peu de temps, puis de nouveau elle jette les yeux sur les plaines de Meyran, croit revoir toute la fête, les ferrades et les courses, la foule et le beau gardian,—et lentement elle met sur ses lèvres cette petite cocarde blanche et bleue, qui semble une fleur écrasée, et qui sent bon, étant tiède du parfum de ses beaux cheveux.

Puis, brusquement, elle la cache encore à la même place; et, au galop, la petite Arlèse amoureuse s'en va vers Arles; vite, elle galope pour regagner le temps perdu, se reprochant maintenant comme un crime de faire attendre le pauvre Augias.

Les filles,—c'est ainsi—facilement oublient père et mère pour l'amour de l'inconnu.

Elle n'avait pas tort de s'interroger, Zanette, sur les raisons qui avaient poussé Jean Pastorel à lui faire «tant d'honneur» le jour des fêtes aux plaines de Meyran....

Jean, si bon à l'ordinaire pour sa vieille mère, lui faisait, depuis plus d'un an, un gros chagrin, bien gros. Il était tombé amoureux (tombé, c'est le cas de le dire) d'une de ces coquettes qui font perdre aux hommes tout sang-froid et tout repos. Il l'avait rencontrée, comme cela arrive la plupart du temps en ce pays de fêtes, un jour de grande réjouissance publique. C'était à Aigues-Mortes. Cette fille, Rosseline Queïrel, était vraiment d'une beauté éblouissante. Sous le velours sombre posé en couronne, surmonté du fond blanc de la coiffe, son visage régulier, que mordaient aux tempes les bandeaux ondés, très noirs,—éclatait de blancheur pure, un peu mordorée, comme un vieux marbre du Musée des Antiques. Par sa pureté, son profil rappelait exactement ceux des plus belles médailles grecques. Le nez suivait tout droit la ligne du front; la saillie des lèvres bien rouges semblait l'appel d'un éternel baiser; le menton large et bien arrondi disait l'énergie dans la beauté; et toute cette tête petite, aux yeux d'ombre étincelante, était portée par un cou svelte, un peu long, émergeant hors des plis des fichus de l'Arlèse avec une grâce ferme qu'on devinait souple.

De taille moyenne, Rosseline, très bien proportionnée, avec sa poitrine rebondie que trahissait l'ouverture des fichus, avait une certaine fierté d'allures. Elle paraissait froide et dédaigneuse.

C'était tout le contraire; elle était faible, accueillante, prompte aux ardeurs et aux changements, intéressée seulement quand elle était de sang-froid, d'âme commune d'ailleurs. Capable de méchanceté si la méchanceté lui était conseillée avec autorité, elle n'était point méchante encore de parti pris, mais seulement destinée à le devenir. Elle le sentait elle-même et n'y répugnait pas, disant au contraire qu'en ce bas monde les bons sont les dupes,—des imbéciles. Elle ne mettait encore aucune préméditation à faire souffrir les hommes. L'heure, le temps qu'il faisait, l'impression qui lui venait du ton d'une voix, la poussaient de-ci, de-là, en des directions différentes, parfois contraires. La minute présente lui importait seule. Elle était vaniteuse; il lui fallait de beaux velours pour ses coiffes. Elle était gourmande, refusait parfois l'humble déjeuner de sa mère,—modeste couturière,—pour manger, chez le pâtissier voisin, des éclairs au chocolat et des tartes aux fraises.

Jean lui avait d'abord fait sa cour «pour le bon motif». Bien pris, superbe à cheval, de bonne réputation, il avait été, semblait-il, agréé avec plaisir.

C'est que, tout simplement, sans se soucier de l'avenir, Rosseline avait trouvé agréable cet hommage d'un gardian, d'un coureur de taures bien connu dans tout le pays. Si elle devait l'épouser, elle n'y avait pas songé beaucoup, elle n'en savait rien. Il n'était pas assez riche pour qu'elle s'y sentît vraiment contrainte par l'intérêt. C'était un galant de plus, et de bonne prise, voilà tout. Elle riait d'aise quand, de sa fenêtre, elle le voyait, une fois ou deux par semaine, arrêter son cheval devant la porte, l'attacher à l'anneau, entouré de quelques gamins dont l'admiration était attirée par le harnachement du cheval camarguais et la bonne grâce du «chevalier».

Elle n'avait point de préjugé, mais elle avait de la discrétion, du moins, en ce qui la concernait, aucune hypocrisie et l'émotion facile, si facile que cette admirable fille de vingt ans était depuis des années une femme. Elle avait mis à mal plus d'un joli adolescent; elle leur demandait à tous sans distinction de la reconnaissance; elle ne se reprochait point ses faiblesses, mais ne s'en vantait pas non plus; elle rougissait à ravir en baissant, d'un mouvement instinctif, sans y songer, des paupières de vierge tremblante, chaque fois qu'un homme pas trop mal fait et jeune lui disait:Je t'aime. Et finalement, elle était devenue la maîtresse de Jean dès leur quatrième entrevue. Ce jour-là, il l'avait innocemment conduite à la promenade, le long du Rhône; c'était un matin de printemps. Elle avait d'elle-même, tout à coup défaillante, appuyé sa tête sur la poitrine du jeune gardian, et le diable,—qui est toujours là dès qu'on est deux, homme et femme,—avait conseillé le reste et en avait bien ri, aux dépens du bon Pastorel.

Alors avait commencé pour le gardian une vie de tourmente, de jalousie, de désespoir. Séparé de sa maîtresse par plus de sept lieues, retenu à Silve-Réal par sa besogne coutumière et par le désir de complaire le plus possible à sa vieille mère, il ne dormait plus, il ne vivait plus. Le breuvage qu'il avait goûté ne lui avait laissé que de la soif mêlée d'un goût précis, âpre, importun à la fois et désirable.

Ses camarades savaient où il allait, et ne se gênaient pas pour le plaisanter à l'occasion. On lui donnait à entendre que la belle «en avait d'autres»; il le croyait et n'en voulait rien croire; il en était sûr et ne voulait pas l'admettre; il eût voulu que cela fût prouvé et ne cherchait pas à le savoir.

—Ceux qui disent ça, l'ont-ils vu? répétait-il pour se consoler.

On lui citait des noms de galants: il interrogeait naïvement Rosseline qui riait, en réponse, d'un air si tranquille, si ingénu!

—Pourrais-tu croire ça, mon pauvre Jean! Tiens, tu me fais peine!

Alors il lui demandait pardon.

Puis il la surveilla, et ne parvint qu'à se rendre ennuyeux; il ne venait plus aux jours dits; il arrivait inopinément, dans la nuit quelquefois, pour voir si les fentes des volets de Rosseline étaient éclairées,—et, si elles étaient sombres, il n'en concluait pas moins que sa maîtresse n'était pas seule. Il faisait contre la fenêtre le signal convenu. La mère du Rosseline avait sa chambre sur le derrière de la maison, et ne pouvait entendre. Si Rosseline n'ouvrait pas, il attendait quelquefois le jour, pour voir si un homme sortirait. Si elle ouvrait, alors entre elle qui était à sa fenêtre du premier étage et lui qui était sur le pavé de la rue, des dialogues à voix basse, très basse, un peu sifflante, commençaient; et sur lui bien souvent pleuvaient l'injure et la menace, en échange des reproches.

