IIMonsieur Legrimaudet

IIMonsieur LegrimaudetA FRANCIS MAGNARD.ISA VIEJ'ai pu étudier, depuis mon entrée dans ce pays bizarre qui s'appelle le Monde des Lettres, bien des figures originales, bien des existences de paradoxe, à faire trouver tout simple le Z. Marcas de Balzac et tout simple aussi ce neveu de Rameau, croqué sur le vif par le plus hardi prosateur du dix-huitième siècle. Je ne crois pas avoir connu de personnage aussi étrange qu'un parasite professionnel, ennemi justement du grand Diderot, mais ennemi personnel et fielleux comme le pire des rivaux, M. Jean Legrimaudet. Il est mort aujourd'hui, et son livre de calomnies contre les Encyclopédistes, qui obtint un succès de réaction vers 1855, est bien oublié. Bien oubliés ses deux volumes contre Victor Hugo, répertoire de racontars fantastiques, d'anecdotes aussi sottes et fausses que scandaleuses. Je ne sais qui disait de lui plaisamment: «Legrimaudet! On est préservé de sa diffamation par son style…,» et, de fait, la phraséologie de ce cacographe, sa rhétorique vague et prétentieuse, la badauderie de son information toujours puérile et inexacte, les naïves iniquités d'un soi-disant catholicisme qui consiste à mettre hors la loi humaine tout adversaire suspect de libre pensée, rien, en un mot, dans les quelques livres qu'il a laissés, ne donne la moindre idée de l'originalité animale, si l'on peut dire, du pamphlétaire lui-même. Par un singulier caprice du hasard, chaque nouveau tournant d'année,—je dirai tout à l'heure pourquoi,—me rend présente à nouveau cette physionomie disparue d'un authentique Diogène et que j'ai pu voir de mes yeux, écouter de mes oreilles. Et voici que la tentation m'est venue d'esquisser en deux études le portrait de ce solitaire qui vivait plus abandonné dans Paris que Robinson dans son île. Je raconterai d'abord l'anecdote qui, pour moi, rattache bizarrement ce souvenir à cette fin du mois de décembre. Peut-être les curieux d'excentricités consulteront-ils avec intérêt ces deux «crayons d'après nature.» Peut-être aussi quelque lecteur, soucieux de conclusions pratiques, trouvera-t-il dans ce simple récit une preuve de plus à l'appui du grand précepte de l'Évangile, si profond, si méconnu: «Vous ne jugerez pas.» Il m'a semblé souvent que la plus haute moralité d'une œuvre d'art, j'entends d'une œuvre littéraire, consistait à redoubler en nous le sentiment du mystère caché au fond de tout être humain, du plus lamentable et du plus comique comme du plus sublime. «L'âme d'autrui,» disait Tourguéniev, «c'est une forêt obscure…» Ah! la belle parole! et qui l'aurait vivante en soi s'épargnerait tant de ces injustices quotidiennes, tant de ces meurtrissures du cœur des autres qui ne sont jamais que des ignorances!Quand je rencontrai Legrimaudet pour la première fois, c'était en 1874, vers la fin de l'automne, chez mon plus ancien camarade de jeunesse, André Mareuil, qui fut, pendant une époque, chroniqueur à la mode,—et depuis!… Mais en ces temps-là il remplissait les modestes fonctions de simple employé à la Bibliothèque nationale. Dès lors il professait une espèce de goût enfantin pour ce qu'il croyait être la vie élégante. Avec ses dix-huit cents francs d'appointements, il habitait près du parc Monceau, sous les combles d'une grande diablesse de maison neuve. Je vis, ce jour-là, installé au coin du feu, dans le petit cabinet de travail de mon ami, un homme d'environ soixante ans, d'aspect minable et qui appuyait aux chenets deux pieds monstrueux de gibbosités, deux horribles pieds, déformés par les oignons et les engelures comme ceux d'un goutteux, et suppliciés dans des bottines évidemment achetées d'occasion ou données par quelque bienfaiteur peu généreux. La tête du personnage aurait fait dire au Philistin le plus ignorant des choses de l'art: «C'est un Daumier,» tant elle reproduisait le type favori de ce tragique dessinateur. Des cheveux grisonnants, verdâtres par place, encadraient une face terreuse, une face grise et flétrie où clignotaient entre des paupières rougies de petits yeux vairons d'une malice presque sauvage. Une bouche flétrie, une barbe sale, des rides pareilles à des raies noires s'harmonisaient à la misère du chapeau à haute forme que l'inconnu tenait sur ses genoux et qui montrait une soie délavée par d'innombrables averses. Cet homme portait un habit de soirée, échoué sur ses épaules—après quels hasards?… Un habit? Non, un souffle d'habit, un tissu arachnéen, dont chaque fil était usé, dont la trame semblait devoir se déchirer au moindre geste, et qui croisait sur un gilet de tricot jadis marron. Une cravate bleue nouée autour d'un col de chemise effiloché, un pantalon en guenille, achevaient de lui donner cet aspect de délabrement auquel se reconnaît dans notre société le réfractaire définitif et inguérissable, le vaincu de la vie qui s'est résigné à subsister d'aumônes; et cependant il garde, même dans sa détresse, une je ne sais quelle tenue bourgeoise qui le distingue encore de l'ouvrier déchu. Quoique je fusse très jeune alors et mal renseigné sur les variétés de cette vaste espèce: les mendiants de lettres, je n'hésitai pas à reconnaître, dans l'hôte singulier qui chauffait ses loques au foyer de Mareuil, un parasite de bas étage. Mon ami ne me le nomma pas tout d'abord; il jouissait visiblement de la curiosité que m'inspirait le pittoresque inconnu qui, lui, ne semblait pas s'apercevoir de mon existence. Il avait, répandu sur toute sa personne, un air d'insolence outrageante, comme une carrure dans l'ignominie, qui déconcertait la pitié. J'ai su depuis qu'il lui échappait de dire en parlant de son frac:—«Je suis l'homme de France qui porte le mieux l'habit. Voilà quinze ans que je n'ai pas quitté celui-ci…»Et il était de bonne foi! Toute son attitude révélait d'ailleurs son terrible orgueil, condensé en un mépris pour ce qui l'entourait dont j'eus le témoignage dès cette première entrevue. Tout en causant, André et moi, nous en étions venus à parler duJournal de Lestoileque mon ami lisait alors, et il m'en montrait un curieux exemplaire, avec annotations marginales du temps, emprunté à sa Bibliothèque. L'inconnu, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis un quart d'heure, sinon pour cracher bruyamment dans le foyer, demanda tout d'un coup à Mareuil:—«Voulez-vous me laisser regarder ce livre?»Il le prit de sa main décharnée, à la maigreur de laquelle on devinait le dépérissement de tout son pauvre corps, feuilleta quelques pages, et, rendant le volume à André:—«Savez-vous, monsieur,» fit-il, «que c'est un mauvais métier que celui de bibliothécaire? Ils sont trop tentés. Ils finissent tous par voler les ouvrages qui leur sont confiés. Adieu, monsieur.»Il se levait, en effet, pour prendre congé sur cette extraordinaire impertinence. Je vis que Mareuil réprimait la plus violente envie de rire.—«Attendez,» dit-il, «je veux vous présenter l'un à l'autre.» Et il me nomma. Puis, avec solennité:—«Monsieur Jean Legrimaudet, l'ennemi personnel de Diderot et de Hugo, l'auteur de l'Histoire de l'ivrognerie en littérature.»—«Monsieur est homme de lettres?» demanda Legrimaudet.—«Poète,» répondit Mareuil.—«Ah! monsieur est poète» (il prononçait poâte). «Faites-moi une ode, alors, monsieur, faites-moi une ode. Savez-vous comment M. Veuillot appelle le poète, monsieur? Un moineau lascif. Et quand il a publié ses vers, moi j'ai fait sur lui cette épigramme:Veuillot,TardifMoineauLascif…Je suis donc votre confrère en Apollon. Monsieur et cher confrère, adieu…»Et il sortit sur cette bouffonnerie, débitée avec une voix âcre, qui ne permettait pas de savoir s'il était sérieux ou plaisant, s'il divaguait de bonne foi ou si son affectation de plaisanterie,—et quelle plaisanterie!—cachait une intention de bas persiflage. Il n'eut pas plutôt passé le seuil de la porte que Mareuil s'abandonna enfin à son fou rire, tandis que je lui demandais:—«Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? Il ressemble vraiment trop à ses livres!… Et pourquoi reçois-tu des drôles pareils?»—«Pour un drôle,» dit André, «c'en est un. Mais que veux-tu? J'ai pour lui un goût malsain. Il me divertit, et puis chacun a sa marotte en ce bas monde. La mienne, c'est de vouloir lui faire dire merci. Ça t'étonne? Mais je te jure que je suis sérieux. Voilà deux ans que j'y travaille. Il n'y a pas moyen. J'ai fait pour lui vingt-cinq démarches. Je lui ai payé son terme. Je l'ai habillé. Je lui ai envoyé du vin quand il était malade, un médecin, fourni des remèdes… Jamais, tu m'entends, jamais autre chose qu'une insolence comme celle de tout à l'heure. Tu connais notre grand ami d'Altaï et tu sais que sa faiblesse est de cacher son âge. Hé bien! Il a nourri Legrimaudet pendant vingt ans. Devine ce que celui-ci a imaginé l'année dernière? Il écrivit à la mairie de la ville natale du pauvre d'Altaï pour avoir l'acte de naissance de son ancien bienfaiteur. Ci trois ou quatre francs, et il en est à deux sous près. Il s'est procuré des lettres en cuivre découpé, comme les enfants en ont pour leurs jeux, et nous avons été cent dans Paris à recevoir une carte sur laquelle M. Legrimaudet avait imprimé:—2 novembre 1810. Naissance du jeune monsieur d'Altaï.—C'est un rien, mais exquis. Ah! je crois que c'est le scélérat complet, sans crime, entendons-nous! On devrait créer pour lui un titre: Grand Ingrat de France… Et c'est si naturel. Depuis sonHugo, il se croit un célèbre écrivain persécuté… Vrai! Je te jure que c'est un homme!»Je me souviens que je ne répondis pas un mot à cette sortie de mon camarade. Il professait dès cette époque un dandysme de misanthropie que j'ai encore aujourd'hui beaucoup de peine à comprendre. L'infamie humaine l'égayait d'une gaieté que je jugeais affreuse et qui se conciliait en lui avec les plus rares délicatesses d'amitié. En lisant, depuis, la correspondance de Gustave Flaubert, j'y ai rencontré un sentiment identique, l'aveu d'une féroce allégresse devant la vilenie morale. Y a-t-il là un simple phénomène d'énervement, la souffrance d'une sensibilité froissée, mais qui, ne voulant pas s'avouer froissée, dissimule sa blessure sous une ironie d'une nature spéciale? Est-ce la triste satisfaction d'un pessimisme qui se complaît à vérifier ses doctrines au spectacle de la bassesse où peut descendre cet animal prétentieux qui est l'homme? Ou bien reste-t-il dans certains civilisés, enseveli au fond d'eux-mêmes, un sentiment analogue à ce goût du monstre qui se manifeste dans certains cultes primitifs, goût presque cruel et qui, plus près de nous, explique seul la présence autour des rois de nains difformes comme ceux dont Velasquez a immortalisé la laideur au musée du Prado? Quand je grondais André sur cette disposition d'esprit, que je ne pouvais m'empêcher de trouver un peu avilissante, en lui disant: «Il faut s'indigner,» il me répondait un: «Oui, Prudhomme,» qui me désarmait. Je ne lui reprochai donc pas son Legrimaudet. Je pensai en moi-même que mon paradoxal ami avait une fois de plus bien mal placé sa fantaisie en s'engouant d'un grotesque et d'un misérable, et, malgré la silhouette si caractérisée de ce gueux de lettres, j'aurais sans doute perdu jusqu'à son souvenir, si le hasard ne m'avait mis de nouveau en présence du Grand Ingrat de France, comme disait baroquement Mareuil, dans des circonstances que, cette fois, je ne pouvais pas aussi vite oublier.Quinze jours s'étaient écoulés depuis cette visite chez André. On était dans la dernière moitié de novembre. Il faisait une de ces après-midi froides, claires et sèches, où les plus paresseux aiment à marcher sur le pavé si net et à respirer sous le ciel si bleu. Je revenais d'un pied leste par une des rues qui avoisinent la vieille Sorbonne où je suivais en ces temps-là une conférence de philologie grecque à l'École des Hautes Études, et je m'arrêtai devant l'étalage d'un bouquiniste en plein vent à feuilleter quelques livres. Ai-je besoin de dire que ma vocation d'helléniste n'était guère sérieuse, et que je ne cherchais pas, dans les casiers ouverts aux passants, les ouvrages de Sophocle ou de Démosthène? Mes trouvailles à moi étaient des volumes édités par des libraires du romantisme. L'estampille d'Urbain Canel m'était plus précieuse que celle d'Elzévir. J'ai récolté ainsi, dans cette glane le long des ruelles du quartier Latin, quelques livres qui me rappellent aujourd'hui mes plus naïves, mes plus douces joies de ces années d'apprentissage: laJacquerie, de Mérimée, sortie des presses d'Honoré Balzac, imprimeur rue Visconti;—l'Anglais mangeur d'opium, par A. D. M., la première plaquette qu'ait donnée Musset avant lesContes d'Espagne;—unRouge et Noir, de Beyle, publié par Levavasseur, avec un changement continu du titre, page à page et qui suit le texte de cette page. Par ce beau jour froid de novembre ma chasse aux premières éditions m'intéressait sans doute moins qu'à l'ordinaire, car je me laissai aller à examiner, au lieu du casier placé devant moi, l'intérieur de la boutique où les livres d'occasion s'entassaient par piles croulantes, puis, à droite et à gauche, mes voisins et confrères en bibliomanie. Ils étaient là quatre ou cinq, tous pauvrement et décemment mis, surveillés par un gardien de l'étalage dans lequel je reconnus avec stupeur le parasite d'André Mareuil, le mendiant qui n'avait jamais dit merci, M. Jean Legrimaudet lui-même! Je ne me trompais pas. Quand la ligne générale du personnage eût permis l'erreur, chaque détail m'eût convaincu que je ne rêvais pas, que c'était bien lui en train de surveiller la boutique, lui avec son chapeau roussâtre sur ses cheveux d'un blanc vert, lui avec ses pieds chaussés de bottines éculées et montueuses, lui avec sa cravate bleue nouée autour de son col de chemise en guenillon, lui avec son visage étique et insulteur, terreux et amer, inexpressif et rogue, lui enfin dans cet habit presque transparent d'usure, boutonné sur ce tricot fané. Les mains enfoncées dans les manches trop longues de ce frac comme dans un manchon, il allait et venait devant l'étalage. De temps à autre, ces deux mains crevassées sortaient du drap élimé pour reprendre quelque volume à un de ces humbles lecteurs comme il en foisonne autour de ces boutiques en plein vent, qui hument un livre au passage comme les affamés reniflent un repas à travers les soupiraux d'un restaurant. Durant cette opération de police, la face décolorée de M. Legrimaudet semblait plus arrogante encore. Pas un mot ne tombait de sa bouche dégoûtée, et il recommençait sa lente promenade. Certes, je n'étais pas suspect d'une sympathie analogue à celle de Mareuil pour le détestable pamphlétaire, pour le calomniateur d'un grand mort et d'un grand vivant, de Diderot et de Hugo. Je ne pus cependant me défendre d'un serrement de cœur à le voir, exerçant ce métier de misère, lui, l'auteur de sept à huit volumes, un homme de lettres, après tout. Et, d'autre part, comment l'exerçait-il sans que son protecteur Mareuil en sût rien? Il continuait d'aller et de venir sans daigner me reconnaître, sans même me regarder, avec une espèce d'impassibilité dans l'extrême détresse qui me rappela une anecdote, racontée par l'abbé de Pradt, je crois, sur un soldat de la garde impériale. Après la retraite de Russie, l'abbé voit ce grenadier appuyé sur son fusil, dans la cour de l'ambassade, à Varsovie, et en train de dormir debout. Il le réveille doucement et lui dit: «Il faut aller vous coucher, mon brave…»—«Ah!» répond l'autre, «on m'a trop fait lever.» Et il se rendort, toujours debout. L'immobile visage de Legrimaudet reflétait une endurance égale, toutes proportions gardées, à celle du vétéran de l'empereur. Mais comment se trouvait-il là, dans ce poste de surveillant d'un bouquiniste? L'avait-il accepté, ce poste, depuis peu de jours, afin de ne plus mendier? Dissimulait-il cette fonction à ses bienfaiteurs afin de cumuler ce maigre profit et leurs aumônes?… J'eus bientôt l'explication de ce mystère, en voyant s'approcher de Legrimaudet un autre vieillard, cossu celui-là, le corps protégé par un pardessus en peau de bique, les mains prises dans des moufles attachées à son cou par un solide cordon, le chef coiffé d'une casquette à oreillettes, les pieds à l'aise dans des chaussons de laine et des galoches. Son teint rouge et les veines dessinées en bleu sur sa trogne témoignaient de libations fréquentes et de copieux repas. Aux premiers mots prononcés par ce nouveau venu, je compris que j'avais devant moi le véritable propriétaire de la boutique, suppléé par la complaisance de l'autre pour une petite heure.—«Voilà! monsieur Legrimaudet,» dit-il gaiement, «je ne vous ai pas trop fait languir?»—«Donnez-moi l'ouvrage dont j'ai besoin,» répliqua le vieil écrivain sans daigner répondre à la demi-excuse du libraire. «Par ces mois d'hiver la nuit tombe vite, et je n'ai pas trop de temps pour mes études… Je me couche à six heures… Ce n'est pas comme vous…»—«Oh! moi,» dit le bouquiniste, «une petite partie de rems avec des amis, une fois les volets bouclés et le dîner mangé… Et puis à onze heures, bonsoir, plus personne… Tenez, voici vos deux volumes.»—«Allons, adieu,» reprit Legrimaudet en prenant les livres. «Soignez-vous, monsieur, soignez-vous… Votre frère est mort d'une attaque. C'est dans la famille, ces choses-là, et cette vie de café, à votre âge, hum! il faut vous en défier. Adieu, monsieur.»Remarqua-t-il que je m'étais approché, pendant cet entretien, et me reconnut-il alors seulement? Ou bien, ayant attendu mon salut, tandis qu'il gardait les livres, éprouvait-il le besoin de me décocher quelqu'une de ces épigrammes goguenardes dont la cocasserie s'empoisonnait de fiel. Il n'avait pas plutôt pris congé du libraire qu'il s'avançait vers moi, et, me tirant un grand coup de chapeau:—«Salut! monsieur le poète,» fit-il; «comment se porte votre Muse? Et votre ami M. Mareuil, est-il toujours aussi triste? Je ne sais pas ce qu'ont ces jeunes gens d'aujourd'hui à être là mornes comme des bonnets de nuit. Moi, monsieur, à votre âge, mais j'étais fou de gaieté… C'est l'ode à ma louange que vous avez là?» dit-il, en avisant un cahier que je tenais sous mon bras.—«Non,» répondis-je naïvement, «c'est le cahier des notes prises à mon cours de la Sorbonne.»—«Alors, vous êtes étudiant là-bas?… Dites-moi, monsieur l'étudiant, avez-vous toujours le même recteur que l'année passée?»—«Toujours,» lui répondis-je. «Vous le connaissez?»