IIIMaurice OlivierA MON BEAU-FRÈRE GERVAIS DESMANÈCHES.ISur la terrasse de la villa Wérékiew,—la Folie Wérékiew, comme on l'appelait depuis la ruine du prince,—les invités se pressaient les uns après les autres. La fête que donnait la jeune comtesse de Nançay, la locataire actuelle de cet étrange palais de marbre, construit par une fantaisie de maniaque à une heure de Florence, se trouvait coïncider avec la plus lumineuse, la plus fraîche journée du printemps nouveau. Un ciel d'un bleu intense enveloppait la campagne semée d'oliviers pâles et de cyprès noirs, où d'autres villas surgissaient par intervalles. Très au loin, l'ondulation des collines laissait apparaître le dôme de la vieille cité toscane, le Campanile, et, à l'extrémité de l'horizon, l'eau de l'Arno luisait au soleil parmi la verdure des Cascines, comme une plaque de métal brisée en morceaux épars.Cent personnes environ allaient et venaient, les unes en plein air, les autres sous la large tente dressée à l'une des extrémités de la terrasse et qui abritait une grande table chargée de tout l'appareil du goûter parmi des touffes de fleurs. En face de cette tente, quatre musiciens napolitains chantaient des airs de leur pays. Ils étaient gras, luisants, vêtus d'une manière à la fois sordide et prétentieuse, avec des pantalons et des jaquettes donnés par quelque généreux dilettante, des cravates de couleur vive, des bagues où flamboyaient de grosses pierres fausses, et ils portaient des chapeaux de haute forme. L'un touchait de la mandoline, deux tenaient le violon et le quatrième le violoncelle. Et ils chantaient avec une ardeur infatigable, non pas comme des mercenaires, mais pour eux, pour le plaisir de donner de la voix, exagérant la mimique des paroles prononcées. Quelquefois l'un d'eux dansait en mesure, et les mélodies populaires paraissaient plus chaudes, plus vibrantes sur cette terrasse, devant la façade claire de la maison, au bord de ce jardin où frémissaient des lilas, où des statues brillaient, blanches parmi les premières verdures si tendres. Mais l'assemblée de gens du monde qui se trouvait là, toute mêlée d'hommes et de femmes de dix nationalités différentes,—comme il arrive dans cette Cosmopolis qui est Florence,—continuait son papotage de chaque jour. On causait par cinq et par six, par deux aussi, mais dans les allées du jardin. Cela donnait l'impression d'une sorte de journée d'un décaméron moderne, auquel manquaient seulement les fiers costumes, la poésie d'âme des décamérons d'autrefois et leur charme de naïveté.—«Quelles nouvelles avez-vous du différend entre la Russie et l'Angleterre, sir Arthur?» disait, en prenant une tasse de thé, un des plus élégants parmi les hommes qui se trouvaient là. Il était grand, mince, merveilleusement pris dans sa redingote ajustée, et il avait une de ces physionomies sans âge que conserve des années et des années un art de la toilette poussé jusqu'à son plus extrême raffinement. Son profil busqué rappelait vaguement, même sous le chapeau moderne, quelque ancien portrait de seigneur duXVIesiècle, et, de fait, ce personnage n'était rien de moins que le marquis Hercule-Henri de Bonnivet, un des descendants les plus authentiques du célèbre ami de François Ier. Le personnage qu'il avait appelé sir Arthur était, lui, un long et bizarre Anglais, au visage glabre, aux os énormes, ainsi qu'en témoignaient ses pieds et ses mains, vêtu d'une façon trop originale et qui eût paru excentrique s'il n'avait eu si grand air, avec des pantalons trop larges, une jaquette d'une coupe ancienne, un col très haut, qui le faisait ressembler à une figure du temps du Directoire, et, répandu sur tout cela, un air d'impertinence qui attestait, chez cet homme de trente ans, une conscience absolue de sa supériorité.—«Regardez-moi bien,» semblait-il dire, «je suis Sir Arthur Strabane, baronnet, j'ai vingt-cinq mille livres sterling de revenu, je suis apparenté à deux ducs et je ne sais combien d'autres barons. J'ai pris mes degrés à Oxford et j'ai des muscles d'athlète. Comment ne vous serais-je pas supérieur?»—«Non, marquis,» répondit-il dans le plus pur français, «aucune nouvelle, sinon le mot de l'ambassadeur de Russie à Londres, chez lady Banbury: Si l'Angleterre nous prête de l'argent et si nous lui prêtons des hommes, on pourra se battre… Voilà où nous a mis, en quelques années, la politique de ces scélérats… Pauvre lord Beaconsfield! Ah! si l'Angleterre n'était pas le premier pays du monde, elle serait déjà morte de ce Gladstone…»—«Vous êtes aimable pour la France,» fit en riant une jeune femme qui venait de se rapprocher, «mais croyez-vous que je vous donne ce thé pour que vous parliez politique dans un coin et comme au club? Regardez la comtesse Sonia qui ne peut plus se débarrasser de ce terrible Karéguine. Il lui raconte toute l'histoire de l'empereur Nicolas. Courez la sauver, sir Arthur, sous prétexte de la conduire au buffet.—Et vous, marquis, dites-moi ce que vous pensez de la petite fête organisée par votre élève, mon cher maître?…»En parlant ainsi, elle fumait une cigarette de tabac d'Orient enfilée dans un petit bout d'ambre noire sur lequel était incrusté un trèfle en diamant. Quoiqu'elle eût vingt-cinq ans passés et qu'elle fut veuve depuis trois ans déjà, Mmede Nançay avait l'aspect délicat d'une toute jeune fille. Blonde et frêle avec de gais yeux bleus qui luisaient de malice, sa taille fine prise dans une robe de printemps de nuance claire, elle se tenait devant Bonnivet réellement comme une écolière qui mendie un éloge. C'était sa grâce irrésistible que ces soudains enfantillages, si sincères que leur maniérisme plaisait au lieu de choquer. Les instruments continuaient de jouer et enveloppaient de leur musique le brouhaha des conversations. Mmede Nançay se rapprochait encore du marquis, fermant à demi les yeux, une main posée sur sa hanche et lançant par petites bouffées la fumée blanche de sa cigarette qui lui faisait une vague auréole.—«Maintenant que l'amour-propre de l'Anglais ne va pas s'en fâcher,» répondit Bonnivet, «on peut bien vous dire qu'il n'y a au monde qu'une Parisienne pour organiser une fête comme celle-ci, tout en surveiller, tout en conduire et n'en avoir pas l'air.»—«C'est que le jour est divinement bleu,» fit la jeune femme,—et une impression poétique succéda sur son menu visage au sourire de fierté naïve que le compliment du marquis y avait éveillé.—«C'est le beau ciel qui arrange tout… Vous regardez ce porte-cigarettes,» ajouta-t-elle en remettant cet objet dans son étui, «reconnaissez-vous le style russe?… Des diamants et encore des diamants… C'est une philippine que j'ai gagnée à Nicolas Labanoff… Y a-t-il un autre pays que l'Italie pour avoir de ces horizons-là et de cette musique?…» Et elle fredonna l'accompagnement de la romance que les Napolitains chantaient, puis, changeant d'idée, comme à son ordinaire, sans transition:—«Voyons, mon petit marquis, soyez gentil: racontez-moi le dernier potin de Florence.»—«Mais c'est l'aventure de votre ami, le prince Vitale,» dit le marquis; «il paraît qu'il porte toute sa fortune, ou ce qui lui en reste, dans un coffret qui ne le quitte jamais… Il change d'appartement avant-hier, et déménage tout, excepté le coffret. Le maître de l'hôtel installe ce même jour deux étrangers, un monsieur et une dame, dans cet appartement devenu libre du matin… Et voilà qu'à onze heures du soir, au cercle, notre Vitale s'avise de sa distraction… Et de courir à cet hôtel. Il frappe à la porte de son ex-appartement. Pas de réponse. Il frappe encore et encore. Enfin un homme sort, très pâle. Le voyage du personnage et de sa compagne était tout à fait illégitime. Excuses et explications. Vous devinez la scène. Et le prince est rentré avec sa cassette, mais sans avoir vu la dame, qui a été malade de frayeur toute la nuit. Vingt-cinq mille francs environ en billets de banque. S'il les avait perdus, comment les retrouver?…»—«Madame de Nançay… Madame de Nançay…,» crièrent plusieurs voix tandis que la jeune femme riait aux éclats de cette anecdote sur un des jeunes hommes de sa société qu'elle goûtait le plus pour la fantaisie extravagante de sa vie et de son esprit.—«Ils ne me laisseront pas m'amuser pour moi cinq minutes,» dit-elle. «Qu'y a-t-il?»—«Le photographe attend pour le groupe.»—«Hé bien, nous y courons,» fit-elle. «Voyons, Bonnivet, ici, et vous, Strabane, et vous… et vous…»—Et elle disposait les assistants. «Ah! ici, Vitale,» cria-t-elle au prince qui venait d'arriver: «Voulez-vous que je vous envoie chercher un coffret pour le tenir sur vos genoux?…»—«Ah! On vous a déjà dit?…»—«Silence dans le rang,» s'écria-t-elle…En ce moment tous les invités s'étaient groupés au bord de la tente; chacun avec l'expression qu'il croyait devoir le mieux lui convenir: celui-ci rêveur, cet autre souriant. Des types de toutes les races se trouvaient là, reconnaissables à des formes de visage, des couleurs de cheveux, de prunelles et de teint. Des Espagnols et des Polonais, des Anglais et des Russes, jusqu'à des Danois et des Américains se tenaient coude à coude devant l'objectif braqué sur eux et qui allait immobiliser le joli souvenir de cette claire après-midi. Les chanteurs napolitains s'étaient placés dans un des coins, faisant des mines qu'ils jugeaient dramatiques et gracieuses. Il y eut quelques minutes d'un entier silence.—«C'est fait,» cria le photographe.—«Une seconde épreuve,» dit-il encore.—«C'est fait,» cria-t-il de nouveau.Et aussitôt le faisceau du groupe se rompit et la fête recommença, les musiciens ayant repris leurs chansons, et les causeurs leur entretien. Des calèches arrivaient, amenant des retardataires qu'un coup de cloche annonçait. D'autres s'avançaient jusqu'au pied du perron et emportaient ceux qui, venus plus tôt, s'en allaient plus tôt. C'étaient alors des adieux qui révélaient toute la furie de divertissement propre à cette gaie Florence.—«Vous verra-t-on à la casa Radesky ce soir?—Oui, vers dix heures. Je dîne chez lady Ardrahan, et puis j'ai accepté chez MmeChiaravalle. J'irai dans l'intervalle.—Voulez-vous que je vous enlève jusqu'aux Cascines?—Jetez-moi en route chez la baronne de Nürnberg.»—«Et dire que c'est ainsi tous les jours,» faisait Bonnivet après avoir pris place dans le duc de sir Arthur Strabane. Ce dernier conduisait lui-même ses magnifiques chevaux noirs qui steppaient le long de la route déjà bordée de rosiers et de champs d'iris, blancs ou violets. «Oui,» continuait le marquis, «cette vie de Florence est un carnaval perpétuel. Je ne comprends pas que nous ne mourions pas tous de fatigue.»—«Et moi qui passerai peut-être la saison à Londres,» fit l'Anglais. «Mais, nous autres, nous sommes entraînés à cela. Un de nos voyageurs disait qu'il se sentait moins fatigué après avoir traversé le désert, qu'après avoir vécu à Londres juin, juillet et août… Dites donc,» ajouta-t-il après un silence, «avez-vous remarqué les aparté de Mmede Nançay et de Vitale?…»—«Il est bien joli garçon,» répondit le marquis. «Avez-vous un cigare?»—«Prenez l'étui dans ma poche à droite,» fit Strabane.Il venait, en effet, comme violemment contrarié par la phrase de son compagnon, de donner un coup de fouet un peu vif à ses chevaux, et ses deux mains s'occupaient à les retenir. Il continua cependant:—«Il y a dans le compartiment d'en haut des allumettes qui brûlent dans le vent et sans odeur. C'est une nouvelle invention de Londres… Est-ce que vous trouvez le prince vraiment aussi joli garçon que cela?…»IILe dernier des invités était parti, justement ce prince Vitale, par l'éloge duquel le marquis de Bonnivet s'amusait d'ordinaire à piquer Strabane. Mmede Nançay restait seule dans le petit salon où elle recevait ses intimes,—petit?… Pour une villa italienne, car le plafond étalait son ciel de fresque à huit mètres au moins du tapis, et toutes sortes de meubles anciens s'y groupaient à l'aise, révélant l'extravagance du grand seigneur russe qui avait précédé la nouvelle locataire. Elle avait modifié la physionomie de cette pièce par des étoffes jetées un peu partout, par la profusion de menus bibelots apportés avec elle, par la dispersion de-ci de-là de photographies dans des cadres modernes, par l'installation, dans un coin, d'une bibliothèque basse, où s'entremêlaient à côté de reliures précieuses les cartonnages estampillés des romans empruntés au cabinet de lecture de Vieusseux. Sur les murs étaient appendus en grand nombre des tableaux attribués à des maîtres illustres et achetés par Wérékiew avec une telle absence de discernement que des œuvres excellentes s'y déshonoraient à côté de honteuses enluminures. Parmi ces toiles, auxquelles le temps ou une savante préparation avait donné une patine passée et vieillie, un portrait surprenait par le tapage de ses couleurs fraîches. C'était celui de Mmede Nançay, exécuté par Mirant, le maître français alors à la mode. Elle y était représentée en grande toilette, et de dos, tournant la tête de manière à montrer son joli profil, légèrement menu et busqué.—Lucie de Nançay aimait cette peinture qui lui rappelait la toute jeune femme qu'elle n'était déjà plus, et, ce soir, elle la regardait, couchée sur un divan dans l'ombre grandissante. Elle se plaisait toujours à ces longues immobilités silencieuses dans le crépuscule, et ne sonnait pour avoir de la lumière qu'à la dernière minute. L'enivrement de la gaieté physique déployée toute la journée se résolvait en une fatigue alanguie qui la faisait rêver—indéfiniment.Elle se revoyait dans ce portrait… Elle n'avait pas vingt ans alors. C'était presque au lendemain de son mariage avec M. de Nançay, un grand et beau jeune homme qu'elle avait épousé quoiqu'il fût beaucoup moins riche qu'elle; un peu pour sa belle mine et aussi parce qu'il portait un nom ancien. Elle-même n'était qu'une demoiselle Olivier, et ce mariage la faisait la petite-cousine par exemple de Mmede Tillières, l'amie intime de la comtesse de Caudale. On s'était étonné du consentement donné par la famille de Nançay à cette union, parce qu'on ignorait le terrible secret, que la mère du jeune homme savait, elle, trop bien. Ce malheureux n'avait pas toute sa raison. Ce hardi cavalier, aux manières toujours un peu brusques, était hanté par une idée fixe. Il savait que la manie du suicide s'était rencontrée chez quelques membres de sa famille maternelle. Il en avait peur, et, quand cette pensée devenait trop forte, il buvait pour l'abolir. Son ivresse aboutissait à des accès de colère furieuse, durant lesquels il ne se possédait plus et menaçait de mort quiconque lui résistait. Maintenant encore, Lucie éprouvait un frisson de terreur à se rappeler la première des affreuses scènes où elle avait dû affronter ce tragique maniaque. C'était précisément au retour d'une des séances durant lesquelles elle posait pour ce portrait. Il lui avait serré le bras avec une force si brutale qu'elle en avait porté la marque pendant quinze jours, et, depuis lors, les scènes s'étaient succédé sans interruption, elle, malade de frayeur, et lui, la menaçant de la tuer si elle parlait à qui que ce fût de ces accès d'égarement. Elle l'avait cru, tant son regard était féroce, et des mois et des mois elle avait vécu dans cette épouvante, maltraitée jusqu'aux coups par cet homme auquel elle se trouvait liée, pensant au suicide elle-même tour à tour et à une retraite dans un couvent. Les pires expédients lui semblaient faciles qui l'auraient arrachée à cet enfer. Puis, tout d'un coup, elle s'était trouvée libre, sans avoir même osé le désirer. On rapportait Victor de Nançay sans connaissance. Son cheval l'avait jeté par terre dans une promenade. Il mourait quelques heures plus tard. Elle avait pourtant fondu en larmes. Était-ce de joie, était-ce d'épouvante?… Elle n'en savait rien… Mais ce qu'elle savait, c'est qu'elle était libre!Libre! Vingt-deux ans et tout près de quatre millions de fortune, car deux héritages successifs l'avaient enrichie encore. Lucie avait donc passé tout d'un coup du plus dur malheur à la situation sinon la plus heureuse, du moins la plus capable de donner les conditions du bonheur. La chance de recommencer sa vie s'offrait devant elle. Cette fois, elle se fit à elle-même le serment de ne point la laisser échapper. Avec des apparences de grande légèreté, c'était une très honnête femme. Elle ne se dit point qu'elle aurait des aventures, et cela lui était pourtant bien aisé. Non, elle voulait se marier de nouveau, mais, éclairée par sa première expérience, elle comptait ne pas se tromper, et elle avait commencé de regarder autour d'elle avec ses beaux yeux bleus de jeune fille que le chagrin n'avait pu ternir. Tout au plus l'azur de sa prunelle s'était-il teinté d'un rien de mélancolie. Depuis quatre années, cependant, ni ces yeux ni le cœur de celle à qui appartenaient ces yeux de saphir étoilé n'avaient fixé leur choix. Mmede Nançay était, sans qu'elle s'en doutât, dans des circonstances dangereuses. Elle avait assez connu la vie pour n'être plus la naïve enfant de sa seizième année qui dansait au bal avec une si gaie étourderie. Elle n'avait pourtant pas acquis une véritable expérience. La crise tout exceptionnelle de son mariage lui avait donné une appréhension de l'homme, une excessive facilité à s'effaroucher. En même temps, comme elle avait été très comprimée, elle devait être très sensible à la moindre douceur câline. Elle courait le danger de méconnaître des passions sincères à cause des brusqueries de leur sincérité, tandis qu'une hypocrisie prudente pouvait aisément trouver grâce devant son ignorance.L'ombre noyait le portrait davantage et davantage encore. Lucie de Nançay rêvait toujours. L'arôme d'un bouquet de roses, posé dans un vase en verre de Venise, la caressait sans l'entêter. Elle se revoyait dans les premiers temps qui avaient suivi son veuvage, et qu'elle avait passés à Paris, chez sa mère, MmeOlivier.