—Tu me perdras, fou que tu es! on te devinera.... Où as-tu laissé ton cheval?

—Je l'ai caché un peu loin, au bord du Rhône, dans un coin que je sais, dans les saules....

—Va-t'en!

—Ai-je fait à cheval cette course si longue, sept lieues, tu entends!... pour être ainsi reçu?

—Il ne fallait pas venir! te l'ai-je permis?

—N'es-tu pas mienne et comme ma femme?

—Oh! ça pas encore! tu es trop tyran! tu es jaloux.

—Oui, de tout et de tous!

—Pourquoi?... c'est bête.

—Est-ce que je sais?... on bavarde sur toi... tu me fais peur!... je t'aime.

—Si je te fais peur, quitte-moi!

—Est-ce que je peux!

—Ils disent tous ça.

—Tu vois qu'il y en a d'autres!

—Pas comme tu veux dire....

—Rosseline!

—Jean?

—Ouvre-moi, descends.

—Ma mère entendrait.

—Avant-hier, tu es descendue. Pourquoi entendrait-elle, ta mère, aujourd'hui plutôt que les autres fois?

—A recommencer trop souvent les choses qui sont dangereuses, on y laisse à la fin sa réputation; il ne faut qu'une fois.

—Je vais faire un esclandre.... Tu as quelqu'un chez toi!

—Tu es fou. Tiens, va-t'en, je ne veux plus te voir.... J'en ai assez, à la fin.

—Si tu m'aimais, tu ne me renverrais pas ainsi... tu ne pourrais pas!

—Contente-toi de ce que je te donne.... Beaucoup voudraient ta place. Adieu! j'ai sommeil et tu m'ennuies.

Elle avait sommeil en effet, et il ne lui venait pas à l'esprit, en pareil cas, qu'on pût, par amour pour un homme, se priver d'aller dormir. Dormir lui semblait une chose plus importante qu'aimer, à l'heure où ses yeux se sentaient alourdis.

Elle fermait sa fenêtre dont le craquement léger retentissait au cœur de Jean, comme un bruit terrible.

Il restait là, un moment, dans le froid de la nuit—car il était venu ainsi, des fois, en plein hiver; il restait là, un instant indécis, le sang battant ses tempes, la rage dans le sang, avec des vertiges intérieurs comme en ont les fous, perdant pied dans la confusion de ses pensées comme dans une mer ou dans un torrent, réprimant vingt fois, à grand'peine, l'envie qu'il avait de se ruer contre la porte basse, pour la briser.... Et puis, s'il faisait cela, après?... Elle était seule, pour sûr.... La mère, une fois avertie, qu'adviendrait-il? il épouserait Rosseline, oui, certes! Eh bien?... Eh bien, il n'était plus sûr, à cette heure, d'en vouloir. Pour maîtresse, soit, oui, toujours,—mais comme femme? Auprès de sa mère à lui, si rigide, si sévère, introduire cette terrible fille dont il ne savait rien, après tout, dont il redoutait la malice inconnue!

—Ah! pauvre de moi!

Alors, il allait reprendre son cheval et, là, dans les saules du bord du Rhône parmi lesquels il l'avait caché, l'envie lui venait de se jeter au fleuve, de mourir.... Et pourquoi donc? Tout simplement parce qu'il ne la sentait pas à lui, cette fille. Cet homme habitué à se faire obéir des bêtes indomptées, s'étonnait, s'irritait de n'être pas ici le maître absolu.... Et tous les mauvais commérages lui revenaient; des mots atroces le mordaient au cœur; il se rappelait des gestes d'elle, des regards équivoques adressés à des jeunes gens.... Il ne savait plus!... il avait envie de sangloter et ne pouvait pas.... Le bruit de son sang tourmenté, impétueux, sonnait plus fort à ses oreilles que le bourdonnement des grosses eaux du fleuve.... Il était là, tout près, le fleuve; la lune se reflétait, par éclairs bondissants, dans l'eau obscure.... Pourquoi pas mourir?... mais tout à coup le brave enfant songeait: «ma mère!» et, remontant à cheval, il partait bien vite, pour fuir la tentation....

Oh! ces courses folles, vertigineuses, irréelles, en pleine nuit froide, à travers la lande! Cette furie du retour, où il ressentait et employait, à courir, un désir débridé de dépenser sa force, de tromper sa jeunesse, de tomber peut-être à la fin, au revers du fossé!... Tout ce qu'il avait dû tout à l'heure contenir de passion désordonnée, d'amour, de colère, de jalousie en délire, il le mettait dans sa rage à piquer sa bête, à lui scier la bouche quand elle refusait le ralentissement, à la frapper de l'éperon quand elle ralentissait sa course.... La bouche et les flancs ensanglantés, jetant des écumes, soufflant du feu, son cheval allait, les yeux démesurément ouverts dans la nuit, tendu tout entier, comme le désir même de son cavalier, vers l'espace vide!

—Qu'elle aille au diable! je ne veux plus la voir. C'est une coquine, je le sens.

Ce n'était pas encore une coquine. C'était une créature inconsistante, sans réflexion, sans prévision, sans connaissance d'elle-même, sans conscience formée, sans direction propre. Le mal était que Jean demeurât si loin d'elle. Il implorait d'elle quelque chose, et cela de temps en temps, alors qu'il aurait fallu commander, imposer, et à toute minute. Le bien et le mal étaient indifférents à Rosseline. Il fallait être, pour elle, la force qui épargne aux faibles le souci d'eux-mêmes, qui les porte, les dirige, les mène à sa guise et dont bientôt ils ne peuvent plus se passer. Il y a vraiment des créatures qu'il faut violenter. Alors seulement elles admirent et se rendent. Natures qui parfois sont bonnes, mais comme certains chiens qui ont besoin de s'écraser devant l'homme, leur dieu armé; ou encore natures de cavales qui veulent un dompteur et qui finissent par l'aimer, s'il a, dans sa main légère, mais attentive et implacable, le mors d'acier et les châtiments toujours prêts. Entre les mains des inhabiles, des timides ou des apitoyés, ces bêtes-là deviennent irréparablement rétives, à tout jamais vicieuses.

Le cavalier est souvent responsable de tous les défauts du cheval.

Telle était la créature que Pastorel aurait voulu surprendre en flagrant délit de mensonge; il pensait que si au lieu de douter de sa vertu, il devenait sûr de sa fausseté,—il serait guéri.

Il en était là, lorsque, peu de temps avant la fameuse ferrade des plaines de Meyran,—un homme qu'il connaissait à peine, un gardian comme lui, au retour d'une visite à Arles, lui conta les grandes nouvelles de la ville.

Cet homme ne pouvait être soupçonné de vouloir irriter Pastorel contre Rosseline; il ignorait visiblement que Pastorel la connût. Et ce qu'il conta fit bondir de rage le cœur du rude gardien de taureaux.