—«C'est un âne,» dit-il simplement. «Voulez-vous que je vous le prouve?»—«Je l'ai toujours entendu vanter, au contraire, comme un savant très distingué.»—«Distingué, monsieur, distingué!… Vous allez en juger.»—Et je lui emboîtai le pas, entraîné par une invincible curiosité, tandis qu'il continuait:—«Vous savez, monsieur, quel bruit a fait dans le monde monMénage et finances de Victor Hugo. Ah! j'ai vécu là deux ans d'ivresse. Je ne pouvais pas ouvrir un journal sans y lire mon nom.» C'était vrai, mais il oubliait d'ajouter que d'ordinaire ce nom s'accolait de quelque épithète, telle que drôle, cuistre, vermine, abjecte canaille, maître-chanteur, galfâtre et autres aménités. «Monsieur, j'ai une malle pleine de ces articles. Quand je suis seul chez moi, il m'arrive d'en relire quelques-uns. Je peux mesurer ma gloire aux injures de mes envieux. J'ai des lettres, monsieur, des plus hauts personnages. Un grand fonctionnaire du Japon m'a complimenté. L'évêque d'Orléans m'a remercié de mon dernier livre en m'adressant ses dévoués hommages, ce qu'aucun évêque n'avait fait pour aucun laïque… Hé bien! monsieur, je reçois, l'an dernier, une lettre de votre recteur qui me convoque à son cabinet pour affaire me concernant. Je me consulte: «Que peut-il me vouloir? Ce sera pour la croix, sans doute. Avec mes opinions, puis-je l'accepter de la République? Bah! Je la porterai en voyage…» Enfin, je me décide, et je vais à ce rendez-vous. J'arrive dans cette Sorbonne où vous prenez vos cours. On me fait attendre. Les professeurs ne savent pas ce que valent nos heures, à nous autres écrivains. On m'introduit. Savez-vous ce qu'il me dit, votre recteur distingué: «Monsieur Legrimaudet, vous avez demandé un secours au ministère de l'instruction publique comme homme de lettres, avez-vous publié quelques ouvrages?»—«Qu'avez-vous répondu?» lui dis-je, comme il se taisait; et il épiait dans mes yeux l'éclair d'indignation que devait y allumer cette méconnaissance de son génie.—«Je me suis levé,» reprit-il, «et je lui ai dit: «Monsieur le recteur, vous ne lisez donc pas les livres de votre bibliothèque? Tous les miens y sont, allez les lire. Ça vous instruira…» Et je suis parti.»—«Et votre secours?» lui demandai-je.—«Monsieur, cet ignorant me l'a naturellement fait refuser. Mais j'y suis habitué. C'est l'envie. N'ayez pas de talent, monsieur. Soyez comme votre ami, M. Mareuil. C'est un médiocre, il réussit déjà. Il n'offusque personne. Moi, monsieur, il y a cinq mois, tous mes Mécènes étaient absents. Je n'avais pas un centime. J'ai dû acheter pour deux sous de pommes de terre frites à crédit. C'est dur, quand on est illustre, de faire de si petits crédits…»Il jeta cette phrase d'un ton si passionné, que je ne pensai pas à en sourire, d'autant que, sous cette incroyable folie d'orgueil, j'apercevais un de ces abîmes de misère devant lesquels tous les dégoûts s'effacent et toutes les moqueries, et, presque étourdiment, je l'interrogeai, en continuant à le suivre. Nous remontions la rue Soufflot, et le Panthéon dressait devant nous son dôme et l'inscription de sa façade que Legrimaudet regardait d'un étrange regard. Je commençais à trouver Mareuil moins inexplicable de s'intéresser à ce réfractaire qui, dans sa pensée, jugeait évidemment que la patrie manquerait à sa mission si, une fois mort, on ne lui réservait pas une place dans ce temple destiné aux grands hommes, et je lui dis:—«Mais vous êtes donc seul au monde? Vous n'avez pas de famille? Pas un parent? De quel pays êtes-vous?»—«Vous êtes bien superficiel, monsieur,» répondit-il solennellement; «et de quel pays voulez-vous que je sois, sinon de celui de Bossuet? Monsieur, je suis de Dijon. Mon père était boulanger comme le père du général Drouot. A dix ans, j'étonnais la ville par la précocité de mon intelligence. J'entrai au petit séminaire d'abord, puis au grand. J'ai trop bien prêché, monsieur, j'ai excité la jalousie de l'évêque, et j'ai dû quitter avant la fin. Sans cela, j'aurais le chapeau maintenant… Mais je ne le regrette pas. Je n'aurais pas écrit monDiderotavec cette verve, si je n'étais pas venu à Paris.»—«Vous y êtes arrivé aussitôt après votre sortie du séminaire? Il y a longtemps?» l'interrompis-je.—«Très longtemps,» répliqua-t-il évasivement. «Je fus admis d'abord comme clerc dans une étude d'avoué, grâce à un de mes cousins qui est mort.—Pauvre tête, mais bon cœur!…—Cette cléricature m'a été très utile pour monHugo, monsieur. J'ai appris là les affaires et j'ai été tout préparé à mettre au net les comptes du soi-disant poète avec ses éditeurs. J'aurais pu rester dans la basoche. J'y excellais. Mais le talent d'écrire ne pardonne pas. La plume me démangeait. Quand mon père est mort, j'ai eu quinze mille francs; je me suis lancé dans les lettres. J'ai débuté par uneHistoire des Grands Hommes. Je cherchais encore ma voie. Puis j'ai attaqué monDiderot. C'était à l'époque du coup d'État. Je l'ai publié, monsieur. Malgré la politique, il a fait un bruit! C'est alors que l'envie a commencé de s'acharner sur moi. Elle ne m'a plus lâché. On m'a fermé tous les journaux et tous les libraires. Mon parti m'a trahi. On veut me faire taire, monsieur, et on a choisi un moyen sûr: la faim…»—«Vous n'avez pas pensé à prendre quelque place pour travailler à côté?»—«Une place? Et mon temps, monsieur? Je n'en ai déjà pas assez pour composer. D'ailleurs, je n'ai pas peur de l'avenir. Ce n'est qu'une question de patience.»—«Vous avez quelque héritage à recueillir?» repris-je, étonné du ton mystérieux avec lequel ce loqueteux à cheveux blancs parlait de l'avenir. L'avenir, c'était l'hôpital, la table de dissection, et au mieux la fosse commune! Mais un indicible éclair de chimérique espérance éclairait sa physionomie hargneuse. L'infâme cédait la place à l'illuminé.—«Monsieur,» me dit-il, «coupez-moi de vos cheveux, je vous ferai tirer votre horoscope. Je connais une somnambule qui a prédit son succès à l'empereur Napoléon III. Il est allé la consulter déguisé en jockey. Je le sais. C'est moi qui endormais cette femme en 1855. Je suis un magnétiseur extraordinaire. Elle me donnait le déjeuner et j'y allais de midi à trois heures. Nous nous sommes brouillés à cette époque, parce qu'elle me déconseillait de publier monHugo. Elle avait raison, monsieur, pour ma tranquillité. Elle m'a prédit que je mourrai riche et sénateur. Aussi, je peux emprunter sans honte. Tout est noté. Tout sera rendu. Votre ami M. Mareuil a son compte chez moi. Oui, tout, je payerai tout, à un centime près… Sinon,» ajouta-t-il d'une voix sourde, «je renie Dieu, et je meurs damné…»Nous avions quitté la place du Panthéon et nous arrivions sur le trottoir à l'angle de la rue de la Vieille-Estrapade quand M. Legrimaudet s'arrêta pour proférer cette phrase. Il faut croire qu'il y a dans l'orgueil avoué, avéré, poussé à son paroxysme, une force de fascination, car ce cri, où éclatait de la manière la plus extravagante la confiance indomptable de ce misérable dans sa destinée de gloire, me saisit à cette minute par je ne sais quelle sinistre poésie. Les appels des écoliers en train de jouer dans le préau d'un collège voisin troublaient seuls le silence de ce coin provincial de Paris,—ce Paris où mon compagnon avait su se construire une si étrange demeure d'illusions et d'infamie. Sans doute il éprouvait le besoin de penser tout haut, car, reprenant sa marche et m'entraînant du côté de la rue Tournefort, puis par un lacis de ruelles que je ne connaissais pas, il continuait:—«Monsieur, il y a cinq mois, à l'époque de cette détresse,—la plus dure que j'aie traversée,—j'ai failli désespérer. J'ai voulu me tuer. J'ai pensé au moyen. Je me serais pendu à la statue du chef des Encyclopédistes, de Voltaire, monsieur, pour déshonorer mon parti. Juste en ce moment j'ai fait un héritage. Une veuve qui avait été ma voisine autrefois m'a donné toute la défroque de son mari. Les marchands d'habits sont des voleurs. Mais de ces hardes j'ai tiré tout de même assez d'argent pour attendre. On réimprime monHugo. C'est une affaire superbe, malgré la cabale. Monsieur, je ne suis pourtant pas bien exigeant. Avec cinq cents francs par an je suis riche. Ça vous étonne, parce que vous ne savez pas vivre. Comptons. J'ai une très bonne chambre pour quinze francs par mois, dans un hôtel de la rue de la Clef, tout près d'ici. C'est une maison d'ouvriers. Voilà qui m'est bien égal. On ne m'y connaît que sous le nom de M. Jean. Je me réserve de faire savoir plus tard, quand je serai riche, à quelle habitation un Legrimaudet fut réduit par l'envie de ses contemporains. J'ai une cheminée, qui m'est très utile pour ma cuisine. Voilà pourquoi je conserve cette chambre malgré son grand défaut. Par les temps de neige, comme la fenêtre est en tabatière, et que je ne peux l'ouvrir pour la nettoyer, il fait noir toute la journée; mais c'est quelque chose que de manger chaud, et puis le quartier est rempli de rôtisseurs, à cause des ouvriers. Le matin, monsieur, si vous me voyiez passer quand je vais aux provisions, tenant sous mon bras la boîte en fer-blanc qui me sert à mes emplettes, j'ai l'air de porter un pâté de six francs. Par exemple, il faut savoir acheter, et connaître les adresses et les jours. Ainsi, monsieur, rue du Pot-de-Fer-Saint-Marcel, il y a un traiteur. Le mercredi, c'est le patron qui sert lui-même, et il est généreux,—comme un voleur. Pour sept sous j'ai là une portion qui me dure deux jours. Le samedi, à cause de la paye, la viande rôtie abonde. Mais on doit choisir ses fournisseurs. En allant rue du faubourg Saint-Jacques, un peu haut, à une adresse que je vous donnerai, et si vous avez soin d'arriver avant neuf heures, vous aurez une tranche de bœuf saignant!… Ces matins-là, je déjeune mieux que M. Hugo, malgré ses millions mal gagnés et son avarice. Deux sous de pain, et me voilà lesté pour le travail. A dix heures, si je n'ai pas eu de courses forcées, j'arrive à la Bibliothèque; j'en ai pour jusqu'à quatre heures à lire et à prendre mes notes. Je lis beaucoup. J'ai lu tout Bayle l'année dernière. Il est bien surfait. Vers cinq heures je rentre, et je me fais ma soupe au vin ou mon lait-thé. Ce n'est que du lait et du thé, mais j'aime ce jeu de mots. C'est mon léthé, à moi, puisque je vais dormir. Dans la belle saison, je retourne d'abord à la bibliothèque Sainte-Geneviève. En hiver, je me couche tout de suite à cause du froid. Les nuits sont longues. Je me réveille vers deux heures. Ce quartier est plein de couvents. C'est très commode. On n'a pas besoin de montre. J'allume ma pipe et je fume dans mon lit, sans lumière. Ce sont là mes heures d'inspiration. J'ai trouvé ainsi le plan de mon prochain livre, pour lequel j'avais besoin de ces deux volumes.»—«Et peut-on en savoir le sujet?» lui demandai-je.—«Non, monsieur, je connais trop la vie littéraire pour raconter un sujet à qui que ce soit avant d'avoir publié l'ouvrage.»Ce discours, pris et repris à travers les cent embarras de ces étroits passages, nous avait conduits jusqu'au paquet de maisons qui avoisinent Sainte-Pélagie, et je pus lire sur une plaque le nom de la rue de la Clef. Je ne suis pas retourné dans ce quartier depuis bien des années. J'ignore s'il foisonne, comme alors, en pensions bourgeoises d'aspect sinistre, et en boutiques d'Auvergnats remplies de ces détritus informes dont les enfants du Cantal savent encore tirer des gros sous. La présence dans cette rue d'une population de revendeurs avait décidé un de leurs compatriotes à installer l'hôtel meublé devant lequel Legrimaudet m'arrêta. Il portait sur sa façade l'inscription suivante: «Hôtel de l'Écu et de Saint-Flour réunis,» et le débit de vins qui occupait la moitié du rez-de-chaussée étalait cette autre enseigne, dépourvue de sens pour tout autre que pour un compatriote de Vercingétorix et de Pascal: «Vins de Coran et de Chanturgue.» De l'autre côté, une boutique de blanchisserie déployait les fraîcheurs douteuses d'un pauvre linge bleuâtre, et l'entrée béait, garnie d'une porte à claire-voie peinte en vert. Un escalier humide se dessinait au bout d'un couloir, et, à en juger par la façade jaune, qui suintait la saleté, par les fenêtres sans volets, par le tassement de toute la bâtisse comme affaissée sur elle-même, les chambres de ce coupe-gorge devaient être des tanières à forçats. Que c'était bien la demeure naturelle d'un Legrimaudet, le taudis fatal de ce galérien du livre diffamateur! Il se taisait depuis l'angle de sa rue et ne paraissait pas se rappeler ma présence. Je l'avais vu, à peine arrivé devant cette maison borgne, fouiller soigneusement dans les poches de son habit et en tirer quelque chose que je reconnus être un gâteau enveloppé dans du papier. Il prit ce gâteau entre ses mains, et, avec un sourire que je n'aurais jamais attendu de cette bouche venimeuse, il s'approcha d'un enfant, de six ans peut-être, qui jouait devant la blanchisserie,—ah! le chétif garçonnet, tout pâlot, tout maigriot, et qui serrait le cœur à le voir sautiller comme un insecte malade! Il boitait et, pour courir, manœuvrait une mince béquille assez adroitement:—«Bonjour, Henri,» disait Legrimaudet; «comment ça va-t-il aujourd'hui? Je t'ai apporté un bon gâteau.»L'enfant regarda le vieil écrivain avec un air de cruelle répugnance. Il prit le gâteau et le flaira. Les doigts maladroits du bonhomme avaient laissé leur trace sur le sucre glacé.—«Il est presque aussi sale que toi,» dit-il, et il recommença de courir avec ses deux compagnons de jeu, en mordant à même la friandise, et sans faire plus attention à Legrimaudet qui, revenant vers moi et me montrant l'hôtel, me dit, d'une voix plus mordante encore et avec un clignement d'yeux plus menaçant:—«Voilà où m'a mené tout ce qu'on a écrit pour et contre moi; je suisMonsieur Beaucoup de bruit pour rientourmenté par faute d'argent;» puis, après un instant de calme, et me tendant la main d'un geste humble et morose: «Vous n'auriez pas une pièce blanche, pour la petite chapelle?» Puis, comme je lui glissais vingt sous pris dans mon porte-monnaie bien mal garni d'étudiant: «Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?» répondit-il en enfouissant avec un inexprimable mépris cette trop faible aumône dans la poche de son tricot, et, ce singulier remerciement une fois lancé, il poussa la porte à claire-voie qui fit entendre un grêle tintement, et il s'enfonça sans se retourner dans le corridor aux murs détrempés.Je suis très certain de n'avoir pas altéré dix mots de cette conversation, que je consignai le soir même dans mon journal de cette époque. Dès la minute où je quittai M. Legrimaudet,—essayez donc de nier après cela qu'il y ait un destin dans la physionomie des noms!—j'eus le sentiment que je venais de voir dans sa vérité, comme je le disais en commençant ce récit, un personnage unique, un exemplaire d'humanité enragée et souffrante sans comparaison possible avec aucun autre. Oui, j'avais pu regarder dans son fond l'âme d'un damné social, toute en misère, en orgueil, en haine et en démence, une âme de grotesque en même temps et d'avorté définitif. Et dans cette âme de laideur une délicatesse survivait, cette pitié pour cet enfant estropié, et cet enfant, ingrat à son tour, méprisait ce grand méprisant. Cette suprême, cette seule sensibilité de ce malheureux était méconnue. Qui sait pourtant s'il n'y avait pas là, dans cette dernière tendresse de ce cœur gangrené, la trace d'un salut possible? Un de ces sublimes guérisseurs des consciences troublées, comme nous imaginons que serait un vrai prêtre, trouverait là sans doute matière à ne pas désespérer de cet homme. Cet entretien m'avait si profondément saisi, et ces questions se rattachaient d'une manière si étroite aux idées philosophiques qui passionnaient alors ma jeunesse, que je ne pus m'empêcher de raconter à André Mareuil cette découverte d'un bon sentiment chez l'homme qui n'avait jamais dit merci. Mon camarade se mit à rire méchamment:—«Allons donc,» fit-il, «tu as mal vu, ou c'est que Legrimaudet tape la blanchisseuse d'une pièce ou deux, de temps à autre. Je t'en prie, ne me le diminue pas. Il est plus complet que tu ne peux même l'imaginer. Je suis tout de même content de savoir qu'il t'a outragé, sitôt ses vingt sous demandés et reçus. Il ressemble à ces instruments de métal qu'on voit dans les foires. On met deux sous dans une petite fente, il vient un caramel. Chez lui, c'est un affront et plus immanquable encore.»—«Mettons que je suis un naïf, et n'en parlons plus,» répondis-je sans insister davantage.Je blâmais à part moi la gouaillerie de Mareuil, et cependant cette gouaillerie m'intimidait. J'étais à l'âge où les jeunes gens rougissent volontiers de leurs meilleurs instincts. Ils ont l'impression confuse d'être dupes au jeu de la vie s'ils s'abandonnent à la naïveté de leurs premières croyances. Ils recherchent alors parmi leurs amis, ceux dont le précoce cynisme les fait le plus souffrir, et ils n'osent donner libre cours à ces élans du cœur dont on ne reconnaît le prix que plus tard, quand ils ont cédé la place à l'égoïsme atone et calculateur. La loi du développement de notre personne veut que nous traversions cette crise singulière dont l'extrême acuité se marque par la fanfaronnade de vices si familière à la vingt-deuxième année. Je ne me sentis pas la force de dire à Mareuil que j'étais sûr, très sûr de la sincérité de son infâme parasite dans ce mouvement de pitié affectueuse envers le petit boiteux. Je n'osai pas ajouter que son devoir à lui, André, eût été de montrer au pauvre homme, non pas cette charité ironique et moqueuse, mais un peu de sympathie émue. Nous cessâmes de parler, en effet, de M. Legrimaudet ce jour-là. Puis d'autres jours, et d'autres jours encore,—en grand nombre,—passèrent sans que nous pussions reprendre cette conversation-là ou une autre. Le hasard voulut que, très peu de semaines après cette longue causerie avec le cynique habitant de la rue de la Clef, je quittasse Paris pendant plusieurs mois. J'allai pour la première fois en Italie et en Grèce. Quand je revins, Mareuil était lancé dans un tourbillon d'existence qui rendit nos relations presque impossibles. Il avait quitté la Bibliothèque, et ses premiers rêves de littérature désintéressée s'étaient transformés en un désir plus pratique de battre monnaie tout de suite avec son réel talent d'écrire. Il avait donc accepté le poste de rédacteur parlementaire dans un journal du soir. Nous nous rencontrions maintenant, comme on se rencontre à Paris, une fois tous les trois mois: «Bonjour.