XIII

Quand Martégas approcha de la ferme de la Sirène, les deux grands chiens de garde, des chiens du pays semblables à des terre-neuve, se mirent à hurler à la mort. Zanette les fit taire et les fit coucher au chenil. Et Martégas à son arrivée devant la ferme, put apercevoir Zanette qui, l'ayant vu de son côté, vivement disparaissait dans la maison.

Dans les fontes de sa selle il portait toujours du pain et de l'eau-de-vie; il avait mangé et bu. Et restauré, brossé, rafraîchi, ayant bouchonné son cheval avec une poignée d'herbe sèche, brûlée déjà au soleil de juin, il arrivait prêt à toutes les luttes.

Un valet d'écurie, nouveau apparemment, le reçut devant la ferme.

—Le bayle Augias? demanda Martégas.

—Il vous attend, si vous êtes le gardian Martégas, répondit l'homme. Il vous attend, il est malade; je conduirai à l'écurie votre cheval.

—Donne-lui de l'avoine, seulement de l'avoine, dit Martégas; il n'a besoin que de cela.... Où est le bayle?

Le valet de ferme désigna du doigt la porte de la ferme.

—En bas, dit-il; entrez.

Et il emmena le cheval.

La porte de la ferme était ouverte. Martégas écarta la toile de protection qui arrête les mouches et tamise la lumière.

—Bonjour! La bonne santé! dit-il.

Assis dans la salle basse, sous la huche à pain en bois sculpté, entre l'horloge à gaine et la table, maître Augias, ayant résolu d'être aimable avec ce gardian qu'il avait chassé, mais qu'il jugeait utile de ménager comme dangereux,—répliqua:

—Bonjour.... C'est toi Martégas? je t'espérais; ma fille m'a dit que tu allais venir, t'ayant parlé sur la route. Aussi, tu vois, le pain et le vin t'attendent. Bois, si tu as soif; mange, si tu as faim. Le pain n'est pas très tendre, mais le fromage est frais.

Martégas comprit tout de suite que Zanette avait tenu parole. Elle n'avait rien dit à son père.

—Merci, fit-il, je n'ai pas faim, mais je trinquerai avec vous.... Vous êtes malade?

—Ce n'est rien. La fièvre. L'accès est passé.

—Et votre fille, elle va bien? dit Martégas.

—Verse-toi du vin toi-même, fut la réponse d'Augias.

Le gardian fronça le sourcil.

—Quel vent t'amène? demanda maître Augias brusquement.

—Votre fille ne vous l'a pas dit?

—Elle m'a dit seulement qu'en passant près d'elle au galop, tu lui as crié: Je vais chez ton père.

—Eh bien donc, maître Augias, je viens pour le cheval.

—Quel cheval?

—Sultan, donc!

—Qu'est-ce que tu lui veux?

—N'a-t-on pas fait dire qu'à celui qui saura s'en rendre maître et le monter convenablement, il sera donné en cadeau? N'est-ce pas l'intention des maîtres et la vôtre, bayle?

—C'est l'intention et l'ordre formel des maîtres, et je le regrette, dit maître Augias. Ils ont reçu des plaintes de nos gardians, oui, des lettres de plainte! Et ils m'ont ordonné de me défaire ainsi du cheval. Je dois obéir, mais, pour dire la vérité, cela m'ennuie. Le cheval est beau, magnifique. Les poulains qui viendraient de lui nous auraient fait une manade de princes. Je sais bien que l'animal est aussi difficile et dangereux qu'il est beau. Il attaque souvent les autres bêtes, de lui-même, comme sans motif, et parfois il semble en vouloir aux gardians,—mais le métier de gardian est un métier terrible, chacun le sait, un métier de soldat. Le métier veut qu'on souffre. Toujours à cheval, la lance au poing. Dormir en selle, combattre les taureaux, être sans cesse exposé aux coups de corne et aux ruades. Quand on se plaint de ces périls-là, on se fait vacher, ou berger de brebis, coquin de bon sort! Ah! de mon temps, un qui aurait grogné pour une chute de cheval ou pour un coup de pied de bête, même reçu en pleine figure, on ne l'aurait, ma foi de Dieu, plus regardé! Les gardians se seraient détournés de lui et les filles auraient ri en le regardant. Enfin tout change, c'est le siècle!

Maître Augias alluma sa pipe et répéta cette expression populaire des paysans de là-bas quand ils se plaignent des malheurs du temps: «C'est le siècle!»

Les prétentions de son ancien valet déplaisaient à Augias; il bavardait pour se donner le temps de chercher en sa tête un moyen sinon d'écarter, au moins d'ajourner la demande de ce Martégas.

—Je ne crains pas les coups de pied, moi, ni les coups de corne, dit Martégas. Et je prendrai bien le cheval!

—Tu le prendras? dit le bayle souriant, tu le prendras... s'il veut se laisser prendre. C'est un oiseau; il a des ailes. Et pour le glissement entre les mains, c'est une anguille. Pour tout le reste, un diable.

—Je le prendrai, moi! dit Martégas. Quand peut-on?

—Ah! voilà, mon homme! dit le bayle qui, ainsi pressé, répondit au hasard:—Ah! voilà! c'est que déjà un autre doit essayer ce que tu veux toi-même.... Il faudrait attendre.

—Et qui donc veut essayer?

Mis au pied du mur, maître Augias prononça le premier nom qui vint à sa pensée:

—Jean Pastorel, dit-il.

Martégas se frappa la cuisse du poing.

—Il est encore là, celui-là! dit-il.

—Comment, encore là?

—Oui, dans toutes les affaires dont je m'occupe, je le retrouve toujours, depuis quelque temps, ce Pastorel; ça m'ennuie. Enfin!... il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher.... Et quand vient-il pour essayer de prendre le cheval, ce Pastorel?

—Après-demain, répliqua nettement le bayle, s'affirmant dans son mensonge. Si tu veux être ici après-demain, dès la pointe du jour, la manade sera proche; nous irons tous.

—C'est dit, fit Martégas.

Maître Augias venait de prendre la résolution d'aller, dès le lendemain, chercher lui-même Pastorel. Il continuait à ménager Martégas mais il n'entendait pas qu'il eût le cheval; il avait pour cela ses raisons.

Il y eut un long silence. Martégas buvait, se demandant où était Zanette et s'il ne pourrait pas, par quelque moyen bien imaginé, parvenir à lui parler un peu, seul à seule.... Le bayle, repassant en lui-même tous les motifs de colère et de mépris qu'il avait contre Martégas, se sentait repris d'une envie sourde de le mettre à la porte. Il s'en voulait de le recevoir si bien, de le faire asseoir à sa table, de lui donner de son pain, de son vin; mais il se répétait en lui-même qu'avec celui qu'il appelait tout bas, quelquefois tout haut, une «canaille», un peu de politique était nécessaire.

Tous deux fumèrent assez longtemps en silence. Puis Martégas, d'un air dégagé, demanda des nouvelles de la ferme, des valets qui y étaient de son temps, de toutes les choses de la maison enfin, qu'il connaissait. Cette aisance, qui était une manière d'insolence, irritait le vieux, en dedans. Sa fièvre peut-être se mit à le travailler un peu; il s'agita sur sa chaise, et n'y tenant plus:

—Quand pars-tu? dit-il. Je t'ai assez vu! je suis malade. Tu reviendras après-demain, puisque je dois obéir aux ordres des maîtres et donner le cheval à qui le prendra.... Seulement Pastorel a demandé avant toi. Voilà. Si avant toi il prend le cheval, je ne te cache pas que j'en serai content.... Je ne suis pas payé pour t'aimer.

—Vous avez la rancune longue!... fit Martégas. Allons, vieux, je m'en vais. Il faut avoir patience avec les vieilles gens.... On s'en va!... Mais je reviendrai. Je serai là après-demain matin. Et je crois bien que Pastorel manquera son coup... et je serai, moi, le soir même, mieux monté qu'un empereur!... Adieu, maître Augias.... Ne peut-on voir votre fille? Elle se fait jolie, savez-vous?

