—«Ah! ces Français!» s'écriait MmeDenisow au milieu des applaudissements, «je les adore! Mon doux marquis, présentez-moi celui-là, que je l'aie à ma soirée d'après-demain. Croyez-vous qu'il voudra bien recommencer pour nous ces ravissantes imitations?…»Tout en amenant Servin de Figon auprès de MmeDenisow, le marquis entrevoyait une possibilité de mettre à profit ce qu'il savait du caprice de MmeAnnerkow pour Vitale. Il avait consenti, comme patron du jeune Français, à organiser un souper que Servin désirait offrir chez Doney avant son départ. MmeDenisow et son amie seraient de ce souper. On placerait la belle MmeAnnerkow à côté du prince. Oui, elle était bien belle, peu scrupuleuse, et lui bien jeune. Une bonne petite infidélité, dûment constatée par tous les potins de la ville, n'avancerait pas beaucoup ses affaires auprès de Lucie… «Ce sera toujours autant de fait,» se disait le marquis, «et nous trouverons autre chose ensuite…» Il se rendait compte que Mmede Nançay serait, avant tout, déterminée dans le choix de son second mari par la croyance dans la profondeur du sentiment qu'elle inspirait. Aussi avait-il eu toujours bien soin, depuis qu'il avait commencé son investissement, de ne pas donner lieu sur lui-même au moindre racontar. Cette sagesse ne lui coûtait plus guère. Le prince Vitale avait d'autres tentations à vaincre.Le résultat de ces calculs fut que, dix jours après la soirée de la comtesse Ardenza et le départ de sir John, vers onze heures et demie du soir, le prince Vitale se rendait à pied au restaurant de la rue Tornabuoni, invité par M. Louis Servin de Figon (une couronne de baron en haut de la carte, simplement). Le jeune Napolitain se sentait en avance, et par cette belle nuit de printemps il longeait le quai de l'Arno avec ravissement. La rivière coulait si douce, et le bruit de l'eau contre un barrage pratiqué du côté des Cascines arrivait, continu et sourd. Les boutiques, juchées sur les arcades du Pont Vieux, se détachaient sous un clair de lune qui faisait aussi ressortir en noirceur la petite colline de San-Miniato. Le fourmillement des étoiles emplissait le vaste espace. Le prince jouissait avec délices de sa promenade par cette admirable nuit. Il s'arrêtait, s'accoudait sur le parapet, regardait le paysage. Il fumait un de ces longs cigares percés d'une paille que l'on allume en les plaçant au-dessus d'une bougie sur un instrument de cuivre. Tout en dégustant ce cigare de Virginie, très noir et très fort, il fredonnait l'air d'une des chansons populaires de son pays, entendues chez Mmede Nançay: «Beau chasseur qui vas à la chasse,—cette caille est une impertinente, oui,—elle en a déjà trompé tant d'autres,—peut-être, peut-être, elle te trompera…»—«Non,» pensa le prince, «elle ne me trompera pas, la jolie caille, mais il voudrait bien me tromper, l'autre chasseur.» Le profil diplomatique de Bonnivet, dont les moindres rides révélaient la ruse et la surveillance de soi, occupa une minute cette vive imagination de Méridional, et il raisonnait: «Depuis que l'Anglais est parti, le sire est tout sucre et miel. Mais si on ne prend pas les mouches avec du vinaigre, on ne prend pas don Antonio Vitale avec du miel et du sucre…» Et tout en prononçant cette phrase au dedans de lui, le prince cligna son œil, comme cela lui arrivait dans ses minutes d'ironie, et l'expression de son regard devenait alors inexprimable. Il s'y lisait de la défiance et de l'ironie, de la dureté avec de l'hypocrisie, ce qui faisait dire méchamment à Bonnivet:—«Je vois bien que Vitale a le mauvais œil, mais je ne sais pas lequel!…»—«Bah!» fit le jeune homme en humant une bouffée de tabac, «je serais bien naïf de me tourmenter maintenant. Soyons calme et voyons venir, comme le conseille toujours le père Heurtebise… Quelle nuit divine!…» C'était un trait bien italien du caractère du prince qu'il pût jouir sans arrière-pensée de la sensation présente à la minute même où il était le plus intéressé par un but à poursuivre.—«Si j'épouse Lucie,» continuait-il à se répéter intérieurement, «je retourne là-bas six mois de l'année,» il pensait à Naples et à la terre d'Otrante, les deux pays entre lesquels s'était écoulée sa première jeunesse, «et nous y vivons sans aucun souci… Ah! fils de ma mère, pourquoi n'y suis-je pas dès aujourd'hui?—Mais parce qu'il vous reste vingt-deux mille trois cents et quelques francs, mon prince, et pas un centime de plus… Avant les événements, cela m'eût suffi. Mon oncle aurait-il raison de prétendre que tout le génie de Cavour n'était rien, puisqu'il n'a pas appliqué à l'Italie entière le code de Naples? Cher homme d'oncle! Quelle idée de lui avoir soufflé Bianca, sa danseuse, et de m'en être fait un ennemi à jamais? Qu'importe? Lucie est bien jolie, elle sera princesse, et notre marquis y perdra sa peine.»L'heure sonna à une prochaine église de cette claire sonnerie qui vibre si finement dans l'atmosphère florentine.—«Encore dix minutes de flânerie,» se dit le prince, «et nous irons souper. J'ai une faim de loup, ce soir. Pourquoi Bonnivet m'a-t-il fait inviter par ce petit imbécile de Français auquel il gagne une poignée de louis par jour sous prétexte de le protéger? Pour m'empêcher d'y voir clair dans son jeu en se montrant tout aimable?… Il me croit terriblement bête.Meno male.C'est la finesse des finesses de passer pour un nigaud.» Et Vitale, ayant jeté son cigare, monta l'escalier du restaurant le sourire aux lèvres. Qui le voyait, ce joli sourire, songeait involontairement à ces délicieux seigneurs duXVIIIesiècle dont l'unique affaire était de s'amuser d'abord et d'amuser ensuite, et il fredonnait un autre couplet de la même chanson: «A Pausilippe—je veux aller ce soir,—avec la meilleure jeunesse…»—«Exact comme un soldat,» lui dit Bonnivet en le recevant sur le seuil du petit salon d'attente qui précédait la pièce où l'on devait dîner.—«Marquis, l'exactitude est la politesse des princes,» dit l'étonnant Servin en serrant la main du nouveau venu. Rien qu'à la manière dont il prononçait ces deux mots: «marquis,—prince…,» on eût deviné la joie profonde qu'il éprouvait à traiter des personnages authentiquement nés. Ce souper, les parties de rubicon avec Bonnivet, une demi-bonne fortune avec une vicomtesse,—âgée de cinquante ans!—qu'il n'avait pas voulu inviter ce soir par discrétion, ce devaient être là les principaux événements de son séjour à Florence qui lui avait coûté cher cependant. Il y était venu avec une demi-mondaine, cette Pauline Marly que ses relations avec plusieurs grands seigneurs ont fait surnommer par Casal «la Gothon du Gotha.» Servin l'avait emmenée de Paris par vanité et renvoyée de même, moyennant un cadeau considérable, pour aller dans un monde titré. Il avait osé la faire passer, confidentiellement, auprès de ceux qui les avait vus ensemble, pour une grande dame. On pense s'il avait trompé un Bonnivet!—«Mais, cher comte,» répondait-il à un homme d'un certain âge qui lui conseillait de s'arrêter à Sienne pour y voir les Pinturicchio de la cathédrale, «je n'ai même pas eu le temps de visiter ici la chapelle des Médicis. Invitation par-ci, invitation par-là, vous êtes si aimables qu'on n'a pas une minute dans sa journée… Et puis je ne peux pas manquer les courses de Pise, et tout de suite après je dois être à Paris pour la représentation de la duchesse de Nade.»—Il ne la connaissait que par les journaux!—«Est-ce que vous ne l'avez pas vue, il y a deux ans, ici, cette bonne Yolande?… Pardon, voici MmeAnnerkow avec MmeDenisow… Vous m'excuserez, comte… Et MmeArdenza…»Cette dernière arrivait accompagnée de Vanini, son ami, qui ne la quittait jamais. Il faisait ses commissions, s'occupait des dépenses de la maison, de l'éducation du fils, et cette liaison qui durait depuis quatre ans avec une fidélité absolue, avait rendu peu à peu à la comtesse Ardenza son rang dans le monde, compromis autrefois par une série d'inconstances.—«Mon mari vous fait ses excuses,» dit-elle à Servin, «il ne peut pas veiller à cause de ses migraines.—Cencio,» dit-elle en s'adressant à son sigisbée, «avez-vous dit au cocher pour une heure et demie?»—«Nous sommes tous là,» dit Bonnivet à son protégé, «offrez votre bras à la comtesse.»Le petit salon présentait alors un tableau en raccourci de toute la portion cosmopolite de la société florentine. Il y avait là dix personnes: les deux Russes d'abord, MmesAnnerkow et Denisow,—puis une Anglaise, l'honorable mistress Brown, une femme de quarante ans, au teint couperosé, férocement rousse et plus grande de la tête que la moitié des hommes,—une Italienne, la comtesse Ardenza,—un Hollandais qui passait pour l'attentif de MmeDenisow, Vincenzio Vanini qui était le patito de MmeArdenza, le comte polonais, admirateur de Sienne et des peintres primitifs, qui prétendait à la main de MmeBrown, Bonnivet, le descendant d'un connétable, compagnon de François Ier, Vitale, l'héritier d'un grand nom Italien,—et l'amphitryon, pour représenter dans ce milieu d'aristocratie composite l'intrusion de la démocratie moderne. Car le grand-père Servin, qui labourait la terre en pleine Beauce, voici soixante ans, eût été passablement étonné de voir son petit-fils offrir à souper à des convives de cette variété de rang et d'origine. Les portes s'ouvrirent et la table apparut toute garnie de fleurs, avec le miroitement de ses cristaux et de son argenterie.—«Dix personnes à souper, c'est le meilleur nombre,» disait Servin de Figon à sa voisine. «On peut causer chacun à part et généralement… Le marquis est de cet avis… Ah! comtesse, que je suis heureux qu'il ait bien voulu devenir mon ami…»Tandis que le brouhaha d'un commencement de souper, avec sa gaieté un peu forcée, retentissait autour de lui, le prince, qui avait l'habitude des regards des femmes, reconnaissait sans peine qu'il plaisait beaucoup à MmeAnnerkow. Il l'avait rencontrée un très petit nombre de fois, mais sa fatuité naturelle ne s'étonnait guère que ces entrevues eussent suffi à lui conquérir le cœur de la jeune Russe.—«Est-ce que vous habitez toujours Florence, mon prince,» lui disait-elle. Et rien que dans l'accent dont elle détachait ces deux syllabes «mon prince,» elle avait mis cette indiscernable nuance de flatterie tendre par laquelle les femmes qui veulent plaire spécialement savent montrer leur désir. D'autres questions et d'autres réponses partaient de tous côtés autour d'eux:—«Étiez-vous hier à laCavalleria Rusticana?…—Vous a-t-on raconté le poisson d'avril qu'on prépare au capitaine Guardi? Une dépêche signée de son colonel et qui le rappelle immédiatement!… Il est en Sicile…—Est-ce que la partie était belle au cercle, hier au soir?»—«Mon Dieu, madame,» répondit le jeune Vitale, «je ne peux pas dire si j'habite ou non Florence, non plus qu'une autre ville… Je m'ennuie ici, je vais là… Je m'ennuie là, je reviens ici.»—«Alors,» reprit-elle, «vous ennuyez-vous ou vous amusez-vous à Florence?»La conversation ainsi engagée en était arrivée, après le premier service, à un tel degré d'expansion, que la jeune Russe exposait au prince sa théorie sur l'amour.—«Je n'admets pas,» disait-elle, «tous les compromis de l'hypocrite morale du monde. L'amour est complet ou il n'est pas… Je n'ai jamais lu qu'un vrai livre de passion, c'est l'Abbé Mouret, de Zola… Le connaissez-vous?»Au moment même où il écoutait cette phrase en se laissant aller au charme des yeux caressants de sa voisine, Vitale aperçut un sourire de MmeDenisow, qui, par-dessus la table, indiquait à Bonnivet le groupe qu'il formait avec MmeAnnerkow. Le marquis répondit par un sourire aussi et par un haussement des paupières, comme pour dire:—«Que voulez-vous, c'était fatal.»—«Nous y voici,» pensa Vitale dans un éclair. Et il reposa son verre plein de vin qu'il se préparait à boire:—«Nous ne tomberons pas dans ce grossier piège, monsieur le marquis. Vous n'irez pas demain raconter hypocritement à Mmede Nançay ma bonne fortune avec la belle Russe.» Puis, à voix haute, déplaçant du coup la conversation:—«Je ne lis jamais de romans, madame. Nous autres, malheureux Italiens, nous avons eu, depuis vingt ans, notre chère patrie à refaire… Vous savez, l'action et la littérature ne vont guère ensemble.—Avez-vous vu le volume des lettres de la marquise d'Azeglio?»Et il commença d'entretenir MmeAnnerkow du magnifique rôle des femmes piémontaises dans lerisorgimento, entremêlant ses discours d'anecdotes sur Cavour, sur Victor-Emmanuel, sur Garibaldi, si bien qu'en se levant de table, ils en étaient, elle et lui, au même point qu'en s'y asseyant.—«Bataille gagnée?» fit MmeDenisow en s'approchant de son amie.—«Pas même livrée,» répondit l'autre en riant d'un mauvais rire. «C'est un beau garçon, mais ces Italiens ne savent plus ce que c'est qu'une femme. La politique, le comte Camille, le roi, l'alliance allemande… Il est ennuyeux comme un journal.»—«Vitale!… De la politique!… Pas possible!… On me l'a changé.»VIILe prince était content de lui en rentrant vers deux heures du matin dans le petit logement meublé qu'il occupait au Borgo Ognissanti et qu'il avait longtemps visé avant de l'obtenir. Il y avait connu un peintre américain en train de copier les Fra Angelico de Saint-Marc et qui avait séjourné là plusieurs années. Quatre étages à monter et il se trouvait chez lui: deux chambres qui donnaient au midi sur l'Arno, avec un balcon d'où le regard découvrait le plus merveilleux horizon de clochers, de palais et de villas très au loin, toutes blanches dans la verdure noire des cyprès. Le service était fait par une servante aux traits rudes qui prononçait lescà la manière florentine, comme deshaspirées. La propriétaire de ce petit appartement était une vieille dame, veuve d'un officier tué dans la guerre de 1866. Elle avait été riche, et les restes de son opulence passée lui avaient permis de meubler coquettement le petit salon et la chambre à coucher qui coûtaient, le service compris, quatre francs par jour. Vitale prenait cette somme, ainsi que tout son argent, à même la légendaire cassette posée sur la commode, à côté des objets de son nécessaire de voyage. Il était là, réellement, comme l'oiseau sur la branche. En quelques heures, il pouvait avoir fini ses préparatifs et partir pour le tour du monde. Ce soir-là, il regardait, en se disposant à se coucher, le détail de ce tranquille appartement, et il souriait de la déconvenue de Bonnivet.