Aux vitrines de tous les papetiers et libraires, et de tous les marchands de curiosités, en Arles, on ne voyait, depuis deux jours, que le portrait d'une fille, bien connue des jeunes gens de la ville, artisans et bourgeois; et on lisait, sous le portrait, en magnifiques lettres d'imprimerie:La belle Rosseline. Les voyageurs qui viennent à Arles visiter les monuments, pouvaient emporter cette figure d'Arlèse pour vingt sous,—ce qui, disaient les commérages, avait mis en grande colère plusieurs des amants de la belle. Plusieurs, en effet, s'étaient rencontrés chez elle, où ils étaient venus, mordus chacun du même désir de faire reproche à sa maîtresse. Et s'étant reconnus, ils s'étaient pris de querelle et battus même, publiquement.

Et la chose avait fait un gros scandale, car son chez elle, maintenant,—c'était un cabaret tout fraîchement installé et dont elle devenait la patronne, grâce à la générosité d'un peintre parisien. Un bon vivant, celui-là, un homme tout jeune, dont les journaux parlaient et qui était riche. Rosseline avait fait sa connaissance chez le photographe.

Et enfin, elle posait chez le peintre depuis plus d'un mois, et des gens avaient vu «le tableau» où la belle, très ressemblante, montrait plus que ses épaules....

Et dans toute cette histoire il y avait, pour tous les gardians, une belle et bonne promesse,—car la fille était accueillante, un peu folle de son corps, et si elle avait ouvert boutique, c'était dans l'intention évidente d'attirer les chalands «par le moyen» de sa beauté. Ses portraits répandus partout étaient une enseigne et une amorce....

Et à Pastorel consterné le narrateur avait généreusement donné l'adresse du cabaret de Rosseline.

—Et le tableau? avait répondu Pastorel.... Ne peut-on pas le voir, le tableau?... Ne sais-tu pas l'adresse du peintre?

—Tout le monde, en Arles, te le dira. C'est dans une des maisons dont les fenêtres regardent le théâtre antique....

Tout transformé dans son cœur par ces nouvelles qui l'éclairaient décidément sur le caractère de sa belle, étonné de se sentir subitement tout calme, tout froid, Pastorel était parti pour Arles; il avait couru chez le peintre. Le Parisien ayant ouvert sa porte lui-même, le gardian l'avait un peu bousculé et avait entrevu non seulement le portrait de Rosseline, mais il l'avait entrevue elle-même, montrant, un peu plus qu'il n'est permis, ses bras nus et ses épaules. Et satisfait de n'être pas plus longtemps dupé, il était revenu de la ville, résolu courageusement à ne plus revoir le beau modèle, qu'il appelait maintenant dans sa pensée «la fille à tout le monde».

Or il l'avait revue aux plaines de Meyran, le jour de la fête, entourée de jeunes débauchés de la ville; et comme, la bouche en cœur, sans avoir l'air de se douter qu'il pût lui garder rancune, elle était venue à lui, disant très haut:—«Eh! Jean, tu passes bien fier? On ne reconnaît plus ses amis, donc?... Écoute, Jean, fais-moi marquer, de ma main, un des taureaux d'aujourd'hui,» il avait répondu, au milieu des fainéants qui se pressaient, la fleur aux dents, autour de la belle Arlèse:

—Que me veux-tu, fille à tout le monde? Je sais ce que je sais, et, vois-tu, ne l'oublie pas: je m'en moque, oh! mais, je m'en moque, comme des premiers souliers que j'ai chaussés, tu m'entends? Les portraits à vingt sous, c'est trop cher pour moi! je n'aime que ceux qui se donnent! La belle Rosseline est à vendre? Moi, les choses qui sont miennes, personne autre n'y doit toucher!

Elle avait pâli, l'Arlèse, et pâli bien davantage, un peu plus tard, quand, voulant la narguer, Pastorel avait choisi, dans l'immense assemblée, la toute petite Zanette, pour lui faire marquer un taureau et pour lui donner la cocarde.

Elle fut d'autant plus irritée, cette Rosseline, que Zanette avec elle faisait un parfait contraste. Elle, elle était un peu forte, assez grande, de beauté hautaine, magnifique et d'apparence froide; Zanette, toute mignonne, jolie à ravir, toute expressive avec ses yeux perçants et pétillants. A la beauté d'un fruit formé, il opposait la grâce un peu frêle d'une fleur. Rosseline le comprit de reste et elle dévora l'affront, mais elle avait juré de se venger.

Elle ne se doutait guère, Zanette, qu'elle avait servi une rancune d'amant; elle ignorait, heureusement, que l'hommage reçu par elle n'était pas tout à fait pur. Mais si le pauvre Jean lui avait troublé le cœur, un peu à la légère sans doute, lui-même ne pensait pas à la petite Zanette sans se dire: «Pourquoi pas?» Hélas! le souvenir malsain, âpre, mordant, précis, de l'autre, de la mauvaise, luttait encore victorieusement, au fond de son cœur, contre l'image fragile de la fillette chaste et simple.

Zanette fit, en Arles, ce qu'elle avait à faire. Elle acheta «le remède,» expédia quelques menues commissions, et moins d'une heure après elle reprit, à la remise d'une auberge, son cheval qui, réjoui par un double picotin, hennit de joie en retrouvant sa petite maîtresse. La jolie Zanette ignorait même l'existence de la belle Rosseline.

C'est dans une ruelle qui tombe sur le quai, tout près du pont qui relie Arles à l'île de la Camargue, que Rosseline s'était fait acheter, pour y trôner derrière un comptoir doré, un cabaret étroit, mais bien situé et repeint à neuf.

La maison de sa mère était juste à l'autre extrémité du pont, c'est-à-dire dans l'île de Camargue et dans le faubourg de Trinquetaille.

La belle Arlèse se trouvait ainsi pas trop loin de sa maison où elle allait coucher quelquefois et à l'abri de la curiosité de sa mère, qui d'ailleurs, ne pouvant les empêcher, avait fini par souffrir les libertés de sa fille.

En ce temps-là, la ville d'Arles ne possédait pas encore le très vilain, très solide et très utile pont de fer qu'elle doit à la science des ingénieurs. Arles était relié à l'île et au faubourg par un pont de bateaux, qui s'ouvrait de temps en temps pour laisser passer les chalands et les vapeurs. Et lorsqu'ils devaient attendre que la communication fût rétablie, charretiers, cavaliers et piétons arrêtés sur la rive gauche n'étaient point fâchés, quelques-uns du moins, de trouver à bonne portée un cabaret où s'arrêter un instant.

Or, tout ayant été prévu par le peintre (qui s'était débarrassé de Rosseline avant de partir pour Paris, moyennant un cadeau en juste rapport, selon lui, avec les services qu'elle lui avait rendus), on voyait, scellés au mur, à droite et à gauche du joli petit cabaret, des anneaux où les cavaliers pouvaient attacher leur monture. On lisait sur l'enseigne, en belles lettres jaune vif sur fond rouge: CAFÉ DES ARÈNES. Les arènes antiques sont pourtant fort éloignées de là, mais ce titre qui s'était présenté tout de suite à l'esprit du Parisien gouailleur pouvait arrêter au passage et retenir une clientèle de gardians et d'amateurs de courses de taureaux, venant de Camargue ou y allant.

La devanture et la porte vitrées du cabaret étaient à l'intérieur voilées de rideaux rouges, plissés, très opaques. Et là derrière, depuis deux soirs déjà, les voisins entendaient de vagues fredons d'harmonica et des murmures de chansons destinés à amorcer la curiosité que les rideaux étaient chargés d'irriter encore. Or, comme Zanette venait de passer devant le café des Arènes, près de tourner la ruelle et de s'engager sur le quai pour aller au pont, elle s'entendit appeler par une voix de femme:

—Eh! la jolie fille, où vas-tu si matin?

