—«Mais si par hasard une des valeurs qui composent votre petite réserve diminuait? Si on vous les volait? Dans quelle société les avez-vous déposées?»—«Dans aucune,» dit-il avec un air avisé. «J'avais l'exemple de mon pauvre père. Je me suis fait fabriquer par le charron de Beaucamps, avant de partir, une ceinture de cuir comme en portaient autrefois les voyageurs, garnie de petites poches tout autour. J'y ai serré mon argent, et je la garde à même la peau, sous mes vêtements.»—«Et vous avez pu dénicher cette chambre à quinze francs, rue Princesse, si près du faubourg Saint-Germain?» C'était l'adresse qu'il m'avait mise sur la feuille de garde de son manuscrit. Cette rue débouche parallèlement à la rue Bonaparte dans le paquet de vieilles maisons ramassé entre Saint-Sulpice et Saint-Germain-des-Prés. Je me trouvais la connaître, y ayant eu autrefois mon relieur. Si étroite qu'elle soit et peu digne de son nom aristocratique, je ne la voyais pas dans mon souvenir assez misérable pour fournir des logements de cette exiguïté de prix. Juste Dolomieu eut de nouveau son joli sourire de triomphe.—«Ah!» s'écria-t-il, «ça n'a pas été facile. Je voulais me loger dans le quartier Latin pour être plus près des deux bibliothèques, celle de la Sorbonne et celle de Sainte-Geneviève. Je n'ai rien trouvé. Les logements meublés y sont devenus inabordables depuis que l'institution des bourses de licence a encore multiplié le nombre des étudiants qui peuvent payer leur chambre des quarante, des cinquante francs sans presque s'en apercevoir. Pour trente francs, vous n'avez qu'une soupente, au lieu que ma thébaïde de la rue Princesse est relativement spacieuse, quoique juchée un peu haut. Mais j'ai une échappée de vue sur la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et chaque soir je peux me répéter les vers de Baudelaire:Et, voisin des clochers, écouter en rêvantLeurs hymnes solennels emportés par le vent.«Il m'a déjà porté bonheur, ce petit logis, car j'y ai composé tout le roman que vous avez lu. Trois cents pages en cinq mois. C'est quelque chose. Et puis, ces hôtels de troisième ordre, à Paris, sont pleins de mystères, et maintenant que j'ai achevé la besogne que je m'étais fixée pour cette fin d'année, je vais me mettre en observation. A tout instant je heurte dans l'escalier des femmes élégantes qui sont venues à quelque rendez-vous. Et puis, j'ai pour voisin un vieux monsieur qui m'intrigue!… Imaginez-vous un personnage de Dickens, tout petit, tout blanc, et toujours en habit. Il avait commencé de causer avec moi, mais depuis qu'il sait que je m'occupe de littérature, il m'évite. Il a sans doute peur que je ne le mette dans quelque livre, le pauvre bonhomme! Je n'ai pas besoin de vous dire que j'aurais soin, si je l'utilisais, de le démarquer au point de le rendre méconnaissable. Oui, le pauvre homme! Ah! qu'il est pauvre! Mais il a dû se trouver autrefois dans une meilleure position, et appartenir à une famille mieux qu'aisée. Il possède des bijoux qui ne peuvent être arrivés à quelqu'un comme lui que par héritage. Ainsi, pas plus tard que l'autre semaine, j'entends des voix qui disputaient sur notre carré. J'ouvre ma porte et je le reconnais qui pressait le garçon de lui rendre un petit objet. C'était une bague d'évêque en or, avec une énorme améthyste. Ce garçon l'avait prise au vieillard, et il lui disait: «Et vous, rendez-moi les dix francs que vous me devez depuis un mois, ou je la porte au mont-de-piété,» et le vieux répondait:—«Rendez la bague. Vous savez bien que je n'ai pas touché l'argent que j'attendais. C'est pour dans huit jours, rendez la bague.»—«Mes dix francs, ou plus de bague,» reprenait l'autre, avec une mauvaise figure d'Hercule roux. Si vous aviez vu le désespoir de M. Jean,—c'est le nom de mon voisin,—l'espèce de rage désolée qui crispait sa misérable face, vous auriez fait comme j'ai fait…»—«Vous avez donné les dix francs au garçon et vous avez remis la bague au pauvre diable.»—«Naturellement,» dit-il.—«Et M. Jean vous a immédiatement insulté avec cet accent…» Et je contrefis de mon mieux l'inimitable voix du sire Legrimaudet que je venais de deviner à ces trois signes encore plus inimitables que cette voix: son éternel habit, l'incognitode son prénom et cette bague d'évêque, achetée sur ses économies de meurt-de-faim par un dernier ressouvenir du séminaire.—«Vous le connaissez donc?» répondit Jules Dolomieu. «En effet, comme je lui disais: «Vous me rendrez cela, mon voisin, quand vous pourrez.»—«Monsieur,» a-t-il repris, «dans une maison comme celle-ci il n'est pas difficile de gagner de l'argent quand on est jeune. Ce garçon en a beaucoup. Vous aussi, sans doute. Ces dames ne sont pas gâtées…» Je n'ai compris qu'après son départ qu'il me soupçonnait de recevoir de l'argent d'une de ces femmes élégantes qui viennent souvent.»—«C'est lui!» m'écriai-je. «C'est bien lui!… Je reconnais la manière du Maître. De petits yeux vairons, n'est-ce pas? Une bouche affreuse,—et amère? Une jambe qui traîne en marchant, avec un énorme oignon au pied gauche?… Des cheveux d'un gris vert comme ceux des portraits anciens?» Et voyant que Juste répondait par un geste affirmatif à chacune de mes questions. «Il n'y a pas de doute,» fis-je, «c'est M. Jean Legrimaudet.» Quand j'eus prononcé avec une emphase intentionnelle ce nom célèbre dans les fastes de la littérature diffamatoire, je pus lire sur le visage transparent de mon jeune visiteur un dégoût indigné que n'effaça pas même l'anecdote du jouet de cent francs donné au petit garçon malade. Cette indignation, je la lui enviai. Moi aussi je l'avais éprouvée autrefois à ma première rencontre avec le bas pamphlétaire. Dieu! Qu'elle était loin de moi! C'est toujours cette vérité si éloquemment, si mélancoliquement formulée par le philosophe antique: nous mourons humiliés par la vie. Elle ne nous laisse aucun des nobles sentiments qui seuls la rendaient supportable.—Pourquoi la vivre, alors?—Vingt années d'existence parisienne ne permettent plus guère à un homme de lettres qui les a subies qu'un seul étonnement: celui de ne pas rencontrer les pires rancunes de la haine jalouse chez nos compagnons de jeunesse demeurés un peu en arrière, chez nos obligés la calomnie, chez nos cadets la fureur de la précoce envie, et chez nos maîtres les plus chers souvent cette même envie quand les hasards de la vogue nous mettent en concurrence avec eux. Ah! Cette affreuse passion d'envie, cette maladie commune à tous, mais qui semble propre à la gent artiste, tant elle rencontre un terrain approprié dans ces cœurs amoureux de gloire, comment garder en soi la force de s'indigner contre elle, après avoir tant constaté qu'elle ne se connaît pas elle-même? C'est la pire des tristesses, celle-là. Il est rare que l'envieux s'avoue son horrible vice. Le plus souvent il cherche à l'antipathie furieuse qu'il éprouve pour l'objet de sa funeste passion des motifs honorables. Il n'a pas de peine à découvrir les communes faiblesses humaines chez celui qu'il envie. Il les enfle de toute la rage qui le tourmente. Il ne voit plus qu'elles et il en arrive à prendre sa sincérité de haine pour une conviction, sa brutalité pour une franchise, et ses calomnies pour un devoir. Je ne suis pas sûr qu'un Legrimaudet ne s'imagine pas faire œuvre d'honnête homme en insultant avec cette âcreté de bile tant d'écrivains illustres. J'essayai vainement d'expliquer ces raisons de mon indulgence à mon intransigeant interlocuteur. Il avait l'âge des belles révoltes, et moi, je l'avais passé. Quand il m'eut quitté, je me souvins que je ne pus reprendre le travail interrompu de la matinée. J'admirais une fois de plus les étranges rencontres du hasard et l'intensité des antithèses auxquels il semble se complaire. En réunissant ainsi Juste Dolomieu et Jean Legrimaudet sur un même palier d'hôtel borgne, ne semblait-il pas avoir voulu symboliser à mon regard les deux pôles extrêmes de la vie littéraire, l'artiste à l'aurore du talent et de la vie, d'une part, et, de l'autre, le vaincu de la plume à sa dernière étape dans la sinistre déroute de toutes ses espérances? L'un et l'autre m'avaient exposé une même misère de budget, un même effort de lutte contre la destinée, une même résolution de ne pas se rendre. Le jeune homme si fier d'aujourd'hui finirait-il comme le vieillard? Ce vieillard avait-il eu, à vingt-deux ans, lorsqu'il débarquait de Dijon à Paris pour écrire sonHistoire des Grands Hommes, quelques-unes des fiertés du jeune romancier? «Quel dommage,» songeai-je, «que Mareuil ne soit plus Mareuil! A quellesméditationsnous serions-nous livrés ensemble?»—C'était son mot favori à une époque pour se moquer de Claude Larcher en train d'écrire saPhysiologie de l'Amour, sous cette forme naïvement renouvelée de Brillat et de Balzac!—J'imaginais les sarcasmes auxquels ce rieur d'André se fût abandonné, dans sa verve d'avant l'habit brodé. Puis je me demandais, avec un renouveau de curiosité, à la suite de quelles aventures le Grand Ingrat de France avait déserté son asile de la rue de la Clef. Pour ces grabataires aux abois qui vivent d'une incertaine aumône, la question du gîte est cruellement importante. Un coin où ils soient connus, où ils puissent, au besoin, obtenir un crédit de quelques jours, de quelques semaines, mais c'est le salut, par ces mois d'hiver surtout dont nous ne soupçonnons pas les meurtrières rigueurs, nous tous qui, depuis octobre jusqu'à mai, avons des bûches blanches de cendre dans notre cheminée et le loisir de tisonner en suivant notre rêve. Mais un Legrimaudet, c'est, à Paris, une bête dans son bois. Il lui faut son terrier d'abord, le trou dans lequel se tapir par les nuits glacées où la mort le guette, la hideuse mort au coin d'un quai ou sur le banc d'un boulevard désert. D'ailleurs une affection vraie, la seule de ce douloureux et sinistre cœur, le retenait dans la maison devant laquelle j'avais vu jouer sur le trottoir le petit garçon boiteux. Cet enfant était-il mort, comme Legrimaudet avait paru le craindre lors de sa conversation avec André à la veille du jour de l'an,—de ce jour de l'an déjà si lointain que nous avions fêté, mon ami et moi, avec une gaieté à jamais perdue? Toutes ces questions se posaient devant mon esprit, pêle-mêle, et elles aboutirent, huit jours environ après cette première conversation avec Juste Dolomieu, à une visite rue Princesse qui me secoue encore d'un frisson lorsque j'y songe. Mais l'esquisse que j'ai commencée de ce maudit ne serait pas complète sans le récit de cette nouvelle rencontre et de l'événement qui en résulta.Je la retrouvai, la petite rue, aussi étroite, aussi pauvre, aussi laborieuse que je me la rappelais, avec ses humbles boutiques et sa population hâve, ses enfants pâlots, ses ouvrières mal nourries, enfin toujours aussi «petite rue» du vieux Paris. Je n'eus pas de peine à découvrir l'hôtel qui avait l'honneur de loger à la fois en ce moment deux exemplaires assez notables de l'espèce gendelettre. Il était le seul de la rue et tout à fait conforme à ce que j'avais imaginé d'après les indications de Juste Dolomieu, sauf qu'il ne portait aucune autre enseigne que le nom du propriétaire écrit sur une lanterne dressée au-dessus de la porte: «Maison meublée—Isidore Cordabœuf, propriétaire.» La bâtisse devait dater de bien loin, car elle était comme affaissée sur un de ses côtés, et les mots: «Maison meublée,» peints de nouveau en grandes lettres noires, marquaient encore cette ligne d'affaissement. La porte, à claire-voie, et dans le style de l'hôtel de Saint-Flour, était à demi ouverte; je la poussai, et je me trouvai dans un corridor sur le mur duquel je pus lire: «Bureau au premier.» L'escalier avait été revêtu d'un tapis aujourd'hui si usé, si flétri, si rapiécé, qu'il était impossible de discerner sa couleur primitive. Malgré la sordidité suspecte de cette entrée, je ne m'attendais guère au spectacle que m'offrit ce bureau où se trouvaient en ce moment deux femmes en train de jouer au bezigue chinois entre des chopes sur une table encore servie, quoique l'aiguille de la pendule marquât près de trois heures. «Quatre-vingts de patrons,» disait l'une des deux femmes, la plus grosse, en abattant quatre rois, dont les couleurs disparaissaient sous la crasse. Elle étalait une poitrine digne d'une néréide de Rubens, qui ballottait à chaque mouvement dans une sorte de robe de chambre en flanelle bleue, et tout en jouant elle fumait une cigarette mal roulée avec une bouche outrageusement passée au rouge. Un pied de rouge s'épaississait aussi sur ses joues. Le crayon noir lui avait mangé les cils, et les bandeaux plaqués de ses cheveux noirs luisaient de pommade, tandis que ses mains qui tenaient les cartes montraient des bagues de pacotille assez nombreuses pour recouvrir presque toutes leurs arrière-phalanges. Sa partenaire, elle, portait une robe de ville très claire et très fanfreluchée et que je jugeai redoutable à promener avec soi dans la rue d'après la simple inspection des manches, soutachées jusqu'à l'épaule et fantastiquement bouffantes;—et du même goût, un chapeau de feutre blanc à énormes plumes reposait sur la commode entre des bouteilles de liqueurs. Celle-là était blonde, avec un teint comme vidé de son sang, ce teint fané, fripé, délavé, de la créature qui a traversé d'innombrables fêtes. Elle fumait aussi, renvoyant la fumée par ses minces narines qui se fronçaient nerveusement, et ses yeux luisaient d'un bleu si clair, si froid et si faux! Elle fut la première à me dévisager, de son masque impassible où chaque trait était marqué en une ride comme tracée avec la pointe aiguë d'un couteau. L'autre eut, au contraire, pour m'accueillir, un sourire mielleux de cette bouche rouge, et avec sa voix la plus adoucie, elle répondit à ma demande:—«M. Dolomieu est-il chez lui?»