—Lucie ne s'était jamais bien entendue avec cette mère, veuve aussi de très bonne heure et toute mondaine, qui ne soupçonnait pas le secret tourment du mariage de sa fille. Elle plaignait la jeune femme de ce que cette dernière ne pouvait, elle, s'empêcher de considérer comme une délivrance, et puis le grand hôtel vide que MmeOlivier habitait dans le faubourg Saint-Germain, exactement en face du dôme des Invalides, exhalait une mortelle atmosphère d'ennui. Lucie avait donc saisi avec enthousiasme l'occasion de partir pour l'Italie, avec une de ses tantes et un cousin malade, Maurice, un enfant de vingt ans, qu'elle avait toujours considéré comme un petit frère, et qui souffrait de la poitrine. Ils avaient passé tout un hiver à Rome, puis la santé de Maurice s'améliorant, ils étaient venus s'établir à Florence, dans cette villa que Mmede Nançay avait louée au prince Wérékiew. Elle aimait le mouvement étourdissant de l'existence florentine. Cette liberté Italienne d'aller et de venir la ravissait, et elle avait eu dès le premier jour autour d'elle une légion de soupirants. Ils accouraient, attirés par ses millions et aussi par son joli profil, qui se busquait si finement dans le sourire. Puis ils se retiraient, les uns après les autres, découragés, elle s'en rendait à demi compte, comme amants, par sa ferme façon de rompre à la première familiarité; comme maris, par sa gaieté, son indépendance entière et ce goût du flirt qu'elle affectait plus encore qu'elle n'en était possédée:—«Si mon mari est jaloux avant le mariage,» disait-elle plaisamment, «que sera-ce après?»A l'heure présente, ces soupirants se réduisaient à trois.—Il y avait d'abord l'Anglais, sir Arthur Strabane, un très grand nom, une très grande fortune. Mais pourquoi s'habillait-il comme son grand ancêtre du temps de Georges III, et pourquoi aussi ce géant roux, au visage osseux, avait-il dans ses yeux, d'un bleu si clair, ces passages de dureté qui faisaient peur? N'importe! Il était loyal et vraiment bon. Ce grand corps se remuait avec une grâce agile qui révélait une vie mâle, les violents exercices, les longs voyages, l'habitude des robustes efforts, et puis, quelle indiscutable supériorité dans la tenue de ses chevaux et de sa maison! Il n'habitait Florence que depuis deux ans, et le vaste palais qu'il avait acheté, réparé, meublé, avec l'énergie volontaire d'un Anglais très riche, passait pour un des plus beaux de la ville. Lady Strabane?… Ce nom sonnait bien. Elle aurait une existence magnifique… Oui, mais l'aimait-elle? Tout d'un coup, elle se représenta plus nettement les yeux du jeune homme, et la sauvagerie qui se lisait dans leur arrière-fond lui fit courir un frisson dans les épaules. Elle se souvint de son mari.—«Que je suis sotte,» songea-t-elle, «celui-ci est unteetotaller, comme ils disent; il ne boit que de l'eau; jamais une goutte de brandy, ni même de vin. Pourquoi ces cols, et pourquoi ce regard?»Sir Arthur Strabane imposait l'estime. Mais le prince Vitale? Ah! le prince Vitale était charmant. Ce Napolitain au front si blanc, avec cette ombre bleue que sa barbe rasée mettait sur sa joue, avait les yeux noirs les plus délicieusement tendres et caressants que Lucie eût rencontrés, et quelle fantaisie dans la conversation, quelle bonne humeur jamais interrompue, et quelle voix! Lorsqu'il chantait, lui aussi, des romances de son pays, il remuait en elle une émotion qu'elle n'aurait pas su définir, et puis encore, sous des allures de joyeux compagnon, quelle finesse Italienne!… Quand il clignait son œil droit, comme cela, si peu, elle était sûre qu'un piège de conversation était tendu où d'autres tomberaient, mais le prince Antonio, jamais. Il était de cette race de voluptueux qui séduisent ou désarment par leur indolence poussée jusqu'au plus absolu, jusqu'au plus héroïque désintéressement. Ce n'était un mystère pour personne qu'après avoir gaspillé, prodigué plutôt, à des vingtaines de parasites un opulent patrimoine, il finissait de manger sa fortune à même, comme un personnage d'Alfred de Musset, auquel la naïve imagination de Lucie le comparait toujours. N'était-elle pas assez riche pour s'offrir le luxe d'épouser un homme ruiné, si cet homme lui plaisait beaucoup, et le prince n'était-il pas celui avec lequel sa vie s'écoulerait le plus légèrement, dans une fête ininterrompue? Il y avait des heures où l'idée de traverser l'existence, comme un bal, parmi les rires, l'animation et la musique, lui paraissait la seule raisonnable, et alors son cœur penchait pour Vitale;—mais Lucie se piquait d'Idéal, elle voulait souvent passer aux yeux des autres et aux siens propres pour une grande âme et capable de nobles aspirations. Ces jours-là elle ne songeait pas tendrement au prince Vitale:—«Je ne l'aime pas,» se disait-elle, «puisque je ne l'aime pas le matin et le soir, le lendemain, comme la veille.»Restait le marquis de Bonnivet. Celui-là était-il amoureux d'elle? A de certains jours elle se prenait à le penser, tant il lui parlait avec un intérêt inexplicable sans la passion. A d'autres moments, la réserve du gentilhomme la faisait revenir sur cette idée. D'ailleurs lui-même semblait considérer comme impossibles, de lui à elle, d'autres rapports que ceux de l'amitié. Il se plaisantait sur le privilège de camaraderie que lui donnaient ses quarante ans passés,—passés de combien? Elle n'aurait su le dire, tant il avait gardé une jolie et fière tournure, un visage d'une beauté fine et mâle. Les aventures Parisiennes dont elle avait entendu si souvent parler avant de le connaître, ne se marquaient pas en rides sur ce visage impassible. Bonnivet avait été une espèce de Don Juan, s'il fallait en croire la chronique, mais le Commandeur était déjà venu sous la forme de la dette. Du moins c'était la version officielle qu'un matin, le marquis avait réuni ses créanciers, réglé tout ce qu'il pouvait, et obtenu crédit sur le reste. Il vivait à Florence par économie, disait-il souvent, afin d'achever de se libérer. Il négligeait d'ajouter qu'il avait dû donner sa parole à quatre membres duJockeyde ne plus remettre les pieds à Paris, à la suite d'une indélicatesse au jeu que ces Messieurs avaient surprise et qu'ils avaient tue, par respect pour un nom de cette noblesse-là.—«Je veux vieillir en patriarche,» disait Bonnivet avec une grâce simple et touchante. Pour le moment, l'existence de cet ancien prince de la mode était irréprochable de dignité, quoiqu'elle n'eût rien perdu en supériorité d'élégance. Les deux pièces qu'il occupait dans un vieux palais sur l'Arno étaient meublées d'une manière exquise, simplement avec les débris du décor magnifique de son ancienne installation. Une entente approfondie de toutes les choses de la vie sociale faisait de cet homme un arbitre presque vénéré des principales maisons de Florence. Il ne recherchait pas ce rôle. Il ne le fuyait pas. C'était comme sa fonction naturelle de discerner, en toute circonstance, la règle d'aristocratie. Pourquoi Lucie de Nançay s'attardait-elle à se dénombrer les qualités de ce viveur ruiné? Elle était très femme, quoique très honnête femme, et peut-être la légende de séduction dont une intrigue avec une princesse de sang royal avait enveloppé Bonnivet, agissait-elle sur sa pensée. Elle se sentait vaguement curieuse de connaître le prestige qui avait valu à cet homme des passions comme celle encore de cette pauvre duchesse de Loré. Tous les salons de Paris avaient retenti du désespoir de cette pauvre martyre, devenue folle par l'abandon du marquis. Était-ce le souvenir de ce crime inconscient qui voilait parfois de son ombre les prunelles du dandy vieillissant?…Un bruit de pas tira Mmede Nançay de sa rêverie. Un jeune homme entrait dans la chambre, dont le demi-jour laissait deviner plutôt que voir la minceur, les membres grêles, le teint souffrant. Il s'était arrêté quelques minutes pour regarder Lucie, dont la forme blanche faisait une tache de clarté sur l'ombre de cette heure. Puis, quand elle avait relevé la tête, si cette ombre n'eût pas été déjà épaisse, elle aurait, aperçu rougir son cousin,—car c'était lui qui s'approchait d'elle ainsi.—«Tu m'as fait peur, Maurice,» dit la songeuse avec un éclat de rire. «Ah! sauvage, tu n'as pas tenu ta parole, tu as manqué à ma petite fête.—Tiens,» ajouta-t-elle, «veux-tu sonner pour la lampe?… Chez quelle Anglaise esthétique as tu passé l'après-midi?—Mais, les belles fleurs!…» fit-elle en remarquant un gros bouquet d'œillets blancs que son cousin tenait à la main.—«Je les ai cueillies pour toi dans le jardin de lady Rylstone,» répondit-il.—«Comme tu as chaud,» reprit Mmede Nançay, en touchant le front du jeune homme avec un geste de sœur. «Voyons, il faut monter tout de suite et te changer. Enfant,» continua-t-elle en lui caressant les cheveux avec la main.—Elle s'était levée et le domestique venait d'entrer avec une première lampe dont l'unique clarté tombait sur cette taille souple et gracieuse.—«Oui, enfant, tu n'as pas trop de deux mères pour te soigner. J'entends ta vraie maman qui rentre. Sauve-toi, pour ne pas être grondé.—Bonjour, ma tante,» fit-elle en se précipitant vers une des portes, celle qui donnait sur la villa, tandis que, machinalement, Maurice Olivier sortait par l'autre. Il tenait de nouveau dans sa main le bouquet d'œillets que sa cousine lui avait rendu sans réflexion, à l'approche de la vieille mère. A peine entré dans sa chambre où le feu brûlait doucement, où les bougies allumées, les vêtements préparés sur le lit, les rideaux baissés attestaient le confort quotidien dont on l'entourait, il se jeta sur son lit en sanglotant:—«Elle n'a pas pris mes fleurs, et comme elle s'est amusée aujourd'hui!…»Les visages des rivaux qu'il savait avoir auprès d'elle lui apparurent.—«Si elle soupçonnait seulement combien je l'aime,» soupirait-il à travers ses larmes. «Mais elle me l'a dit. Je suis un enfant pour elle. Comme je l'aime!… Et que cela fait mal!»IIILe marquis de Bonnivet s'était fait déposer par sir John Strabane à la porte du palais habité par l'Anglais, une grandiose demeure construite par Michel-Ange pour le neveu d'un pape, ainsi qu'en témoignait l'inscription encore lisible sur le fronton. Puis il avait marché, comme d'habitude, jusqu'au club, non sans avoir fait un crochet vers une maison dont l'enseigne portait: «Michel Heurtebise, maître d'armes français.» A coup sûr, la réponse à la question qu'il était allé poser à ce prévôt réjouissait le vieux mauvais sujet,—comme l'appelait le prince Vitale par une plaisanterie peu goûtée de celui qui en était le prétexte.—Car il se souriait à lui-même en montant au cercle ou il fit une partie de rubicon avec un jeune Français de passage à Florence, qui lui était recommandé particulièrement par un de ses parents. C'était un jeune bourgeois de vingt-quatre ans, fils d'un négociant, et qui ne se tenait pas de joie sur sa chaise de jouer aux cartes avec un homme qui portait un des plus beaux noms de France. Le marquis gagna trente louis à M. Louis Servin de Figon, c'était ainsi que s'appelait ce jeune snob, qui n'avait pas encore osé réduire son vrai nom de Servin à une S invisible et destinée à disparaître devant le Figon à particule.—«Je vous dévalise,» fit l'heureux joueur avec un de ces jolis sourires qu'il savait avoir.—«Vous jouez, marquis, comme vos pères se battaient,» répliqua l'autre qui, rentré le soir dans sa chambre d'hôtel, devait écrire à sa mère le bulletin de son voyage et lui annoncer sa familiarité avec un Bonnivet! Le prudent gentilhomme, guéri à jamais du goût de corriger la fortune par d'adroites finesses,—comme on disait autrefois,—ne jouait plus guère qu'avec les étrangers et comme par condescendance. Sa supériorité d'attention était telle qu'il gagnait presque toujours. Qui donc aurait pu croire que ces quelques pièces d'or, ainsi récoltées au hasard des cercles, et si rarement, formaient le plus clair de ses revenus? Il n'avait l'air ni plus gai, ni plus soucieux que d'ordinaire quand il avait perdu ou ramassé une somme insignifiante pour le Bonnivet d'autrefois, considérable pour celui de maintenant. Le soir de sa partie avec M. Servin, il rentra, comme il faisait chaque soir, pour s'habiller avant l'heure du dîner en ville. Il était invité ainsi quotidiennement. Le matin il déjeunaitat homede deux œufs à la coque et d'une tasse de thé, soi-disant afin de maigrir, quoiqu'il ne pût donner cette raison de son économie sans quelque invraisemblance. De son luxe de jadis il avait gardé les divers brimborions en argent ciselé d'un nécessaire de voyage qui avait été, comme il le disait, ridiculement complet. Le valet de chambre, qui était en même temps son cuisinier, le servait avec une dévotion singulière qui se manifestait dans un accent et des tours de phrase copiés sur ceux de son maître d'une façon presque comique.—«Monsieur le marquis paraît tout content, ce soir,» disait ce domestique en le coiffant avec une science que seul il possédait pour faire valoir les restes d'une chevelure déjà un peu dévastée et le tour d'une moustache demeurée charmante.—«Tu le seras moins,» répondit le gentilhomme qui tutoyait son valet, suivant l'ancienne mode, «quand tu sauras qu'il te faut aller ce soir même à la villa Wérékiew pour y porter ce billet, ainsi que chez sir John.»—«Cela me fera marcher,» répondit Placide. «Je fais si peu d'exercice… Je deviendrai goutteux au service de Monsieur le marquis.»—«Tu n'es pas digne d'avoir la goutte,» répliqua Bonnivet qui ne put s'empêcher de sourire en retrouvant dans la bouche de son familier une formule qu'il employait souvent lui-même pour justifier l'habitude économique de ne jamais prendre un fiacre. Après tout, peut-être l'économie se trouvait-elle en rapport avec l'hygiène. Le marquis le pensa en se regardant, maintenant que sa toilette était finie, dans une grande glace encadrée de fleurs peintes qui formait un des murs du cabinet où il s'habillait. Sa sveltesse, dessinée par l'habit noir, faisait de lui le rival de n'importe quel jeune homme. Il reconnaissait bien le Bonnivet qui tenait autrefois conseil de costume et que les débutants venaient visiter quand il s'habillait, comme ils font aujourd'hui pour un Raymond Casal ou pour un Philippe de Vardes. «Surtout,» leur disait-il, «n'ayez pas l'air pioché.» Et lui-même, quoique les détails de sa mise fussent examinés et calculés par le menu, ne semblait avoir cherché ni le large ruban de moire suspendu à son gilet par un mince crochet d'or qui soutenait son lorgnon de forme ancienne, ni la coupe spéciale de son col et de ses manchettes, ni la fine cambrure de son gilet blanc que des boutons d'or mobiles fermaient coquettement. Ce soir-là, un je ne sais quoi de presque triomphant éclatait en lui, qui le rendait réellement si jeune que Placide ne put s'empêcher de le lui dire:—«Ah! Monsieur le marquis est toujours leur maître à tous. Avec un tailleur et de l'argent, moi je serais comme eux, et, sans tailleur, ils seraient comme un de nous…»De quels personnages mystérieux parlait ainsi le valet de chambre, et qui désignait-il par ces «ils» et ces «eux?» Le marquis ne chercha pas à le savoir, mais ce compliment naïf lui fit plaisir, et ce fut en fredonnant un air d'Offenbach,—souvenir de sa jeunesse,—avec un visible entrain, qu'il s'assit à sa table pour écrire deux petits billets: l'un informant Mmede Nançay que les fleurets et les gants étaient arrivés, que le rendez-vous chez le maître d'armes était pour dix heures et qu'elle prévînt le prince Vitale;—l'autre adressé à sir John Strabane et lui demandant s'il lui plaisait de monter à cheval à huit heures et demie pour aller de compagnie aux Cascines. Ces deux billets si simples avaient-ils l'un avec l'autre une énigmatique corrélation? Toujours est-il qu'en les fermant et apposant sur la cire le chaton de sa bague,—une bague donnée par François Ierà l'amiral Bonnivet, le vieux mauvais sujet avait dans sa moustache blonde un sourire qui n'eût rassuré ni Lucie de Nançay ni sir John sur ses intentions. Mais quel intérêt pouvait-il avoir à les brouiller puisqu'il était l'ami de sir John? Avait-il donc l'intention secrète d'épouser Lucie? Et cependant c'est avec une malice aiguë dans l'éclair de ses yeux qu'il s'achemina vers la maison où il allait dîner, maniant de sa main fine une canne au pommeau de laquelle était ciselé un combat de Titans, chef-d'œuvre d'un rival de Cellini. Un homme si évidemment préoccupé de tous ses devoirs de fatuité que le moindre objet à son usage était choisi avec un soin jaloux, pouvait-il suivre un plan de conduite dans la vie? A coup sûr, Lucie de Nançay, en recevant son billet deux heures plus tard, ne le pensa pas une minute, et pas davantage sir John quand on vint lui transmettre l'invitation du marquis dans le petit salon où il s'était retiré.L'Anglais était rentré chez lui sous une impression de grande tristesse. Il avait réellement souffert des aparté de Lucie et du prince Vitale, il avait ressenti à cette occasion cette sorte de malaise physique dont tous les jaloux connaissent trop bien le supplice, et la simple petite phrase du marquis sur la beauté de son rival avait encore augmenté cette angoisse. Il donna l'ordre qu'on dételât les chevaux, écrivit un billet pour se dégager d'un dîner auquel il était prié, passa un costume de fumoir,—car, en sa qualité de sujet de Sa Majesté la reine Victoria, il poussait jusqu'à la manie l'habitude d'une tenue spéciale pour chaque nouveau rite de la vie,—et, couché sur un grand divan de cuir de sa pièce favorite, celle où il se renfermait quand il avait l'âme noire, il commença de fumer du tabac très fort et très brun dans une courte pipe de bois de bruyère. C'était une mauvaise habitude contractée dans son collège de Christ-Church, à Oxford, et il la reprenait dans toutes ses tristes heures. De moment en moment, il faisait sauter le bouchon d'une bouteille de soda, en versait le contenu dans un grand verre, et coupait le tout d'une forte dose de whisky. Lui qui ne touchait, dans le monde et à sa table, ni à un verre de vin, ni à un verre de liqueur, il aimait à s'intoxiquer seul ainsi avec cette boisson Irlandaise qui sent la fumée et qui grise durement.