Elle se retourna et vit une inconnue qui lui souriait, debout sur le pas du cabaret, dans le cadre des rideaux rouges. Il lui sembla la reconnaître, sans parvenir à s'expliquer où elle l'avait vue.... C'est qu'aux vitrines des boutiques, ce matin même, elle avait aperçu les fameux portraits où on pouvait admirer Rosseline, assise, debout, souriante ou grave, ici l'air impérieux, là, l'air sentimental.

L'inconnue souriait aimablement. Elle ne semblait pas méchante. Zanette s'arrêta.

—Est-ce à moi, madame, que vous parlez?

—Et à qui donc, ma toute belle? Il n'y a pas un chat dans la rue. Regarde. Tout le monde est au marché ou sur la Place des Hommes... c'est samedi. Où vas-tu si vite?

—Je retourne chez nous; mon père m'attend. Mais... je ne vous reconnais pas.

—Et tu as, pour cela, mignonne, la meilleure des raisons. C'est que tu ne m'as jamais vue. Mais moi, je te connais bien, ou du moins je le crois!

—Vous me connaissez?

Machinalement Zanette fit tourner bride à son cheval et se rapprocha de la dame.

—Eh! oui... n'es-tu pas cette fille que nous avons saluée comme la reine des fêtes, il n'y a pas longtemps, aux dernières courses des plaines de Meyran?

Zanette rougit et murmura quelques mots inintelligibles.

—Tu ne vas pas dire non, j'espère. Tiens,... je vois une chose que tu vas perdre, si tu n'y prends garde... une chose qui me parle, que pour sûr tu veux cacher et qui se montre entre le velours et la coiffe de ton bonnet.... N'est-ce pas là, dis-moi, ma belle, la cocarde que t'a donnée, au beau milieu de tant de monde, le gardian Jean Pastorel?

Zanette avait eu un geste rapide, involontaire; elle avait porté la main à sa coiffure, et si brusquement qu'au lieu de saisir la jolie cocarde, cher souvenir du jeune homme, elle la fit tomber.

—Oh! mon Dieu! murmura-t-elle.

Rosseline s'était élancée, et, entre les galets roulés de Crau, qui sont le pavage de la ville d'Arles, elle ramassa la cocarde bleue et blanche.

—Pardon, madame!... fit Zanette, pour la peine que je vous donne, bien pardon et «gramaci!»

La belle Arlèse eut alors un mauvais sourire.

—Tu crois donc qu'on va te la rendre? dit-elle.

Zanette vit le haineux sourire, l'expression maligne qui, brusquement, rendaient laide la figure de la belle Arlèse. L'enfant jeta autour d'elle un regard de détresse. Elle n'avait pas peur, non, mais elle éprouvait un invincible sentiment d'angoisse. C'était le malaise que donne aux âmes bonnes la présence des êtres mauvais.

Elle eut mentalement un cri de prière, qui lui était familier:

—O Notre-Dame-d'Amour, dit-elle en elle-même.

Puis, tout haut:

—Certainement, madame, vous allez me la rendre. Pourquoi ne me la rendriez-vous pas?

—Comment t'appelle-t-on? interrogea brusquement l'impérieuse Rosseline.

—Zanette Augias, du mas de la Sirène en Camargue, où mon père est bayle.

La petite fille fit cette réponse avec fermeté et avec un certain air d'orgueil. Elle était fière de l'honnêteté de son nom. Son père, un brave travailleur, connu de tous, avait, depuis vingt ans, la confiance des maîtres du château. Dans la mignonnette, Rosseline vit une rivale capable de lui résister. Elle se sentit bravée, et répliqua:

—Je le savais, j'étais aux fêtes; là j'ai questionné des gens sur ton compte.... Tu m'avais paru plus jolie.... Tu n'es pourtant pas mal, mais trop petite... ma foi, oui! beaucoup trop petite!

—Pourquoi me dites-vous cela, à la fin? répliqua Zanette pâlissante et suffoquée.

—Pardine! Tu prends les amants des autres! Elles ont bien le droit, les autres, de juger celle pour qui on les laisse!

—Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Rendez-moi ce qui est mien, mon père m'attend.

Le cheval, obéissant à Zanette, fit un pas vers Rosseline qui fit un pas vers lui, et qui saisit la bride.

—Lâchez mon cheval! dit Zanette qui, à cet affront menaçant, sentit la colère gronder, plus grande que son pauvre cœur.

—Non pas! car tu t'en irais, et je veux que tu m'entendes.... Il est à moi, ton beau gardian, entends-tu, petite gueuse, à moi, à moi, à moi! S'il t'a fait, ce jour-là, une politesse,—tant pis pour toi, car elle n'aura eu qu'un jour, comprends-tu?... Et je te souhaite pour ton bonheur d'avoir été assez sage pour qu'elle n'ait aucune suite! Le mieux serait de me promettre de ne pas me le disputer, car si tu veux qu'il te vienne encore, tu n'as pas fini de rire!... Voyez-vous ces campagnardes qui veulent prendre leurs amoureux aux plus belles filles de la ville d'Arles! Tu es fière de l'honnêteté de ton père, à ce que je vois, et il paraît que tu as raison, mais tu ferais aussi bien d'être un peu honnête toi-même! Et pourquoi, dis, pourquoi m'as-tu volé mon galant? voleuse! voleuse! voleuse!

Elle secoua la bride du cheval qui reculait, piétinant avec impatience les galets pointus où s'écaillait sa corne.

—Me lâcherez-vous à la fin? cria Zanette toute indignée.

Ses lèvres tremblaient. Elle pressa son cheval qui secoua rageusement la tête et recula devant Rosseline.

Alors, la petite fille de Camargue sentit frémir et bondir son sang de Sarrasine. Sa fierté de fille libre des vastes plaines désertes s'émut tout entière au plus profond d'elle-même.

—La voleuse, c'est vous! dit Zanette, et rendez-moi, je vous dis, ce qui est à moi.... Je ne vous dois point de compte. Je ne savais pas si vous existiez seulement. Adressez-vous à qui vous doit des comptes. Et surtout rendez-moi ce qui est à moi, je vous le répète! rendez-le moi!

—Non! tu ne l'auras plus!

Et dans un geste de rage, Rosseline jeta au ruisseau la pauvre petite cocarde qui, en un clin d'œil, comme une fleur morte, comme un papillon noyé, fut emportée au Rhône.

Alors, la fillette vit rouge. Son bras tout petit se leva et sa cravache était près de s'abattre sur les doigts de Rosseline, quand, au coin de la rue étroite, à vingt pas des deux femmes, un cavalier parut. C'était Martégas. Il ne connaissait encore ni le fameux café des Arènes ni la belle Arlèse dont il se souciait pour le moment comme du vieux fer d'un cheval des villes.

Après un marché passé sur laPlace des Hommesoù les travailleurs viennent s'offrir et se louer le samedi, il arrivait ici en reconnaissance. Ses amis devaient l'y rejoindre. Martégas avait surpris le mouvement de la petite Zanette, pour qui il avait au cœur une sorte d'amour mauvais et sauvage.