—«Dormirai-je mieux,» se dit-il, «quand je serai le maître et seigneur de la Folie Wérékiew? Car je le serai, marquis, en dépit de votre finesse.»Ce contentement d'un soir s'augmenta encore d'un trait que Lucie lui décocha par plaisanterie quelques jours plus tard. Il avait fait très froid le matin, et le prince était venu à la villa en simple redingote.—«C'est vrai,» dit-elle, «vous n'avez plus de manteau, maintenant que vous avez laissé le vôtre aux mains de la belle MmeAnnerkow.»—«Ah! madame,» répondit-il, «si j'ai été Joseph, je vous jure que ç'a été un Joseph sans le savoir.»—«Elle est bien jolie, pourtant,» reprit Mmede Nançay.—«Oui, bien jolie, mais, tout Italien que je suis, j'ai le ridicule d'être fidèle, et quand j'aime une femme, aucune autre n'existe pour moi.»Lucie avait rougi un peu, d'une de ces adorables rougeurs des blondes qui font paraître le bleu de leurs yeux encore plus délicatement bleu. Cette rougeur avait ravi le prince, d'autant plus que l'amabilité du marquis diminuait de jour en jour. C'était comme le thermomètre auquel Vitale rapportait, son succès. «Cette caille est une impertinente,» chantonnait-il,—et il ajoutait mentalement: «mais nous savons l'art de la chasser.» Il faisait maintenant des armes avec Mmede Nançay trois ou quatre fois par semaine, toujours en présence de Bonnivet. Ce dernier, très adroit tireur, boutonnait son rival à chaque assaut, mais le prince mettait une grâce diplomatique à se reconnaître inférieur. S'il était moins habile, il se savait plus souple et plus fort, et il excellait à le montrer. Sous le costume d'escrime qui moulait son torse et lui permettait de déployer toute son agilité, il avait un air de jeunesse avec lequel Bonnivet, si bien conservé qu'il fût, ne pouvait entrer en lutte. La différence du teint des deux hommes suffisait à révéler leur âge, ainsi que la prodigalité de mouvements que faisait le prince, et Lucie ne pouvait se retenir de cette comparaison.—«Allons, Prince Charmant,» disait-elle au jeune homme entre deux passes d'armes, «chantez la romance à Madame.»Le prince alors s'asseyait à terre sans s'aider de ses mains, comme il se relevait d'ailleurs,—jeu enfantin auquel il aurait pu défier son rival un peu trop mûr pour ces souplesses,—et, les jambes croisées, se servant de son fleuret comme d'une guitare, il imitait avec un art de comédien le son des cordes touchées. Puis il commençait une de ces folles chansons de Naples que Lucie aimait tant. Il avait une voix pure et spirituelle, et la plus fantaisiste des mimiques,—une mimique de jeune fat, cependant, car il ne lui arrivait jamais d'outrer les jeux de physionomie jusqu'à la grimace, ni la bouffonnerie des gestes jusqu'à la caricature.—«C'est la meilleure minute de ma journée,» s'écriait Mmede Nançay. «Encore une fois ce couplet, Prince Charmant, et comme tout à l'heure…»Il était, en effet, charmant, le prince, et, qui plus est, entièrement charmé. La facilité de caractère qui lui permettait d'être joyeux, comme un écolier, de la joie de chaque jour, tout en calculant le lendemain comme un froid ambitieux, lui rendait plus douces les impressions de ce printemps florentin; et, pêle-mêle, le sourire de Lucie, les espérances de fortune, le plaisir du soleil, la gaieté de la belle vie physique s'unissaient en lui pour le faire heureux,—même sa chance aux cartes. Il s'était remis à jouer, bien que la dame de pique l'eût déjà dépouillé d'une grosse portion de sa fortune, mais une partie d'écarté à cinq francs le point, est-ce que cela compte?Un soir que Lucie avait été plus coquette avec lui que d'habitude,—ils avaient fait ensemble une promenade en victoria jusqu'à la chartreuse d'Ema où se voit l'admirable tombeau d'un évêque sculpté pieds nus, la mitre au front, et couché sur une pierre,—ce soir donc, Vitale monta au cercle. Il y entrait au moment même où un nouveau venu, diplomate turc, de passage à Florence, offrait une partie de rubicon au marquis, lequel s'excusait sur la nécessité d'une visite. Pourquoi le prince ne put-il pas résister au désir d'humilier son rival? On disait au cercle,—avec beaucoup de justesse,—que Bonnivet, aussi pauvre que Vitale, sinon davantage, ne s'asseyait devant le tapis vert qu'avec la certitude de gagner.—«Voulez-vous de moi comme partner?» dit le prince à l'étranger; puis, quand ils furent assis l'un en face de l'autre:—«A combien le point?» demanda-t-il.—«Voulez-vous un louis?» fit le Turc. Il était venu en Europe hypnotisé par Khalil-bey, de fastueuse mémoire, et il devait traverser les clubs d'Italie, de France, d'Angleterre et d'Espagne avec ce modèle constant devant les yeux. Un louis le point, c'était le chiffre de Khalil. Ce serait le sien.—«Va pour un louis.»Le prince avait mis dans sa manière d'accepter ainsi les conditions de son adversaire, vraiment excessives pour un homme ruiné, une coquetterie qui n'échappa point au marquis.—«Est-ce qu'il serait sûr du mariage,» se demanda ce dernier, «pour ne plus compter?»Il lui fallut sortir sans voir le résultat de la partie engagée, et la visible contrariété qui se peignait sur ses traits fut pour Vitale un de ces petits triomphes d'amour-propre qui, dans les rivalités de ce genre, procurent une sensation délicieuse. Cependant le diplomate turc commençait de battre les cartes. Il remuait agilement de fines mains blanches, et les bougies placées sur la table éclairaient étrangement son long visage creusé, où le reflet de la barbe rasée avait des tons verdâtres, comme dans quelques anciens portraits.—«Cet Arabe m'a donné d'affreuses cartes,» se dit le prince en regardant son jeu, «pas un carreau et pas un as… et le talon est pire encore… J'y suis de quatre-vingt-dix points pour ce premier coup… C'est amusant d'embêter Bonnivet, mais j'ai fait une sottise.»—«Sept cartes, une dix-septième, quatorze d'as,» annonçait l'autre.—«Plus de deux cents louis d'un coup,» songeait Vitale. «Allons, jouons serré, mais je m'enfonce.»Et il joua serré, le Prince Charmant, il venait d'avoir la vision très nette de son petit trésor, des quelque vingt-quatre billets de banque enfermés dans sa cassette. C'était à lui de donner, cette fois.—«C'est comme un fait exprès,» dit son adversaire après les écarts, «six cartes, une seizième, un quatorze de dames, trois as…»A la quatrième partie, et quand ils additionnèrent, Vitale était fortement rubiconné. Il devait un peu plus de cinq cents louis. Ils firent encore deux tours avec les mêmes chances, et c'est sur une perte de quinze mille francs que le prince leva la séance à une heure du matin.—«Il n'y a pas d'autre moyen,» se disait-il le lendemain, en sortant de l'hôtel où il venait de régler sa dette à son adversaire de la veille, «non, il n'y a pas d'autre moyen. Ou bien écrire à mon oncle et me faire marier par lui à une héritière de là-bas après réconciliation… Ou bien Mmede Nançay.—Mais je n'ai plus le loisir de marivauder… Encore un peu de temps et je tomberai dans les dettes, dans les ruses ignobles à la Bonnivet. A l'action, Iago.»Et il héla un fiacre qui passait. Ce n'était pas un homme très scrupuleux que le prince Vitale. Avec ses dehors abandonnés, il y voyait droit et juste.—«Je lui ai demandé sa main une fois déjà,» songeait-il, tandis que sa voiture filait au trot d'un petit cheval leste sur la route de la villa Wérékiew, «elle a remis la réponse à six mois, et j'ai de quoi les attendre et au delà. Mais d'ici à six mois, tout peut changer. Aujourd'hui je me trouve en faveur; profitons-en pour essayer.»Depuis qu'il connaissait Lucie, le jeune homme avait profondément réfléchi sur ce caractère de femme: «Si elle avait un amant à l'heure présente,» s'était-il dit, «elle l'épouserait… Un amant? Et pourquoi non?…» Il se rappelait leur intimité de ces derniers jours, celle de la veille. Ne s'était-elle pas gentiment appuyée sur son bras pour descendre l'escalier en spirale qui mène à la crypte de la Chartreuse? Et comme elle avait, avec son joli sourire, mis à son corsage les fleurs qu'il lui avait cueillies dans le petit cimetière abandonné, au milieu du cloître! A ce souvenir, le prince Vitale se sentait plus décidé. Il faisait une après-midi un peu orageuse et lourde, «un temps à mal de nerfs, comme dans les romans français,» se dit le prince en riant… «Si elle est toute seule, osons.»Toute seule? Oui, Mmede Nançay était toute seule quand Vitale entra dans le petit salon de la villa. Elle se tenait assise à une menue table mobile, écrivant une lettre, et l'extrême finesse de ses traits était rendue plus sensible par une sorte de fraise qui encadrait son cou délicat. Elle portait une robe toute en dentelle noire avec des nœuds orange aux bras, à l'épaule une ceinture de même nuance, et quelque chose de la langueur du jour flottait dans ses yeux et son sourire.—«Que vous êtes gentil d'être venu,» fit-elle en tendant la main au jeune homme, «je suis aujourd'hui dans mesblue devils…»—«J'en ai autant à vous offrir,» fit le prince en prenant place à côté d'elle sur le divan très bas où elle était assise, et lui baisant la main.—«La seule différence, hélas! est que vous avez des raisons imaginaires, et que moi j'en ai de véritables.»—«Ah!» dit-elle vivement, «comprend-on jamais les souffrances d'un autre?»—«Mais,» répondit le prince, «je crois que je vous comprends très bien. Vous souffrez de mener une vie contraire à la vérité de la nature… Regardez ce ciel…,» et il lui montrait le profond azur qu'on apercevait à travers la fine guipure du long rideau,—«regardez ces fleurs…,» et il touchait de la main à de frêles roses-thé qui achevaient de mourir dans leurs vases de verre de Venise en embaumant l'air de la chambre,—«regardez toutes choses autour de vous, dans la lumière de cet heureux printemps. Ah! madame, tout vous parle d'aimer et votre cœur aussi… Vous lui dites de se taire et il étouffe… Voilà tout le secret de vos heures tristes.»—«L'amour,» dit-elle, d'un ton accablé, «toujours l'amour!… Il semble que ce soit là toute l'existence de la femme, d'après vous autres.»—«Je vous plains,» reprit Vitale avec un accent très sérieux. Le contraste entre cet accent et le ton habituel de sa causerie donnait plus de valeur à ces paroles qui convenaient du reste à sa beauté. Avec son front pâle, ses boucles fières, l'éclat de ses yeux, sa jolie bouche aux dents si blanches, il pouvait prononcer sans ridicule de ces phrases d'exaltation romanesque qui exercent un attrait tout puissant sur les femmes, même lorsqu'elles sont débitées avec des physionomies d'hommes d'affaires.—«Oui, je vous plains, et malgré les atroces mélancolies que je peux cacher sous ma gaieté, combien je trouve mon sort préférable au vôtre! Je souffre, moi aussi, mais je vis, du moins… Je vous aime tant!…» continua-t-il en lui prenant la main.Elle se retournait vers lui, touchée par la musique de cette voix, et son regard se fit doux et caressant à rencontrer celui du jeune homme. Celui-ci n'attendait que ce moment pour agir. Tout en prononçant ses phrases tendres et s'abandonnant, lui aussi, à l'émotion qu'il exprimait, il ne perdait pas de vue la résolution prise. Il passa la main qu'il avait libre autour de la taille de Lucie et il l'attira vers lui, si faiblement d'abord qu'elle ne résista point. Ce ne fut qu'à la seconde où elle sentit le souffle de cet homme sur son visage, où elle l'entendit lui dire: «Ah! Lucie, aimez-moi…» qu'elle se leva, comme d'un bond, et repoussa Vitale. Ce dernier, au lieu de la laisser s'en aller, se leva à son tour et l'attira sur le divan, d'une étreinte plus forte. Elle se débattit. Le prince, perdant à cette lutte son sang-froid de tout à l'heure, la prit par les poignets, et la renversa d'un mouvement si brusque qu'il lui fit mal. Elle jeta un cri, et la colère qui se lisait sur son joli visage fit comprendre à cet homme que cette défense n'était pas jouée.—«Je n'ai pas mérité cela,» disait-elle, «je n'ai pas mérité cela…»Et se dégageant, avec un effort suprême, elle s'enfuit à l'autre bout de la pièce. Mais, là, au lieu d'appeler, et comme si la dépense d'énergie nerveuse qu'elle venait de faire l'avait épuisée, elle se mit à fondre en larmes en jetant ces mots:—«Vous vous êtes conduit comme un drôle. Ne me parlez plus jamais, jamais, de votre amour…»—«Encore une partie de perdue,» se dit le prince, «c'est une série.»Et tout haut:—«Ah! madame, comment me faire pardonner ma conduite?—Si je fais un pas en avant,» songeait-il, «elle sonne, et je suis perdu.»—«Je ne vous la pardonnerai jamais,» lui répondit-on.La colère de Lucie était d'autant plus forte qu'elle avait ressenti un mouvement de véritable émotion à écouter les discours du prince. Mais à travers toutes ses inconséquences, elle était une très honnête femme, très pure, et surtout, comme beaucoup de femmes mariées dans des conditions douloureuses, elle avait une horreur de la brutalité de l'homme, une répugnance pour le délire auquel elle venait de voir Vitale en proie qui détruisaient du coup le charme dont elle s'était laissé envelopper depuis le départ de sir John. Un coup de cloche vint interrompre un tête-à-tête du plus cruel silence. Lucie regarda le prince comme pour lui dire: «Vous voyez à quelles surprises vous m'exposez…» C'était la comtesse Ardenza qui arrivait toute languissante à cause de la chaleur et qui commença son gentil papotage:—«Cencio m'a dit… Cencio m'a montré… Cencio par-ci, Cencio par-là…»—On voyait que sonpatitoet son fils étaient ses seules préoccupations, et aussi que Cencio était réellement pour elle une espèce de factotum. Il y a dans les liaisons italiennes comme un côté bourgeois et pot-au-feu qui ne ressemble ni de près ni de loin à ce que nous entendons, de ce côté-ci des Alpes, par amour et par intrigue. Mais bien loin d'être choquée par ces détails d'une intimité de cet ordre, Lucie s'en trouva touchée.