—Je te défends de me parler de ma fille! cria Augias exaspéré tout à coup. En voilà assez, va-t'en! Tu te moques de moi, je pense! mais, coquin de sort! je ne le souffrirai pas!

—Et pourquoi dites-vous que je me moque de vous, bayle? Pourquoi? expliquez-vous un peu.

Il avait un ton si narquois, un air si insolent, qu'Augias partit tout de bon; il se débonda:

—Pourquoi? pourquoi? criait-il. Il demande pourquoi!... Que la fièvre m'étouffe s'il ne le sait pas, le pourquoi! Pourquoi je dis que tu te moques? Parce que si tu avais quelque chose là (Augias se frappait le cœur) tu n'aurais plus mis les pieds dans une maison qui ne te veut plus!... En te voyant reçu comme je viens de le faire, tu aurais dû, après avoir eu le tort de venir, comprendre qu'il fallait t'en aller au plus tôt...! Mon œil est vieux, mais il voit plus clair que tu ne penses, compère! j'ai un nez de chien de chasse. Et je te flaire, vois-tu, je sais de tes manières, camarade! j'en connais plus long que tu ne crois, mon homme! Tu es de la mauvaise graine, et quand je ne te vois pas, je suis content.... Tu as du front, de venir ici, pour prendre ce cheval!... mais tu ne l'auras pas, j'espère. Oui, tu as du front! tu devrais te souvenir du motif principal pour lequel je t'ai chassé.... Tu étais chargé de l'écurie du château et de la ferme. Vingt chevaux à panser, à dresser; sur ce nombre, dix au moins changeaient toujours. Comment les traitais-tu? dis, réponds! Tu oubliais de les faire boire,—et quand ils se fâchaient, tu les battais comme un sauvage. Tu m'en as gâté plus d'un, car les chevaux sont ce qu'on les fait!... Et tu veux avoir, toi, ce cheval de prince! Il mourrait de désespoir et de honte entre tes mains, avant de mourir de tes mauvais coups!... Ah! tu veux le prendre? Tu peux essayer, c'est entendu; j'y suis consentant, parce que j'espère bien te voir, la première fois que tu essaieras, envoyé en l'air cul par-dessus de tête, comme un paquet de linge sale que tu es!

Et maître Augias conclut:

—En te chassant comme j'ai fait, bête brute, j'ai nettoyé mon écurie!

—Je vois, dit Martégas tranquillement, que vous avez la fièvre, bayle. Les visions vous tiennent.... Adieu, je m'en vais. Le bonjour à votre fille....

Augias, se levant, le saisit par le bras, et, d'une voix basse, pleine de colère contenue:

—Martégas! dit-il, ne me parle jamais de ma fille, même pour lui faire dire simplement bonjour... Écoute. Tu as à ton compte plus d'un méfait dont on a cherché bien loin les auteurs.... Plus d'une manade a perdu des bêtes qui n'ont pas été perdues pour toi. Quand le gardian Peytral a été trouvé mort, au bord du Vaccarès, tu as été le seul à savoir, hein? comment lui était arrivé le malheur.... Ce n'est pas tout; il y a des filles qui se plaignent de toi; me comprends-tu bien? Ne parle jamais de la mienne à personne, pas même à moi!... Si je t'ai chassé d'ici, ça n'est pas seulement parce que tu salissais l'écurie!—C'est clair comme la bonne clarté du jour, hein, ce que je dis?—Si je t'ai chassé c'est aussi parce que la manière me déplaisait dont tu regardais les filles—même ma petite, entends-tu, qui était alors presque une enfant! Garde donc bien ta langue et ta canaillerie là-dessus,—ou, vrai comme je suis Augias! c'est moi, moi, qui te mettrai dans la tête une balle de mon fusil! Et pas un père, en Camargue, et pas un gendarme en Arles ne me donnera tort, tu entends?

Augias parlait bas, et Martégas se contint.

—A après-demain matin, maître Augias! dit-il avec une insolence sourde et menaçante.

Il dit encore:

—Je l'aurai, votre cheval!

Et mentalement il ajoutait:

—Et aussi ta fille!

Maître Augias lui montrait la porte.... Le brave homme avait perdu le fruit de sa politique. Après avoir bien reçu le gardian, il lui avait, n'y tenant plus, dit son fait en termes tels que, dans cette brute de Martégas, les pires levains de rancune et de haine étaient maintenant soulevés.

Le père Augias n'eut pas grand'chose à expliquer à sa fille.

—J'ai tout entendu, lui dit-elle, mais je ne savais pas que Pastorel dût venir?

—Il ne doit pas venir, j'ai menti, dit Augias, il le fallait, pour me débarrasser de ce Martégas. J'aurais dû lui dire tout de suite et tout simplement que je ne lui permettais pas d'être de ceux qui essaieront de prendre le cheval... je n'ai pas osé d'abord... j'ai eu peur de lui, s'il faut que je le dise... peur de lui... oh! pas pour moi.... C'est un mauvais coureur de filles, capable de tout... il connaît trop bien la maison!... Aussi, vois-tu, j'ai hâte de te voir mariée, quoique jeunette. Je peux, d'un moment à l'autre, te manquer... il faut que j'y pense, à cela. Et donc, c'est au hasard, sans réflexion, que j'ai parlé à Martégas de ce Pastorel;—me voilà forcé maintenant d'aller le chercher!... Eh bien, tant mieux! car celui-ci, c'est, je pense, un mari comme il te faudrait. Il faut que tu sois protégée.

Zanette rougit un peu:

—Vous le connaissez donc, mon père? fit-elle. Vous ne m'aviez pas dit ça.

—Par prudence, c'est vrai, je n'ai rien dit le jour des fêtes; je le connaissais seulement un peu, je voulais être sûr que le bien qu'on dit de lui est véritable; j'ai pris, depuis ce temps, mes renseignements; j'ai même vu sa mère, à Silve-Réal. Ça n'est pas loin des Saintes, et j'irai là, demain, pour le chercher.... C'est un brave enfant....

Augias ne disait pas tout. Il connaissait l'histoire de Rosseline, mais, pensait-il, Pastorel se débarrasserait de cette mauvaise femme, en brave homme qu'il était, avant longtemps. Quand il reverrait Zanette, il oublierait facilement sa méchante aventure avec la belle Arlèse. Ainsi pensait Augias, et il ajouta:

—Il y a bien, pour l'heure, un empêchement qui vient de lui, à ce que m'a dit sa mère... mais je ne suis pas inquiet; il comprendra où est son bonheur.

Zanette comprit l'allusion et elle se tut. Heureuse de sentir son père favorable à Pastorel, elle s'étonna d'éprouver ce bonheur-là. Décidément, elle l'aimait donc, cet inconnu? Pauvre Zan!... car déjà, en elle-même, elle l'appelait Zan, puisqu'elle s'appelait Zanette.... Pauvre Zan! si on pouvait l'arracher aux griffes de cette mauvaise femme, ce serait, n'est-il pas vrai, une bien bonne action?...

Or, de son côté, Jean Pastorel avait parlé à sa mère de la petite Zanette qu'il n'aimait pas encore, mais qui lui plaisait bien, et du cheval de la ferme de la Sirène, dont il désirait se rendre maître.

Sur la petite, la vieille Pastorel n'avait dit que de bonnes choses:

—C'est une fillette sage. A la bonne heure! En voilà une que tu ferais bien de demander! il n'est pas bon qu'un homme soit seul. Oh! si, avant de mourir, je pouvais voir un fils de mon fils, je bénirais la vie, en la laissant recommençante derrière moi!

Quant au cheval, la musique avait été autre:

—Le métier, véritablement, est assez dangereux, sans aller chercher, par plaisir, des bêtes de mort! Laisse-moi ce cheval tranquille, c'est quelque sorcier peut-être! Le prenne qui voudra! La fille d'Augias, oui,—mais son cheval, non! Entends-tu, Jean?

—Mais... dompter le cheval, ma mère, est un des moyens d'avoir la fille,—de lui plaire d'abord, et au père aussi. J'en ai connu et mené de plus difficiles....

