Lhomme fit un geste dinsouciance.
" Est-ce quon sait? On ne sen est pas inquiété. Naturellement Favier na pas fait rechercher la famille de la mioche.
" Comme je la plains, la pauvre femme, si elle pleure encore son mari et son enfant! murmura Manon avec mélancolie. Ah! mon garçon, que ce soit une leçon pour toi. Ce Favier, ça ne lui porte pas bonheur ce quil a fait là.
" Non, ça ne lui portera pas bonheur! répéta à voix basse laMoucheronne toujours cachée derrière la cabane."
Sans le vouloir elle avait tout entendu.
Et elle restait là débout, pâle comme une morte, les yeux étincelants, les dents serrées…
Les voix continuaient leur conversation dans lintérieur de la maisonnette, mais leurs paroles ne parvenaient plus à ses oreilles bourdonnantes.
Que lui importait maintenant ce que lon pouvait dire, elle en savait assez.
Et elle nentra pas chez la mère Manon.
Sans bruit, comme elle était venue, elle sen alla et la louve la suivit étonnée de cette singulière promenade.
Ce jour-là, la forêt navait plus son attrait habituel pour la fillette; elle nentendait ni les derniers chants des oiseaux, ni les bruissements si doux du feuillage; elle ne voyait pas ce dernier sourire de lété, luire dans les parfums humides, dans les fleurettes blotties, déjà frileuses, dans la mousse, ni les rayons dor du soleil.
Elle allait droit devant elle, les prunelles fixes, la démarche automatique, sans donner une caresse à Nounou surprise de cette froideur inusitée.
De temps à autre, à travers ses lèvres contractées, passait une exclamation rigide:
"Mon père tu vas être vengé." Quallait-elle faire?
Lenfant et la bête arrivèrent ainsi jusqu'à la cabane du braconnier; la Moucheronne ne sentait pas la fatigue, elle ne sentait que son courroux.
Au lieu douvrir la porte, craintivement comme à lordinaire de peur dêtre accueillie par une injure ou par des coups, elle entra dun pas ferme, en maîtresse pour ainsi dire.
Son ennemi dormait toujours, couché sur le lit de fougères sèches, et la Moucheronne le contempla, la lèvre relevée par un sourire de mépris, un sourire qui eût fait frissonner Favier sil leût vu.
Elle considéra ce colosse, hideux dans son repos comme dans ses fureurs; cette tête rousse et bestiale dont la bouche largement fendue souvrait, montrant toutes ses dents de carnassier.
"A mon tour, murmura-t-elle très bas."
Du geste elle appela Nounou, et, lui montrant lhomme, ignorant du châtiment qui lattendait:
"Sil bouge, souffla-t-elle, étrangle-le."
Nounou dut comprendre car ses yeux brillèrent, et elle se tint en sentinelle auprès du lit.
La Moucheronne décrocha du mur la lanière de cuir qui avait servi tant de fois à la châtier de fautes quelle navait point commises. Puis, prenant deux fortes cordes jetées dans un coin, elle attacha solidement les deux mains velues de Favier.
Cette opération ne pouvait moins faire que déveiller le dormeur. Il commença à sagiter et à jurer, la langue encore épaisse et les yeux encore voilés.
Lenfant ne lui laissa pas le temps de jouer des jambes et, avec une vigueur que lon neût pas attendue de ses doigts menus, elle lia également les deux pieds du misérable que la louve tenait en respect.
"Par les cornes du diable, satanée Moucheronne, quest-ce que tu fais donc? Est-ce que tu deviens folle? Fais-moi le plaisir de me…"
Il sarrêta soudain: jamais il navait vu une telle expression sur le visage de la petite fille, même aux jours où il lavait le plus battue et injuriée.
" La Moucheronne, voyons, la Moucheronne, quest-ce que tu as? Tu es malade, bien certainement. Ote-moi vite ces cordes qui me coupent la chair; tu as voulu plaisanter, mais délivre- moi vite et fais sortir cette vilaine bête qui me regarde avec des yeux si drôles.
La Moucheronne ne remua pas et continua à fixer, elle aussi, ses prunelles flamboyantes, sur son bourreau maintenant à sa merci.
" Non je ne te délivrerai pas lâche assassin, dit alors lenfant dun ton posé, et très net. Je ne te délivrerai pas et je vais te punir comme tu le mérites!…
"Ah! tu ne te doutes pas de tout ce que je sais, ajouta-t- elle en se croisant les bras dans sa colère magnifique, tu crois que je vais continuer à courber la tête sous ton joug injuste et odieux parce que je ne suis quune pauvre fille sans parents et sans amis? Sans parents et sans amis, oui en effet, et cela parce que tu as tué mon père, tu entends, misérable, lâche, démon! tu as tué mon père, mon pauvre père qui ne tavait jamais fait de mal; du même coup tu mas peut- être enlevé ma mère; tu as fait de moi moins encore quune servante, une esclave, et si je ne suis pas devenue idiote avec tes mauvais traitements, cest quun jour devait arriver où tu recevrais le châtiment de tes crimes. Ce jour est venu: regarde-moi, ai-je lair de plaisanter. Ah! oui, plaisanter, tu vas voir. Nounou, tiens bon!"
Et tandis que lhomme, se tordant sur le lit, essayait de rompre ses liens, elle lui cingla le visage de sa lanière de cuir. Il hurlait, il écumait de rage, il blasphémait, mais cette justicière de treize ans, implacable comme la justice, continuait à sévir dun bras qui ne se fatiguait pas.
Alors, voyant son impuissance, le lâche essaya de capituler:
" Voyons, ma petite fille, tu es un peu en colère et cela se comprend, je nai pas toujours été envers toi très… très doux, enfin; mais tu mas assez frappé, voyons; cesse ce jeu et je te promets que je ne te tourmenterai plus; tu seras même très heureuse, très gâtée, je te donnerai des bonbons et de belles robes, tu verras ça!"
Au fond de lui-même il disait:
" Attends, cest toi qui va en danser une dès que jaurai les pieds et les mains libres: je técraserai sous mon talon, vipère, vermine, et tu ne reverras pas souvent la lumière du soleil!"
Il pensait cela, lhypocrite, seulement il continuait à supplier:
" Allons, fillette, laisse-là ton fouet; je te jure de ne plus jamais te frapper."
Mais la Moucheronne haussait les épaules:
" Je vous connais trop pour avoir foi en vos promesses; si je vous délivrais vous me tueriez. Et puis, quand même vous seriez bon, cela me rendrait-il mon père? Vous lavez assassiné, je veux quil soit vengé, vous mourrez donc."
Alors, hideux de fureur, vomissant le blasphème et linjure, lhomme essaya dexciter la louve contre lenfant: peine perdue, Nounou se tournait au contraire davantage contre lui et menaçait denfoncer ses crocs dans sa gorge.
Le sang commença à couler, aveuglant Favier et rougissant sa blouse bleue….. Cette fois il se tut et, de sa poitrine râlante, séleva un gémissement continu.
Alors la fillette jeta au loin son fouet, et se mit à amasser, tranquillement autour du lit des branchettes et des feuilles sèches; puis elle y mit le feu.
Depuis longtemps le soleil était couché; nul nassistait à cette sombre besogne accomplie par une enfant qui avait sucé la férocité avec le lait de la louve.
Dans cette nuit sinistre, un cri épouvantable séleva avec la flamme rouge: Favier comprenait toute lhorreur de la mort quil allait subir.
On entendit un crépitement, des plaintes étouffées;… puis, plus rien: cette masure flambait comme un paquet dallumettes.
