Et cependant, elle connaissait la grande désolation de la forêt pendant la froide saison; mais elle ne songeait quaux longues soirées passées entre Nounou et le petit chat, jouant tous les trois quand Favier dormirait après avoir bu.
Elle causait avec la folâtre petite bête comme avec Nounou, croyant naïvement quelles la comprenaient lune et lautre et leur racontant ses pensées.
Elle les conduisait souvent auprès dun grand chêne, au tronc moussu et absolument tordu, sur les énormes racines duquel on sasseyait, et où lon écoutait murmurer la brise dans les cimes vertes et chanter les cigales.
Le pauvre petit cur gelé de la Moucheronne se dilatait entre ces deux affections danimaux, les seules, dailleurs, quelle pût posséder, et ses grands yeux sombres devenaient doux et pleins de caresses quand ils se portaient sur Nounou et sur Moucheron.
Lautomne arriva et la fillette trembla, car Favier demeurait plus fréquemment au logis, et le petit chat, qui croissait en vigueur et en lutineries, devenait difficile à garder et surtout à dérober aux yeux du braconnier.
Puis vint lhiver; et, ce sommeil de mort qui pèse sur la nature et qui dure des mois dans nos contrées, enveloppa la forêt devenue silencieuse et lugubre.
Ce soir-là, on entendait le vent dhiver gémir autour de la cabane de planches, et lon frissonnait.
La Moucheronne servait à Favier son souper; elle allait et venait, légère sur ses pauvres pieds nus, rougis et crevassés par le froid, et elle tendait loreille de temps en temps, angoissée, pour écouter si un miaulement du petit chat nallait pas sélever tout à coup du réduit où elle lavait laissé endormi dans la mousse sèche, nosant plus lexposer à lair glacé de sa prison habituelle.
Mais nul bruit ne venait de ce côté; il sommeillait profondément sans doute; Nounou chassait au loin; la Moucheronne ne sen inquiétait pas car la brave bête rentrait au logis quand bon lui semblait, et lon sait que les loups peuvent impunément supporter la température la moins élevée.
Soudain, Favier saperçut quil avait égaré son couteau: cela le mit de mauvaise humeur.
"Il nest pas loin dici, dit-il, car je lai encore touché pour couper des branches sèches au vieux saule. Va jusque-là, petite brute, ajouta-t-il en montrant la porte à la Moucheronne, tu as de meilleurs yeux que moi, et dailleurs, jai assez marché, moi!"
Il se versa un verre de vin et, se renversant sur sa chaise dépaillée qui craqua sous son poids, il se mit à siffloter, sans songer que par cette soirée glaciale, lenfant navait sur le corps que de misérables loques.
La Moucheronne navait quà obéir: elle alluma une chandelle à celle qui brûlait, fichée dans un trou de la table; et, protégeant la flamme vacillante de sa petite main maigre, elle sortit, suivant les traces laissées sur le sol par les gros souliers ferrés de son maître.
Elle fit ainsi une centaine de mètres, et vit briller à terre le couteau affilé quelle ramassa avec empressement; puis, elle se mit à courir, autant pour ne pas faire attendre Favier que pour se réchauffer, car ses dents claquaient de froid et ses doigts engourdis ne pouvaient plus tenir la chandelle.
Pendant ce temps, hélas! Moucheron avait fait des siennes: réveillé tout doucement de son long somme et ayant depuis bien des heures digéré la soupe de la Moucheronne que, dans son égoïsme de minet, il avait dévorée presque tout entière, il avait poussé un miaulement lamentable dans lespoir que sa petite maîtresse lentendrait et viendrait le délivrer.
Favier, nétant pas encore ivre, possédait ses pleines facultés, par malheur.
"Il y a une chouette par ici" se dit-il en se dirigeant vers le réduit de la fillette.
Quel ne fut pas son étonnement en trouvant devant lui un joli chat qui, à son aspect, se mit à souffler bruyamment en hérissant son poil.
Favier le saisit par la peau du cou:
"Quelle est cette bête? demanda-t-il à la Moucheronne qui rentrait."
En ouvrant la porte, la pauvre petite aperçut Favier qui tenait suspendu entre le pouce et lindex le chat terrifié, se laissant aller inerte, entre les doigts qui lui tiraient la peau du cou; elle poussa un cri déchirant.
Sans se retourner, Favier rugit:
" Mille tonnerres! ferme donc la porte, vermine; ça nest pas la peine de laisser le froid entrer dans la chambre, brute que tu es!"
Machinalement, la Moucheronne obéit, mais son regard devint noir et sa voix sétrangla dans sa gorge lorsquelle dit:
" Favier, je vous en prie, ne lui faites pas de mal!
" Quest-ce que cela? demanda de nouveau le méchant homme.
" Ca, cest… cest… Moucheron.
" Qui ta donné ce chat?
" Un chat? cest un chat? répéta la fillette qui, pour la première fois apprenait à quelle espèce danimaux appartenait son ami.
" Eh! oui, brute, imbécile, idiote! réponds donc, quand je tinterroge! doù ça vient-il?
" Doù ca vient?… Je ne sais pas, répliqua lenfant qui tremblait comme la feuille.
"Ah! tu ne le sais pas? eh! bien, je vais te le dire, moi: malgré ma défense absolue, pendant que je ny suis pas, tu vas au village, et…
" Le village? Quest-ce que le village?… Ah! cest le pays de Rose. Je ny suis jamais allée, vous ne lignorez pas, Favier.
" Menteuse! Est-ce que tu te figures par hasard que ce chat a pu venir tout seul ici?
" Cest Nounou qui la apporté un jour dans sa gueule, sécria la Moucheronne dont le petit cur battait à se rompre.
" Nounou?… Ah! la bonne histoire, me prends-tu donc pour une buse comme toi pour penser que jajouterai foi à tes contes.
" Ce nest pas un conte, Favier, reprit la fillette accablée encore plus quindignée de linjustice. Cest bien Nounou qui a apporté ce petit chat."
Le misérable eut aux lèvres son rire froid et cruel.
" Cest Nounou, répéta la fillette avec fermeté."
Favier ignorait une chose: cest que quelquefois les animaux les plus féroces sont, de temps à autre, susceptibles de pitié, tandis que lui, un être humain, il ne connaissait pas ce sentiment.
" Te tairas-tu, vermine? grinça-t-il avec rage. Tu oses me tenir tête, à moi? Pour te punir, tu vas voir ce que je vais faire de ton chat."
Terrifiée, la pauvre petite écoutait sans comprendre.
" Il ne va pas le tuer, au moins, non il ne va pas le tuer?… murmuraient ses lèvres décolorées par la terreur."
Favier leva le bras auquel la pauvre bête demeurait toujours suspendue.
La Moucheronne fit un pas en avant, saisit ce bras en se haussant sur la pointe de ses petits pieds nus, et dune voix tellement altérée quelle en devenait rauque:
" Ne faites pas cela, Favier, vous entendez, ne faites pas cela."
Le misérable se retourna alors et regarda lenfant dont un étrange rictus crispait la lèvre; un instant il se troubla, mais son naturel brutal reprit le dessus: eh! quoi! se laisser effrayer par cette Moucheronne, un avorton, un rien quil pouvait écraser entre deux doigts!