—Des filles? interrogea sournoisement la vieille.

—Des filles, oui, et des chevaux!...

—Eh bien, laisse les bêtes vicieuses où elles sont, toutes! Épouse la Zanette,—et que Dieu nous bénisse....

La vieille fit un signe de croix et regarda, au mur, la sainte image des deux Maries, surmontée d'une brindille où étaient accrochés des cocons de vers à soie, et devant laquelle brûlait de l'huile dans une lampe de forme antique.

A la même heure, l'idée venait à Zanette d'aller dans la chapelle brûler un cierge, un des petits cierges jaunes qui étaient suspendus sous le crucifix, au chevet de son lit.

Elle y alla. La nuit tombait. Le cierge, planté dans une pointe de fer, devant l'autel, faisait resplendir le visage d'or de Notre-Dame-d'Amour, et, agenouillée, Zanette priait de toute son âme.

Elle prie pour son père, pour l'âme de sa mère morte; pour que Martégas ne parvienne pas à se rendre maître du cheval sauvage; pour que Pastorel au contraire, dompte heureusement la bête et la fasse sienne, et encore pour qu'il oublie cette femme si mauvaise.

Et Zanette disait:

—La flamme de ce cierge qui brûle pour vous, je vous l'offre, ô Notre-Dame-d'Amour, en faisant par-dessus tous les autres, le vœu que voici: Ce qui sera le meilleur pour Jean, je l'ignore, madame, mais quoi que ce soit, faites que cela arrive.... Notre-Dame-d'Amour, exaucez-moi!

Le lendemain matin, à six heures, la carriole fut attelée.

La mère de Zanette avait laissé,—pauvre morte!—une autre enfant qui, maintenant, prenait sa cinquième année. Le père Augias, depuis trois ans, avait confié cette enfant trop petite à sa sœur, mariée avec un pêcheur aux Saintes-Maries-de-la-Mer, pour qu'elle l'élevât parmi les siens.

—Si je partais avec vous, père, pour voir la petite?

—J'allais, dit Augias, te le dire moi-même.

Ils partirent.

Le père Augias conduisit sa fille aux Saintes, chez sa sœur, puis revint sur ses pas, avec la carriole, à Silve-Réal, chez la mère de Pastorel pour savoir d'elle où il trouverait le gardian.

Il n'avait pas voulu, naturellement, mener Zanette, comme cela, dans la maison de Pastorel.

Chez la vieille Pastorel, il apprit que le gardian, dans l'après-midi, irait aux Saintes pour une affaire. En ce moment, Pastorel visitait une manade aux environs des Saintes. De grandes courses devaient avoir lieu bientôt aux arènes d'Arles et on l'avait chargé de se rendre compte par lui-même de la sauvagerie de certains taureaux, de choisir à son idée et de designer les plus sauvages, les meilleurs, qu'on «trierait» quelques jours plus tard.

Augias se remit en route pour aller prendre chez sa sœur, aux Saintes, le repas de midi.

Pendant ce temps, Zanette, après avoir joué avec sa petite sœur, n'avait pu résister au désir de courir un peu sur l'immense plage déserte des Saintes.

Elle aurait voulu emmener la petite. La tante s'y opposa.

—C'est trop petit, vois-tu, cette mignonne! Et puis,—quoique, si l'on en croit le monde, les mauvaises fièvres n'existent plus guère,—j'ai toujours peur. J'en connais, des tout petits, qui n'ont pas la couleur qu'il faut; ils sont jaunes comme des cierges. Va toute seule.... Tu n'as pas peur, au moins?

—Oh! dit Zanette, je n'ai peur de rien, jamais.

Elle venait rarement aux Saintes-maries qui étaient à cinq lieues de chez elle.... Il y avait tant de travail à la ferme de la Sirène! De temps à autre, on leur amenait la petite, si bien que Zanette, qui aimait beaucoup la mer, ne la voyait pas souvent.... Oui, elle l'aimait beaucoup, cette mer bleue et vaste où le regard et le rêve s'en vont loin, à la poursuite des bateaux et des grandes mouettes blanches....

Tenez, ce matin même, lorsqu'elle avait vu, au bout de la plaine, là-bas, tout là-bas, au bout du désert plat, par-dessus la vigne, les sables et les salicornes, se découper la silhouette crénelée de l'église sur le bleu de la mer,—elle s'était levée tout debout, Zanette, sur le char à bancs, en poussant des cris,—en battant des mains: «La mar! la grando mar!» La mer! la mer si grande! Et le cœur de Zanette s'échappait, s'envolait hors d'elle-même; il volait avec les oiseaux, au-dessus des vagues, bien haut, bien loin, puis redescendait, les effleurait parfois de l'aile et chantait... un chant de sirène.

Et comme on était au milieu de juin, qu'il faisait chaud et qu'elle aimait la mer, Zanette, pendant que son père allait à ses affaires, avait couru sur la plage.

Des lieues de plage; un sable, doux sous les pieds, où la nier envoyait sa vague calme, en grands festons mobiles, dentelles blanches, dont les dessins d'écume se formaient, fondaient, apparaissaient encore pour disparaître. Aux endroits mouillés, le sable, dans le moment où s'y posait le pied de Zanette, devenait tout pâle, parce que l'eau, sous le poids, en sortait comme d'une éponge. Quand elle retirait ce pied, très petit, le sable de nouveau s'imbibait, redevenait sombre très vite. Et cela amusait la jeune fille.... Puis, comme la mer essayait de mouiller ses jupes, elle les relevait en s'enfuyant.... Et, loin des bords, le sable, sec, très mobile, prenait son soulier, voulait le garder, il la déchaussait. Et elle riait toute seule. Et la grande plage désolée était maintenant toute couverte des petites traces désordonnées de Zanette. Ici, elle avait fait de grandes enjambées, là de tout petits pas; ici, elle avait tourné en rond comme une folle.... Les courbes se rétrécissaient en une hélice, du centre de laquelle l'enfant s'était échappée brusquement, pour courir en ligne droite, longtemps, longtemps.... Et enfin, elle se vit loin des Saintes, à une lieue au moins, sur l'immense plage vide, déserte. Elle s'assit alors sur les petites dunes qui lui cachaient la plaine, par-dessus lesquelles, en se retournant, elle apercevait à peine le faîte de l'église crénelée, avec ses trois cloches découpées en plein ciel dans l'ajourement du clocher. Et Zanette, adossée aux monticules de sable, ne voyait plus que la mer qui court sans cesse au-devant d'elle-même, impuissante à saisir mieux la terre qu'elle semble désirer.

Alors, la petite sauvage éprouva une envie brusque de se plonger dans cette eau si claire, si bleue, si fraîche. «Dans une heure, il sera midi, songea-t-elle en regardant le soleil. J'ai le temps.»

Le Rhône lui avait appris à nager. Elle se déshabilla, sûre d'être bien seule. Debout, étendant les bras, elle s'étira au soleil et une joie physique la saisit, la joie des bêtes captives remises en liberté.

Un bain libre au bord de la mer, en pleine lumière, semble peut-être aux gens des villes un acte impudique et sans doute fort rare. Ce n'est ni l'un ni l'autre. La nature invite au naturel.... Et maintenant Zanette ressemblait aux petites déesses de la mer, aux ondines, aux sirènes de l'eau, sœurs légendaires des sirènes de l'air dont les plumes ont toutes les couleurs du ciel, et sont luisantes comme des écailles entrevues sous les vagues.

La peinture ne doit pas garder seule le privilège de montrer nue la beauté des déesses et de la femme. Zanette était nue et elle était chaste.