—«Le numéro 47? Non, monsieur, sa clef est à son clou. Il est sorti. Mais, si vous voulez l'attendre, il ne peut pas tarder…»L'obséquiosité de cette douteuse matrone, la toilette bizarre et le crapuleux visage de sa compagne me fixèrent du coup sur la catégorie d'auberges à laquelle appartenait la maison. Je m'en étais bien un peu douté, pour tout dire, quand Dolomieu m'avait parlé de visiteuses élégantes et surtout quand il m'avait rapporté la boutade de Legrimaudet contre les beaux jeunes gens et leurs ressources assurées. Mais ni alors, ni en ce moment même, je ne soupçonnais la spéculation particulière au sieur Cordabœuf, et l'industrie officielle de cet homme au nom truculent. Je ne devais pas rester longtemps sur cette ignorance, comme on va voir.—«Je n'ai pas trop le temps d'attendre,» répondis-je à la grosse femme. «Mais si M. Jean est chez lui, je monterai…»—«Ah! vous connaissez M. Jean,» reprit vivement mon interlocutrice. «Quel dommage que Monsieur ne soit pas là pour vous en parler! C'est que nous sommes un peu inquiets de lui, et si nous pouvions savoir l'adresse de sa famille…»—«Je ne la connais pas plus que vous,» dis-je. «Mais il est donc malade?»—«S'il ne part pas d'ici les pieds en avant,» fit à son tour la femme blonde, «il aura de la chance.»—Dieu! quelle voix, et sortant toute rauque d'une mince poitrine évidemment cassée d'alcool, et comme elle était bien celle qui devait annoncer l'agonie d'un Legrimaudet! J'en eus le cœur serré et j'insistai:—«Et qu'a-t-il donc?»—«La misère,» dit la fille, répondant de cette même voix terrible, et elle souffla une bouffée de sa cigarette de caporal en haussant ses maigres épaules, tandis que l'autre reprenait, insinuante:—«Vous devez comprendre, monsieur, que s'il arrivait un malheur…»—«Et que dit le médecin?» fis-je en l'interrompant.—«Le médecin?» répondit-elle. «Ah bien! Oui! Il ne laisse seulement pas le garçon entrer dans sa chambre plus d'une fois par jour. Et c'est une odeur, là dedans, depuis une semaine qu'il est dans cet état!… Si j'étais Monsieur, moi, je l'aurais expédié à l'hôpital, et sans traîner.»—«Il est plus malin que toi, le père Cordabœuf,» reprit la fille blonde. «Les types comme Jean, vois-tu, ça cache quelquefois des billets de mille dans la doublure de ses habits et ça se laisse mourir de faim. Le patron veut y voir, si l'autre tourne l'œil…»—«Tu n'as pas raison de parler ainsi, Rosette,» répliqua la matrone. «Si Madame était là, oui, ce serait possible. Monsieur, lui, est bien comme ça, un j'te casse tout et j'te bouscule! Mais le fond, c'est tout cœur. La preuve, c'est que M. Jean lui doit quatre mois et qu'il ne le tourmente pas…»—«Je vais toujours monter,» dis-je; «s'il ne m'ouvre pas, je redescendrai. Voilà tout. Quel est son numéro?»—«49, à côté de M. Dolomieu, au quatrième, à droite…» Et, sans plus s'inquiéter de moi, elle rangea de nouveau les cartes posées devant elle. Je l'entendis qui reprenait: «Quatre-vingts de monarques…,» et je m'engageai derechef dans l'escalier au tapis immonde. Deux ou trois portes s'ouvrirent sur mon passage, dans l'entre-bâillement desquelles j'aperçus d'autres visages de femmes aussi maquillés que celui de la gérante, petit détail qui continua de m'édifier sur les mœurs de ce bouge. Il fallait l'innocence et le somnambulisme littéraire de Juste Dolomieu pour ne s'en être pas aperçu, ce soi-disant hôtel était simplement une de ces maisons interlopes auxquelles il ne manque guère qu'un numéro de taille pour être qualifiées d'un nom plus cru. Et c'était là, dans ce repaire de prostitution clandestine, que ce jeune homme caressait ses premiers rêves d'art, là que M. Legrimaudet allait peut-être mourir, en reniant Dieu, comme il me l'avait prophétisé autrefois. Il avait, certes, fait un sinistre métier de parasite et de sycophante, mais l'agonie ici et dans ces conditions, c'était vraiment trop. Je ne sais pourquoi, dans cette cage d'escalier toute sombre malgré le jour bleu du dehors, une phrase de Michelet me revint à la mémoire. Il est vrai de dire que j'en ai toujours tant aimé l'étrange pitié. L'historien vient de raconter le Neuf Thermidor, et la chute du cuistre sanguinaire dans lequel s'est manifestée à son plus haut degré la scélératesse imbécile de la Terreur. Tout d'un coup: «Robespierre,» dit-il, «avait bu, du fiel, tout ce qu'en contient le monde…» On a beau haïr ce bourreau d'André Chénier et de tant d'autres, quand on songe à lui, en effet, dans cette heure où le peuple l'insulte comme il l'acclamait, avec la même lâcheté, où ses infâmes courtisans l'abandonnent, où il souffre dans sa chair, ayant la mâchoire fracassée, dans son orgueil, se voyant vaincu et à jamais, dans ses idées, sentant s'écrouler l'absurde échafaudage de ses projets politiques,—oui, quand on se le représente étendu sur cette table, parmi ces outrages et dans cette ruine, la pitié vient, et l'on répète avec Michelet: «… Tout ce qu'en contient le monde!…» Qu'est-ce donc lorsqu'il s'agit, non pas d'un des pires tyrans de l'histoire, mais d'un pauvre diable de parasite, hébété d'orgueil et coupable de quelques mauvais bouquins, aussitôt oubliés qu'imprimés, comme il arrive à tous les livres de personnalités. Quelle coupe de fiel la destinée lui avait versée aussi, à celui-là! En réfléchissant de la sorte, j'étais arrivé à ce quatrième étage, où le tapis finissait tout d'un coup. Le carreau sinistre et disjoint n'avait pas été passé au rouge depuis des années. Le corridor sur lequel donnaient les portes des chambres, tournait sur lui-même, car la maison, avec ses deux ailes en arrière, enserrait une cour. Une cour? non, un puits d'humidité et de puanteur que j'apercevais par les fenêtres auxquelles manquaient des vitres. Évidemment le propriétaire avait renoncé à tirer parti de ces combles où il devait reléguer ses domestiques et les malheureux, comme mon jeune ami et comme Legrimaudet, à qui l'extrême bon marché du loyer devait tout faire accepter. Je regarde: 42, 43, 45…, voici la chambre de l'émule naïf de d'Arthez; 49, voici l'antre du monstre. Je frappe. On ne répond pas. Je frappe encore, et deux coups si nets, qu'ils auraient réveillé le plus dur dormeur. Même silence. Deux nouveaux coups. Enfin, j'entends une voix, que je reconnais, gémir plutôt que crier un furieux: «Qui est là?» Le passionné désir que j'avais de revoir Legrimaudet me suggéra la réponse évidemment la plus propre à forcer cette porte fermée:—«Un ami de M. André Mareuil,» fis-je en appuyant sur ce nom, que je répétai: «de M. Mareuil…»—«Attendez, je vais ouvrir,» reprit la voix après une minute. Sans doute Legrimaudet avait délibéré en lui-même s'il accueillerait ou non le messager de son ancien protecteur. Puis il s'était décidé à se départir de sa consigne habituelle, «vraisemblablement,» pensai-je, «parce qu'il s'attend à quelque secours en argent et en nature.» Je me trompais sur le motif, et je crois aujourd'hui qu'il céda, même dans sa suprême détresse, au désir, presque au besoin physique d'outrager encore André dans son représentant. Il avait dû tant le haïr, et rien n'avait bougé dans cette âme, énergique, à sa manière, comme celle d'un héros ou d'un martyr. Je pus m'en convaincre au regard qu'il me jeta lorsqu'il eut, en effet, tiré le verrou de sa porte et que je me trouvai devant lui. Il était en chemise, si l'on peut donner ce nom à la malpropre loque de flanelle trouée qui drapait son corps; et combien ce corps était desséché, les deux misérables jambes flageolantes de fièvre qui sortaient nues de cette loque le disaient assez. Jamais peintre primitif, affolé de mysticité douloureuse, n'a donné à ses Christs des membres aussi émaciés, aussi dépouillés de chair et presque de muscles. Les cheveux devenus plus blancs encadraient de leurs mèches désordonnées cette face, plus ridée qu'autrefois, plus parcheminée, toujours terreuse avec des plaques rouges, et j'y lus distinctement la Mort dans la décomposition des traits hagards. Il me regardait avec l'espèce d'étonnement hargneux auquel je m'attendais, et, sans lui donner le temps de réfléchir davantage, je le poussai vers son lit:—«Allons,» disais-je, «vous allez prendre froid; recouchez-vous.» Il m'obéit, et, avec des gémissements qui trahissaient sa souffrance, il remonta sur le grabat où il avait amoncelé toutes ses hardes,—un véritable tas de haillons par-dessus lesquels l'habit, le célèbre habit déployait sa forme démodée et son tissu plus arachnéen qu'autrefois. Était-ce le même et s'était-il conservé ainsi par un miracle de la déesse Misère, ou bien Legrimaudet croyait-il de sa dignité de troquer contre un frac de représentation tous les vêtements que lui octroyaient ses Mécènes? Il a emporté ce secret dans sa tombe, le terrible homme, de même que celui de la provenance des objets qui meublaient sa tanière. Sa malle d'abord, celle où il entassait les articles publiés pour ou contre lui depuis sonDiderot, où l'avait-il eue? Pour quelles raisons conservait-il sur sa commode ce trousseau de clefs rouillées, ce buste en plâtre d'Homère, cet étui à couteaux ouvert et dégarni, un carton à chapeaux? Dans une assiette ébréchée des bouts de cigare traînaient, ramassés sur le trottoir de la rue. La forme faite à son pied par le cordonnier charitable se montrait à côté, montueuse et grossière, et il y avait encore deux pains entiers dont il ne restait que la croûte, la mie ayant été enlevée à coups d'ongles malpropres. Des bouteilles vides, des boîtes à sardines vides aussi, des livres, des pipes, se voyaient encore de-ci de-là, et parmi ce fouillis j'aperçus, posée à plat, sur la commode, une béquille d'enfant! Cette relique du petit garçon boiteux, de ce seul être que le pamphlétaire eût aimé, m'attendrit plus que je ne peux dire, et je me sentis disposé à recevoir avec indulgence le jet de sépia que le malade ne manquerait de me darder. Son œil aigu me dévisageait du fond du lit. Il cherchait à démêler mes traits par delà les années. Cette observation me laissa le loisir de finir l'inventaire du mobilier, qui se composait d'une table à écrire chargée de papiers, d'un tapis plus déchiré que celui de l'escalier, de trois chaises et d'une table de nuit avec un pot à eau égueulé près d'un verre. Pas de cheminée. Un trou rond, ménagé dans le carreau supérieur de la fenêtre et bouché d'un papier huilé, attestait l'établissement d'un poêle, aux temps somptueux d'un prédécesseur de M. Legrimaudet. Tout d'un coup, je vis à sa lippe qu'il me reconnaissait, ce qui ne m'étonna guère. Les mendiants, obligés de scruter le visage de leurs tributaires avec une perspicacité d'où dépend toute leur subsistance, ont cette étonnante mémoire des physionomies qui se retrouve à l'autre terme de l'univers social, chez les princes, dont elle est le métier. Cela lui permit de faire d'une pierre deux coups, comme on dit, et de m'associer dans l'outrage destiné à André dès sa première phrase:—«Mais, monsieur,» commença-t-il, «vous êtes le poète.» Il prononçapoâtecomme à son ordinaire. «Faites-vous toujours des vers? Avez-vous composé un épithalame pour le mariage du nouveau M. Mareuil des Herbiers? Il paraît, monsieur, qu'on avait sa femme autrefois pour cinq francs. Moi, monsieur, j'ai pris pour devise: pas d'argent, pas de cuisse… C'est dommage. Il avait du bon, cet ancien ami. Et pourquoi n'est-il pas venu lui-même prendre de mes nouvelles?