—«Cencio l'aime,» songeait-elle, «il ne peut pas l'épouser et il la traite comme sa femme. Et Vitale qui peut m'épouser me traite comme une fille.»Son dégoût augmenta le lendemain quand Bonnivet lui révéla les pertes au jeu qu'avait éprouvées le prince.—«Ah!» se dit-elle, «ce n'était même pas de la passion, c'était du calcul! Et je me suis brouillée avec sir John pour ce misérable!…»VIII—«Que penses-tu du marquis de Bonnivet?» disait, à quelques semaines de là, Lucie de Nançay s'adressant à son cousin, Maurice Olivier. Tous les deux se promenaient dans le jardin de la villa par une après-midi du commencement de juillet, bleue et déjà brûlante. De sir John Strabane aucune nouvelle. Vitale avait quitté Florence à la suite de sa déception et rejoint son oncle à héritage dans son château de Manduria, pas très loin de Lecce. Bonnivet, devenu l'hôte quotidien de la maison, ne cachait déjà plus son désir. A la question posée par Lucie, Maurice sentit une soudaine angoisse lui serrer le cœur. Les passions absolument cachées et silencieuses, comme celle qu'il éprouvait pour sa cousine, sont douées d'une étrange lucidité. Leur méditative solitude est remplie par des réflexions continues sur les moindres faits qui se rapportent à l'être aimé. Ces réflexions se ramassent en un corps de raisonnement, et il en résulte des phénomènes de sagacité qui ressemblent à ceux de la double vue. On dirait que celui qui aime a des sens particuliers pour observer et interpréter la vie de la personne qu'il aime. Maurice était bien rarement présent aux visites que recevait Mmede Nançay, et cependant il avait assisté en pensée aux péripéties diverses qui, durant ces derniers mois, avaient tour à tour éloigné, puis rapproché d'elle sir John Strabane et le prince Vitale. Aujourd'hui, et grâce à des indices de toutes sortes, il se rendait compte que le marquis s'imposait davantage, et d'heure en heure, à la sympathie de Lucie. Cet habile homme avait enveloppé la jeune femme de si délicates prévenances, il avait eu un art si doux de la plaindre à l'occasion des violences de l'Anglais et des perfidies du Napolitain, il avait su la convaincre de son culte avec une si rare entente des moindres effarouchements d'une âme souffrante, qu'elle commençait à concevoir un mariage avec lui comme la meilleure solution d'une existence qui ne pouvait se prolonger. L'audacieuse tentative du prince, en lui montrant le danger des familiarités irraisonnées, l'avait guérie pour toujours de ce goût innocent du flirt, auquel s'était tant complue sa fantaisie de jeune veuve, demeurée à demi jeune fille.—«Hé bien,» s'était-elle dit, «Bonnivet n'a plus trente ans, il n'en a même plus quarante, ni quarante-cinq, mais il est charmant. Il sait la vie d'une façon supérieure et il est bon, si bon! Il m'aimera un peu comme un père, mais du moins sans la brutalité que je hais tant. Je ne serai peut-être pas heureuse. Je serai contente… Être aimée comme dans les livres, cela n'est qu'un rêve. Il faut redevenir pratique et raisonnable…»Sous l'influence de ces idées, elle s'était abandonnée avec délices à l'intimité du marquis. Quoique aucune parole définitive n'eût été prononcée entre eux, l'un et l'autre sentaient trop bien vers quel but ils marchaient, et Bonnivet, au contact de cette femme si fine et si jeune encore, s'attendrissait autant que sa sèche nature de Don Juan vieilli et peu scrupuleux pouvait lui permettre un attendrissement. Il se surprenait à être ému de la félicité qu'il prévoyait, pour les années de sa décadence. Lucie était aussi candide qu'elle était riche et jolie.—«Ce sera,» songeait-il, «une fin digne de moi…»Sans que Maurice eût aperçu toute la profondeur de ce caractère, les nuances des relations de cet homme avec Lucie ne lui échappaient pas, et il souffrit plus encore de l'entendre répéter avec insistance:—«Oui, que penses-tu du marquis?… Il me semble que tu ne l'aimes pas…»—«Qui te fait croire?…» dit le jeune homme en rougissant. Il s'était habitué aux ivresses et aux tourments de la passion silencieuse, et maintenant il souffrait le martyre rien qu'à penser à une révélation possible de son sentiment. Avouer l'antipathie qu'il éprouvait pour le marquis, n'était-ce pas en avouer la cause secrète? Et il répondit:—«Je ne connais pas assez M. de Bonnivet pour le juger, mais il me paraît un très charmant et très galant homme.»Le joli visage de Lucie s'éclaira d'une lumière, comme il lui arrivait lorsqu'elle était joyeuse. Par un de ces gestes d'une grâce enfantine que son rôle de grande sœur aimait à prodiguer à son cousin, elle lui prit la main et la caressa.—«Que tu me fais plaisir de parler ainsi,» dit-elle, «j'avais si peur!… Alors,» continua-t-elle en rougissant à son tour, «tu ne serais pas trop malheureux s'il devenait ton cousin?»Il la regarda et il lut dans ses yeux bleus toute l'importance qu'elle attachait à cette question. Depuis bien des jours,—il n'aurait pu en dire le compte, pas plus qu'il n'aurait pu dire quand il avait commencé de l'aimer,—oui, depuis bien des jours il était préparé à cette fatale minute où elle lui dirait: Je me marie. Mais il en est de ces préparations-là comme du courage des parents qui veillent sur l'agonie d'un poitrinaire. Ils le savent condamné, puis cette agonie les frappe en pleine espérance. Maurice crut, à l'extrême douleur ressentie, qu'il allait défaillir. Il prononça pourtant ces mots:—«Hé quoi! notre douce vie va finir?…»—«Non, non, jamais,» fit Lucie comme avec emportement, «tu continueras à demeurer avec moi, comme par le passé. Ah! mon frère aimé,» ajouta-t-elle en l'attirant et lui donnant un baiser sur le front, «peux-tu croire que je te quitterais?… La première condition du contrat, si je me marie, sera que je garde avec moi mon cher Maurice.»—«Tu le dis,» répliqua le jeune homme, «et puis ton mari dira autrement.»—«Mais, bête, c'est pour cela que je choisirai le marquis. Si tu savais comme il parle de toi avec délicatesse!»Cette sympathie de Bonnivet blessa le jeune homme au cœur plus encore que tout le reste. Les bons procédés de ceux que nous haïssons, lorsqu'ils ne désarment pas notre haine, l'exaspèrent singulièrement. Il se détourna pour cacher l'altération que son visage devait subir et il cueillit deux roses qu'il tendit à Lucie sans la regarder. Celle-ci s'aperçut bien du trouble de son pauvre cousin, mais comment l'aurait-elle attribué à sa véritable cause? Comment aurait-elle cru que le jeune homme d'aujourd'hui, l'enfant d'hier, grandi avec elle, l'aimait d'un sentiment autre que celui d'un frère pour sa sœur? Elle le savait d'une susceptibilité de cœur presque maladive. Elle se disait que leur existence intime, passée, depuis des mois et des mois, tout entière entre MmeOlivier, son fils et elle, devrait forcément se modifier un peu par l'introduction d'un nouvel hôte, et elle se disait aussi que Maurice voyait cette modification inévitable et qu'il en souffrait.—«Allons, sois sage,» dit-elle en l'embrassant de nouveau, «sois sage. Et puis,» dit-elle encore avec un sourire, «rien n'est fait.»—«Non, rien n'est fait, et il faut que rien ne se fasse,» répétait le jeune homme, resté seul après cet entretien. Comme machinalement, il était rentré à la villa lorsqu'on était venu pour appeler Lucie qu'une visite réclamait. Puis il était sorti et il marchait sur la grande route.—«Oui, cela ne se fera pas, mais comment l'empêcher? Puis-je lui dire que je l'aime? Elle rirait. Elle ne me croirait pas… Si elle me croyait, ce serait pire. Elle ne m'aime pas… Elle ne voudrait plus de ma présence… Ah! si seulement elle épousait quelqu'un qui fût digne d'elle, mais ce scélérat de Bonnivet!…»Maurice, halluciné par la plus frénétique des jalousies, apercevait en ce moment le marquis sous un jour affreux. Quoiqu'il ignorât la véritable tache qui souillait l'honneur de Bonnivet, il en savait trop sur le passé galant de cet homme pour ne pas le mépriser, lui qui était demeuré presque pur, à travers les chutes de conscience que la curiosité inflige aux jeunes gens les plus scrupuleux. La seule idée d'une existence uniquement dépensée en bonnes fortunes lui causait donc une espèce d'horreur. Il détestait de même l'esprit du marquis, tout en papotages mondains ou en épigrammes. Vingt raisons d'antipathie et de situation se réunissaient pour lui rendre insupportable la pensée du mariage de son ennemi avec sa cousine. Mais comment agir?Toute cette après-midi, Maurice erra, en proie à cette anxiété, dans les chemins qui avoisinent Fiesole. Il s'asseyait sous des oliviers dont la blanche verdure brillait au soleil. Il traversait des allées de cyprès dont le morne feuillage s'harmonisait avec la couleur de sa pensée. Il passait devant les villas dans les jardins desquelles les statues de marbre étincelaient sur l'intense azur. Les résolutions les plus folles succédaient en lui à des accès de larmes. Il finit par s'arrêter à un projet dont le caractère déraisonnable avait du moins cet avantage de ne pas offrir une impossibilité absolue.—«Le marquis,» se disait-il, «est avant tout un homme du monde… Si je l'insulte gravement en public, il faudra de toute nécessité qu'il se batte avec moi. Qu'il me blesse ou que je le blesse, le mariage est rendu bien difficile, car enfin Lucie m'aime trop et ne l'aime pas assez pour me sacrifier tout à fait… L'insulter gravement?… Il est indispensable que le vrai motif de mon antipathie ne soit pas deviné, par elle au moins… Bonnivet a bien toujours cet air d'impertinence, même avec moi, dont je puis prendre prétexte…»En songeant ainsi, Maurice se sentait troublé par cette horreur de l'action qui est commune à tous les solitaires et particulièrement aux amoureux chez qui la maladie habituelle de la sensibilité tarit profondément les énergies. Une agonie le terrassait à l'idée de l'affront qu'il devrait infliger à son rival, devant des spectateurs. Ces accès de timidité aboutissent, chez ceux qui les traversent, ou bien à une paralysie entière du vouloir ou bien à des fureurs de résolution effrénée. Ce fut le cas pour le cousin de Lucie, qui finit par se diriger du côté de Florence en proie à la fixe idée de rencontrer son ennemi et d'en finir ce soir même avec ses doutes:—«Je le verrai et la circonstance m'inspirera.»Il alla d'abord tout droit au cercle. Ce fut avec un battement de cœur qu'il poussa la porte qui donnait entrée dans la salle de jeu. Il venait d'entendre la voix de Bonnivet qui disait:—«Le roi…»—Le marquis jouait à l'écarté avec un autre Français de passage à Florence comme M. Louis Servin, recommandé à Bonnivet comme M. Servin, et comme lui tributaire de l'adroit joueur. Cinq autres personnes se trouvaient dans le salon, qui causaient, suivaient les détails de la partie, dépliaient et repliaient des journaux.—«Bonjour, Maurice,» fit le marquis avec son plus amical sourire dès qu'il vit entrer le jeune homme. Ce dernier répondit à cet accueil de la façon la plus froide, et il se mit à lire un journal à son tour, afin de se donner une contenance. Tenant droite devant lui la hampe autour de laquelle s'enroulait l'imprimé, il réfléchissait, avec une ardeur de fièvre, à la façon dont il exécuterait son projet:—«Le frapper au visage devant tout ce monde, je ne le peux pas, on m'enfermerait comme fou et il refuserait de se battre…»Il regardait alors son ennemi par derrière, cette tête joliment coiffée, le col blanc, un peu haut, pour cacher les rides, la ligne bien tombante des épaules. Un geste que le marquis faisait avec sa belle main, au petit doigt de laquelle luisait une large émeraude et un serpent d'or, donna soudain une tentation à Maurice. Bonnivet, tout en jouant, fumait un cigare qu'il posait parfois, pour donner les cartes, sur un cendrier de métal placé à côté de lui. Maurice se leva, passa tout près de la table et du bout de la hampe qui tenait son journal, fit tomber le cigare à terre. Puis il se retourna et regarda le marquis fixement sans prononcer une phrase d'excuse. Bonnivet, qui crut à une distraction, sortit simplement un nouveau cigare de sa poche, l'alluma et recommença de jouer. Au moment où il venait de poser ce second cigare sur le cendrier, comme le précédent, Maurice repassa du même côté; du bout de la hampe, il fit encore rouler le cigare. Bonnivet ne put retenir un geste d'impatience.—«Maladroit…,» dit-il en ses dents.Et tout haut:—«Voyons, Maurice, on dirait que vous le faites exprès.»—«Monsieur le marquis,» répliqua Maurice avec un tremblement dans la voix, «je vous défends, entendez-vous bien, je vous défends de me parler sur ce ton.»L'accent dont cette phrase fut prononcée contrastait si fort avec les manières connues de Maurice, et d'autre part le marquis passait pour un homme si chatouilleux sur le point d'honneur, que toutes les personnes présentes attendirent avec une curiosité singulière la réponse et l'issue de cette altercation subite. Bonnivet avait été surpris lui-même de telle sorte, qu'il demeura une minute sans pouvoir articuler une parole. Il aperçut la vérité comme dans un éclair: Maurice aimait sa cousine, et lui cherchait querelle pour empêcher le mariage.—«Essayons de voir où il en veut venir,» se dit le marquis. «J'ai fait mes preuves… Pour une fois, soyons endurant.»Ce fut donc avec une douceur extraordinaire qu'il répliqua, comme un maître indulgent qui parle à un élève:—«Vous ne vous possédez pas, Maurice, ou bien vous m'avez mal entendu.»—«Je vous ai entendu parfaitement, je me possède parfaitement,» repartit l'autre, «je vous répète que votre ton me déplaît, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Je vois que vous commencez à en changer… C'est fort heureux… On s'instruit à tout âge…»—«Messieurs,» dit le marquis que la colère gagnait, quoiqu'il en eût, et qui voyait le jeune homme décidé à pousser l'algarade jusqu'au bout, «je vous demande pardon de cette scène regrettable.—Dans une heure, monsieur,» continua-t-il en s'adressant à Maurice, «deux de mes amis auront l'honneur d'aller vous demander sur quel ton vous désirez que je vous parle.»—«Et j'aurai l'honneur de les faire se rencontrer avec deux des miens,» dit Maurice en s'inclinant et se retirant.