Dun mouvement violent, il jeta sur le sol le pauvre minet qui poussa un gémissement horrible et vint saplatir contre le mur, la tête à moitié broyée, les pattes agitées dans une convulsion suprême.
Il y eut un silence écrasant…
Au dehors on entendait un grondement qui était celui du vent dans le bois sec.
Lenfant demeurait immobile dans lombre de la cabane, droite comme une statuette de bronze, et ses yeux luisaient comme des yeux de panthère.
Son cur saignait, mais une colère folle, sauvage, lemplissait en même temps.
Elle considérait tantôt cette petite chose inerte et sanglante à terre, qui était son chat, son Moucheron, et tantôt son bourreau.
Son bourreau, ah! si dun regard elle eût pu le poignarder!
Cest que nul ne lui avait appris son catéchisme, à la pauvre enfant, et elle ignorait le pardon.
Qui donc le lui aurait enseigné? Assurément ce ne pouvait être ni Rose limbécile, ni Nounou, ni Favier.
Favier, lui, gardait son cynique sourire, son sourire de diable:
" Voilà bien du bruit pour un misérable chat, dit-il enfin. Ramasse-moi ça et promptement, ajouta-t-il en repoussant du pied le petit corps; et ôte-toi de devant mes yeux car tu mennuies."
Lenfant obéit, renfermant sa douleur farouche; trop faible pour se révolter, trop fière pour se plaindre, elle se tut, mais son petit cur chancela dans sa poitrine lorsque, dans les plis de son jupon en guenilles, elle serra le pauvre Moucheron.
Puis elle courut senfermer dans létroite ruelle qui lui servait de chambre.
Il nétait pas tout à fait mort, et, doucement elle le serra contre son sein palpitant. Quelques mots de tendresse flottèrent sur ses lèvres dans un sanglot: "Il faut bien quil mentende parler, se disait-elle; sil respire encore, au moins il saura que je suis là."
Puis, quand il fut tout à fait mort et froid, elle le baisa.
Elle passa la nuit ainsi. Nounou navait pas reparu; sans doute elle avait trouvé du gibier sous bois et attendait laube pour venir gratter à la porte.
La Moucheronne alla plusieurs fois regarder au dehors: il faisait nuit noire, noire, sans une étoile au firmament.
Au matin, elle sortit sans bruit et vit la louve couchée en travers du seuil; elle lui montra le corps raidi du petit chat:
"Vois, dit-elle simplement, vois ce quil a fait de notre ami."
La louve eut un grondement de colère à ladresse de Favier, en montrant ses crocs formidables.
La Moucheronne creusa un trou dans la terre et y déposaMoucheron.
Nounou laccompagnait et lui léchait les mains comme pour lui demander pardon du crime de lautre.
Ce matin-là, le vent sauta brusquement au midi et la température sadoucit sensiblement.
Favier dormait toujours, il pouvait dormir ainsi jusqu'à une ou deux heures de laprès-midi.
Le sommeil de lhomme juste nest pas toujours paisible comme on le dit; en revanche celui du méchant est souvent calme et reposant.
Tout était paix et silence dans le bois dépouillé.
"On doit être très heureux quand on est mort" se dit la Moucheronne en se dirigeant comme machinalement vers un coin de la forêt quelle affectionnait particulièrement; un coin qui devenait ombreux et mystérieux aux beaux jours, plein de chaleur parfumée, où la fillette venait travailler pendant les heures brûlantes de lété.
Elle sy assit, oubliant sa tâche quotidienne, et songeant, Nounou à ses pieds; elle avait toujours ce tableau devant les yeux: son petit chat gisant à terre, la tête fracassée. Lorsquelle eut ainsi rêvé, elle se leva, secoua ses cheveux en broussailles, étira ses petits bras maigres, engourdis par le froid, et se dirigea vers le trou.
Le trou était une sorte de mare peu profonde, sauf un endroit, aux eaux noires et stagnantes.
Elle se pencha au-dessus, tandis que Nounou la regardait dun air inquiet.
"Cest froid et cest laid, murmura-t-elle avec un frisson, mais tant pis!"
Elle assembla dans son pauvre jupon quelques grosses pierres, et en tint les extrémités afin de ne point laisser glisser les cailloux… elle pesait si peu, elle avait peur de revenir à la surface.
Puis, se retournant, elle se baissa et mit un baiser sur la tête velue de la louve qui répondit par un gémissement à cette caresse suprême.
"Adieu, Nounou, dit lenfant avec un accent de douceur infinie; il ny a que toi qui maies aimée, toi et le petit chat… Manon, elle, est trop loin… Adieu, tu peux te passer de moi car tu sais te défendre, toi! Tu sais bien que je ne puis pas faire autrement que de mourir, car la vie est trop dure."
Elle releva ses grands yeux qui errèrent au loin, au delà de lombre impénétrable.
"Favier ne me trouvera plus! murmura-t-elle avec une joie farouche; il naura plus personne à faire souffrir!"
Puis elle descendit doucement dans londe noire et épaisse.
En un certain endroit, leau était assez profonde pour noyer un enfant de sa taille. Nul ne la vit ni ne lentendit tomber… il ny eut que la louve qui hurlait sinistrement sur le bord.
A ce moment, Favier, furieux, cherchait sa petite servante en rupture de service ce matin-là; il passa près du trou, tendit loreille, et, sapprochant, vit Nounou qui allait et venait désespérément, les pattes dans leau. Un soupçon effleura son esprit; il plongea avec son bâton dans la surface agitée de frémissements qui se propageaient de cercle en cercle, et rencontra un obstacle.
Une malédiction aux lèvres, il se courba, entra un peu dans la mare et en retira la Moucheronne.
Il ne tenait à elle que pour les offices quelle lui rendait sans lui rien coûter; pas pour autre chose. Qui donc leût servi ainsi sans exiger aucun salaire?
Il lemporta à la cabane, alluma un feu de bois sec devant lequel il étendit la petite fille.
La louve les avait suivis.
Peu après lenfant remua; le braconnier fit passer entre ses dents serrées quelques gouttes deau-de-vie qui la ranimèrent tout à fait en ramenant la chaleur dans ses veines glacées. Favier qui ne connaissait pas le remords et qui sifflotait en attendant son retour à la vie, ne put se défendre dune certaine honte, quoique son âme fût cuirassée contre tout sentiment de ce genre, lorsquil rencontra le regard de la Moucheronne, regard dune limpidité irritante, plein dun muet reproche; il baissa la tête devant la profondeur de ses yeux qui parlaient pour ses lèvres.
Mais secouant cette impression qui lhumiliait, le misérable la força brutalement à se remettre debout.
"Ainsi, lui dit-il dun ton goguenard, tu as voulu te tuer?"
Elle fit signe que oui.
Sans savoir, cependant, quelle avait commis une faute grave, elle avait conscience de sêtre montrée lâche.
" Et pourquoi çà?
" Pourquoi?… Vous me demandez pourquoi, Favier? dit-elle recouvrant son assurance et dardant sur son bourreau son regard dévorant plein de haine sauvage. Vous avez tué mon ami, fit-elle, tandis que les larmes se séchaient dans ses prunelles à mesure quelles y montaient."
Le colosse rit.
" La belle affaire! un chat.