… Sa femme le lui aura défendu. Monsieur, ces créatures craignent les observateurs. Elles aiment mieux les naïfs. Vous devez être bien avec elle.»Une quinte de toux déchirante interrompit ce discours où je retrouvai, malgré l'éraillement de la voix épuisée, la spontanéité d'insulte presque géniale et qu'André admirait tant. Ah! c'était bien toujours le Grand Ingrat de France, et qui, même à son lit de mort, ne désarmait pas. Pour la première fois, je compris vraiment l'étrange et diabolique fascination dont j'avais vu mon camarade possédé. Que répondre, sinon, comme je fis, une phrase quelconque:—«Mareuil n'est pas à Paris,» dis-je, «il est dans sa préfecture; sans cela…»—«Il réside donc,» interrompit le malade; «c'est étonnant, lui qui aimait tant voyager. Ça le formait un peu, monsieur, il était revenu d'Angleterre beaucoup mieux élevé. Je le lui ai dit, à l'époque…» Ici nouvelle quinte de toux, puis de la même bouche arrogante: «Si ce n'est pas de sa part que vous venez, monsieur lepoâte, qui vous envoie? Quelque éditeur, peut-être. Monsieur, je vous avertis que je serai dur pour les conditions. Il y a assez longtemps qu'on me fait attendre…»Ainsi ses illusions de gloire ne l'avaient pas encore quitté! Fallait-il rire, fallait-il pleurer de cet orgueil insensé? Après tout, il en avait vécu. Lorsque je songe à lui maintenant, il me semble que ce mot, dans cet endroit et à cette minute, est un des plus significatifs qu'il ait prononcés. Il était de bonne foi quand il parlait de son propre génie et de son triomphe définitif. Il l'attendait, ce triomphe, avec la certitude de l'astronome qui attend l'étoile annoncée par ses calculs. Il fallait cependant lui expliquer ma présence, ne fût-ce que pour ne pas le mettre dans une colère qui lui eût été fatale. Je pris le parti de lui raconter simplement la vérité:—«Non,» lui dis-je, «personne ne m'a envoyé chez vous. C'est un simple hasard qui m'envoie. J'ai reçu la visite de votre jeune voisin, M. Juste Dolomieu, je suis venu la lui rendre, et, comme j'ai su que vous étiez un peu malade, je suis monté…»—«Ah!» gémit-il avec un accent d'amour-propre blessé qui me prouva combien je venais d'être imprudent. «Ce monsieur vous a dit qu'il était mon voisin. Il sait donc mon nom. Je lui donnerai une leçon, monsieur. Je lui apprendrai à s'occuper de ses affaires au lieu d'aller répéter où j'habite. Il n'est pas fier, d'ailleurs. Car moi, monsieur, si je loge ici, c'est la pauvreté où m'ont réduit mes envieux. Mais lui, à son âge, et quand on peut gagner de l'argent par son travail, faut-il être déjà perdu pour rester dans cette maison et s'y faire entretenir!»—«Le fait est,» repris-je, «que l'endroit n'a pas très bon air…»—«Pas bon air, monsieur,» s'écria-t-il. «Mais votre ami ne vous a donc pas dit que c'est tout simplement la succursale d'une maison publique établie dans la rue des Canettes, tout à côté?… Oui, monsieur, le patron a eu cette idée fructueuse de prendre cet hôtel, il y a cinq ans, pour ses pensionnaires qui sont en promenade. Vous comprenez, monsieur, il y a des hommes auxquels il répugne de coucher là-bas, dans le lit de tout le monde. La fille leur parle alors d'un petit hôtel qu'elle connaît, bien tranquille, tenu par de braves gens. L'imbécile paie la sortie. Dix francs, monsieur. Et qui vont à qui? A Cordabœuf. On arrive ici, et c'est cinq francs pour la chambre, et c'est des dix et des quinze pour les consommations, le champagne, les cigarettes, un petit souper. Pour qui tout cet argent encore? Pour Cordabœuf. Si vous saviez, monsieur, quand on s'appelle Legrimaudet, ce que c'est que de devoir à une pareille canaille! Les femmes valent mieux que lui. Il y en a toujours une pour demander un paquet de tabac à quelque amant et me le donner… Une fois même, monsieur, une nuit que j'avais très froid, une que son homme avait quittée de bonne heure est venue me chercher pour me demander si je voulais coucher dans son lit, à cause du feu. Seulement, monsieur, elle était fatiguée. Nous avons été sages. Ah! J'ai bien dormi cette nuit-là, réchauffé par la chaleur de ce jeune corps!… A propos, monsieur, pourquoi les femmes d'aujourd'hui sont-elles si indifférentes qu'elles vous refusent toutes le baiser de la bouche?…»—«Mais,» lui répondis-je, terrassé par cette épouvantable confidence d'une charité triste à faire pleurer, «comment êtes-vous venu vous loger dans ce mauvais lieu?…»—«J'ai soif,» fit-il. «Voulez-vous me passer le pot à eau?» Puis, lorsque je lui eus rempli un verre et qu'il l'eut vidé: «Monsieur, on voit bien que vous n'avez jamais connu la misère. On n'a pas de talent sans ça, rappelez-vous ce que je vous dis. Mais, pour moi, l'épreuve dure trop. C'est mon garçon de l'hôtel de Saint-Flour qui m'a décidé. Douze francs au lieu de quinze. C'était une grosse économie, et puis la blanchisseuse était partie, à cause de la mort de son fils, un enfant si intelligent, monsieur. Je comptais faire son éducation. Il m'aurait vengé des envieux. N'en parlons pas. Les propriétaires allaient vendre et retourner dans leur pays. Bref, j'ai déménagé… Les premiers temps, ça marchait encore, à cause de mon garçon qui me racontait des histoires de femmes.—Monsieur, il y a un sénateur qui vient ici tous les samedis avec une fausse barbe, et un journaliste qui m'a attaqué autrefois. Je l'ai reconnu. Je lui prépare une note dans la préface de la nouvelle édition de monHugo. Je n'attends que d'être rétabli pour rentrer en campagne. Et puis, mon garçon a été renvoyé. On en a pris un autre qui me déteste. Entre nous, je crois que ce journaliste m'a reconnu aussi et qu'il paye pour qu'on me chasse à force de mauvais procédés. Non, monsieur, je ne leur céderai pas.—Ah!…» conclut-il en montrant sa poitrine de sa main tremblante où je vis luire l'améthyste de sa bague d'évêque, «comme j'ai chaud là!… A boire, à boire encore!…»—«Voyons,» lui dis-je, «vous ne pouvez continuer à boire cette eau froide qui vous fera du mal. Permettez-moi de vous envoyer du lait?»—«J'en ai plus qu'il ne m'en faut,» répondit-il; «une des femmes m'en monte, depuis que je suis malade, tous les soirs à cinq heures.»—«Voulez-vous que je vous fasse tenir une couverture, alors?» insistai-je.—«Non, monsieur, j'étouffe déjà dans mon lit.»—«Vous ne refuserez pas du moins,» repris-je, «une pièce blanche pour la petite chapelle?»—«J'ai de l'argent, monsieur,» répliqua-t-il avec une colère croissante. «Le tiroir de ma table de nuit en est plein. Mon éditeur m'a payé d'avance la réédition de monHugola veille où j'ai attrapé ce petit rhume.» Il toussa de nouveau à rendre son âme. «Il me devait bien cela,» continua-t-il; «sur la précédente il m'a assez volé!…»—«Alors,» lui dis-je, «demain je vous enverrai mon médecin, pour en finir plus vite avec ce bobo?…»—«Un médecin!» s'écria-t-il. «Non, monsieur, je ne recevrai pas de médecin. Ce sont tous des charlatans. Si j'en désirais un, sachez que MlleGransart m'aurait donné le sien, et, si je voulais, elle serait ici elle-même à me soigner… Ce dimanche-ci aura été le premier où je ne sois pas allé déjeuner chez elle à Passy, depuis vingt-cinq ans. Son père m'appréciait, monsieur. C'était un homme de goût, quoique un pédant. Il était conservateur au Louvre. Il m'a été très utile pour monDiderot. Il ne savait pas écrire, mais c'était un bon rat de bibliothèque. Il est mort à quatre-vingts ans, voici trois mois, d'une chute qu'il a faite en descendant seul de l'omnibus. Je lui disais: «Vous vous écoutez, monsieur Gransart, donnez-vous de l'exercice; marchez comme moi.» C'était un vieil égoïste, il préférait dépenser son argent en voitures au lieu d'économiser pour sa fille qu'il aurait laissée plus riche. Et elle le méritait, monsieur, car c'est une sainte. J'en peux parler. Je la connais, je vous répète, depuis vingt-cinq ans. Vous devinez que je lui ai toujours caché mon adresse. Je ne veux pas qu'elle vienne jamais me voir ici. Elle doit m'avoir attendu ce dimanche dernier et être inquiète. Je suis son meilleur ami. J'y allais tous les jours les premiers temps qui ont suivi la mort de son père. Elle m'a toujours reçu avec une bonté d'ange. Les femmes comprennent le talent malheureux. Elles sont moins envieuses que les hommes.»Quoique cette dernière petite phrase fût tout à faitLegrimaudesque,—comme disait volontiers André,—le reste du discours relatif à MlleGransart révélait des sentiments si extraordinaires chez l'infortuné, que cela seul m'avait donné une envie démesurée de connaître cette vieille fille. L'âge où était mort le père et les vingt-cinq ans de parasitisme avoués par Legrimaudet la classaient dans cette catégorie où se rencontrent les plus intéressants exemplaires des caractères féminins. Devait-elle être en effet une sainte créature pour avoir su dompter ce chien enragé qui mordait toutes les mains par lesquelles il était nourri! Cette curiosité ne m'aurait cependant pas décidé à la démarche que je tentai, aussitôt sorti du bouge de la rue Princesse, si je n'avais jugé urgente l'intervention de cette unique amie du mourant. Car il était bien malade et il fallait, à tout prix, le faire transporter ailleurs, pour tenter de lui adoucir au moins ses derniers jours. J'avais trop vu de quel geste il recevait les offres de service pour renouveler les miennes, et je ne voyais personne qui pût mieux réussir. L'autorité de MlleGransart serait-elle plus forte? En tout cas, il était de mon devoir d'essayer. Je saurais sans doute l'adresse de la vieille fille chez le concierge du Louvre. Me voici donc hélant un fiacre devant Saint-Germain-des-Prés, et, tandis que la voiture descendait la longue rue des Saints-Pères, pour gagner la Seine, je me rappelle être tombé dans une mélancolie plus profonde. Le cœur étrange de ce terrible homme s'éclairait pour moi jusque dans son plus intime repli, et c'était justement son geste de refus à mon assistance qui me le faisait apercevoir ainsi tout entier. Oui, l'orgueil l'avait perdu, mais d'abord le plus noble orgueil, celui du littérateur qui se croit élu pour une besogne de gloire. Sous l'influence de cette illusion déraisonnable, de cette fierté folle de son talent,—et qui s'appelle chez un véritable grand homme une sublime constance,—il s'était soustrait au métier. Sans métier, il avait eu faim. Acculé à ce dilemme tragique: mourir ou mendier, il avait mendié, et de tendre la main lui avait déchiré, chaque fois, toute l'âme! Sa littérature avait suivi. Les diverses pièces de cette machine à haine m'apparaissaient jouant les unes sur les autres avec une logique effrayante. Car s'expliquer avec cette précision la genèse du mal, c'est toujours risquer d'aboutir au doute sur la Providence, et quand on est parvenu, après des années de lutte, à retrouver, sous les arides analyses de la science, la foi dans l'interprétation consolante de l'Inconnaissable, on a si peur de la perdre, cette foi et cette espérance, si peur de ne plus prononcer avec la même certitude la seule oraison qui permette de vivre: «Notre Père qui êtes aux cieux…» Qu'il est troublant alors de se rencontrer devant un problème