—«C'était à moi de donner,» fit le marquis à son partner en rallumant un troisième cigare; «finissons notre partie, voulez-vous?»Et tout en battant les cartes, il se disait à lui-même: «La sotte aventure! Ce jeune insensé n'en voudra pas démordre. Il faudra se battre. Est-ce triste? Bah! Monsieur mon futur cousin en sera quitte pour quelques gouttes de sang. Nous nous réconcilierons sur le terrain. J'expliquerai à Lucie que je l'ai ménagé à cause d'elle. Mais les coups d'épée ont de tels hasards! J'aurais dû prévoir cette folie. Ce gamin la dévorait des yeux,—un enfant!… On ne saurait penser à tout, dit le proverbe… N'importe,—je réussirai…» Et la partie finie, il se leva pour s'entendre avec deux des personnes qui étaient là et qui avaient tout vu.—«L'épée, le gant de ville, au premier sang et demain matin.» C'est par ces mots qu'il leur résuma toutes ses intentions au cas où ils échoueraient dans toute tentation conciliatrice, et toujours il en revenait à cette phrase:—«La sotte aventure!»IXC'était un mardi que cette scène avait eu lieu, et, le jeudi soir, deux femmes allaient et venaient presque affolées dans la villa Wérékiew. L'une était MmeOlivier, l'autre Lucie. Le marquis avait eu raison de redouter les hasards des coups d'épée. Dans ce malheureux duel, une charge à fond de Maurice, assez bon tireur quoiqu'il ne pratiquât guère, avait contraint Bonnivet à une riposte aussi vigoureuse que l'attaque. Le jeune homme était tombé, frappé gravement. La mère, folle de douleur, trouvait à peine la force de vaquer aux soins ordonnés par le docteur qui avait déclaré ne pouvoir encore se prononcer. Elle venait de se trouver mal au moment d'aller dans la chambre de son fils afin de le veiller.—«J'irai,» avait dit Lucie. Le sommeil, lorsqu'elle y pénétra, avait clos les yeux du jeune homme, qu'elle regarda longtemps, si pâle du sang qu'il avait perdu: «Et pourquoi s'est-il battu?» se demandait la jeune femme. Prévenue par un mot du marquis, elle avait en vain supplié Maurice de laisser arranger l'affaire, et elle n'osait pas voir en face la terrible vérité. Tandis qu'elle regardait autour d'elle, le visage même de la pièce paraissait répondre à cette question. Sur les murs encombrés de photographies, que retrouvait-elle? Des souvenirs de voyages faits avec elle. Sur la table posée en travers et devant la fenêtre, de façon à pouvoir regarder le jardin où elle se promenait si souvent, quels portraits étaient placés, dans les cadres qu'elle lui avait donnés? Des portraits d'elle, une dizaine, correspondant aux diverses phases de sa vie. Elle était là toute petite fille, en cheveux flottants, de profil,—puis de face, et jeune fille dans un petit déguisement où elle avait joué la comédie, «en Pierrette triste,» disait Maurice,—et puis encore jeune fille, et puis jeune femme, et puis telle qu'elle était à Florence. Aucun des objets qui garnissaient cette table n'était étranger à son souvenir. Elle reconnut un porte-plume, qui avait été un accessoire de bal dans une fête où elle avait justement dansé le cotillon avec son cousin. Un nœud de ruban qu'elle avait porté se fanait, suspendu au-dessus du petit cadre à marquer les jours. Elle s'assit à cette table et ouvrit le buvard distraitement. La première chose qu'elle vit fut une lettre fermée sur laquelle Maurice avait écrit son nom à elle. Le cœur serré, presque avec épouvante, elle brisa le cachet, un cachet où elle pouvait encore se retrouver, car elle avait choisi pour Maurice la pierre gravée dont l'empreinte, une Diane chasseresse, se voyait sur la cire, et elle lut cette lettre, dont l'écriture hâtive lui fit mal:«Mercredi, une heure du matin.«Si tes yeux tombent jamais sur ces lignes, Lucie, hé bien! c'est que jamais, jamais plus ces beaux yeux que j'ai tant aimés, ne rencontreront les miens, et alors tu ne pourras pas m'en vouloir de t'avoir écrit ce que je t'écris, et, pour une fois, pour la première et la dernière, il m'aura été permis de sentir tout haut devant toi. Ah!sweet lady of my heart,—vois, je n'ose pas te dire dans notre langue de chaque jour le nom que je t'ai donné dans ma pensée,—ce que je t'écris là, je serais mort avant que ma bouche en pût proférer seulement une syllabe. Mais si je suis mort quand tu liras cette lettre, et mort à ton service, comme les chevaliers d'autrefois mouraient pour leur dame, il faudra bien que tu penses à moi un peu autrement qu'à un enfant malade,—oui, mon aimée, il le faudra, et cette seule idée me rend presque douce la perspective de la rencontre de demain.«Vois, je t'écris sans fièvre,—bien posément,—pour t'expliquer le secret de ma vie; et, de toute cette longue souffrance répandue sur des années, je ne peux rien, presque rien exprimer maintenant. Tout me paraît contenu dans une phrase que je te dis parce qu'elle est au passé, que je n'aurais jamais osé te dire au présent: je t'ai aimée, Lucie, depuis tant de jours!—Te rappelles-tu ton mariage? Tu traversais l'église avec ton visage sérieux et fier. L'orgue entonnait une marche triomphale. Tu n'as pas cherché du regard le jeune homme qui n'avait pas voulu prendre place dans le cortège, parce qu'il savait qu'il pleurerait trop; et que ces larmes-là devaient couler, comme coulaient les miennes, dans l'ombre de l'église, et non sous les yeux des indifférents!—Oui, je t'aimais, alors comme aujourd'hui, avec adoration et avec désespoir. Ce qui faisait mon supplice, ah! ma chère âme, comprends-moi un peu, c'est que tu m'aimais, toi aussi, d'une manière qui ne devait jamais changer. Quand tu me souriais si doucement, quand tu me caressais les cheveux avec la main, quand tu venais dans ma chambre, quand tu m'emmenais partout avec toi dans ta voiture, ce que je sentais avec une douleur mêlée de si folles délices, c'était une tendresse venue de toi, qui devait demeurer celle d'une sœur. Mais, moi, ce n'était pas comme un frère que je t'aimais. Et que je t'aimais! Avec quels bonheurs, malgré tout, j'ai vécu auprès de toi depuis ton veuvage,—oui, malgré tout,—car si tu ne m'aimais pas, tu n'aimais personne! Je souffrais certes de jalousie, mais je savais bien, au fond, que tu restais libre.—C'est parce que je ne peux pas supporter l'idée que tu cesses de l'être que j'ai fait ce que j'ai fait.«Allons, il faut que je rassemble mes pensées… Oui, c'est la conversation que nous avons eue l'autre jour qui m'a décidé. L'amour rend étrangement perspicace, Lucie, on l'a dit souvent, et c'est du premier jour que j'ai deviné dans l'homme avec qui je me battrai demain, le plus dangereux des rivaux. Heure par heure, j'ai suivi son plan pour s'approcher de toi, la tactique habile par laquelle il s'est tour à tour débarrassé de ceux qui pouvaient gêner, non pas son amour, mais son ambition!… Que tu fusses mariée à un autre, c'était déjà une douleur à ne pas la supporter; mais mariée à un homme qui ne voulait de toi que ta fortune! Non, ma douce aimée, tu ne te rends pas compte de l'étude que j'ai faite du caractère et du passé du marquis pour arriver à cette certitude. Et c'est lui que tu aurais épousé, que tu épouserais si je n'agissais! Il fallait mettre entre lui et toi quelque chose d'irréparable. J'ai pris le moyen le plus rapide. Dans quelque douze heures, ma cousine, et qui m'aime, ne pourra se marier avec l'homme que j'aurai blessé ou qui m'aura blessé,—qui m'aura tué peut-être. Mais si tu savais la joie profonde que j'éprouve à exposer ma vie pour que tu ne sois pas la proie de celui qui allait s'emparer de toute la tienne! Tu te moquais souvent de mon caractère romanesque, et c'est vrai que je n'ai pas été absolument pareil aux autres. Mon existence, à moi, s'est tout entière dépensée à rêver de toi, auprès de toi, à t'aimer dans des agonies et des extases dont tu n'as rien soupçonné.—Du moins, si je meurs, mon secret ne sera pas mort avec moi et je ne t'aurai pas vue emmenée loin de notre intimité par quelqu'un que je méprise.—Hélas! demeurée seule, peut-être la révélation du sentiment que j'aurai eu pour toi, te touchera-t-elle assez pour que jamais, jamais plus tu ne te laisses prendre à ces hypocrisies de cœur, qui n'ont de commun avec l'amour que les paroles. Moi, ton pauvre Hamlet, comme tu m'appelais en me plaisantant, j'aurai lutté pour toi, mon Ophélie.—Et si je reviens,—peut-être aurai-je alors le courage de te montrer tout mon cœur, et toi, tu ne riras pas de l'enfant qui t'aura prouvé qu'il est un homme et qu'il saurait mourir pour tes chers yeux.—Ah! qu'ils étaient beaux, et que je les aurai aimés!»Lucie de Nançay lut et relut cette étrange lettre, dont l'enfantillage ne pouvait plus la faire sourire après le dangereux duel qui avait suivi, et elle s'abandonna en arrière sur le fauteuil. Comme un éclair illumine tout un horizon, toute leur vie commune lui apparut à la clarté de cette confidence qui avait failli être un aveu d'outre-tombe, et sous un autre jour. Elle comprit que cet amour dont elle était éprise, dévoué jusqu'à la mort, respectueux jusqu'à là piété, délicat jusqu'au silence, elle l'avait eu auprès d'elle et qu'elle n'en avait rien su, et reprenant la lettre, elle la couvrit de baisers en fondant en larmes. Elle retourna auprès du jeune homme qui dormait toujours et elle le regarda longuement en lui touchant les cheveux d'une main si légère que, même éveillé, il ne l'eût pas sentie. Puis elle marcha de nouveau vers la table et, dans un buvard qu'elle avait apporté elle-même pour écrire, elle prit une autre lettre, très longue celle-là, et qui portait sur son cachet les armes des Bonnivet. C'était celle que le marquis lui avait envoyée le jour même et par laquelle il lui demandait de la revoir pour lui expliquer de vive voix l'état d'angoisse où il se trouvait lui-même. Elle approcha cette lettre de la bougie et la brûla,—puis, revenant vers le lit du blessé:—«Ah!» dit-elle, «il est bien jeune. Je vieillirai avant lui… Et cependant!…» Et sentant les larmes lui venir de nouveau, elle mit la main sur son cœur comme pour en contenir le battement et elle dit tout bas: «Ah! mon Dieu! ne le laissez pas mourir… Je sens que je l'aime!»Houlgate, août 1885.
—«Ah! ces Français!» s'écriait MmeDenisow au milieu des applaudissements, «je les adore! Mon doux marquis, présentez-moi celui-là, que je l'aie à ma soirée d'après-demain. Croyez-vous qu'il voudra bien recommencer pour nous ces ravissantes imitations?…»
Tout en amenant Servin de Figon auprès de MmeDenisow, le marquis entrevoyait une possibilité de mettre à profit ce qu'il savait du caprice de MmeAnnerkow pour Vitale. Il avait consenti, comme patron du jeune Français, à organiser un souper que Servin désirait offrir chez Doney avant son départ. MmeDenisow et son amie seraient de ce souper. On placerait la belle MmeAnnerkow à côté du prince. Oui, elle était bien belle, peu scrupuleuse, et lui bien jeune. Une bonne petite infidélité, dûment constatée par tous les potins de la ville, n'avancerait pas beaucoup ses affaires auprès de Lucie… «Ce sera toujours autant de fait,» se disait le marquis, «et nous trouverons autre chose ensuite…» Il se rendait compte que Mmede Nançay serait, avant tout, déterminée dans le choix de son second mari par la croyance dans la profondeur du sentiment qu'elle inspirait. Aussi avait-il eu toujours bien soin, depuis qu'il avait commencé son investissement, de ne pas donner lieu sur lui-même au moindre racontar. Cette sagesse ne lui coûtait plus guère. Le prince Vitale avait d'autres tentations à vaincre.
Le résultat de ces calculs fut que, dix jours après la soirée de la comtesse Ardenza et le départ de sir John, vers onze heures et demie du soir, le prince Vitale se rendait à pied au restaurant de la rue Tornabuoni, invité par M. Louis Servin de Figon (une couronne de baron en haut de la carte, simplement). Le jeune Napolitain se sentait en avance, et par cette belle nuit de printemps il longeait le quai de l'Arno avec ravissement. La rivière coulait si douce, et le bruit de l'eau contre un barrage pratiqué du côté des Cascines arrivait, continu et sourd. Les boutiques, juchées sur les arcades du Pont Vieux, se détachaient sous un clair de lune qui faisait aussi ressortir en noirceur la petite colline de San-Miniato. Le fourmillement des étoiles emplissait le vaste espace. Le prince jouissait avec délices de sa promenade par cette admirable nuit. Il s'arrêtait, s'accoudait sur le parapet, regardait le paysage. Il fumait un de ces longs cigares percés d'une paille que l'on allume en les plaçant au-dessus d'une bougie sur un instrument de cuivre. Tout en dégustant ce cigare de Virginie, très noir et très fort, il fredonnait l'air d'une des chansons populaires de son pays, entendues chez Mmede Nançay: «Beau chasseur qui vas à la chasse,—cette caille est une impertinente, oui,—elle en a déjà trompé tant d'autres,—peut-être, peut-être, elle te trompera…»
—«Non,» pensa le prince, «elle ne me trompera pas, la jolie caille, mais il voudrait bien me tromper, l'autre chasseur.» Le profil diplomatique de Bonnivet, dont les moindres rides révélaient la ruse et la surveillance de soi, occupa une minute cette vive imagination de Méridional, et il raisonnait: «Depuis que l'Anglais est parti, le sire est tout sucre et miel. Mais si on ne prend pas les mouches avec du vinaigre, on ne prend pas don Antonio Vitale avec du miel et du sucre…» Et tout en prononçant cette phrase au dedans de lui, le prince cligna son œil, comme cela lui arrivait dans ses minutes d'ironie, et l'expression de son regard devenait alors inexprimable. Il s'y lisait de la défiance et de l'ironie, de la dureté avec de l'hypocrisie, ce qui faisait dire méchamment à Bonnivet:—«Je vois bien que Vitale a le mauvais œil, mais je ne sais pas lequel!…»—«Bah!» fit le jeune homme en humant une bouffée de tabac, «je serais bien naïf de me tourmenter maintenant. Soyons calme et voyons venir, comme le conseille toujours le père Heurtebise… Quelle nuit divine!…» C'était un trait bien italien du caractère du prince qu'il pût jouir sans arrière-pensée de la sensation présente à la minute même où il était le plus intéressé par un but à poursuivre.