Au-dehors la louve hurlait lamentablement, et la Moucheronne, debout sous les arbres éclairés dun reflet sanglant, demeurait immobile et muette, frappée dépouvante.
Le remords entrait dans son âme; lincendie est chose terrible et mourir dans les flammes est une fin tragique.
A présent quelle avait sous les yeux ce spectacle, à la fois grandiose et terrifiant, elle comprenait quelle avait fait un action horrible.
Mais comment réparer le mal? Comment éteindre le feu; avec quoi jeter leau du ruisseau sur ce brasier incandescent?
La Moucheronne eût donné beaucoup pour savoir Favier sain et sauf bien loin de la forêt. Mais encore une fois, il était trop tard.
Tout à coup, ô terreur, une espèce de géant tout noir, râlant, sortit en rampant de la cabane embrasée, et vint rouler et saffaisser aux pieds de lenfant muette dhorreur.
Cétait Favier qui, dans un effort désespéré, avait réussi à rompre ses liens; mais il agonisait. Ses chairs calcinées exhalaient une odeur insupportable. Surmontant sa répugnance, lenfant se baissa.
" Favier, pardonnez-moi, murmura-t-elle."
Mais elle ne sut jamais si son bourreau, devenu tout à coup sa victime, avait levé sur elle un dernier regard de pardon ou de haine.
Le braconnier ne vivait plus.
Toute la nuit, la pauvre petite demeura, pâle et glacée, assise au bord du ruisseau, sa petite main sur la croupe maigre de la louve, regardant de ses yeux épouvantés, le cadavre de lhomme et les ruines fumantes de la cabane.
De temps à autre une chouette attirée là par la lueur de lincendie, effleurait, en volant, les cheveux noirs de lenfant. Alors elle frissonnait et se serrait davantage contre Nounou.
Enfin, cette nuit terrible eut un terme; laube parut; alors, détournant les yeux de ce spectacle de mort et de désolation, la Moucheronne senfuit, et senfonça dans le bois encore sombre suivie de la louve.
Manon dormait profondément; elle avait veillé tard la veille en causant avec son gars qui étai reparti avant le lever du soleil.
Elle ne séveilla même pas quand la porte souvrit doucement et quune forme svelte et mignonne entra dans la cabane.
La Moucheronne fit signe à la louve de se coucher sur le sol, et elle-même, accablée de fatigue, essaya de se reposer; mais elle ne le put.
Elle avait toujours devant les yeux le fantôme de Favier mourant et mourant par sa faute; puis la pauvre masure seffondrant dans un amas de décombres rouges.
Aussi, au sortir de son sommeil, Manon la trouva assise, songeuse, les yeux brillants et hagards, les pommettes enfiévrées.
" Toi ici, petite? dit-elle joyeusement."
Lenfant ne répondit pas par son sourire habituel; elle tourna lentement la tête du côté de la vieille femme et resta muette.
" Favier nest donc pas chez lui? reprit celle-ci étonnée de ce silence. Ta-t-il tourmentée de nouveau?
" Favier ne me tourmentera plus jamais, dit alors lenfant dun ton farouche, Favier est mort.
" Mort, comment cela? fit Manon en se rapprochant curieuse.
" Cest moi qui lai tué.
" Toi? Toi? Non, ce nest pas possible! regarde-moi ma fille. As-tu bien toute ta raison?
" Je lai toute entière.
" Et tu las tué?
" Oui.
" Comment cela?
" Il dormait; je lui ai lié les pieds et les mains et je lai frappé ainsi quil mavait frappée tant de fois. Ensuite…
" Eh! bien, ensuite?"
Lenfant détourna les yeux, honteuse.
" Jai mis le feu à la cabane et… cest ainsi quil est mort.
" Tu as fait cela, toi?
" Oui.
" Pourquoi? Il tavait battue de nouveau?"
Elle fit signe que non.
" Injuriée alors? et, dans un mouvement de colère, révoltée à la fin, tu as…"
La Moucheronne releva ses grands yeux sombres sur la vieille femme et répondit tranquillement:
" Il avait tué mon père, jai vengé mon père.
" Ah! sécria Manon, qui ta appris cette histoire?
" Hier soir, votre fils vous la racontait ici; jétais là, tout près, jai tout entendu.
" Seigneur Dieu! si javais su! dit Manon qui demeura songeuse."
Au bout dun instant elle reprit:
" Que vas-tu faire?"
La fillette répondit doucement:
" Mère Manon, voulez-vous de moi pour servante?
" Toi?
" Oui. Je suis forte, croyez-moi. Favier ma habituée à travailler dur.
" Je nen doute pas. Mais ici, tu auras peu dagrément, pauvre petite.
" En avais-je donc beaucoup chez Favier?
" Cest vrai. Seulement à présent que te voilà grandelette tu pourrais aspirer à gagner honorablement un peu dargent à la ville; tu y aurais des compagnes, des amies…"
La Moucheronne haussa légèrement les épaules.
" Quai-je à faire à la ville? La forêt me suffit; les hommes sont méchants; je naime que vous et Nounou.
" Cependant…
" Alors, vous ne voulez pas de moi? demanda brusquement la fillette.
" Si, je le veux!
" Je ne désire que vivre entre vous deux: Nounou et vous êtes ma famille.
" Soit, dit la vieille femme."
Lenfant tendit ses mains fluettes:
" Que faut-il faire? Je suis prête à me mettre au travail.
" Oui, mignonne, mais avant de toccuper du ménage, nous avons un grave devoir à remplir."
Les yeux de la Moucheronne demandèrent:
" Lequel?
" Favier est mort, reprit Manon, or on ne laisse pas les morts sans sépulture, quels quils soient. Si je nétais vieille et infirme je me chargerais seule de cette besogne, mais je ne puis. Suis-moi."
Elles prirent le chemin de la cabane incendiée, Manon sappuyant sur le bras de la Moucheronne et sur son bâton, et la louve suivant, la tête basse, la queue serrée.
Le cadavre de Favier exhalant une odeur repoussante, était toujours étendu sur le sol noirci, devant les derniers vestiges de la masure.
A cette vue, Manon se signa, et la Moucheronne, frissonnante, détourna les yeux.
Cependant, elle creusa la fosse avec Manon et elle laida à y placer les restes informes du braconnier. Cétait une rude besogne et elles mirent longtemps à laccomplir.
Lorsque tout fut achevé, Manon sagenouilla et récita une prière pour le misérable désormais hors détat de nuire à qui que ce fût, et la louve hurla lugubrement. Ce fut toute loraison funèbre du bandit.
La Moucheronne était pâle et péniblement impressionnée.
Sa vieille amie voulait larracher bien vite à ce lieu funèbre, mais elle avait une dernière tâche à remplir: fouillant les décombres du bout de son bâton, elle réussit à soulever un petite amas de plâtre et de bois à demi consumé.
"Tiens, dit-elle en désignant à lenfant langle de la cabane, soulève ce carreau et vois, si au-dessous, tu ne trouves pas quelque chose que le feu aura respecté."
La fillette obéit et retira en effet un grossier coffret de fer quelle remit à Manon.
La vieille femme louvrit sans trop de peine.
"De lor, dit-elle, je men doutais."
La Moucheronne le regarda avec indifférence.
" Tout cela est à toi, reprit Manon après avoir compté la somme. Tu es riche, mignonne
" A moi? fit lenfant dont les sourcils se joignirent. Cest largent de Favier, je nen veux point. Cest de lor maudit.
" Pourtant, il nous fera vivre, soupira Manon.