Quand elle se fut un peu étirée, la joie qu'elle éprouvait la força de s'agiter de nouveau. Un petit cheval de Camargue, qu'on rend à la liberté, qu'on renvoie au troupeau libre après l'avoir attelé plusieurs jours, s'étonne ainsi, immobile d'abord, puis hume l'air, et tout à coup bondit et galope. Ainsi fit-elle, Zanette. Elle gravit en deux bonds une des petites dunes voisines qui s'écroula sous elle; elle regarda, du sommet, tout le désert verdoyant, où flottaient, vers l'est, des mirages, des arbres renversés au bord de marais irréels; elle se retourna vers la mer, aspira la brise saline, puis se jetant à corps perdu sur la pente de sable, elle se laissa glisser jusqu'au bas, la poitrine dans ce sable chaud, ses deux petits pieds en l'air, les mains en avant,—avec des éclats de rire qui perçaient le bourdonnement de la mer paisible mais toujours murmurante.

Zanette se releva, se secoua, puis, courant à toute vitesse, s'élança vers la mer, y entra toujours courant, et quand elle eut de l'eau jusqu'à la ceinture, elle se jeta à la nage, toujours avec des cris perçants auxquels répondaient là-bas les mouettes.

Elle nageait ainsi depuis un moment, quand un jeune taureau, noir comme la nuit, bondit, non loin de là, par-dessus la dune, et entra aussi dans les vagues.... Un cavalier presque aussitôt franchit d'un bond la dune au même endroit et s'arrêta brusquement, au bord de la mer, regardant tour à tour, d'un air étonné, le sauvage taureau et la fillette sauvage.

C'était Jean Pastorel.

Un des taureaux qu'il était venu juger en vue des courses d'Arles, excité par lui, s'était dérobé tout à coup après l'avoir attaqué plusieurs fois et finalement avait fui le troupeau. Pastorel s'était tout seul mis à sa poursuite, il l'avait atteint, piqué de son trident au moment où le fauve le chargeait une fois encore, et l'animal farouche, fuyant de nouveau, avait entraîné le cavalier vers la mer, dans laquelle il cherchait maintenant asile.

Le dompteur regardait les vagues et la fille et le taureau.

Le taureau, de l'eau jusqu'au cou, apparaissant et disparaissant tour à tour sous la vague écumante, semblait un rocher noir. L'arête sinueuse de son échine luisait dans l'éclat palpitant de la mer, sous le rayonnant soleil de midi. Il soulevait son mufle hors de la vague et faisait face à l'ennemi non sans regarder parfois d'un œil oblique la petite nageuse qui s'éloignait.

Pastorel n'avait pas encore reconnu l'enfant.

Zanette, stupéfaite, consternée, avait reconnu Pastorel.

Elle n'aurait pu dire lequel l'effrayait davantage, de l'homme ou de la bête.

La honte, en elle, dépassait l'effroi. Le taureau lui faisait peur, certes, pas trop cependant, car elle avait l'habitude de voir les taureaux libres en Camargue, mais le «chevalier» qu'allait-il faire? qu'allait-il dire, qu'allait-il surtout penser d'elle? Pourvu qu'il fût bien l'homme brave et bon qu'on lui avait dit.... Par bien des histoires qui couraient le pays, elle savait, la fille sauvage, élevée parmi les animaux et les bouviers, que les meilleurs parfois, sous un coup d'amour comme sous un coup de soleil, s'emmalicent et s'emportent à de subites et dangereuses folies.

Après tout, elle ne le connaissait pas!... O bonne Notre-Dame, voici bien le cas de vous invoquer!... Elle n'y manquait pas, Zanette, et s'éloignait du rivage, afin d'être cachée entièrement par l'eau, lorsqu'elle prendrait pied, mais ses petites épaules très blanches apparaissaient hors des vagues. Le gardian comprenait. Il était interdit et amusé, un peu inquiet pourtant....

—Prends garde, petite! cria-t-il, la bête est mauvaise.... Je vais tâcher de la reprendre à la mer et de la reconduire. Reste où tu es!

Et il poussa son cheval, dans l'intention d'aller tout droit se placer entre le taureau et la fille.

La petite tête de Zanette (son lourd chignon tout mouillé, ruisselait d'eau étincelant au soleil) regardait le chevalier. Sur la ligne onduleuse des petites dunes grises, sur le vide bleu du grand ciel, le cheval lui apparut, cabré, pivotant sur ses pieds de derrière, détournant sa tête de la mer, rebelle au mors et à l'éperon. La lance du gardian, appuyée à l'étrier, luisait à son côté et rayait le ciel éclatant d'une barre rigide, au bout de laquelle étincelait le fer en trident. Le taureau vit sans doute cette lance bien connue, et le trident enflammé au soleil lui parut sans doute plus menaçant que jamais, car il fit un mouvement, hésita une seconde, puis se dirigea sur Zanette. Alors, le gardian, enfin vainqueur de son cheval, qui écumait comme la mer, le pressa si bien que, cabré pour la troisième fois, l'animal se lança en avant. Ses deux pieds retombèrent dans la vague qui arrivait contre lui. La mer jaillit sous son ventre. Ce fut un étincellement d'eau éclaboussée, épanouie en gerbe, au milieu duquel cheval et cavalier étaient superbes. Une fois qu'il fut dans l'eau, le cheval cessa de résister et se mit à marcher résolument, mais le taureau continuant à se rapprocher de la fille, le cavalier dut obliquer vers elle; et quand il parvint à se placer entre la fille et la bête, l'homme n'était loin ni de l'une ni de l'autre.

Alors seulement Pastorel reconnut Zanette.... Son visage eut une expression rapide d'étonnement mêlé de plaisir... puis, aussitôt après, de vive inquiétude.... Et il ne dit rien. Elle lui en sut gré.

Il regarda le taureau. Elle fut rassurée, mais elle était lasse. Le cœur commençait à lui battre fort. Elle fut forcée de s'arrêter. Et le gardian, bien malgré lui, soumis à la loi invincible, plus volontiers regardait maintenant du côté de la fille que du côté de la bête, du côté de l'amour que du côté du péril. Les vagues étaient larges, espacées, et n'écumaient qu'en arrivant au rivage. Ici, elles étaient lisses, lourdes, molles, et après chaque gonflement, la mer s'abaissait, découvrant la petite poitrine de Zanette qui, alors, se cachait de ses bras posés l'un sur l'autre en croix. Elle ne savait que dire, elle ne savait que faire. Aller plus loin? La vague l'aurait recouverte; elle était trop fatiguée. Elle avait bu un peu d'eau amère. Elle respirait avec effort.

Pastorel réfléchissait, combinant une tactique.

Le taureau menaçant fit un mouvement vers le cheval. Les deux bêtes, habituées à se combattre à terre, se sentaient gênées, dans cette eau lourde, remuante, qui parfois battait leurs flancs. Le taureau fit un pas en avant.... Le cheval, sous son cavalier distrait, se retourna le plus vite qu'il put pour fuir l'ennemi, marchant vers la fille dont il était maintenant tout proche. Elle allait se remettre à la nage, quand,—après avoir tourné vers le rivage la tête du cheval, de manière à pouvoir faire bien vite face au taureau,—Pastorel lui cria:

—Écoutez-moi! Écoutez-moi bien, car ce n'est pas un moment pour rire.... Il ne voudra pas sortir, le taureau. Ce n'est pas la première fois que pareille chose m'arrive. Voyez-vous, dans la mer, nos chevaux sont gênés, ils ne se sentent plus libres d'eux-mêmes. Ils se méfient de l'eau plus que du taureau. Si je manque mon coup et que le taureau aille sur vous, je ne pourrai peut-être pas lui «couper les devants».... Alors, que ferez-vous? Voici donc le mieux, je pense. Courez vite, habillez-vous vivement. Nous laisserons le taureau où il est. Je vous prendrai en croupe et vous ramènerai aux Saintes. Cela vous plaît-il? Je ne vois pas comment faire autrement.

Elle non plus, la pauvre! ne voyait pas «comment faire autrement!»

—Essayez d'abord, dit-elle, d'emmener le taureau.

—A votre volonté! dit-il. Éloignez-vous donc un peu.

A son idée, elle ne gagna pas grand'chose.