—Tu vas bien?—Il faudra prendre un rendez-vous pour dîner ensemble un de ces jours.» On est de bonne foi, et pourtant on ne le prend jamais, ce rendez-vous, si bien que l'on se trouve être demeuré des quatre et des cinq ans dans la même ville sans avoir passé une couple d'heures avec un ami que l'on aime encore de tout son cœur. Quoique je n'eusse, depuis cette fameuse après-midi, jamais revu M. Legrimaudet, cette figure énigmatique m'était demeurée présente jusqu'à l'obsession, et à chacune de ces causeries avec André je ne manquais guère de le questionner sur le vieil écrivain. J'étais sûr d'amener sur les lèvres de mon ancien camarade son rire de jadis, rien qu'à prononcer le nom de son parasite favori, et c'était chaque fois quelque anecdote caractéristique et qui précisait quelque trait de l'étrange personnage.—«M. Legrimaudet? Toujours aussi ingrat. Je continue à ne pas pouvoir lui arracher un merci. L'autre semaine, je pars pour la campagne. Je laisse l'ordre à ma bonne de le nipper des pieds à la tête: chapeau, bottines, pantalon, jaquette, chemise. Il m'écrit. Je tremble en ouvrant sa lettre. Allait-il enfin se démentir et me remercier de ce cadeau inattendu? Il me chargeait d'une commission auprès d'un directeur de journal, et sa seule allusion à mon présent d'habits était la suscription de la fin de sa lettre: Tout à vous, sauf les chaussettes… Ma bonne avait oublié de lui en donner, et il me le rappelait avec sa sévérité habituelle.»Ou encore:—«M. Legrimaudet? Toujours aussi goguenard. A mon retour d'Angleterre, il vient me voir. «Vous n'avez pas une pièce blanche pour la petite chapelle?» Tu connais la formule. Je donne la pièce blanche. «Monsieur,» répond-il en l'empochant, «vous êtes revenu d'Angleterre beaucoup mieux élevé. Les voyages vous profitent. Adieu.»Ou encore:—«M. Legrimaudet? Toujours aussi prodigieux d'orgueil chimérique. Il a touché, voici huit jours, un peu d'argent d'un mauvais pamphlet sur les maladies des libres penseurs. Quel sujet pour lui!—Sais-tu ce qu'il a fait de cet argent? Ce malheureux, ce grabataire, cet affamé s'est acheté une bague d'évêque,—tu as bien entendu, une bague d'évêque avec une améthyste énorme. Il la porte à la main, cette main que tu te rappelles! «Monsieur,» m'a-t-il dit, «je les suis toutes depuis des années. Il y en a vingt-trois chez les brocanteurs de mon quartier. C'est la plus belle…» Hein! le séminaire, c'est comme l'Université, crois-tu qu'on les chasse jamais de son sang?…»Ou encore:—«M. Legrimaudet? Toujours aussi famélique et des mots de pauvre!—Des phrases où il passe des sensualités de mendiant qui ne s'est pas assis à un bon repas depuis sa jeunesse: «L'été a été bon,» m'a-t-il dit. «A cause du choléra, les fruits étaient pour rien. Je m'en suis régalé. Ils valaient de la viande.»Ou encore:—«M. Legrimaudet? Il s'émancipe. Ce vertueux justicier de l'obscène Diderot tourne à l'égrillard. Il m'a parlé de ses amours à propos d'une capeline en laine bleue que lui a tricotée une voisine charitable. «Le sexe aime les gens célèbres,» m'a-t-il dit d'un air fat, et dans son style… «Ainsi, monsieur, quand j'étais jeune, avec trois sous de café, je ne rencontrais pas de cruelles. M. Paul de Kock m'a peint sans me connaître dans sonGustave.» Puis il m'a tiré de sa poche un article de journal où l'on rapportait ce que coûterait en hommes la prochaine guerre. «Je m'en réjouis,» a-t-il conclu d'un air scélérat, «ça me fera plus de femmes.» Et de nouveau, la petite pièce pour la petite chapelle, et de nouveau un affront… Je te le répète, il est absolu.»J'en étais là de mes renseignements sur l'individu, quand je me trouvai, six ans après le jour où j'avais fait connaissance avec lui, assis avec André Mareuil à une table de souper, le 31 décembre 1880. Me rappelai-je la date à cause de l'anecdote, ou l'anecdote à cause de la date? Je ne sais pas. J'étais moi-même entré dans la presse, et j'écrivais des feuilletons de théâtre dans un journal aujourd'hui disparu. André Mareuil, qui, de rédacteur parlementaire, était devenu chroniqueur, puis critique, tenait le même emploi dans une feuille à la mode. Nous nous étions «accrochés» de nouveau, comme on dit, et nous fraternisions de notre mieux dans l'entr'acte des vaudevilles à couplets grivois et des drames à scènes retentissantes. Nous avions donc fait la partie de souper cette nuit-là, d'après l'ironique coutume qui transforme en une occasion d'orgie ces diverses fêtes de la fin d'année. Mais notre orgie à nous devait être surtout une causerie, les coudes sur la nappe, dans un coin de restaurant, avec une demi-douzaine de natives et un perdreau froid,—une longue et gaie causerie, comme dans l'ancien temps. Nous en étions au milieu de ce frugal repas, passablement égayés par les allées et venues des autres convives qui débarquaient dans ce restaurant de nuit. Nous nous amusions à les observer du coin de l'œil, et lui, le moqueur incorrigible, les caricaturait d'un mot. Tout d'un coup, il se frappe la tête comme un homme qui s'aperçoit d'une distraction impardonnable. Il demande son pardessus au garçon, en tire son portefeuille, et de ce portefeuille extrait une lettre, tout en disant:—«Et moi qui oubliais de te parler de Lui!»—«Je parie que je devine,» lui dis-je, «rien qu'au son de ta voix. Il s'agit du sieur Legrimaudet?»—«C'est toi qui l'as nommé,» reprit-il en bouffonnant. «Hé bien! je te fais toutes mes excuses. Tu avais raison. La perfection n'est pas de ce monde. Le drôle m'a dit merci, ce matin! Entends-tu? Merci,»—il épela le mot: «m, e, r: mer, c, i: ci, merci!—pour la première et la dernière fois! Mais d'abord, lis cette lettre,»—et il me tendit un morceau de papier,—de ce papier dit écolier, en style de collège, sur lequel se développait, écrite en caractères énormes, presque enfantins, l'épître suivante:«Paris, 23 décembre.«Jeune, beau et fortuné chroniqueur,«J'ai su par un avocat que vous étiez revenu de province. Je vous croyais encore parti, quand le jeune avocat Barré-Desminières, un de mes Mécènes, m'a dit vous avoir été présenté cette semaine. Vous lui avez plu. Vous a-t-il plu? Vous avez le même goût pour la toilette.«Salut à vos succès incroyables! J'irai vous voir demain, veille de Noël. Serez-vous aussi invisible que vos confrères en journalisme? Jeune et inconnu, j'ai fait ma visite d'admiration à Chateaubriand, Lamartine, Lacordaire, Berryer, Paul de Kock, Montalembert. J'ai été reçu immédiatement et fort bien. J'aurais dû voir les princes de la presse. Ils vivaient inaccessibles et introuvables à cause de Clichy. Il paraît que le créancier continue à épouvanter ces messieurs. Ils n'ont plus peur cependant d'être envoyés en prison sur la plainte de ceux qu'ils ont floués, comme autrefois où une dette de deux cents francs suffisait. Demandez plutôt à votre cher ami M. d'Altaï.«Le paletot d'octobre que m'a donné le modèle desserviteuses,—j'aime ce vieux mot,—memareuilisetrès bien. Il a été aimable, cet avocat. Il m'a remis deux magnifiques paires de chaussures. Je les ai placées sur une forme que m'a faite, à la mesure de mon pied, un cordonnier de la rue. Saint Crépin protège le triomphateur de l'impie Diderot. Si elles avaient des ailes, je les appellerais les chaussures de Mercure. Je les prendrai demain pour aller vous demander mon cadeau de jour de l'an.«La pièce blanche d'habitude ne me suffira pas. Je compte sur un louis qui sera sans doute ma dernière demande. Il est question pour moi au ministère d'une pension qui me distinguerait de la cohue des inconnus à qui l'on donne cent francs. Ce louis m'est très nécessaire, et tout de suite. Je vous dirai le pourquoi.«Encore salut. Êtes-vous toujours aussi morose, vous qui avez tous les trésors de la vie? Le talent est gai. Regardez-moi.«Jean Legrimaudet.»—«En effet, c'est un document,» dis-je en rendant la lettre à Mareuil; «et quel était le pourquoi du louis?»—«C'est ici que tu vas triompher,» repartit Mareuil avec un geste de découragement. «Te rappelles-tu m'avoir parlé d'un petit garçon boiteux auquel M. Legrimaudet donnait des gâteaux? Tu prétendais que ce misérable avait dans le cœur un coin de pitié pour cet infirme…»—«Et tu te moquais de moi,» fis-je en riant.—«J'avais tort,» reprit André d'un ton découragé, «j'avais grand tort. Je voyais Legrimaudet plus grand que nature. C'était du romantisme, comme dit notre ami Zola. La vie est plus médiocre. Le pourquoi du louis, c'était ce petit garçon boiteux. Ce matin, vers les dix heures, je vois arriver M. Legrimaudet, et il me raconte, après m'avoir débité ses impertinences ordinaires, que cet enfant est malade, très malade. Il ajoute qu'il voudrait, lui, Legrimaudet, faire la surprise de belles étrennes à ce pauvre petit. Il m'explique comment il s'intéresse à ce jeune Henri. La mère, une blanchisseuse établie au rez-de-chaussée, lui soigne son linge pour rien depuis des années. L'enfant est très intelligent, et si vif! C'est si triste de le voir couché dans son lit, blanc comme ses draps, avec des yeux qui vont mourir. Enfin, je ne reconnaissais plus mon Legrimaudet dans cet attendrissement subit. Une idée diabolique me vient. Il faut te dire que j'ai joué hier au cercle. C'était Casal qui tenait la banque, et une guigne! Bref, j'ai gagné à la ponte une cinquantaine de louis. Mon homme me paraissait sincère. C'était le cas ou jamais de sonder la profondeur de son ingratitude. Je prends dans mon portefeuille un billet de cent francs et je le lui mets dans la main en lui disant: «Voyons, messire Legrimaudet, faisons-le à nous deux, ce cadeau à votre petit malade. Voilà votre louis et quatre de plus. Achetez-lui un jouet comme il n'en a jamais rêvé…» Tu ne peux pas imaginer la mine de l'animal pendant que je lui tenais ce discours. C'était dans ses yeux, sur sa bouche, dans toutes les rides crasseuses de l'affreux parchemin qui lui sert de visage, une lutte étonnante entre le saisissement de plaisir que lui causait mon offre, d'une part, et, de l'autre, la haine féroce que je lui inspire depuis des années…»—«Soyons franc,» l'interrompis-je, «tu la mérites. Avoue qu'il y a quelque chose de presque atroce dans l'ironie de ta charité pour lui.»—«Oui, belle âme,» continua Mareuil; «enfin, spectacle inouï, invraisemblable, incroyable, j'ai vu de mes yeux la reconnaissance l'emporter sur cette haine dans ce cœur que je croyais plus fort! Oh! Ce fut court et simple! Ses prunelles exprimèrent une espèce d'effort indicible. Son visage grimaça. Sa bouche édentée s'ouvrit, et j'en entendis sortir un merci, qui lui écorchait la gorge, en même temps qu'il me prenait la main… Je te le répète, une seconde! Et il partit en disant: «Je vais de ce pas chez le marchand.»—«C'est toi que j'aurais voulu voir pendant ce temps-là,» repris-je en riant à mon tour. J'étais à la fois touché de ce que mon ami me racontait et un peu irrité contre lui qui affectait, même devant moi, de railler sa propre émotion. Car je le sentais remué, lui aussi, par cette aventure. Mais il n'en eût pas convenu pour un empire.—«Moi,» fit-il, «je devais avoir la figure du baron dansOn ne badine pas, quand Blasius lui annonce que Perdican s'amuse à jouer aux ricochets avec les filles du village… «Allons nous enfermer dans notre cabinet pour penser à ces choses…» Mons. Legrimaudet n'eut pas plutôt passé le seuil de ma porte que je me trouvai stupide d'avoir cru à cette fantastique histoire… Cet enfant malade, ce louis demandé pour ce jouet du premier de l'an, cette blanchisseuse philanthrope…—Mareuil, mon ami, me dis-je, vous n'êtes qu'un niais.—Sur quoi je passe mon pardessus, je coiffe mon chapeau, et me voici dans la rue à la poursuite de M. Legrimaudet. J'allais bien voir s'il m'avait menti en prétendant aller de ce pas chez le marchand. Je n'eus pas de peine à l'apercevoir qui traînait sa patte à l'extrémité de ma rue. Il tourne à gauche. Je tourne à gauche. Il descend le boulevard Haussmann. Je le descends derrière lui. Un quart d'heure plus tard, je voyais mon homme entrer dans un magasin de jouets de la rue de Rivoli… Positivement, il y entrait. J'eus là un moment de pure joie à contempler la tête effarée du commis en présence de ce haillonneux qui demandait un objet de cinq louis. Le commis va parler au patron, qui vient lui-même parler à Legrimaudet, puis qui retourne en causer avec sa femme. Je me prépare à entrer à mon tour afin de justifier le pauvre diable, si on l'accuse d'avoir volé le billet bleu qu'il tient à la main et que le commis, le patron et la patronne regardent l'un après l'autre à contre-jour avec la plus insultante défiance. A la fin, on se décide à lui montrer des boîtes de soldats de plomb,—tu sais, de ces boîtes comme nous en avons tous rêvé, avec canons qui se tirent, cavaliers qui se séparent de leurs chevaux, voitures qui s'ouvrent, tentes qui se démontent? Il choisit, on lui empaquette sa boîte, et il sort, ce fardeau sous le bras, après avoir laissé son billet, tout son billet, et le marchand ne lui a pas rendu un sou de monnaie. Ce qui prouve que ce sportulaire, cet affamé, ce lamentable a bien donné ses cent francs, tous ses cent francs, sans que personne pût le vérifier, pour apporter ce cadeau absurde à ce petit garçon malade,—et cet enfant l'aura peut-être reçu, d'après ce que tu m'as conté autrefois, sans lui dire merci.»—«Malheureux Legrimaudet!» ne pus-je m'empêcher de dire.—«Hé bien! moi,» conclut Mareuil avec une indignation comique, «j'ai envie de le consigner à ma porte maintenant… Qu'est-ce que tu veux? Voilà huit ans qu'il me trompe. J'ai cru nourrir le parfait ingrat, le monstre littéraire dans toute sa splendeur. Je le voyais en marbre, en airain, en ce que tu voudras…, d'un seul bloc… Et puis, ce côté petit-manteau bleu!… Non, vrai, ça me le gâte!»IISA MORTDes mois et des mois avaient passé depuis ce soir du 31 décembre, où nous soupions si gaiement, André Mareuil et moi, pour nous reposer de notre corvée de critiques dramatiques incompétents, et s'il y avait un personnage que je fusse assuré de ne plus jamais rencontrer, c'était bien cet étrange et contradictoire Jean Legrimaudet. Voici pourquoi: André, le seul homme qui pût servir de lien entre nous, s'était marié dans des conditions un peu délicates, et il avait fini par quitter presque définitivement Paris. Ayant pris comme maîtresse la jolie et fine Christine Anroux, il en avait eu un enfant, et cette paternité avait affolé ce sceptique, au point de lui faire épouser la mère, ce qui n'était pas bien raisonnable. Mais, après tout, ce pouvait être un joli sentiment de générosité qui ne lui eût nui auprès d'aucun de nous, si Christine avait été une brave femme d'écrivain, sans autre ambition que d'aider son bohémien de mari à mieux travailler. Hélas! elle était précisément le contraire. Mareuil ne l'avait pas épousée depuis trois mois, que nous observâmes, nous tous qui goûtions en lui le Parisien fringant et froufroutant, le railleur léger, le dilettante humoriste, une étrange modification dans sa manière. Il s'essayait au portrait politique, lui, André, l'auteur inédit deL'Art de Rompreet le conteur de ce chef-d'œuvre immoral:Le Jupon d'Hortense! Ce brin de plume, trempé autrefois dans une encre de si petite vertu, s'appliquait à quoi? à nous dessiner les profils d'apprentis ministres, arrivés au pouvoir par la sottise des électeurs et en train de s'y maintenir par de basses roueries entre les centres et l'extrême gauche! Et le malheureux gardait son talent d'écrire au cours de cette ingrate besogne, qu'il ne pouvait pas justifier, comme son courrier parlementaire d'autrefois, par le besoin d'argent. Il la remplaça bientôt par une pire. Il quitta la feuille du boulevard, où il chroniquait depuis des années, pour commencer dans un journal grave une suite d'Études sociales, et, par une bizarrerie qui me fut, pour ma part, plus inexplicable encore, il releva, pour signer ces articles d'un radicalisme aux apparences à la fois scientifiques et gouvernementales, un titre très mince et peu élégant, qu'il avait autrefois laissé tomber par antipathie pour son père: Mareuil des Herbiers! Je me souviens que peu de jours après l'apparition de cette signature presque ridicule au bas d'une colonne de prose plus déplorable encore de tendances,—et le joli style pourtant, si aigu, si vif, si vraiment français!—j'avais chez moi à déjeuner mon pauvre Claude Larcher, sur le point de partir pour notre chère Auvergne, où il est mort. C'est même la dernière fois que j'aie vu ce meilleur ami de mon enfance et de ma jeunesse, qui avait été l'ami aussi d'André. Nous en vînmes tout naturellement à parler desÉtudes socialeset de leur auteur.—«Quelle diable d'idée a-t-il eue là?» dis-je à un moment. «Aller sortir le des Herbiers dont il s'est tant moqué du vivant de son père, de son bâtard, comme il l'appelait pour le renier, à la manière de Beyle? Et cela, quand il est en train de tourner au rouge ponceau! Tu as lu son apologie de la persécution religieuse? Il se fait républicain et il ramasse sa particule le même jour? Ça n'a pas de sens.»—«Patience,» répondit Claude, «il y a de la Christine là-dessous. Je ne sais pas quelle cuisine cette sorcière mijote. Mais ce des Herbiers n'est qu'un commencement…»—«Le commencement de quoi?» fis-je en haussant les épaules.—«Mais,» dit Claude, «d'un secrétariat d'ambassade, d'une maîtrise des requêtes au conseil d'État, d'une trésorerie générale, d'une préfecture…» Et comme je l'interrompais par des: «oh! oh!» il continua, en proie à l'irritation nerveuse qui le prenait dans ces derniers temps au moindre prétexte. «Et pourquoi pas? Je te trouve étonnant encore! Avec cela qu'il ne ferait pas honneur à toutes ces places. N'a-t-il pas dans son petit doigt plus de talent que tous les titulaires réunis de ces belles fonctions qui t'en imposent toujours, ma parole d'honneur?…»—«Va pour le talent,» repris-je, afin de lui couper sa tirade. J'appréhendais le morceau sur la supériorité de l'homme de lettres, que je connais trop. Je le débite aussi de temps à autre devant la scandaleuse sottise de certaines fortunes, et à quoi bon? «Mais la tenue?…»—«La tenue! La tenue! Et la surveillance de Christine? Tu la comptes pour rien?—André!