" Mais je navais que cela! sécria la pauvre enfant avec désespoir."
Et elle pensait:
" Je devrais couper la main qui a commis ce crime."
Cette brute de Favier ne pouvait comprendre, nature grossière, ce que la Moucheronne avait perdu en perdant son ami.
Il reprit:
" Tu nas pas le droit de tôter la vie."
Les grands yeux de la fillette linterrogèrent.
" Parce que, poursuivit le bandit, tu mappartiens, tu es ma servante, ma chose, et si tu te tuais tu commettrais un vol.
" Oh! fit la Moucheronne en reculant.
" Un vol tu entends bien. Tu ne recommenceras plus?
" Non!"
Elle baissa la tête et se remit au travail; ses vêtements étaient presque secs.
Elle frissonnait, mais ce nétait pas le froid qui la faisait trembler.
Ainsi elle navait pas même le droit de sôter cette vie si lourde dont elle ne connaissait que le côté noir.
Elle ne récriminait pas, linnocent ne le fait pas. Pauvre petite! elle avait le cur et les mains pures et elle souffrait le martyre.
Ah! que cette faible créature devait peser dans la balance qui mesurait devant Dieu les fautes de Favier!
Le soir venu, elle rangea les objets qui avaient servi au souper de Favier et se retira dans son réduit; son petit cur était gros à éclater et Favier naimait pas les larmes.
Elle fit signe à Nounou de la suivre, mais Nounou qui somnolait allongée à terre ne la vit pas.
"La louve est fâchée, pensa la fillette, ce que jai fait était donc vraiment très mal."
Elle sétendit sur la paille et sanglota: elle navait pas une poitrine humaine pour laisser tomber sa tête lassée, et elle navait, en ce moment, pas même sa vieille amie Nounou.
Lorsque Favier, ayant fumé sa dernière pipe, se coucha à son tour, il poussa du pied la louve dans la chambrette de la Moucheronne.
Celle-ci dormait de ce sommeil de lenfance qui résiste à tous les supplices, ses cheveux révoltés en désordre sur son front brun. Le profond ébranlement de ces deux jours avait pâli davantage sa petite figure maigre.
Nounou passa sa grande langue chaude sur la joue humide de larmes de la fillette qui, sentant cette caresse à travers son rêve, chercha à tâtons la tête velue de sa nourrice.
Le lendemain, elle reprit sa vie accoutumée de travail et de misère, mais son âme était rentrée dans lombre. Seulement, elle devint plus insensible aux coups et aux menaces; la mort ne lui faisait pas peur. Un jour, Favier, dans létat divresse, saisit son fusil et la coucha en joue: lenfant attendit, droite, immobile, mais son visage nexprima aucune crainte.
Puis lété reparut; le souvenir de Moucheron saffaiblissait dans la mémoire de la petite fille; elle travaillait, tantôt au milieu de lair brûlant et des rayons du soleil dont elle ne semblait pas sentir les morsures sur ses épaules fatiguées et bleues de coups, tantôt au milieu de louragan et de lorage, quand le vent sifflait furieusement et déracinait les jeunes arbres; mais elle aimait ces bruits désolés de la nature et son rude labeur sur cette terre chaude et triste ne lui paraissait pas si pénible.
Lexaltation farouche qui avait suivi la mort de son petit chat était tombée en elle; elle subissait passivement son sort, ne se demandant pas si les autres étaient moins à plaindre quelle; ne sachant pas que tandis quelle était traitée comme un pauvre petit chien, dautres enfants de son âge avaient à loisir des caresses et mille douceurs; elle ignorait que pas bien loin delle, au village, on chantait et lon riait à la tombée du jour, en égrenant du maïs, et que, au retour des champs, hommes, femmes et bambins trouvaient un bon lit, un souper frugal mais abondant, et de bons baisers partout.
Au bout de la journée, son seul plaisir quand son maître nétait pas là, était de respirer lair embaumé du soir, de contempler la première étoile sallumant après léblouissement dun coucher de soleil, et de laisser le vent fouetter sa chevelure et son visage.
Elle ne demandait rien, et qui eût-elle questionné? Les enfants laissent les jours sécouler sans chercher à apprendre où ils vont. Ce petit être ignorant et fragile aimait dinstinct le beau, car cest chose qui ne senseigne pas, et, regardant la nuit la forêt pleine de majesté et de silence, elle palpitait de joie; si elle eût connu Dieu, assurément elle se serait dit que Dieu était là et la voyait. Le matin, elle se levait avec laurore pour courir, pieds nus, dans la rosée, écouter chanter les oiseaux et bruire les insectes.
Plusieurs fois, elle avait essayé de parer le pauvre logis avec de fraîches fleurs rustiques, mais Favier qui, comme une bête immonde, détestait tout ce qui était pur et joli, écrasait impitoyablement les plantes parfumées sous sa botte.
Cependant en songeant à lhiver et aux longues soirées solitaires quand la louve allait chasser, lenfant frissonnait parce quelle était assez grande pour se rappeler quaprès lété vient la mauvaise saison, après se soleil la pluie, après la verdure, le neige.
La Moucheronne a douze ans.
Moralement, elle est à peu près restée ce quelle était à six : un peu plus défiante et farouche encore, car elle a eu le temps de souffrir davantage.
Physiquement, cest une belle enfant; les mauvais traitements et les travaux au-dessus de son âge et de ses forces nont pas arrêté sa croissance ni ankylosé ses membres; elle est droite comme un petit palmier; son teint est brun et lisse, ses lèvres rouges comme la fleur de grenade, ses dents petites et très blanches; ses cheveux fourrés et bouclés, ses traits bien modelés, ses yeux splendides, noirs comme le velours et largement fendus avec de longs cils bruns.
Mais elle ignore complètement sa grâce et sa beauté: ce nest ni Rose, ni Favier, ni Nounou qui le lui ont appris.
Elle était forte malgré sa stature mince, car elle passait sa vie au grand air, au soleil, ce qui la développait rapidement.
Son esprit travaillait toujours, mais il ne progressait pas à la façon de celui des autres enfants; elle ignorait ce que savent ceux de son âge, mais elle avait acquis le don de réfléchir et de réfléchir avec sagesse.
Dinstinct elle haïssait le mal et le mensonge. Jamais une parole contraire à la vérité navait passé par ses lèvres, lors même que cela eût pu lui éviter une correction de son redoutable maître.
Elle commençait à pressentir que celui-ci ne gagnait pas honnêtement sa vie, et le pain noir quelle mangeait chez lui létouffait lorsquelle songeait quil provenait dun vol.
Depuis quelle était ainsi devenue grandelette, depuis quelle avait pris des manières posées, elle sétait organisé, attenant à la cabane, un petit réduit où elle avait juste la place de se coucher sur un lit de feuilles sèches, et où Nounou pouvait encore sétendre à terre.
Et le matin, levée avec le jour, elle reprenait sa tâche ingrate pour ne la plus quitter jusquà la nuit.
Il y avait tant de choses à faire pour contenter ce tyran jamais satisfait, qui laissait tout en désordre derrière lui et exigeait un service attentif et zélé.
Un soir, le braconnier ramena deux hommes avec lui; il était tard; la Moucheronne, déjà couchée, entendait tout à travers la mince cloison, et la fumée des pipes arrivait jusqu'à elle et la prenait à la gorge.