Elle se croyait cachée par la mer, habillée pour ainsi dire d'eau et d'écume, et elle se mit à nager. Et du haut de son cheval, il regardait, malgré lui, cette forme jeune onduler sous la claire transparence de l'eau, s'étendre, se mouvoir gracieusement, plus jolie, plus vivante, plus blanche qu'elle n'aurait paru à terre.

Elle s'arrêta de nouveau et prit pied.

L'homme oubliait la bête.... Il se décida pourtant à l'attaquer, avança contre elle, la lance en arrêt, la piqua au front, mais le cheval n'ajoutait pas, comme à l'ordinaire, à la force du coup de trident, celle du poids et de la vitesse. Le taureau ne recula pas d'un pouce; il ne se détourna même point et fit au contraire un nouveau pas en avant.

C'est le cheval qui dut reculer.

Le gardian cria:

—Vous voyez! c'est comme j'ai dit. Nous n'en finirions pas. Allez à terre!

Et, tournant le dos à la fille, il regardait vers le large, surveillant la bête.

Il n'y avait pas à faire de conditions, à établir de pourparlers; il fallait obéir; mais Zanette s'était éloignée de ses vêtements, dont le gardian, au contraire, se trouvait rapproché.... Et c'est le taureau qui était leur maître!... Elle en prit son parti, courut à terre le plus vite qu'elle put, dans un éclaboussement d'étincelles d'eau. Elle songea bien à passer derrière la dune, mais il faudrait la repasser, se hisser deux fois sur ce piédestal de sable.... Cela valait-il mieux? Elle ne le pensa pas, et prit sa course, le long de la plage. L'attention du taureau se détourna du cheval; il suivait des yeux cette petite forme humaine qui courait.... Inquiet, il se rapprocha du rivage et d'elle. Le gardian dut le suivre, s'interposer entre la terre et lui, le repousser dans la mer, mais, dans ces mouvements, plusieurs fois le jeune homme put voir la jolie fille, à demi nue maintenant, qui, en toute hâte, se rhabillait.

Déjà, le jour des fêtes aux plaines de Meyran, il avait trouvé que Zanette était la plus jolie; il n'avait donc aucune peine à la trouver, comme ça, plus jolie encore!

Ils laissèrent le taureau dans les vagues. Zanette, prise en croupe, retournait vers les Saintes.

Pastorel allait au pas, car la route était trop courte... trop courte vraiment. Et Zanette lui contait comment et pourquoi, pendant ce temps-là justement, maître Augias le cherchait.

Et Jean sentait un petit bras, un peu tremblant encore de crainte et de honte, qui s'accrochait à lui.

De l'aventure qui venait d'arriver, ils ne dirent mot ni l'un ni l'autre, mais pour l'avoir vue si jolie toute nue dans la grande mer, voilà qu'il se croyait tout de bon amoureux.

A courir taureaux ou filles on prend quelquefois mal de mort.

Au père de Zanette, le gardian ne dit qu'une chose: il l'avait prise en croupe et sauvée du taureau, et la fille se garda bien de raconter la baignade. Pourquoi faire?... Après tout, elle avait eu tort. Elle le reconnaissait en elle-même: il ne faut pas se fier à la solitude du désert, quand on est une fille honnête. Vraiment, que lui serait-il arrivé si au lieu d'un Pastorel, elle eût rencontré un Martégas!

—Ah! ce brave Pastorel! dit le père Augias.... Je te connais comme un des plus rudes et des plus fiers gardians, camarade, et je venais justement pour te chercher.... Je pensais hier à toi, et puisque tu viens de rendre service à ma fille, c'est-à-dire à moi, bien plus volontiers je vais te dire ce que je pensais.... Je suis même allé chez ta mère pour te voir.... Les choses s'arrangent bien.... Nous avons, sur notre domaine du château de la Sirène, dans une de nos manades, un cheval magnifique; de plus beau on n'en peut pas voir.

—Je le sais, dit Pastorel.

—De plus beau, on n'en peut pas voir, reprit maître Augias, mais c'est un terrible!

—Je sais tout cela. On le connaît, ce cheval, dans tout le pays.

—Il est entier comme pas un!... On peut à peine l'approcher; c'est un diable; il mord les aigues, les blesse, et avec des ruades il blesse les autres étalons; il a cassé les jambes à deux et tué un homme. Tous ceux qui veulent le prendre, il les attaque. Ça fait que nos maîtres n'en veulent plus: ils m'ont dit qu'à celui qui pourrait le dompter et l'emmener sans vider les étriers, ils en faisaient volontiers cadeau.... Veux-tu le cheval, Jean? Je te le donne.

Le père Augias ne se doutait guère qu'il copiait le mot de Charlemagne dans la légende: «Aymerillot, cette ville forte est à toi, je te la donne.... Tu n'as qu'à la prendre!»

Ce que le père Augias offrait à Jean, ce n'était pas seulement le fameux cheval, c'était le moyen de suivre Zanette.

—Je savais tout cela, maître Augias, dit-il. Et je serais allé moi-même vous demander la permission de prendre la bête.... Quand partez-vous?

—Doucement! dit Augias. Connais-tu Martégas?

—Oui, je sais qui c'est.

—Eh bien, Martégas arrive à la ferme demain matin; il veut le cheval... mais c'est à toi que je le donne. Il faudra, je pense, défendre ton intérêt.

—Quand partez-vous? répéta Pastorel, pour toute réponse.

—A deux heures, après déjeuner.

—Vous avez votre char à bancs?

—Oui.

—Je vous suivrai à cheval.

—Tu es un homme. Le cheval est à toi. Nous dînons ici chez ma sœur. A ton service! Tant qu'il te plaira, à l'avenir, tu pourras frapper à ma porte. Tu m'as rendu service. Je ne l'oublierai pas.... Manges-tu avec nous?

—Non, non, dit Pastorel, je ne puis partir sans avertir ma mère; je mangerai chez elle. J'y vais, et, soyez tranquille, je vous rejoindrai sur la route.

Rendez-vous fut pris pour l'après-midi, sur un point de la route où, en effet, Jean rejoignit la carriole de maître Augias qui retournait à la ferme de la Sirène. Jean galopait à gauche, tout près de la fille dont les cheveux noirs, fauves au plein soleil, étaient encore un peu humides sous le velours posé en couronne, dont les bouts flottaient au vent de la course.

Parfois on mettait les chevaux au pas, et alors Augias et Pastorel parlaient du cheval.

Un arrière-grand-père de ce cheval était venu tout droit de là-bas, des déserts que maître Augias ne savait pas nommer, d'un pays mystérieux et barbare, du pays des contes de fées. Il avait été donné par un roi à un autre roi qui en avait fait cadeau au comte des Eyssars. Le comte, qui habitait Marseille, n'en put rien faire à la ville. Il le fit venir en Camargue, chez ses amis les maîtres du château de la Sirène, qui le firent lâcher dans les pâturages libres, parmi les aigues et les taureaux. Cet ancêtre était d'un gris doux, d'un gris velouté, pâle, comme le fond du Vaccarès quand il est à sec, comme les sansouïres, ces terrains de Camargue, gris, jaspés d'efflorescences salines. Sa crinière et sa queue étaient très longues, et noires comme du charbon. Sous le poil, toute sa peau était noire aussi, noire comme la nuit. C'était une bête d'enfer. Il avait eu des petits qui ne lui ressemblèrent pas. Et maintenant, voilà que celui-ci, fils de ses fils, se trouvait, disait-on, ressembler à son bisaïeul, trait pour trait, au physique et au moral, méchanceté comprise.

Était-ce bien de la méchanceté? N'était-ce pas plutôt la colère de l'étranger retenu malgré lui dans un pays longtemps ennemi? Une rancune de Sarrasin, fils de ceux que si longtemps, disait Augias, Aigues-Mortes et la Camargue avaient combattus, comme en fait foi l'église crénelée des Saintes!