… Elle a une manière de prononcer ces deux syllabes… C'est d'un froid, d'un froid à geler le mercure du thermomètre qu'il a dans son cabinet de travail maintenant… Elle ne veut pas qu'il se congestionne. Et elle vient vérifier le degré,—et, par la même occasion, avec quel ami André s'attarde. Croirais-tu qu'elle l'a brouillé avec moi en lui racontant que je lui avais fait la cour? Elle s'est défiée. Comme elle a eu tort! Je l'adorais, moi, leur idylle… Lorsqu'on apportait Bébé, comme elle dit, et qu'elle lui faisait faire risette à Papa, me vois-tu, moi, entre eux, quand je me souvenais des soupers avec elle, Gladys et Casal, d'une part, et de nos dévotions, avec André, à l'autel de la Vénus commode? Non. C'était à payer ma place. Mais voilà, je vais tout droit lui citer un mot de ce Casal justement l'autre jour, qui m'a tant fait rire. J'avais déjeuné chez lui, avec lord Herbert Bohun, et nous étions au fumoir, où Casal me montrait des photographies de leur dernier voyage dans les Montagnes Rocheuses. Il se trompe d'album et en ouvre un où je reconnais plusieurs de ses anciennes maîtresses… «Ça,» dit-il en tournant rapidement les feuillets, «c'est une collection de portraits de femmes dont la plupart se détestent.»—«Le fait est qu'aller citer ce propos chez Madame Mareuil!»—«Ma foi,» dit Claude ingénument, «je l'avais oublié. Elle a si peu l'air d'être la même femme que j'en arrive à ne plus la reconnaître. Toujours est-il qu'elle riposta et me parla avec aigreur de mon dernier recueil de nouvelles. «Vous ne pourrez donc jamais écrire une page où il y ait du sentiment,» disait-elle, «quelque chose qui fasse du bien, qui rafraîchisse.»—«Je ne tiens pas l'article pruneaux,» lui répondis-je.»—«Et Mareuil, là dedans?»—«Des Herbiers? Un peu penaud, comme tu penses, de ces mots amers, et depuis, il détourne la tête quand il m'aperçoit. A peine un bonjour, bonsoir, quand nous nous heurtons nez à nez, comme il nous est arrivé l'autre jour chez notre tailleur. Enfin, pour nous deux, c'est la brouille… C'est égal, quand Mmedes Herbiers sera conseillère d'ambassade, ou maîtresse des requêtes, ou trésorière générale, ce sera considérable, très considérable!…»J'étais trop habitué aux exagérations de Claude pour attacher la moindre importance à son pronostic, qui se trouva cependant vérifié, à ma grande stupeur, je l'avoue. D'abord, je jugeais absolument impossible cette transformation du plus fantaisiste de nos amis en un fonctionnaire respectable. Et puis, il y avait le passé de Christine Anroux. J'avais tort deux fois, et Claude avait raison pour André, et surtout pour Christine. Ce qui fait la force des femmes, c'est qu'elles osent tout entreprendre, persuadées qu'elles sont, avec justesse, de la puissance invincible des petits moyens et de l'universel oubli. Ce n'était rien, ce des Herbiers. C'était l'abolition de tout le bagage littéraire de Mareuil, passablement compromettant, et puis c'était aussi une petite barrière de plus contre l'enquête rétrospective. Ah! elle le conseilla supérieurement. Suivez les étapes: il fallait éviter le ridicule de cet ennoblissement, ou réennoblissement tardif. Comme on devait s'y attendre, un chroniqueur du boulevard qui n'aimait pas Mareuil se moqua de cette prétention nouvelle, et, par une sanglante et grossière allusion au passé de la pauvre Christine, il déclara qu'André aurait dû signer «des Herbages.» Mareuil envoie ses témoins au personnage, et il a la bonne chance de lui camper une balle dans le côté gauche, qui faillit débarrasser la presse d'un des plus infâmes sycophantes de la corporation. Il profite du mouvement de sympathie soulevée par cette exécution d'un confrère aussi redouté que haï, pour publier son acte de naissance à lui-même et démontrer, pièces en mains, son droit à la particule, et il abdique du coup le Mareuil, car l'article où il «demandait la parole pour un fait personnel,» suivant la formule, se terminait par le Des Herbiers tout court, et ce fut ainsi les jours qui suivirent. Sur quoi sa collaboration aux journaux doctrinaires de gauche se fonce encore. Il se présente comme candidat ministériel dans un département de l'Ouest, d'où il est originaire. Il échoue, mais le voilà passé politicien, et quand, sept petits mois après cette élection manquée, l'Officielenregistra la nomination de M. des Herbiers à une des préfectures du centre, il ne se trouva personne pour s'étonner de cette aventure, qui me valut la dernière dépêche que j'aie reçue de Claude et que je copie sous sa forme ironique, en ne supprimant que l'adresse, et en respectant la signature, où se trouve un mauvais jeu de mots sur le titre d'un beau livre dont Claude raffolait. «Ai-je eu raison? Prie lire dernier mouvement administratif et si possible me réconcilier avec préfète pour qui professe admiration définitive. Amitiés.—Frère Ivre.» Qu'a dû penser de cette rédaction le receveur du bureau de Saint-Amand-Tallende (Puy-de-Dôme) près Saint-Saturnin, d'où elle est datée?—Et il eut raison après sa mort, ce charmant et absurde ami, car je tiens de source autorisée que M. des Herbiers est un des préfets le mieux notés et que Mmedes Herbiers a réconcilié la préfecture et l'évêché. Elle a trouvé sa voie et lui la sienne! Ce qui prouve, entre parenthèses, que les unions les plus déraisonnables sont quelquefois les plus sages. S'il n'avait épousé la jolie petite Anroux dans une heure de folie paradoxale, que ferait André, je vous prie? Des dettes et des chroniques, les unes payant les autres, et de la mauvaise hygiène, au lieu qu'il est rajeuni, un peu engraissé, pas trop, décoré, assez sceptique à la fois et assez disert pour présider avec bonne grâce au «grand ralliement des conservateurs à la forme républicaine, etc…,» qui constitue le programme de son ministre. Il n'y a qu'une chose qui m'intrigue: aux temps de sa vie galante, Christine, qui ne savait pas l'orthographe, se faisait écrire ses lettres d'amour par une personne extraordinaire dont elle était affublée, une ancienne élève de Saint-Denis, devenue secrétaire pour grandes cocottes peu éduquées. L'a-t-elle gardée? Et est-ce la même qui écrit les lettres à l'évêque?Si j'ai rappelé ce détour un peu étrange de la destinée du préfet actuel de… (cherchez dans l'Annuaire), ce n'est pas, comme on pense bien, pour le simple plaisir de railler doucement un ancien camarade, tombé de la bohème dans les honneurs. Ce n'est pas non plus pour critiquer le recrutement du personnel administratif de la troisième République. L'événement est là qui, dans l'espèce, donne raison au choix du ministre. Je me suis laissé aller à me souvenir, la plume à la main, alors que je ne voulais qu'expliquer pourquoi je ne m'attendais guère à retrouver sur ma route l'ancien parasite de mon ancien ami. Car l'entrée de Mareuil dans sa nouvelle carrière supprimait les occasions naturelles de nous voir, et nous ne les provoquâmes ni l'un ni l'autre, ce en quoi nous fûmes et sommes très sages. Entre deux compagnons de jeunesse devenus absolument dissemblables sous l'influence de la vie, le rappel de l'intimité passée n'est jamais qu'un principe de souffrance. Tandis donc qu'il reposait tranquillement sa barque dans son havre officiel, je m'appliquais, moi, à diriger de mon mieux la mienne sur les vagues remuées de ce dangereux océan littéraire qui justifie à tout le moins cette vieille métaphore par son inconstance et la nécessité de l'effort quotidien. Pour parler plus prosaïquement, je continuais à écrire des volumes après des volumes, à subir des articles plus ou moins hostiles, à vérifier les vieilles remarques des moralistes sur les haines furieuses que soulève le moindre succès, à m'y résigner ou à m'en attrister, suivant l'humeur. Après tout, c'est un sort heureux, entre les divers sorts de ce monde d'épreuve, que celui d'un homme qui exerce un métier conforme aux goûts profonds de sa première jeunesse. Il a de mauvaises heures, ce métier, celles par exemple où l'on est calomnié par un confrère envers lequel on n'eut que de gracieux procédés. Il en a de bonnes, de délicieuses même, celles où l'on sent venir à soi quelque chaude effusion de sympathie jeune, et c'est à une de ces bonnes heures-là que je dois d'avoir retrouvé la trace de l'énigmatique Legrimaudet. Il s'en est fallu de bien peu qu'il ne fût trop tard; mais il était dit que cette figure d'un damné de lettres plutôt silhouettée que dessinée dans ma mémoire par nos deux entrevues et les confidences d'André, s'y graverait en traits ineffaçables avant de disparaître pour toujours.J'avais donc reçu, l'année dernière, en décembre, une de ces lettres d'inconnus qui caressent invinciblement l'amour-propre d'un auteur, même lorsque l'expérience lui a démontré que ces sortes de missives servent de prologue habituel à d'autres lettres moins désintéressées. Celle-là, signée du nom de Juste Dolomieu, me demandait simplement de vouloir bien lire un assez copieux manuscrit qui s'appelait de ce titre un peu juvénile:La Mort du Siècle. J'ouvris ce cahier avec défiance, et je le fermai avec une curiosité presque émue. C'était un roman où l'auteur avait essayé d'incarner, dans trois ou quatre personnages, les tendances contradictoires de notre âge: le socialisme et le dilettantisme, l'esprit cosmopolite et celui d'analyse, le découragement pessimiste et le réveil de la mysticité. Cette simple indication me dispenserait d'ajouter qu'un tel ouvrage manquait des qualités indispensables, malgré tout, à cet art du roman qui ne saurait se réduire à la dissertation pure. Mais si le drame était absent de cette œuvre incohérente, et absente la couleur de la vie, l'éloquence y abondait, ainsi que la passion intellectuelle et que la pensée. Le jeune homme qui avait composé ces pages ne deviendrait sans doute pas un romancier. A coup sûr, il serait un écrivain. Je n'en doutai plus lorsque je vis ce garçon lui-même qui saisit aussitôt ma sympathie par une des plus captivantes physionomies de grand artiste jeune que j'eusse rencontrées. Mince et presque frêle, cet enfant de vingt-trois ans peut-être avait une manière de pencher la tête en avant qui attestait les longues séances à la table de travail, comme ses joues pâlies attestaient la nourriture insuffisante, et ses vêtements propres, mais râpés jusqu'à la corde, une pauvreté soigneuse. Ses dents blanches, que découvrait son sourire naïf, et le bel éclat de ses yeux bleus annonçaient en revanche un fond inattaqué de sève vitale. Ses cheveux longs étaient d'une finesse presque féminine et les modestes manches de son tricot de laine laissaient passer des mains jolies et bien tenues. Quand il parlait, son front éclatait d'idées, et sa voix, un peu basse, plaisait par un charme analogue à celui de son regard et de son écriture dont j'avais tant aimé l'élégance nerveuse. Enfin, pour employer un terme devenu banal par l'abus, mais qui exprime seul une indéfinissable nuance, si jamais visage mérita l'adjectif d'intéressant, c'était celui-là, et ce premier entretien me prouva bien vite qu'une âme d'élite se cachait derrière ces apparences de délicatesse. Après avoir discuté avec moi, sans présomption et sans flatterie, les critiques formulées dans la lettre que je lui avais adressée sur son roman, il conclut avec une grâce de modestie fière qui me ravit.—Elle me changeait du ton habituel à messieurs les nouveaux venus d'aujourd'hui, et puis j'avais eu, très peu de temps auparavant, une si douloureuse impression de ce que la férocité de l'ambition précoce peut produire de ravage dans un cœur de vingt-cinq ans, au cours d'un récent voyage que j'ai raconté déjà.—(VoirUn Saint.)—De rencontrer un vrai jeune homme de lettres me faisait tant de bien!—Il disait donc:—«D'ailleurs ce n'est là qu'un livre d'étude. C'est mon second, et je ne compte imprimer que le huitième ou le neuvième, si j'en suis content ou moins mécontent. Ai-je raison?…»—«Mon Dieu!» répliquai-je, «il est assez malaisé de donner un conseil précis à ce sujet. Certains génies se sont formés au contact du public, ainsi Hugo et Balzac. D'autres s'y sont déformés tout de suite. Et puis il y a une première condition qui semble tout à fait secondaire en pareille matière, et cependant elle domine et a dominé de tout temps une destinée d'homme de lettres. Vous entendez bien que je veux parler de l'argent. Laissez-moi vous poser une question un peu indiscrète. Quel métier avez-vous à côté de votre travail d'écrivain?»Le costume de Juste Dolomieu trahissait, comme je l'ai dit, une pauvreté décente qui justifiait ma demande, aussi ne fus-je pas médiocrement étonné de sa réponse:—«Mais aucun. Ma vie est assurée pour cinq années.»—«Je comprends,» fis-je, «votre famille consent à vous servir une pension pour ce temps-là.»—«Hélas!» reprit-il avec une expression de grande tristesse, «je n'ai plus de famille. J'ai perdu mon père il y a trois ans et ma mère l'an passé…»—«Pardonnez-moi,» repris-je, «d'avoir touché à ces souvenirs. Mais,» insistai-je, «c'était la traduction la plus naturelle de votre phrase sur vos cinq années assurées…»—«Oh!» dit-il, «ce n'est pas cinq années, c'est toute ma vie que j'aurais devant moi, si mon pauvre père était là!… Nous ne sommes pas de Paris, monsieur, vous avez dû vous en apercevoir tout de suite.» Il avait bien des mouvements un peu gauches qui pouvaient passer pour du provincialisme, mais ils s'expliquaient aussi par la timidité de la jeunesse. «J'ai fait mes études,» continua-t-il, «au lycée d'Amiens. Mon père était notaire à Beaucamps-le-Vieux, une bourgade toute voisine d'Aumale et de Tréport. Comment l'idée m'est-elle venue d'être homme de lettres? Je ne pourrais pas vous le dire. Je sais seulement que je l'ai toujours eue depuis ma onzième ou douzième année. Monsieur, mon père était si bon, si intelligent. Il ne s'opposait pas à ma vocation. Il voulait que je vécusse à la campagne, chez nous, voilà tout. Il avait beaucoup d'instruction, beaucoup de culture. Il avait réfléchi beaucoup, et il ne croyait qu'à la littérature locale. J'avais projeté, d'après ses conseils, une suite de romans où j'aurais appliqué à l'histoire de ma province le procédé que M. Zola a employé pour son tableau des diverses classes sociales: suivre une famille Gallo-Romaine à travers les âges. J'avais devant moi des milieux si nouveaux à peindre, je veux dire si renouvelés, car la Science nous permet aujourd'hui de reconstruire le moyen-âge, le seizième siècle et le dix-septième, pour ne citer que trois époques, comme nos aînés ne le pouvaient pas. Et quelle ampleur que celle de ce cadre qui permettait un livre sur les croisades, un sur la guerre de cent ans, un sur l'invasion de l'Italie, puis sur les guerres de la Révolution, celles de l'Empire! Enfin, c'était un travail qui eût représenté la formation, couches par couches, de l'Ame du nord de la France… Ne me croyez pas orgueilleux si je vous parle ainsi. En vous exposant ce projet qui me fut suggéré par mon père, je voulais vous montrer quel conseiller j'ai perdu en le perdant… Ce fut une tragédie bien simple, mais navrante. La fuite d'un banquier d'Aumale et le désastre financier qui en résulta pour tout le pays forcèrent mon pauvre père à vendre son étude précipitamment. Il serait trop long de vous expliquer comment il avait engagé sa signature par excès de bonté. Enfin, nous étions ruinés. Il en mourut de chagrin, et ma mère le suivit bientôt. Il ne fallait plus songer aux longs loisirs que supposait l'exécution du vaste plan caressé dans nos causeries d'autrefois. D'autre part, le séjour de Beaucamps m'était devenu trop pénible. Je réalisai les débris de ce qui avait été une petite fortune de campagne et je me résolus à venir ici. J'avais devant mes yeux l'exemple du d'Arthez de Balzac, l'exemple de Balzac lui-même. Je me suis donné ces cinq ans pour apprendre mon métier de romancier et produire un ouvrage qui me permette de vivre de ma plume en m'ouvrant l'entrée des feuilletons des journaux. Mon calcul est simple: il faut bien qu'ils s'alimentent, ces feuilletons, et il est impossible que les directeurs ne préfèrent pas des romans travaillés aux romans qu'ils publient et qui sont si peu soignés. D'autre part, si j'ai vraiment quelque chose là, je ferai mon œuvre à travers cette besogne, comme nos maîtres.»Ce petit discours avait été débité sur un ton à la fois énergique et tranquille qui me plut beaucoup. Le projet qu'il m'avait tracé d'une suite de romans sur l'histoire de sa province aurait pu donner prétexte au déploiement d'une prétention extravagante. Un charme de naïveté s'en dégageait au contraire. L'image de ce père intéressé jusqu'à la passion par l'avenir littéraire de son fils et songeant à diriger sa vocation sans la contrarier, me touchait profondément. Le culte dont le fils entourait cette chère mémoire ne me remuait pas moins. Enfin, je trouvais une raison d'estimer le caractère de ce jeune homme aussi haut que je faisais déjà son précoce talent d'écrire dans l'acceptation courageuse du métier. Mais ce courage s'accompagnait-il d'une connaissance exacte des difficultés contre lesquelles il allait se heurter? Et je lui demandai, après l'avoir complimenté sur la sagesse de ce projet:—«Me permettez-vous, maintenant, comme à votre aîné, de pousser l'indiscrétion plus loin encore? Vous venez d'arriver à Paris, me dites-vous?»—«J'y suis depuis cinq mois,» répondit-il.—«Hé bien! en ces cinq mois, combien avez-vous déjà dépensé d'argent?»—«Cinq cents francs,» fit-il simplement.—«Cinq cents francs pour cinq mois?» m'écriai-je, «mais c'est impossible.»—«C'est bien vrai, cependant,» reprit-il avec un sourire où il y avait presque une enfantine gaieté. «Je paie ma chambre quinze francs par mois et trois francs de service. Je mange à la portion dans une petite crèmerie fréquentée par des ouvriers et où mon dîner ne me coûte pas vingt sous. Je prends le repas du matin chez moi avec un peu de charcuterie, du pain, du fromage, et une tasse de café que je me prépare moi-même, je n'en ai pas pour quinze sous. J'ai du linge et des habits pour plusieurs années. Le soir, je travaille à la bibliothèque Sainte-Geneviève et je me lève avec le jour. J'économise ainsi la lumière. Contre le froid, j'ai une petite chaufferette comme les bonnes femmes de chez moi. Or mon budget est établi sur le pied de cent vingt francs par mois. Mille cinq cents francs par an pour ces cinq ans… Je suis donc en avance de ce moment de plus de cent francs.»