de laideur morale et de douleur physique aussi cruellement posé que celui-là! Il faut croire qu'il y a un sens mystérieux à ce douloureux univers, croire que les angoissantes ténèbres de la vie s'éclaireront un jour, après la mort. Mais comme on est tenté de nouveau par l'horrible nihilisme en présence de certains naufrages d'âme et de destinée! Ces réflexions philosophiques me poursuivirent, plus anxieuses encore, dans le long trajet que j'eus à faire du Louvre où l'on me donna bien l'adresse de MlleGransart jusqu'à la rue Boulainvilliers, à Passy, où elle demeurait. A mesure que j'approchais et le long des silencieuses avenues de ce paisible quartier, je voyais se multiplier les petites maisons, isolées dans leur jardinet, asiles de félicité bourgeoise qui contrastaient ironiquement avec l'atroce endroit où agonisait le protégé de la vieille fille; puis je pensais à cette dernière, aux procédés de délicatesse qu'elle avait dû employer vis-à-vis du monstre pour tant l'obliger sans jamais le blesser. Je me demandais quelle image cet esprit innocent se formait du plus venimeux réfractaire de notre âge. J'allais bientôt être renseigné, car j'approchais du numéro désigné par le concierge du Louvre. Le fiacre s'arrêta. Ce n'était pas tout à fait le petit hôtel avec sa marge de gazon tel que ceux dont je venais de comparer l'élégance confortable à l'infâme gîte de Legrimaudet,—mais une maison plus modeste, à quatre étages, de celles qui supposent chez leurs locataires la sécurité de six, de sept, de dix, de douze mille francs de rente au plus. Le portier, tailleur de son état, comme l'indiquait une petite affiche écrite à la main, travaillait, quand je frappai au carreau de la loge, au raccommodage d'une redingote qui appartenait sans doute à quelque autre ami plus aisé de la vieille fille. Au ton avec lequel il prononça son nom pour répondre à ma question: «MlleGransart est-elle chez elle?…» je voulus reconnaître la preuve d'un respect infini, presque d'une vénération:—«MlleGransart est sortie,» me dit-il, «et comme c'est le jour où Mademoiselle va chez son frère, aux Batignolles, elle ne rentrera pas avant dix heures…»—«Et elle n'a laissé personne à la maison?»—«Non, monsieur. MlleAnnette accompagne toujours Mademoiselle, quand Mademoiselle dîne dehors…»—«Voulez-vous me donner de quoi lui écrire un mot?» demandai-je, tant j'étais persuadé de la gravité des circonstances et que la bienfaitrice du malade devait être prévenue aussitôt. Ce ne fut donc pas un mot, ce fut une vraie lettre que je griffonnai ainsi, sur les deux feuilles de papier écolier que le portier-tailleur finit par découvrir dans ses placards, tout en grommelant: «Si ma femme était là! Elle sait où sont les affaires du petit. Mais elle est allée justement le prendre à sa classe…» Dans cette lettre, j'expliquais à MlleGransart la situation de M. Legrimaudet, dont je lui donnais l'adresse, sans révéler, bien entendu, la variété d'hôtel garni qu'habitait le misérable. Je lui disais, en termes qui durent être émus, car je l'étais moi-même au plus haut degré, qu'elle seule pouvait avoir assez d'influence sur le malade pour le décider à un transfert dans quelque maison de santé. Je lui indiquais, en outre, mon adresse à moi et celle des deux ou trois hospices payants et décents que je connaissais. Enfin, je mettais mes modestes ressources à la disposition de cette bonne œuvre. Hélas! je ne rapporte tous ces détails que pour arriver à un aveu qui n'est guère en rapport avec la chaleur de cette missive. Mais je tiens à le faire, quand ce ne serait que pour caractériser la sorte de charité dont ce pauvre Legrimaudet avait toujours vécu. Ah! Cette charité parisienne qu'aucune croyance ne soutient et qui n'est qu'un mouvement de la chair et du sang, comme elle a tôt fait de s'interrompre quand l'objet de notre émotion n'est plus sous nos yeux! Quoi d'étonnant si la sensibilité suraiguë des pauvres a tôt fait, elle aussi, de mesurer le peu de profondeur de cette pitié dont nous sommes si honteusement fiers? Ils discernent ce qu'il entre d'égoïste hypocrisie dans nos attendrissements superficiels et momentanés, et ils sont ingrats parce qu'ils sont perspicaces, avec une dureté qui ne prouve sans doute pas la noblesse de leur cœur, et que cependant nous méritons. Je devais dîner en ville et aller au théâtre le soir de cette après-midi, employée du moins utilement. Je m'absorbai si bien dans cette double distraction, que l'image de M. Legrimaudet s'effaça presque de ma pensée, et le lendemain j'oubliai d'aller demander de ses nouvelles. Le surlendemain de même, en proie à ces inutiles et multiples occupations auxquelles les meilleurs de nous sacrifient sans cesse le soin de ce que les moralistes chrétiens appellent si justement le Salut, ce travail sérieux et continu sur notre être intime. Bref, j'avais laissé passer quatre fois vingt-quatre heures, sans plus m'inquiéter du malade de l'hôtel Cordabœuf. Aussi fus-je saisi d'une espèce de honte bien voisine du remords quand, revenant du théâtre encore dans la nuit de ce quatrième jour, je trouvai parmi mon courrier la lettre suivante, que je transcris sans en changer une syllabe, car certains compliments immérités sont quelquefois la plus dure des satires, et, d'autre part, ce petit document peut servir à montrer combien le vieux proverbe a raison qui dit que toute chose est pure pour les purs.«Passy, 25 mai.«Monsieur,«Vous avez montré un si touchant intérêt à ce digne et malheureux M. Legrimaudet, que je m'excuse de n'avoir pas renseigné plus tôt votre sollicitude sur ce cher ami, que nous avons eu, hélas! la douleur de perdre hier, à la maison des Frères Saint-Jean-de-Dieu, rue Oudinot, où je l'avais fait transporter l'avant-veille, d'après vos bonnes indications. La misère et l'injustice avaient depuis longtemps miné cette nature qui cachait sous des dehors parfois irrités une touchante fidélité à ses anciennes amitiés, et une foi profonde. Aussi Dieu a-t-il fait à notre ami la grâce de conserver sa connaissance et de mourir en bon et fervent chrétien. Je crois correspondre à vos désirs en vous prévenant que le service funèbre sera célébré à l'église Saint-François-Xavier, demain matin à neuf heures. Le corps sera transporté ensuite au cimetière Montparnasse.«Recevez, monsieur, mes compliments empressés,«Éveline Gransart.«P.-S.—J'oubliais de vous remercier de votre offre généreuse dont M. Legrimaudet aurait été certainement si touché. Je me réservais de la lui communiquer aussitôt qu'il pourrait supporter une émotion.»Je me souviens. Je demeurai longtemps à lire et relire cette lettre, au lieu de me mettre au lit. N'évoquait-elle pas pour moi tout un drame comme la vie seule en compose, avec des personnages venus de toutes les provinces du monde des âmes? Mareuil et sa paradoxale gouaillerie, Juste Dolomieu et sa ferveur de brave artiste jeune, le petit Henri et son enfantine férocité, m'apparaissaient tour à tour, puis les pensionnaires de l'honorable Cordabœuf, enfin la noble inconnue à la charité véritable de laquelle Jean Legrimaudet avait dû de ne pas réaliser le funeste projet de son blasphème final. Et moi-même, avec mon indifférence tour à tour attristée et distraite, un bon mouvement m'avait fait contribuer à cette rédemption de la dernière heure, puisque MlleGransart n'avait été prévenue que par moi de la maladie de son protégé. Allons, je réparerai du moins mon oubli de ces quatre jours en me levant de bonne heure le lendemain et en assistant au convoi du malheureux. D'ailleurs, n'y aurais-je pas assisté, même sans cette idée d'un devoir à remplir, rien que pour voir de près la mystérieuse vieille fille qui avait trouvé dans son cœur de quoi plaindre et aimer un Legrimaudet? Dès ce lendemain donc, j'étais à l'église, accompagné de Juste Dolomieu que j'avais envoyé chercher par mon domestique avec un mot, pour qu'il y eût du moins deux hommes de lettres à l'enterrement de cet écrivain qui s'en allait dans une telle misère. Je dois dire que mon jeune ami s'était prêté de bonne grâce, et malgré ses répugnances vis-à-vis du pamphlétaire, à cette corvée d'humanité. Nous étions donc là, debout, les bras croisés, à suivre dans une des chapelles de cette église, la plus laide, certes, de ce Paris où il en est de si laides, l'office des morts dépêché par un prêtre pressé, devant le triste cercueil. Il y avait à quelques pas de nous, agenouillées, deux femmes, dont l'une était visiblement la servante de l'autre, et cette autre, tout en noir, montrait en priant un visage doux et mortifié, d'une piété si sincère que sa laideur un peu commune en était transfigurée. Les yeux bleus de MlleGransart étaient si frais, si tendrement frais et purs, ils révélaient une telle candeur d'innocence, qu'une femme ne pouvait plus être laide avec ces prunelles-là. Mais, faut-il l'avouer? c'était MlleGransart que j'étais venu regarder, et je n'avais d'attention que pour un cinquième personnage qui occupait une chaise à côté d'elle: un homme d'environ quarante ans, la face rasée, la joue fleurie, l'œil autoritaire, la bouche importante, un homme considérable enfin, bien en point, avec des épaules d'athlète moulées dans une redingote d'un drap solide, la vraie redingote classique du propriétaire. Sa large main gantée de noir tenait un petit paroissien, sans doute celui d'une des femmes de sa maison,—ou de ses maisons,—car j'avais reconnu Cordabœuf au geste tout à la fois réservé, recueilli et protecteur qu'il avait fait à Juste Dolomieu, son locataire. Nous étions debout, comme je l'ai dit, ce dernier et moi, les bras croisés, qui gardions une attitude, respectueuse mais peu édifiante, de libres penseurs égarés dans une église. Cordabœuf, lui, ne perdait pas une ligne des prières qu'il lisait dans le paroissien, et il suivait avec une ponctualité irréprochable les moindres mouvements de sa voisine. MlleGransart s'agenouillait, il s'agenouillait. Elle se signait, il se signait. Elle baissait la tête, il baissait la tête, montrant entre son col très blanc et la racine de son épaisse chevelure une nuque de boucher, rouge et puissante. L'ironie, cette fois, dépassait la mesure. Il était écrit pourtant que M. Legrimaudet s'acheminerait vers son dernier gîte dans une ironie encore plus étrange, car, la messe une fois dite, et quand MlleGransart, après avoir suivi le cercueil la première, se fut retournée vers nous pour nous saluer d'une légère inclinaison de tête, je pus voir Cordabœuf arrondir son bras et l'offrir à la sainte fille qui accepta cet appui pour gagner sa voiture où elle monta, suivie de sa bonne. Le corbillard de la dernière classe s'ébranlait, escorté de ce fiacre, et comme nous nous préparions, Juste et moi, à prendre notre voiture à notre tour, afin d'accompagner aussi le convoi, l'étonnant personnage s'avança vers nous:—«Vous allez jusque là-bas, messieurs?» nous dit-il; «je regrette de ne pouvoir en faire autant! Vous savez, les affaires… Ce n'est pas pour me plaindre, car cette bonne demoiselle a tout payé, mais c'est ça qui a fait mourir le vieux, tout de même, de quitter sa chambre… Il était si tranquille chez nous, et gai, et boute-en-train! Les femmes l'aimaient bien… Tous les matins en descendant il avait toujours à nous pousser quelque petite blague…»Telle fut l'oraison funèbre de M. Jean Legrimaudet venu de Dijon pour rivaliser avec la gloire de Bossuet, auteur de plusieurs volumes, à qui la somnambule avait prédit qu'il mourrait millionnaire, sénateur, officier de la Légion d'honneur et célèbre, et qui l'avait cru.—Pauvre monstre!Paris, décembre 1889.—Palerme, janvier 1891.
—«Mais si par hasard une des valeurs qui composent votre petite réserve diminuait? Si on vous les volait? Dans quelle société les avez-vous déposées?»
—«Dans aucune,» dit-il avec un air avisé. «J'avais l'exemple de mon pauvre père. Je me suis fait fabriquer par le charron de Beaucamps, avant de partir, une ceinture de cuir comme en portaient autrefois les voyageurs, garnie de petites poches tout autour. J'y ai serré mon argent, et je la garde à même la peau, sous mes vêtements.»