Nounou grondait en se retournant sur ses pieds quelle réchauffait de son corps et de son haleine.
Les trois hommes buvaient en causant.
La Moucheronne ne comprenait pas trop bien leur langage émaillé de jurons grossiers et dexpressions triviales, mais ce quelle comprit cependant, cest que ces hommes complotaient un meurtre.
Elle regarda par une fente de la cloison légère, et les vit attablés; les nouveaux venus moins grands et moins forts que Favier, étaient barbus comme lui, et comme lui aussi portaient une blouse bleue, un pantalon de velours et un bonnet de fourrure avancé sur les yeux.
Le complot se tramait gravement devant les chopes de vin et les couteaux affilés posés tout ouverts sur la table; il sagissait, ni plus ni moins, darrêter un jeune militaire dont la bourse était bien garnie et qui devait traverser à cheval la forêt pour rentrer chez lui à Saint-Prestat.
Favier sétait renseigné au cabaret où le soldat avait soupé, et, sadjoignant deux camarades, il organisait le coup.
Un militaire, la Moucheronne ne savait pas ce que cétait, mais elle jugea que ce pouvait bien être un innocent quon allait faire périr et que pleureraient ses parents.
"Si je connaissais mieux la forêt, pensait-elle, je lavertirais, mais je ne lai jamais parcourue tout entière."
Elle colla son oreille contre la paroi de bois pour mieux entendre.
" Mais, Favier, disait lun des bandits, est-ce que tu nas point par là une gamine qui pourrait nous trahir?
" La Moucheronne, bah! une idiote qui dort maintenant à poings fermés comme une fainéante quelle est.
" Es-tu bien sûr quelle forme? reprit un autre.
" Puisque je vous dis quil ny a rien à craindre; elle ne comprend que les ordres que je lui donne et les grognements de sa nourrice la louve.
" Ah! oui, Nounou?"
Et ils se mirent à rire, puis, continuèrent lexposé de leurs plans.
" Cest que, dit le plus jeune des voleurs, un soldat, ça ne se laisse pas désarçonner facilement.
" Est-ce que tu aurais peur, par hasard? nous sommes trois contre un, nous en aurons vite raison. Cest, dailleurs, un tout jeune homme, un fanfaron qui veut abréger sa route en passant par la forêt à quatre heures du matin; or à quatre heures, en cette saison, il ne fait pas jour encore, et personne ne fréquente le bois.
" Tu dis quil a le gousset bien garni?
" Il est riche et il a de lor à poignées.
" Tant mieux."
Leurs yeux brillèrent davidité.
" Donc, mes agneaux, soyons avant laube au carrefour du vieux chêne, vous deux dun côté; moi de lautre avec nos couteaux et nos pistolets, et cheval et cavalier apprendront à leurs dépens quil ne fait pas bon voyager si matin sur mes domaines."
La Moucheronne en savait assez; elle retomba sur son lit de feuilles, caressa du bout de son pied la tête venue et de la louve et songea.
Il avait neigé toute la nuit; les flocons formaient une ouate cotonneuse sur la mousse de la forêt, et les grands arbres dénudés en étaient aussi couverts.
Il faisait noir en haut et blanc sur la terre; mais latmosphère était douce comme lorsque la neige sapprête à tomber.
Il était nuit encore; une petite ombre suivie dune autre plus grande, plus massive, se glissa hors de la cabane du braconnier; elles marchaient si légèrement, ces ombres, que leurs pas ne produisaient aucun bruit.
De temps à autre, dans les allées toutes givrées, un rameau se détachait, secouant la poudre blanche qui séparpillait dans lair.
La plus grande des deux silhouettes allait devant comme pour frayer ou indiquer la route. Elles cheminèrent ainsi jusqu'à lune des extrémités du bois; là elles sarrêtèrent et attendirent.
Au bout de quelques instants, une voix mâle frappa lair sonore; cette voix modulait une chanson joyeuse: puis parut un beau garçon de vingt-cinq ans tout au plus, portant crânement luniforme dofficier de cavalerie, et monté sur un cheval un peu maigre, mais dallure décidée; il avait en bandoulière une sacoche bien gonflée.
Soudain, il interrompit son couplet; une singulière apparition lui barrait le chemin et sa monture fit un écart; il la maintint dune main habile et regarda devant lui.
Il ne faisait pas clair encore, mais la lueur blanchâtre de la neige, à défaut de celle du ciel, lui montra à quelques pas de lui un groupe formé par un animal gigantesque et par un enfant.
"Qui va là?" cria le jeune homme en cherchant instinctivement le pistolet pendu à larçon de sa selle.
Une petite voix fraîche lui répondit:
" Nayez pas peur; Nounou ne vous fera pas de mal et moi je viens empêcher quon vous en fasse."
Lofficier nentendait pas grandchose à ce discours; il comprit cependant quil navait rien à craindre de la louve, et il flatta doucement son cheval de la main pour calmer sa frayeur.
" Qui es-tu petite ou petit, car je ny vois pas assez pour distinguer si tu es fille ou garçon.
" Je suis la Moucheronne.
" La Moucheronne? drôle de nom, fit-il en riant, en tout cas un nom féminin. Eh! bien, jeune vagabonde, que me veux-tu? dépêche-toi de me le dire car je suis pressé. Est-ce une aumône que tu réclames?"
Et il portait déjà la main à son gousset où tintait gaiement lor.
" Une aumône? quest-ce que cest que ça?
" Bien! elle lignore. Cependant, ce nest pas une enfant de riches, on ne la laisserait pas ainsi courir les bois à pareille heure en compagnie dun loup, se dit lofficier.
" Je suis venue, reprit la fillette qui sentait que le temps pressait, je suis venue pour vous dire quil ne faut point passer par la forêt; il y a des hommes qui veulent vous tuer.
" Moi? ah! ah! ah!… sommes-nous encore au temps des brigands, ou bien en plein pays de Calabre pour craindre les attaques nocturnes sous bois? Et qui donc voudrait me tuer?
" Mon maître, répondit la fillette très grave, mon maître et deux de ses camarades.
" Ah! cest donc un brigand ton maître? et ils tont confié leur dessein, ces messieurs?
" Jai entendu ce quils disaient hier soir en causant dans la cabane et je me suis levée dans la nuit pour venir vous avertir avant laube."
Elle parlait simplement et avec sincérité; le jeune homme réfléchit une seconde; puis, relevant sa tête fière et avec défi:
" Bah! je suis armé; je ne me laisserai pas dévaliser si facilement.
" Mais ils seront trois, fit observer judicieusement la Moucheronne; ils sont armés, eux aussi, et mon maître est doué dune force prodigieuse.
" Elle a peut-être raison, murmura lofficier. Puis soudain, appelant la petite fille du geste:
"Approche-toi, lui dit-il."
Elle obéit sans hésiter; la louve poussa un grognement de méfiance et savança, comme elle, de quelques pas.
" Paix, Nounou, dit la Moucheronne en étendant la main vers lanimal."
Lofficier tira de sa poche un objet de petite apparence et battit le briquet.
"Approche-toi encore et naie pas peur, répéta-t-il."