—«Cette idée,» s'écriait-il par moment, «est intolérable.»C'était durant les minutes où l'image du sourire de Lucie au prince Vitale se faisait trop précise. Il apercevait, comme s'il eût eu tous ces détails, là, devant lui, et la coupe de la joue de la jeune veuve, et le fin duvet dont s'adombrait cette fine joue, et un signe brun qu'elle avait au coin de la bouche, à gauche, et son regard. Puis il évoquait le prince Vitale, avec son mâle et blanc visage qui faisait songer aux nobles portraits du Titien et du Moro. Il voyait les yeux du jeune homme, et dans ces yeux un désir de la personne de Mmede Nançay. Rien qu'à penser que le prince respirait, sir John avait quelquefois un serrement de cœur, mais quand il croyait constater chez Vitale la volonté de se faire aimer de Lucie et de l'épouser, la colère le saisissait, aveugle et cruelle. Il venait de vider son verre rempli de l'âcre mélange; il le jeta violemment par terre au lieu de le reposer. Le verre sauta en morceaux.—«Quel enfantillage!» se dit-il, et il se sentit plus triste encore. Il venait de s'humilier lui-même, sensation particulièrement insupportable à un Anglais élevé, comme il l'avait été, dans le respect absolu de soi pour soi. Ce fut à cet instant qu'on lui apporta le billet de Bonnivet, auquel il fit répondre qu'il l'attendrait à l'heure dite. Cette petite interruption détourna le cours de ses pensées du côté du marquis. Il éprouvait pour cet homme une sympathie à causes complexes. Jeune encore, et durant son premier séjour à Paris, il avait eu l'honneur de faire adopter à Bonnivet une mode anglaise pour les chemises d'été: un col blanc et des manchettes blanches avec le corps d'une toile de couleur. Durant son actuel séjour à Florence, le marquis avait eu le tact de recevoir ses demi-confidences sans le blesser. Et puis Bonnivet lui semblait avoir une bonne influence sur Mmede Nançay. De cette influence-là, pourquoi sir John aurait-il été jaloux? Il se croyait bien sûr que jamais le marquis n'avait pensé à demander la main de Lucie. Elle le disait elle-même en riant: «Il sait si bien vieillir…» Pour sir John Strabane, le marquis n'était pas un prétendant possible, et c'était un allié probable. La pensée des services que cet ami pouvait lui rendre dans sa passion, l'attendrissait malgré lui:—«Oui,» murmura-t-il, «je le chargerai de lui dire qu'il faut choisir, et tout de suite.»Il marchait dans la chambre en parlant ainsi. Non, il ne pouvait pas supporter plus longtemps cette situation. Il aimait follement, et il était follement jaloux. De toutes les passions, c'était de celle-là, de la mortelle et sauvage jalousie, qu'il avait toujours le plus souffert. L'extrême pureté de sa première jeunesse, jointe aux excès auxquels il s'était adonné, par genre, à Paris, avait fait de lui une sorte de barbare corrompu. Du barbare, de l'homme de race intacte et rude, il gardait, avec la forte charpente, avec le gros appétit, avec la physiologie violente, une imagination toute physique. Le sang lui portait au cerveau des visions d'une surprenante intensité. En même temps, la triste expérience des femmes qui lui restait de sa vie galante le rendait soupçonneux, comme un animal une fois maltraité.—«Et si elle refuse de choisir?…» se demandait-il en continuant sa marche et son raisonnement… «Si elle refuse? Alors, c'est une coquette, je le lui dirai, je la fuirai pour toujours… J'irai rejoindre Herbert en Afrique…»Il se mit aussitôt à penser à cet ami préféré, lord Herbert Bohun, son compagnon de première enfance et de jeunesse: Celui-là était franchement unwomen-hater, un haïsseur de femmes, comme on dit à Oxford, qui menait une existence bizarre entre Paris où il s'assommait d'alcool, et les Indes ou bien l'Afrique où il voyageait et chassait. Mais quels voyages et quelles chasses! Bohun avait fait trois fois le tour du monde et maintenant il était en Égypte, à la veille d'une excursion sur la côte de Zanzibar. Dans les salles d'en bas d'une vieille abbaye qu'il possédait au bord d'un des lacs de Westmoreland, et qu'il n'habitait jamais, il avait toute une galerie de grosses pièces tirées par lui: de gigantesques oiseaux, des tigres, deux lions, plusieurs panthères. Sir John avait reçu de lui tout récemment une lettre d'invitation à le venir rejoindre. Il revit en souvenir la grosse figure hâlée de son ami, les rudes journées passées ensemble sur le yacht qui les avait menés tous deux en Islande. Qui donc lui eût dit en ce temps-là qu'il achèterait dans un moment d'ennui un palais à Florence, qu'il s'y installerait comme dans sa maison de Hanover-Square, à Londres, et qu'il finirait par y mourir d'amour pour les yeux bleus d'une de ces Françaises que lord Herbert méprisait plus encore que les autres femmes? Une coquette, oui, une coquette, et qui se moquait de lui avec un fat dont on ne pouvait même pas dire qu'il fût un gentleman. Une coquette! C'est bientôt dit, cependant. Et si elle est simplement une gaie et légère enfant? Quoiqu'elle eût été mariée, n'avait-elle pas une physionomie de jeune fille qui donnait l'envie de l'appeler: mademoiselle? Une coquette? Non; tout au plus une étourdie, mais d'un charme si puissant. Il revit ce délicieux sourire. Hélas! elle l'avait pour Vitale comme pour lui.A travers toutes ces volte-face d'une imagination souffrante, la soirée tombait, la nuit venait, la bouteille de whisky se vidait. Mais l'alcool n'avait pas raison des nerfs du malheureux jaloux. Avec un grand soupir il ouvrit la boîte où se trouvait sa pharmacie de voyage. Il choisit une fiole noire qui contenait du laudanum. C'était sa dernière ressource dans ces soirées véritablement meurtrières. Il sonna, demanda son valet de chambre, et à neuf heures il dormait, comme écrasé par le double empoisonnement auquel il se soumettait pour ne plus subir l'assaut de la jalousie. C'était le moment même où Bonnivet se levait de table chez la comtesse Ardenza, plus spirituel que jamais, tandis que le prince Vitale prenait place au fond d'une loge au théâtre, derrière la jolie Mmede Nançay, pour entendre un nouveau docteur Faust dans leMefistofelede Boïto, et que Maurice Olivier lisait, accoudé sur un oreiller, le délicieux sonnet de Cino de Pistoie:«Dove l'Onesta pose la sua fronte.»Les quatre hommes avaient Lucie dans leur cœur, et pour chacun elle était une chose différente: pour Bonnivet un objet d'intrigue, pour le prince Vitale un charme de plaisir, pour Maurice un tendre rêve, pour sir John, hélas! un sombre cauchemar.IVA huit heures, le domestique de Strabane eut de la peine à éveiller son maître de ce dur sommeil. Sir John en sortit, comme toujours, les nerfs plus malades, avec une lourdeur de tête que ne put dissiper l'eau froide dont il s'inondait chaque matin. Pour s'éveiller tout à fait, il but un large bol d'un café très fort et très noir qui exaspéra encore son énervement. Il y avait des journées où ce malaise était si intense qu'il songeait au suicide. Tout en montant à cheval et gagnant le lieu de rendez-vous fixé par son ami, les petits faits de la veille qui avaient déterminé sa crise de jalousie lui revenaient aussi présents. Il eut de nouveau cette angoisse au cœur, insupportable, dont il avait tenté de se débarrasser avec l'opium. Seulement auprès du marquis et lorsque leurs chevaux galopèrent dans la grande allée des Cascines, il goûta quelque répit, grâce à la hâte de la course et au coup de fouet du grand air.Il faisait une de ces claires matinées du premier printemps, qui sont réellement divines à Florence. Comme une poussière verte saupoudrait toutes les branches des arbres. La ligne des collines à gauche courait sur un ciel d'un azur tout ensemble profond et léger, une brise fraîche et chaude à la fois frissonnait dans l'atmosphère, et c'était le long de l'allée principale un défilé de cavaliers et de voitures sur lequel Bonnivet lançait une remarque, puis une autre. Il était en veine de misanthropie, et chacune de ses observations augmentait l'étrange malaise dont sir John était tour à tour repris et quitté. On eût dit que le marquis se faisait un jeu de faire revenir toutes les pensées de son compagnon sur ce fatal chemin de la défiance où il s'ensanglantait si aisément le cœur.—«Bon, voici la comtesse Nina qui galope avec le prince André. Il paraît que les actions de ce pauvre Peppe ont baissé…—Emilia est bien jolie ce matin, à quarante ans passés et après tant de campagnes! Comme votre cousin lord Randolph Ramsey était amoureux d'elle! Il a été heureux et elle fidèle six semaines. Un long bail pour cette inconstante!…—Votre ami James vous salue. Il aura trouvé le moyen de ne pas réussir auprès de Natacha… Vous pouvez lui dire qu'il est le seul…»Qu'étaient-ce que tous ces discours et d'autres semblables, sinon la menue monnaie des propos débités chaque soir dans cinquante salons de Florence,—propos dont les uns étaient des médisances, les autres des calomnies? Mais sir John se trouvait dans une humeur à sentir la vie avec amertume, et tout en poussant son cheval comme pour fuir son compagnon, il se sentait saisi d'un farouche désir de s'en aller au loin, oui, très au loin, pour n'avoir plus rien de commun avec cette société de mensonge, dont Lucie de Nançay faisait partie. Et puis, comment savoir si quelques-uns de ces promeneurs des Cascines n'échangeaient pas, eux aussi, sur lui et sur elle, des phrases toutes semblables:—«Pauvre Strabane!… La petite de Nançay se moque-t-elle assez de lui!…» Non, il ne serait pas le jouet d'une coquette, d'une de ces femmes au cœur altéré de perfidie, qui se réjouissent de décevoir un homme sincère, comme le joueur d'échecs qui gagne une partie se réjouit d'un mat habilement donné. Dévoré de mélancolie, il écoutait à peine Bonnivet, lorsque celui-ci, consultant sa montre, le fit pourtant s'arrêter en lui criant:—«Il faut retourner, mon cher, j'ai tout juste le temps d'être exact à mon rendez-vous avec votre flirt…»Rien n'irritait davantage sir John que cette appellation légère donnée à celle dont il voulait faire sa femme.—«Mmede Nançay vous attend?» demanda-t-il.—«Je ne vous ai pas conté sa nouvelle folie?» fit le marquis, naïvement.—«Non,» répondit sir John, avec un battement de cœur.—«Imaginez-vous qu'elle fait des armes chez Heurtebise et qu'elle commence aujourd'hui. Venez-y donc, cela nous amusera toujours une heure.»—«Allons,» fit sir John en brusquant son cheval pour le faire tourner. Et trois quarts d'heure plus tard, ayant confié leurs bêtes, le marquis à l'homme du manège où la sienne était en pension, sir John au domestique dont il était suivi, les deux compagnons entraient dans la maison où Bonnivet avait fait une si courte et si souriante apparition la veille.La pièce du rez-de-chaussée qui donnait sur la rue présentait l'aspect habituel des salles d'armes. Des fleurets étaient appendus le long du mur, chacun à son clou. Il y avait aussi là des gants, des savates, des masques et des plastrons. Deux planches longues marquaient la place où les élèves prenaient leur leçon. Mais cette vaste pièce était toute vide. Elle se terminait par une porte vitrée du côté de laquelle arrivaient des bruits d'appels de pieds, des froissements de fleurets, et les mots: «engagez…, dégagez…, parez quarte…, parez sixte…, la pointe plus haute…, fendez-vous…» Des éclats de rire s'entremêlaient à ce jargon d'escrime. Sir John Strabane reconnut le rire de Lucie et la voix du prince Vitale.La première porte, en s'entr'ouvrant, avait fait résonner un timbre. La porte vitrée s'ouvrit comme en réponse, donnant passage à Michel Heurtebise lui-même, un grand diable d'homme tout en jambes, avec un visage osseux, que terminait une impériale tournée de côté, comme si elle fût elle-même allée à la parade. Il n'y avait dans cet étrange corps que juste ce qu'il fallait pour l'exercice de sa noble profession: de longues jambes pour mieux se fendre, de longs bras pour mieux filer un dégagé, et de torse presque rien, de quoi éviter le coup de bouton. C'était le marquis de Bonnivet qui le protégeait à Florence où l'ancien prévôt de régiment s'était installé, depuis l'évacuation de Rome par nos troupes.—«Mmela comtesse est là,» dit le maître d'armes aussitôt qu'il eut salué ses visiteurs, «elle prend sa leçon dans la salle réservée avec M. le prince Vitale. Ah! Elle ira bien, si elle travaille… Elle avait déjà pris leçon du vivant de M. le comte, à ce qu'elle m'a dit… Elle n'a rien désappris… Mais voyez…»Sir John et le marquis entraient en effet dans la seconde pièce, plus petite que l'autre, et ils s'arrêtèrent quelques minutes à regarder un spectacle d'une grâce singulière. Lucie était là, vêtue d'une de ces robes en flanelle blanche, à large col, que les Anglaises adoptent pour jouer au tennis. Ses pieds fins étaient chaussés de minces souliers de cuir jaune, dont la couleur contrastait joliment avec ce que l'on voyait de la soie noire de ses bas. Son chapeau, sa voilette, son ombrelle à gros pommeau, un cache-poussière en étoffe grise étaient posés sur une chaise. Quelques-unes des mèches de ses beaux cheveux blonds étaient défaites et remuaient autour de son masque sous lequel on devinait son joli visage, animé d'une joie enfantine. Ses yeux brillaient, ses dents blanches luisaient à travers le treillis de fil de fer, et l'on voyait qu'un peu de rose teintait ses joues, d'ordinaire trop pâles. La souplesse aisée de ses gestes, tandis que son bras droit allait et venait, armé du fleuret, laissait deviner, sous sa toilette, un corps jeune et leste, d'une vigueur de muscles qu'on n'eût pas attendue de cette femme à la taille presque trop menue, aux poignets si frêles. En face d'elle, le prince Vitale, le visage masqué aussi, le torse pris dans une veste à plastron de peau blanche, bien assis sur ses jambes, la main gauche relevée pour faire balancier, s'acquittait avec une adresse accomplie de ses fonctions de professeur improvisé.—«Bonjour, vous autres,» fit Lucie en continuant de raccourcir et de tendre le bras pour parer et riposter; «le temps de finir la reprise, et je suis à vous.»Les deux arrivants s'assirent et la leçon continua. Le marquis de Bonnivet donnait à son visage cet air à la fois railleur et indulgent, avec lequel un frère aîné accueille les innocentes folies de sa sœur, toujours traitée en enfant gâtée.—«Brava!» disait-il. «Voyons, votre pied gauche ne tient pas assez à terre… Vous permettez?…» Et il se levait pour assurer de sa main la petite bottine jaune sans talon.—«Le torse plus immobile, la tête plus droite… Vous permettez?…»Et respectueusement, de sa main, il inclinait un peu en arrière le front de la jeune femme. Ce n'était pas de ces familiarités que souffrait sir John, et cependant sa crise de douleur était plus intense encore qu'à la minute où il avait vidé dans un petit verre les gouttes noires de l'endormeuse drogue. Non, mais la fantaisie, cette fois, dépassait les bornes. Était-ce l'action d'une lady de venir dans une salle d'armes croiser le fer avec un prétendant à sa main? Il regardait le prince, dont le corps bien d'aplomb gardait une élégance si mâle sous le costume d'escrime, et plus il constatait la beauté de ce fier garçon, plus il haïssait Lucie de sa nouvelle escapade.—«Qu'en dites-vous?» fit la jeune femme, lorsque son partner eut lancé le traditionnel:—En place, repos.—«Je n'ai pas trop perdu,» ajouta-t-elle en enlevant son masque; puis elle glissa sous son bras gauche son fleuret à poignée nickelée, et tendant aux nouveaux venus sa main droite, dont la joliesse n'était plus visible sous le gros gant de peau grise à crispin verni: «Les fleurets sont excellents et si légers,» dit-elle au marquis. «Est-ce que vous allez être des nôtres, sir John? Ce serait si amusant!… Mais vous autres, Anglais, vous méprisez lefencing.—C'est trop fin pour eux,» ajouta-t-elle avec un sourire malicieux, en se tournant vers Vitale, «il leur faut de violents et pénibles exercices d'athlète.»—«Un coup droit, sir John,» interrompit Bonnivet en riant.—«Je ne riposterai pas,» fit l'Anglais, «je ne suis pas de force.—Me permettez-vous seulement de vous dire un mot, madame?»—«Cent, si vous voulez.»—«Mais un mot à part, pour la petite commission dont vous m'avez chargé.»—«Que de mystère!…» répondit Lucie, dont le sourcil venait de se contracter. «Allons.»Et elle passa dans la pièce voisine.—«Que signifie cette liberté?» fit-elle aussitôt qu'elle fut seule avec Strabane, et à voix basse; mais on sentait la colère dans cet accent étouffé.—«Rien, madame,» répliqua le jeune homme, «sinon que je ne peux pas supporter de vous voir vous compromettre ainsi, et comme personne ne vous dira la vérité, il faut que vous l'écoutiez… Je vous en supplie, retournez à la villa tout de suite et que cette folle leçon d'armes soit la dernière… Voulez-vous être la fable de Florence?»Elle le regarda, partit d'un éclat de rire strident, et tout en lui jetant un «merci,» elle rentra dans la seconde salle et dit au prince:—«Une autre reprise, voulez-vous?»Et sir John en s'en allant put entendre la voix de son rival qui faisait de nouveau:—«Engagez… une, deux… Parez tierce…, bon… Parez quarte…»—«Ah! sans cœur, sans cœur!» grommelait le malheureux homme en regagnant à pied son palais. Et tout haut:—«Il faut en finir!»VMmede Nançay, une fois sir John parti, continua de faire des armes comme auparavant, peut-être même avec plus de vivacité, pendant quelque deux ou trois minutes, puis brusquement elle jeta son fleuret.