—«Et vous avez pu dénicher cette chambre à quinze francs, rue Princesse, si près du faubourg Saint-Germain?» C'était l'adresse qu'il m'avait mise sur la feuille de garde de son manuscrit. Cette rue débouche parallèlement à la rue Bonaparte dans le paquet de vieilles maisons ramassé entre Saint-Sulpice et Saint-Germain-des-Prés. Je me trouvais la connaître, y ayant eu autrefois mon relieur. Si étroite qu'elle soit et peu digne de son nom aristocratique, je ne la voyais pas dans mon souvenir assez misérable pour fournir des logements de cette exiguïté de prix. Juste Dolomieu eut de nouveau son joli sourire de triomphe.
—«Ah!» s'écria-t-il, «ça n'a pas été facile. Je voulais me loger dans le quartier Latin pour être plus près des deux bibliothèques, celle de la Sorbonne et celle de Sainte-Geneviève. Je n'ai rien trouvé. Les logements meublés y sont devenus inabordables depuis que l'institution des bourses de licence a encore multiplié le nombre des étudiants qui peuvent payer leur chambre des quarante, des cinquante francs sans presque s'en apercevoir. Pour trente francs, vous n'avez qu'une soupente, au lieu que ma thébaïde de la rue Princesse est relativement spacieuse, quoique juchée un peu haut. Mais j'ai une échappée de vue sur la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et chaque soir je peux me répéter les vers de Baudelaire:
Et, voisin des clochers, écouter en rêvantLeurs hymnes solennels emportés par le vent.
Et, voisin des clochers, écouter en rêvantLeurs hymnes solennels emportés par le vent.
Et, voisin des clochers, écouter en rêvant
Leurs hymnes solennels emportés par le vent.
«Il m'a déjà porté bonheur, ce petit logis, car j'y ai composé tout le roman que vous avez lu. Trois cents pages en cinq mois. C'est quelque chose. Et puis, ces hôtels de troisième ordre, à Paris, sont pleins de mystères, et maintenant que j'ai achevé la besogne que je m'étais fixée pour cette fin d'année, je vais me mettre en observation. A tout instant je heurte dans l'escalier des femmes élégantes qui sont venues à quelque rendez-vous. Et puis, j'ai pour voisin un vieux monsieur qui m'intrigue!… Imaginez-vous un personnage de Dickens, tout petit, tout blanc, et toujours en habit. Il avait commencé de causer avec moi, mais depuis qu'il sait que je m'occupe de littérature, il m'évite. Il a sans doute peur que je ne le mette dans quelque livre, le pauvre bonhomme! Je n'ai pas besoin de vous dire que j'aurais soin, si je l'utilisais, de le démarquer au point de le rendre méconnaissable. Oui, le pauvre homme! Ah! qu'il est pauvre! Mais il a dû se trouver autrefois dans une meilleure position, et appartenir à une famille mieux qu'aisée. Il possède des bijoux qui ne peuvent être arrivés à quelqu'un comme lui que par héritage. Ainsi, pas plus tard que l'autre semaine, j'entends des voix qui disputaient sur notre carré. J'ouvre ma porte et je le reconnais qui pressait le garçon de lui rendre un petit objet. C'était une bague d'évêque en or, avec une énorme améthyste. Ce garçon l'avait prise au vieillard, et il lui disait: «Et vous, rendez-moi les dix francs que vous me devez depuis un mois, ou je la porte au mont-de-piété,» et le vieux répondait:—«Rendez la bague. Vous savez bien que je n'ai pas touché l'argent que j'attendais. C'est pour dans huit jours, rendez la bague.»—«Mes dix francs, ou plus de bague,» reprenait l'autre, avec une mauvaise figure d'Hercule roux. Si vous aviez vu le désespoir de M. Jean,—c'est le nom de mon voisin,—l'espèce de rage désolée qui crispait sa misérable face, vous auriez fait comme j'ai fait…»
—«Vous avez donné les dix francs au garçon et vous avez remis la bague au pauvre diable.»
—«Naturellement,» dit-il.
—«Et M. Jean vous a immédiatement insulté avec cet accent…» Et je contrefis de mon mieux l'inimitable voix du sire Legrimaudet que je venais de deviner à ces trois signes encore plus inimitables que cette voix: son éternel habit, l'incognitode son prénom et cette bague d'évêque, achetée sur ses économies de meurt-de-faim par un dernier ressouvenir du séminaire.
—«Vous le connaissez donc?» répondit Jules Dolomieu. «En effet, comme je lui disais: «Vous me rendrez cela, mon voisin, quand vous pourrez.»—«Monsieur,» a-t-il repris, «dans une maison comme celle-ci il n'est pas difficile de gagner de l'argent quand on est jeune. Ce garçon en a beaucoup. Vous aussi, sans doute. Ces dames ne sont pas gâtées…» Je n'ai compris qu'après son départ qu'il me soupçonnait de recevoir de l'argent d'une de ces femmes élégantes qui viennent souvent.»
—«C'est lui!» m'écriai-je. «C'est bien lui!… Je reconnais la manière du Maître. De petits yeux vairons, n'est-ce pas? Une bouche affreuse,—et amère? Une jambe qui traîne en marchant, avec un énorme oignon au pied gauche?… Des cheveux d'un gris vert comme ceux des portraits anciens?» Et voyant que Juste répondait par un geste affirmatif à chacune de mes questions. «Il n'y a pas de doute,» fis-je, «c'est M. Jean Legrimaudet.» Quand j'eus prononcé avec une emphase intentionnelle ce nom célèbre dans les fastes de la littérature diffamatoire, je pus lire sur le visage transparent de mon jeune visiteur un dégoût indigné que n'effaça pas même l'anecdote du jouet de cent francs donné au petit garçon malade. Cette indignation, je la lui enviai. Moi aussi je l'avais éprouvée autrefois à ma première rencontre avec le bas pamphlétaire. Dieu! Qu'elle était loin de moi! C'est toujours cette vérité si éloquemment, si mélancoliquement formulée par le philosophe antique: nous mourons humiliés par la vie. Elle ne nous laisse aucun des nobles sentiments qui seuls la rendaient supportable.—Pourquoi la vivre, alors?—Vingt années d'existence parisienne ne permettent plus guère à un homme de lettres qui les a subies qu'un seul étonnement: celui de ne pas rencontrer les pires rancunes de la haine jalouse chez nos compagnons de jeunesse demeurés un peu en arrière, chez nos obligés la calomnie, chez nos cadets la fureur de la précoce envie, et chez nos maîtres les plus chers souvent cette même envie quand les hasards de la vogue nous mettent en concurrence avec eux. Ah! Cette affreuse passion d'envie, cette maladie commune à tous, mais qui semble propre à la gent artiste, tant elle rencontre un terrain approprié dans ces cœurs amoureux de gloire, comment garder en soi la force de s'indigner contre elle, après avoir tant constaté qu'elle ne se connaît pas elle-même? C'est la pire des tristesses, celle-là. Il est rare que l'envieux s'avoue son horrible vice. Le plus souvent il cherche à l'antipathie furieuse qu'il éprouve pour l'objet de sa funeste passion des motifs honorables. Il n'a pas de peine à découvrir les communes faiblesses humaines chez celui qu'il envie. Il les enfle de toute la rage qui le tourmente. Il ne voit plus qu'elles et il en arrive à prendre sa sincérité de haine pour une conviction, sa brutalité pour une franchise, et ses calomnies pour un devoir. Je ne suis pas sûr qu'un Legrimaudet ne s'imagine pas faire œuvre d'honnête homme en insultant avec cette âcreté de bile tant d'écrivains illustres. J'essayai vainement d'expliquer ces raisons de mon indulgence à mon intransigeant interlocuteur. Il avait l'âge des belles révoltes, et moi, je l'avais passé. Quand il m'eut quitté, je me souvins que je ne pus reprendre le travail interrompu de la matinée. J'admirais une fois de plus les étranges rencontres du hasard et l'intensité des antithèses auxquels il semble se complaire. En réunissant ainsi Juste Dolomieu et Jean Legrimaudet sur un même palier d'hôtel borgne, ne semblait-il pas avoir voulu symboliser à mon regard les deux pôles extrêmes de la vie littéraire, l'artiste à l'aurore du talent et de la vie, d'une part, et, de l'autre, le vaincu de la plume à sa dernière étape dans la sinistre déroute de toutes ses espérances? L'un et l'autre m'avaient exposé une même misère de budget, un même effort de lutte contre la destinée, une même résolution de ne pas se rendre. Le jeune homme si fier d'aujourd'hui finirait-il comme le vieillard? Ce vieillard avait-il eu, à vingt-deux ans, lorsqu'il débarquait de Dijon à Paris pour écrire sonHistoire des Grands Hommes, quelques-unes des fiertés du jeune romancier? «Quel dommage,» songeai-je, «que Mareuil ne soit plus Mareuil! A quellesméditationsnous serions-nous livrés ensemble?»—C'était son mot favori à une époque pour se moquer de Claude Larcher en train d'écrire saPhysiologie de l'Amour, sous cette forme naïvement renouvelée de Brillat et de Balzac!—J'imaginais les sarcasmes auxquels ce rieur d'André se fût abandonné, dans sa verve d'avant l'habit brodé. Puis je me demandais, avec un renouveau de curiosité, à la suite de quelles aventures le Grand Ingrat de France avait déserté son asile de la rue de la Clef. Pour ces grabataires aux abois qui vivent d'une incertaine aumône, la question du gîte est cruellement importante. Un coin où ils soient connus, où ils puissent, au besoin, obtenir un crédit de quelques jours, de quelques semaines, mais c'est le salut, par ces mois d'hiver surtout dont nous ne soupçonnons pas les meurtrières rigueurs, nous tous qui, depuis octobre jusqu'à mai, avons des bûches blanches de cendre dans notre cheminée et le loisir de tisonner en suivant notre rêve. Mais un Legrimaudet, c'est, à Paris, une bête dans son bois. Il lui faut son terrier d'abord, le trou dans lequel se tapir par les nuits glacées où la mort le guette, la hideuse mort au coin d'un quai ou sur le banc d'un boulevard désert. D'ailleurs une affection vraie, la seule de ce douloureux et sinistre cœur, le retenait dans la maison devant laquelle j'avais vu jouer sur le trottoir le petit garçon boiteux. Cet enfant était-il mort, comme Legrimaudet avait paru le craindre lors de sa conversation avec André à la veille du jour de l'an,—de ce jour de l'an déjà si lointain que nous avions fêté, mon ami et moi, avec une gaieté à jamais perdue? Toutes ces questions se posaient devant mon esprit, pêle-mêle, et elles aboutirent, huit jours environ après cette première conversation avec Juste Dolomieu, à une visite rue Princesse qui me secoue encore d'un frisson lorsque j'y songe. Mais l'esquisse que j'ai commencée de ce maudit ne serait pas complète sans le récit de cette nouvelle rencontre et de l'événement qui en résulta.
Je la retrouvai, la petite rue, aussi étroite, aussi pauvre, aussi laborieuse que je me la rappelais, avec ses humbles boutiques et sa population hâve, ses enfants pâlots, ses ouvrières mal nourries, enfin toujours aussi «petite rue» du vieux Paris. Je n'eus pas de peine à découvrir l'hôtel qui avait l'honneur de loger à la fois en ce moment deux exemplaires assez notables de l'espèce gendelettre. Il était le seul de la rue et tout à fait conforme à ce que j'avais imaginé d'après les indications de Juste Dolomieu, sauf qu'il ne portait aucune autre enseigne que le nom du propriétaire écrit sur une lanterne dressée au-dessus de la porte: «Maison meublée—Isidore Cordabœuf, propriétaire.» La bâtisse devait dater de bien loin, car elle était comme affaissée sur un de ses côtés, et les mots: «Maison meublée,» peints de nouveau en grandes lettres noires, marquaient encore cette ligne d'affaissement. La porte, à claire-voie, et dans le style de l'hôtel de Saint-Flour, était à demi ouverte; je la poussai, et je me trouvai dans un corridor sur le mur duquel je pus lire: «Bureau au premier.» L'escalier avait été revêtu d'un tapis aujourd'hui si usé, si flétri, si rapiécé, qu'il était impossible de discerner sa couleur primitive. Malgré la sordidité suspecte de cette entrée, je ne m'attendais guère au spectacle que m'offrit ce bureau où se trouvaient en ce moment deux femmes en train de jouer au bezigue chinois entre des chopes sur une table encore servie, quoique l'aiguille de la pendule marquât près de trois heures. «Quatre-vingts de patrons,» disait l'une des deux femmes, la plus grosse, en abattant quatre rois, dont les couleurs disparaissaient sous la crasse. Elle étalait une poitrine digne d'une néréide de Rubens, qui ballottait à chaque mouvement dans une sorte de robe de chambre en flanelle bleue, et tout en jouant elle fumait une cigarette mal roulée avec une bouche outrageusement passée au rouge. Un pied de rouge s'épaississait aussi sur ses joues. Le crayon noir lui avait mangé les cils, et les bandeaux plaqués de ses cheveux noirs luisaient de pommade, tandis que ses mains qui tenaient les cartes montraient des bagues de pacotille assez nombreuses pour recouvrir presque toutes leurs arrière-phalanges. Sa partenaire, elle, portait une robe de ville très claire et très fanfreluchée et que je jugeai redoutable à promener avec soi dans la rue d'après la simple inspection des manches, soutachées jusqu'à l'épaule et fantastiquement bouffantes;—et du même goût, un chapeau de feutre blanc à énormes plumes reposait sur la commode entre des bouteilles de liqueurs. Celle-là était blonde, avec un teint comme vidé de son sang, ce teint fané, fripé, délavé, de la créature qui a traversé d'innombrables fêtes. Elle fumait aussi, renvoyant la fumée par ses minces narines qui se fronçaient nerveusement, et ses yeux luisaient d'un bleu si clair, si froid et si faux! Elle fut la première à me dévisager, de son masque impassible où chaque trait était marqué en une ride comme tracée avec la pointe aiguë d'un couteau. L'autre eut, au contraire, pour m'accueillir, un sourire mielleux de cette bouche rouge, et avec sa voix la plus adoucie, elle répondit à ma demande:—«M. Dolomieu est-il chez lui?»—«Le numéro 47? Non, monsieur, sa clef est à son clou. Il est sorti. Mais, si vous voulez l'attendre, il ne peut pas tarder…»
L'obséquiosité de cette douteuse matrone, la toilette bizarre et le crapuleux visage de sa compagne me fixèrent du coup sur la catégorie d'auberges à laquelle appartenait la maison. Je m'en étais bien un peu douté, pour tout dire, quand Dolomieu m'avait parlé de visiteuses élégantes et surtout quand il m'avait rapporté la boutade de Legrimaudet contre les beaux jeunes gens et leurs ressources assurées. Mais ni alors, ni en ce moment même, je ne soupçonnais la spéculation particulière au sieur Cordabœuf, et l'industrie officielle de cet homme au nom truculent. Je ne devais pas rester longtemps sur cette ignorance, comme on va voir.