L'histoire était vraie. L'ancêtre du cheval que maître Augias offrait à Pastorel était un des Syriens rapportés d'Orient par Lamartine, qui, dans l'histoire contée par Augias, devenait un roi. A ce roi des poètes, le cheval syrien avait été offert par un autre roi, un prince arabe, un émir des grands déserts libres. Ce cheval s'étant blessé un pied, pendant la traversée, de riches Marseillais, amis du grand poète, avaient offert de le garder jusqu'à ce qu'il fût guéri. Et plus tard, quand on voulut le lui rendre, le prince des poètes, royalement généreux, avait répondu: «Puisqu'il est guéri et si beau, gardez-le.»

Redevenu sauvage dans le delta du Rhône, qui sans doute lui rappelait son pays natal pour le lui faire obscurément regretter, le cheval syrien était mort révolté. Il revivait après un demi-siècle, et refusait par tous les moyens, en victorieux, l'humiliation de la selle. C'était le Sultan.

Jean Pastorel soupa avec eux, et plus d'une fois Zanette,—toute confuse, à cause du souvenir de la journée,—surprit le regard du gardian posé sur elle avec une attention profonde. Quand il s'apercevait que son regard était surpris par elle, vite, il le détournait. Mais plusieurs fois il continua de regarder «fixe et profond».... Il était, comme on dit là-bas, «dans ses pensées».

Il voyait, d'un côté, Rosseline et l'amour tourmenté qu'elle représentait; de l'autre, la vie d'amour tranquille qu'on pourrait mener avec cette petite si attentive auprès de son père, si ferme et si douce en même temps lorsqu'elle commandait valets et servantes, si adroite aussi, et encore si prompte à faire elle-même les choses qu'il fallait.

Il la félicita.

—Vous êtes dégourdie, demoiselle! dit-il.

—C'est toute sa mère, fit le père Augias.

Et Augias parla de sa femme. Il conclut:

—J'ai perdu l'âme de la maison. Mais Zanette se forme. Elle la remplacera. Cependant elle est encore, pour certaines choses, trop jeunette. Ainsi, je n'ai pas cru qu'elle pût élever sa petite sœur. Et je l'ai envoyée, ma pauvre cadette, habiter chez ma sœur à moi, aux Saintes; ça m'est un crève-cœur.

—A moi aussi, fit Zanette.

Et Pastorel pensa que, s'il se mariait avec cette enfant, sa mère à lui pourrait s'installer ici.... On lui rendrait la petite, à ce brave Augias.

Zanette, pendant ce temps, se demandait si, toute petite comme elle était, elle pourrait longtemps lutter, dans le souvenir de Jean, avec la beauté de cette Rosseline, car, de loin maintenant, cette fille lui apparaissait belle, beaucoup trop belle.... Un peu de jalousie la poignant, elle se surprit elle-même à faire la coquette, à répondre plus aimablement qu'elle n'eût fait sans cela. Et surtout elle sentait que dans son propre regard, elle mettait une force, une expression vive, particulière à ce jour, destinées à entrer par les yeux de Jean, au plus profond de lui, pour lui prendre le cœur. Cela se faisait non pas à son insu, mais malgré elle, c'était plus fort qu'elle; c'était, aussi, plus fort que lui.

Cette soirée décida de leur destinée. Rosseline méprisée, fut, au moins ce soir-là, vaincue par l'enfant qu'il avait vue chaste et nue, qu'il voyait pudique et coquette, qui parlait bien et qui, après avoir regardé clairement, en face, baissait les yeux au bon moment. Ce soir-là, ils s'aimèrent.

Le père Augias le vit bien et s'en réjouit.

Puis Zanette monta se coucher; les deux hommes restèrent seuls.

—Écoute, Pastorel, dit Augias. Il faut aller prendre du repos, je vais te montrer ta chambre, mais, avant «d'aller à la paille», écoute un mot sur ce Martégas. C'est un «marrias». Il ne faut pas qu'il ait le cheval.

—Il ne l'aura pas.

—Et pourquoi?

—Puisque je l'aurai avant lui.

—Bien! mais en même temps, je crois, il ne faudrait pas l'irriter et s'en faire un ennemi comme moi j'ai fait.

—Peuh! dit Pastorel dédaigneux, soyez tranquille, je sais ce qu'il vaut. Demain le jour me conseillera.... A demain, maître Augias.

—Sois tout le temps en méfiance, voilà ce que je voulais te dire. Le monstre est capable de tout.

Ils allèrent dormir. Zanette, elle, ne dormit guère. Sa tête travaillait, travaillait. Un petit sommeil la prenait parfois, puis elle s'éveillait en sursaut bien contente d'être tirée d'un cauchemar. Tantôt elle voyait Rosseline la menacer, tantôt Martégas la poursuivre, d'autres fois un taureau géant courir contre elle, les cornes basses, dans la mer où, pour le fuir, elle se noyait! mais un sauveur arrivait toujours, du fond du ciel, avec des ailes et une lance.... C'était Saint Michel lui-même, comme il était représenté sur une image coloriée et encadrée, où on le voit terrassant le dragon, dans la chapelle de Notre-Dame-d'Amour.... Et, dans son rêve, le chevalier Saint Michel portait toujours un trident camarguais au poing, et, sur son visage la ressemblance de Jean.

—Il vaincra le cheval méchant, ce chevalier-là, pour sûr!... Si je n'avais pas été là, il aurait été maître du taureau.... Il n'y a rien à craindre pour lui demain.... Il prendra le cheval du premier coup. Que dira Martégas? il voudra se venger.... Il faut prendre garde!... Notre-Dame-d'Amour nous protégera...»

Le lendemain matin, Zanette se leva avant tout le monde, et, en silence, elle sortit, une lanterne à la main. Il faisait encore nuit, mais les grands chiens de garde vinrent tous deux à elle et se mirent à lui faire escorte, le nez dans les plis de ses jupes.... Elle alla droit à l'écurie, et, calmant avec de bonnes paroles les chevaux qui tiraient sur leurs chaînes: «—Ho! Griset! oh! tout doucement! Noiraude!... Beau! beau! Cabri!» elle chercha, suspendus aux crocs de bois, les harnais du cheval de Pastorel.

Aisément, elle les trouva.

Elle prit le séden (sédène), et l'emporta.

Le séden est une corde faite avec le poil de la queue des cavales.... Le séden est essentiellement camarguais. Fait en Camargue, il n'en doit pas sortir. Vendre un séden est une faute de patriote. Le séden sert de lasso et de licol. De la solidité du séden pouvait dépendre le succès et même la vie de Pastorel, quand il s'en servirait pour prendre Sultan. Ce séden était noir et blanc.... Zanette, toujours suivie des deux grands chiens, l'emportait.... Où donc?

Elle alla droit à la chapelle et l'ouvrit. Les chiens entrèrent.

Elle posa sa lanterne sur l'autel. La clarté de la lanterne frappa le visage d'or de Notre-Dame qui se fit resplendissant. Ce visage de lumière souriait. Zanette passa derrière l'autel, monta sur une chaise, et du séden noir et blanc, elle fit à Notre-Dame une ceinture dont un bout, traînant à terre, serpentait jusqu'à la porte et même jusqu'au dehors.

Puis la petite revint s'agenouiller et pria, avec ses deux chiens couchés près d'elle, leurs museaux appuyés sur les plis débordants de sa robe....

—Bénissez-le, le séden de Jean! murmurait-elle. Bénissez-le, qu'il n'aille pas rompre! Souvenez-vous, ô Notre-Dame, qu'il a été votre ceinture et qu'il est maintenant sacré.

Puis, elle alla doucement remettre le séden où elle l'avait pris.

Comme elle sortait de l'écurie, les chiens donnèrent des marques d'inquiétude....

—Martégas! songea-t-elle.

Et vivement elle rentra dans la ferme.

C'était Martégas. Maître Augias guettait son arrivée. Il lui était venu en l'esprit que, s'il n'était pas surveillé, ce Martégas pourrait bien jouer un vilain tour à Pastorel,—ou à son cheval, ce qui serait même chose.

Augias alla donc avec Martégas, qu'il ne quittait pas de l'œil, soigner sa bête à l'écurie.

Puis on rentra à la ferme, pour casser la croûte, boire un coup, «tuer le ver». Et en route!