" Quest ceci? interrompit la Moucheronne en montrant du doigt un papier plié en quatre, jauni et couvert de caractères tracés à lencre, qui se trouvait au fond de la boîte sous les louis alignés.
" Ceci, bon Dieu! cest la lettre; la lettre que je nai pu déchiffrer parce quelle était écrite dans une langue inconnue."
Elle ajouta avec émotion, en présentant le papier à la fillette:
" Cest ton père qui a tracé ces mots."
Les yeux de la Moucheronne étincelèrent; elle sempara vivement de la lettre, pour elle, aussi, incompréhensible, et la porta à ses lèvres.
Elle essaya ensuite de deviner les mots qui y étaient inscrits; puis, impuissante, elle soupira:
" Je ne saurai donc jamais ce quil y a là?
" Donne, dit alors Manon en remettant le précieux papier dans le coffret de fer, il faut garder cela soigneusement; cela fait partie de ton héritage.
" Je conserverai la lettre, fit la Moucheronne en relevant la tête, mais pas lor; cest pour le voler quon a tué mon père; cest le bien de Favier, cest chose maudite; encore une fois je nen veux point.
" Quil soit donc fait selon ton désir, répliqua Manon en serrant la boîte sous son bras."
Et, silencieuses, elles retournèrent au logis que lenfant et la louve ne devaient plus quitter désormais.
La Moucheronne demeura donc avec Manon; la pauvre vieille saffaiblissait de jour en jour et les services de sa protégée lui devenaient absolument nécessaires.
Jamais lancienne souffre-douleur de Favier ne sétait trouvée aussi heureuse; la vie lui semblait presque chose douce et elle travaillait, le cur content, sûre maintenant de faire plaisir à sa vieille amie et davoir en retour une caresse ou une bonne parole.
Cétait elle qui, le matin, faisait le petit ménage, mettait en ordre la maisonnette, trayait la chèvre, et préparait lhumble repas. Puis, elle aidait Manon à shabiller, cueillait les herbes que lui indiquait la vieille femme, lavait et raccommodait le pauvre linge.
Elle avait quelques instants de récréation, car Manon ne souffrait pas que la fillette sépuisât au travail comme du temps de Favier; la Moucheronne profitait donc de ses loisirs pour courir dans le bois avec Nounou ou bien pour songer seule ainsi quelle aimait à le faire. Une pensée inquiétante la poursuivait, cependant, au milieu de la quiétude de ses jours et de ses nuits, et jetait un voile sombre sur sa nouvelle existence: elle était une meurtrière puisquelle avait tué.
Manon lui avait fait comprendre que Dieu seul a le droit de disposer de la vie et de la mort, et que la vengeance, même celle qui défend un être cher, est chose condamnable.
La Moucheronne y rêvait souvent.
Certes, elle ne regrettait pas la flagellation quelle avait infligée à son bourreau, mais ensuite… devait-elle lui donner la mort?…
Elle le voyait sans cesse, surtout la nuit, venir à elle comme un fantôme, râlant, brûlé, et implorant miséricorde.
Elle navait pas eu pitié, elle avait tué.
Il est vrai que si elle avait pris une vie, elle en avait sauvé une autre quelque temps auparavant; dans la forêt, elle avait détourné un jeune cavalier du guet-apens qui lattendait. Hélas! elle nen était pas moins une meurtrière, même pour avoir voulu faire justice, et cette marque terrible, quelle croyait imprimée à jamais sur son front, lui était un supplice. Aussi, dès quune occupation absorbante ou pénible ne la captivait plus, la Moucheronne songeait à tout cela.
Lhiver succéda à lautomne, puis le printemps reparut et lenfant se sentit le cur plus léger, car il est doux de recevoir les premières caresses du soleil et de la brise attiédie.
Un soir, au déclin du jour, Nounou qui avait été en chasse toute laprès-midi, revint auprès de sa jeune maîtresse quelle se mit à tirer par sa jupe de toutes ses forces. Elle revenait sans gibier, et elle devait avoir vu quelque chose détrange dans la forêt, car ses yeux semblaient vouloir parler.
"Quy a-t-il, Nounou? dit la fillette en la flattant de la main et en abandonnant son ouvrage. Est-ce encore une troupe de chasseurs qui tauront poursuivie?"
Et fronçant le sourcil, elle inspecta de lil le poil de sa fidèle compagne.
Mais Nounou navait pas été touchée et elle fit entendre un petit grognement dimpatience en tirant de plus belle sur le pauvre jupon fripé.
"Faut-il donc que jaille avec toi? fit lenfant qui entendait ce langage muet."
La louve alors la lâcha et bondit en avant, se retournant seulement pour voir si la jeune fille la suivait. La Moucheronne se mit en marche avec elle.
Arrivée à un certain carrefour où les arbres séclaircissaient, lanimal sarrêta et poussa un nouveau grognement qui, cette fois, pouvait passer pour de la satisfaction.
Alors la Moucheronne aperçut, étendue à terre et sans mouvement, une jeune fille de son âge ou à peu près, mais plus petite et plus frêle quelle.
La pauvre créature était sans doute malade ou blessée et probablement égarée dans ce bois peu fréquenté. Sa tête fine et pâle était renversée dans un flot de cheveux dor soyeux et bouclés; son costume était riche et élégant; sa petite main gantée tenait encore le manche dun fouet mignon; enfin, à quelques pas, un âne dAfrique attelé à une voiture légère comme un joujou, attendait philosophiquement la fin de laventure; son brancard était brisé, et une des roues de la petite voiture en fort mauvais état. Evidemment, il était arrivé un accident dont la jeune fille blonde était la victime.
A la vue de la louve, lâne manifesta une vive frayeur, mais il ne put se débarrasser de ses entraves, et finit par se rassurer en constatant que le gigantesque animal ne paraissait pas faire attention à lui.
" Est-ce quelle serait morte? murmura la Moucheronne en se penchant sur lenfant toujours inanimée. Cest une petite fille comme moi, de mon âge peut-être."
Et elle ajouta dans un élan de naïve admiration:
" Je nai jamais rien vu daussi joli!"
Elle osait à peine leffleurer de ses petites mains brunes; et cependant, il fallait bien agir.
La Moucheronne était forte, cétait le cas duser de sa vigueur; elle souleva dans ses bras la fillette toujours évanouie qui, par bonheur, se trouvait légère et facile à porter; néanmoins la Moucheronne pliait sous le poids; elle parvint enfin à la coucher dans la petite voiture, et elle rattacha comme elle put les brancards et la roue; puis elle prit lâne par la bride afin de le guider jusque chez Manon.
Il fallut aller très lentement à cause des avaries occasionnées au mignon véhicule, et puis, le pauvre âne tremblait de tous ses membres en se sentant escorté par la louve qui, pourtant, ne daignait pas soccuper de lui. La petite troupe arriva avec beaucoup de peine à la maisonnette, et grande fut la surprise de Manon en voyant sa petite amie revenir en cet équipage. Quoiquelle ne fût pas ingambe, elle aida la Moucheronne à transporter la malade sur son lit, et elle la fit revenir à elle grâce à quelques gouttes délixir quelle glissa entre ses dents serrées.
La jeune fille ouvrit de grands yeux bleus pleins de douceur et de langueur, mais elle ne questionnait ni ne se plaignait, et son regard allait, étonné, de la vieille femme à la Moucheronne et de la Moucheronne à la louve.
Elle navait pas peur; elle devinait quon ne lui voulait que du bien.
" Où souffrez-vous, mon enfant? lui demanda Manon qui ne voyait aucune trace de blessure sur le visage et sur les bras de la fillette.
" Je crois que cest au pied gauche; je ne puis le remuer et jy ressens une douleur aiguë.