—«Voyez donc si ma voiture est là,» dit-elle au marquis.Et sur la réponse affirmative de ce dernier, elle regarda la petite montre qui pendait à sa ceinture de cuir, en forme de breloque:—«Onze heures passées. Je me sauve,» dit-elle.Et en un tour de main elle eut posé son chapeau sur ses cheveux, noué sa voilette, enveloppé de son long manteau gris son excentrique toilette. Ses cils trop longs soulevaient sa voilette blanche nouée un peu trop près.—«Adieu, messieurs,» dit-elle avec un sourire énervé.—«Elle n'est pas contente,» fit le prince Vitale, quand elle fut remontée dans sa victoria.—«Querelle d'amoureux entre sir John et elle,» répondit Bonnivet.—«Bah!» répliqua l'autre, «il se trouvera bien quelqu'un pour les raccommoder.»Ce disant, il regardait son interlocuteur de ses yeux si noirs, si fins: «Ah! monsieur le marquis,» disaient ces yeux, «vous voudriez bien nous faire croire cela et nous rendre jaloux et savoir nos intentions. Vous ne saurez rien, sinon que nous nous moquons de votre petit manège et que nous le connaissons comme vous-même.»Et, tout haut:—«Tirez-vous, ce matin?»La victoria de Mmede Nançay courait maintenant le long des rues de la ville, où les barres bleuâtres d'ombre froide et les barres blanches de brûlant soleil alternaient sur le pavé clair. Elle passait devant les vieux palais dont les rudes blocs, les fenêtres grillées, les murs garnis d'énormes anneaux révélaient l'existence dangereuse d'autrefois. A la base de ces palais, c'était comme une bordure de printemps mise par l'étalage des marchands de fleurs qui avaient déposé là par gerbes des œillets blancs, des tulipes rouges, des roses rouges et blanches, des narcisses pâles au cœur jaune. Le contraste de ces éclatantes couleurs avec le ton noirâtre des pierres n'amusa pas une minute les yeux bleus de Lucie qui se fixaient ailleurs sous la ligne de leurs sourcils froncés. Un des traits enfantins de ce caractère était la préoccupation excessive de l'opinion d'autrui. Comme il arrive à beaucoup de personnes victimes de ce sentiment pusillanime, elle bravait et froissait volontiers cette opinion, puis elle souffrait des critiques ainsi provoquées. C'est le sort habituel de la vanité naïve: elle se singularise pour être remarquée, et le blâme qui suit toute singularité lui est une blessure.—«De quel droit sir John se permet-il de me juger,» pensait-elle, «et de me le dire? Oui, de quel droit? Est-ce que j'ai fait quelque chose de mal, et, quand je l'aurais fait, est-ce qu'il est mon mari, ou mon fiancé?…»L'évidence de ce raisonnement ne prévalait pas contre une colère insupportable, celle de subir une dépréciation dans l'esprit du jeune Anglais. Une des places invisibles de son amour-propre s'était mise à saigner.—«Mais est-ce que je l'aime,» se demanda subitement Lucie, «qu'une opinion de lui ait le pouvoir de me jeter dans un tel état?»Elle s'étudia tout de suite avec le mélange d'angoisse et d'espérance qu'elle apportait à cette sorte d'examen. Elle le renouvelait souvent, et paralysait ainsi son cœur, sans même s'en douter, par l'effort des réflexions qu'elle faisait sur elle-même. Elle se regardait dans le fond de l'âme, et chaque fois elle constatait les insuffisances d'un sentiment qui, pour grandir, eût dû s'ignorer et se développer dans le mystère. Puis elle se disait: «Non, ce n'est pas cela,» et elle recommençait, comme ce matin où, dans sa voiture maintenant lancée sur la route, parmi les haies de roses, elle se demandait:—«Voyons, est-ce que j'aimerais sir John?»Elle s'abandonnait au bercement des roues, les yeux fermés à demi pour mieux ramener sa pensée sur elle-même:—«Quel est le signe le plus certain de l'amour?» se disait-elle. «Que la présence de ce qu'on aime soit indispensable au bonheur… Mais la présence de sir John ne me manquait pas ce matin… Je faisais des armes avec Vitale, sans plus penser que l'autre existât… Non, je ne l'aime pas.»Et tout de suite elle se posa la question, qui, dans la tête d'une femme, accompagne inévitablement ce genre d'enquête:—«Et lui, m'aime-t-il? Comme ses yeux s'allument quand il me regarde! Mais, chez les hommes, le désir et la jalousie produisent des effets pareils à ceux de l'amour.»Involontairement elle se rappela, en pensant aux yeux de sir John, les yeux de son mari, lorsqu'il se préparait à lui faire une de ces tragiques scènes dont elle avait failli mourir. Elle eut un petit frisson de peur:—«C'est assez d'une fois. Je ne serai jamais lady Strabane,» conclut-elle à la porte de sa villa. Elle descendit pour marcher un peu avant de rentrer. Il était midi. Le vert jardin dormait sous le soleil qui faisait étinceler le marbre des statues et qui avivait les couleurs sur la façade peinte de la maison. Mmede Nançay s'engagea sous un massif qui conduisait à une allée de lilas. Ces arbustes n'étaient pas encore en pleine floraison. Çà et là, une grappe plus ouverte que les autres commençait de s'épanouir. Lucie cueillit quelques branches et les respira, tout en regardant l'azur lumineux du ciel. L'émotion désagréable que la tyrannique sortie de sir John lui avait infligée s'en allait, lui laissant seulement le souvenir de ne pas s'être ennuyée ce matin-ci. Le parfum des fleurs était si doux qu'un attendrissement s'empara d'elle qui changea la nuance de ses réflexions:—«Malgré tout, comme il est sincère!» En disant ces mots, elle songeait à l'Anglais.—«Il m'aime vraiment… Viendra-t-il aujourd'hui s'excuser de son algarade?» Elle regarda sa montre, et, comme une pensionnaire, elle battit des mains:—«S'il vient avant deux heures et demie, c'est un signe qu'il m'aime, et je serai très douce. S'il vient après, je serai très mauvaise…» Et, toute souriante de ce pacte enfantinement conclu avec sa propre coquetterie, elle rentra dans la villa, où Maurice et MmeOlivier l'attendaient pour le déjeuner.Le repas se passa, comme tous les autres, à gronder Maurice de ce qu'il ne mangeait pas, à rendre compte de son équipée matinale, à plaisanter le pauvre cousin sur ses mines effarouchées quand il s'agissait de quelque excentricité un peu trop forte, à questionner MmeOlivier sur les nouvelles données par les journaux français. Puis Maurice sortit, la tante remonta dans sa chambre, où elle se tenait, au coin de la fenêtre, des journées entières, à faire des ouvrages infiniment compliqués et dont elle préparait la surprise à sa nièce,—mais une véritable surprise et qu'elle avait l'art de dissimuler jusqu'à la dernière heure. Mmede Nançay, sous le prétexte d'écrire quelques-unes de ses innombrables lettres en retard, se retira dans son petit salon. Là, elle commença de fumer ses cigarettes en regardant l'aiguille de la petite pendule de voyage à parois de cristal, posée entre un cendrier japonais, un roman français à demi coupé et les deux portraits d'elle qui lui déplaisaient le moins. Elle avait pris au sérieux son engagement du jardin et elle calculait la fuite du temps le plus gravement du monde: «deux heures;—deux heures cinq;—deux heures dix…» Par une instinctive rouerie, elle avait revêtu, au lieu de sa toilette masculine du matin, une sorte de robe faite pour la chambre, toute en dentelle blanche sur un fond d'un rose mort, avec une ceinture et des nœuds de la même couleur, qui découvrait son bras jusqu'au coude, et ce bras joli et ferme révélait la solide organisation physique de cet être d'apparence menue, si réellement robuste et si capable de se dominer… «Deux heures dix-huit…, deux heures vingt…» L'aiguille allait marquer la demie, lorsqu'un coup de sonnette retentit, et le domestique vint demander si Madame voulait recevoir sir John Strabane. La jeune femme eut un petit sourire de triomphe en répondant: «Certainement,» et un sourire de câlinerie lorsque Strabane entra, ayant lui-même sur le visage et dans les yeux cet air de résolution prise que même les moins calculatrices aiment tant à changer en un air d'obéissance heureuse.—«C'est gentil, très gentil à vous,» dit-elle, «de ne pas bouder et de m'apporter vos excuses tout de suite. Voyons,» ajouta-t-elle en se redressant parmi ses coussins et montrant un siège du bout d'un crochet qu'elle venait de prendre dans son panier à ouvrage avec une pelote de laine brune, «asseyez-vous là; ne dites rien, ce n'est pas la peine… Vous m'avez trouvéefastune fois de plus, n'est-il pas vrai? Vous me l'avez laissé voir et vous en avez des remords… Je vous tiens quitte de toute pénitence… Allez en paix, mais ne péchez plus,» ajouta-t-elle en menaçant le jeune homme du bout de son crochet, coquettement.—«Vous vous trompez, madame,» répondit sir John d'un ton grave et qui contrastait avec la légèreté d'accent adoptée par Lucie. «Je ne viens pas vous faire d'excuses. Je n'ai le sentiment d'aucune espèce de faute commise envers vous.»—«Fort bien,» répondit Lucie en posant son crochet et allumant une nouvelle cigarette, avec une physionomie mutine, «vous venez me faire une seconde scène.—Une scène ou des excuses, c'est la seule alternative offerte à un homme qui s'est mis dans son tort… Je vous écoute…»—«Les Parisiennes ont beaucoup d'esprit,» articula sir John lentement.Il se rappelait ce qu'il s'était dit avec sa décision enfin reconquise: «Il faut en finir. Ou bien elle m'aime, ou bien elle ne m'aime pas. C'est une chose à savoir une fois pour toutes.» Le rire de Lucie l'énervait au delà de toute expression. Il lui semblait que la jeune femme eût dû comprendre la crise de jalousie presque tragique dont il avait été la victime. L'antithèse était insoutenable pour lui entre le sérieux de sa douleur et le joli accent de plaisanterie mondaine avec lequel Mmede Nançay l'accueillait.—«… Oui,» continua-t-il, «vous avez beaucoup d'esprit, mais vous rappelez-vous le titre d'une comédie de votre Alfred de Musset?»—«Entre la coupe et les lèvres?…» interrogea Mmede Nançay malicieusement.Elle rencontra de nouveau dans les yeux de sir John ce regard de violence qu'elle avait tant haï chez son premier mari. Ses dispositions conciliantes changèrent aussitôt.—«Où avais-je la tête?» se dit-elle. «Ah! messieurs les Anglais, vous tirez les premiers, on va vous répondre. Il vous faut une leçon. Hé bien! vous l'aurez…»—«Non,» reprit sir John sans se départir de son ton sérieux et triste. «Ce n'est pas:Entre la coupe et les lèvres… C'est:On ne badine pas avec l'amour. Permettez-moi, madame, de vous rappeler une conversation que nous avons eue ensemble, lorsque j'eus l'honneur de vous demander votre main, il y a trois mois… Vous m'avez répondu…»—«D'en attendre six,» interrompit Lucie. «Nous ne sommes pas en juillet, que je sache.»—«J'ai accepté cette réponse,» continua Strabane, «parce que j'ai cru que vous vouliez vraiment consulter votre cœur. Mais je n'admets pas que vous m'ayez fixé ce délai uniquement pour me faire souffrir.»—«Je suis bonne princesse,» répondit Lucie; «cette séance d'escrime avec Vitale m'a mise en gaieté. Je vous laisse aller… Pour vous faire souffrir? Et par quoi?»—«Par votre intimité avec des hommes dont le seul regard devrait vous offenser. Lucie,» continua-t-il avec véhémence, «si vous n'avez aucune intention de devenir ma femme, dites-le-moi, ce sera charité. Si vous l'avez, sacrifiez-moi ceux qui me portent ombrage. Je sens que je deviendrai fou de jalousie.»—«Est-ce du marquis de Bonnivet que vous êtes ainsi jaloux?» demanda-t-elle.—«Ah! vous savez bien que je vous parle du prince,» reprit sir John. «Il vous fait la cour, je le sais, je le sens, je le vois. Que vous traversiez cette cour avant d'être ma femme, non, je ne le souffrirai pas.»Et l'expression de sa bouche devint à la fois douloureuse et cruelle. Mais cette douleur ne toucha pas Mmede Nançay, elle vit seulement la cruauté de cette jalousie, et, appréhendant que cet homme, évidemment hors de lui, ne se livrât à quelque violence, elle se leva. Il se leva aussi. Elle marcha vers la sonnette, et, le doigt sur le timbre:—«Vous réfléchirez,» fit-elle, «à ce qu'il y a d'injurieux dans la manière dont vous venez de me parler. Je vous demande pardon de vous quitter si vite. J'ai demandé ma voiture pour trois heures, et j'ai à peine le temps de m'habiller…Good bye,» acheva-t-elle en pressant le timbre.—«Adieu,» répondit sir John en s'inclinant. L'évidente froideur de Mmede Nançay venait de lui donner le coup de grâce:—«Ce n'est qu'une coquette,» se disait-il en regagnant Florence. «Je me donne ma parole d'honneur d'avoir tout quitté après-demain, sans la revoir.»Et il ordonna au cocher de l'arrêter au bureau du télégraphe; le temps d'annoncer sa prochaine arrivée à lord Herbert.—«Quel sauvage!» se répétait Lucie, tandis que sa femme de chambre lui préparait sa toilette des Cascines, «quel sauvage!… Il m'a dit: Adieu… Bon, je le verrai à mes pieds demain, repentant, soumis. Mais cela finira mal…»Et un petit frisson secouait ses jolies épaules.VI«Et d'un!» soupirait le marquis de Bonnivet en revenant chez lui de la gare, où il avait accompagné sir John Strabane, soi-disant rappelé en Angleterre par une dépêche urgente. «Je connais le pèlerin. Il n'écrira pas. Je connais Lucie. Elle ne remuera pas son petit doigt pour le rappeler. Avec deux orgueils brouillés, on romprait le mariage le mieux assorti. A l'autre maintenant…»Il se mit à songer profondément au jeune prince napolitain. Il lui suffisait de se rappeler ces yeux noirs aussi impénétrables qu'aimables pour comprendre que Vitale n'avait rien de commun avec le violent mais sincère Strabane.—«Il faudra jouer serré,» se dit-il. «Nous nous sommes devinés depuis longtemps…»Il pleuvait, et le marquis s'abritait sous son parapluie, tout en songeant. Il manœuvrait ses fines bottines à travers la boue et les flaques d'eau avec l'adresse d'un chat qui se promène sur une table encombrée de bibelots. Une éclaboussure que lui jeta une roue maladroite ramena son souvenir vers l'époque de son opulence:—«Quand je serai le mari de Mmede Nançay, je ne connaîtrai plus ces misères,» pensait-il.Certes, il y avait bien d'autres mariages opulents auxquels il pouvait prétendre en vendant son nom. C'était là un marché qu'il ne ferait cependant qu'à la dernière extrémité. Par un contraste inexplicable, il n'avait pas hésité à commettre une indélicatesse au jeu pour avoir de l'argent, et il répugnait à son amour-propre de faire dire qu'il avait épousé une guenon deux fois millionnaire. Sa vanité d'homme à bonnes fortunes se révoltait contre l'existence possible d'une marquise de Bonnivet outrageusement laide. Il n'était venu à Florence que pour guetter justement au passage une femme qui joignît à des conditions de richesse et d'indépendance un grand charme personnel. Toutes ces qualités, Lucie se trouvait les réunir. Aussi faisait-il le siège de la jeune veuve avec une suite et une prudence accomplies.—«Vitale a beau être fin,» se dit-il encore, «si je ne l'enfonce pas, je ne suis plus le Bonnivet d'autrefois, et puis MmeAnnerkow est si jolie!…»La femme associée ainsi au plan de campagne du marquis se trouvait être une grande dame russe, séparée de son second mari, et qui venait d'arriver à Florence depuis quinze jours. Elle avait rencontré le jeune Vitale dans le monde, et elle en était devenue éperdument amoureuse. Elle avait fait la confidence de cette passion à une de ses compatriotes, MmeDenisow, une blonde et gaie créature, toujours en mouvement, toujours en train de rire et de causer. Pâle et mince, l'air romanesque, avec des yeux gris qui étincelaient, MmeDenisow ne pensait qu'à des intrigues de galanterie, qu'elle prenait toutes au sérieux, sous le prétexte de sentiments. Elle adorait Bonnivet à cause de sa réputation d'autrefois.—«C'est idéal, mon cher,» lui avait-elle dit, en prononçantidéhalle, «c'est adorable…, c'est le coup de foudre de votre écrivain… Je ne trouve plus son nom, j'adore ses romans pourtant…, ravissants!… Elle l'a vu deux fois et elle l'aime, elle l'aime…—Je suis donc en folie de lui, me racontait-elle; faites-le-moi connaître…—Quel métier, mon doux marquis, quel métier!…»—«A-t-elle déjà eu des aventures?» avait demandé Bonnivet.—«Si elle en a eu,» avait répondu MmeDenisow en s'exaltant, «mais, mon cher, c'est pour elle que s'est tué Boris, vous savez donc bien, Boris, de la table… Boris Fedorovitch, enfin, Karatiew, dont je vous ai conté l'histoire… Nous étions chez la princesse Sofia, et nous nous amusions à faire tourner des tables… Il y avait là des sceptiques comme vous… Hé bien, mon cher, la table a dit:—Je suis l'âme de Boris…—Quel Boris? demande mon frère.—Boris Fedorovitch, reprend la table.—Pas possible, s'écrie mon frère, je l'ai quitté cette après-midi…—C'était à Pétersbourg, nous envoyons chez Karatiew, il s'était brûlé la cervelle à huit heures, il en était dix… Et la cause!… Irène Annerkow, mon cher, qui l'avait quitté pour un de mes amis, un charmant garçon.»Ces étranges phrases de MmeDenisow revenaient au souvenir du marquis, tandis qu'il achevait de gagner son appartement. Elles le poursuivirent à la table où il dîna, puis le soir encore chez la comtesse Ardenza, où son protégé, le futur de Figon (sans S.), eut un succès prodigieux, en donnant dix-sept imitations d'acteurs parisiens sur la célèbre chanson de Musset: «Si vous croyez que je vais dire…» C'était là un des procédés par lesquels ce jeune homme se poussait dans le monde.—«Moi-même,» avait-il commencé,—«si vous croyez que je vais dire…»Et il avait récité le couplet simplement… «MlleSarah Bernhardt,» et penchant la tête, flûtant sa voix, il avait reproduit la mimique et l'accent de la célèbre tragédienne… «M. Baron… M. Delaunay… M. Got…» Et pour finir, il avait tiré de sa poche un faux-nez qu'il s'était collé adroitement,—«M. Hyacinthe…»
A MON BEAU-FRÈRE GERVAIS DESMANÈCHES.