Martégas ne dit rien à Zanette, qu'un simple bonjour, mais il fut content de voir qu'elle s'apprêtait au départ.

Et quand, après le café, on prit l'eau-de-vie, en bourrant la pipe:

—Nous n'aurons pas à aller bien loin, dit Augias, j'ai fait porter l'ordre à la manade de se rapprocher le plus possible d'ici. Nous la trouverons près d'une de nos vignes, au quartier du Campas.

—Bon! dit Martégas, mais ne sommes-nous que deux?

—Deux seulement, dit Augias.

—Qui commencera? dit Martégas, narquois.

—Pastorel! répliqua vivement Augias.

—Suis-je donc un âne?... Si Pastorel commence, je n'ai donc plus de chance.

—C'est son droit, dit Augias gravement. Si tu commences, en aura-t-il davantage?

—Peut-être, dit Martégas.

Pastorel savait bien qu'il n'avait aucun droit de priorité; il lui déplut de demander le succès à la ruse. Il regarda Zanette....

—Commence si tu veux, Martégas! dit-il dédaigneusement, ce n'est pas toi qui l'auras!

—C'est ce que nous verrons!

—Nous le verrons!

Augias trouva Pastorel imprudent:

—Commencez ensemble, dit-il. Chacun sur sa bête. A qui l'aura le plus tôt.

Pastorel fronça le sourcil.

—Non! dit-il, chacun des deux pourrait faire du tort à l'autre. Il faut être libre de ses idées en pareille affaire, et de ses mouvements.... Travailler ensemble à prendre le cheval ce serait se gêner, se contrarier, et l'on n'en finirait plus, ensuite, de se faire des reproches.

—Tu commenceras donc, Jean! dit le vieux.

—J'ai dit ce que j'ai dit. Martégas commencera.

Pastorel, qui connaissait à peine Martégas, le jugeait trop pesant pour pouvoir évoluer à cheval avec la rapidité, la souplesse, la brusquerie nécessaires ce jour-là.

Martégas se jugeait de même. De plus, il ne trouvait pas en assez bon état son propre cheval, depuis la chute de l'avant-veille.

—Eh bien, dit-il, écoutez. Je commencerai le premier, ce sera mon avantage. En échange, j'aurai pour désavantage d'être à pied. Si je parviens à toucher de ma main le cheval qu'il faut prendre, sans parvenir à le lier aussitôt, ce sera le tour de Pastorel, et de même il en sera pour lui.

Ainsi fut convenu, malgré Augias, sur les instances de Jean.

Jean avait l'air plein de confiance, et cela réjouissait Zanette, qui, comptant bien aussi sur Notre-Dame-d'Amour, regardait le séden de Jean se balancer à l'arçon.

Quelques minutes plus tard, Zanette et son père, Jean Pastorel et Marius Martégas, tous les quatre, galopaient dans la vaste plaine à la recherche de la manade....

Sournoisement, la petite fille comparait Pastorel à Martégas, et souriait, contente.

Les saladelles violacées s'étendaient devant eux comme un réseau frêle à travers lequel on voyait la terre grise, parfois l'argile et parfois le sable çà et là blancs de sel.

De loin en loin, des touffes de tamaris qui semblaient des bouffées de fumée d'un vert pâle, un peu rosée, tant sont fines feuilles et fleurs. Puis, une roubine ou un fossé à traverser. On lâchait la bride aux chevaux qui, à leur gré, sautent les fossés ou y descendent, la tête au fond, la croupe en l'air, par des sentiers qu'ils connaissent pour les avoir fréquentés au temps de leur enfance sauvage et libre. Aussi loin que la vue s'étend, la plaine plate, l'île à peine élevée au-dessus du niveau de la mer, de la mer qu'on devine là-bas, vers le sud, à la couleur du ciel qui se colore imperceptiblement des transparentes buées sans cesse exhalées des eaux. Au nord, le feston estompé des Alpilles. A l'est et à l'ouest, au bord des deux Rhônes, la dentelure des aubes et des ormeaux, noyée dans le brouillard qui s'élève du double fleuve.

—La manade! cria le père Augias.

Dans un marais en contre-bas, parmi les canéous et les siagnes, la manade paissait. Les aigues, le cou allongé vers le sol, arrachaient à lèvres tendues les tiges menues des roseaux, puis, relevant la tête, les oreilles attentives et mobiles, regardaient l'espace, humaient l'air salin, respiraient la vie, en fouettant de leurs queues traînantes leurs croupes et leurs flancs grisâtres. Des poulains se mordillaient l'un l'autre au cou, à la crinière. Des étalons, inquiets d'eux-mêmes, tournaient autour des cavales avec de petits hennissements sourds, comme s'ils voulaient plaire, et préluder par des grâces à la violence des caresses. Les taureaux, pour la plupart, s'étaient couchés, leurs pieds sous le poitrail, les genoux sous le mufle qui bavait en longs fils de cristal étincelant. Trois gardians droits sur leur selle, la pique à l'étrier, regardaient, immobiles, le troupeau qu'ils trouvaient beau, la lumière dont ils étaient réjouis.

Tout à coup, au beau milieu du troupeau, une tête de cheval émergea.

—C'est lui! dit Augias.

—Pardi, répliqua Pastorel. Pas difficile à deviner. Je n'ai jamais vu son pareil. Comment l'appelez-vous, ce cheval?

—Le Sultan, firent d'une seule voix Zanette et son père.

L'œil de Martégas s'alluma de convoitise.

—Je le vendrai bien mille francs! songeait-il, en maquignon.

On ne s'occupait pas de lui.

Le Sultan, flairant les nouveaux venus, donna des signes d'inquiétude. En quelques bonds il s'écarta du troupeau, puis s'arrêta bien campé sur ses quatre jambes nerveuses, le col haut, la gorge renflée, toute frémissante. Il était sorti du fond du marais et, ainsi debout sur un monticule du bord, il se découpait en plein ciel, et l'on voyait son poitrail bien large et la courbe fière de l'encolure et la finesse de sa petite tête sèche et sa queue très relevée, qui frappait sa croupe avec une allure féline....

—A moi! dit Martégas.

—C'est convenu, dit Pastorel. Que veux-tu qu'on fasse?

—Faisons-le rentrer parmi le troupeau; c'est là que j'irai le prendre.

Les gardians obéirent. Le troupeau fut cerné. Le Sultan se réfugia au beau milieu.

Martégas attacha son cheval à un tamaris, prit son séden, qu'il garda dans sa main gauche tout prêt à être passé au cou de l'étalon, et marcha vers le troupeau, lentement, l'œil sur l'animal qu'il voulait capturer.

Les six cavaliers, Zanette comprise, devaient se porter ici ou là, selon les mouvements de la manade qu'il fallait empêcher, s'il était possible, de se dérober. Si elle s'échappait, on la rejoindrait.

—Souviens-toi des conditions! cria Pastorel. Si tu le touches sans le lier, s'il t'échappe, c'est mon tour!... Je cours dessus tout de suite!

Attentif à sa manœuvre, Martégas ne répondit pas.

En ce moment, la passion du chasseur l'occupait seule; il oubliait tout le reste.

Très lentement il entra dans la manade où se firent des mouvements inquiets et confus. Il était là dedans, pressé parfois par les flancs et les encolures, effleurant des crinières de sa main droite, s'abritant derrière une croupe pour avancer d'un pas vers Sultan sans être vu, sans l'effaroucher. Et si lentement, si posément il marchait, que bientôt le calme se fit dans le troupeau, dont plusieurs bêtes étaient à demi familières. Celles-ci, Martégas les reconnaissait à leur allure; il les approchait, les flattait, les mettait en confiance. Et comme c'étaient elles qui, le plus souvent, menaient les autres, la manade entière restait là, en attente.