" Voyons cela."
Manon enleva la bottine et le bas, et découvrit à la cheville délicate et satinée une légère enflure.
" Comment cet accident est-il survenu? reprit-elle.
" Bien par ma faute, répondit franchement lenfant; je ne connaissais pas encore le bois et maman mavait enfin permis de me promener dans ses abords avec ma gouvernante. Mais voyant que miss Claddy était lasse et que Casse-Cou, mon âne, avait envie de trotter, jai proposé à Miss de sasseoir sur lherbe qui borde la route pendant que je ferais un temps de galop dans le bois. Miss y a consenti, mais Casse-Cou nest pas tous les jours docile; il ma emmenée très loin bon gré mal gré et a été butter contre un arbre dans la clairière; je suis tombée et je ne sais plus ce qui sest passé. Si je suis demeurée longtemps évanouie la pauvre Miss sera retournée au château croyant que je ly aurai devancée, quoique je naie pas lhabitude de lui jouer de ces tours-là. Ne me trouvant pas à la maison, on va être horriblement inquiet. Si je pouvais marcher…
" Cest impossible, mademoiselle, mais je puis envoyer voir à la place où vous avez laissé votre gouvernante.
" Ce serait inutile, je suis sûre que Miss ne me cherche pas dans le bois; elle doit être déjà rentrée et Dieu sait dans quelle angoisse ils sont tous!
" Où demeurez-vous?
" Au château de Cergnes, à quelques kilomètres de la forêt; donc plus loin que le village. Si je pouvais remonter sur Casse-Cou!…
" Ce serait une imprudence que je ne vous laisserai pas tenter. Si vous faisiez une seconde chute je ne répondrais plus de votre pied; vous avez assez dune entorse.
" Alors, que faire? mon Dieu, mon Dieu! murmura Mlle de Cergnes en retombant, découragée, sur loreiller de crin; Miss doit pleurer à lheure quil est, et ma pauvre maman en sera malade.
" Vous navez pas votre père?
" Si, mais il est parti dernièrement pour un long voyage.
" Eh bien! reprit Manon en continuant à frictionner doucement la cheville endolorie, je vais envoyer la Moucheronne rassurer madame votre mère.
" La Moucheronne? quest-ce que cela?
" La fillette brune que vous voyez là et qui vous a amenée ici.
" Oh! oui, et merci! fit la malade en se tournant vers la Moucheronne qui la regardait, de ses grands yeux surpris et charmés. Vous avez été bien bonne de me secourir, vous serez meilleure encore daller rassurer ma mère.
" Tu entends, petite, dit Manon, tu vas courir au château deCergnes et…
" Moi?… sécria lenfant avec terreur.
" Mais oui, tu vois bien que je ne le puis, moi; donc il ny a que toi pour remplir cette mission: tu diras, là-bas, que la petite demoiselle sest égarée dans la forêt, quelle y a fait une chute, sans gravité heureusement, mais qui lui a foulé le pied, et quelle est en sûreté chez moi où lon viendra la chercher.
" Mais… mère Manon, vous voulez que jaille là-bas?…Vous savez bien que je nai jamais dépassé la limite du bois.
" Tu la dépasseras aujourdhui; il faut bien que tu thabitues enfin à voir des êtres humains; tu es par trop sauvage aussi, ma fille. Allons, va, on ne te fera pas de mal et tu rendras service à mademoiselle de Cergnes."
La Moucheronne demeurait toujours immobile, le front plissé, les lèvres serrées.
Aller au château, elle?… Quitter la forêt, fût-ce pour une heure seulement?
Impossible; elle aimait mieux quon la battît. Mais la malade tourna vers elle des yeux si suppliants que la farouche créature finit par consentir à ce quon demandait delle.
Mlle de Cergnes lui expliqua la plus court chemin à prendre de la forêt au château, puis lattirant à elle, elle passa ses bras de neige autour du cou brun de la sauvage fillette et lembrassa de toutes ses forces.
La Moucheronne se releva toute rose de plaisir et, les yeux brillants elle sortit, suivie de sa fidèle Nounou, et se répétant, tout en marchant à pas pressés:
" Celle-là est bonne autant que belle et je laime. Elle ma embrassée, moi, moi la Moucheronne, comme si jeusse été une demoiselle comme elle. Je ferai tout ce quelle voudra, même sil men coûte beaucoup."
Et elle hâtait la pas afin darriver plus vite. Pauvre Moucheronne et pauvre Nounou! elles ne savaient pas ce qui les attendait là-bas.
Depuis une heure environ le ciel sétait couvert et lon entendait au loin gronder le tonnerre; un souffle chaud et lourd agitait les feuilles; lorage arrivait, et lon sait que les premiers orages du printemps sont souvent les plus violents.
Peu à peu de gros nuages cuivrés samoncelèrent amassant lélectricité; lobscurité se fit dautant plus intense quon arrivait à lheure du crépuscule.
Mais la Moucheronne navait pas peur, et elle continuait bravement sa marche sans souci du vent brûlant qui lui jetait la poussière au visage, ni des éclairs fulgurants qui ne lui faisaient point fermer les yeux.
La tempête éclatait dans toute sa force, lorsque lenfant et la louve arrivèrent au château de Cergnes. La Moucheronne ne savait pas ce que cétait que de sonner à une porte; elle trouva une grille ouverte, la franchit et enfila une longue avenue plantée de marronniers; elle traversa le parc et enfin sarrêta devant un perron de pierre orné de chaque côté de caisses dorangers.
Elle sapprêta à en gravir les marches avec Nounou.
Elle avait pu ainsi parvenir jusque-là parce que, en ce moment justement, la maison était sens dessus dessous; les portes demeuraient grandes ouvertes; les domestiques restés au château allaient et venaient, effarés, tandis que les autres couraient à la recherche de leur jeune maîtresse disparue depuis quelques heures.
Miss Claddy, surmontant sa fatigue, éplorée et gémissante, accompagnait Mme de Cergnes à travers le parc où lon espérait retrouver la jeune fille.
Aussi ne fut-ce pas la châtelaine que la Moucheronne vit en arrivant, mais bien Mlle Sophie, la femme de charge, dont la taille massive et lourde apparut sur le perron pour tenter, entre deux éclairs, dinterroger lhorizon.
" Etes-vous madame de Cergnes? dit tout à coup une voix fraîche et sonore au bas de lescalier de pierre.
" Si je suis madame de Cergnes? répéta la digne matrone évidemment flattée de la méprise, en mettant sa main au-dessus de ses yeux pour apercevoir dans lobscurité, celle qui avait prononcé cette question.
" Oui, jai besoin de lui parler immédiatement, continua la fillette en posant le pied sur la première marche du perron."
La jeune fille blonde lui avait dit:
" Tu demanderas ma mère," et elle obéissait strictement.
Mais au même instant, un éclair déchira le ciel dans un zig- zag de feu, et montra, sur un fond de lumière fantastique, deux formes étranges: celle dune petite fille accoutrée dune manière bizarre, aux yeux immenses et luisants, et celle dun animal gigantesque aux prunelles flamboyantes.
Epouvantée, la femme de charge poussa, tout en se signant, un cri terrible qui fit surgir à ses côtés la valetaille restée au château.
" Cest le diable! cest le diable! hurlait Mlle Sophie en proie à une furieuse crise de nerfs."
En vain la Moucheronne, élevant la voix, essayait de se faire entendre; un deuxième éclair la dessina aux yeux qui tâchaient de percer lombre, et les domestiques firent chorus avec la femme de charge.