—«Je n'ai pas trop le temps d'attendre,» répondis-je à la grosse femme. «Mais si M. Jean est chez lui, je monterai…»
—«Ah! vous connaissez M. Jean,» reprit vivement mon interlocutrice. «Quel dommage que Monsieur ne soit pas là pour vous en parler! C'est que nous sommes un peu inquiets de lui, et si nous pouvions savoir l'adresse de sa famille…»
—«Je ne la connais pas plus que vous,» dis-je. «Mais il est donc malade?»
—«S'il ne part pas d'ici les pieds en avant,» fit à son tour la femme blonde, «il aura de la chance.»—Dieu! quelle voix, et sortant toute rauque d'une mince poitrine évidemment cassée d'alcool, et comme elle était bien celle qui devait annoncer l'agonie d'un Legrimaudet! J'en eus le cœur serré et j'insistai:
—«Et qu'a-t-il donc?»
—«La misère,» dit la fille, répondant de cette même voix terrible, et elle souffla une bouffée de sa cigarette de caporal en haussant ses maigres épaules, tandis que l'autre reprenait, insinuante:
—«Vous devez comprendre, monsieur, que s'il arrivait un malheur…»
—«Et que dit le médecin?» fis-je en l'interrompant.
—«Le médecin?» répondit-elle. «Ah bien! Oui! Il ne laisse seulement pas le garçon entrer dans sa chambre plus d'une fois par jour. Et c'est une odeur, là dedans, depuis une semaine qu'il est dans cet état!… Si j'étais Monsieur, moi, je l'aurais expédié à l'hôpital, et sans traîner.»
—«Il est plus malin que toi, le père Cordabœuf,» reprit la fille blonde. «Les types comme Jean, vois-tu, ça cache quelquefois des billets de mille dans la doublure de ses habits et ça se laisse mourir de faim. Le patron veut y voir, si l'autre tourne l'œil…»
—«Tu n'as pas raison de parler ainsi, Rosette,» répliqua la matrone. «Si Madame était là, oui, ce serait possible. Monsieur, lui, est bien comme ça, un j'te casse tout et j'te bouscule! Mais le fond, c'est tout cœur. La preuve, c'est que M. Jean lui doit quatre mois et qu'il ne le tourmente pas…»
—«Je vais toujours monter,» dis-je; «s'il ne m'ouvre pas, je redescendrai. Voilà tout. Quel est son numéro?»
—«49, à côté de M. Dolomieu, au quatrième, à droite…» Et, sans plus s'inquiéter de moi, elle rangea de nouveau les cartes posées devant elle. Je l'entendis qui reprenait: «Quatre-vingts de monarques…,» et je m'engageai derechef dans l'escalier au tapis immonde. Deux ou trois portes s'ouvrirent sur mon passage, dans l'entre-bâillement desquelles j'aperçus d'autres visages de femmes aussi maquillés que celui de la gérante, petit détail qui continua de m'édifier sur les mœurs de ce bouge. Il fallait l'innocence et le somnambulisme littéraire de Juste Dolomieu pour ne s'en être pas aperçu, ce soi-disant hôtel était simplement une de ces maisons interlopes auxquelles il ne manque guère qu'un numéro de taille pour être qualifiées d'un nom plus cru. Et c'était là, dans ce repaire de prostitution clandestine, que ce jeune homme caressait ses premiers rêves d'art, là que M. Legrimaudet allait peut-être mourir, en reniant Dieu, comme il me l'avait prophétisé autrefois. Il avait, certes, fait un sinistre métier de parasite et de sycophante, mais l'agonie ici et dans ces conditions, c'était vraiment trop. Je ne sais pourquoi, dans cette cage d'escalier toute sombre malgré le jour bleu du dehors, une phrase de Michelet me revint à la mémoire. Il est vrai de dire que j'en ai toujours tant aimé l'étrange pitié. L'historien vient de raconter le Neuf Thermidor, et la chute du cuistre sanguinaire dans lequel s'est manifestée à son plus haut degré la scélératesse imbécile de la Terreur. Tout d'un coup: «Robespierre,» dit-il, «avait bu, du fiel, tout ce qu'en contient le monde…» On a beau haïr ce bourreau d'André Chénier et de tant d'autres, quand on songe à lui, en effet, dans cette heure où le peuple l'insulte comme il l'acclamait, avec la même lâcheté, où ses infâmes courtisans l'abandonnent, où il souffre dans sa chair, ayant la mâchoire fracassée, dans son orgueil, se voyant vaincu et à jamais, dans ses idées, sentant s'écrouler l'absurde échafaudage de ses projets politiques,—oui, quand on se le représente étendu sur cette table, parmi ces outrages et dans cette ruine, la pitié vient, et l'on répète avec Michelet: «… Tout ce qu'en contient le monde!…» Qu'est-ce donc lorsqu'il s'agit, non pas d'un des pires tyrans de l'histoire, mais d'un pauvre diable de parasite, hébété d'orgueil et coupable de quelques mauvais bouquins, aussitôt oubliés qu'imprimés, comme il arrive à tous les livres de personnalités. Quelle coupe de fiel la destinée lui avait versée aussi, à celui-là! En réfléchissant de la sorte, j'étais arrivé à ce quatrième étage, où le tapis finissait tout d'un coup. Le carreau sinistre et disjoint n'avait pas été passé au rouge depuis des années. Le corridor sur lequel donnaient les portes des chambres, tournait sur lui-même, car la maison, avec ses deux ailes en arrière, enserrait une cour. Une cour? non, un puits d'humidité et de puanteur que j'apercevais par les fenêtres auxquelles manquaient des vitres. Évidemment le propriétaire avait renoncé à tirer parti de ces combles où il devait reléguer ses domestiques et les malheureux, comme mon jeune ami et comme Legrimaudet, à qui l'extrême bon marché du loyer devait tout faire accepter. Je regarde: 42, 43, 45…, voici la chambre de l'émule naïf de d'Arthez; 49, voici l'antre du monstre. Je frappe. On ne répond pas. Je frappe encore, et deux coups si nets, qu'ils auraient réveillé le plus dur dormeur. Même silence. Deux nouveaux coups. Enfin, j'entends une voix, que je reconnais, gémir plutôt que crier un furieux: «Qui est là?» Le passionné désir que j'avais de revoir Legrimaudet me suggéra la réponse évidemment la plus propre à forcer cette porte fermée:
—«Un ami de M. André Mareuil,» fis-je en appuyant sur ce nom, que je répétai: «de M. Mareuil…»
—«Attendez, je vais ouvrir,» reprit la voix après une minute. Sans doute Legrimaudet avait délibéré en lui-même s'il accueillerait ou non le messager de son ancien protecteur. Puis il s'était décidé à se départir de sa consigne habituelle, «vraisemblablement,» pensai-je, «parce qu'il s'attend à quelque secours en argent et en nature.» Je me trompais sur le motif, et je crois aujourd'hui qu'il céda, même dans sa suprême détresse, au désir, presque au besoin physique d'outrager encore André dans son représentant. Il avait dû tant le haïr, et rien n'avait bougé dans cette âme, énergique, à sa manière, comme celle d'un héros ou d'un martyr. Je pus m'en convaincre au regard qu'il me jeta lorsqu'il eut, en effet, tiré le verrou de sa porte et que je me trouvai devant lui. Il était en chemise, si l'on peut donner ce nom à la malpropre loque de flanelle trouée qui drapait son corps; et combien ce corps était desséché, les deux misérables jambes flageolantes de fièvre qui sortaient nues de cette loque le disaient assez. Jamais peintre primitif, affolé de mysticité douloureuse, n'a donné à ses Christs des membres aussi émaciés, aussi dépouillés de chair et presque de muscles. Les cheveux devenus plus blancs encadraient de leurs mèches désordonnées cette face, plus ridée qu'autrefois, plus parcheminée, toujours terreuse avec des plaques rouges, et j'y lus distinctement la Mort dans la décomposition des traits hagards. Il me regardait avec l'espèce d'étonnement hargneux auquel je m'attendais, et, sans lui donner le temps de réfléchir davantage, je le poussai vers son lit:
—«Allons,» disais-je, «vous allez prendre froid; recouchez-vous.» Il m'obéit, et, avec des gémissements qui trahissaient sa souffrance, il remonta sur le grabat où il avait amoncelé toutes ses hardes,—un véritable tas de haillons par-dessus lesquels l'habit, le célèbre habit déployait sa forme démodée et son tissu plus arachnéen qu'autrefois. Était-ce le même et s'était-il conservé ainsi par un miracle de la déesse Misère, ou bien Legrimaudet croyait-il de sa dignité de troquer contre un frac de représentation tous les vêtements que lui octroyaient ses Mécènes? Il a emporté ce secret dans sa tombe, le terrible homme, de même que celui de la provenance des objets qui meublaient sa tanière. Sa malle d'abord, celle où il entassait les articles publiés pour ou contre lui depuis sonDiderot, où l'avait-il eue? Pour quelles raisons conservait-il sur sa commode ce trousseau de clefs rouillées, ce buste en plâtre d'Homère, cet étui à couteaux ouvert et dégarni, un carton à chapeaux? Dans une assiette ébréchée des bouts de cigare traînaient, ramassés sur le trottoir de la rue. La forme faite à son pied par le cordonnier charitable se montrait à côté, montueuse et grossière, et il y avait encore deux pains entiers dont il ne restait que la croûte, la mie ayant été enlevée à coups d'ongles malpropres. Des bouteilles vides, des boîtes à sardines vides aussi, des livres, des pipes, se voyaient encore de-ci de-là, et parmi ce fouillis j'aperçus, posée à plat, sur la commode, une béquille d'enfant! Cette relique du petit garçon boiteux, de ce seul être que le pamphlétaire eût aimé, m'attendrit plus que je ne peux dire, et je me sentis disposé à recevoir avec indulgence le jet de sépia que le malade ne manquerait de me darder. Son œil aigu me dévisageait du fond du lit. Il cherchait à démêler mes traits par delà les années. Cette observation me laissa le loisir de finir l'inventaire du mobilier, qui se composait d'une table à écrire chargée de papiers, d'un tapis plus déchiré que celui de l'escalier, de trois chaises et d'une table de nuit avec un pot à eau égueulé près d'un verre. Pas de cheminée. Un trou rond, ménagé dans le carreau supérieur de la fenêtre et bouché d'un papier huilé, attestait l'établissement d'un poêle, aux temps somptueux d'un prédécesseur de M. Legrimaudet. Tout d'un coup, je vis à sa lippe qu'il me reconnaissait, ce qui ne m'étonna guère. Les mendiants, obligés de scruter le visage de leurs tributaires avec une perspicacité d'où dépend toute leur subsistance, ont cette étonnante mémoire des physionomies qui se retrouve à l'autre terme de l'univers social, chez les princes, dont elle est le métier. Cela lui permit de faire d'une pierre deux coups, comme on dit, et de m'associer dans l'outrage destiné à André dès sa première phrase:
—«Mais, monsieur,» commença-t-il, «vous êtes le poète.» Il prononçapoâtecomme à son ordinaire. «Faites-vous toujours des vers? Avez-vous composé un épithalame pour le mariage du nouveau M. Mareuil des Herbiers? Il paraît, monsieur, qu'on avait sa femme autrefois pour cinq francs. Moi, monsieur, j'ai pris pour devise: pas d'argent, pas de cuisse… C'est dommage. Il avait du bon, cet ancien ami. Et pourquoi n'est-il pas venu lui-même prendre de mes nouvelles?… Sa femme le lui aura défendu. Monsieur, ces créatures craignent les observateurs. Elles aiment mieux les naïfs. Vous devez être bien avec elle.»