A FRANCIS MAGNARD.

J'ai pu étudier, depuis mon entrée dans ce pays bizarre qui s'appelle le Monde des Lettres, bien des figures originales, bien des existences de paradoxe, à faire trouver tout simple le Z. Marcas de Balzac et tout simple aussi ce neveu de Rameau, croqué sur le vif par le plus hardi prosateur du dix-huitième siècle. Je ne crois pas avoir connu de personnage aussi étrange qu'un parasite professionnel, ennemi justement du grand Diderot, mais ennemi personnel et fielleux comme le pire des rivaux, M. Jean Legrimaudet. Il est mort aujourd'hui, et son livre de calomnies contre les Encyclopédistes, qui obtint un succès de réaction vers 1855, est bien oublié. Bien oubliés ses deux volumes contre Victor Hugo, répertoire de racontars fantastiques, d'anecdotes aussi sottes et fausses que scandaleuses. Je ne sais qui disait de lui plaisamment: «Legrimaudet! On est préservé de sa diffamation par son style…,» et, de fait, la phraséologie de ce cacographe, sa rhétorique vague et prétentieuse, la badauderie de son information toujours puérile et inexacte, les naïves iniquités d'un soi-disant catholicisme qui consiste à mettre hors la loi humaine tout adversaire suspect de libre pensée, rien, en un mot, dans les quelques livres qu'il a laissés, ne donne la moindre idée de l'originalité animale, si l'on peut dire, du pamphlétaire lui-même. Par un singulier caprice du hasard, chaque nouveau tournant d'année,—je dirai tout à l'heure pourquoi,—me rend présente à nouveau cette physionomie disparue d'un authentique Diogène et que j'ai pu voir de mes yeux, écouter de mes oreilles. Et voici que la tentation m'est venue d'esquisser en deux études le portrait de ce solitaire qui vivait plus abandonné dans Paris que Robinson dans son île. Je raconterai d'abord l'anecdote qui, pour moi, rattache bizarrement ce souvenir à cette fin du mois de décembre. Peut-être les curieux d'excentricités consulteront-ils avec intérêt ces deux «crayons d'après nature.» Peut-être aussi quelque lecteur, soucieux de conclusions pratiques, trouvera-t-il dans ce simple récit une preuve de plus à l'appui du grand précepte de l'Évangile, si profond, si méconnu: «Vous ne jugerez pas.» Il m'a semblé souvent que la plus haute moralité d'une œuvre d'art, j'entends d'une œuvre littéraire, consistait à redoubler en nous le sentiment du mystère caché au fond de tout être humain, du plus lamentable et du plus comique comme du plus sublime. «L'âme d'autrui,» disait Tourguéniev, «c'est une forêt obscure…» Ah! la belle parole! et qui l'aurait vivante en soi s'épargnerait tant de ces injustices quotidiennes, tant de ces meurtrissures du cœur des autres qui ne sont jamais que des ignorances!