—«Si j'épouse Lucie,» continuait-il à se répéter intérieurement, «je retourne là-bas six mois de l'année,» il pensait à Naples et à la terre d'Otrante, les deux pays entre lesquels s'était écoulée sa première jeunesse, «et nous y vivons sans aucun souci… Ah! fils de ma mère, pourquoi n'y suis-je pas dès aujourd'hui?—Mais parce qu'il vous reste vingt-deux mille trois cents et quelques francs, mon prince, et pas un centime de plus… Avant les événements, cela m'eût suffi. Mon oncle aurait-il raison de prétendre que tout le génie de Cavour n'était rien, puisqu'il n'a pas appliqué à l'Italie entière le code de Naples? Cher homme d'oncle! Quelle idée de lui avoir soufflé Bianca, sa danseuse, et de m'en être fait un ennemi à jamais? Qu'importe? Lucie est bien jolie, elle sera princesse, et notre marquis y perdra sa peine.»
L'heure sonna à une prochaine église de cette claire sonnerie qui vibre si finement dans l'atmosphère florentine.—«Encore dix minutes de flânerie,» se dit le prince, «et nous irons souper. J'ai une faim de loup, ce soir. Pourquoi Bonnivet m'a-t-il fait inviter par ce petit imbécile de Français auquel il gagne une poignée de louis par jour sous prétexte de le protéger? Pour m'empêcher d'y voir clair dans son jeu en se montrant tout aimable?… Il me croit terriblement bête.Meno male.C'est la finesse des finesses de passer pour un nigaud.» Et Vitale, ayant jeté son cigare, monta l'escalier du restaurant le sourire aux lèvres. Qui le voyait, ce joli sourire, songeait involontairement à ces délicieux seigneurs duXVIIIesiècle dont l'unique affaire était de s'amuser d'abord et d'amuser ensuite, et il fredonnait un autre couplet de la même chanson: «A Pausilippe—je veux aller ce soir,—avec la meilleure jeunesse…»
—«Exact comme un soldat,» lui dit Bonnivet en le recevant sur le seuil du petit salon d'attente qui précédait la pièce où l'on devait dîner.
—«Marquis, l'exactitude est la politesse des princes,» dit l'étonnant Servin en serrant la main du nouveau venu. Rien qu'à la manière dont il prononçait ces deux mots: «marquis,—prince…,» on eût deviné la joie profonde qu'il éprouvait à traiter des personnages authentiquement nés. Ce souper, les parties de rubicon avec Bonnivet, une demi-bonne fortune avec une vicomtesse,—âgée de cinquante ans!—qu'il n'avait pas voulu inviter ce soir par discrétion, ce devaient être là les principaux événements de son séjour à Florence qui lui avait coûté cher cependant. Il y était venu avec une demi-mondaine, cette Pauline Marly que ses relations avec plusieurs grands seigneurs ont fait surnommer par Casal «la Gothon du Gotha.» Servin l'avait emmenée de Paris par vanité et renvoyée de même, moyennant un cadeau considérable, pour aller dans un monde titré. Il avait osé la faire passer, confidentiellement, auprès de ceux qui les avait vus ensemble, pour une grande dame. On pense s'il avait trompé un Bonnivet!
—«Mais, cher comte,» répondait-il à un homme d'un certain âge qui lui conseillait de s'arrêter à Sienne pour y voir les Pinturicchio de la cathédrale, «je n'ai même pas eu le temps de visiter ici la chapelle des Médicis. Invitation par-ci, invitation par-là, vous êtes si aimables qu'on n'a pas une minute dans sa journée… Et puis je ne peux pas manquer les courses de Pise, et tout de suite après je dois être à Paris pour la représentation de la duchesse de Nade.»—Il ne la connaissait que par les journaux!—«Est-ce que vous ne l'avez pas vue, il y a deux ans, ici, cette bonne Yolande?… Pardon, voici MmeAnnerkow avec MmeDenisow… Vous m'excuserez, comte… Et MmeArdenza…»
Cette dernière arrivait accompagnée de Vanini, son ami, qui ne la quittait jamais. Il faisait ses commissions, s'occupait des dépenses de la maison, de l'éducation du fils, et cette liaison qui durait depuis quatre ans avec une fidélité absolue, avait rendu peu à peu à la comtesse Ardenza son rang dans le monde, compromis autrefois par une série d'inconstances.
—«Mon mari vous fait ses excuses,» dit-elle à Servin, «il ne peut pas veiller à cause de ses migraines.—Cencio,» dit-elle en s'adressant à son sigisbée, «avez-vous dit au cocher pour une heure et demie?»
—«Nous sommes tous là,» dit Bonnivet à son protégé, «offrez votre bras à la comtesse.»
Le petit salon présentait alors un tableau en raccourci de toute la portion cosmopolite de la société florentine. Il y avait là dix personnes: les deux Russes d'abord, MmesAnnerkow et Denisow,—puis une Anglaise, l'honorable mistress Brown, une femme de quarante ans, au teint couperosé, férocement rousse et plus grande de la tête que la moitié des hommes,—une Italienne, la comtesse Ardenza,—un Hollandais qui passait pour l'attentif de MmeDenisow, Vincenzio Vanini qui était le patito de MmeArdenza, le comte polonais, admirateur de Sienne et des peintres primitifs, qui prétendait à la main de MmeBrown, Bonnivet, le descendant d'un connétable, compagnon de François Ier, Vitale, l'héritier d'un grand nom Italien,—et l'amphitryon, pour représenter dans ce milieu d'aristocratie composite l'intrusion de la démocratie moderne. Car le grand-père Servin, qui labourait la terre en pleine Beauce, voici soixante ans, eût été passablement étonné de voir son petit-fils offrir à souper à des convives de cette variété de rang et d'origine. Les portes s'ouvrirent et la table apparut toute garnie de fleurs, avec le miroitement de ses cristaux et de son argenterie.
—«Dix personnes à souper, c'est le meilleur nombre,» disait Servin de Figon à sa voisine. «On peut causer chacun à part et généralement… Le marquis est de cet avis… Ah! comtesse, que je suis heureux qu'il ait bien voulu devenir mon ami…»
Tandis que le brouhaha d'un commencement de souper, avec sa gaieté un peu forcée, retentissait autour de lui, le prince, qui avait l'habitude des regards des femmes, reconnaissait sans peine qu'il plaisait beaucoup à MmeAnnerkow. Il l'avait rencontrée un très petit nombre de fois, mais sa fatuité naturelle ne s'étonnait guère que ces entrevues eussent suffi à lui conquérir le cœur de la jeune Russe.
—«Est-ce que vous habitez toujours Florence, mon prince,» lui disait-elle. Et rien que dans l'accent dont elle détachait ces deux syllabes «mon prince,» elle avait mis cette indiscernable nuance de flatterie tendre par laquelle les femmes qui veulent plaire spécialement savent montrer leur désir. D'autres questions et d'autres réponses partaient de tous côtés autour d'eux:—«Étiez-vous hier à laCavalleria Rusticana?…—Vous a-t-on raconté le poisson d'avril qu'on prépare au capitaine Guardi? Une dépêche signée de son colonel et qui le rappelle immédiatement!… Il est en Sicile…—Est-ce que la partie était belle au cercle, hier au soir?»
—«Mon Dieu, madame,» répondit le jeune Vitale, «je ne peux pas dire si j'habite ou non Florence, non plus qu'une autre ville… Je m'ennuie ici, je vais là… Je m'ennuie là, je reviens ici.»
—«Alors,» reprit-elle, «vous ennuyez-vous ou vous amusez-vous à Florence?»
La conversation ainsi engagée en était arrivée, après le premier service, à un tel degré d'expansion, que la jeune Russe exposait au prince sa théorie sur l'amour.
—«Je n'admets pas,» disait-elle, «tous les compromis de l'hypocrite morale du monde. L'amour est complet ou il n'est pas… Je n'ai jamais lu qu'un vrai livre de passion, c'est l'Abbé Mouret, de Zola… Le connaissez-vous?»
Au moment même où il écoutait cette phrase en se laissant aller au charme des yeux caressants de sa voisine, Vitale aperçut un sourire de MmeDenisow, qui, par-dessus la table, indiquait à Bonnivet le groupe qu'il formait avec MmeAnnerkow. Le marquis répondit par un sourire aussi et par un haussement des paupières, comme pour dire:
—«Que voulez-vous, c'était fatal.»
—«Nous y voici,» pensa Vitale dans un éclair. Et il reposa son verre plein de vin qu'il se préparait à boire:—«Nous ne tomberons pas dans ce grossier piège, monsieur le marquis. Vous n'irez pas demain raconter hypocritement à Mmede Nançay ma bonne fortune avec la belle Russe.» Puis, à voix haute, déplaçant du coup la conversation:
—«Je ne lis jamais de romans, madame. Nous autres, malheureux Italiens, nous avons eu, depuis vingt ans, notre chère patrie à refaire… Vous savez, l'action et la littérature ne vont guère ensemble.—Avez-vous vu le volume des lettres de la marquise d'Azeglio?»
Et il commença d'entretenir MmeAnnerkow du magnifique rôle des femmes piémontaises dans lerisorgimento, entremêlant ses discours d'anecdotes sur Cavour, sur Victor-Emmanuel, sur Garibaldi, si bien qu'en se levant de table, ils en étaient, elle et lui, au même point qu'en s'y asseyant.
—«Bataille gagnée?» fit MmeDenisow en s'approchant de son amie.
—«Pas même livrée,» répondit l'autre en riant d'un mauvais rire. «C'est un beau garçon, mais ces Italiens ne savent plus ce que c'est qu'une femme. La politique, le comte Camille, le roi, l'alliance allemande… Il est ennuyeux comme un journal.»
—«Vitale!… De la politique!… Pas possible!… On me l'a changé.»
Le prince était content de lui en rentrant vers deux heures du matin dans le petit logement meublé qu'il occupait au Borgo Ognissanti et qu'il avait longtemps visé avant de l'obtenir. Il y avait connu un peintre américain en train de copier les Fra Angelico de Saint-Marc et qui avait séjourné là plusieurs années. Quatre étages à monter et il se trouvait chez lui: deux chambres qui donnaient au midi sur l'Arno, avec un balcon d'où le regard découvrait le plus merveilleux horizon de clochers, de palais et de villas très au loin, toutes blanches dans la verdure noire des cyprès. Le service était fait par une servante aux traits rudes qui prononçait lescà la manière florentine, comme deshaspirées. La propriétaire de ce petit appartement était une vieille dame, veuve d'un officier tué dans la guerre de 1866. Elle avait été riche, et les restes de son opulence passée lui avaient permis de meubler coquettement le petit salon et la chambre à coucher qui coûtaient, le service compris, quatre francs par jour. Vitale prenait cette somme, ainsi que tout son argent, à même la légendaire cassette posée sur la commode, à côté des objets de son nécessaire de voyage. Il était là, réellement, comme l'oiseau sur la branche. En quelques heures, il pouvait avoir fini ses préparatifs et partir pour le tour du monde. Ce soir-là, il regardait, en se disposant à se coucher, le détail de ce tranquille appartement, et il souriait de la déconvenue de Bonnivet.
—«Dormirai-je mieux,» se dit-il, «quand je serai le maître et seigneur de la Folie Wérékiew? Car je le serai, marquis, en dépit de votre finesse.»
Ce contentement d'un soir s'augmenta encore d'un trait que Lucie lui décocha par plaisanterie quelques jours plus tard. Il avait fait très froid le matin, et le prince était venu à la villa en simple redingote.
—«C'est vrai,» dit-elle, «vous n'avez plus de manteau, maintenant que vous avez laissé le vôtre aux mains de la belle MmeAnnerkow.»
—«Ah! madame,» répondit-il, «si j'ai été Joseph, je vous jure que ç'a été un Joseph sans le savoir.»
—«Elle est bien jolie, pourtant,» reprit Mmede Nançay.
—«Oui, bien jolie, mais, tout Italien que je suis, j'ai le ridicule d'être fidèle, et quand j'aime une femme, aucune autre n'existe pour moi.»
Lucie avait rougi un peu, d'une de ces adorables rougeurs des blondes qui font paraître le bleu de leurs yeux encore plus délicatement bleu. Cette rougeur avait ravi le prince, d'autant plus que l'amabilité du marquis diminuait de jour en jour. C'était comme le thermomètre auquel Vitale rapportait, son succès. «Cette caille est une impertinente,» chantonnait-il,—et il ajoutait mentalement: «mais nous savons l'art de la chasser.» Il faisait maintenant des armes avec Mmede Nançay trois ou quatre fois par semaine, toujours en présence de Bonnivet. Ce dernier, très adroit tireur, boutonnait son rival à chaque assaut, mais le prince mettait une grâce diplomatique à se reconnaître inférieur. S'il était moins habile, il se savait plus souple et plus fort, et il excellait à le montrer. Sous le costume d'escrime qui moulait son torse et lui permettait de déployer toute son agilité, il avait un air de jeunesse avec lequel Bonnivet, si bien conservé qu'il fût, ne pouvait entrer en lutte. La différence du teint des deux hommes suffisait à révéler leur âge, ainsi que la prodigalité de mouvements que faisait le prince, et Lucie ne pouvait se retenir de cette comparaison.