Sur la terrasse de la villa Wérékiew,—la Folie Wérékiew, comme on l'appelait depuis la ruine du prince,—les invités se pressaient les uns après les autres. La fête que donnait la jeune comtesse de Nançay, la locataire actuelle de cet étrange palais de marbre, construit par une fantaisie de maniaque à une heure de Florence, se trouvait coïncider avec la plus lumineuse, la plus fraîche journée du printemps nouveau. Un ciel d'un bleu intense enveloppait la campagne semée d'oliviers pâles et de cyprès noirs, où d'autres villas surgissaient par intervalles. Très au loin, l'ondulation des collines laissait apparaître le dôme de la vieille cité toscane, le Campanile, et, à l'extrémité de l'horizon, l'eau de l'Arno luisait au soleil parmi la verdure des Cascines, comme une plaque de métal brisée en morceaux épars.
Cent personnes environ allaient et venaient, les unes en plein air, les autres sous la large tente dressée à l'une des extrémités de la terrasse et qui abritait une grande table chargée de tout l'appareil du goûter parmi des touffes de fleurs. En face de cette tente, quatre musiciens napolitains chantaient des airs de leur pays. Ils étaient gras, luisants, vêtus d'une manière à la fois sordide et prétentieuse, avec des pantalons et des jaquettes donnés par quelque généreux dilettante, des cravates de couleur vive, des bagues où flamboyaient de grosses pierres fausses, et ils portaient des chapeaux de haute forme. L'un touchait de la mandoline, deux tenaient le violon et le quatrième le violoncelle. Et ils chantaient avec une ardeur infatigable, non pas comme des mercenaires, mais pour eux, pour le plaisir de donner de la voix, exagérant la mimique des paroles prononcées. Quelquefois l'un d'eux dansait en mesure, et les mélodies populaires paraissaient plus chaudes, plus vibrantes sur cette terrasse, devant la façade claire de la maison, au bord de ce jardin où frémissaient des lilas, où des statues brillaient, blanches parmi les premières verdures si tendres. Mais l'assemblée de gens du monde qui se trouvait là, toute mêlée d'hommes et de femmes de dix nationalités différentes,—comme il arrive dans cette Cosmopolis qui est Florence,—continuait son papotage de chaque jour. On causait par cinq et par six, par deux aussi, mais dans les allées du jardin. Cela donnait l'impression d'une sorte de journée d'un décaméron moderne, auquel manquaient seulement les fiers costumes, la poésie d'âme des décamérons d'autrefois et leur charme de naïveté.
—«Quelles nouvelles avez-vous du différend entre la Russie et l'Angleterre, sir Arthur?» disait, en prenant une tasse de thé, un des plus élégants parmi les hommes qui se trouvaient là. Il était grand, mince, merveilleusement pris dans sa redingote ajustée, et il avait une de ces physionomies sans âge que conserve des années et des années un art de la toilette poussé jusqu'à son plus extrême raffinement. Son profil busqué rappelait vaguement, même sous le chapeau moderne, quelque ancien portrait de seigneur duXVIesiècle, et, de fait, ce personnage n'était rien de moins que le marquis Hercule-Henri de Bonnivet, un des descendants les plus authentiques du célèbre ami de François Ier. Le personnage qu'il avait appelé sir Arthur était, lui, un long et bizarre Anglais, au visage glabre, aux os énormes, ainsi qu'en témoignaient ses pieds et ses mains, vêtu d'une façon trop originale et qui eût paru excentrique s'il n'avait eu si grand air, avec des pantalons trop larges, une jaquette d'une coupe ancienne, un col très haut, qui le faisait ressembler à une figure du temps du Directoire, et, répandu sur tout cela, un air d'impertinence qui attestait, chez cet homme de trente ans, une conscience absolue de sa supériorité.—«Regardez-moi bien,» semblait-il dire, «je suis Sir Arthur Strabane, baronnet, j'ai vingt-cinq mille livres sterling de revenu, je suis apparenté à deux ducs et je ne sais combien d'autres barons. J'ai pris mes degrés à Oxford et j'ai des muscles d'athlète. Comment ne vous serais-je pas supérieur?»
—«Non, marquis,» répondit-il dans le plus pur français, «aucune nouvelle, sinon le mot de l'ambassadeur de Russie à Londres, chez lady Banbury: Si l'Angleterre nous prête de l'argent et si nous lui prêtons des hommes, on pourra se battre… Voilà où nous a mis, en quelques années, la politique de ces scélérats… Pauvre lord Beaconsfield! Ah! si l'Angleterre n'était pas le premier pays du monde, elle serait déjà morte de ce Gladstone…»
—«Vous êtes aimable pour la France,» fit en riant une jeune femme qui venait de se rapprocher, «mais croyez-vous que je vous donne ce thé pour que vous parliez politique dans un coin et comme au club? Regardez la comtesse Sonia qui ne peut plus se débarrasser de ce terrible Karéguine. Il lui raconte toute l'histoire de l'empereur Nicolas. Courez la sauver, sir Arthur, sous prétexte de la conduire au buffet.—Et vous, marquis, dites-moi ce que vous pensez de la petite fête organisée par votre élève, mon cher maître?…»
En parlant ainsi, elle fumait une cigarette de tabac d'Orient enfilée dans un petit bout d'ambre noire sur lequel était incrusté un trèfle en diamant. Quoiqu'elle eût vingt-cinq ans passés et qu'elle fut veuve depuis trois ans déjà, Mmede Nançay avait l'aspect délicat d'une toute jeune fille. Blonde et frêle avec de gais yeux bleus qui luisaient de malice, sa taille fine prise dans une robe de printemps de nuance claire, elle se tenait devant Bonnivet réellement comme une écolière qui mendie un éloge. C'était sa grâce irrésistible que ces soudains enfantillages, si sincères que leur maniérisme plaisait au lieu de choquer. Les instruments continuaient de jouer et enveloppaient de leur musique le brouhaha des conversations. Mmede Nançay se rapprochait encore du marquis, fermant à demi les yeux, une main posée sur sa hanche et lançant par petites bouffées la fumée blanche de sa cigarette qui lui faisait une vague auréole.
—«Maintenant que l'amour-propre de l'Anglais ne va pas s'en fâcher,» répondit Bonnivet, «on peut bien vous dire qu'il n'y a au monde qu'une Parisienne pour organiser une fête comme celle-ci, tout en surveiller, tout en conduire et n'en avoir pas l'air.»
—«C'est que le jour est divinement bleu,» fit la jeune femme,—et une impression poétique succéda sur son menu visage au sourire de fierté naïve que le compliment du marquis y avait éveillé.—«C'est le beau ciel qui arrange tout… Vous regardez ce porte-cigarettes,» ajouta-t-elle en remettant cet objet dans son étui, «reconnaissez-vous le style russe?… Des diamants et encore des diamants… C'est une philippine que j'ai gagnée à Nicolas Labanoff… Y a-t-il un autre pays que l'Italie pour avoir de ces horizons-là et de cette musique?…» Et elle fredonna l'accompagnement de la romance que les Napolitains chantaient, puis, changeant d'idée, comme à son ordinaire, sans transition:
—«Voyons, mon petit marquis, soyez gentil: racontez-moi le dernier potin de Florence.»
—«Mais c'est l'aventure de votre ami, le prince Vitale,» dit le marquis; «il paraît qu'il porte toute sa fortune, ou ce qui lui en reste, dans un coffret qui ne le quitte jamais… Il change d'appartement avant-hier, et déménage tout, excepté le coffret. Le maître de l'hôtel installe ce même jour deux étrangers, un monsieur et une dame, dans cet appartement devenu libre du matin… Et voilà qu'à onze heures du soir, au cercle, notre Vitale s'avise de sa distraction… Et de courir à cet hôtel. Il frappe à la porte de son ex-appartement. Pas de réponse. Il frappe encore et encore. Enfin un homme sort, très pâle. Le voyage du personnage et de sa compagne était tout à fait illégitime. Excuses et explications. Vous devinez la scène. Et le prince est rentré avec sa cassette, mais sans avoir vu la dame, qui a été malade de frayeur toute la nuit. Vingt-cinq mille francs environ en billets de banque. S'il les avait perdus, comment les retrouver?…»
—«Madame de Nançay… Madame de Nançay…,» crièrent plusieurs voix tandis que la jeune femme riait aux éclats de cette anecdote sur un des jeunes hommes de sa société qu'elle goûtait le plus pour la fantaisie extravagante de sa vie et de son esprit.
—«Ils ne me laisseront pas m'amuser pour moi cinq minutes,» dit-elle. «Qu'y a-t-il?»
—«Le photographe attend pour le groupe.»
—«Hé bien, nous y courons,» fit-elle. «Voyons, Bonnivet, ici, et vous, Strabane, et vous… et vous…»—Et elle disposait les assistants. «Ah! ici, Vitale,» cria-t-elle au prince qui venait d'arriver: «Voulez-vous que je vous envoie chercher un coffret pour le tenir sur vos genoux?…»
—«Ah! On vous a déjà dit?…»
—«Silence dans le rang,» s'écria-t-elle…
En ce moment tous les invités s'étaient groupés au bord de la tente; chacun avec l'expression qu'il croyait devoir le mieux lui convenir: celui-ci rêveur, cet autre souriant. Des types de toutes les races se trouvaient là, reconnaissables à des formes de visage, des couleurs de cheveux, de prunelles et de teint. Des Espagnols et des Polonais, des Anglais et des Russes, jusqu'à des Danois et des Américains se tenaient coude à coude devant l'objectif braqué sur eux et qui allait immobiliser le joli souvenir de cette claire après-midi. Les chanteurs napolitains s'étaient placés dans un des coins, faisant des mines qu'ils jugeaient dramatiques et gracieuses. Il y eut quelques minutes d'un entier silence.
—«C'est fait,» cria le photographe.—«Une seconde épreuve,» dit-il encore.—«C'est fait,» cria-t-il de nouveau.
Et aussitôt le faisceau du groupe se rompit et la fête recommença, les musiciens ayant repris leurs chansons, et les causeurs leur entretien. Des calèches arrivaient, amenant des retardataires qu'un coup de cloche annonçait. D'autres s'avançaient jusqu'au pied du perron et emportaient ceux qui, venus plus tôt, s'en allaient plus tôt. C'étaient alors des adieux qui révélaient toute la furie de divertissement propre à cette gaie Florence.—«Vous verra-t-on à la casa Radesky ce soir?—Oui, vers dix heures. Je dîne chez lady Ardrahan, et puis j'ai accepté chez MmeChiaravalle. J'irai dans l'intervalle.—Voulez-vous que je vous enlève jusqu'aux Cascines?—Jetez-moi en route chez la baronne de Nürnberg.»
—«Et dire que c'est ainsi tous les jours,» faisait Bonnivet après avoir pris place dans le duc de sir Arthur Strabane. Ce dernier conduisait lui-même ses magnifiques chevaux noirs qui steppaient le long de la route déjà bordée de rosiers et de champs d'iris, blancs ou violets. «Oui,» continuait le marquis, «cette vie de Florence est un carnaval perpétuel. Je ne comprends pas que nous ne mourions pas tous de fatigue.»
—«Et moi qui passerai peut-être la saison à Londres,» fit l'Anglais. «Mais, nous autres, nous sommes entraînés à cela. Un de nos voyageurs disait qu'il se sentait moins fatigué après avoir traversé le désert, qu'après avoir vécu à Londres juin, juillet et août… Dites donc,» ajouta-t-il après un silence, «avez-vous remarqué les aparté de Mmede Nançay et de Vitale?…»
—«Il est bien joli garçon,» répondit le marquis. «Avez-vous un cigare?»
—«Prenez l'étui dans ma poche à droite,» fit Strabane.
Il venait, en effet, comme violemment contrarié par la phrase de son compagnon, de donner un coup de fouet un peu vif à ses chevaux, et ses deux mains s'occupaient à les retenir. Il continua cependant:
—«Il y a dans le compartiment d'en haut des allumettes qui brûlent dans le vent et sans odeur. C'est une nouvelle invention de Londres… Est-ce que vous trouvez le prince vraiment aussi joli garçon que cela?…»
Le dernier des invités était parti, justement ce prince Vitale, par l'éloge duquel le marquis de Bonnivet s'amusait d'ordinaire à piquer Strabane. Mmede Nançay restait seule dans le petit salon où elle recevait ses intimes,—petit?… Pour une villa italienne, car le plafond étalait son ciel de fresque à huit mètres au moins du tapis, et toutes sortes de meubles anciens s'y groupaient à l'aise, révélant l'extravagance du grand seigneur russe qui avait précédé la nouvelle locataire. Elle avait modifié la physionomie de cette pièce par des étoffes jetées un peu partout, par la profusion de menus bibelots apportés avec elle, par la dispersion de-ci de-là de photographies dans des cadres modernes, par l'installation, dans un coin, d'une bibliothèque basse, où s'entremêlaient à côté de reliures précieuses les cartonnages estampillés des romans empruntés au cabinet de lecture de Vieusseux. Sur les murs étaient appendus en grand nombre des tableaux attribués à des maîtres illustres et achetés par Wérékiew avec une telle absence de discernement que des œuvres excellentes s'y déshonoraient à côté de honteuses enluminures. Parmi ces toiles, auxquelles le temps ou une savante préparation avait donné une patine passée et vieillie, un portrait surprenait par le tapage de ses couleurs fraîches. C'était celui de Mmede Nançay, exécuté par Mirant, le maître français alors à la mode. Elle y était représentée en grande toilette, et de dos, tournant la tête de manière à montrer son joli profil, légèrement menu et busqué.—Lucie de Nançay aimait cette peinture qui lui rappelait la toute jeune femme qu'elle n'était déjà plus, et, ce soir, elle la regardait, couchée sur un divan dans l'ombre grandissante. Elle se plaisait toujours à ces longues immobilités silencieuses dans le crépuscule, et ne sonnait pour avoir de la lumière qu'à la dernière minute. L'enivrement de la gaieté physique déployée toute la journée se résolvait en une fatigue alanguie qui la faisait rêver—indéfiniment.
Elle se revoyait dans ce portrait… Elle n'avait pas vingt ans alors. C'était presque au lendemain de son mariage avec M. de Nançay, un grand et beau jeune homme qu'elle avait épousé quoiqu'il fût beaucoup moins riche qu'elle; un peu pour sa belle mine et aussi parce qu'il portait un nom ancien. Elle-même n'était qu'une demoiselle Olivier, et ce mariage la faisait la petite-cousine par exemple de Mmede Tillières, l'amie intime de la comtesse de Caudale. On s'était étonné du consentement donné par la famille de Nançay à cette union, parce qu'on ignorait le terrible secret, que la mère du jeune homme savait, elle, trop bien. Ce malheureux n'avait pas toute sa raison. Ce hardi cavalier, aux manières toujours un peu brusques, était hanté par une idée fixe. Il savait que la manie du suicide s'était rencontrée chez quelques membres de sa famille maternelle. Il en avait peur, et, quand cette pensée devenait trop forte, il buvait pour l'abolir. Son ivresse aboutissait à des accès de colère furieuse, durant lesquels il ne se possédait plus et menaçait de mort quiconque lui résistait. Maintenant encore, Lucie éprouvait un frisson de terreur à se rappeler la première des affreuses scènes où elle avait dû affronter ce tragique maniaque. C'était précisément au retour d'une des séances durant lesquelles elle posait pour ce portrait. Il lui avait serré le bras avec une force si brutale qu'elle en avait porté la marque pendant quinze jours, et, depuis lors, les scènes s'étaient succédé sans interruption, elle, malade de frayeur, et lui, la menaçant de la tuer si elle parlait à qui que ce fût de ces accès d'égarement. Elle l'avait cru, tant son regard était féroce, et des mois et des mois elle avait vécu dans cette épouvante, maltraitée jusqu'aux coups par cet homme auquel elle se trouvait liée, pensant au suicide elle-même tour à tour et à une retraite dans un couvent. Les pires expédients lui semblaient faciles qui l'auraient arrachée à cet enfer. Puis, tout d'un coup, elle s'était trouvée libre, sans avoir même osé le désirer. On rapportait Victor de Nançay sans connaissance. Son cheval l'avait jeté par terre dans une promenade. Il mourait quelques heures plus tard. Elle avait pourtant fondu en larmes. Était-ce de joie, était-ce d'épouvante?… Elle n'en savait rien… Mais ce qu'elle savait, c'est qu'elle était libre!
Libre! Vingt-deux ans et tout près de quatre millions de fortune, car deux héritages successifs l'avaient enrichie encore. Lucie avait donc passé tout d'un coup du plus dur malheur à la situation sinon la plus heureuse, du moins la plus capable de donner les conditions du bonheur. La chance de recommencer sa vie s'offrait devant elle. Cette fois, elle se fit à elle-même le serment de ne point la laisser échapper. Avec des apparences de grande légèreté, c'était une très honnête femme. Elle ne se dit point qu'elle aurait des aventures, et cela lui était pourtant bien aisé. Non, elle voulait se marier de nouveau, mais, éclairée par sa première expérience, elle comptait ne pas se tromper, et elle avait commencé de regarder autour d'elle avec ses beaux yeux bleus de jeune fille que le chagrin n'avait pu ternir. Tout au plus l'azur de sa prunelle s'était-il teinté d'un rien de mélancolie. Depuis quatre années, cependant, ni ces yeux ni le cœur de celle à qui appartenaient ces yeux de saphir étoilé n'avaient fixé leur choix. Mmede Nançay était, sans qu'elle s'en doutât, dans des circonstances dangereuses. Elle avait assez connu la vie pour n'être plus la naïve enfant de sa seizième année qui dansait au bal avec une si gaie étourderie. Elle n'avait pourtant pas acquis une véritable expérience. La crise tout exceptionnelle de son mariage lui avait donné une appréhension de l'homme, une excessive facilité à s'effaroucher. En même temps, comme elle avait été très comprimée, elle devait être très sensible à la moindre douceur câline. Elle courait le danger de méconnaître des passions sincères à cause des brusqueries de leur sincérité, tandis qu'une hypocrisie prudente pouvait aisément trouver grâce devant son ignorance.