A ce moment Martégas était arrivé à quelques pas de Sultan. Sultan regardait, la tête haute, immobile, les gardians qui cernaient la manade. La manade tout à coup se resserra un peu autour de l'étalon. Il ne bougea pas. Martégas, pour le tromper, s'éloigna de lui, puis tourna de manière à aller sur lui de face.... Sultan le laissa approcher, puis marcha vers l'ennemi. Martégas prépara son lasso.... On vit le séden onduler en l'air... mais le diabolique cheval avait fait une brusque volte-face et, d'un coup de pied médité, il frappait l'homme à la cuisse; aussitôt il détala, au trot.

La manade le suivit; les chevaux sautaient par-dessus Martégas blessé, hors de combat, gisant en silence dans la fange du marais. Il n'avait rien de cassé.... On ne songea plus à lui.

La manade s'arrêta devant les six cavaliers accourus, mais l'étalon passa à travers la ligne de l'ennemi. Il choisit pour s'échapper le côté qui, à dessein, semblait le moins gardé; il vint passer près de Pastorel.

Dès que Sultan eut pris son parti, Pastorel enleva sa bête au galop, joignit en quelques bonds le cheval sauvage et lui jeta autour du cou son séden, dont l'autre extrémité était solidement fixée autour du haut troussequin qui forme le dossier des selles à la gardiane. Pendant que le séden se déroulait, Pastorel manœuvrait son cheval de façon que la corde se tendît progressivement, sans secousse, sans rompre; elle se raidit enfin; ils s'arrêtèrent.

...Oh! comme Zanette, là-bas, attentive, immobile, les yeux ardents et fixes, remerciait Notre-Dame!

La bête était prise. Ce n'était rien. L'homme regardait le cheval hagard. Tout à coup, Pastorel lança sur Le Sultan son cheval enlevé sur place au galop. Le séden détendu toucha la terre, entre eux. Le Sultan bondit pour fuir, mais le cavalier avait tourné bride, et quand la corde se raidit de nouveau, elle attira brusquement le cheval sauvage au moment où il n'avait plus de point d'appui.... Il s'abattit, étonné, et demeura sur place, vaincu.

Pastorel se rapprocha de Sultan, prêt à recommencer cette manœuvre s'il se relevait; il ne se releva pas.

La violence de la secousse et de la chute, l'étonnement, la terreur visionnaire, paralysèrent une seconde l'animal étouffé, car il avait été pressé à la gorge rudement.

Alors, sautant à bas de son cheval, à l'arçon duquel il prit bride, filet et caveçon, Pastorel, tenant le séden, s'assit par surprise,—pesant de tout son poids,—sur l'encolure de la bête couchée. Les quatre pattes étendues tremblaient. Sans se relever, le gardian, en un clin d'œil, passa le fer d'un filet dans la bouche béante du cheval, et le coiffa de la têtière.... L'animal, toujours sur le flanc, se débattit sous l'homme qui comprimait sa tête contre terre, il chercha à se soulever, raclant la terre de ses sabots, piétinant le vide, ruant.

—«Notre-Dame-d'Amour!» cria tout haut Zanette tremblante et pleine d'admiration, les yeux démesurément ouverts comme pour mieux voir. Elle admirait, bouche bée, et son fichu aux mille plis se gonflait et s'abaissait par coups précipités.

Tout sellé comme il était, le cheval de Pastorel courut se mêler à la manade, broutant avec elle.

Quand le Sultan se releva, Jean Pastorel était sur son dos!

Alors, une véritable fureur saisit l'étalon. Il se secoua, se cabra, s'enleva en des ruades folles, se détacha de terre, les quatre pieds en l'air, et une fois en l'air il se tordait, ondulant comme un marsouin, en brusques saccades des reins et des flancs, retombait à terre pour rebondir.

Jean, son petit feutre cloué sur la tête, laissait faire, rivé au dos de la bête, les jambes pendantes, la pointe des pieds basse, comme vissé par les genoux, les mains hautes et légères, un peu narquois jusqu'à laisser voir un sourire dans sa fine moustache noire. Parfois, une détente des reins de la bête lui faisait quitter le cheval.... On voyait le cavalier lancé en l'air, jambes ouvertes, et il retombait à cheval avec une telle précision qu'on eût dit un jeu appris et souvent répété par avance. Sultan, mâté tout debout, fit mine de se renverser en arrière. Pastorel, de la main gauche, embrassa l'encolure, et le visage appuyé contre le col de sa bête, il tendit le bras droit et tira de haut en bas sur la bride. Dix fois au même mouvement de l'animal il fit la même réponse. Une fois, il saisit à poignée le séden et le mit comme une menace sous l'œil du Sultan qui se reprit à trembler. Sultan voulut tout à coup partir en avant, au galop; le cavalier le retint et le maintint. Alors la bête dansa sur place, relevant alternativement chacun de ses quatre pieds avec une rapidité extrême, sans avancer ni reculer d'un pouce. Pastorel activa ces mouvements dès qu'il les vit près de s'arrêter. Il retenait au contraire le cheval pendant qu'il le touchait de l'éperon légèrement; puis, quand il le jugea un peu dominé déjà, il le pressa des genoux et rendit la main.... Ils s'envolèrent.

En un clin d'œil, les six spectateurs, du haut de leurs bêtes, ne virent plus au loin qu'un cheval minuscule, un imperceptible cavalier.... Et ce cheval et ce cavalier tournèrent et décrivirent autour d'eux une courbe immense, une fois, deux fois, qui alla se rétrécissant en spirale jusqu'à revenir juste au point de départ.

Le Sultan était couvert de sueur. Ses naseaux s'ouvraient et se fermaient en claquant, on voyait au dedans deux rougeurs de feu, il suait. L'écume tombait à gros flocons de sa bouche. Son œil dur lançait une flamme oblique. Les quatre pieds étaient comme enracinés au sol. On voyait qu'il s'avouait vaincu pour cette minute seulement. L'homme, lui, ne semblait pas plus fatigué qu'au départ, ni plus étonné.... Il se mit à rire.

—Tu es un terrible, Pastorel! dirent les cavaliers.

—Bravo, Pastorel! dit le père Augias. Le cheval est tien, mais crois-moi, je connais la bête, ça n'est pas fini entre elle et toi. Le Sultan est rancunier. Tant que tu es sur son dos, étant le cavalier que nous avons vu, tu ne crains rien. Toutes les fois que tu seras à terre, méfie-toi!

—Maître Augias, dit-il, je vais emmener le cheval, il est mien maintenant, et j'en suis fier. C'est un fameux présent que vous m'avez fait là!.. Je vous remercie. Je l'emmène donc tout de suite, pour le dépayser dès le premier jour. Voulez-vous faire ramener le mien chez moi? J'aurai demain matin besoin de ma selle pour Sultan.

—Ce soir, dit Augias, ton cheval sera chez toi. Regarde-le; il broute tout sellé parmi les aigues et les taureaux....

—Tiens! fit un des gardians, où donc a passé celui de Martégas?

Tous s'aperçurent alors que Martégas, sans doute pour ne pas assister au triomphe de son rival, avait disparu.

—Que Dieu le bénisse, dit Augias, ou que le diable l'emporte! Il a bien fait. Je l'avais assez vu. Adieu, Pastorel.

—Adieu, monsieur Pastorel, fit Zanette... je suis bien contente que ce soit vous!... Oh! de sûr, bien contente!

Ils se parlaient de loin; Pastorel flattait légèrement de la main Sultan dont toute l'attitude, dont le regard surtout, disaient la méfiance et la rancune.

—Adieu tous, merci; je reviendrai bientôt vous voir, maître Augias.... Bientôt... insista Pastorel en regardant Zanette dont le cœur sautait.... Il faut, aujourd'hui, que je le fatigue.... En avant, Sultan!

—Dzira! susurra Zanette, en voyant Sultan s'élancer, après quelques bonds désordonnés, dans une course furieuse.

Griset se porta en avant comme pour suivre Pastorel. C'est qu'il imitait, ce Griset, le cœur même de Zanette qui, d'un élan fou, suivait Sultan et son nouveau maître....

Elle retint son cheval et aussi son cœur, mais non ses regards qui ne se détachèrent de l'horizon lointain que lorsque le hardi cavalier s'y fondit comme un flocon nuageux emporté par le mistral.


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