—«Allons, Prince Charmant,» disait-elle au jeune homme entre deux passes d'armes, «chantez la romance à Madame.»
Le prince alors s'asseyait à terre sans s'aider de ses mains, comme il se relevait d'ailleurs,—jeu enfantin auquel il aurait pu défier son rival un peu trop mûr pour ces souplesses,—et, les jambes croisées, se servant de son fleuret comme d'une guitare, il imitait avec un art de comédien le son des cordes touchées. Puis il commençait une de ces folles chansons de Naples que Lucie aimait tant. Il avait une voix pure et spirituelle, et la plus fantaisiste des mimiques,—une mimique de jeune fat, cependant, car il ne lui arrivait jamais d'outrer les jeux de physionomie jusqu'à la grimace, ni la bouffonnerie des gestes jusqu'à la caricature.
—«C'est la meilleure minute de ma journée,» s'écriait Mmede Nançay. «Encore une fois ce couplet, Prince Charmant, et comme tout à l'heure…»
Il était, en effet, charmant, le prince, et, qui plus est, entièrement charmé. La facilité de caractère qui lui permettait d'être joyeux, comme un écolier, de la joie de chaque jour, tout en calculant le lendemain comme un froid ambitieux, lui rendait plus douces les impressions de ce printemps florentin; et, pêle-mêle, le sourire de Lucie, les espérances de fortune, le plaisir du soleil, la gaieté de la belle vie physique s'unissaient en lui pour le faire heureux,—même sa chance aux cartes. Il s'était remis à jouer, bien que la dame de pique l'eût déjà dépouillé d'une grosse portion de sa fortune, mais une partie d'écarté à cinq francs le point, est-ce que cela compte?
Un soir que Lucie avait été plus coquette avec lui que d'habitude,—ils avaient fait ensemble une promenade en victoria jusqu'à la chartreuse d'Ema où se voit l'admirable tombeau d'un évêque sculpté pieds nus, la mitre au front, et couché sur une pierre,—ce soir donc, Vitale monta au cercle. Il y entrait au moment même où un nouveau venu, diplomate turc, de passage à Florence, offrait une partie de rubicon au marquis, lequel s'excusait sur la nécessité d'une visite. Pourquoi le prince ne put-il pas résister au désir d'humilier son rival? On disait au cercle,—avec beaucoup de justesse,—que Bonnivet, aussi pauvre que Vitale, sinon davantage, ne s'asseyait devant le tapis vert qu'avec la certitude de gagner.
—«Voulez-vous de moi comme partner?» dit le prince à l'étranger; puis, quand ils furent assis l'un en face de l'autre:
—«A combien le point?» demanda-t-il.
—«Voulez-vous un louis?» fit le Turc. Il était venu en Europe hypnotisé par Khalil-bey, de fastueuse mémoire, et il devait traverser les clubs d'Italie, de France, d'Angleterre et d'Espagne avec ce modèle constant devant les yeux. Un louis le point, c'était le chiffre de Khalil. Ce serait le sien.
—«Va pour un louis.»
Le prince avait mis dans sa manière d'accepter ainsi les conditions de son adversaire, vraiment excessives pour un homme ruiné, une coquetterie qui n'échappa point au marquis.
—«Est-ce qu'il serait sûr du mariage,» se demanda ce dernier, «pour ne plus compter?»
Il lui fallut sortir sans voir le résultat de la partie engagée, et la visible contrariété qui se peignait sur ses traits fut pour Vitale un de ces petits triomphes d'amour-propre qui, dans les rivalités de ce genre, procurent une sensation délicieuse. Cependant le diplomate turc commençait de battre les cartes. Il remuait agilement de fines mains blanches, et les bougies placées sur la table éclairaient étrangement son long visage creusé, où le reflet de la barbe rasée avait des tons verdâtres, comme dans quelques anciens portraits.
—«Cet Arabe m'a donné d'affreuses cartes,» se dit le prince en regardant son jeu, «pas un carreau et pas un as… et le talon est pire encore… J'y suis de quatre-vingt-dix points pour ce premier coup… C'est amusant d'embêter Bonnivet, mais j'ai fait une sottise.»
—«Sept cartes, une dix-septième, quatorze d'as,» annonçait l'autre.
—«Plus de deux cents louis d'un coup,» songeait Vitale. «Allons, jouons serré, mais je m'enfonce.»
Et il joua serré, le Prince Charmant, il venait d'avoir la vision très nette de son petit trésor, des quelque vingt-quatre billets de banque enfermés dans sa cassette. C'était à lui de donner, cette fois.
—«C'est comme un fait exprès,» dit son adversaire après les écarts, «six cartes, une seizième, un quatorze de dames, trois as…»
A la quatrième partie, et quand ils additionnèrent, Vitale était fortement rubiconné. Il devait un peu plus de cinq cents louis. Ils firent encore deux tours avec les mêmes chances, et c'est sur une perte de quinze mille francs que le prince leva la séance à une heure du matin.
—«Il n'y a pas d'autre moyen,» se disait-il le lendemain, en sortant de l'hôtel où il venait de régler sa dette à son adversaire de la veille, «non, il n'y a pas d'autre moyen. Ou bien écrire à mon oncle et me faire marier par lui à une héritière de là-bas après réconciliation… Ou bien Mmede Nançay.—Mais je n'ai plus le loisir de marivauder… Encore un peu de temps et je tomberai dans les dettes, dans les ruses ignobles à la Bonnivet. A l'action, Iago.»
Et il héla un fiacre qui passait. Ce n'était pas un homme très scrupuleux que le prince Vitale. Avec ses dehors abandonnés, il y voyait droit et juste.
—«Je lui ai demandé sa main une fois déjà,» songeait-il, tandis que sa voiture filait au trot d'un petit cheval leste sur la route de la villa Wérékiew, «elle a remis la réponse à six mois, et j'ai de quoi les attendre et au delà. Mais d'ici à six mois, tout peut changer. Aujourd'hui je me trouve en faveur; profitons-en pour essayer.»
Depuis qu'il connaissait Lucie, le jeune homme avait profondément réfléchi sur ce caractère de femme: «Si elle avait un amant à l'heure présente,» s'était-il dit, «elle l'épouserait… Un amant? Et pourquoi non?…» Il se rappelait leur intimité de ces derniers jours, celle de la veille. Ne s'était-elle pas gentiment appuyée sur son bras pour descendre l'escalier en spirale qui mène à la crypte de la Chartreuse? Et comme elle avait, avec son joli sourire, mis à son corsage les fleurs qu'il lui avait cueillies dans le petit cimetière abandonné, au milieu du cloître! A ce souvenir, le prince Vitale se sentait plus décidé. Il faisait une après-midi un peu orageuse et lourde, «un temps à mal de nerfs, comme dans les romans français,» se dit le prince en riant… «Si elle est toute seule, osons.»
Toute seule? Oui, Mmede Nançay était toute seule quand Vitale entra dans le petit salon de la villa. Elle se tenait assise à une menue table mobile, écrivant une lettre, et l'extrême finesse de ses traits était rendue plus sensible par une sorte de fraise qui encadrait son cou délicat. Elle portait une robe toute en dentelle noire avec des nœuds orange aux bras, à l'épaule une ceinture de même nuance, et quelque chose de la langueur du jour flottait dans ses yeux et son sourire.
—«Que vous êtes gentil d'être venu,» fit-elle en tendant la main au jeune homme, «je suis aujourd'hui dans mesblue devils…»
—«J'en ai autant à vous offrir,» fit le prince en prenant place à côté d'elle sur le divan très bas où elle était assise, et lui baisant la main.—«La seule différence, hélas! est que vous avez des raisons imaginaires, et que moi j'en ai de véritables.»
—«Ah!» dit-elle vivement, «comprend-on jamais les souffrances d'un autre?»
—«Mais,» répondit le prince, «je crois que je vous comprends très bien. Vous souffrez de mener une vie contraire à la vérité de la nature… Regardez ce ciel…,» et il lui montrait le profond azur qu'on apercevait à travers la fine guipure du long rideau,—«regardez ces fleurs…,» et il touchait de la main à de frêles roses-thé qui achevaient de mourir dans leurs vases de verre de Venise en embaumant l'air de la chambre,—«regardez toutes choses autour de vous, dans la lumière de cet heureux printemps. Ah! madame, tout vous parle d'aimer et votre cœur aussi… Vous lui dites de se taire et il étouffe… Voilà tout le secret de vos heures tristes.»
—«L'amour,» dit-elle, d'un ton accablé, «toujours l'amour!… Il semble que ce soit là toute l'existence de la femme, d'après vous autres.»
—«Je vous plains,» reprit Vitale avec un accent très sérieux. Le contraste entre cet accent et le ton habituel de sa causerie donnait plus de valeur à ces paroles qui convenaient du reste à sa beauté. Avec son front pâle, ses boucles fières, l'éclat de ses yeux, sa jolie bouche aux dents si blanches, il pouvait prononcer sans ridicule de ces phrases d'exaltation romanesque qui exercent un attrait tout puissant sur les femmes, même lorsqu'elles sont débitées avec des physionomies d'hommes d'affaires.
—«Oui, je vous plains, et malgré les atroces mélancolies que je peux cacher sous ma gaieté, combien je trouve mon sort préférable au vôtre! Je souffre, moi aussi, mais je vis, du moins… Je vous aime tant!…» continua-t-il en lui prenant la main.
Elle se retournait vers lui, touchée par la musique de cette voix, et son regard se fit doux et caressant à rencontrer celui du jeune homme. Celui-ci n'attendait que ce moment pour agir. Tout en prononçant ses phrases tendres et s'abandonnant, lui aussi, à l'émotion qu'il exprimait, il ne perdait pas de vue la résolution prise. Il passa la main qu'il avait libre autour de la taille de Lucie et il l'attira vers lui, si faiblement d'abord qu'elle ne résista point. Ce ne fut qu'à la seconde où elle sentit le souffle de cet homme sur son visage, où elle l'entendit lui dire: «Ah! Lucie, aimez-moi…» qu'elle se leva, comme d'un bond, et repoussa Vitale. Ce dernier, au lieu de la laisser s'en aller, se leva à son tour et l'attira sur le divan, d'une étreinte plus forte. Elle se débattit. Le prince, perdant à cette lutte son sang-froid de tout à l'heure, la prit par les poignets, et la renversa d'un mouvement si brusque qu'il lui fit mal. Elle jeta un cri, et la colère qui se lisait sur son joli visage fit comprendre à cet homme que cette défense n'était pas jouée.
—«Je n'ai pas mérité cela,» disait-elle, «je n'ai pas mérité cela…»
Et se dégageant, avec un effort suprême, elle s'enfuit à l'autre bout de la pièce. Mais, là, au lieu d'appeler, et comme si la dépense d'énergie nerveuse qu'elle venait de faire l'avait épuisée, elle se mit à fondre en larmes en jetant ces mots:
—«Vous vous êtes conduit comme un drôle. Ne me parlez plus jamais, jamais, de votre amour…»
—«Encore une partie de perdue,» se dit le prince, «c'est une série.»
Et tout haut:
—«Ah! madame, comment me faire pardonner ma conduite?—Si je fais un pas en avant,» songeait-il, «elle sonne, et je suis perdu.»
—«Je ne vous la pardonnerai jamais,» lui répondit-on.
La colère de Lucie était d'autant plus forte qu'elle avait ressenti un mouvement de véritable émotion à écouter les discours du prince. Mais à travers toutes ses inconséquences, elle était une très honnête femme, très pure, et surtout, comme beaucoup de femmes mariées dans des conditions douloureuses, elle avait une horreur de la brutalité de l'homme, une répugnance pour le délire auquel elle venait de voir Vitale en proie qui détruisaient du coup le charme dont elle s'était laissé envelopper depuis le départ de sir John. Un coup de cloche vint interrompre un tête-à-tête du plus cruel silence. Lucie regarda le prince comme pour lui dire: «Vous voyez à quelles surprises vous m'exposez…» C'était la comtesse Ardenza qui arrivait toute languissante à cause de la chaleur et qui commença son gentil papotage:—«Cencio m'a dit… Cencio m'a montré… Cencio par-ci, Cencio par-là…»—On voyait que sonpatitoet son fils étaient ses seules préoccupations, et aussi que Cencio était réellement pour elle une espèce de factotum. Il y a dans les liaisons italiennes comme un côté bourgeois et pot-au-feu qui ne ressemble ni de près ni de loin à ce que nous entendons, de ce côté-ci des Alpes, par amour et par intrigue. Mais bien loin d'être choquée par ces détails d'une intimité de cet ordre, Lucie s'en trouva touchée.
—«Cencio l'aime,» songeait-elle, «il ne peut pas l'épouser et il la traite comme sa femme. Et Vitale qui peut m'épouser me traite comme une fille.»
Son dégoût augmenta le lendemain quand Bonnivet lui révéla les pertes au jeu qu'avait éprouvées le prince.
—«Ah!» se dit-elle, «ce n'était même pas de la passion, c'était du calcul! Et je me suis brouillée avec sir John pour ce misérable!…»
—«Que penses-tu du marquis de Bonnivet?» disait, à quelques semaines de là, Lucie de Nançay s'adressant à son cousin, Maurice Olivier. Tous les deux se promenaient dans le jardin de la villa par une après-midi du commencement de juillet, bleue et déjà brûlante. De sir John Strabane aucune nouvelle. Vitale avait quitté Florence à la suite de sa déception et rejoint son oncle à héritage dans son château de Manduria, pas très loin de Lecce. Bonnivet, devenu l'hôte quotidien de la maison, ne cachait déjà plus son désir. A la question posée par Lucie, Maurice sentit une soudaine angoisse lui serrer le cœur. Les passions absolument cachées et silencieuses, comme celle qu'il éprouvait pour sa cousine, sont douées d'une étrange lucidité. Leur méditative solitude est remplie par des réflexions continues sur les moindres faits qui se rapportent à l'être aimé. Ces réflexions se ramassent en un corps de raisonnement, et il en résulte des phénomènes de sagacité qui ressemblent à ceux de la double vue. On dirait que celui qui aime a des sens particuliers pour observer et interpréter la vie de la personne qu'il aime. Maurice était bien rarement présent aux visites que recevait Mmede Nançay, et cependant il avait assisté en pensée aux péripéties diverses qui, durant ces derniers mois, avaient tour à tour éloigné, puis rapproché d'elle sir John Strabane et le prince Vitale. Aujourd'hui, et grâce à des indices de toutes sortes, il se rendait compte que le marquis s'imposait davantage, et d'heure en heure, à la sympathie de Lucie. Cet habile homme avait enveloppé la jeune femme de si délicates prévenances, il avait eu un art si doux de la plaindre à l'occasion des violences de l'Anglais et des perfidies du Napolitain, il avait su la convaincre de son culte avec une si rare entente des moindres effarouchements d'une âme souffrante, qu'elle commençait à concevoir un mariage avec lui comme la meilleure solution d'une existence qui ne pouvait se prolonger. L'audacieuse tentative du prince, en lui montrant le danger des familiarités irraisonnées, l'avait guérie pour toujours de ce goût innocent du flirt, auquel s'était tant complue sa fantaisie de jeune veuve, demeurée à demi jeune fille.