Une quinte de toux déchirante interrompit ce discours où je retrouvai, malgré l'éraillement de la voix épuisée, la spontanéité d'insulte presque géniale et qu'André admirait tant. Ah! c'était bien toujours le Grand Ingrat de France, et qui, même à son lit de mort, ne désarmait pas. Pour la première fois, je compris vraiment l'étrange et diabolique fascination dont j'avais vu mon camarade possédé. Que répondre, sinon, comme je fis, une phrase quelconque:
—«Mareuil n'est pas à Paris,» dis-je, «il est dans sa préfecture; sans cela…»
—«Il réside donc,» interrompit le malade; «c'est étonnant, lui qui aimait tant voyager. Ça le formait un peu, monsieur, il était revenu d'Angleterre beaucoup mieux élevé. Je le lui ai dit, à l'époque…» Ici nouvelle quinte de toux, puis de la même bouche arrogante: «Si ce n'est pas de sa part que vous venez, monsieur lepoâte, qui vous envoie? Quelque éditeur, peut-être. Monsieur, je vous avertis que je serai dur pour les conditions. Il y a assez longtemps qu'on me fait attendre…»
Ainsi ses illusions de gloire ne l'avaient pas encore quitté! Fallait-il rire, fallait-il pleurer de cet orgueil insensé? Après tout, il en avait vécu. Lorsque je songe à lui maintenant, il me semble que ce mot, dans cet endroit et à cette minute, est un des plus significatifs qu'il ait prononcés. Il était de bonne foi quand il parlait de son propre génie et de son triomphe définitif. Il l'attendait, ce triomphe, avec la certitude de l'astronome qui attend l'étoile annoncée par ses calculs. Il fallait cependant lui expliquer ma présence, ne fût-ce que pour ne pas le mettre dans une colère qui lui eût été fatale. Je pris le parti de lui raconter simplement la vérité:
—«Non,» lui dis-je, «personne ne m'a envoyé chez vous. C'est un simple hasard qui m'envoie. J'ai reçu la visite de votre jeune voisin, M. Juste Dolomieu, je suis venu la lui rendre, et, comme j'ai su que vous étiez un peu malade, je suis monté…»
—«Ah!» gémit-il avec un accent d'amour-propre blessé qui me prouva combien je venais d'être imprudent. «Ce monsieur vous a dit qu'il était mon voisin. Il sait donc mon nom. Je lui donnerai une leçon, monsieur. Je lui apprendrai à s'occuper de ses affaires au lieu d'aller répéter où j'habite. Il n'est pas fier, d'ailleurs. Car moi, monsieur, si je loge ici, c'est la pauvreté où m'ont réduit mes envieux. Mais lui, à son âge, et quand on peut gagner de l'argent par son travail, faut-il être déjà perdu pour rester dans cette maison et s'y faire entretenir!»
—«Le fait est,» repris-je, «que l'endroit n'a pas très bon air…»
—«Pas bon air, monsieur,» s'écria-t-il. «Mais votre ami ne vous a donc pas dit que c'est tout simplement la succursale d'une maison publique établie dans la rue des Canettes, tout à côté?… Oui, monsieur, le patron a eu cette idée fructueuse de prendre cet hôtel, il y a cinq ans, pour ses pensionnaires qui sont en promenade. Vous comprenez, monsieur, il y a des hommes auxquels il répugne de coucher là-bas, dans le lit de tout le monde. La fille leur parle alors d'un petit hôtel qu'elle connaît, bien tranquille, tenu par de braves gens. L'imbécile paie la sortie. Dix francs, monsieur. Et qui vont à qui? A Cordabœuf. On arrive ici, et c'est cinq francs pour la chambre, et c'est des dix et des quinze pour les consommations, le champagne, les cigarettes, un petit souper. Pour qui tout cet argent encore? Pour Cordabœuf. Si vous saviez, monsieur, quand on s'appelle Legrimaudet, ce que c'est que de devoir à une pareille canaille! Les femmes valent mieux que lui. Il y en a toujours une pour demander un paquet de tabac à quelque amant et me le donner… Une fois même, monsieur, une nuit que j'avais très froid, une que son homme avait quittée de bonne heure est venue me chercher pour me demander si je voulais coucher dans son lit, à cause du feu. Seulement, monsieur, elle était fatiguée. Nous avons été sages. Ah! J'ai bien dormi cette nuit-là, réchauffé par la chaleur de ce jeune corps!… A propos, monsieur, pourquoi les femmes d'aujourd'hui sont-elles si indifférentes qu'elles vous refusent toutes le baiser de la bouche?…»
—«Mais,» lui répondis-je, terrassé par cette épouvantable confidence d'une charité triste à faire pleurer, «comment êtes-vous venu vous loger dans ce mauvais lieu?…»
—«J'ai soif,» fit-il. «Voulez-vous me passer le pot à eau?» Puis, lorsque je lui eus rempli un verre et qu'il l'eut vidé: «Monsieur, on voit bien que vous n'avez jamais connu la misère. On n'a pas de talent sans ça, rappelez-vous ce que je vous dis. Mais, pour moi, l'épreuve dure trop. C'est mon garçon de l'hôtel de Saint-Flour qui m'a décidé. Douze francs au lieu de quinze. C'était une grosse économie, et puis la blanchisseuse était partie, à cause de la mort de son fils, un enfant si intelligent, monsieur. Je comptais faire son éducation. Il m'aurait vengé des envieux. N'en parlons pas. Les propriétaires allaient vendre et retourner dans leur pays. Bref, j'ai déménagé… Les premiers temps, ça marchait encore, à cause de mon garçon qui me racontait des histoires de femmes.—Monsieur, il y a un sénateur qui vient ici tous les samedis avec une fausse barbe, et un journaliste qui m'a attaqué autrefois. Je l'ai reconnu. Je lui prépare une note dans la préface de la nouvelle édition de monHugo. Je n'attends que d'être rétabli pour rentrer en campagne. Et puis, mon garçon a été renvoyé. On en a pris un autre qui me déteste. Entre nous, je crois que ce journaliste m'a reconnu aussi et qu'il paye pour qu'on me chasse à force de mauvais procédés. Non, monsieur, je ne leur céderai pas.—Ah!…» conclut-il en montrant sa poitrine de sa main tremblante où je vis luire l'améthyste de sa bague d'évêque, «comme j'ai chaud là!… A boire, à boire encore!…»
—«Voyons,» lui dis-je, «vous ne pouvez continuer à boire cette eau froide qui vous fera du mal. Permettez-moi de vous envoyer du lait?»
—«J'en ai plus qu'il ne m'en faut,» répondit-il; «une des femmes m'en monte, depuis que je suis malade, tous les soirs à cinq heures.»
—«Voulez-vous que je vous fasse tenir une couverture, alors?» insistai-je.
—«Non, monsieur, j'étouffe déjà dans mon lit.»
—«Vous ne refuserez pas du moins,» repris-je, «une pièce blanche pour la petite chapelle?»
—«J'ai de l'argent, monsieur,» répliqua-t-il avec une colère croissante. «Le tiroir de ma table de nuit en est plein. Mon éditeur m'a payé d'avance la réédition de monHugola veille où j'ai attrapé ce petit rhume.» Il toussa de nouveau à rendre son âme. «Il me devait bien cela,» continua-t-il; «sur la précédente il m'a assez volé!…»
—«Alors,» lui dis-je, «demain je vous enverrai mon médecin, pour en finir plus vite avec ce bobo?…»
—«Un médecin!» s'écria-t-il. «Non, monsieur, je ne recevrai pas de médecin. Ce sont tous des charlatans. Si j'en désirais un, sachez que MlleGransart m'aurait donné le sien, et, si je voulais, elle serait ici elle-même à me soigner… Ce dimanche-ci aura été le premier où je ne sois pas allé déjeuner chez elle à Passy, depuis vingt-cinq ans. Son père m'appréciait, monsieur. C'était un homme de goût, quoique un pédant. Il était conservateur au Louvre. Il m'a été très utile pour monDiderot. Il ne savait pas écrire, mais c'était un bon rat de bibliothèque. Il est mort à quatre-vingts ans, voici trois mois, d'une chute qu'il a faite en descendant seul de l'omnibus. Je lui disais: «Vous vous écoutez, monsieur Gransart, donnez-vous de l'exercice; marchez comme moi.» C'était un vieil égoïste, il préférait dépenser son argent en voitures au lieu d'économiser pour sa fille qu'il aurait laissée plus riche. Et elle le méritait, monsieur, car c'est une sainte. J'en peux parler. Je la connais, je vous répète, depuis vingt-cinq ans. Vous devinez que je lui ai toujours caché mon adresse. Je ne veux pas qu'elle vienne jamais me voir ici. Elle doit m'avoir attendu ce dimanche dernier et être inquiète. Je suis son meilleur ami. J'y allais tous les jours les premiers temps qui ont suivi la mort de son père. Elle m'a toujours reçu avec une bonté d'ange. Les femmes comprennent le talent malheureux. Elles sont moins envieuses que les hommes.»
Quoique cette dernière petite phrase fût tout à faitLegrimaudesque,—comme disait volontiers André,—le reste du discours relatif à MlleGransart révélait des sentiments si extraordinaires chez l'infortuné, que cela seul m'avait donné une envie démesurée de connaître cette vieille fille. L'âge où était mort le père et les vingt-cinq ans de parasitisme avoués par Legrimaudet la classaient dans cette catégorie où se rencontrent les plus intéressants exemplaires des caractères féminins. Devait-elle être en effet une sainte créature pour avoir su dompter ce chien enragé qui mordait toutes les mains par lesquelles il était nourri! Cette curiosité ne m'aurait cependant pas décidé à la démarche que je tentai, aussitôt sorti du bouge de la rue Princesse, si je n'avais jugé urgente l'intervention de cette unique amie du mourant. Car il était bien malade et il fallait, à tout prix, le faire transporter ailleurs, pour tenter de lui adoucir au moins ses derniers jours. J'avais trop vu de quel geste il recevait les offres de service pour renouveler les miennes, et je ne voyais personne qui pût mieux réussir. L'autorité de MlleGransart serait-elle plus forte? En tout cas, il était de mon devoir d'essayer. Je saurais sans doute l'adresse de la vieille fille chez le concierge du Louvre. Me voici donc hélant un fiacre devant Saint-Germain-des-Prés, et, tandis que la voiture descendait la longue rue des Saints-Pères, pour gagner la Seine, je me rappelle être tombé dans une mélancolie plus profonde. Le cœur étrange de ce terrible homme s'éclairait pour moi jusque dans son plus intime repli, et c'était justement son geste de refus à mon assistance qui me le faisait apercevoir ainsi tout entier. Oui, l'orgueil l'avait perdu, mais d'abord le plus noble orgueil, celui du littérateur qui se croit élu pour une besogne de gloire. Sous l'influence de cette illusion déraisonnable, de cette fierté folle de son talent,—et qui s'appelle chez un véritable grand homme une sublime constance,—il s'était soustrait au métier. Sans métier, il avait eu faim. Acculé à ce dilemme tragique: mourir ou mendier, il avait mendié, et de tendre la main lui avait déchiré, chaque fois, toute l'âme! Sa littérature avait suivi. Les diverses pièces de cette machine à haine m'apparaissaient jouant les unes sur les autres avec une logique effrayante. Car s'expliquer avec cette précision la genèse du mal, c'est toujours risquer d'aboutir au doute sur la Providence, et quand on est parvenu, après des années de lutte, à retrouver, sous les arides analyses de la science, la foi dans l'interprétation consolante de l'Inconnaissable, on a si peur de la perdre, cette foi et cette espérance, si peur de ne plus prononcer avec la même certitude la seule oraison qui permette de vivre: «Notre Père qui êtes aux cieux…» Qu'il est troublant alors de se rencontrer devant un problème de laideur morale et de douleur physique aussi cruellement posé que celui-là! Il faut croire qu'il y a un sens mystérieux à ce douloureux univers, croire que les angoissantes ténèbres de la vie s'éclaireront un jour, après la mort. Mais comme on est tenté de nouveau par l'horrible nihilisme en présence de certains naufrages d'âme et de destinée! Ces réflexions philosophiques me poursuivirent, plus anxieuses encore, dans le long trajet que j'eus à faire du Louvre où l'on me donna bien l'adresse de MlleGransart jusqu'à la rue Boulainvilliers, à Passy, où elle demeurait. A mesure que j'approchais et le long des silencieuses avenues de ce paisible quartier, je voyais se multiplier les petites maisons, isolées dans leur jardinet, asiles de félicité bourgeoise qui contrastaient ironiquement avec l'atroce endroit où agonisait le protégé de la vieille fille; puis je pensais à cette dernière, aux procédés de délicatesse qu'elle avait dû employer vis-à-vis du monstre pour tant l'obliger sans jamais le blesser. Je me demandais quelle image cet esprit innocent se formait du plus venimeux réfractaire de notre âge. J'allais bientôt être renseigné, car j'approchais du numéro désigné par le concierge du Louvre. Le fiacre s'arrêta. Ce n'était pas tout à fait le petit hôtel avec sa marge de gazon tel que ceux dont je venais de comparer l'élégance confortable à l'infâme gîte de Legrimaudet,—mais une maison plus modeste, à quatre étages, de celles qui supposent chez leurs locataires la sécurité de six, de sept, de dix, de douze mille francs de rente au plus. Le portier, tailleur de son état, comme l'indiquait une petite affiche écrite à la main, travaillait, quand je frappai au carreau de la loge, au raccommodage d'une redingote qui appartenait sans doute à quelque autre ami plus aisé de la vieille fille. Au ton avec lequel il prononça son nom pour répondre à ma question: «MlleGransart est-elle chez elle?…» je voulus reconnaître la preuve d'un respect infini, presque d'une vénération:
—«MlleGransart est sortie,» me dit-il, «et comme c'est le jour où Mademoiselle va chez son frère, aux Batignolles, elle ne rentrera pas avant dix heures…»
—«Et elle n'a laissé personne à la maison?»