De gré ou de force, il voulait l'avoir. Essayer de lui complaire était le moyen le plus naturel, sinon le plus facile.

—Lâchez-moi! lâchez-moi! cria plus fort que jamais la pauvre fillette en reconnaissant Martégas, ce gardian chassé par son père, et pour qui elle n'avait que de la répugnance.

—Voleuse! voleuse! répétait Rosseline, tenant toujours le cheval par la bride.

Et de cette injure passant à d'autres, elle couvrit Zanette de toutes les immondes paroles familières aux filles des rues, et que, chose bizarre, elle prononçait si facilement et si abondamment pour la première fois!... Mais elle s'interrompit tout à coup avec un cri de douleur. La cravache de Martégas s'était abattue sur son bras qui lâcha la bride.

—Merci, Martégas! fit Zanette délivrée et surprise, et au grand trot elle s'éloigna....

—Où vas-tu? cria-t-il, où vas-tu, petite?

—A ma maison!

—Bon! songea Martégas, je la rattraperai toujours.

Rosseline et Martégas se regardaient.

—Et alors? fit Martégas, narquois.

—Qui êtes-vous et que voulez-vous? dit Rosseline toute pâle.

—Un client pour ton cabaret, voilà ce que je suis, la belle.

—Et tu te mets dans la tête qu'après ton injure et le mal que tu m'as fait, je te recevrai chez moi?

—Il le faudra bien, ma fille. Ton métier veut ça et il paraît que tu l'as choisi. A me recevoir mal tu perdrais la clientèle de tous ceux de Camargue et de beaucoup du Rhône. Voyons, qu'aurais-tu dit, si j'avais frappé fort?... Pourquoi insultais-tu la petite, une enfant que pour ainsi dire j'ai vue naître?... Tu l'appelais voleuse, si j'ai bien entendu. Que t'a-t-elle volé?

—Ça ne te regarde pas. Passe ton chemin. Es-tu toi aussi de ses galants, à cette fille?

—Plût à Dieu! car à la vérité, j'espère bien le devenir. Elle est plus gentille que toi, à mon goût du moins.

Rosseline, de nouveau, était blessée au point le plus sensible. Elle ne pouvait souffrir que même un indifférent lui préférât une femme, une fille quelconque. Elle fut jalouse subitement du goût que cet inconnu montrait pour Zanette, et ne sachant comment le punir, elle lui cracha ce mot:

—Lâche! dit-elle, lâche!

—Veux-tu, dit-il en riant, que je recommence?

Qu'il eût ou non l'intention de frapper encore, il leva sa cravache qui était un nerf de bœuf. Alors, le ressentiment la saisit; un mélange de colère et d'épouvante se fit en elle; la rage, la jalousie, l'envie, l'impuissance déterminèrent l'exaspération folle. Elle arracha de sa coiffe une épingle à grosse tête ronde, et piqua furieusement la jambe du cavalier.

D'un bond il fut à terre et, laissant son cheval libre en pleine rue, il prit la fille par un bras.

—Au secours! cria-t-elle.

Il lui ferma la bouche, et la portant à moitié il la poussa contre la porte du cabaret dont les vitres éclatèrent et qui s'ouvrit toute grande.

—Ah! gueuse! ah! coquine! ah! tu veux en tâter, cavale?

Il la tenait par le bras, et d'une saccade brusque il la renversa sur le carreau. Puis, penché sur elle, un genou en terre, il la souffleta. Elle se couvrit le visage avec ses mains. Les coups tombèrent alors drus et pressés sur ses cheveux qui se dénouèrent; la coiffe fut lancée au loin.... Elle se taisait, farouche, les dents serrées, avec seulement une saccade de respiration plus forte à chaque coup. Les coups sonnaient sourdement. Tout de suite, elle comprit très bien que ce redoutable jouteur mesurait sa force, ne voulait pas la tuer... il l'épargnait.... Cette réserve lui parut une sorte de suffisante tendresse mêlée à la brutalité; cette retenue lui semblait caressante; elle en jouissait....

—En as-tu assez, réponds? Recommenceras-tu, dis? réponds; mais réponds donc, réponds, je te dis!

Elle était étendue à terre de tout son long.

Il la prit par ses longs cheveux dénoués et marchant sur les genoux, il la secoua, la traîna sur le carreau; mais elle, continuant à comprendre que s'il eût voulu il l'eût brisée, sentait toujours comme une caresse sous les coups,—et elle ne répondit pas, ne désirant peut-être pas être lâchée par ce poing terrible, qui l'épargnait.

Il la laissa enfin.

—Lève-toi, dit-il. Donne-moi à boire.

Elle se leva, le visage tout démonté, les lèvres molles, l'œil humide et brillant, ses cheveux épais, lourds, traînant jusqu'à terre.

Il la trouva belle à ce moment.

Elle le trouvait beau, l'hercule aux épaules carrées.

—Coquin de sort! Quel homme! songeait-elle, en le toisant des pieds à la tête.

—Écoute, dit-il, il faut me promettre une chose. Alors, nous serons bons amis. Laisse tranquille la petite.

Elle ne répondit pas; il se rapprocha, et le visage contre le sien:

—Tu entends bien? Tu laisseras tranquille la petite?... il faut promettre.

En réponse, l'envieuse pinça le bras du gardian et tordit la chair entre ses doigts. Il ne comprenait pas que, déjà, elle était jalouse de lui.

—Ah! tu en veux encore?

Il l'avait ressaisie, renversée, assise sur un tabouret et il tenait à deux mains sa tête qu'il fit sonner plusieurs fois contre le bois d'une table.

—Promets! promettras-tu? Que t'a-t-elle fait, cette petite?

Rosseline se décida à parler.

—J'étais la maîtresse de Pastorel, un que pour sûr tu dois connaître... il me quitte pour l'épouser. Je ne veux pas! je ne veux pas qu'il l'épouse!

—Ça n'est pas une raison pour l'insulter, elle. C'est une innocente, dit Martégas.

Rosseline vivement répliqua en serrant les dents:

—Tu l'aimes donc aussi, toi, cette fille? Non, je ne promets pas. Je la hais!

Alors tout à coup il l'embrassa.... Elle le mordit.

—Écoute, siffla-t-elle.... Prends-la et tu m'auras... comprends-tu?

Elle ne voulait pas que Zanette devînt la femme de Pastorel. Pour qu'il ne l'eût pas, elle la livrait à celui-ci....

L'horrible marché plut au bandit.

—Ça va! dit-il en riant. Deux au lieu d'une! Je pars tout de suite. Un coup d'aïgardenet mon cheval!

Peut-être se fût-il attardé auprès de Rosseline, s'il n'avait pas songé que jamais plus il ne retrouverait occasion meilleure de poursuivre Zanette. Et puis, par la porte du cabaret grande ouverte, des enfants, même un homme, depuis un instant, regardaient.

Elle lui servit à boire, en le couvant des yeux.

—Mon cheval, à présent!

Lui, n'y faisait pas attention.

Un passant, voyant ce cheval libre, l'avait attaché à l'anneau. Martégas se mit en selle.

—A bientôt, ma fille. Nous nous reverrons bientôt.

Ils se souriaient.