—«Hé bien,» s'était-elle dit, «Bonnivet n'a plus trente ans, il n'en a même plus quarante, ni quarante-cinq, mais il est charmant. Il sait la vie d'une façon supérieure et il est bon, si bon! Il m'aimera un peu comme un père, mais du moins sans la brutalité que je hais tant. Je ne serai peut-être pas heureuse. Je serai contente… Être aimée comme dans les livres, cela n'est qu'un rêve. Il faut redevenir pratique et raisonnable…»
Sous l'influence de ces idées, elle s'était abandonnée avec délices à l'intimité du marquis. Quoique aucune parole définitive n'eût été prononcée entre eux, l'un et l'autre sentaient trop bien vers quel but ils marchaient, et Bonnivet, au contact de cette femme si fine et si jeune encore, s'attendrissait autant que sa sèche nature de Don Juan vieilli et peu scrupuleux pouvait lui permettre un attendrissement. Il se surprenait à être ému de la félicité qu'il prévoyait, pour les années de sa décadence. Lucie était aussi candide qu'elle était riche et jolie.
—«Ce sera,» songeait-il, «une fin digne de moi…»
Sans que Maurice eût aperçu toute la profondeur de ce caractère, les nuances des relations de cet homme avec Lucie ne lui échappaient pas, et il souffrit plus encore de l'entendre répéter avec insistance:
—«Oui, que penses-tu du marquis?… Il me semble que tu ne l'aimes pas…»
—«Qui te fait croire?…» dit le jeune homme en rougissant. Il s'était habitué aux ivresses et aux tourments de la passion silencieuse, et maintenant il souffrait le martyre rien qu'à penser à une révélation possible de son sentiment. Avouer l'antipathie qu'il éprouvait pour le marquis, n'était-ce pas en avouer la cause secrète? Et il répondit:
—«Je ne connais pas assez M. de Bonnivet pour le juger, mais il me paraît un très charmant et très galant homme.»
Le joli visage de Lucie s'éclaira d'une lumière, comme il lui arrivait lorsqu'elle était joyeuse. Par un de ces gestes d'une grâce enfantine que son rôle de grande sœur aimait à prodiguer à son cousin, elle lui prit la main et la caressa.
—«Que tu me fais plaisir de parler ainsi,» dit-elle, «j'avais si peur!… Alors,» continua-t-elle en rougissant à son tour, «tu ne serais pas trop malheureux s'il devenait ton cousin?»
Il la regarda et il lut dans ses yeux bleus toute l'importance qu'elle attachait à cette question. Depuis bien des jours,—il n'aurait pu en dire le compte, pas plus qu'il n'aurait pu dire quand il avait commencé de l'aimer,—oui, depuis bien des jours il était préparé à cette fatale minute où elle lui dirait: Je me marie. Mais il en est de ces préparations-là comme du courage des parents qui veillent sur l'agonie d'un poitrinaire. Ils le savent condamné, puis cette agonie les frappe en pleine espérance. Maurice crut, à l'extrême douleur ressentie, qu'il allait défaillir. Il prononça pourtant ces mots:
—«Hé quoi! notre douce vie va finir?…»
—«Non, non, jamais,» fit Lucie comme avec emportement, «tu continueras à demeurer avec moi, comme par le passé. Ah! mon frère aimé,» ajouta-t-elle en l'attirant et lui donnant un baiser sur le front, «peux-tu croire que je te quitterais?… La première condition du contrat, si je me marie, sera que je garde avec moi mon cher Maurice.»
—«Tu le dis,» répliqua le jeune homme, «et puis ton mari dira autrement.»
—«Mais, bête, c'est pour cela que je choisirai le marquis. Si tu savais comme il parle de toi avec délicatesse!»
Cette sympathie de Bonnivet blessa le jeune homme au cœur plus encore que tout le reste. Les bons procédés de ceux que nous haïssons, lorsqu'ils ne désarment pas notre haine, l'exaspèrent singulièrement. Il se détourna pour cacher l'altération que son visage devait subir et il cueillit deux roses qu'il tendit à Lucie sans la regarder. Celle-ci s'aperçut bien du trouble de son pauvre cousin, mais comment l'aurait-elle attribué à sa véritable cause? Comment aurait-elle cru que le jeune homme d'aujourd'hui, l'enfant d'hier, grandi avec elle, l'aimait d'un sentiment autre que celui d'un frère pour sa sœur? Elle le savait d'une susceptibilité de cœur presque maladive. Elle se disait que leur existence intime, passée, depuis des mois et des mois, tout entière entre MmeOlivier, son fils et elle, devrait forcément se modifier un peu par l'introduction d'un nouvel hôte, et elle se disait aussi que Maurice voyait cette modification inévitable et qu'il en souffrait.
—«Allons, sois sage,» dit-elle en l'embrassant de nouveau, «sois sage. Et puis,» dit-elle encore avec un sourire, «rien n'est fait.»
—«Non, rien n'est fait, et il faut que rien ne se fasse,» répétait le jeune homme, resté seul après cet entretien. Comme machinalement, il était rentré à la villa lorsqu'on était venu pour appeler Lucie qu'une visite réclamait. Puis il était sorti et il marchait sur la grande route.
—«Oui, cela ne se fera pas, mais comment l'empêcher? Puis-je lui dire que je l'aime? Elle rirait. Elle ne me croirait pas… Si elle me croyait, ce serait pire. Elle ne m'aime pas… Elle ne voudrait plus de ma présence… Ah! si seulement elle épousait quelqu'un qui fût digne d'elle, mais ce scélérat de Bonnivet!…»
Maurice, halluciné par la plus frénétique des jalousies, apercevait en ce moment le marquis sous un jour affreux. Quoiqu'il ignorât la véritable tache qui souillait l'honneur de Bonnivet, il en savait trop sur le passé galant de cet homme pour ne pas le mépriser, lui qui était demeuré presque pur, à travers les chutes de conscience que la curiosité inflige aux jeunes gens les plus scrupuleux. La seule idée d'une existence uniquement dépensée en bonnes fortunes lui causait donc une espèce d'horreur. Il détestait de même l'esprit du marquis, tout en papotages mondains ou en épigrammes. Vingt raisons d'antipathie et de situation se réunissaient pour lui rendre insupportable la pensée du mariage de son ennemi avec sa cousine. Mais comment agir?
Toute cette après-midi, Maurice erra, en proie à cette anxiété, dans les chemins qui avoisinent Fiesole. Il s'asseyait sous des oliviers dont la blanche verdure brillait au soleil. Il traversait des allées de cyprès dont le morne feuillage s'harmonisait avec la couleur de sa pensée. Il passait devant les villas dans les jardins desquelles les statues de marbre étincelaient sur l'intense azur. Les résolutions les plus folles succédaient en lui à des accès de larmes. Il finit par s'arrêter à un projet dont le caractère déraisonnable avait du moins cet avantage de ne pas offrir une impossibilité absolue.
—«Le marquis,» se disait-il, «est avant tout un homme du monde… Si je l'insulte gravement en public, il faudra de toute nécessité qu'il se batte avec moi. Qu'il me blesse ou que je le blesse, le mariage est rendu bien difficile, car enfin Lucie m'aime trop et ne l'aime pas assez pour me sacrifier tout à fait… L'insulter gravement?… Il est indispensable que le vrai motif de mon antipathie ne soit pas deviné, par elle au moins… Bonnivet a bien toujours cet air d'impertinence, même avec moi, dont je puis prendre prétexte…»
En songeant ainsi, Maurice se sentait troublé par cette horreur de l'action qui est commune à tous les solitaires et particulièrement aux amoureux chez qui la maladie habituelle de la sensibilité tarit profondément les énergies. Une agonie le terrassait à l'idée de l'affront qu'il devrait infliger à son rival, devant des spectateurs. Ces accès de timidité aboutissent, chez ceux qui les traversent, ou bien à une paralysie entière du vouloir ou bien à des fureurs de résolution effrénée. Ce fut le cas pour le cousin de Lucie, qui finit par se diriger du côté de Florence en proie à la fixe idée de rencontrer son ennemi et d'en finir ce soir même avec ses doutes:
—«Je le verrai et la circonstance m'inspirera.»
Il alla d'abord tout droit au cercle. Ce fut avec un battement de cœur qu'il poussa la porte qui donnait entrée dans la salle de jeu. Il venait d'entendre la voix de Bonnivet qui disait:—«Le roi…»—Le marquis jouait à l'écarté avec un autre Français de passage à Florence comme M. Louis Servin, recommandé à Bonnivet comme M. Servin, et comme lui tributaire de l'adroit joueur. Cinq autres personnes se trouvaient dans le salon, qui causaient, suivaient les détails de la partie, dépliaient et repliaient des journaux.
—«Bonjour, Maurice,» fit le marquis avec son plus amical sourire dès qu'il vit entrer le jeune homme. Ce dernier répondit à cet accueil de la façon la plus froide, et il se mit à lire un journal à son tour, afin de se donner une contenance. Tenant droite devant lui la hampe autour de laquelle s'enroulait l'imprimé, il réfléchissait, avec une ardeur de fièvre, à la façon dont il exécuterait son projet:
—«Le frapper au visage devant tout ce monde, je ne le peux pas, on m'enfermerait comme fou et il refuserait de se battre…»
Il regardait alors son ennemi par derrière, cette tête joliment coiffée, le col blanc, un peu haut, pour cacher les rides, la ligne bien tombante des épaules. Un geste que le marquis faisait avec sa belle main, au petit doigt de laquelle luisait une large émeraude et un serpent d'or, donna soudain une tentation à Maurice. Bonnivet, tout en jouant, fumait un cigare qu'il posait parfois, pour donner les cartes, sur un cendrier de métal placé à côté de lui. Maurice se leva, passa tout près de la table et du bout de la hampe qui tenait son journal, fit tomber le cigare à terre. Puis il se retourna et regarda le marquis fixement sans prononcer une phrase d'excuse. Bonnivet, qui crut à une distraction, sortit simplement un nouveau cigare de sa poche, l'alluma et recommença de jouer. Au moment où il venait de poser ce second cigare sur le cendrier, comme le précédent, Maurice repassa du même côté; du bout de la hampe, il fit encore rouler le cigare. Bonnivet ne put retenir un geste d'impatience.
—«Maladroit…,» dit-il en ses dents.
Et tout haut:
—«Voyons, Maurice, on dirait que vous le faites exprès.»
—«Monsieur le marquis,» répliqua Maurice avec un tremblement dans la voix, «je vous défends, entendez-vous bien, je vous défends de me parler sur ce ton.»
L'accent dont cette phrase fut prononcée contrastait si fort avec les manières connues de Maurice, et d'autre part le marquis passait pour un homme si chatouilleux sur le point d'honneur, que toutes les personnes présentes attendirent avec une curiosité singulière la réponse et l'issue de cette altercation subite. Bonnivet avait été surpris lui-même de telle sorte, qu'il demeura une minute sans pouvoir articuler une parole. Il aperçut la vérité comme dans un éclair: Maurice aimait sa cousine, et lui cherchait querelle pour empêcher le mariage.
—«Essayons de voir où il en veut venir,» se dit le marquis. «J'ai fait mes preuves… Pour une fois, soyons endurant.»
Ce fut donc avec une douceur extraordinaire qu'il répliqua, comme un maître indulgent qui parle à un élève:
—«Vous ne vous possédez pas, Maurice, ou bien vous m'avez mal entendu.»
—«Je vous ai entendu parfaitement, je me possède parfaitement,» repartit l'autre, «je vous répète que votre ton me déplaît, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Je vois que vous commencez à en changer… C'est fort heureux… On s'instruit à tout âge…»
—«Messieurs,» dit le marquis que la colère gagnait, quoiqu'il en eût, et qui voyait le jeune homme décidé à pousser l'algarade jusqu'au bout, «je vous demande pardon de cette scène regrettable.—Dans une heure, monsieur,» continua-t-il en s'adressant à Maurice, «deux de mes amis auront l'honneur d'aller vous demander sur quel ton vous désirez que je vous parle.»
—«Et j'aurai l'honneur de les faire se rencontrer avec deux des miens,» dit Maurice en s'inclinant et se retirant.
—«C'était à moi de donner,» fit le marquis à son partner en rallumant un troisième cigare; «finissons notre partie, voulez-vous?»
Et tout en battant les cartes, il se disait à lui-même: «La sotte aventure! Ce jeune insensé n'en voudra pas démordre. Il faudra se battre. Est-ce triste? Bah! Monsieur mon futur cousin en sera quitte pour quelques gouttes de sang. Nous nous réconcilierons sur le terrain. J'expliquerai à Lucie que je l'ai ménagé à cause d'elle. Mais les coups d'épée ont de tels hasards! J'aurais dû prévoir cette folie. Ce gamin la dévorait des yeux,—un enfant!… On ne saurait penser à tout, dit le proverbe… N'importe,—je réussirai…» Et la partie finie, il se leva pour s'entendre avec deux des personnes qui étaient là et qui avaient tout vu.—«L'épée, le gant de ville, au premier sang et demain matin.» C'est par ces mots qu'il leur résuma toutes ses intentions au cas où ils échoueraient dans toute tentation conciliatrice, et toujours il en revenait à cette phrase:—«La sotte aventure!»