La petite fille savança de nouveau; le jeune homme se pencha sur sa selle, et à la lumière du flambeau improvisé, il lexamina.
Elle ne baissa point ses grands yeux limpides devant les prunelles bleues de linconnu. Il enveloppa dun regard cette charmante créature fine et robuste à la fois, dune beauté sauvage mais parfaite.
" Tu es jolie, dit-il.
" Je ne sais pas, répondit-elle, indifférente.
" Tu nes pas française, sans doute?
" Française, quest-ce que cest?
" Décidément tu ne sais rien de rien.
" Peut-être bien, mais ce quil faut, cest que vous fuyiez vite par là-bas."
Et elle désignait la route blanche de neige qui sétendait au- delà du bois.
Lofficier fit un signe dassentiment et rassembla les rênes de sa monture.
" Mais, reprit-il sans rendre la main au cheval, si ton maître apprend ce que tu as fait?
" Il me tuera, répondit-elle simplement, sans manifester de frayeur.
" Tu nas donc personne pour te défendre?
" Jai Nounou, fit-elle en montrant la louve qui, entendant son nom, releva la tête.
" Nounou? pourquoi lappelles-tu ainsi?
" Parce quelle a été ma nourrice.
" De plus en plus surprenante, murmura le jeune homme. Si lon avait le temps, on la ferait causer, cette petite. Mais pourquoi labandonnerais-je à son sort puisque selon toute apparence, elle me sauve la vie.
" Enfant, reprit-il tout haut, veux-tu monter en croupe avec moi."
Elle leva sur lui son regard interrogateur.
"Là, sur mon cheval, je temmènerai chez moi où ma mère te soignera et taimera."
La Moucheronne courba la tête; une vision de linconnu passa devant ses yeux; elle se vit délivrée de la misère et de la tyrannie de Favier, dans une demeure mieux close comme par exemple celle de Manon, (la pauvrette ne pouvait se figurer rien de mieux) entourée dun homme bon comme le paraissait celui quelle voyait là, et dune femme excellente comme Manon, qui ne lui demanderaient pas un travail excédant ses forces et ne la battraient pas en la privant de pain.
Mais, soudain, relevant son front rembruni par linquiétude:
" Et Nounou?"
Lofficier se mit à rire .
" Nounou? oh! je ne puis men charger. Une enfant cest bien, mais un animal féroce que je ne connais pas et qui, un jour, pourrait nous jouer un mauvais tour…
"Alors, reprit la fillette avec mélancolie, merci, je ne partirai pas avec vous. A présent, éloignez-vous bien vite et regagnez la route."
Le jeune homme voulut insister, mais il referma la bouche sans prononcer une parole: lenfant et la louve avaient disparu dans le bois, sans laisser dautres traces de leur passage que lempreinte noire de quatre pattes maigres et celle plus légère de deux petits pieds nus.
"Quelle bizarre rencontre, se dit-il en secouant les rênes de son cheval, et quel dommage que la petite soit si sauvage. Allons, suivons son conseil et prenons la route, cela me retarde, mais je nai pas envie de me faire écharper par trois lâches instruits de mon passage ici."
Bientôt tout bruit cessa dans la forêt, sauf de temps à autre un coup de vent qui glissait entre les branches dépouillées.
La Moucheronne était retournée à la cabane et les trois bandits attendaient, mais en vain, au carrefour du vieux chêne.
" Il aura changé davis, dit lun deux.
" Ou bien cette vermine de Moucheronne nous aura vendus, dit un autre plus perspicace."
Enfin le soleil se leva et les trois hommes transis et déçus, quittèrent leur poste.
Favier offrit à ses camarades un verre deau-de-vie à la cabane, et ils neurent garde de refuser.
Ils trouvèrent la Moucheronne en train dallumer le poële et de balayer la masure.
La louve allongée sur le sol, la regardait faire.
" Hors dici, animal! cria Favier en montrant la porte à la louve qui obéit à regret; la Moucheronne la suivit des yeux en réprimant un soupir; cétait son unique défenseur quon éloignait, elle pressentait ce qui allait arriver.
" A nous deux maintenant, dit Favier en refermant la porte, et sadressant à la fillette:
" Où étais-tu cette nuit?
" Là, répondit-elle en désignant le réduit où elle dormait habituellement.
" Et ce matin, tout à lheure, où étais-tu?"
Lenfant changea de couleur, mais ses lèvres qui exprimaient la résolution et le dédain, demeurèrent closes.
" Ah! tu ne peux pas répondre! reprit le braconnier; cest donc que tu es coupable."
Et avec un geste de menace:
" Déshabille-toi."
Il alla décrocher du mur une lanière de cuir qui servait à fouetter la Moucheronne lorsquil voulait assouvir sa colère sur quelque chose.
" Tue-la donc! cria derrière lui une voix pleine de colère; elle nous a fait manquer le coup, cette coquine!"
Favier se retourna:
" Je sais ce que jai à faire, dit-il rudement; elle mest utile, je ne veux pas la tuer, mais je veux la fouailler de façon à ce quelle sen souvienne. Allons, déshabille-toi! hurla-t-il de nouveau en menaçant la Moucheronne."
Son visage avait une expression sinistre. Lenfant frémit, mais au fond elle était vaillante.
" Devant eux? dit-elle en désignant dun geste les deux hommes qui demeuraient là, cruels spectateurs de lexécution.
" Oui, devant eux, ricana le colosse."
Elle ne souffla mot et rejetant ses cheveux en arrière, elle regarda fixement son bourreau de ses grands yeux, qui démesurément ouverts, éclairaient sa pâleur.
Elle ne bougeait pas.
Alors, il leva son fouet sur elle.
" Vous navez pas le droit de me frapper, dit-elle tranquillement, je ne suis pas votre fille.
" Mais tu es ma servante, grinça le misérable en laissant retomber sa lanière de cuir qui cingla cruellement les épaules de la fillette."
Le supplice dura dix minutes; Favier était fort et ne se fatiguait pas vite. Le mince vêtement qui recouvrait le buste de lenfant se déchirait davantage à chaque coup, et chaque coup laissait un sillon sanglant sur sa peau nacrée.
Mais elle ne proféra pas une plainte.
A la fin, le braconnier jeta au loin son instrument de tortue et, se tournant vers ses compagnons:
" Buvons, dit-il."
La Moucheronne assembla autour de ses épaules les débris de son corsage, et, trébuchant, malade, la vue troublée, elle gagna son réduit où elle se laissa tomber sur son lit de feuilles.
Pendant trois jours, elle demeura en proie à la fièvre et incapable de se lever.
Dévorée par une soif ardente, elle ne pouvait même pas se traîner jusquau ruisseau pour y mouiller ses lèvres.
La louve gémissait à côté delle et la regardait souffrir, ses bons yeux danimal aimant pleins de pitié et de tendresse.
Favier, pendant ce temps, quitta la cabane et ny revient pas de toute la semaine; sans doute il entreprenait une autre expédition plus fructueuse que la précédente.
"Si cétait la mort qui vient! se disait la malade, mais sans angoisse, sans terreur."
Elle lavait vue pourtant, la mort, et savait ce que cétait.
Elle avait assisté à mainte agonie doiseaux broyés par lorage ou de lapins atteints par le plomb du braconnier.