Debout sur le seuil de son cabaret, la belle Arlèse regarda s'éloigner le gardian Martégas et, toute chaude encore de la lutte, elle songeait, en renouant ses cheveux:

—Ah! si ce Pastorel m'avait traitée ainsi, comme je l'aurais aimé, lui!

Martégas ne tarda pas à apercevoir, loin devant lui sur la route, la petite cavalière.... Tout de même elle avait eu une demi-heure d'avance, et il ne la joignit qu'après avoir couru près de deux lieues.

Par bonheur pour elle, elle ne s'était point trop hâtée, trottant et marchant au pas tour à tour, et sa bête était reposée. Ces allures convenaient à sa réflexion triste mais non pas irritée.

Ainsi, ce Pastorel aimait cette femme?... Et pourquoi non? N'était-ce pas son droit? La galanterie qu'il avait faite à Zanette, le jour des courses de Meyran, prenait tout à coup son vrai sens aux yeux de la petite. Elle allait jusqu'à deviner une querelle entre cette femme et lui, un mouvement de dépit, et c'était pour affronter cetteautrequ'il était venu la chercher, elle Zanette, la prendre par la main devant tout le monde, lui donner la cocarde bleue... qui maintenant s'en était allée, tombée au ruisseau, flétrie, noyée, perdue comme son rêve d'un jour....

Elle avait par instants envie de pleurer, mais elle était vaillante et puis... un rêve n'est pas un sentiment. Elle avait rêvé, voilà tout. Son désir d'aimer, son désir de la seizième année s'était posé un instant sur ce Pastorel, mais en vérité non, elle ne l'aimait pas encore. Pourquoi l'eût-elle aimé?...

Ce qui lui faisait le plus de peine, après tout, c'est qu'une si vilaine femme l'eût, dans la rue, arrêtée, injuriée.... Et Zanette avait l'impression de s'être heurtée à une de ces mauvaises figures qui, dans les songes, vous oppressent, vous empêchent de respirer, de courir, de vous éloigner d'elles à votre guise. Elle avait peur maintenant, seule en présence de ce souvenir, bien plus que tout à l'heure devant la réalité!...

Elle se disait que ce n'était pas fini, que cette femme inconnue aurait une influence sur toute sa vie. Comment? Elle ne savait pas.

L'intervention de Martégas la préoccupait aussi. Comment, pourquoi avait-il à ce point été secourable pour elle, lui qui, on le savait, avait été chassé de la ferme par maître Augias? Cependant il l'avait défendue! il était allé jusqu'à frapper de sa cravache cette femme!... Sans doute il la connaissait... il était le rival de Pastorel peut-être!... Si cela était, qu'arriverait-il entre eux?... quelque chose pour sûr.... Et elle tremblait pour Pastorel. Elle l'aimait donc un peu?... elle l'aimait encore? Qu'est-ce que tout cela veut dire, bonne Notre-Dame-d'Amour?

Lorsqu'elle se retourna, au bruit de galop qui venait derrière elle, et qu'elle reconnut Martégas, elle eut un mouvement d'effroi, vite réprimé. Elle ne se rappelait rien de précis qui lui fût un personnel sujet de rancune contre cet homme, mais il lui était resté, depuis l'enfance, une confuse aversion, une répugnance contre ce colosse brutal, qui avait trop de barbe sur toute sa figure, une barbe mal taillée, jamais peignée, vilaine.... Elle éprouvait un peu, en songeant à lui, ce qu'elle ressentait, toute petite, lorsqu'on lui parlait de l'Ogre ou de Barbe-Bleue.

Maintenant, elle refusait de s'abandonner à son antipathie.

—Il m'a rendu service, il m'a défendue, songeait-elle.

Et, dans la pureté de son cœur, elle se reprochait sa répugnance comme une faute. Elle attendit donc, quoique sans s'arrêter, le cavalier qui accourait derrière elle.... Elle n'avait pas à s'étonner qu'il fît ce chemin... il revenait en Camargue, voilà tout. Il allait sans doute passer devant elle après qu'elle l'aurait de nouveau remercié.... Sans doute il était pressé, puisqu'il galopait....

—Eh bien, petite, es-tu contente?

Il la tutoyait; cela lui déplut; il continua:

—Je ne suis pas fâché de te rattraper pour parler un peu de l'affaire. Je lui ai réglé son compte, sais-tu, et payé d'une bonne raclée son insolence avec toi!...

Et il conta avec complaisance comment il avait battu Rosseline, dont il lui apprit le nom.

—Oui, oui, je l'ai battue «comme on bat les poulpes pour les attendrir». J'espère que ça te fera plaisir.... Et quand je pense qu'il y a une heure je ne la connaissais pas!... Je venais là par hasard, envoyé par les amis, pour voir le café nouveau.... Je t'ai reconnue et alors, tu as vu, hein, comme pour faire connaissance, je l'ai abordée?... Il y en a qu'il faut mener comme on mène les cavales! Ce n'est pas toi, hein, qu'il faudrait traiter comme ça? Du premier coup on te casserait, pechère!

Zanette pensait qu'en effet si on l'avait battue, elle n'aurait pu le supporter. Elle serait morte,—oui,—de rage et de honte. Les coups, pour elle, ne pouvaient représenter que l'insulte. Qu'on y pût trouver un plaisir, ça, par exemple! elle ne l'imaginait pas.

—Vous avez eu tort de la battre, à cause de moi surtout, monsieur Martégas! J'en suis fâchée... et cependant, pour le secours que vous m'avez donné, je vous remercie, et mon père, bien sûr, vous remerciera mieux encore.

Martégas sentit qu'il inspirait, pour l'instant, une manière de confiance, et il jugea politique d'apprivoiser la petite, avant tout.

—Figurez-vous que j'y vais, voir votre père, mademoiselle. On m'a parlé du fameux cheval dont vos maîtres feront présent à qui l'aura dompté, et je veux essayer l'affaire. Qu'en dites-vous?

Zanette jugeait qu'un si beau, si fier cheval, n'était pas fait pour le lourd et brutal bouvier qui trottait à ses côtés, mais, naturellement, elle ne laissa rien deviner de sa pensée.

—C'est bien, dit-elle. C'est un beau cheval.

Il y eut un silence embarrassé; chacun cherchait ce qu'il fallait dire. Zanette aurait bien voulu interroger Martégas sur cette Rosseline, sur Jean Pastorel, en savoir plus long sur ces deux êtres qui représentaient pour elle l'une la haine, l'autre l'amour.

Elle n'osait pas. Et lui ne se souciait guère d'éveiller en elle le souvenir de l'homme qui, pensait-il, était devenu son amoureux, son fiancé sans doute. Il était sûr d'apprendre tôt ou tard la vérité là-dessus. D'ailleurs, que lui importait! il voulait la petite, voilà tout. La perdrix faisait envie au grossier chasseur; il la voulait pour deux raisons maintenant, pour elle-même et aussi parce que l'autre, cette gueuse, Rosseline, serait le prix de sa victoire sur Zanette. Coup double! Cette perspective lui plaisait fort; il riait en lui-même. Il comprenait que Rosseline était femme à tenir une promesse de ce genre plutôt que toute autre; il sentait qu'elle devait sérieusement désirer une chose qui perdrait Zanette et désespérerait Pastorel, la vengerait à la fois de la fillette et du galant. Voilà ce que pensait Martégas et il pensait aussi qu'en compromettant irrémédiablement Zanette, il arriverait à l'épouser peut-être, après qu'elle aurait servi de trait d'union entre Rosseline et lui! Il tromperait ainsi sur un point la belle patronne du café des Arènes; il gagnait, à cet arrangement, une maîtresse et une femme. La gentille Zanette était un bon parti pour lui... et honorable! La belle Rosseline serait une maîtresse de quelque rapport. Avec un bon nerf de bœuf, il la mènerait à tout. En la secouant, il en ferait tomber de l'or, comme d'un prunier il tombe des prunes!