" Arrière, diablesse! crièrent-ils à lenfant stupéfiée de cet accueil."
Elle voulut monter jusque vers eux, mais ils coururent chercher qui, un balai, qui, une broche de cuisine, qui, un pique-feu, et revinrent, ainsi armés, au seuil du vestibule où Mlle Sophie, à moitié pâmée, prononçait quelques paroles destinées à repousser maître Satan.
Le cuisinier avait apporté une lanterne dont la lueur vague montra, moins nettement que le faisaient les éclairs, les silhouettes sombres de la jeune fille et de la louve.
Alors ce fut un tapage infernal de clameurs indignées et de cris de terreur; devant ces bras furieux, brandissant de singulières armes, la Moucheronne recula, mais sans tourner le dos à lennemi; Nounou, le poil hérissé, lil furibond, grinça des dents et gronda.
Alors, ils lui jetèrent des pierres; lune delle atteignit laMoucheronne au bras.
"Ils vont me tuer Nounou, pensa-t-elle."
Elle ne craignait pas pour elle-même, mais voyant un valet moins poltron que ses camarades, brandir un pique-feu au- dessus de la pauvre bête, elle prit sa course emmenant la louve et poursuivie par les huées et les projectiles des assaillants.
Elle était bien lasse, et sombre comme le ciel qui versait à présent des torrents deau, lorsquelle regagna la cabane de Manon.
La vieille femme veillait sa malade, maintenant assoupie malgré le fracas de lorage, et elle accueillit la Moucheronne en lui faisant signe de parler bas.
" Et puis? dit-elle en se penchant vers lenfant dont elle tâta les vêtements ruisselants; tu es allée au château? Vient- on chercher la petite demoiselle?
" Non, fit la Moucheronne, toujours sombre, ils ne savent pas où elle est.
" Tu nas donc pas rempli ta mission?
" Ils lont pas voulu me le permettre.
" Comment, ils? Tu nas donc pas demandé madame de Cergnes?
" Je lai demandée, ainsi que vous me laviez recommandé, mais dès que jai ouvert la bouche, ils se sont tournés contre moi et mont menacée ainsi que Nounou; ils nous ont même jeté des pierres.
" Ils? cétaient les domestiques, nest-ce pas?
" Je lignore, cétaient des hommes et des femmes qui se sont assemblés au haut dun escalier très éclairé dans le fond.
" Cest cela, ils tauront prise pour une vagabonde, une mendiante, avec ses pauvres vêtements et sa louve. Mon Dieu, mon Dieu! que faire? murmura Manon découragée. Ainsi, tu es revenue sans avoir pu rien dire? Tu as eu peur de ces gens?
" Je nen avais pas peur, mais ils ont voulu faire du mal àNounou, et…
" Pourquoi las-tu emmenée, aussi?
" Vous savez bien quelle me suit partout, répondit gravement la Moucheronne. Mais les hommes sont méchants, javais bien raison de le dire, vous en voyez la preuve encore une fois, mère Manon.
" Et la comtesse se désole, poursuivit la vieille femme sans écouter la fillette; mon Dieu, que faire? Ah! petite, si tu voulais!…
" Retourner là-bas, dit Manon en hésitant.
" Là-bas, au château?
" Oui, sans Nounou, cette fois, car elle effraie ceux qui ne la connaissent pas. La petite demoiselle te remettrait un billet avec lequel on te laisserait entrer; ça doit savoir écrire, ces enfants de riches.
" Je ne retournerai jamais vers ces gens, répondit laMoucheronne en se levant."
Et Manon vit quelle était inébranlable. Cétait la première fois que la fillette lui refusait un service, et elle était si sauvage et avait une si profonde horreur des êtres humains à quelques exceptions près, quil fallait bien lui pardonner cela.
Manon soupira et se mit à songer aux moyens de faire savoir au château que Mlle de Cergnes se trouvait sous son toit.
Elle ne voulait pas éveiller la petite malade pour lui apprendre sa déconvenue, et elle était fort perplexe.
Nounou sétala près du poële pour sécher sa fourrure mouillée, et la Moucheronne se mit à vaquer sans bruit aux soins du ménage.
Cependant, Mme de Cergnes et miss Claddy, attirées par le bruit que faisaient les domestiques à la vue de la Moucheronne, rentrèrent au château et la comtesse interrogea ses gens.
" Ah! madame la comtesse, répondit Mlle Sophie à peine revenue de sa terreur, nous avons eu grandpeur, nous avons vu le diable et sa fille."
Mme de Cergnes haussa légèrement les épaules, et, se tournant vers le valet le plus rapproché delle:
" Que signifient ces paroles, Joseph? Quest-il arrivé? répondez donc."
Joseph, un peu piteux, raconta alors la scène que nous avons dépeinte, ajoutant que cétait bien réellement Satan en personne qui leur était apparu au milieu de lorage avec une espèce de sorcière, sa fille probablement.
" Et il a demandé à me parler? ajouta ironiquement la châtelaine. Ah! malheureux! vous ne comprenez donc pas que lenfant qui est arrivée inopinément et vous a effrayés sans le vouloir, mapportait peut-être des nouvelles de ma fille et venait peut-être me dire où elle se trouve, malade, blessée?…"
La pauvre femme, après une pause, reprit avec énergie:
" Nous passerons la nuit à la chercher; quun dentre vous seulement garde la maison avec Sophie qui est absolument incapable de remplir tout autre office. Les autres me suivront, nous explorerons la forêt, je veux retrouver ma fille."
Tous obéirent tandis que Mlle Sophie, les nerfs encore ébranlés, murmurait entre ses dents jaunes:
"Madame la Comtesse a bien tort de ne pas nous croire; il ne faut pas jouer avec les choses surnaturelles; nous avons certainement vu Beelzébuth et quelquun de sa famille, et je men souviendrai toute ma vie."
Sur ce, elle se retira à la cuisine pour boire quelque réconfortant, et elle alluma deux cierges pour conjurer le malin esprit.
Il arriva que, à laurore, messire Casse-Cou qui ne se sentait pas à laise dans létable de la mère Manon, séparé de la formidable louve par une mince cloison, donna un coup de pied dans la petite porte qui céda, et se trouva dehors, enchanté de respirer lair pur et de pouvoir gambader à son aise.
Lorage était dissipé depuis longtemps; le ciel avait recouvré sa sérénité et la pluie avait rafraîchi le sol et les plantes.
Mme de Cergnes et ses gens navaient pas encore battu la forêt tout entière; il avait fallu faire halte par deux fois, car la pauvre mère sétait évanouie de lassitude et dangoisse; mais, cette faiblesse passée, elle recouvrait son énergie et montrait le chemin aux autres.
Tout à coup, miss Claddy poussa une exclamation de joie: elle venait dapercevoir Casse-Cou, qui, les quatre fers en lair, se roulait dans lherbe odorante, aussi léger de corps et desprit que sil neût pas eu sur la conscience la chute de sa petite maîtresse.
Cétait un indice, certainement, mais rien ne prouvait que lenfant se trouvât dans ces parages parce que lâne y était venu folâtrer.
Néanmoins, on continua de fouiller les profondeurs du bois, emmenant Casse-Cou qui ne pouvait malheureusement rien leur apprendre.
Ce fut au tour de Joseph le valet de chambre de jeter un: "Ah!"de surprise: sous ses yeux apparaissait la petite Bohémienne entrevue la veille à la lueur des éclairs; elle était assise, toute songeuse, sur le tronc moussu dun hêtre renversé par la foudre, ses cheveux noirs flottant sur son cou brun et ses grands yeux perdus dans une pensée ardente.