Quand je rencontrai Legrimaudet pour la première fois, c'était en 1874, vers la fin de l'automne, chez mon plus ancien camarade de jeunesse, André Mareuil, qui fut, pendant une époque, chroniqueur à la mode,—et depuis!… Mais en ces temps-là il remplissait les modestes fonctions de simple employé à la Bibliothèque nationale. Dès lors il professait une espèce de goût enfantin pour ce qu'il croyait être la vie élégante. Avec ses dix-huit cents francs d'appointements, il habitait près du parc Monceau, sous les combles d'une grande diablesse de maison neuve. Je vis, ce jour-là, installé au coin du feu, dans le petit cabinet de travail de mon ami, un homme d'environ soixante ans, d'aspect minable et qui appuyait aux chenets deux pieds monstrueux de gibbosités, deux horribles pieds, déformés par les oignons et les engelures comme ceux d'un goutteux, et suppliciés dans des bottines évidemment achetées d'occasion ou données par quelque bienfaiteur peu généreux. La tête du personnage aurait fait dire au Philistin le plus ignorant des choses de l'art: «C'est un Daumier,» tant elle reproduisait le type favori de ce tragique dessinateur. Des cheveux grisonnants, verdâtres par place, encadraient une face terreuse, une face grise et flétrie où clignotaient entre des paupières rougies de petits yeux vairons d'une malice presque sauvage. Une bouche flétrie, une barbe sale, des rides pareilles à des raies noires s'harmonisaient à la misère du chapeau à haute forme que l'inconnu tenait sur ses genoux et qui montrait une soie délavée par d'innombrables averses. Cet homme portait un habit de soirée, échoué sur ses épaules—après quels hasards?… Un habit? Non, un souffle d'habit, un tissu arachnéen, dont chaque fil était usé, dont la trame semblait devoir se déchirer au moindre geste, et qui croisait sur un gilet de tricot jadis marron. Une cravate bleue nouée autour d'un col de chemise effiloché, un pantalon en guenille, achevaient de lui donner cet aspect de délabrement auquel se reconnaît dans notre société le réfractaire définitif et inguérissable, le vaincu de la vie qui s'est résigné à subsister d'aumônes; et cependant il garde, même dans sa détresse, une je ne sais quelle tenue bourgeoise qui le distingue encore de l'ouvrier déchu. Quoique je fusse très jeune alors et mal renseigné sur les variétés de cette vaste espèce: les mendiants de lettres, je n'hésitai pas à reconnaître, dans l'hôte singulier qui chauffait ses loques au foyer de Mareuil, un parasite de bas étage. Mon ami ne me le nomma pas tout d'abord; il jouissait visiblement de la curiosité que m'inspirait le pittoresque inconnu qui, lui, ne semblait pas s'apercevoir de mon existence. Il avait, répandu sur toute sa personne, un air d'insolence outrageante, comme une carrure dans l'ignominie, qui déconcertait la pitié. J'ai su depuis qu'il lui échappait de dire en parlant de son frac:

—«Je suis l'homme de France qui porte le mieux l'habit. Voilà quinze ans que je n'ai pas quitté celui-ci…»

Et il était de bonne foi! Toute son attitude révélait d'ailleurs son terrible orgueil, condensé en un mépris pour ce qui l'entourait dont j'eus le témoignage dès cette première entrevue. Tout en causant, André et moi, nous en étions venus à parler duJournal de Lestoileque mon ami lisait alors, et il m'en montrait un curieux exemplaire, avec annotations marginales du temps, emprunté à sa Bibliothèque. L'inconnu, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis un quart d'heure, sinon pour cracher bruyamment dans le foyer, demanda tout d'un coup à Mareuil:

—«Voulez-vous me laisser regarder ce livre?»

Il le prit de sa main décharnée, à la maigreur de laquelle on devinait le dépérissement de tout son pauvre corps, feuilleta quelques pages, et, rendant le volume à André:

—«Savez-vous, monsieur,» fit-il, «que c'est un mauvais métier que celui de bibliothécaire? Ils sont trop tentés. Ils finissent tous par voler les ouvrages qui leur sont confiés. Adieu, monsieur.»

Il se levait, en effet, pour prendre congé sur cette extraordinaire impertinence. Je vis que Mareuil réprimait la plus violente envie de rire.

—«Attendez,» dit-il, «je veux vous présenter l'un à l'autre.» Et il me nomma. Puis, avec solennité:—«Monsieur Jean Legrimaudet, l'ennemi personnel de Diderot et de Hugo, l'auteur de l'Histoire de l'ivrognerie en littérature.»

—«Monsieur est homme de lettres?» demanda Legrimaudet.

—«Poète,» répondit Mareuil.

—«Ah! monsieur est poète» (il prononçait poâte). «Faites-moi une ode, alors, monsieur, faites-moi une ode. Savez-vous comment M. Veuillot appelle le poète, monsieur? Un moineau lascif. Et quand il a publié ses vers, moi j'ai fait sur lui cette épigramme:

Veuillot,TardifMoineauLascif…

Veuillot,TardifMoineauLascif…

Veuillot,

Tardif

Moineau

Lascif…

Je suis donc votre confrère en Apollon. Monsieur et cher confrère, adieu…»

Et il sortit sur cette bouffonnerie, débitée avec une voix âcre, qui ne permettait pas de savoir s'il était sérieux ou plaisant, s'il divaguait de bonne foi ou si son affectation de plaisanterie,—et quelle plaisanterie!—cachait une intention de bas persiflage. Il n'eut pas plutôt passé le seuil de la porte que Mareuil s'abandonna enfin à son fou rire, tandis que je lui demandais:

—«Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? Il ressemble vraiment trop à ses livres!… Et pourquoi reçois-tu des drôles pareils?»

—«Pour un drôle,» dit André, «c'en est un. Mais que veux-tu? J'ai pour lui un goût malsain. Il me divertit, et puis chacun a sa marotte en ce bas monde. La mienne, c'est de vouloir lui faire dire merci. Ça t'étonne? Mais je te jure que je suis sérieux. Voilà deux ans que j'y travaille. Il n'y a pas moyen. J'ai fait pour lui vingt-cinq démarches. Je lui ai payé son terme. Je l'ai habillé. Je lui ai envoyé du vin quand il était malade, un médecin, fourni des remèdes… Jamais, tu m'entends, jamais autre chose qu'une insolence comme celle de tout à l'heure. Tu connais notre grand ami d'Altaï et tu sais que sa faiblesse est de cacher son âge. Hé bien! Il a nourri Legrimaudet pendant vingt ans. Devine ce que celui-ci a imaginé l'année dernière? Il écrivit à la mairie de la ville natale du pauvre d'Altaï pour avoir l'acte de naissance de son ancien bienfaiteur. Ci trois ou quatre francs, et il en est à deux sous près. Il s'est procuré des lettres en cuivre découpé, comme les enfants en ont pour leurs jeux, et nous avons été cent dans Paris à recevoir une carte sur laquelle M. Legrimaudet avait imprimé:—2 novembre 1810. Naissance du jeune monsieur d'Altaï.—C'est un rien, mais exquis. Ah! je crois que c'est le scélérat complet, sans crime, entendons-nous! On devrait créer pour lui un titre: Grand Ingrat de France… Et c'est si naturel. Depuis sonHugo, il se croit un célèbre écrivain persécuté… Vrai! Je te jure que c'est un homme!»

Je me souviens que je ne répondis pas un mot à cette sortie de mon camarade. Il professait dès cette époque un dandysme de misanthropie que j'ai encore aujourd'hui beaucoup de peine à comprendre. L'infamie humaine l'égayait d'une gaieté que je jugeais affreuse et qui se conciliait en lui avec les plus rares délicatesses d'amitié. En lisant, depuis, la correspondance de Gustave Flaubert, j'y ai rencontré un sentiment identique, l'aveu d'une féroce allégresse devant la vilenie morale. Y a-t-il là un simple phénomène d'énervement, la souffrance d'une sensibilité froissée, mais qui, ne voulant pas s'avouer froissée, dissimule sa blessure sous une ironie d'une nature spéciale? Est-ce la triste satisfaction d'un pessimisme qui se complaît à vérifier ses doctrines au spectacle de la bassesse où peut descendre cet animal prétentieux qui est l'homme? Ou bien reste-t-il dans certains civilisés, enseveli au fond d'eux-mêmes, un sentiment analogue à ce goût du monstre qui se manifeste dans certains cultes primitifs, goût presque cruel et qui, plus près de nous, explique seul la présence autour des rois de nains difformes comme ceux dont Velasquez a immortalisé la laideur au musée du Prado? Quand je grondais André sur cette disposition d'esprit, que je ne pouvais m'empêcher de trouver un peu avilissante, en lui disant: «Il faut s'indigner,» il me répondait un: «Oui, Prudhomme,» qui me désarmait. Je ne lui reprochai donc pas son Legrimaudet. Je pensai en moi-même que mon paradoxal ami avait une fois de plus bien mal placé sa fantaisie en s'engouant d'un grotesque et d'un misérable, et, malgré la silhouette si caractérisée de ce gueux de lettres, j'aurais sans doute perdu jusqu'à son souvenir, si le hasard ne m'avait mis de nouveau en présence du Grand Ingrat de France, comme disait baroquement Mareuil, dans des circonstances que, cette fois, je ne pouvais pas aussi vite oublier.