L'ombre noyait le portrait davantage et davantage encore. Lucie de Nançay rêvait toujours. L'arôme d'un bouquet de roses, posé dans un vase en verre de Venise, la caressait sans l'entêter. Elle se revoyait dans les premiers temps qui avaient suivi son veuvage, et qu'elle avait passés à Paris, chez sa mère, MmeOlivier.—Lucie ne s'était jamais bien entendue avec cette mère, veuve aussi de très bonne heure et toute mondaine, qui ne soupçonnait pas le secret tourment du mariage de sa fille. Elle plaignait la jeune femme de ce que cette dernière ne pouvait, elle, s'empêcher de considérer comme une délivrance, et puis le grand hôtel vide que MmeOlivier habitait dans le faubourg Saint-Germain, exactement en face du dôme des Invalides, exhalait une mortelle atmosphère d'ennui. Lucie avait donc saisi avec enthousiasme l'occasion de partir pour l'Italie, avec une de ses tantes et un cousin malade, Maurice, un enfant de vingt ans, qu'elle avait toujours considéré comme un petit frère, et qui souffrait de la poitrine. Ils avaient passé tout un hiver à Rome, puis la santé de Maurice s'améliorant, ils étaient venus s'établir à Florence, dans cette villa que Mmede Nançay avait louée au prince Wérékiew. Elle aimait le mouvement étourdissant de l'existence florentine. Cette liberté Italienne d'aller et de venir la ravissait, et elle avait eu dès le premier jour autour d'elle une légion de soupirants. Ils accouraient, attirés par ses millions et aussi par son joli profil, qui se busquait si finement dans le sourire. Puis ils se retiraient, les uns après les autres, découragés, elle s'en rendait à demi compte, comme amants, par sa ferme façon de rompre à la première familiarité; comme maris, par sa gaieté, son indépendance entière et ce goût du flirt qu'elle affectait plus encore qu'elle n'en était possédée:—«Si mon mari est jaloux avant le mariage,» disait-elle plaisamment, «que sera-ce après?»
A l'heure présente, ces soupirants se réduisaient à trois.—Il y avait d'abord l'Anglais, sir Arthur Strabane, un très grand nom, une très grande fortune. Mais pourquoi s'habillait-il comme son grand ancêtre du temps de Georges III, et pourquoi aussi ce géant roux, au visage osseux, avait-il dans ses yeux, d'un bleu si clair, ces passages de dureté qui faisaient peur? N'importe! Il était loyal et vraiment bon. Ce grand corps se remuait avec une grâce agile qui révélait une vie mâle, les violents exercices, les longs voyages, l'habitude des robustes efforts, et puis, quelle indiscutable supériorité dans la tenue de ses chevaux et de sa maison! Il n'habitait Florence que depuis deux ans, et le vaste palais qu'il avait acheté, réparé, meublé, avec l'énergie volontaire d'un Anglais très riche, passait pour un des plus beaux de la ville. Lady Strabane?… Ce nom sonnait bien. Elle aurait une existence magnifique… Oui, mais l'aimait-elle? Tout d'un coup, elle se représenta plus nettement les yeux du jeune homme, et la sauvagerie qui se lisait dans leur arrière-fond lui fit courir un frisson dans les épaules. Elle se souvint de son mari.—«Que je suis sotte,» songea-t-elle, «celui-ci est unteetotaller, comme ils disent; il ne boit que de l'eau; jamais une goutte de brandy, ni même de vin. Pourquoi ces cols, et pourquoi ce regard?»
Sir Arthur Strabane imposait l'estime. Mais le prince Vitale? Ah! le prince Vitale était charmant. Ce Napolitain au front si blanc, avec cette ombre bleue que sa barbe rasée mettait sur sa joue, avait les yeux noirs les plus délicieusement tendres et caressants que Lucie eût rencontrés, et quelle fantaisie dans la conversation, quelle bonne humeur jamais interrompue, et quelle voix! Lorsqu'il chantait, lui aussi, des romances de son pays, il remuait en elle une émotion qu'elle n'aurait pas su définir, et puis encore, sous des allures de joyeux compagnon, quelle finesse Italienne!… Quand il clignait son œil droit, comme cela, si peu, elle était sûre qu'un piège de conversation était tendu où d'autres tomberaient, mais le prince Antonio, jamais. Il était de cette race de voluptueux qui séduisent ou désarment par leur indolence poussée jusqu'au plus absolu, jusqu'au plus héroïque désintéressement. Ce n'était un mystère pour personne qu'après avoir gaspillé, prodigué plutôt, à des vingtaines de parasites un opulent patrimoine, il finissait de manger sa fortune à même, comme un personnage d'Alfred de Musset, auquel la naïve imagination de Lucie le comparait toujours. N'était-elle pas assez riche pour s'offrir le luxe d'épouser un homme ruiné, si cet homme lui plaisait beaucoup, et le prince n'était-il pas celui avec lequel sa vie s'écoulerait le plus légèrement, dans une fête ininterrompue? Il y avait des heures où l'idée de traverser l'existence, comme un bal, parmi les rires, l'animation et la musique, lui paraissait la seule raisonnable, et alors son cœur penchait pour Vitale;—mais Lucie se piquait d'Idéal, elle voulait souvent passer aux yeux des autres et aux siens propres pour une grande âme et capable de nobles aspirations. Ces jours-là elle ne songeait pas tendrement au prince Vitale:—«Je ne l'aime pas,» se disait-elle, «puisque je ne l'aime pas le matin et le soir, le lendemain, comme la veille.»
Restait le marquis de Bonnivet. Celui-là était-il amoureux d'elle? A de certains jours elle se prenait à le penser, tant il lui parlait avec un intérêt inexplicable sans la passion. A d'autres moments, la réserve du gentilhomme la faisait revenir sur cette idée. D'ailleurs lui-même semblait considérer comme impossibles, de lui à elle, d'autres rapports que ceux de l'amitié. Il se plaisantait sur le privilège de camaraderie que lui donnaient ses quarante ans passés,—passés de combien? Elle n'aurait su le dire, tant il avait gardé une jolie et fière tournure, un visage d'une beauté fine et mâle. Les aventures Parisiennes dont elle avait entendu si souvent parler avant de le connaître, ne se marquaient pas en rides sur ce visage impassible. Bonnivet avait été une espèce de Don Juan, s'il fallait en croire la chronique, mais le Commandeur était déjà venu sous la forme de la dette. Du moins c'était la version officielle qu'un matin, le marquis avait réuni ses créanciers, réglé tout ce qu'il pouvait, et obtenu crédit sur le reste. Il vivait à Florence par économie, disait-il souvent, afin d'achever de se libérer. Il négligeait d'ajouter qu'il avait dû donner sa parole à quatre membres duJockeyde ne plus remettre les pieds à Paris, à la suite d'une indélicatesse au jeu que ces Messieurs avaient surprise et qu'ils avaient tue, par respect pour un nom de cette noblesse-là.—«Je veux vieillir en patriarche,» disait Bonnivet avec une grâce simple et touchante. Pour le moment, l'existence de cet ancien prince de la mode était irréprochable de dignité, quoiqu'elle n'eût rien perdu en supériorité d'élégance. Les deux pièces qu'il occupait dans un vieux palais sur l'Arno étaient meublées d'une manière exquise, simplement avec les débris du décor magnifique de son ancienne installation. Une entente approfondie de toutes les choses de la vie sociale faisait de cet homme un arbitre presque vénéré des principales maisons de Florence. Il ne recherchait pas ce rôle. Il ne le fuyait pas. C'était comme sa fonction naturelle de discerner, en toute circonstance, la règle d'aristocratie. Pourquoi Lucie de Nançay s'attardait-elle à se dénombrer les qualités de ce viveur ruiné? Elle était très femme, quoique très honnête femme, et peut-être la légende de séduction dont une intrigue avec une princesse de sang royal avait enveloppé Bonnivet, agissait-elle sur sa pensée. Elle se sentait vaguement curieuse de connaître le prestige qui avait valu à cet homme des passions comme celle encore de cette pauvre duchesse de Loré. Tous les salons de Paris avaient retenti du désespoir de cette pauvre martyre, devenue folle par l'abandon du marquis. Était-ce le souvenir de ce crime inconscient qui voilait parfois de son ombre les prunelles du dandy vieillissant?…
Un bruit de pas tira Mmede Nançay de sa rêverie. Un jeune homme entrait dans la chambre, dont le demi-jour laissait deviner plutôt que voir la minceur, les membres grêles, le teint souffrant. Il s'était arrêté quelques minutes pour regarder Lucie, dont la forme blanche faisait une tache de clarté sur l'ombre de cette heure. Puis, quand elle avait relevé la tête, si cette ombre n'eût pas été déjà épaisse, elle aurait, aperçu rougir son cousin,—car c'était lui qui s'approchait d'elle ainsi.
—«Tu m'as fait peur, Maurice,» dit la songeuse avec un éclat de rire. «Ah! sauvage, tu n'as pas tenu ta parole, tu as manqué à ma petite fête.—Tiens,» ajouta-t-elle, «veux-tu sonner pour la lampe?… Chez quelle Anglaise esthétique as tu passé l'après-midi?—Mais, les belles fleurs!…» fit-elle en remarquant un gros bouquet d'œillets blancs que son cousin tenait à la main.
—«Je les ai cueillies pour toi dans le jardin de lady Rylstone,» répondit-il.
—«Comme tu as chaud,» reprit Mmede Nançay, en touchant le front du jeune homme avec un geste de sœur. «Voyons, il faut monter tout de suite et te changer. Enfant,» continua-t-elle en lui caressant les cheveux avec la main.—Elle s'était levée et le domestique venait d'entrer avec une première lampe dont l'unique clarté tombait sur cette taille souple et gracieuse.—«Oui, enfant, tu n'as pas trop de deux mères pour te soigner. J'entends ta vraie maman qui rentre. Sauve-toi, pour ne pas être grondé.—Bonjour, ma tante,» fit-elle en se précipitant vers une des portes, celle qui donnait sur la villa, tandis que, machinalement, Maurice Olivier sortait par l'autre. Il tenait de nouveau dans sa main le bouquet d'œillets que sa cousine lui avait rendu sans réflexion, à l'approche de la vieille mère. A peine entré dans sa chambre où le feu brûlait doucement, où les bougies allumées, les vêtements préparés sur le lit, les rideaux baissés attestaient le confort quotidien dont on l'entourait, il se jeta sur son lit en sanglotant:
—«Elle n'a pas pris mes fleurs, et comme elle s'est amusée aujourd'hui!…»
Les visages des rivaux qu'il savait avoir auprès d'elle lui apparurent.
—«Si elle soupçonnait seulement combien je l'aime,» soupirait-il à travers ses larmes. «Mais elle me l'a dit. Je suis un enfant pour elle. Comme je l'aime!… Et que cela fait mal!»
Le marquis de Bonnivet s'était fait déposer par sir John Strabane à la porte du palais habité par l'Anglais, une grandiose demeure construite par Michel-Ange pour le neveu d'un pape, ainsi qu'en témoignait l'inscription encore lisible sur le fronton. Puis il avait marché, comme d'habitude, jusqu'au club, non sans avoir fait un crochet vers une maison dont l'enseigne portait: «Michel Heurtebise, maître d'armes français.» A coup sûr, la réponse à la question qu'il était allé poser à ce prévôt réjouissait le vieux mauvais sujet,—comme l'appelait le prince Vitale par une plaisanterie peu goûtée de celui qui en était le prétexte.—Car il se souriait à lui-même en montant au cercle ou il fit une partie de rubicon avec un jeune Français de passage à Florence, qui lui était recommandé particulièrement par un de ses parents. C'était un jeune bourgeois de vingt-quatre ans, fils d'un négociant, et qui ne se tenait pas de joie sur sa chaise de jouer aux cartes avec un homme qui portait un des plus beaux noms de France. Le marquis gagna trente louis à M. Louis Servin de Figon, c'était ainsi que s'appelait ce jeune snob, qui n'avait pas encore osé réduire son vrai nom de Servin à une S invisible et destinée à disparaître devant le Figon à particule.
—«Je vous dévalise,» fit l'heureux joueur avec un de ces jolis sourires qu'il savait avoir.
—«Vous jouez, marquis, comme vos pères se battaient,» répliqua l'autre qui, rentré le soir dans sa chambre d'hôtel, devait écrire à sa mère le bulletin de son voyage et lui annoncer sa familiarité avec un Bonnivet! Le prudent gentilhomme, guéri à jamais du goût de corriger la fortune par d'adroites finesses,—comme on disait autrefois,—ne jouait plus guère qu'avec les étrangers et comme par condescendance. Sa supériorité d'attention était telle qu'il gagnait presque toujours. Qui donc aurait pu croire que ces quelques pièces d'or, ainsi récoltées au hasard des cercles, et si rarement, formaient le plus clair de ses revenus? Il n'avait l'air ni plus gai, ni plus soucieux que d'ordinaire quand il avait perdu ou ramassé une somme insignifiante pour le Bonnivet d'autrefois, considérable pour celui de maintenant. Le soir de sa partie avec M. Servin, il rentra, comme il faisait chaque soir, pour s'habiller avant l'heure du dîner en ville. Il était invité ainsi quotidiennement. Le matin il déjeunaitat homede deux œufs à la coque et d'une tasse de thé, soi-disant afin de maigrir, quoiqu'il ne pût donner cette raison de son économie sans quelque invraisemblance. De son luxe de jadis il avait gardé les divers brimborions en argent ciselé d'un nécessaire de voyage qui avait été, comme il le disait, ridiculement complet. Le valet de chambre, qui était en même temps son cuisinier, le servait avec une dévotion singulière qui se manifestait dans un accent et des tours de phrase copiés sur ceux de son maître d'une façon presque comique.
—«Monsieur le marquis paraît tout content, ce soir,» disait ce domestique en le coiffant avec une science que seul il possédait pour faire valoir les restes d'une chevelure déjà un peu dévastée et le tour d'une moustache demeurée charmante.
—«Tu le seras moins,» répondit le gentilhomme qui tutoyait son valet, suivant l'ancienne mode, «quand tu sauras qu'il te faut aller ce soir même à la villa Wérékiew pour y porter ce billet, ainsi que chez sir John.»
—«Cela me fera marcher,» répondit Placide. «Je fais si peu d'exercice… Je deviendrai goutteux au service de Monsieur le marquis.»
—«Tu n'es pas digne d'avoir la goutte,» répliqua Bonnivet qui ne put s'empêcher de sourire en retrouvant dans la bouche de son familier une formule qu'il employait souvent lui-même pour justifier l'habitude économique de ne jamais prendre un fiacre. Après tout, peut-être l'économie se trouvait-elle en rapport avec l'hygiène. Le marquis le pensa en se regardant, maintenant que sa toilette était finie, dans une grande glace encadrée de fleurs peintes qui formait un des murs du cabinet où il s'habillait. Sa sveltesse, dessinée par l'habit noir, faisait de lui le rival de n'importe quel jeune homme. Il reconnaissait bien le Bonnivet qui tenait autrefois conseil de costume et que les débutants venaient visiter quand il s'habillait, comme ils font aujourd'hui pour un Raymond Casal ou pour un Philippe de Vardes. «Surtout,» leur disait-il, «n'ayez pas l'air pioché.» Et lui-même, quoique les détails de sa mise fussent examinés et calculés par le menu, ne semblait avoir cherché ni le large ruban de moire suspendu à son gilet par un mince crochet d'or qui soutenait son lorgnon de forme ancienne, ni la coupe spéciale de son col et de ses manchettes, ni la fine cambrure de son gilet blanc que des boutons d'or mobiles fermaient coquettement. Ce soir-là, un je ne sais quoi de presque triomphant éclatait en lui, qui le rendait réellement si jeune que Placide ne put s'empêcher de le lui dire:
—«Ah! Monsieur le marquis est toujours leur maître à tous. Avec un tailleur et de l'argent, moi je serais comme eux, et, sans tailleur, ils seraient comme un de nous…»
De quels personnages mystérieux parlait ainsi le valet de chambre, et qui désignait-il par ces «ils» et ces «eux?» Le marquis ne chercha pas à le savoir, mais ce compliment naïf lui fit plaisir, et ce fut en fredonnant un air d'Offenbach,—souvenir de sa jeunesse,—avec un visible entrain, qu'il s'assit à sa table pour écrire deux petits billets: l'un informant Mmede Nançay que les fleurets et les gants étaient arrivés, que le rendez-vous chez le maître d'armes était pour dix heures et qu'elle prévînt le prince Vitale;—l'autre adressé à sir John Strabane et lui demandant s'il lui plaisait de monter à cheval à huit heures et demie pour aller de compagnie aux Cascines. Ces deux billets si simples avaient-ils l'un avec l'autre une énigmatique corrélation? Toujours est-il qu'en les fermant et apposant sur la cire le chaton de sa bague,—une bague donnée par François Ierà l'amiral Bonnivet, le vieux mauvais sujet avait dans sa moustache blonde un sourire qui n'eût rassuré ni Lucie de Nançay ni sir John sur ses intentions. Mais quel intérêt pouvait-il avoir à les brouiller puisqu'il était l'ami de sir John? Avait-il donc l'intention secrète d'épouser Lucie? Et cependant c'est avec une malice aiguë dans l'éclair de ses yeux qu'il s'achemina vers la maison où il allait dîner, maniant de sa main fine une canne au pommeau de laquelle était ciselé un combat de Titans, chef-d'œuvre d'un rival de Cellini. Un homme si évidemment préoccupé de tous ses devoirs de fatuité que le moindre objet à son usage était choisi avec un soin jaloux, pouvait-il suivre un plan de conduite dans la vie? A coup sûr, Lucie de Nançay, en recevant son billet deux heures plus tard, ne le pensa pas une minute, et pas davantage sir John quand on vint lui transmettre l'invitation du marquis dans le petit salon où il s'était retiré.
L'Anglais était rentré chez lui sous une impression de grande tristesse. Il avait réellement souffert des aparté de Lucie et du prince Vitale, il avait ressenti à cette occasion cette sorte de malaise physique dont tous les jaloux connaissent trop bien le supplice, et la simple petite phrase du marquis sur la beauté de son rival avait encore augmenté cette angoisse. Il donna l'ordre qu'on dételât les chevaux, écrivit un billet pour se dégager d'un dîner auquel il était prié, passa un costume de fumoir,—car, en sa qualité de sujet de Sa Majesté la reine Victoria, il poussait jusqu'à la manie l'habitude d'une tenue spéciale pour chaque nouveau rite de la vie,—et, couché sur un grand divan de cuir de sa pièce favorite, celle où il se renfermait quand il avait l'âme noire, il commença de fumer du tabac très fort et très brun dans une courte pipe de bois de bruyère. C'était une mauvaise habitude contractée dans son collège de Christ-Church, à Oxford, et il la reprenait dans toutes ses tristes heures. De moment en moment, il faisait sauter le bouchon d'une bouteille de soda, en versait le contenu dans un grand verre, et coupait le tout d'une forte dose de whisky. Lui qui ne touchait, dans le monde et à sa table, ni à un verre de vin, ni à un verre de liqueur, il aimait à s'intoxiquer seul ainsi avec cette boisson Irlandaise qui sent la fumée et qui grise durement.