Tout cet avenir s'agitait dans l'esprit de Martégas. Tout cela était simple et facile. Ses intérêts étaient d'accord avec sa passion de taureau. Il regarda Zanette, et dans sa barbe épaisse il eut un affreux sourire, dans ses yeux une flamme mauvaise.

Zanette vit l'éclair des yeux et elle se sentit en péril. Déjà, depuis un instant, bien que trompée sur les intentions de Martégas par l'intervention du bouvier dans sa querelle avec Rosseline, elle éprouvait, au fond d'elle-même, ce malaise, ce serrement de cœur qui trouble l'agneau devant le loup.

—Tenez, monsieur Martégas, je vais vous dire... il ne serait pas bon pour moi qu'on me vît ainsi toute seule marcher à côté de vous, en causant, loin de toute habitation, en plein mitan de la Camargue. Vous m'avez secourue et je vous en remercie. Venez à la ferme; mon père vous remerciera; il faut nous quitter, monsieur Martégas; je puis prendre par ici, à travers la plaine. Et vous continuerez quelque temps, vous, par la route.

Ce n'était pas l'affaire du gardian. Toutefois, il ne se récria pas, afin de ne pas effaroucher la fille, et il répondit d'un ton naturel:

—Par ma foi de Dieu! vous avez peut-être raison, demoiselle: mais, croyez-moi, nous nous quitterons un peu plus loin. Le fossé qui longe la route—voyez—est ici trop large et trop profond.... Il se rétrécit là-bas.... Dans cinq minutes, vous arriverez au bon passage.

Elle jugea qu'il ne serait pas bien honnête d'insister. Elle ne se rappelait pas que, plus loin, le fossé au contraire allait s'élargissant jusqu'à être infranchissable.

Et de temps en temps il lui disait:

—Le «pas» est plus loin, demoiselle, je le croyais plus près.... Avançons....

Puis il parlait d'autre chose:

—Vous êtes jolie, savez-vous?

La petite fronça le sourcil et ses yeux tout ronds et noirs dans la blancheur de son petit visage, se firent sombres et plus brillants.

—Tu es si mignonnette, l'enfant, si petitette. Mais, c'est là ce qui, en toi, me plaît tellement que j'en rêve il y a beau temps.... Si tu veux que je te dise, eh bien, du temps que j'étais loué chez ton père,—tu n'avais pas treize ans alors,—déjà tu me plaisais, de vrai, et déjà je pensais à toi comme à une femme!

Alors Zanette comprit. Une brusque terreur entra dans son petit cœur. Elle n'en laissa rien paraître, seulement, son talon battit involontairement et nerveusement le ventre de Griset qu'elle dut retenir. C'est le même instinct qui fait s'entr'ouvrir les ailes de l'oiseau effarouché,—mais il les referme bien vite, si le renard, en arrêt, le guette. Il espère encore échapper en se rasant, ou en glissant sous les herbes.

Le cheval de Martégas se rapprocha de celui de Zanette. Le bouvier prit dans sa main énorme le tout petit bras.

—Une enfant! dit-il tout bas.

Elle eut envie de lui couper la figure avec sa cravache de cuir. Elle comprit qu'il valait mieux se contenir encore et ne pas fuir surtout. Elle était à sa merci.

Martégas s'animait. L'ogre apprêtait ses dents.

Elle ne savait plus que dire. Elle gardait un silence farouche, cherchant, dans sa tête, comment elle pourrait prendre assez d'avance pour essayer utilement de la fuite. Si elle lui demandait à boire? il descendrait de cheval pour aller à un puits.... Pendant ce temps elle effraierait le cheval de Martégas et elle partirait au galop....

La petite vaillante était épouvantée, comprenant bien qu'il ne tomberait pas dans ce piège enfantin.

Et elle faisait partager involontairement ses émotions à Griset qui doublait le pas.

—Pas si vite, que diable! dit Martégas.

Il avait la face congestionnée, les pommettes toutes rouges, luisantes sous la peau tendue, comme lorsqu'il était ivre.

—Pas si vite! Où tu vas, je vais. J'ai à voir ton père, et puis, que diable! il peut attendre.... J'ai des choses à te dire, beaucoup.... Et pareille occasion de n'être pas vu causant avec toi ne se retrouvera pas souvent.... Tu avais peur qu'on nous voie, tout à l'heure? Le désert est tout vide, il se fait midi.... Il faut être enragé pour courir la plaine à cette heure.... Pas une plume dans l'air.... Voici justement de l'ombre tout près de la route, un joli bosquet de pins verts.... Descends de cheval et viens là, à l'ombre.

Penché sur la selle, il la pinça vilainement à la taille avec ses deux gros doigts.

A ce moment, loin devant eux, l'œil perçant et désespéré de la mignonne aperçut le providentiel secours.

—Notre-Dame-d'Amour! dit-elle tout bas.

Et elle dit tout haut:

—Les gendarmes!

Martégas tressaillit. Il n'avait pas seulement des remords, Martégas, mais beaucoup de méfaits à son compte et il craignait toujours qu'ils ne fussent pas tous ignorés....

Il se mit à rire.

—Nous ne faisons pas de mal, dit-il.

Les deux gendarmes s'avançaient au grand trot. En arrivant près de Martégas, avec qui ils avaient maintes fois causé, aux jours de fête, quand ils surveillaient courses et ferrades, ils le reconnurent. Le brigadier, un malin, flairait un bandit dans ce Martégas et n'était pas fâché, à l'occasion, de lui regarder de près le blanc des yeux.... Encore un que Martégas n'aimait guère.

—Ah! c'est toi, Martégas?... J'ai besoin d'un renseignement.... Il fait chaud, hein?

Martégas dut s'arrêter.

Zanette n'en entendit pas davantage. Elle continua sa route sans rien dire. Le gendarme comprit qu'il impatientait le gardian en l'arrêtant de la sorte, et s'amusa à la retenir un peu plus qu'il n'aurait fait sans cela. Pour ne pas se brouiller avec le gendarme, Martégas, furieux sans le montrer, répondit à tout, mais à la fin il fit sentir l'éperon à son cheval qui se cabra.

—Mon cheval s'impatiente à cause des mouissales. Adieu, brigadier; j'accompagne chez son père la jolie fille que vous avez vue. C'est Zanette Augias, de la ferme de la Sirène....

Et Martégas mit son cheval au galop.

—Une fille bien gardée! grogna le brigadier, qui s'en retournait à Arles avec son compagnon.