Au bruit des pas de Joseph, elle releva la tête, et, apercevant ses ennemis dhier, elle senfuit comme une biche effarouchée.
" Vous lavez effrayée, dit la comtesse en fronçant le sourcil, laissez-moi lapprocher seule, jen tirerai peut-être quelque renseignement."
Mme de Cergnes, laissant ses gens derrière elle, savança doucement, et, avec des signes de bienveillance et de prière, elle appela à elle la petite sauvage.
La Moucheronne ne fuyait plus, mais elle napprochait pas non plus.
Elle regardait, étonnée, cette femme pâle vêtue élégamment quoique sa robe de soie fût déchirée et souillée par les ronces et par la boue de la forêt. Cette femme était jeune encore, belle et blonde comme Mlle de Cergnes, et il y avait une douleur intense au fond de ses yeux bleus cernés profondément. La comtesse étendit sa main blanche et effilée vers lenfant que dun geste caressant elle attira vers elle.
Doucement séduite, la Moucheronne se laissa gagner, et, considérant toujours fixement létrangère:
" Vous êtes la maman de la petite demoiselle, nest-ce pas?
" La petite demoiselle? Quelle petite demoiselle? sécria la comtesse avec une joie passionnée. Oh! tu parles sans doute de ma fille. Alors, si tu le sais, appends-moi vite où elle est; je ten supplie, je te donnerai… non plutôt je taimerai comme une seconde enfant."
Et elle embrassait le petit visage hâlé de la Moucheronne, elle la pressait dans ses bras, elle caressait sa chevelure inculte et rebelle.
" Dis-moi où elle est, dis-le-moi! répétait-elle à demi folle."
Sans répondre, la Moucheronne la laissait faire et se disait:
" Cest comme cela que les mères aiment leurs enfants; oui, cest comme cela.
"Où elle est? fit-elle, sortant enfin de sa rêverie; pas bien loin dici, suivez-moi, je vais vous y conduire."
La Moucheronne navait plus peur; elle parlait dune voix douce et ne haïssait point cette étrangère qui ne lui voulait pas de mal et qui était si belle et si triste.
Au détour dun sentier, la comtesse qui, très faible, sappuyait au bras de la Moucheronne, poussa un léger cri deffroi; elle venait dapercevoir la louve qui courait à leur rencontre.
" Nayez pas peur, cest Nounou, dit la Moucheronne en appelant lanimal du geste."
Nounou vint flairer la robe de Mme de Cergnes, et, reconnaissant une alliée sans doute, elle dressa les oreilles en signe de satisfaction et précéda le petit groupe à la cabane.
" Mon enfant, demanda la comtesse à la fillette en cheminant, cest vous qui êtes venue hier soir au château?
" Cest moi, répondit lenfant.
" Vous veniez mapprendre, nest-ce pas, où était ma fille?
" Oui.
" Et mes gens vous ont mal accueillie?
" Ils nous ont jeté des pierres et menacées de leurs bâtons.
" Ce sont des ignorants et des poltrons; il faut leur pardonner. Ah! si je métais trouvée là, quelle nuit dangoisse maurait été épargnée! Ainsi, vous maffirmez que Valérie nest que légèrement blessée?
" Très légèrement; mère Manon appelle cette blessure une entorse.
" Dieu soit loué! murmura la comtesse avec ferveur."
" Elle prie Dieu comme Manon le fait, pensa la Moucheronne, ainsi il doit être bon puisquil ny a que Favier et ses amis que jaie entendu le maudire. Je crois que je pourrait aussi aimer Dieu."
" Maman! cest maman! sécria Valérie de Cergnes en se soulevant sur son lit et voyant entrer sa mère."
Le mouvement quelle fit lui arracha un cri de douleur, car elle avait remué son pied meurtri.
" Ma fille chérie! ma Valérie, enfin je te retrouve donc! disait Mme de Cergnes en couvrant de baisers la fillette."
Et la vieille Manon dut la soutenir dans ses bras, car la pauvre mère, à bout de forces, ne pouvait plus dominer son émotion.
Debout, à quelques pas de là, la Moucheronne assistait à cette scène, son grand il humide fixé sur elles, et cette pensée lui venait à lesprit:
" Si javais eu ma mère, moi, elle aurait aussi pleuré de joie comme cela en me retrouvant."
On se raconta de part et dautre les péripéties de la veille et de la nuit, et Mme de Cergnes songea à envoyer chercher la pauvre miss Claddy qui, après de mortelles inquiétudes, avait bien droit aussi à sa part de joie.
Puis, on combina ensemble un moyen de transporter la petite blessée sans la faire souffrir, et la comtesse renvoya ses gens au château avec ordre den ramener la voiture la plus douce.
Pendant quils obéissaient, Mme de Cergnes apprit de la mère Manon lhistoire de la Moucheronne. Seulement la mémoire de la vieille femme était déjà affaiblie et vacillante car elle omit de mentionner lexistence de la fameuse lettre gisant au fond du coffret de Favier.
" Vous voudriez cela, vous, mère Manon?
" Oui, ma fille, je le voudrais."
La Moucheronne soupira faiblement et murmura:
" Je croyais que vous maimiez: je me suis trompée.
" Mais je taime, la Moucheronne, je taime tendrement, comme une mère.
" Comme une mère, non, fit nettement la fillette. Voyez si madame de Cergnes consentirait à se séparer de sa fille, elle : Jamais, au grand jamais.
"Tu ne comprends donc pas, ma mignonne, que ce que je fais là est pour ton bien. Certes, il me serait doux de te garder toujours près de moi, de tavoir pour me soigner et pour me fermer les yeux, car je ne te cache pas que je me sens men aller tout doucement; mais il est de mon devoir, tu entends, de mon devoir, de te préparer à une autre vie, plus convenable pour une jeune fille comme toi. On toffre de partager lexistence, léducation et les plaisirs de Mlle de Cergnes, dêtre traitée comme lenfant du château; si je refusais cela pour toi, un jour tu pourrais me le reprocher.
" Oh! pas une fois, mère Manon, vous ignorez donc que je ne me plais point dans la société des hommes?
" Jusqu'à présent, parce que tu es jeune et ignorante, ma fille; mais, je te le répète, un jour viendra où tu seras bien aise de nêtre plus une petite sauvage. Et puis, cest en vain que tu te défends contre toi-même; tu as de laffection pour Mme de Cergnes et pour Mlle Valérie, et même pour cette bonne dame quon appelle Miss; elles tont témoigné bien de lamitié toutes les trois."
La Moucheronne baissait la tête et ne répondait pas.
En effet, au fond delle-même, un instant, elle avait aspiré à vivre auprès de Valérie et de sa mère, mais non pour jouir du bien-être quon lui avait offert, cela lui était indifférent.
"Alors, reprit-elle cependant, pourquoi avez-vous refusé pour vous la loge de concierge où Mme de Cergnes vous pressait de vous installer? Vous nauriez eu presque rien à faire, vous auriez habité une jolie maisonnette et vous auriez été bien nourrie.
" Moi, cest différent, fillette, répondit la vieille femme courbant son front humilié."
Elle ajouta plus bas:
" Moi, jexpie les péchés dun autre.
" De votre fils, oui, je le sais, celui-là vous laimiez bien comme votre enfant; mais il nest pas là pour vous soigner. Qui vous servira si je vais au château?
" Madame de Cergnes doit menvoyer une orpheline peu intelligente mais douce, qui a besoin de lair de la forêt et qui me servira avec dévouement. De plus, elle pourvoira à ma nourriture; jaurai du pain blanc et un peu de vin pour réchauffer mon vieux sang. Et puis, tu viendras me voir souvent, mignonne; voyons, accepte; dis oui."