—«Cette idée,» s'écriait-il par moment, «est intolérable.»
C'était durant les minutes où l'image du sourire de Lucie au prince Vitale se faisait trop précise. Il apercevait, comme s'il eût eu tous ces détails, là, devant lui, et la coupe de la joue de la jeune veuve, et le fin duvet dont s'adombrait cette fine joue, et un signe brun qu'elle avait au coin de la bouche, à gauche, et son regard. Puis il évoquait le prince Vitale, avec son mâle et blanc visage qui faisait songer aux nobles portraits du Titien et du Moro. Il voyait les yeux du jeune homme, et dans ces yeux un désir de la personne de Mmede Nançay. Rien qu'à penser que le prince respirait, sir John avait quelquefois un serrement de cœur, mais quand il croyait constater chez Vitale la volonté de se faire aimer de Lucie et de l'épouser, la colère le saisissait, aveugle et cruelle. Il venait de vider son verre rempli de l'âcre mélange; il le jeta violemment par terre au lieu de le reposer. Le verre sauta en morceaux.
—«Quel enfantillage!» se dit-il, et il se sentit plus triste encore. Il venait de s'humilier lui-même, sensation particulièrement insupportable à un Anglais élevé, comme il l'avait été, dans le respect absolu de soi pour soi. Ce fut à cet instant qu'on lui apporta le billet de Bonnivet, auquel il fit répondre qu'il l'attendrait à l'heure dite. Cette petite interruption détourna le cours de ses pensées du côté du marquis. Il éprouvait pour cet homme une sympathie à causes complexes. Jeune encore, et durant son premier séjour à Paris, il avait eu l'honneur de faire adopter à Bonnivet une mode anglaise pour les chemises d'été: un col blanc et des manchettes blanches avec le corps d'une toile de couleur. Durant son actuel séjour à Florence, le marquis avait eu le tact de recevoir ses demi-confidences sans le blesser. Et puis Bonnivet lui semblait avoir une bonne influence sur Mmede Nançay. De cette influence-là, pourquoi sir John aurait-il été jaloux? Il se croyait bien sûr que jamais le marquis n'avait pensé à demander la main de Lucie. Elle le disait elle-même en riant: «Il sait si bien vieillir…» Pour sir John Strabane, le marquis n'était pas un prétendant possible, et c'était un allié probable. La pensée des services que cet ami pouvait lui rendre dans sa passion, l'attendrissait malgré lui:—«Oui,» murmura-t-il, «je le chargerai de lui dire qu'il faut choisir, et tout de suite.»
Il marchait dans la chambre en parlant ainsi. Non, il ne pouvait pas supporter plus longtemps cette situation. Il aimait follement, et il était follement jaloux. De toutes les passions, c'était de celle-là, de la mortelle et sauvage jalousie, qu'il avait toujours le plus souffert. L'extrême pureté de sa première jeunesse, jointe aux excès auxquels il s'était adonné, par genre, à Paris, avait fait de lui une sorte de barbare corrompu. Du barbare, de l'homme de race intacte et rude, il gardait, avec la forte charpente, avec le gros appétit, avec la physiologie violente, une imagination toute physique. Le sang lui portait au cerveau des visions d'une surprenante intensité. En même temps, la triste expérience des femmes qui lui restait de sa vie galante le rendait soupçonneux, comme un animal une fois maltraité.
—«Et si elle refuse de choisir?…» se demandait-il en continuant sa marche et son raisonnement… «Si elle refuse? Alors, c'est une coquette, je le lui dirai, je la fuirai pour toujours… J'irai rejoindre Herbert en Afrique…»
Il se mit aussitôt à penser à cet ami préféré, lord Herbert Bohun, son compagnon de première enfance et de jeunesse: Celui-là était franchement unwomen-hater, un haïsseur de femmes, comme on dit à Oxford, qui menait une existence bizarre entre Paris où il s'assommait d'alcool, et les Indes ou bien l'Afrique où il voyageait et chassait. Mais quels voyages et quelles chasses! Bohun avait fait trois fois le tour du monde et maintenant il était en Égypte, à la veille d'une excursion sur la côte de Zanzibar. Dans les salles d'en bas d'une vieille abbaye qu'il possédait au bord d'un des lacs de Westmoreland, et qu'il n'habitait jamais, il avait toute une galerie de grosses pièces tirées par lui: de gigantesques oiseaux, des tigres, deux lions, plusieurs panthères. Sir John avait reçu de lui tout récemment une lettre d'invitation à le venir rejoindre. Il revit en souvenir la grosse figure hâlée de son ami, les rudes journées passées ensemble sur le yacht qui les avait menés tous deux en Islande. Qui donc lui eût dit en ce temps-là qu'il achèterait dans un moment d'ennui un palais à Florence, qu'il s'y installerait comme dans sa maison de Hanover-Square, à Londres, et qu'il finirait par y mourir d'amour pour les yeux bleus d'une de ces Françaises que lord Herbert méprisait plus encore que les autres femmes? Une coquette, oui, une coquette, et qui se moquait de lui avec un fat dont on ne pouvait même pas dire qu'il fût un gentleman. Une coquette! C'est bientôt dit, cependant. Et si elle est simplement une gaie et légère enfant? Quoiqu'elle eût été mariée, n'avait-elle pas une physionomie de jeune fille qui donnait l'envie de l'appeler: mademoiselle? Une coquette? Non; tout au plus une étourdie, mais d'un charme si puissant. Il revit ce délicieux sourire. Hélas! elle l'avait pour Vitale comme pour lui.
A travers toutes ces volte-face d'une imagination souffrante, la soirée tombait, la nuit venait, la bouteille de whisky se vidait. Mais l'alcool n'avait pas raison des nerfs du malheureux jaloux. Avec un grand soupir il ouvrit la boîte où se trouvait sa pharmacie de voyage. Il choisit une fiole noire qui contenait du laudanum. C'était sa dernière ressource dans ces soirées véritablement meurtrières. Il sonna, demanda son valet de chambre, et à neuf heures il dormait, comme écrasé par le double empoisonnement auquel il se soumettait pour ne plus subir l'assaut de la jalousie. C'était le moment même où Bonnivet se levait de table chez la comtesse Ardenza, plus spirituel que jamais, tandis que le prince Vitale prenait place au fond d'une loge au théâtre, derrière la jolie Mmede Nançay, pour entendre un nouveau docteur Faust dans leMefistofelede Boïto, et que Maurice Olivier lisait, accoudé sur un oreiller, le délicieux sonnet de Cino de Pistoie:
«Dove l'Onesta pose la sua fronte.»
«Dove l'Onesta pose la sua fronte.»
«Dove l'Onesta pose la sua fronte.»
Les quatre hommes avaient Lucie dans leur cœur, et pour chacun elle était une chose différente: pour Bonnivet un objet d'intrigue, pour le prince Vitale un charme de plaisir, pour Maurice un tendre rêve, pour sir John, hélas! un sombre cauchemar.
A huit heures, le domestique de Strabane eut de la peine à éveiller son maître de ce dur sommeil. Sir John en sortit, comme toujours, les nerfs plus malades, avec une lourdeur de tête que ne put dissiper l'eau froide dont il s'inondait chaque matin. Pour s'éveiller tout à fait, il but un large bol d'un café très fort et très noir qui exaspéra encore son énervement. Il y avait des journées où ce malaise était si intense qu'il songeait au suicide. Tout en montant à cheval et gagnant le lieu de rendez-vous fixé par son ami, les petits faits de la veille qui avaient déterminé sa crise de jalousie lui revenaient aussi présents. Il eut de nouveau cette angoisse au cœur, insupportable, dont il avait tenté de se débarrasser avec l'opium. Seulement auprès du marquis et lorsque leurs chevaux galopèrent dans la grande allée des Cascines, il goûta quelque répit, grâce à la hâte de la course et au coup de fouet du grand air.
Il faisait une de ces claires matinées du premier printemps, qui sont réellement divines à Florence. Comme une poussière verte saupoudrait toutes les branches des arbres. La ligne des collines à gauche courait sur un ciel d'un azur tout ensemble profond et léger, une brise fraîche et chaude à la fois frissonnait dans l'atmosphère, et c'était le long de l'allée principale un défilé de cavaliers et de voitures sur lequel Bonnivet lançait une remarque, puis une autre. Il était en veine de misanthropie, et chacune de ses observations augmentait l'étrange malaise dont sir John était tour à tour repris et quitté. On eût dit que le marquis se faisait un jeu de faire revenir toutes les pensées de son compagnon sur ce fatal chemin de la défiance où il s'ensanglantait si aisément le cœur.
—«Bon, voici la comtesse Nina qui galope avec le prince André. Il paraît que les actions de ce pauvre Peppe ont baissé…—Emilia est bien jolie ce matin, à quarante ans passés et après tant de campagnes! Comme votre cousin lord Randolph Ramsey était amoureux d'elle! Il a été heureux et elle fidèle six semaines. Un long bail pour cette inconstante!…—Votre ami James vous salue. Il aura trouvé le moyen de ne pas réussir auprès de Natacha… Vous pouvez lui dire qu'il est le seul…»
Qu'étaient-ce que tous ces discours et d'autres semblables, sinon la menue monnaie des propos débités chaque soir dans cinquante salons de Florence,—propos dont les uns étaient des médisances, les autres des calomnies? Mais sir John se trouvait dans une humeur à sentir la vie avec amertume, et tout en poussant son cheval comme pour fuir son compagnon, il se sentait saisi d'un farouche désir de s'en aller au loin, oui, très au loin, pour n'avoir plus rien de commun avec cette société de mensonge, dont Lucie de Nançay faisait partie. Et puis, comment savoir si quelques-uns de ces promeneurs des Cascines n'échangeaient pas, eux aussi, sur lui et sur elle, des phrases toutes semblables:—«Pauvre Strabane!… La petite de Nançay se moque-t-elle assez de lui!…» Non, il ne serait pas le jouet d'une coquette, d'une de ces femmes au cœur altéré de perfidie, qui se réjouissent de décevoir un homme sincère, comme le joueur d'échecs qui gagne une partie se réjouit d'un mat habilement donné. Dévoré de mélancolie, il écoutait à peine Bonnivet, lorsque celui-ci, consultant sa montre, le fit pourtant s'arrêter en lui criant:
—«Il faut retourner, mon cher, j'ai tout juste le temps d'être exact à mon rendez-vous avec votre flirt…»
Rien n'irritait davantage sir John que cette appellation légère donnée à celle dont il voulait faire sa femme.
—«Mmede Nançay vous attend?» demanda-t-il.
—«Je ne vous ai pas conté sa nouvelle folie?» fit le marquis, naïvement.
—«Non,» répondit sir John, avec un battement de cœur.
—«Imaginez-vous qu'elle fait des armes chez Heurtebise et qu'elle commence aujourd'hui. Venez-y donc, cela nous amusera toujours une heure.»
—«Allons,» fit sir John en brusquant son cheval pour le faire tourner. Et trois quarts d'heure plus tard, ayant confié leurs bêtes, le marquis à l'homme du manège où la sienne était en pension, sir John au domestique dont il était suivi, les deux compagnons entraient dans la maison où Bonnivet avait fait une si courte et si souriante apparition la veille.
La pièce du rez-de-chaussée qui donnait sur la rue présentait l'aspect habituel des salles d'armes. Des fleurets étaient appendus le long du mur, chacun à son clou. Il y avait aussi là des gants, des savates, des masques et des plastrons. Deux planches longues marquaient la place où les élèves prenaient leur leçon. Mais cette vaste pièce était toute vide. Elle se terminait par une porte vitrée du côté de laquelle arrivaient des bruits d'appels de pieds, des froissements de fleurets, et les mots: «engagez…, dégagez…, parez quarte…, parez sixte…, la pointe plus haute…, fendez-vous…» Des éclats de rire s'entremêlaient à ce jargon d'escrime. Sir John Strabane reconnut le rire de Lucie et la voix du prince Vitale.
La première porte, en s'entr'ouvrant, avait fait résonner un timbre. La porte vitrée s'ouvrit comme en réponse, donnant passage à Michel Heurtebise lui-même, un grand diable d'homme tout en jambes, avec un visage osseux, que terminait une impériale tournée de côté, comme si elle fût elle-même allée à la parade. Il n'y avait dans cet étrange corps que juste ce qu'il fallait pour l'exercice de sa noble profession: de longues jambes pour mieux se fendre, de longs bras pour mieux filer un dégagé, et de torse presque rien, de quoi éviter le coup de bouton. C'était le marquis de Bonnivet qui le protégeait à Florence où l'ancien prévôt de régiment s'était installé, depuis l'évacuation de Rome par nos troupes.
—«Mmela comtesse est là,» dit le maître d'armes aussitôt qu'il eut salué ses visiteurs, «elle prend sa leçon dans la salle réservée avec M. le prince Vitale. Ah! Elle ira bien, si elle travaille… Elle avait déjà pris leçon du vivant de M. le comte, à ce qu'elle m'a dit… Elle n'a rien désappris… Mais voyez…»
Sir John et le marquis entraient en effet dans la seconde pièce, plus petite que l'autre, et ils s'arrêtèrent quelques minutes à regarder un spectacle d'une grâce singulière. Lucie était là, vêtue d'une de ces robes en flanelle blanche, à large col, que les Anglaises adoptent pour jouer au tennis. Ses pieds fins étaient chaussés de minces souliers de cuir jaune, dont la couleur contrastait joliment avec ce que l'on voyait de la soie noire de ses bas. Son chapeau, sa voilette, son ombrelle à gros pommeau, un cache-poussière en étoffe grise étaient posés sur une chaise. Quelques-unes des mèches de ses beaux cheveux blonds étaient défaites et remuaient autour de son masque sous lequel on devinait son joli visage, animé d'une joie enfantine. Ses yeux brillaient, ses dents blanches luisaient à travers le treillis de fil de fer, et l'on voyait qu'un peu de rose teintait ses joues, d'ordinaire trop pâles. La souplesse aisée de ses gestes, tandis que son bras droit allait et venait, armé du fleuret, laissait deviner, sous sa toilette, un corps jeune et leste, d'une vigueur de muscles qu'on n'eût pas attendue de cette femme à la taille presque trop menue, aux poignets si frêles. En face d'elle, le prince Vitale, le visage masqué aussi, le torse pris dans une veste à plastron de peau blanche, bien assis sur ses jambes, la main gauche relevée pour faire balancier, s'acquittait avec une adresse accomplie de ses fonctions de professeur improvisé.
—«Bonjour, vous autres,» fit Lucie en continuant de raccourcir et de tendre le bras pour parer et riposter; «le temps de finir la reprise, et je suis à vous.»
Les deux arrivants s'assirent et la leçon continua. Le marquis de Bonnivet donnait à son visage cet air à la fois railleur et indulgent, avec lequel un frère aîné accueille les innocentes folies de sa sœur, toujours traitée en enfant gâtée.
—«Brava!» disait-il. «Voyons, votre pied gauche ne tient pas assez à terre… Vous permettez?…» Et il se levait pour assurer de sa main la petite bottine jaune sans talon.—«Le torse plus immobile, la tête plus droite… Vous permettez?…»
Et respectueusement, de sa main, il inclinait un peu en arrière le front de la jeune femme. Ce n'était pas de ces familiarités que souffrait sir John, et cependant sa crise de douleur était plus intense encore qu'à la minute où il avait vidé dans un petit verre les gouttes noires de l'endormeuse drogue. Non, mais la fantaisie, cette fois, dépassait les bornes. Était-ce l'action d'une lady de venir dans une salle d'armes croiser le fer avec un prétendant à sa main? Il regardait le prince, dont le corps bien d'aplomb gardait une élégance si mâle sous le costume d'escrime, et plus il constatait la beauté de ce fier garçon, plus il haïssait Lucie de sa nouvelle escapade.
—«Qu'en dites-vous?» fit la jeune femme, lorsque son partner eut lancé le traditionnel:—En place, repos.—«Je n'ai pas trop perdu,» ajouta-t-elle en enlevant son masque; puis elle glissa sous son bras gauche son fleuret à poignée nickelée, et tendant aux nouveaux venus sa main droite, dont la joliesse n'était plus visible sous le gros gant de peau grise à crispin verni: «Les fleurets sont excellents et si légers,» dit-elle au marquis. «Est-ce que vous allez être des nôtres, sir John? Ce serait si amusant!… Mais vous autres, Anglais, vous méprisez lefencing.—C'est trop fin pour eux,» ajouta-t-elle avec un sourire malicieux, en se tournant vers Vitale, «il leur faut de violents et pénibles exercices d'athlète.»
—«Un coup droit, sir John,» interrompit Bonnivet en riant.
—«Je ne riposterai pas,» fit l'Anglais, «je ne suis pas de force.—Me permettez-vous seulement de vous dire un mot, madame?»
—«Cent, si vous voulez.»
—«Mais un mot à part, pour la petite commission dont vous m'avez chargé.»
—«Que de mystère!…» répondit Lucie, dont le sourcil venait de se contracter. «Allons.»
Et elle passa dans la pièce voisine.
—«Que signifie cette liberté?» fit-elle aussitôt qu'elle fut seule avec Strabane, et à voix basse; mais on sentait la colère dans cet accent étouffé.
—«Rien, madame,» répliqua le jeune homme, «sinon que je ne peux pas supporter de vous voir vous compromettre ainsi, et comme personne ne vous dira la vérité, il faut que vous l'écoutiez… Je vous en supplie, retournez à la villa tout de suite et que cette folle leçon d'armes soit la dernière… Voulez-vous être la fable de Florence?»
Elle le regarda, partit d'un éclat de rire strident, et tout en lui jetant un «merci,» elle rentra dans la seconde salle et dit au prince:
—«Une autre reprise, voulez-vous?»
Et sir John en s'en allant put entendre la voix de son rival qui faisait de nouveau:
—«Engagez… une, deux… Parez tierce…, bon… Parez quarte…»
—«Ah! sans cœur, sans cœur!» grommelait le malheureux homme en regagnant à pied son palais. Et tout haut:—«Il faut en finir!»
Mmede Nançay, une fois sir John parti, continua de faire des armes comme auparavant, peut-être même avec plus de vivacité, pendant quelque deux ou trois minutes, puis brusquement elle jeta son fleuret.
—«Voyez donc si ma voiture est là,» dit-elle au marquis.
Et sur la réponse affirmative de ce dernier, elle regarda la petite montre qui pendait à sa ceinture de cuir, en forme de breloque:
—«Onze heures passées. Je me sauve,» dit-elle.