—«Non, monsieur. MlleAnnette accompagne toujours Mademoiselle, quand Mademoiselle dîne dehors…»
—«Voulez-vous me donner de quoi lui écrire un mot?» demandai-je, tant j'étais persuadé de la gravité des circonstances et que la bienfaitrice du malade devait être prévenue aussitôt. Ce ne fut donc pas un mot, ce fut une vraie lettre que je griffonnai ainsi, sur les deux feuilles de papier écolier que le portier-tailleur finit par découvrir dans ses placards, tout en grommelant: «Si ma femme était là! Elle sait où sont les affaires du petit. Mais elle est allée justement le prendre à sa classe…» Dans cette lettre, j'expliquais à MlleGransart la situation de M. Legrimaudet, dont je lui donnais l'adresse, sans révéler, bien entendu, la variété d'hôtel garni qu'habitait le misérable. Je lui disais, en termes qui durent être émus, car je l'étais moi-même au plus haut degré, qu'elle seule pouvait avoir assez d'influence sur le malade pour le décider à un transfert dans quelque maison de santé. Je lui indiquais, en outre, mon adresse à moi et celle des deux ou trois hospices payants et décents que je connaissais. Enfin, je mettais mes modestes ressources à la disposition de cette bonne œuvre. Hélas! je ne rapporte tous ces détails que pour arriver à un aveu qui n'est guère en rapport avec la chaleur de cette missive. Mais je tiens à le faire, quand ce ne serait que pour caractériser la sorte de charité dont ce pauvre Legrimaudet avait toujours vécu. Ah! Cette charité parisienne qu'aucune croyance ne soutient et qui n'est qu'un mouvement de la chair et du sang, comme elle a tôt fait de s'interrompre quand l'objet de notre émotion n'est plus sous nos yeux! Quoi d'étonnant si la sensibilité suraiguë des pauvres a tôt fait, elle aussi, de mesurer le peu de profondeur de cette pitié dont nous sommes si honteusement fiers? Ils discernent ce qu'il entre d'égoïste hypocrisie dans nos attendrissements superficiels et momentanés, et ils sont ingrats parce qu'ils sont perspicaces, avec une dureté qui ne prouve sans doute pas la noblesse de leur cœur, et que cependant nous méritons. Je devais dîner en ville et aller au théâtre le soir de cette après-midi, employée du moins utilement. Je m'absorbai si bien dans cette double distraction, que l'image de M. Legrimaudet s'effaça presque de ma pensée, et le lendemain j'oubliai d'aller demander de ses nouvelles. Le surlendemain de même, en proie à ces inutiles et multiples occupations auxquelles les meilleurs de nous sacrifient sans cesse le soin de ce que les moralistes chrétiens appellent si justement le Salut, ce travail sérieux et continu sur notre être intime. Bref, j'avais laissé passer quatre fois vingt-quatre heures, sans plus m'inquiéter du malade de l'hôtel Cordabœuf. Aussi fus-je saisi d'une espèce de honte bien voisine du remords quand, revenant du théâtre encore dans la nuit de ce quatrième jour, je trouvai parmi mon courrier la lettre suivante, que je transcris sans en changer une syllabe, car certains compliments immérités sont quelquefois la plus dure des satires, et, d'autre part, ce petit document peut servir à montrer combien le vieux proverbe a raison qui dit que toute chose est pure pour les purs.
«Passy, 25 mai.«Monsieur,«Vous avez montré un si touchant intérêt à ce digne et malheureux M. Legrimaudet, que je m'excuse de n'avoir pas renseigné plus tôt votre sollicitude sur ce cher ami, que nous avons eu, hélas! la douleur de perdre hier, à la maison des Frères Saint-Jean-de-Dieu, rue Oudinot, où je l'avais fait transporter l'avant-veille, d'après vos bonnes indications. La misère et l'injustice avaient depuis longtemps miné cette nature qui cachait sous des dehors parfois irrités une touchante fidélité à ses anciennes amitiés, et une foi profonde. Aussi Dieu a-t-il fait à notre ami la grâce de conserver sa connaissance et de mourir en bon et fervent chrétien. Je crois correspondre à vos désirs en vous prévenant que le service funèbre sera célébré à l'église Saint-François-Xavier, demain matin à neuf heures. Le corps sera transporté ensuite au cimetière Montparnasse.«Recevez, monsieur, mes compliments empressés,«Éveline Gransart.«P.-S.—J'oubliais de vous remercier de votre offre généreuse dont M. Legrimaudet aurait été certainement si touché. Je me réservais de la lui communiquer aussitôt qu'il pourrait supporter une émotion.»
«Passy, 25 mai.
«Monsieur,
«Vous avez montré un si touchant intérêt à ce digne et malheureux M. Legrimaudet, que je m'excuse de n'avoir pas renseigné plus tôt votre sollicitude sur ce cher ami, que nous avons eu, hélas! la douleur de perdre hier, à la maison des Frères Saint-Jean-de-Dieu, rue Oudinot, où je l'avais fait transporter l'avant-veille, d'après vos bonnes indications. La misère et l'injustice avaient depuis longtemps miné cette nature qui cachait sous des dehors parfois irrités une touchante fidélité à ses anciennes amitiés, et une foi profonde. Aussi Dieu a-t-il fait à notre ami la grâce de conserver sa connaissance et de mourir en bon et fervent chrétien. Je crois correspondre à vos désirs en vous prévenant que le service funèbre sera célébré à l'église Saint-François-Xavier, demain matin à neuf heures. Le corps sera transporté ensuite au cimetière Montparnasse.
«Recevez, monsieur, mes compliments empressés,
«Éveline Gransart.
«P.-S.—J'oubliais de vous remercier de votre offre généreuse dont M. Legrimaudet aurait été certainement si touché. Je me réservais de la lui communiquer aussitôt qu'il pourrait supporter une émotion.»
Je me souviens. Je demeurai longtemps à lire et relire cette lettre, au lieu de me mettre au lit. N'évoquait-elle pas pour moi tout un drame comme la vie seule en compose, avec des personnages venus de toutes les provinces du monde des âmes? Mareuil et sa paradoxale gouaillerie, Juste Dolomieu et sa ferveur de brave artiste jeune, le petit Henri et son enfantine férocité, m'apparaissaient tour à tour, puis les pensionnaires de l'honorable Cordabœuf, enfin la noble inconnue à la charité véritable de laquelle Jean Legrimaudet avait dû de ne pas réaliser le funeste projet de son blasphème final. Et moi-même, avec mon indifférence tour à tour attristée et distraite, un bon mouvement m'avait fait contribuer à cette rédemption de la dernière heure, puisque MlleGransart n'avait été prévenue que par moi de la maladie de son protégé. Allons, je réparerai du moins mon oubli de ces quatre jours en me levant de bonne heure le lendemain et en assistant au convoi du malheureux. D'ailleurs, n'y aurais-je pas assisté, même sans cette idée d'un devoir à remplir, rien que pour voir de près la mystérieuse vieille fille qui avait trouvé dans son cœur de quoi plaindre et aimer un Legrimaudet? Dès ce lendemain donc, j'étais à l'église, accompagné de Juste Dolomieu que j'avais envoyé chercher par mon domestique avec un mot, pour qu'il y eût du moins deux hommes de lettres à l'enterrement de cet écrivain qui s'en allait dans une telle misère. Je dois dire que mon jeune ami s'était prêté de bonne grâce, et malgré ses répugnances vis-à-vis du pamphlétaire, à cette corvée d'humanité. Nous étions donc là, debout, les bras croisés, à suivre dans une des chapelles de cette église, la plus laide, certes, de ce Paris où il en est de si laides, l'office des morts dépêché par un prêtre pressé, devant le triste cercueil. Il y avait à quelques pas de nous, agenouillées, deux femmes, dont l'une était visiblement la servante de l'autre, et cette autre, tout en noir, montrait en priant un visage doux et mortifié, d'une piété si sincère que sa laideur un peu commune en était transfigurée. Les yeux bleus de MlleGransart étaient si frais, si tendrement frais et purs, ils révélaient une telle candeur d'innocence, qu'une femme ne pouvait plus être laide avec ces prunelles-là. Mais, faut-il l'avouer? c'était MlleGransart que j'étais venu regarder, et je n'avais d'attention que pour un cinquième personnage qui occupait une chaise à côté d'elle: un homme d'environ quarante ans, la face rasée, la joue fleurie, l'œil autoritaire, la bouche importante, un homme considérable enfin, bien en point, avec des épaules d'athlète moulées dans une redingote d'un drap solide, la vraie redingote classique du propriétaire. Sa large main gantée de noir tenait un petit paroissien, sans doute celui d'une des femmes de sa maison,—ou de ses maisons,—car j'avais reconnu Cordabœuf au geste tout à la fois réservé, recueilli et protecteur qu'il avait fait à Juste Dolomieu, son locataire. Nous étions debout, comme je l'ai dit, ce dernier et moi, les bras croisés, qui gardions une attitude, respectueuse mais peu édifiante, de libres penseurs égarés dans une église. Cordabœuf, lui, ne perdait pas une ligne des prières qu'il lisait dans le paroissien, et il suivait avec une ponctualité irréprochable les moindres mouvements de sa voisine. MlleGransart s'agenouillait, il s'agenouillait. Elle se signait, il se signait. Elle baissait la tête, il baissait la tête, montrant entre son col très blanc et la racine de son épaisse chevelure une nuque de boucher, rouge et puissante. L'ironie, cette fois, dépassait la mesure. Il était écrit pourtant que M. Legrimaudet s'acheminerait vers son dernier gîte dans une ironie encore plus étrange, car, la messe une fois dite, et quand MlleGransart, après avoir suivi le cercueil la première, se fut retournée vers nous pour nous saluer d'une légère inclinaison de tête, je pus voir Cordabœuf arrondir son bras et l'offrir à la sainte fille qui accepta cet appui pour gagner sa voiture où elle monta, suivie de sa bonne. Le corbillard de la dernière classe s'ébranlait, escorté de ce fiacre, et comme nous nous préparions, Juste et moi, à prendre notre voiture à notre tour, afin d'accompagner aussi le convoi, l'étonnant personnage s'avança vers nous:
—«Vous allez jusque là-bas, messieurs?» nous dit-il; «je regrette de ne pouvoir en faire autant! Vous savez, les affaires… Ce n'est pas pour me plaindre, car cette bonne demoiselle a tout payé, mais c'est ça qui a fait mourir le vieux, tout de même, de quitter sa chambre… Il était si tranquille chez nous, et gai, et boute-en-train! Les femmes l'aimaient bien… Tous les matins en descendant il avait toujours à nous pousser quelque petite blague…»
Telle fut l'oraison funèbre de M. Jean Legrimaudet venu de Dijon pour rivaliser avec la gloire de Bossuet, auteur de plusieurs volumes, à qui la somnambule avait prédit qu'il mourrait millionnaire, sénateur, officier de la Légion d'honneur et célèbre, et qui l'avait cru.—Pauvre monstre!
Paris, décembre 1889.—Palerme, janvier 1891.