La Moucheronne fit un signe de tête négatif.
" Alors, il faudra tordonner, reprit Manon. Mon enfant, tu mentends bien, tu vas aller chez madame de Cergnes et tu lui diras que je te donne à elle et que je la remercie de ce quelle fera pour toi. Dans trois jours, tu prendras possession de la petite chambre quelle ta arrangée près de celle de sa fille; vois, je taccorde encore ce temps pour rester dans ma cabane. Promets-lui de toujours la contenter; nest-ce pas, ma mignonne, va lui dire cela et ne crains plus de te montrer au château, tu ny es plus une inconnue; seulement, nemmène pas Nounou."
La Moucheronne nobjecta pas un mot, et, après avoir installé confortablement sa vieille amie dans un bon fauteuil que lui avait envoyé la comtesse, elle prit sa course, seule cette fois.
Depuis quelque temps, elle et Nounou ne quittaient plus ensemble la pauvre infirme. Aujourdhui, la louve restait au logis, réchauffant de la tiédeur de son corps les pieds refroidis de la vieille femme.
Lorsquon entendit plus les pas de la Moucheronne, Manon se prit à soupirer:
" Ah! Dieu clément! que ce me sera dure chose de ne plus avoir auprès de moi cette jeunesse et ses soins attentifs. Une étrangère ne sera pas pour moi ce quest la Moucheronne, et il me faut bien du courage pour éloigner celle-ci de mon toit à lheure où mes forces déclinent tout à fait. Cependant, je dois me séparer delle; son avenir en dépend, son propre intérêt lexige. Dieu pourrait me châtier, si je ne profitais de loccasion qui se présente de la faire instruire et éduquer comme une demoiselle; la petite a, par elle-même, quelque chose de… de comme il faut; elle sera à sa place là-bas. Je vous demande ce quelle aurait fait plus tard toute seule dans la forêt, séparée de la société et vivant comme une sauvageonne des bois? Non, ce que jai fait est bien et le bon Dieu men saura gré. Aussi bien, ce nétait pas moi qui pouvais lui enseigner son catéchisme à cette petite, et elle doit connaître la religion; elle me pose parfois des questions qui membarrassent et auxquelles je ne sais que répondre; je crois, les yeux fermés, moi, et je napprofondis pas comme elle."
Pendant ce temps, la Moucheronne était assise dans le boudoir de Mme de Cergnes, ses petits pieds bruns et nus enfoncés dans la laine épaisse du tapis; une douce chaleur lenveloppait, et elle buvait à petites gorgées un liquide exquis que lui avait préparé Valérie, car il pleuvait bien fort et lenfant avait été transie en route.
Elle souriait à ces soins:
" Je suis accoutumée à tout supporter, disait-elle, le froid, le soleil, les averses, et rien ne ma fait mal encore."
Néanmoins, elle éprouvait une vague sensation de bien-être, et conversait avec sa bienfaitrice.
" Enfin, tu vas donc partager la vie de ma fille, lui disait celle-ci. Valérie et moi nous taimons, tu le sais, et je te dois beaucoup, car si tu navais pas découvert mon enfant évanouie dans la forêt, elle aurait pu être frappée par la foudre ou surprise par un froid mortel en cette terrible nuit où tu las amenée chez Manon. Tu possèdes de grandes qualités, ma mignonne, et des défauts aussi, tu le sais; on tâchera de développer les unes et de faire disparaître les autres; on te fera connaître le bon Dieu sur lequel tu me sembles navoir que des notions très vagues; on fera de toi une jeune fille bien élevée et instruite, et lon te mettra à même de gagner honorablement ta vie plus tard."
La Moucheronne avait un vif désir dapprendre ce quelle ignorait et elle sattachait de plus en plus à la comtesse et à sa fille.
Quant à lexistence luxueuse et agréable qui allait lui être faite, elle ne sen souciait pas. Peu lui importait de dormir sous des rideaux de soie ou sous le toit rustique de Manon.
Elle avait traversé les principaux appartements du château, vu étinceler les hautes glaces, les dorures, les cristaux, mais tout cela lavait laissée froide.
Pour cette enfant habituée aux grandes beautés et aux grands spectacles de la nature, ces choses-là navaient quune valeur relative.
Une seule chose lavait émue, et cette émotion lavait fait pâlir: cest lorsque Madame de Cergnes ouvrant le clavecin en fit jaillir une fusée de notes, puis chanta une chanson lente et suave.
" Est-ce quon mapprendra cela aussi? demanda avidement la Moucheronne en désignant de son petit doigt brun les touches divoire du clavier.
" Si cela te fait plaisir, oui. Valérie commence déjà à interpréter de jolis airs comme celui que tu viens dentendre."
Cette déclaration avait eu beaucoup de poids pour décider la petite sauvage à échanger, sans révoltes, la vie des bois contre celle du château.
Il fut donc convenu que trois jours plus tard la Moucheronne serait installée à Cergnes et la comtesse envoya tout de suite à Manon lorpheline qui serait dressée au service pendant ce temps.
Lancien souffre-douleur de Favier se sentait le cur bien gros à lidée de quitter sa vieille amie, Nounou et la forêt; les hommes ne lui paraissaient pas si méchants, mais elle gardait un fonds de défiance instinctive envers la société.
Cette défiance navait pas effrayé Mme de Cergnes: lexcellente femme, pleine de gratitude dabord pour celle qui lui avait rendu son enfant, et de pitié pour cet être à demi sauvage, avait bien vite démêlé dans cette nature inculte une grande dignité jointe à une franchise et à une honnêteté absolues, qualités qui rendaient la jeune fille propre à vivre auprès de Valérie.
Dune santé délicate et dune indolence extrême, due peut-être à cette faiblesse physique, cette dernière travaillait sans goût et dailleurs sans émulation; elle sennuyait souvent aussi dès quelle se trouvait à la campagne, privée de ses amies parisiennes.
Or, on devait attendre à Cergnes le retour du comte qui était parti pour un voyage lointain, et Valérie était charmée davoir tout à la fois une compagne pour ses plaisirs, une émule pour ses études et une distraction à sa vie un peu monotone.
La Moucheronne ne sappelle plus la Moucheronne, mais Marie, ce qui est un nom assurément plus chrétien.
Elle dort dans un lit bien douillet, sous des rideaux soyeux, non loin de sa chère Valérie quelle aime de tout son cur.
Marie porte de jolies robes de laine qui moulent élégamment ses membres gracieux; ses cheveux noirs, toujours un peu rebelles, sont réunis en une grosse natte et attachés par un ruban rouge, comme ceux de Mlle de Cergnes.
Le plus dur pour elle a été de saccoutumer aux chaussures; son petit pied brun, habitué à fouler indistinctement le sol durci ou le gazon épais, sest trouvé fort mal à laise dans cette prison quon nomme une bottine.
Hélas! il lui a bien fallu se faire à mille autres choses peu agréables, telles que demeurer assise deux ou trois heures de suite pour épeler lalphabet, tracer des lettres sur le papier, former un feston sur la toile à laide dune aiguille, et manger de toutes sortes de mets qui lui étaient inconnus jadis.
Marie nétait pas gourmande, et il lui était pénible de demeurer immobile à table pendant toute la durée dun repas, servie par des laquais attentifs à sa moindre gaucherie.