Et en un tour de main elle eut posé son chapeau sur ses cheveux, noué sa voilette, enveloppé de son long manteau gris son excentrique toilette. Ses cils trop longs soulevaient sa voilette blanche nouée un peu trop près.
—«Adieu, messieurs,» dit-elle avec un sourire énervé.
—«Elle n'est pas contente,» fit le prince Vitale, quand elle fut remontée dans sa victoria.
—«Querelle d'amoureux entre sir John et elle,» répondit Bonnivet.
—«Bah!» répliqua l'autre, «il se trouvera bien quelqu'un pour les raccommoder.»
Ce disant, il regardait son interlocuteur de ses yeux si noirs, si fins: «Ah! monsieur le marquis,» disaient ces yeux, «vous voudriez bien nous faire croire cela et nous rendre jaloux et savoir nos intentions. Vous ne saurez rien, sinon que nous nous moquons de votre petit manège et que nous le connaissons comme vous-même.»
Et, tout haut:
—«Tirez-vous, ce matin?»
La victoria de Mmede Nançay courait maintenant le long des rues de la ville, où les barres bleuâtres d'ombre froide et les barres blanches de brûlant soleil alternaient sur le pavé clair. Elle passait devant les vieux palais dont les rudes blocs, les fenêtres grillées, les murs garnis d'énormes anneaux révélaient l'existence dangereuse d'autrefois. A la base de ces palais, c'était comme une bordure de printemps mise par l'étalage des marchands de fleurs qui avaient déposé là par gerbes des œillets blancs, des tulipes rouges, des roses rouges et blanches, des narcisses pâles au cœur jaune. Le contraste de ces éclatantes couleurs avec le ton noirâtre des pierres n'amusa pas une minute les yeux bleus de Lucie qui se fixaient ailleurs sous la ligne de leurs sourcils froncés. Un des traits enfantins de ce caractère était la préoccupation excessive de l'opinion d'autrui. Comme il arrive à beaucoup de personnes victimes de ce sentiment pusillanime, elle bravait et froissait volontiers cette opinion, puis elle souffrait des critiques ainsi provoquées. C'est le sort habituel de la vanité naïve: elle se singularise pour être remarquée, et le blâme qui suit toute singularité lui est une blessure.
—«De quel droit sir John se permet-il de me juger,» pensait-elle, «et de me le dire? Oui, de quel droit? Est-ce que j'ai fait quelque chose de mal, et, quand je l'aurais fait, est-ce qu'il est mon mari, ou mon fiancé?…»
L'évidence de ce raisonnement ne prévalait pas contre une colère insupportable, celle de subir une dépréciation dans l'esprit du jeune Anglais. Une des places invisibles de son amour-propre s'était mise à saigner.
—«Mais est-ce que je l'aime,» se demanda subitement Lucie, «qu'une opinion de lui ait le pouvoir de me jeter dans un tel état?»
Elle s'étudia tout de suite avec le mélange d'angoisse et d'espérance qu'elle apportait à cette sorte d'examen. Elle le renouvelait souvent, et paralysait ainsi son cœur, sans même s'en douter, par l'effort des réflexions qu'elle faisait sur elle-même. Elle se regardait dans le fond de l'âme, et chaque fois elle constatait les insuffisances d'un sentiment qui, pour grandir, eût dû s'ignorer et se développer dans le mystère. Puis elle se disait: «Non, ce n'est pas cela,» et elle recommençait, comme ce matin où, dans sa voiture maintenant lancée sur la route, parmi les haies de roses, elle se demandait:—«Voyons, est-ce que j'aimerais sir John?»
Elle s'abandonnait au bercement des roues, les yeux fermés à demi pour mieux ramener sa pensée sur elle-même:
—«Quel est le signe le plus certain de l'amour?» se disait-elle. «Que la présence de ce qu'on aime soit indispensable au bonheur… Mais la présence de sir John ne me manquait pas ce matin… Je faisais des armes avec Vitale, sans plus penser que l'autre existât… Non, je ne l'aime pas.»
Et tout de suite elle se posa la question, qui, dans la tête d'une femme, accompagne inévitablement ce genre d'enquête:
—«Et lui, m'aime-t-il? Comme ses yeux s'allument quand il me regarde! Mais, chez les hommes, le désir et la jalousie produisent des effets pareils à ceux de l'amour.»
Involontairement elle se rappela, en pensant aux yeux de sir John, les yeux de son mari, lorsqu'il se préparait à lui faire une de ces tragiques scènes dont elle avait failli mourir. Elle eut un petit frisson de peur:
—«C'est assez d'une fois. Je ne serai jamais lady Strabane,» conclut-elle à la porte de sa villa. Elle descendit pour marcher un peu avant de rentrer. Il était midi. Le vert jardin dormait sous le soleil qui faisait étinceler le marbre des statues et qui avivait les couleurs sur la façade peinte de la maison. Mmede Nançay s'engagea sous un massif qui conduisait à une allée de lilas. Ces arbustes n'étaient pas encore en pleine floraison. Çà et là, une grappe plus ouverte que les autres commençait de s'épanouir. Lucie cueillit quelques branches et les respira, tout en regardant l'azur lumineux du ciel. L'émotion désagréable que la tyrannique sortie de sir John lui avait infligée s'en allait, lui laissant seulement le souvenir de ne pas s'être ennuyée ce matin-ci. Le parfum des fleurs était si doux qu'un attendrissement s'empara d'elle qui changea la nuance de ses réflexions:—«Malgré tout, comme il est sincère!» En disant ces mots, elle songeait à l'Anglais.—«Il m'aime vraiment… Viendra-t-il aujourd'hui s'excuser de son algarade?» Elle regarda sa montre, et, comme une pensionnaire, elle battit des mains:—«S'il vient avant deux heures et demie, c'est un signe qu'il m'aime, et je serai très douce. S'il vient après, je serai très mauvaise…» Et, toute souriante de ce pacte enfantinement conclu avec sa propre coquetterie, elle rentra dans la villa, où Maurice et MmeOlivier l'attendaient pour le déjeuner.
Le repas se passa, comme tous les autres, à gronder Maurice de ce qu'il ne mangeait pas, à rendre compte de son équipée matinale, à plaisanter le pauvre cousin sur ses mines effarouchées quand il s'agissait de quelque excentricité un peu trop forte, à questionner MmeOlivier sur les nouvelles données par les journaux français. Puis Maurice sortit, la tante remonta dans sa chambre, où elle se tenait, au coin de la fenêtre, des journées entières, à faire des ouvrages infiniment compliqués et dont elle préparait la surprise à sa nièce,—mais une véritable surprise et qu'elle avait l'art de dissimuler jusqu'à la dernière heure. Mmede Nançay, sous le prétexte d'écrire quelques-unes de ses innombrables lettres en retard, se retira dans son petit salon. Là, elle commença de fumer ses cigarettes en regardant l'aiguille de la petite pendule de voyage à parois de cristal, posée entre un cendrier japonais, un roman français à demi coupé et les deux portraits d'elle qui lui déplaisaient le moins. Elle avait pris au sérieux son engagement du jardin et elle calculait la fuite du temps le plus gravement du monde: «deux heures;—deux heures cinq;—deux heures dix…» Par une instinctive rouerie, elle avait revêtu, au lieu de sa toilette masculine du matin, une sorte de robe faite pour la chambre, toute en dentelle blanche sur un fond d'un rose mort, avec une ceinture et des nœuds de la même couleur, qui découvrait son bras jusqu'au coude, et ce bras joli et ferme révélait la solide organisation physique de cet être d'apparence menue, si réellement robuste et si capable de se dominer… «Deux heures dix-huit…, deux heures vingt…» L'aiguille allait marquer la demie, lorsqu'un coup de sonnette retentit, et le domestique vint demander si Madame voulait recevoir sir John Strabane. La jeune femme eut un petit sourire de triomphe en répondant: «Certainement,» et un sourire de câlinerie lorsque Strabane entra, ayant lui-même sur le visage et dans les yeux cet air de résolution prise que même les moins calculatrices aiment tant à changer en un air d'obéissance heureuse.
—«C'est gentil, très gentil à vous,» dit-elle, «de ne pas bouder et de m'apporter vos excuses tout de suite. Voyons,» ajouta-t-elle en se redressant parmi ses coussins et montrant un siège du bout d'un crochet qu'elle venait de prendre dans son panier à ouvrage avec une pelote de laine brune, «asseyez-vous là; ne dites rien, ce n'est pas la peine… Vous m'avez trouvéefastune fois de plus, n'est-il pas vrai? Vous me l'avez laissé voir et vous en avez des remords… Je vous tiens quitte de toute pénitence… Allez en paix, mais ne péchez plus,» ajouta-t-elle en menaçant le jeune homme du bout de son crochet, coquettement.
—«Vous vous trompez, madame,» répondit sir John d'un ton grave et qui contrastait avec la légèreté d'accent adoptée par Lucie. «Je ne viens pas vous faire d'excuses. Je n'ai le sentiment d'aucune espèce de faute commise envers vous.»
—«Fort bien,» répondit Lucie en posant son crochet et allumant une nouvelle cigarette, avec une physionomie mutine, «vous venez me faire une seconde scène.—Une scène ou des excuses, c'est la seule alternative offerte à un homme qui s'est mis dans son tort… Je vous écoute…»
—«Les Parisiennes ont beaucoup d'esprit,» articula sir John lentement.
Il se rappelait ce qu'il s'était dit avec sa décision enfin reconquise: «Il faut en finir. Ou bien elle m'aime, ou bien elle ne m'aime pas. C'est une chose à savoir une fois pour toutes.» Le rire de Lucie l'énervait au delà de toute expression. Il lui semblait que la jeune femme eût dû comprendre la crise de jalousie presque tragique dont il avait été la victime. L'antithèse était insoutenable pour lui entre le sérieux de sa douleur et le joli accent de plaisanterie mondaine avec lequel Mmede Nançay l'accueillait.
—«… Oui,» continua-t-il, «vous avez beaucoup d'esprit, mais vous rappelez-vous le titre d'une comédie de votre Alfred de Musset?»
—«Entre la coupe et les lèvres?…» interrogea Mmede Nançay malicieusement.
Elle rencontra de nouveau dans les yeux de sir John ce regard de violence qu'elle avait tant haï chez son premier mari. Ses dispositions conciliantes changèrent aussitôt.
—«Où avais-je la tête?» se dit-elle. «Ah! messieurs les Anglais, vous tirez les premiers, on va vous répondre. Il vous faut une leçon. Hé bien! vous l'aurez…»
—«Non,» reprit sir John sans se départir de son ton sérieux et triste. «Ce n'est pas:Entre la coupe et les lèvres… C'est:On ne badine pas avec l'amour. Permettez-moi, madame, de vous rappeler une conversation que nous avons eue ensemble, lorsque j'eus l'honneur de vous demander votre main, il y a trois mois… Vous m'avez répondu…»
—«D'en attendre six,» interrompit Lucie. «Nous ne sommes pas en juillet, que je sache.»
—«J'ai accepté cette réponse,» continua Strabane, «parce que j'ai cru que vous vouliez vraiment consulter votre cœur. Mais je n'admets pas que vous m'ayez fixé ce délai uniquement pour me faire souffrir.»
—«Je suis bonne princesse,» répondit Lucie; «cette séance d'escrime avec Vitale m'a mise en gaieté. Je vous laisse aller… Pour vous faire souffrir? Et par quoi?»
—«Par votre intimité avec des hommes dont le seul regard devrait vous offenser. Lucie,» continua-t-il avec véhémence, «si vous n'avez aucune intention de devenir ma femme, dites-le-moi, ce sera charité. Si vous l'avez, sacrifiez-moi ceux qui me portent ombrage. Je sens que je deviendrai fou de jalousie.»
—«Est-ce du marquis de Bonnivet que vous êtes ainsi jaloux?» demanda-t-elle.
—«Ah! vous savez bien que je vous parle du prince,» reprit sir John. «Il vous fait la cour, je le sais, je le sens, je le vois. Que vous traversiez cette cour avant d'être ma femme, non, je ne le souffrirai pas.»
Et l'expression de sa bouche devint à la fois douloureuse et cruelle. Mais cette douleur ne toucha pas Mmede Nançay, elle vit seulement la cruauté de cette jalousie, et, appréhendant que cet homme, évidemment hors de lui, ne se livrât à quelque violence, elle se leva. Il se leva aussi. Elle marcha vers la sonnette, et, le doigt sur le timbre:
—«Vous réfléchirez,» fit-elle, «à ce qu'il y a d'injurieux dans la manière dont vous venez de me parler. Je vous demande pardon de vous quitter si vite. J'ai demandé ma voiture pour trois heures, et j'ai à peine le temps de m'habiller…Good bye,» acheva-t-elle en pressant le timbre.
—«Adieu,» répondit sir John en s'inclinant. L'évidente froideur de Mmede Nançay venait de lui donner le coup de grâce:
—«Ce n'est qu'une coquette,» se disait-il en regagnant Florence. «Je me donne ma parole d'honneur d'avoir tout quitté après-demain, sans la revoir.»
Et il ordonna au cocher de l'arrêter au bureau du télégraphe; le temps d'annoncer sa prochaine arrivée à lord Herbert.
—«Quel sauvage!» se répétait Lucie, tandis que sa femme de chambre lui préparait sa toilette des Cascines, «quel sauvage!… Il m'a dit: Adieu… Bon, je le verrai à mes pieds demain, repentant, soumis. Mais cela finira mal…»
Et un petit frisson secouait ses jolies épaules.
«Et d'un!» soupirait le marquis de Bonnivet en revenant chez lui de la gare, où il avait accompagné sir John Strabane, soi-disant rappelé en Angleterre par une dépêche urgente. «Je connais le pèlerin. Il n'écrira pas. Je connais Lucie. Elle ne remuera pas son petit doigt pour le rappeler. Avec deux orgueils brouillés, on romprait le mariage le mieux assorti. A l'autre maintenant…»
Il se mit à songer profondément au jeune prince napolitain. Il lui suffisait de se rappeler ces yeux noirs aussi impénétrables qu'aimables pour comprendre que Vitale n'avait rien de commun avec le violent mais sincère Strabane.
—«Il faudra jouer serré,» se dit-il. «Nous nous sommes devinés depuis longtemps…»
Il pleuvait, et le marquis s'abritait sous son parapluie, tout en songeant. Il manœuvrait ses fines bottines à travers la boue et les flaques d'eau avec l'adresse d'un chat qui se promène sur une table encombrée de bibelots. Une éclaboussure que lui jeta une roue maladroite ramena son souvenir vers l'époque de son opulence:
—«Quand je serai le mari de Mmede Nançay, je ne connaîtrai plus ces misères,» pensait-il.
Certes, il y avait bien d'autres mariages opulents auxquels il pouvait prétendre en vendant son nom. C'était là un marché qu'il ne ferait cependant qu'à la dernière extrémité. Par un contraste inexplicable, il n'avait pas hésité à commettre une indélicatesse au jeu pour avoir de l'argent, et il répugnait à son amour-propre de faire dire qu'il avait épousé une guenon deux fois millionnaire. Sa vanité d'homme à bonnes fortunes se révoltait contre l'existence possible d'une marquise de Bonnivet outrageusement laide. Il n'était venu à Florence que pour guetter justement au passage une femme qui joignît à des conditions de richesse et d'indépendance un grand charme personnel. Toutes ces qualités, Lucie se trouvait les réunir. Aussi faisait-il le siège de la jeune veuve avec une suite et une prudence accomplies.
—«Vitale a beau être fin,» se dit-il encore, «si je ne l'enfonce pas, je ne suis plus le Bonnivet d'autrefois, et puis MmeAnnerkow est si jolie!…»
La femme associée ainsi au plan de campagne du marquis se trouvait être une grande dame russe, séparée de son second mari, et qui venait d'arriver à Florence depuis quinze jours. Elle avait rencontré le jeune Vitale dans le monde, et elle en était devenue éperdument amoureuse. Elle avait fait la confidence de cette passion à une de ses compatriotes, MmeDenisow, une blonde et gaie créature, toujours en mouvement, toujours en train de rire et de causer. Pâle et mince, l'air romanesque, avec des yeux gris qui étincelaient, MmeDenisow ne pensait qu'à des intrigues de galanterie, qu'elle prenait toutes au sérieux, sous le prétexte de sentiments. Elle adorait Bonnivet à cause de sa réputation d'autrefois.
—«C'est idéal, mon cher,» lui avait-elle dit, en prononçantidéhalle, «c'est adorable…, c'est le coup de foudre de votre écrivain… Je ne trouve plus son nom, j'adore ses romans pourtant…, ravissants!… Elle l'a vu deux fois et elle l'aime, elle l'aime…—Je suis donc en folie de lui, me racontait-elle; faites-le-moi connaître…—Quel métier, mon doux marquis, quel métier!…»
—«A-t-elle déjà eu des aventures?» avait demandé Bonnivet.
—«Si elle en a eu,» avait répondu MmeDenisow en s'exaltant, «mais, mon cher, c'est pour elle que s'est tué Boris, vous savez donc bien, Boris, de la table… Boris Fedorovitch, enfin, Karatiew, dont je vous ai conté l'histoire… Nous étions chez la princesse Sofia, et nous nous amusions à faire tourner des tables… Il y avait là des sceptiques comme vous… Hé bien, mon cher, la table a dit:—Je suis l'âme de Boris…—Quel Boris? demande mon frère.—Boris Fedorovitch, reprend la table.—Pas possible, s'écrie mon frère, je l'ai quitté cette après-midi…—C'était à Pétersbourg, nous envoyons chez Karatiew, il s'était brûlé la cervelle à huit heures, il en était dix… Et la cause!… Irène Annerkow, mon cher, qui l'avait quitté pour un de mes amis, un charmant garçon.»
Ces étranges phrases de MmeDenisow revenaient au souvenir du marquis, tandis qu'il achevait de gagner son appartement. Elles le poursuivirent à la table où il dîna, puis le soir encore chez la comtesse Ardenza, où son protégé, le futur de Figon (sans S.), eut un succès prodigieux, en donnant dix-sept imitations d'acteurs parisiens sur la célèbre chanson de Musset: «Si vous croyez que je vais dire…» C'était là un des procédés par lesquels ce jeune homme se poussait dans le monde.
—«Moi-même,» avait-il commencé,—«si vous croyez que je vais dire…»
Et il avait récité le couplet simplement… «MlleSarah Bernhardt,» et penchant la tête, flûtant sa voix, il avait reproduit la mimique et l'accent de la célèbre tragédienne… «M. Baron… M. Delaunay… M. Got…» Et pour finir, il avait tiré de sa poche un faux-nez qu'il s'était collé adroitement,—«M. Hyacinthe…»