Elle savait que cest un instant de souffrance, suivi du repos et de limmobilité absolue.
Elle ne savait rien de plus et navait aucune idée de la vie qui doit succéder à celle dici-bas.
Mais elle guérit; la jeunesse et surtout la jeunesse aguerrie à la rude école de la misère et des intempéries, a des ressorts dune puissance incompréhensible.
La Moucheronne se releva, toujours vaillante, et reprit, un peu plus pâle seulement, ses travaux de chaque jour.
Nounou est inquiète ce matin-là, très inquiète; elle dresse loreille à tous moments et gronde sans raison apparente, allant à la porte close comme pour y flairer un ennemi invisible.
"Allons, louve du diable! en chasse!" lui cria Favier, dont le garde-manger était vide, et qui trouvait plus commode de le faire remplir par Nounou que daller lui-même sapprovisionner au village voisin.
La bête obéit et sortit après avoir jeté un regard plein de tristesse sur la Moucheronne. Celle-ci achevait les nettoyages du matin; elle prépara le linge quelle devait laver, puis, se dirigea vers le ruisseau tandis que le braconnier, cuvant livresse de la veille, retombait dans un lourd sommeil.
Cependant le soleil montait au zénith que Nounou navait point reparu et la fillette sen tourmentait dautant plus que des bruits inusités couraient à travers la forêt.
On touchait à la fin de lhiver, mais cette saison est longue en ce pays au dur climat où les arbres ne bourgeonnent que fort tard.
Or, il arrivait justement ce jour-là que le propriétaire de la forêt y faisait une tournée en compagnie de quelques joyeux amis, moins pour tirer des coups de fusils que pour boire des vins capiteux et manger un pâté aux truffes sur la mousse tendre des allées.
"Cette satanée bête nest donc pas de retour?… cria Favier en apparaissant sur le seuil de la porte.
" Non, répondit la Moucheronne qui travaillait tout auprès.
" Avec quoi veut-elle donc que je dîne?
" Je ne sais ce qui est survenu, reprit lenfant dont le cur était mordu par langoisse, mais dhabitude Nounou ne reste pas si longtemps absente. Il y a du bruit dans la forêt aujourdhui; jai entendu des coups de fusils et des appels de voix…
" Tu dis?… fit le colosse en pâlissant et en sapprochant de la Moucheronne qui répéta sa phrase."
Alors Favier, toujours sur le qui vive malgré ses airs de bravade, prit son bonnet de fourrure et son bâton et séloigna du côté du bois où régnait encore le calme.
La Moucheronne poussa un soupir de soulagement; elle laissa son ouvrage, essuya ses doigts mouillés, et, secouant ses cheveux noirs, bondit comme un jeune faon, droit devant elle en appelant Nounou.
Mais rien, toujours rien ne lui répondit, et des larmes lui montèrent aux yeux en songeant quil était peut-être arrivé malheur à son amie.
Elle fit ainsi bien du chemin et tomba tout à coup, ainsi quun petit animal étrange et effarouché, au milieu des dîneurs.
Jamais elle navait vu pareille chose: Couchés sur la mousse odorante, une dizaine de jeunes gens mangeaient et buvaient, riant à mourir; le vin, de couleur rubis, étincelait dans les coupes de cristal; largenterie reluisait au soleil, et des serviteurs en livrée éclatante sempressaient autour des convives.
Un peu plus loin, les fusils étaient jetés négligemment sur le gazon; et à côté, les chevaux débridés se livraient à une vraie débauche dherbe tendre.
Tout cela était certainement un spectacle nouveau pour la Moucheronne, mais, ce qui était plus nouveau encore pour le marquis et ses compagnons, cétait la vue de ce petit être effaré qui les considérait de ses yeux sombres et pensifs.
Le châtelain lappela du geste; à ses doigts brillaient des bagues ornées de pierres aux feux merveilleux.
" Approche, petite, et naie pas peur. Que cherches-tu?"
La Moucheronne se rassura; cet homme était le second qui lui parlait avec douceur; tous ne ressemblaient donc pas à Favier?
" Je cherche Nounou, répondit-elle encore essoufflée de sa course.
" Ta Nounou. Ah! diable! est-ce quelle sest perdue?
" Perdue, non, elle ne peut ségarer, elle connaît trop bien la forêt.
" Vraiment? est-ce quelle y habite?
" Elle y est née et ne la jamais quittée, comme moi.
" Comme toi? vous êtes donc des prodiges; jignorais que dans notre siècle il y eût encore des goûts de solitude comme au temps des Pères du désert. Et, dis-moi, petite, nous la rencontrerons peut-être en chassant, ta Nounou.
" Oh! ne lui faites pas de mal! supplia lenfant en joignant les mains.
" Et quel mal veux-tu que nous lui fassions, nous prends-tu pour des anthropophages? Voyons, donne-nous un peu son signalement.
" Son signalement, répéta la fillette sans comprendre.
" Oui, comment est-elle, ta nourrice? grande ou petite?
" Grande.
" Forte?
" Je crois bien, elle me porte encore sur son dos.
" Tu ne dois pas être bien lourde, va ma mignonne. Est-elle brune de teint?
" Oh! oui, presque noire.
" Cest sans doute une négresse, suggéra lun des convives en attaquant une aile de perdreau.
" De quelle couleur sont ses yeux?
" Vert le jour; et la nuit, ils brillent comme des lumières.
" Mais cest un phénomène que ta Nounou. Parions quelle a des dents éblouissantes.
" Toutes blanches, en effet. Vous lavez vue?
"Je nai pas eu cet honneur, mais les négresses en général….. Enfin, je lui ferai mon compliment si je la rencontre: elle a fait de toi une fière gaillarde. Comment te nommes-tu?
" On mappelle la Moucheronne.
" Cest un surnom cela. Et autrement?
" Je nai pas dautre nom.
" Mais enfin, ton père, ta mère, comment se nomment-ils?
" Je nai ni père, ni mère, je nen ai même jamais eu. Je nai que Nounou au monde avec Favier mon maître.
" Qui est Favier?
" Je ne sais pas, cest mon maître, voilà tout.
" Où habite-t-il?
" Là-bas, fit lenfant en montrant le cur de la forêt.
" Chez moi? dit le marquis en fronçant le sourcil.
" Non, chez lui, répondit innocemment la Moucheronne."
Tous se mirent à rire.
" Allons, petite, dit le châtelain en emplissant une coupe dun vin pétillant et doré, bois cela à la santé de ta nourrice."
Lenfant hésita, puis mouilla ses lèvres rouges dans le verre, mais elle les en retira aussitôt et dit avec une petite moue gentille:
" Jaime mieux leau du ruisseau."
Les rires redoublèrent.
" Et ceci, laimes-tu mieux? reprit le marquis en retirant de son doigt un anneau étincelant."
La Moucheronne y jeta un regard dédaigneux.
" Il y a plus beau que cela, fit-elle.
" Vraiment?
" Oui, les étoiles de la nuit lorsque le ciel est dun bleu sombre et quelles y forment comme des étincelles dor.
" Mais tu ne peux y atteindre, tandis que de ce joyau coûteux, tu peux orner ta main mignonne.
" Oh! répliqua lenfant avec un mouvement dépaules, cest la première fois que je vois chose pareille, mais je sens bien que cet anneau ferait triste figure sur moi; ce nest ni Favier, ni Nounou, ni moi qui y prêterions attention.