Cependant, la fillette sétait promptement formée aux bonnes manières dont linstinct semblait, dailleurs, inné en elle; de jour en jour sa nature farouche sassouplissait; elle aimait létude et sy adonnait avec une ardeur qui étonnait lindolente Valérie. Elle comprenait surtout très vite la musique: si ses doigts étaient raides et malhabiles, du moins son oreille, très juste, retenait-elle les airs quelle entendait ou quelle déchiffrait et quelle rendait avec une surprenante expression.
Il était resté dans lâme de cette petite sauvage de mélodieuses sonorités recueillies les nuits dété dans les bois, ou auprès des nids doiseaux dans les matinées de printemps; aussi comprenait-elle supérieurement lart musical.
Moins profonde et plus frivole, Valérie jouait de préférence les airs en vogue ou les danses qui lui donnaient un avant- goût des plaisirs de lhiver.
Valérie, de son côté, sattachait de jour en jour davantage à sa compagne; elle samusait de ses naïvetés, de ses réflexions toujours pleines de bon sens, et elle linitiait peu à peu à sa vie de jeune fille du monde.
Madame de Cergnes appréciait vivement Marie dont elle voyait progresser la nature fine et sérieuse, et Miss Claddy était bien aise de déployer son érudition aux yeux dune élève moins nonchalante que mademoiselle de Cergnes.
Ainsi la Moucheronne était heureuse?… une vie dorée au sein dun château somptueux, des repas succulents, des jeux et des études agréables, des toilettes qui rehaussaient léclat de son joli visage, navait-elle pas tout à souhait?
Alors pourquoi la Moucheronne soupirait-elle souvent, les regards tournés du côté de la forêt où Manon et Nounou trouvaient sans elle le temps bien long?
Elle souffrait dêtre séparée de ces deux vieilles amitiés fidèles. Délicate en ses sentiments jusquà manifester le moins possible ses désirs, elle nosait avouer à Mme de Cergnes que demeurer huit jours sans aller à la forêt lui semblait une éternité.
Puis, il lui manquait aussi ses grandes courses vagabondes à travers les sentiers perdus, dans louragan, le vent et la gelée souvent; les siestes sur la mousse et les rêveries au bord du ruisseau.
Cette enfant des bois, passée trop promptement dune vie libre au grand air à une vie de serre-chaude, étouffait parfois dans sa cage dorée.
Mais, encore une fois, dans sa délicatesse extrême, reconnaissante de ce quon faisait pour elle, elle laissait croire à tous quelle était parfaitement heureuse.
Elle avait des ennemis sous ce toit où lappelait à vivre la volonté de la châtelaine. Ces ennemis, on le devine, étaient les domestiques et à leur tête Mlle Sophie, la femme de charge.
Cette vieille fille, quinteuse et grincheuse, ne pouvait pardonner à lenfant son apparition fantastique, au milieu de lorage, le premier soir où la Moucheronne était venue au château.
Les valets, grondés à cause delle à cette même époque, ne pouvaient souffrir cette petite créature brune et silencieuse qui demeurait polie avec eux comme avec tous, mais exempte de toute familiarité. Heureusement pour elle, ils ne trouvaient pas à la prendre en faute soit dans ses paroles soit dans ses manières, mais une fois réunis à loffice, ils se plaignaient amèrement entre eux dêtre obligés de servir une va-nu-pieds, une Bohémienne ramassée on ne savait où et dont le caprice de madame avait fait tout à coup la compagne de Mlle Valérie.
Ils blâmaient hautement leur maîtresse, taxant sa conduite dimprudente.
"Car, disaient-ils, Dieu sait ce quil y a au fond de cette nature inculte qui a vécu aux côtés dune louve et dune folle. Qui vivra verra, mais nous ne serons pas surpris si un beau jour la petite sorcière nest pas chassée de la maison où elle a su si habilement se faire une place dorée, tout en feignant de se faire prier pour rentrer."
La Moucheronne ne sapercevait seulement pas de laversion dont elle était lobjet de la part des domestiques; elle ne voyait ni leurs regards haineux, ni leurs sourires méchants, soigneusement dissimulés sous une air obséquieux car ils voulaient ménager la favorite de mademoiselle.
Marie, nous lavons dit, avait dautres sujets de tristesse, et, quil fît sombre ou que le soleil rayonnât dans le ciel bleu, son visage ne séclairait complètement que les jours où la comtesse lui permettait de diriger ses pas vers la forêt.
Cependant, outre les trois affections qui lentouraient à Cergnes, Marie y trouvait aussi deux grandes douceurs: lune venait des enseignements religieux reçus de la bouche même de M. le curé de St-Prestat qui, venant dîner deux fois par semaine au château, en profitait pour catéchiser celle quil appelait, en riant, sa brebis égarée.
Certes, la petite brebis nétait pas difficile à ramener au bercail; outre que sa mémoire toute neuve retenait immédiatement le texte du catéchisme, elle écoutait avec avidité les instructions qui lui étaient données. Lorsque, pour la première fois, on lui raconta lhistoire du Christ, et quelle apprit quelles souffrances le fils de Dieu avait endurées pour nos péchés, elle éclata en sanglots, elle quon navait jamais vue pleurer, et on eut beaucoup de peine à lui affirmer quelle ne serait pas damnée pour avoir fait mourir son bourreau Favier, puisque, à ce moment elle était encore inconsciente, et puisquelle se repentait si amèrement de cet acte de vengeance.
Un grand amour pour Dieu, une profonde admiration pour les uvres des saints, entrèrent dans cette petite âme sombre et achevèrent de la rendre belle et forte. Marie devait faire sa première communion dix-huit mois plus tard afin de sinstruire complètement; et puis, ne sachant si lenfant avait reçu le baptême, on devait lui administrer ce sacrement sous condition. Et Marie regardait avec respect son amie Valérie qui avait été confirmée lhiver précédent à Paris, et elle enviait son sort.
La ferveur de Valérie négalait cependant pas celle de la petite sauvageonne, si longtemps ignorante de ce Dieu qui aurait pu la consoler, si elle lavait connu, alors quelle souffrait sous le joug brutal de Favier.
Manon, qui saffaiblissait mentalement de jour en jour, ne se souvenait plus de la lettre trouvée dans les décombres fumants de la maison du braconnier; la Moucheronne nen parlait pas, non plus, ne devinant pas que lobscurité relative à sa naissance pouvait séclairer soudain à cette lecture, et gardant pour elle son trésor, unique souvenir et relique chère de ce père quelle navait pas connu et qui avait eu une si triste fin.
La seconde douceur que Marie trouvait sous le toit de Cergnes était le Baby.
Le Baby, cest-à-dire un adorable poupon de deux ans environ qui faisait les délices de toute la maison.
La première fois que la Moucheronne vit ce petit être aux membre menus et potelés, quelle entendit ce baragouin enfantin si doux à loreille des mamans et de ceux qui aiment les bébés, elle demeura pétrifiée.
Elle savait bien quelle avait été plus petite quelle ne létait alors; on lui avait dit que tout homme avant de devenir grand passe par lenfance, mais elle navait jamais vu de baby et celui-ci la ravit jusquau fond de la lâme.
Elle sattacha au petit Jean qui prenait plaisir à jouer avec cette belle fille brune dont les immenses yeux noirs reflétaient sa mignonne personne.
Valérie chérissait son frère, mais, plus égoïste, elle se fatiguait vite de ses jeux et de ses tyrannies.
Valérie avait un autre frère, mais celui-ci nétait que le fils du comte de Cergnes dun premier mariage contracté à létranger, et quoiquelle laimât beaucoup, elle le trouvait trop sérieux pour elle.
Le jeune homme âgé déjà de vingt-sept ans, était officier de cavalerie, et ses trop rares congés le voyaient plutôt à Paris quà Cergnes.