Les deux gendarmes partirent au grand trot. Le chemin derrière eux était vide. Martégas avait aperçu, loin de la route qu'elle avait quittée, filant à toute volée à travers la plaine déserte, sous le soleil de midi, Zanette sur Griset. Elle avait bien un quart de lieue d'avance. Une fureur le prit. Dépit, colère, désir de satyre, désir aussi de centaure, d'homme de cheval qui ne veut pas être vaincu à la course. Et, franchissant d'un bond énorme le fossé de la route, il s'élança à la poursuite de la légère cavalière....

Légère en effet! Sur le dos de Griset, elle ne pesait rien, pas plus que le roitelet de la légende emporté au fond des airs sur la queue de l'aigle.

Griset, qui rentrait vers l'écurie, vers le repos, vers les endroits familiers,—volait, allongeant la tête, le cou, le corps, la queue, les pattes... il volait, filait, horizontal comme une flèche....

—Dzira! criait-elle....

Elle avait adopté, sans savoir pourquoi, ni comment, ce mot avec lui. Encore un mot zézayé comme son nom. Il lui était venu aux lèvres, un jour, en poussant son cheval; elle l'avait répété en pressant Griset du pied, en le touchant de la cravache; et maintenant Griset n'avait besoin jamais d'aucune autre excitation.

—Dzira! sifflait-elle à voix basse.

Et dans ce mot, qui sonnait comme le désir, il y avait pour Griset, une magie infaillible.

«Il ira!... Griset ira! Le Gris ira!» Dzira! c'est peut-être de ces assonnances qu'était né le cri de départ de la fillette, habituée dès sa plus petite enfance à monter les chevaux de la manade.

Sur Griset, elle ne craignait rien; elle tenait sur lui comme l'oiseau à la branche que le vent peut secouer.

—Dzira! disait-elle de temps en temps, et elle sentait sous elle la délicieuse vitesse redoubler.... Elle se retourna et vit Martégas. Naturellement il montait un camarguais. Or ce ne sont pas de grands chevaux et Martégas, excellent cavalier, était par bonheur un cavalier pesant. La lutte était par là heureusement inégale. Le bouvier le sentait, mais, rageur, il ne voulait pas, ayant montré l'intention d'atteindre Zanette, en avoir le démenti.

Il assura son chapeau sur sa tête, se dressa un peu sur ses étriers fermés qu'il chaussa jusqu'au fond, et se mit à faire tourner rapidement dans sa main droite le nerf de bœuf qui était sa cravache. Le bruit continu de cette arme tournoyante sifflait tout contre les oreilles du cheval qui la connaissait bien. Tout de même, c'était un cheval plus fort que celui de Zanette. Et il n'avait pas, comme Griset, fait ses vingt kilomètres, ce matin.... Martégas gagnait du terrain, il reprit espoir.

—Voyez-vous, la coquillade! murmurait-il.

La coquillade est un des noms de l'alouette huppée, l'alouette de pays, toujours perchée sur motte ou sur roche,—et qui ne se laisse pas facilement approcher.

Alouette ou caille,—Zanette s'envolait, mais la lourde tardarasse, l'aigle bâtard, volait aussi et comptait bien l'atteindre.

Zanette fit une faute. Martégas du moins le crut. Au lieu de continuer sa route tout droit vers la ferme,—dont ils étaient séparés encore par plus d'une lieue et demie,—elle tourna brusquement à angle aigu, comme si elle voulait se laisser rapprocher.

Ce fat énorme le crut d'abord.

—Voyez-vous, ces filles! se dit-il en riant.

Et plus fort que jamais, il fonça vers elle. Il pouvait maintenant distinguer son joli visage.

...Il pensa aussi que peut-être elle avait vu un obstacle et qu'elle avait été forcée à cette manœuvre.

—Dzira! criait Zanette, et après un bond ailé qui lui fit franchir un fossé, elle continua sa galopade furieuse..., mais Martégas gagnait du terrain.... Voilà que Griset ralentissait sensiblement son allure.... Martégas redoubla d'efforts. Son nerf de bœuf, sifflait, tournoyait toujours.... La brute dardait sur la fille ses yeux ardents, son désir sauvage.... Il laissait aller son cheval..., il lui laissait choisir les endroits où poser les pieds, ne s'occupant que de le maintenir tout droit dans sa direction. Cela même était inutile. Le cheval de Martégas courait pour son compte, pour vaincre Griset. La distance diminuait. Deux cent mètres, puis cent mètres à peine séparaient du gibier le fauve chasseur... il devenait certain pour lui que Zanette, sinon son cheval, se rendait, de lassitude sans doute, de volonté peut-être....

Tout à coup, Martégas comprit.... Trop tard! Griset, habilement ralenti à l'ordre de sa maîtresse, entrait sur un fond argileux; il entrait au galop, mais d'un train raisonnable, sur un terrain résistant, mais gluant à la surface, pour ainsi dire savonneux, qu'il connaissait bien, comme tous les chevaux du pays camarguais. Après les premières foulées sur ce sol particulier, il raidit, en une retombée adroite, ses quatre jambes nerveuses et se mit à glisser, ainsi planté, sur ce sol gras, où ses sabots sans fer creusaient des rainures.

Ce que voulait Zanette pouvait ne pas réussir pour plusieurs raisons, si, par exemple, Martégas eût bien connu cette région de la plaine immense. Son cheval lancé sans prévoyance, éperdument, sur cette dangereuse surface, écrasé par le poids d'un cavalier trop lourd, fléchit brusquement au bout de sa glissade et, tombant sur ses genoux, envoya Martégas la continuer tout seul, roulé sur lui-même comme un lièvre.... Le cheval aussi glissait quelques mètres, tout couché à terre, mais le bouvier ne s'arrêtait plus de filer sur le dos, si bien que sa ridicule et cruelle glissade vint s'achever à trente pas de Griset que Zanette avait arrêté, doucement, bien prudemment.

Elle voulut pourtant ne pas l'irriter par trop, ce Martégas.

—Écoute, Martégas, dit-elle, en le tutoyant cette fois, comme un valet qu'il était. Écoute, je te promets de ne rien dire à mon père. Tu pourras donc venir lutter pour obtenir le cheval.... Et Sultan, je pense, sera à toi.... Tu en auras besoin, ajouta-t-elle en riant malgré elle,—car le tien—j'en ai peur,—aura les jambes quelque temps malades. Mais ce n'est pas ta faute; je t'ai attiré sur ce fond, où les chevaux ne peuvent tenir quand on les force. Si tu avais deviné, tu serais à cheval encore.... Chacun se défend comme il peut—mais je n'oublierai pas, crois-moi, que ce matin même, tu m'as joliment tirée de peine. Adieu.

Elle s'éloigna.

Martégas se taisait, étourdi, abasourdi. Bien que ce sol fût élastique, la chute avait été terrible. Demeuré seul, le gardian resta sur place quelque temps, puis se traîna vers son cheval, prit, dans les fontes de sa selle, une petite gourde d'eau-de-vie qu'il accola. Et, se traînant, au bord de ce fond d'argile, jusqu'à l'ombre d'une touffe de tamaris, il attendit que la boue qui souillait ses vêtements fût assez sèche pour être grattée et que l'étourdissement eût passé.

Il arriva, le soir, à la ferme de la Sirène, car jamais Martégas ne lâchait prise. C'est pour crocher dans le vif que la tardarasse a des serres aiguës et un bec recourbé.


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