" Allons, tu es bien dédaigneuse, dit le Marquis en remettant la bague à son doigt; mais le ferais-tu autant si je toffrais un louis?
" Un louis?
" Oui, une pièce dor.
" Quen ferais-je? Cest si petit, je laurais vite perdu.
" Eh! ma fille, riposta lun des convives étonné, tu ten achèterais des habits un peu plus frais que ceux que tu portes."
La Moucheronne, sans rougir, jeta un regard sur ses vêtements fripés.
" Tu es jolie, ajouta la chasseur, une petite robe rose, par exemple, tirait à merveille.
" Quest-ce que cest, être jolie?
" Agréable à regarder.
" Comme la forêt pendant lété, alors.
"Ah! oui, mais autrement."
Ils riaient à se tordre.
" On ne tavait jamais dit cela?
" Si, une fois, répondit la Moucheronne en songeant au soldat quelle avait sauvé des griffes de Favier.
" Cest Nounou, sans doute?
" Nounou?…"
Lenfant sourit.
" Mais elle ne sait pas parler.
" La négresse a la tête dure probablement, observa lun des convives; elle na pu encore apprendre le français.
" A quoi cela sert-il dêtre jolie? reprit la petite fille soudain rêveuse, cela nempêche pas Favier de me battre.
" De te battre? tu lui fais donc des sottises?"
Elle secoua la tête:
" Des sottises? je ne crois pas, je fais tout ce que je peux pour contenter mon maître, et je nai jamais blessé une mouche.
" Alors, pourquoi te fait-il souffrir, ton maître?
" Il est souvent en colère et il na que moi à frapper. Rose sa servante est partie.
" Et Nounou?
" Oh! il ne touche jamais à elle; il noserait.
" Pourquoi? elle se fâcherait?
" Elle mordrait.
" Bigre! comme elle y va ta nourrice!"
La Moucheronne découvrit lentement son cou svelte et ses bras délicats et montra les traces bleues et noires qui les marbraient.
" Cest tous les jours comme cela, reprit-elle, je fais cependant beaucoup douvrage!"
Elle soupira et rattacha son fichu en loques.
Puis, sans voir la pitié sérieuse soudain empreinte sur le visage de ses auditeurs:
" Allons, je perds mon temps ici et je ne cherche plusNounou. Si le maître le savait, il me battrait ferme!
" Attends, petite, prends au moins ceci, lui cria le marquis en lui tendant sa bourse."
Mais elle fuyait déjà au loin, légère comme une biche. Tous demeurèrent graves car ils venaient de voir la plus triste des infortunes, linfortune de lenfance.
" Il faudrait pouvoir la délivrer de ce maître odieux, suggéra lun deux en tordant sa moustache dun air perplexe.
" Jy songerai, dit la marquis; après tout, jai le droit de savoir qui vagabonde sur mes terres."
Ils achevèrent leur repas en silence, rechargèrent leurs armes et senfoncèrent de nouveau sous le bois déjà touffu.
Ils navaient pas cheminé dix minutes et leur gaieté leur revenait peu à peu sous linfluence du clair soleil et des vins généreux quils avaient bus, lorsquils perçurent un bruit de sanglots étouffés et de lamentations désespérées.
" Bon! quest-ce encore? Allons-nous rencontrer des malheureux à chaque pas?
" Nous naurons pas grandpeine à soulager celui-ci, sil est aussi récalcitrant que la petite Bohémienne de tout à lheure."
Et voilà que justement celle qui pleurait et gémissait ainsi était la Moucheronne agenouillée dans lherbe humide auprès dun grand corps noir étendu sur le sol et qui soufflait péniblement.
" On me la tuée! on me la tuée!… criait la pauvre petite dont les larmes ruisselaient comme des perles liquides jusque sur le poil rude de son amie.
" Eh! bien, sexclama lun des chasseurs, il ne manquait plus que de la retrouver en tête à tête avec la louve que nous avons manquée ce matin!
" Pas tant manquée que cela, reprit un autre en indiquant une large plaie rouge, béante dans le flanc de la bête.
" Quas-tu donc, petite? dit le marquis à la fillette. Est- ce que tu vas tattendrir, maintenant, sur les souffrances dun animal que nous avons blessé en chassant."
Elle releva la tête, indignée, et la colère fit flamboyer ses grands yeux débordants de pleurs.
"Vous!… cest vous qui avez tué Nounou?
" Nounou?… cest… cétait elle?…
" Je vous ai dit tout à lheure que je la cherchais. A présent je la retrouve mourante: si cest votre faute, comme vous dites, vous êtes des méchants et je vous déteste.
" Mais, fillette, firent-ils consternés devant ce chagrin réel, nous ne pouvions pas deviner que cette bête te touchât de si près.
" Elle ne vous avait pourtant jamais fait de mal, ma pauvreNounou, pourquoi lui en avez-vous fait?"
Ils ne savaient trop que répondre et essayèrent de lui donner quelques consolations banales, mais la Moucheronne ne les écoutait pas et couvrait de caresses le corps de la pauvre louve.
Tout à coup, les yeux vitrés de celle-ci reprirent vie et elle souleva languissamment sa tête alourdie pour regarder sa petite amie dont elle entendait la voix désolée.
" Elle nest peut-être pas grièvement blessée, hasarda lun des jeunes gens; si nous connaissions un moyen de la soulager…
" Jen sais un, moi, répliqua vivement la Moucheronne; je connais la mère Manon qui possède un secret pour guérir les blessures; elle me guérirait bien Nounou, mais Nounou ne peut marcher jusque chez elle, et elle est trop lourde pour que je puisse la porter.
" Messieurs, dit le Marquis en se tournant vers ses compagnons, allons, un bon mouvement; nous avons été à la joie, il est juste que nous soyons à la peine. Vite, formons une civière pour transporter cette pauvre bête au lieu que nous désignera sa nourrissonne."
Ce fut prestement fait, et bientôt le fier marquis et ses joyeux compagnons suivirent la petite fille en se relayant pour porter, quatre par quatre, le brancard sur lequel reposait Nounou.
Chemin faisant la Moucheronne leur raconta comment la louve lavait protégée, nourrie, aimée, et ils ne raillèrent plus; ils comprirent laffection étroite qui liait la bête et lenfant.
Et certes, ils auraient bien ri la veille si on leur eût prédit que laprès-midi du lendemain les verrait formant un cortège pour transporter, avec toutes sortes de précautions, une louve malade chez une vieille femme à moitié sauvage aussi.
Lorsquils furent arrivés à destination et quils eurent déposé dans la modeste cabane lanimal qui gémissait doucement en essayant encore de lécher la main de la Moucheronne, celle- ci leur dit avec un sourire:
"Je vous en ai voulu beaucoup, mais jespère quelle guérira, et vous avez réparé votre faute, aussi je vous pardonne; allez!"
Et, dun geste royal elle leur montra le chemin de la forêt.
Ils seraient volontiers demeurés un instant de plus, intéressés malgré eux à la cure de leur victime, mais on les congédiait, il ne leur restait quà séloigner.