C'était un mardi que cette scène avait eu lieu, et, le jeudi soir, deux femmes allaient et venaient presque affolées dans la villa Wérékiew. L'une était MmeOlivier, l'autre Lucie. Le marquis avait eu raison de redouter les hasards des coups d'épée. Dans ce malheureux duel, une charge à fond de Maurice, assez bon tireur quoiqu'il ne pratiquât guère, avait contraint Bonnivet à une riposte aussi vigoureuse que l'attaque. Le jeune homme était tombé, frappé gravement. La mère, folle de douleur, trouvait à peine la force de vaquer aux soins ordonnés par le docteur qui avait déclaré ne pouvoir encore se prononcer. Elle venait de se trouver mal au moment d'aller dans la chambre de son fils afin de le veiller.—«J'irai,» avait dit Lucie. Le sommeil, lorsqu'elle y pénétra, avait clos les yeux du jeune homme, qu'elle regarda longtemps, si pâle du sang qu'il avait perdu: «Et pourquoi s'est-il battu?» se demandait la jeune femme. Prévenue par un mot du marquis, elle avait en vain supplié Maurice de laisser arranger l'affaire, et elle n'osait pas voir en face la terrible vérité. Tandis qu'elle regardait autour d'elle, le visage même de la pièce paraissait répondre à cette question. Sur les murs encombrés de photographies, que retrouvait-elle? Des souvenirs de voyages faits avec elle. Sur la table posée en travers et devant la fenêtre, de façon à pouvoir regarder le jardin où elle se promenait si souvent, quels portraits étaient placés, dans les cadres qu'elle lui avait donnés? Des portraits d'elle, une dizaine, correspondant aux diverses phases de sa vie. Elle était là toute petite fille, en cheveux flottants, de profil,—puis de face, et jeune fille dans un petit déguisement où elle avait joué la comédie, «en Pierrette triste,» disait Maurice,—et puis encore jeune fille, et puis jeune femme, et puis telle qu'elle était à Florence. Aucun des objets qui garnissaient cette table n'était étranger à son souvenir. Elle reconnut un porte-plume, qui avait été un accessoire de bal dans une fête où elle avait justement dansé le cotillon avec son cousin. Un nœud de ruban qu'elle avait porté se fanait, suspendu au-dessus du petit cadre à marquer les jours. Elle s'assit à cette table et ouvrit le buvard distraitement. La première chose qu'elle vit fut une lettre fermée sur laquelle Maurice avait écrit son nom à elle. Le cœur serré, presque avec épouvante, elle brisa le cachet, un cachet où elle pouvait encore se retrouver, car elle avait choisi pour Maurice la pierre gravée dont l'empreinte, une Diane chasseresse, se voyait sur la cire, et elle lut cette lettre, dont l'écriture hâtive lui fit mal:
«Mercredi, une heure du matin.«Si tes yeux tombent jamais sur ces lignes, Lucie, hé bien! c'est que jamais, jamais plus ces beaux yeux que j'ai tant aimés, ne rencontreront les miens, et alors tu ne pourras pas m'en vouloir de t'avoir écrit ce que je t'écris, et, pour une fois, pour la première et la dernière, il m'aura été permis de sentir tout haut devant toi. Ah!sweet lady of my heart,—vois, je n'ose pas te dire dans notre langue de chaque jour le nom que je t'ai donné dans ma pensée,—ce que je t'écris là, je serais mort avant que ma bouche en pût proférer seulement une syllabe. Mais si je suis mort quand tu liras cette lettre, et mort à ton service, comme les chevaliers d'autrefois mouraient pour leur dame, il faudra bien que tu penses à moi un peu autrement qu'à un enfant malade,—oui, mon aimée, il le faudra, et cette seule idée me rend presque douce la perspective de la rencontre de demain.«Vois, je t'écris sans fièvre,—bien posément,—pour t'expliquer le secret de ma vie; et, de toute cette longue souffrance répandue sur des années, je ne peux rien, presque rien exprimer maintenant. Tout me paraît contenu dans une phrase que je te dis parce qu'elle est au passé, que je n'aurais jamais osé te dire au présent: je t'ai aimée, Lucie, depuis tant de jours!—Te rappelles-tu ton mariage? Tu traversais l'église avec ton visage sérieux et fier. L'orgue entonnait une marche triomphale. Tu n'as pas cherché du regard le jeune homme qui n'avait pas voulu prendre place dans le cortège, parce qu'il savait qu'il pleurerait trop; et que ces larmes-là devaient couler, comme coulaient les miennes, dans l'ombre de l'église, et non sous les yeux des indifférents!—Oui, je t'aimais, alors comme aujourd'hui, avec adoration et avec désespoir. Ce qui faisait mon supplice, ah! ma chère âme, comprends-moi un peu, c'est que tu m'aimais, toi aussi, d'une manière qui ne devait jamais changer. Quand tu me souriais si doucement, quand tu me caressais les cheveux avec la main, quand tu venais dans ma chambre, quand tu m'emmenais partout avec toi dans ta voiture, ce que je sentais avec une douleur mêlée de si folles délices, c'était une tendresse venue de toi, qui devait demeurer celle d'une sœur. Mais, moi, ce n'était pas comme un frère que je t'aimais. Et que je t'aimais! Avec quels bonheurs, malgré tout, j'ai vécu auprès de toi depuis ton veuvage,—oui, malgré tout,—car si tu ne m'aimais pas, tu n'aimais personne! Je souffrais certes de jalousie, mais je savais bien, au fond, que tu restais libre.—C'est parce que je ne peux pas supporter l'idée que tu cesses de l'être que j'ai fait ce que j'ai fait.«Allons, il faut que je rassemble mes pensées… Oui, c'est la conversation que nous avons eue l'autre jour qui m'a décidé. L'amour rend étrangement perspicace, Lucie, on l'a dit souvent, et c'est du premier jour que j'ai deviné dans l'homme avec qui je me battrai demain, le plus dangereux des rivaux. Heure par heure, j'ai suivi son plan pour s'approcher de toi, la tactique habile par laquelle il s'est tour à tour débarrassé de ceux qui pouvaient gêner, non pas son amour, mais son ambition!… Que tu fusses mariée à un autre, c'était déjà une douleur à ne pas la supporter; mais mariée à un homme qui ne voulait de toi que ta fortune! Non, ma douce aimée, tu ne te rends pas compte de l'étude que j'ai faite du caractère et du passé du marquis pour arriver à cette certitude. Et c'est lui que tu aurais épousé, que tu épouserais si je n'agissais! Il fallait mettre entre lui et toi quelque chose d'irréparable. J'ai pris le moyen le plus rapide. Dans quelque douze heures, ma cousine, et qui m'aime, ne pourra se marier avec l'homme que j'aurai blessé ou qui m'aura blessé,—qui m'aura tué peut-être. Mais si tu savais la joie profonde que j'éprouve à exposer ma vie pour que tu ne sois pas la proie de celui qui allait s'emparer de toute la tienne! Tu te moquais souvent de mon caractère romanesque, et c'est vrai que je n'ai pas été absolument pareil aux autres. Mon existence, à moi, s'est tout entière dépensée à rêver de toi, auprès de toi, à t'aimer dans des agonies et des extases dont tu n'as rien soupçonné.—Du moins, si je meurs, mon secret ne sera pas mort avec moi et je ne t'aurai pas vue emmenée loin de notre intimité par quelqu'un que je méprise.—Hélas! demeurée seule, peut-être la révélation du sentiment que j'aurai eu pour toi, te touchera-t-elle assez pour que jamais, jamais plus tu ne te laisses prendre à ces hypocrisies de cœur, qui n'ont de commun avec l'amour que les paroles. Moi, ton pauvre Hamlet, comme tu m'appelais en me plaisantant, j'aurai lutté pour toi, mon Ophélie.—Et si je reviens,—peut-être aurai-je alors le courage de te montrer tout mon cœur, et toi, tu ne riras pas de l'enfant qui t'aura prouvé qu'il est un homme et qu'il saurait mourir pour tes chers yeux.—Ah! qu'ils étaient beaux, et que je les aurai aimés!»
«Mercredi, une heure du matin.
«Si tes yeux tombent jamais sur ces lignes, Lucie, hé bien! c'est que jamais, jamais plus ces beaux yeux que j'ai tant aimés, ne rencontreront les miens, et alors tu ne pourras pas m'en vouloir de t'avoir écrit ce que je t'écris, et, pour une fois, pour la première et la dernière, il m'aura été permis de sentir tout haut devant toi. Ah!sweet lady of my heart,—vois, je n'ose pas te dire dans notre langue de chaque jour le nom que je t'ai donné dans ma pensée,—ce que je t'écris là, je serais mort avant que ma bouche en pût proférer seulement une syllabe. Mais si je suis mort quand tu liras cette lettre, et mort à ton service, comme les chevaliers d'autrefois mouraient pour leur dame, il faudra bien que tu penses à moi un peu autrement qu'à un enfant malade,—oui, mon aimée, il le faudra, et cette seule idée me rend presque douce la perspective de la rencontre de demain.
«Vois, je t'écris sans fièvre,—bien posément,—pour t'expliquer le secret de ma vie; et, de toute cette longue souffrance répandue sur des années, je ne peux rien, presque rien exprimer maintenant. Tout me paraît contenu dans une phrase que je te dis parce qu'elle est au passé, que je n'aurais jamais osé te dire au présent: je t'ai aimée, Lucie, depuis tant de jours!—Te rappelles-tu ton mariage? Tu traversais l'église avec ton visage sérieux et fier. L'orgue entonnait une marche triomphale. Tu n'as pas cherché du regard le jeune homme qui n'avait pas voulu prendre place dans le cortège, parce qu'il savait qu'il pleurerait trop; et que ces larmes-là devaient couler, comme coulaient les miennes, dans l'ombre de l'église, et non sous les yeux des indifférents!—Oui, je t'aimais, alors comme aujourd'hui, avec adoration et avec désespoir. Ce qui faisait mon supplice, ah! ma chère âme, comprends-moi un peu, c'est que tu m'aimais, toi aussi, d'une manière qui ne devait jamais changer. Quand tu me souriais si doucement, quand tu me caressais les cheveux avec la main, quand tu venais dans ma chambre, quand tu m'emmenais partout avec toi dans ta voiture, ce que je sentais avec une douleur mêlée de si folles délices, c'était une tendresse venue de toi, qui devait demeurer celle d'une sœur. Mais, moi, ce n'était pas comme un frère que je t'aimais. Et que je t'aimais! Avec quels bonheurs, malgré tout, j'ai vécu auprès de toi depuis ton veuvage,—oui, malgré tout,—car si tu ne m'aimais pas, tu n'aimais personne! Je souffrais certes de jalousie, mais je savais bien, au fond, que tu restais libre.—C'est parce que je ne peux pas supporter l'idée que tu cesses de l'être que j'ai fait ce que j'ai fait.
«Allons, il faut que je rassemble mes pensées… Oui, c'est la conversation que nous avons eue l'autre jour qui m'a décidé. L'amour rend étrangement perspicace, Lucie, on l'a dit souvent, et c'est du premier jour que j'ai deviné dans l'homme avec qui je me battrai demain, le plus dangereux des rivaux. Heure par heure, j'ai suivi son plan pour s'approcher de toi, la tactique habile par laquelle il s'est tour à tour débarrassé de ceux qui pouvaient gêner, non pas son amour, mais son ambition!… Que tu fusses mariée à un autre, c'était déjà une douleur à ne pas la supporter; mais mariée à un homme qui ne voulait de toi que ta fortune! Non, ma douce aimée, tu ne te rends pas compte de l'étude que j'ai faite du caractère et du passé du marquis pour arriver à cette certitude. Et c'est lui que tu aurais épousé, que tu épouserais si je n'agissais! Il fallait mettre entre lui et toi quelque chose d'irréparable. J'ai pris le moyen le plus rapide. Dans quelque douze heures, ma cousine, et qui m'aime, ne pourra se marier avec l'homme que j'aurai blessé ou qui m'aura blessé,—qui m'aura tué peut-être. Mais si tu savais la joie profonde que j'éprouve à exposer ma vie pour que tu ne sois pas la proie de celui qui allait s'emparer de toute la tienne! Tu te moquais souvent de mon caractère romanesque, et c'est vrai que je n'ai pas été absolument pareil aux autres. Mon existence, à moi, s'est tout entière dépensée à rêver de toi, auprès de toi, à t'aimer dans des agonies et des extases dont tu n'as rien soupçonné.—Du moins, si je meurs, mon secret ne sera pas mort avec moi et je ne t'aurai pas vue emmenée loin de notre intimité par quelqu'un que je méprise.—Hélas! demeurée seule, peut-être la révélation du sentiment que j'aurai eu pour toi, te touchera-t-elle assez pour que jamais, jamais plus tu ne te laisses prendre à ces hypocrisies de cœur, qui n'ont de commun avec l'amour que les paroles. Moi, ton pauvre Hamlet, comme tu m'appelais en me plaisantant, j'aurai lutté pour toi, mon Ophélie.—Et si je reviens,—peut-être aurai-je alors le courage de te montrer tout mon cœur, et toi, tu ne riras pas de l'enfant qui t'aura prouvé qu'il est un homme et qu'il saurait mourir pour tes chers yeux.—Ah! qu'ils étaient beaux, et que je les aurai aimés!»
Lucie de Nançay lut et relut cette étrange lettre, dont l'enfantillage ne pouvait plus la faire sourire après le dangereux duel qui avait suivi, et elle s'abandonna en arrière sur le fauteuil. Comme un éclair illumine tout un horizon, toute leur vie commune lui apparut à la clarté de cette confidence qui avait failli être un aveu d'outre-tombe, et sous un autre jour. Elle comprit que cet amour dont elle était éprise, dévoué jusqu'à la mort, respectueux jusqu'à là piété, délicat jusqu'au silence, elle l'avait eu auprès d'elle et qu'elle n'en avait rien su, et reprenant la lettre, elle la couvrit de baisers en fondant en larmes. Elle retourna auprès du jeune homme qui dormait toujours et elle le regarda longuement en lui touchant les cheveux d'une main si légère que, même éveillé, il ne l'eût pas sentie. Puis elle marcha de nouveau vers la table et, dans un buvard qu'elle avait apporté elle-même pour écrire, elle prit une autre lettre, très longue celle-là, et qui portait sur son cachet les armes des Bonnivet. C'était celle que le marquis lui avait envoyée le jour même et par laquelle il lui demandait de la revoir pour lui expliquer de vive voix l'état d'angoisse où il se trouvait lui-même. Elle approcha cette lettre de la bougie et la brûla,—puis, revenant vers le lit du blessé:—«Ah!» dit-elle, «il est bien jeune. Je vieillirai avant lui… Et cependant!…» Et sentant les larmes lui venir de nouveau, elle mit la main sur son cœur comme pour en contenir le battement et elle dit tout bas: «Ah! mon Dieu! ne le laissez pas mourir… Je sens que je l'aime!»
Houlgate, août 1885.