Ils se promettaient de revenir et de soccuper de la farouche fillette qui excitait leur curiosité; mais bah! les promesses des jeunes gens sont choses futiles, autant en emporte le vent.
Le soir, en devisant à la table du château, ils avaient déjà oublié lhistoire de Nounou; et ensuite, ils eurent trop doccupations pour venir explorer la forêt dans le but de retrouver la petite fille à la louve.
Six mois se sont écoulés; la Moucheronne et Nounou continuent à vivre, lune sous la férule du méchant Favier qui ne sest pas amendé, lautre plus libre, mais passant une partie de ses journées à la chasse ou à la maraude pour subvenir à sa propre subsistance et à celle du braconnier.
La Moucheronne a grandi encore embellie de plus en plus; seulement, à mesure quelle comprend mieux les choses, elle souffre infiniment plus de la servitude en laquelle la tient un homme qui nest pas son père.
Le colosse est devenu plus monstrueusement barbare et égoïste sil est possible; à présent, tout en exigeant plus de travail de la pauvre créature dont il fait son esclave, il lui mesure parcimonieusement le pain quelle gagne pourtant si durement.
Et la pauvre petite se demande souvent, assise au bord du ruisseau, ses pieds nus pendant sur leau et ses yeux brûlant dun feu intense regardant dans la profondeur des bois, sil ne vaudrait pas mieux quitter cette forêt quelle aime et en même temps cet homme sinistre qui est son bourreau.
Oui, mais où irait-elle? Et puis Nounou consentirait-elle à quitter ces lieux sauvages?
Il y a bien Manon à laquelle lenfant garde une reconnaissance plus grande depuis quelle a rappelé la louve à lexistence. Mais Favier est lennemi de Manon; et puis la Moucheronne ne peut aller vivre avec la pauvre octogénaire qui a déjà si juste de quoi se nourrir elle-même.
Si le braconnier pouvait mourir, au moins, la Moucheronne vivrait dans sa cabane, en paix, avec Nounou. Certes, ce serait un bonheur immense, et la fillette le souhaite de toute son âme, car personne ne lui a appris quil ne faut jamais désirer la mort dautrui.
Comment le saurait-elle?
Et, dans la simplicité de son cur elle se dit: "Si Favier pouvait mourir je ne serais plus battue et je pourrais souvent voir la mère Manon!"
Un jour, (vraiment il y avait trop longtemps quelle ne lavait vue,) la Moucheronne quitta la cabane où Favier dormait de son lourd sommeil divrogne, et sengagea dans la forêt.
Eh bien oui, elle laissait son ouvrage inachevé, elle en avait assez de cette vie-là, elle était révoltée à la fin; le matin même, il lavait frappée si rudement que le sang avait jailli de ses lèvres et quelle avait cru mourir.
Et elle allait devant elle, à laventure, escortée de sa fidèle Nounou qui bondissait joyeusement et prenait machinalement le chemin de la cabane de Manon.
On était en automne et tout était triste alentour; il ny avait rien de vivant dans cette solitude dont le silence était absolu. Les feuilles avaient jauni, prenant de ces admirables tons rougeâtres dont octobre les revêt; la mousse avait séché; et la Moucheronne était mélancolique parce quelle envisageait avec épouvante lhiver qui venait; lhiver avec ses neiges si longues à fondre; avec la ruisseau gelé dont il fallait casser la glace pour obtenir un peu deau. Et puis, le hurlement du vent dans les branches sèches, avait quelque chose de si lugubre! La louve souffrait de la faim bien souvent, et Favier devenait plus brutal à mesure que la mauvaise saison lui apportait moins daubaines.
Et voilà que, tout en songeant, lanimal et la fillette sont arrivés chez Manon; le visage de la Moucheronne séclaire et elle fait à sa compagne un signe de mystère; elle veut surprendre sa vieille amie; pour cela, elle contourne la masure jusqu'à une petite fenêtre sans vitres pratiquée sur le mur de derrière; ses pieds nus ne font aucun bruit sur la terre humide, et la louve sest couchée sur la mousse, tout essoufflée de sa course.
Mais la Moucheronne sarrête interdite: des éclats de voix parviennent à son oreille; certes, elle reconnaît laccent chevrotant de Manon, mais celui de son interlocuteur a un timbre jeune et mâle; qui donc peut converser avec elle? Ce nest pas Favier, puisque la fillette la laissé endormi au logis. Alors qui est-ce?
Elle ne songe pas à écouter, oh! non; seulement la surprise la clouée sur place, et son nom ayant frappé son oreille, malgré elle elle se rapproche du cadre de bois ouvert qui sert de fenêtre à Manon.
Cest la pauvre vieille qui parle et elle se plaint amèrement de sa solitude.
" Je sais bien, mon pauvre gars, dit-elle, quil ne serait pas prudent pour toi de venir habiter ici; la forêt même nest pas assez sûre, mais mes bras deviennent plus débiles de jour en jour, et si la paralysie me prend, un de ces matins on me trouvera morte ici; ou du moins on ne me retrouvera même pas, car personne ne vient jusqu'à moi. Le boulanger qui me fournit deux pains par semaine en échange dune petite provision dherbes que je lui fais, les dépose tous les lundis chez le garde où je vais le chercher. Mais quand mes jambes ne pourront plus me porter…
" Mais, mère, ny a-t-il pas au pays une pauvre orpheline qui consentirait à faire votre ménage? Tenez, ce sacripant de Favier qui a cependant bien la force de se servir lui-même, se décharge de ce soin sur une enfant quil ne ménage pas, je crois.
" Tu as raison, il la fait travailler dur et nest pas avare de coups envers elle. Une fois déjà, jai dû soigner la pauvre Moucheronne.
" Il lappelle la Moucheronne?
" Oui, depuis bientôt douze ans quil la chez lui.
" Et lenfant a quel âge?
" Elle va sur ses treize ans, ma foi! car elle nétait pas même sevrée lorsque Favier la recueillie.
" Treize ans, oui cest cela, ce doit bien être cela.
" De quoi veux-tu parler?
" Vous ne connaissez pas lhistoire de la petite; parbleu!Favier nest pas si bête que de vous la raconter.
" Alors, dis-la-moi, toi.
" Oh! Cest très simple. Le braconnier et deux ou trois de ses camarades ont arrêté un soir une voiture qui longeait la forêt; ils ont tué le cocher et le voyageur que cette voiture transportait je ne sais où, et ils ont trouvé un petit enfant dont Favier sest chargé; ses amis pensaient quil lavait noyé, mais vous voyez, il a mieux fait, il a utilisé le poupon.
" Alors, fit la vieille femme qui nétait pas trop étonnée, la Moucheronne est sans doute lenfant de parents riches et…
" Riches, je ne crois pas; Andréino qui a pris part à laffaire et qui me la contée ensuite, ma dit quon avait trouvé peu dargent sur le voyageur; seulement le pauvre diable avait lair dun seigneur et en même temps dun étranger.
" Et, sécria Manon en levant au ciel ses mains ridées, cest pour voler un peu dor, que lon tue un chrétien pleine de jeunesse et despoir peut-être? que lon prive un pauvre petit être comme la Moucheronne de la protection de ses parents, de la fortune, des bienfaits de léducation!… Et la mère, dans tout cela quest-elle devenue? Y avait-il seulement une mère?"