Quinze jours s'étaient écoulés depuis cette visite chez André. On était dans la dernière moitié de novembre. Il faisait une de ces après-midi froides, claires et sèches, où les plus paresseux aiment à marcher sur le pavé si net et à respirer sous le ciel si bleu. Je revenais d'un pied leste par une des rues qui avoisinent la vieille Sorbonne où je suivais en ces temps-là une conférence de philologie grecque à l'École des Hautes Études, et je m'arrêtai devant l'étalage d'un bouquiniste en plein vent à feuilleter quelques livres. Ai-je besoin de dire que ma vocation d'helléniste n'était guère sérieuse, et que je ne cherchais pas, dans les casiers ouverts aux passants, les ouvrages de Sophocle ou de Démosthène? Mes trouvailles à moi étaient des volumes édités par des libraires du romantisme. L'estampille d'Urbain Canel m'était plus précieuse que celle d'Elzévir. J'ai récolté ainsi, dans cette glane le long des ruelles du quartier Latin, quelques livres qui me rappellent aujourd'hui mes plus naïves, mes plus douces joies de ces années d'apprentissage: laJacquerie, de Mérimée, sortie des presses d'Honoré Balzac, imprimeur rue Visconti;—l'Anglais mangeur d'opium, par A. D. M., la première plaquette qu'ait donnée Musset avant lesContes d'Espagne;—unRouge et Noir, de Beyle, publié par Levavasseur, avec un changement continu du titre, page à page et qui suit le texte de cette page. Par ce beau jour froid de novembre ma chasse aux premières éditions m'intéressait sans doute moins qu'à l'ordinaire, car je me laissai aller à examiner, au lieu du casier placé devant moi, l'intérieur de la boutique où les livres d'occasion s'entassaient par piles croulantes, puis, à droite et à gauche, mes voisins et confrères en bibliomanie. Ils étaient là quatre ou cinq, tous pauvrement et décemment mis, surveillés par un gardien de l'étalage dans lequel je reconnus avec stupeur le parasite d'André Mareuil, le mendiant qui n'avait jamais dit merci, M. Jean Legrimaudet lui-même! Je ne me trompais pas. Quand la ligne générale du personnage eût permis l'erreur, chaque détail m'eût convaincu que je ne rêvais pas, que c'était bien lui en train de surveiller la boutique, lui avec son chapeau roussâtre sur ses cheveux d'un blanc vert, lui avec ses pieds chaussés de bottines éculées et montueuses, lui avec sa cravate bleue nouée autour de son col de chemise en guenillon, lui avec son visage étique et insulteur, terreux et amer, inexpressif et rogue, lui enfin dans cet habit presque transparent d'usure, boutonné sur ce tricot fané. Les mains enfoncées dans les manches trop longues de ce frac comme dans un manchon, il allait et venait devant l'étalage. De temps à autre, ces deux mains crevassées sortaient du drap élimé pour reprendre quelque volume à un de ces humbles lecteurs comme il en foisonne autour de ces boutiques en plein vent, qui hument un livre au passage comme les affamés reniflent un repas à travers les soupiraux d'un restaurant. Durant cette opération de police, la face décolorée de M. Legrimaudet semblait plus arrogante encore. Pas un mot ne tombait de sa bouche dégoûtée, et il recommençait sa lente promenade. Certes, je n'étais pas suspect d'une sympathie analogue à celle de Mareuil pour le détestable pamphlétaire, pour le calomniateur d'un grand mort et d'un grand vivant, de Diderot et de Hugo. Je ne pus cependant me défendre d'un serrement de cœur à le voir, exerçant ce métier de misère, lui, l'auteur de sept à huit volumes, un homme de lettres, après tout. Et, d'autre part, comment l'exerçait-il sans que son protecteur Mareuil en sût rien? Il continuait d'aller et de venir sans daigner me reconnaître, sans même me regarder, avec une espèce d'impassibilité dans l'extrême détresse qui me rappela une anecdote, racontée par l'abbé de Pradt, je crois, sur un soldat de la garde impériale. Après la retraite de Russie, l'abbé voit ce grenadier appuyé sur son fusil, dans la cour de l'ambassade, à Varsovie, et en train de dormir debout. Il le réveille doucement et lui dit: «Il faut aller vous coucher, mon brave…»—«Ah!» répond l'autre, «on m'a trop fait lever.» Et il se rendort, toujours debout. L'immobile visage de Legrimaudet reflétait une endurance égale, toutes proportions gardées, à celle du vétéran de l'empereur. Mais comment se trouvait-il là, dans ce poste de surveillant d'un bouquiniste? L'avait-il accepté, ce poste, depuis peu de jours, afin de ne plus mendier? Dissimulait-il cette fonction à ses bienfaiteurs afin de cumuler ce maigre profit et leurs aumônes?… J'eus bientôt l'explication de ce mystère, en voyant s'approcher de Legrimaudet un autre vieillard, cossu celui-là, le corps protégé par un pardessus en peau de bique, les mains prises dans des moufles attachées à son cou par un solide cordon, le chef coiffé d'une casquette à oreillettes, les pieds à l'aise dans des chaussons de laine et des galoches. Son teint rouge et les veines dessinées en bleu sur sa trogne témoignaient de libations fréquentes et de copieux repas. Aux premiers mots prononcés par ce nouveau venu, je compris que j'avais devant moi le véritable propriétaire de la boutique, suppléé par la complaisance de l'autre pour une petite heure.

—«Voilà! monsieur Legrimaudet,» dit-il gaiement, «je ne vous ai pas trop fait languir?»

—«Donnez-moi l'ouvrage dont j'ai besoin,» répliqua le vieil écrivain sans daigner répondre à la demi-excuse du libraire. «Par ces mois d'hiver la nuit tombe vite, et je n'ai pas trop de temps pour mes études… Je me couche à six heures… Ce n'est pas comme vous…»

—«Oh! moi,» dit le bouquiniste, «une petite partie de rems avec des amis, une fois les volets bouclés et le dîner mangé… Et puis à onze heures, bonsoir, plus personne… Tenez, voici vos deux volumes.»

—«Allons, adieu,» reprit Legrimaudet en prenant les livres. «Soignez-vous, monsieur, soignez-vous… Votre frère est mort d'une attaque. C'est dans la famille, ces choses-là, et cette vie de café, à votre âge, hum! il faut vous en défier. Adieu, monsieur.»

Remarqua-t-il que je m'étais approché, pendant cet entretien, et me reconnut-il alors seulement? Ou bien, ayant attendu mon salut, tandis qu'il gardait les livres, éprouvait-il le besoin de me décocher quelqu'une de ces épigrammes goguenardes dont la cocasserie s'empoisonnait de fiel. Il n'avait pas plutôt pris congé du libraire qu'il s'avançait vers moi, et, me tirant un grand coup de chapeau:

—«Salut! monsieur le poète,» fit-il; «comment se porte votre Muse? Et votre ami M. Mareuil, est-il toujours aussi triste? Je ne sais pas ce qu'ont ces jeunes gens d'aujourd'hui à être là mornes comme des bonnets de nuit. Moi, monsieur, à votre âge, mais j'étais fou de gaieté… C'est l'ode à ma louange que vous avez là?» dit-il, en avisant un cahier que je tenais sous mon bras.

—«Non,» répondis-je naïvement, «c'est le cahier des notes prises à mon cours de la Sorbonne.»

—«Alors, vous êtes étudiant là-bas?… Dites-moi, monsieur l'étudiant, avez-vous toujours le même recteur que l'année passée?»

—«Toujours,» lui répondis-je. «Vous le connaissez?»

—«C'est un âne,» dit-il simplement. «Voulez-vous que je vous le prouve?»

—«Je l'ai toujours entendu vanter, au contraire, comme un savant très distingué.»

—«Distingué, monsieur, distingué!… Vous allez en juger.»—Et je lui emboîtai le pas, entraîné par une invincible curiosité, tandis qu'il continuait:—«Vous savez, monsieur, quel bruit a fait dans le monde monMénage et finances de Victor Hugo. Ah! j'ai vécu là deux ans d'ivresse. Je ne pouvais pas ouvrir un journal sans y lire mon nom.» C'était vrai, mais il oubliait d'ajouter que d'ordinaire ce nom s'accolait de quelque épithète, telle que drôle, cuistre, vermine, abjecte canaille, maître-chanteur, galfâtre et autres aménités. «Monsieur, j'ai une malle pleine de ces articles. Quand je suis seul chez moi, il m'arrive d'en relire quelques-uns. Je peux mesurer ma gloire aux injures de mes envieux. J'ai des lettres, monsieur, des plus hauts personnages. Un grand fonctionnaire du Japon m'a complimenté. L'évêque d'Orléans m'a remercié de mon dernier livre en m'adressant ses dévoués hommages, ce qu'aucun évêque n'avait fait pour aucun laïque… Hé bien! monsieur, je reçois, l'an dernier, une lettre de votre recteur qui me convoque à son cabinet pour affaire me concernant. Je me consulte: «Que peut-il me vouloir? Ce sera pour la croix, sans doute. Avec mes opinions, puis-je l'accepter de la République? Bah! Je la porterai en voyage…» Enfin, je me décide, et je vais à ce rendez-vous. J'arrive dans cette Sorbonne où vous prenez vos cours. On me fait attendre. Les professeurs ne savent pas ce que valent nos heures, à nous autres écrivains. On m'introduit. Savez-vous ce qu'il me dit, votre recteur distingué: «Monsieur Legrimaudet, vous avez demandé un secours au ministère de l'instruction publique comme homme de lettres, avez-vous publié quelques ouvrages?»

—«Qu'avez-vous répondu?» lui dis-je, comme il se taisait; et il épiait dans mes yeux l'éclair d'indignation que devait y allumer cette méconnaissance de son génie.

—«Je me suis levé,» reprit-il, «et je lui ai dit: «Monsieur le recteur, vous ne lisez donc pas les livres de votre bibliothèque? Tous les miens y sont, allez les lire. Ça vous instruira…» Et je suis parti.»

—«Et votre secours?» lui demandai-je.

—«Monsieur, cet ignorant me l'a naturellement fait refuser. Mais j'y suis habitué. C'est l'envie. N'ayez pas de talent, monsieur. Soyez comme votre ami, M. Mareuil. C'est un médiocre, il réussit déjà. Il n'offusque personne. Moi, monsieur, il y a cinq mois, tous mes Mécènes étaient absents. Je n'avais pas un centime. J'ai dû acheter pour deux sous de pommes de terre frites à crédit. C'est dur, quand on est illustre, de faire de si petits crédits…»

Il jeta cette phrase d'un ton si passionné, que je ne pensai pas à en sourire, d'autant que, sous cette incroyable folie d'orgueil, j'apercevais un de ces abîmes de misère devant lesquels tous les dégoûts s'effacent et toutes les moqueries, et, presque étourdiment, je l'interrogeai, en continuant à le suivre. Nous remontions la rue Soufflot, et le Panthéon dressait devant nous son dôme et l'inscription de sa façade que Legrimaudet regardait d'un étrange regard. Je commençais à trouver Mareuil moins inexplicable de s'intéresser à ce réfractaire qui, dans sa pensée, jugeait évidemment que la patrie manquerait à sa mission si, une fois mort, on ne lui réservait pas une place dans ce temple destiné aux grands hommes, et je lui dis:

—«Mais vous êtes donc seul au monde? Vous n'avez pas de famille? Pas un parent? De quel pays êtes-vous?»

—«Vous êtes bien superficiel, monsieur,» répondit-il solennellement; «et de quel pays voulez-vous que je sois, sinon de celui de Bossuet? Monsieur, je suis de Dijon. Mon père était boulanger comme le père du général Drouot. A dix ans, j'étonnais la ville par la précocité de mon intelligence. J'entrai au petit séminaire d'abord, puis au grand. J'ai trop bien prêché, monsieur, j'ai excité la jalousie de l'évêque, et j'ai dû quitter avant la fin. Sans cela, j'aurais le chapeau maintenant… Mais je ne le regrette pas. Je n'aurais pas écrit monDiderotavec cette verve, si je n'étais pas venu à Paris.»

—«Vous y êtes arrivé aussitôt après votre sortie du séminaire? Il y a longtemps?» l'interrompis-je.

—«Très longtemps,» répliqua-t-il évasivement. «Je fus admis d'abord comme clerc dans une étude d'avoué, grâce à un de mes cousins qui est mort.—Pauvre tête, mais bon cœur!…—Cette cléricature m'a été très utile pour monHugo, monsieur. J'ai appris là les affaires et j'ai été tout préparé à mettre au net les comptes du soi-disant poète avec ses éditeurs. J'aurais pu rester dans la basoche. J'y excellais. Mais le talent d'écrire ne pardonne pas. La plume me démangeait. Quand mon père est mort, j'ai eu quinze mille francs; je me suis lancé dans les lettres. J'ai débuté par uneHistoire des Grands Hommes. Je cherchais encore ma voie. Puis j'ai attaqué monDiderot. C'était à l'époque du coup d'État. Je l'ai publié, monsieur. Malgré la politique, il a fait un bruit! C'est alors que l'envie a commencé de s'acharner sur moi. Elle ne m'a plus lâché. On m'a fermé tous les journaux et tous les libraires. Mon parti m'a trahi. On veut me faire taire, monsieur, et on a choisi un moyen sûr: la faim…»

—«Vous n'avez pas pensé à prendre quelque place pour travailler à côté?»

—«Une place? Et mon temps, monsieur? Je n'en ai déjà pas assez pour composer. D'ailleurs, je n'ai pas peur de l'avenir. Ce n'est qu'une question de patience.»

—«Vous avez quelque héritage à recueillir?» repris-je, étonné du ton mystérieux avec lequel ce loqueteux à cheveux blancs parlait de l'avenir. L'avenir, c'était l'hôpital, la table de dissection, et au mieux la fosse commune! Mais un indicible éclair de chimérique espérance éclairait sa physionomie hargneuse. L'infâme cédait la place à l'illuminé.

—«Monsieur,» me dit-il, «coupez-moi de vos cheveux, je vous ferai tirer votre horoscope. Je connais une somnambule qui a prédit son succès à l'empereur Napoléon III. Il est allé la consulter déguisé en jockey. Je le sais. C'est moi qui endormais cette femme en 1855. Je suis un magnétiseur extraordinaire. Elle me donnait le déjeuner et j'y allais de midi à trois heures. Nous nous sommes brouillés à cette époque, parce qu'elle me déconseillait de publier monHugo. Elle avait raison, monsieur, pour ma tranquillité. Elle m'a prédit que je mourrai riche et sénateur. Aussi, je peux emprunter sans honte. Tout est noté. Tout sera rendu. Votre ami M. Mareuil a son compte chez moi. Oui, tout, je payerai tout, à un centime près… Sinon,» ajouta-t-il d'une voix sourde, «je renie Dieu, et je meurs damné…»

Nous avions quitté la place du Panthéon et nous arrivions sur le trottoir à l'angle de la rue de la Vieille-Estrapade quand M. Legrimaudet s'arrêta pour proférer cette phrase. Il faut croire qu'il y a dans l'orgueil avoué, avéré, poussé à son paroxysme, une force de fascination, car ce cri, où éclatait de la manière la plus extravagante la confiance indomptable de ce misérable dans sa destinée de gloire, me saisit à cette minute par je ne sais quelle sinistre poésie. Les appels des écoliers en train de jouer dans le préau d'un collège voisin troublaient seuls le silence de ce coin provincial de Paris,—ce Paris où mon compagnon avait su se construire une si étrange demeure d'illusions et d'infamie. Sans doute il éprouvait le besoin de penser tout haut, car, reprenant sa marche et m'entraînant du côté de la rue Tournefort, puis par un lacis de ruelles que je ne connaissais pas, il continuait:

—«Monsieur, il y a cinq mois, à l'époque de cette détresse,—la plus dure que j'aie traversée,—j'ai failli désespérer. J'ai voulu me tuer. J'ai pensé au moyen. Je me serais pendu à la statue du chef des Encyclopédistes, de Voltaire, monsieur, pour déshonorer mon parti. Juste en ce moment j'ai fait un héritage. Une veuve qui avait été ma voisine autrefois m'a donné toute la défroque de son mari. Les marchands d'habits sont des voleurs. Mais de ces hardes j'ai tiré tout de même assez d'argent pour attendre. On réimprime monHugo. C'est une affaire superbe, malgré la cabale. Monsieur, je ne suis pourtant pas bien exigeant. Avec cinq cents francs par an je suis riche. Ça vous étonne, parce que vous ne savez pas vivre. Comptons. J'ai une très bonne chambre pour quinze francs par mois, dans un hôtel de la rue de la Clef, tout près d'ici. C'est une maison d'ouvriers. Voilà qui m'est bien égal. On ne m'y connaît que sous le nom de M. Jean. Je me réserve de faire savoir plus tard, quand je serai riche, à quelle habitation un Legrimaudet fut réduit par l'envie de ses contemporains. J'ai une cheminée, qui m'est très utile pour ma cuisine. Voilà pourquoi je conserve cette chambre malgré son grand défaut. Par les temps de neige, comme la fenêtre est en tabatière, et que je ne peux l'ouvrir pour la nettoyer, il fait noir toute la journée; mais c'est quelque chose que de manger chaud, et puis le quartier est rempli de rôtisseurs, à cause des ouvriers. Le matin, monsieur, si vous me voyiez passer quand je vais aux provisions, tenant sous mon bras la boîte en fer-blanc qui me sert à mes emplettes, j'ai l'air de porter un pâté de six francs. Par exemple, il faut savoir acheter, et connaître les adresses et les jours. Ainsi, monsieur, rue du Pot-de-Fer-Saint-Marcel, il y a un traiteur. Le mercredi, c'est le patron qui sert lui-même, et il est généreux,—comme un voleur. Pour sept sous j'ai là une portion qui me dure deux jours. Le samedi, à cause de la paye, la viande rôtie abonde. Mais on doit choisir ses fournisseurs. En allant rue du faubourg Saint-Jacques, un peu haut, à une adresse que je vous donnerai, et si vous avez soin d'arriver avant neuf heures, vous aurez une tranche de bœuf saignant!… Ces matins-là, je déjeune mieux que M. Hugo, malgré ses millions mal gagnés et son avarice. Deux sous de pain, et me voilà lesté pour le travail. A dix heures, si je n'ai pas eu de courses forcées, j'arrive à la Bibliothèque; j'en ai pour jusqu'à quatre heures à lire et à prendre mes notes. Je lis beaucoup. J'ai lu tout Bayle l'année dernière. Il est bien surfait. Vers cinq heures je rentre, et je me fais ma soupe au vin ou mon lait-thé. Ce n'est que du lait et du thé, mais j'aime ce jeu de mots. C'est mon léthé, à moi, puisque je vais dormir. Dans la belle saison, je retourne d'abord à la bibliothèque Sainte-Geneviève. En hiver, je me couche tout de suite à cause du froid. Les nuits sont longues. Je me réveille vers deux heures. Ce quartier est plein de couvents. C'est très commode. On n'a pas besoin de montre. J'allume ma pipe et je fume dans mon lit, sans lumière. Ce sont là mes heures d'inspiration. J'ai trouvé ainsi le plan de mon prochain livre, pour lequel j'avais besoin de ces deux volumes.»

—«Et peut-on en savoir le sujet?» lui demandai-je.

—«Non, monsieur, je connais trop la vie littéraire pour raconter un sujet à qui que ce soit avant d'avoir publié l'ouvrage.»

Ce discours, pris et repris à travers les cent embarras de ces étroits passages, nous avait conduits jusqu'au paquet de maisons qui avoisinent Sainte-Pélagie, et je pus lire sur une plaque le nom de la rue de la Clef. Je ne suis pas retourné dans ce quartier depuis bien des années. J'ignore s'il foisonne, comme alors, en pensions bourgeoises d'aspect sinistre, et en boutiques d'Auvergnats remplies de ces détritus informes dont les enfants du Cantal savent encore tirer des gros sous. La présence dans cette rue d'une population de revendeurs avait décidé un de leurs compatriotes à installer l'hôtel meublé devant lequel Legrimaudet m'arrêta. Il portait sur sa façade l'inscription suivante: «Hôtel de l'Écu et de Saint-Flour réunis,» et le débit de vins qui occupait la moitié du rez-de-chaussée étalait cette autre enseigne, dépourvue de sens pour tout autre que pour un compatriote de Vercingétorix et de Pascal: «Vins de Coran et de Chanturgue.» De l'autre côté, une boutique de blanchisserie déployait les fraîcheurs douteuses d'un pauvre linge bleuâtre, et l'entrée béait, garnie d'une porte à claire-voie peinte en vert. Un escalier humide se dessinait au bout d'un couloir, et, à en juger par la façade jaune, qui suintait la saleté, par les fenêtres sans volets, par le tassement de toute la bâtisse comme affaissée sur elle-même, les chambres de ce coupe-gorge devaient être des tanières à forçats. Que c'était bien la demeure naturelle d'un Legrimaudet, le taudis fatal de ce galérien du livre diffamateur! Il se taisait depuis l'angle de sa rue et ne paraissait pas se rappeler ma présence. Je l'avais vu, à peine arrivé devant cette maison borgne, fouiller soigneusement dans les poches de son habit et en tirer quelque chose que je reconnus être un gâteau enveloppé dans du papier. Il prit ce gâteau entre ses mains, et, avec un sourire que je n'aurais jamais attendu de cette bouche venimeuse, il s'approcha d'un enfant, de six ans peut-être, qui jouait devant la blanchisserie,—ah! le chétif garçonnet, tout pâlot, tout maigriot, et qui serrait le cœur à le voir sautiller comme un insecte malade! Il boitait et, pour courir, manœuvrait une mince béquille assez adroitement:

—«Bonjour, Henri,» disait Legrimaudet; «comment ça va-t-il aujourd'hui? Je t'ai apporté un bon gâteau.»

L'enfant regarda le vieil écrivain avec un air de cruelle répugnance. Il prit le gâteau et le flaira. Les doigts maladroits du bonhomme avaient laissé leur trace sur le sucre glacé.

—«Il est presque aussi sale que toi,» dit-il, et il recommença de courir avec ses deux compagnons de jeu, en mordant à même la friandise, et sans faire plus attention à Legrimaudet qui, revenant vers moi et me montrant l'hôtel, me dit, d'une voix plus mordante encore et avec un clignement d'yeux plus menaçant:

—«Voilà où m'a mené tout ce qu'on a écrit pour et contre moi; je suisMonsieur Beaucoup de bruit pour rientourmenté par faute d'argent;» puis, après un instant de calme, et me tendant la main d'un geste humble et morose: «Vous n'auriez pas une pièce blanche, pour la petite chapelle?» Puis, comme je lui glissais vingt sous pris dans mon porte-monnaie bien mal garni d'étudiant: «Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?» répondit-il en enfouissant avec un inexprimable mépris cette trop faible aumône dans la poche de son tricot, et, ce singulier remerciement une fois lancé, il poussa la porte à claire-voie qui fit entendre un grêle tintement, et il s'enfonça sans se retourner dans le corridor aux murs détrempés.

Je suis très certain de n'avoir pas altéré dix mots de cette conversation, que je consignai le soir même dans mon journal de cette époque. Dès la minute où je quittai M. Legrimaudet,—essayez donc de nier après cela qu'il y ait un destin dans la physionomie des noms!—j'eus le sentiment que je venais de voir dans sa vérité, comme je le disais en commençant ce récit, un personnage unique, un exemplaire d'humanité enragée et souffrante sans comparaison possible avec aucun autre. Oui, j'avais pu regarder dans son fond l'âme d'un damné social, toute en misère, en orgueil, en haine et en démence, une âme de grotesque en même temps et d'avorté définitif. Et dans cette âme de laideur une délicatesse survivait, cette pitié pour cet enfant estropié, et cet enfant, ingrat à son tour, méprisait ce grand méprisant. Cette suprême, cette seule sensibilité de ce malheureux était méconnue. Qui sait pourtant s'il n'y avait pas là, dans cette dernière tendresse de ce cœur gangrené, la trace d'un salut possible? Un de ces sublimes guérisseurs des consciences troublées, comme nous imaginons que serait un vrai prêtre, trouverait là sans doute matière à ne pas désespérer de cet homme. Cet entretien m'avait si profondément saisi, et ces questions se rattachaient d'une manière si étroite aux idées philosophiques qui passionnaient alors ma jeunesse, que je ne pus m'empêcher de raconter à André Mareuil cette découverte d'un bon sentiment chez l'homme qui n'avait jamais dit merci. Mon camarade se mit à rire méchamment:

—«Allons donc,» fit-il, «tu as mal vu, ou c'est que Legrimaudet tape la blanchisseuse d'une pièce ou deux, de temps à autre. Je t'en prie, ne me le diminue pas. Il est plus complet que tu ne peux même l'imaginer. Je suis tout de même content de savoir qu'il t'a outragé, sitôt ses vingt sous demandés et reçus. Il ressemble à ces instruments de métal qu'on voit dans les foires. On met deux sous dans une petite fente, il vient un caramel. Chez lui, c'est un affront et plus immanquable encore.»

—«Mettons que je suis un naïf, et n'en parlons plus,» répondis-je sans insister davantage.

Je blâmais à part moi la gouaillerie de Mareuil, et cependant cette gouaillerie m'intimidait. J'étais à l'âge où les jeunes gens rougissent volontiers de leurs meilleurs instincts. Ils ont l'impression confuse d'être dupes au jeu de la vie s'ils s'abandonnent à la naïveté de leurs premières croyances. Ils recherchent alors parmi leurs amis, ceux dont le précoce cynisme les fait le plus souffrir, et ils n'osent donner libre cours à ces élans du cœur dont on ne reconnaît le prix que plus tard, quand ils ont cédé la place à l'égoïsme atone et calculateur. La loi du développement de notre personne veut que nous traversions cette crise singulière dont l'extrême acuité se marque par la fanfaronnade de vices si familière à la vingt-deuxième année. Je ne me sentis pas la force de dire à Mareuil que j'étais sûr, très sûr de la sincérité de son infâme parasite dans ce mouvement de pitié affectueuse envers le petit boiteux. Je n'osai pas ajouter que son devoir à lui, André, eût été de montrer au pauvre homme, non pas cette charité ironique et moqueuse, mais un peu de sympathie émue. Nous cessâmes de parler, en effet, de M. Legrimaudet ce jour-là. Puis d'autres jours, et d'autres jours encore,—en grand nombre,—passèrent sans que nous pussions reprendre cette conversation-là ou une autre. Le hasard voulut que, très peu de semaines après cette longue causerie avec le cynique habitant de la rue de la Clef, je quittasse Paris pendant plusieurs mois. J'allai pour la première fois en Italie et en Grèce. Quand je revins, Mareuil était lancé dans un tourbillon d'existence qui rendit nos relations presque impossibles. Il avait quitté la Bibliothèque, et ses premiers rêves de littérature désintéressée s'étaient transformés en un désir plus pratique de battre monnaie tout de suite avec son réel talent d'écrire. Il avait donc accepté le poste de rédacteur parlementaire dans un journal du soir. Nous nous rencontrions maintenant, comme on se rencontre à Paris, une fois tous les trois mois: «Bonjour.—Tu vas bien?—Il faudra prendre un rendez-vous pour dîner ensemble un de ces jours.» On est de bonne foi, et pourtant on ne le prend jamais, ce rendez-vous, si bien que l'on se trouve être demeuré des quatre et des cinq ans dans la même ville sans avoir passé une couple d'heures avec un ami que l'on aime encore de tout son cœur. Quoique je n'eusse, depuis cette fameuse après-midi, jamais revu M. Legrimaudet, cette figure énigmatique m'était demeurée présente jusqu'à l'obsession, et à chacune de ces causeries avec André je ne manquais guère de le questionner sur le vieil écrivain. J'étais sûr d'amener sur les lèvres de mon ancien camarade son rire de jadis, rien qu'à prononcer le nom de son parasite favori, et c'était chaque fois quelque anecdote caractéristique et qui précisait quelque trait de l'étrange personnage.

—«M. Legrimaudet? Toujours aussi ingrat. Je continue à ne pas pouvoir lui arracher un merci. L'autre semaine, je pars pour la campagne. Je laisse l'ordre à ma bonne de le nipper des pieds à la tête: chapeau, bottines, pantalon, jaquette, chemise. Il m'écrit. Je tremble en ouvrant sa lettre. Allait-il enfin se démentir et me remercier de ce cadeau inattendu? Il me chargeait d'une commission auprès d'un directeur de journal, et sa seule allusion à mon présent d'habits était la suscription de la fin de sa lettre: Tout à vous, sauf les chaussettes… Ma bonne avait oublié de lui en donner, et il me le rappelait avec sa sévérité habituelle.»

Ou encore:

—«M. Legrimaudet? Toujours aussi goguenard. A mon retour d'Angleterre, il vient me voir. «Vous n'avez pas une pièce blanche pour la petite chapelle?» Tu connais la formule. Je donne la pièce blanche. «Monsieur,» répond-il en l'empochant, «vous êtes revenu d'Angleterre beaucoup mieux élevé. Les voyages vous profitent. Adieu.»

Ou encore:

—«M. Legrimaudet? Toujours aussi prodigieux d'orgueil chimérique. Il a touché, voici huit jours, un peu d'argent d'un mauvais pamphlet sur les maladies des libres penseurs. Quel sujet pour lui!—Sais-tu ce qu'il a fait de cet argent? Ce malheureux, ce grabataire, cet affamé s'est acheté une bague d'évêque,—tu as bien entendu, une bague d'évêque avec une améthyste énorme. Il la porte à la main, cette main que tu te rappelles! «Monsieur,» m'a-t-il dit, «je les suis toutes depuis des années. Il y en a vingt-trois chez les brocanteurs de mon quartier. C'est la plus belle…» Hein! le séminaire, c'est comme l'Université, crois-tu qu'on les chasse jamais de son sang?…»

Ou encore:

—«M. Legrimaudet? Toujours aussi famélique et des mots de pauvre!—Des phrases où il passe des sensualités de mendiant qui ne s'est pas assis à un bon repas depuis sa jeunesse: «L'été a été bon,» m'a-t-il dit. «A cause du choléra, les fruits étaient pour rien. Je m'en suis régalé. Ils valaient de la viande.»

Ou encore:

—«M. Legrimaudet? Il s'émancipe. Ce vertueux justicier de l'obscène Diderot tourne à l'égrillard. Il m'a parlé de ses amours à propos d'une capeline en laine bleue que lui a tricotée une voisine charitable. «Le sexe aime les gens célèbres,» m'a-t-il dit d'un air fat, et dans son style… «Ainsi, monsieur, quand j'étais jeune, avec trois sous de café, je ne rencontrais pas de cruelles. M. Paul de Kock m'a peint sans me connaître dans sonGustave.» Puis il m'a tiré de sa poche un article de journal où l'on rapportait ce que coûterait en hommes la prochaine guerre. «Je m'en réjouis,» a-t-il conclu d'un air scélérat, «ça me fera plus de femmes.» Et de nouveau, la petite pièce pour la petite chapelle, et de nouveau un affront… Je te le répète, il est absolu.»

J'en étais là de mes renseignements sur l'individu, quand je me trouvai, six ans après le jour où j'avais fait connaissance avec lui, assis avec André Mareuil à une table de souper, le 31 décembre 1880. Me rappelai-je la date à cause de l'anecdote, ou l'anecdote à cause de la date? Je ne sais pas. J'étais moi-même entré dans la presse, et j'écrivais des feuilletons de théâtre dans un journal aujourd'hui disparu. André Mareuil, qui, de rédacteur parlementaire, était devenu chroniqueur, puis critique, tenait le même emploi dans une feuille à la mode. Nous nous étions «accrochés» de nouveau, comme on dit, et nous fraternisions de notre mieux dans l'entr'acte des vaudevilles à couplets grivois et des drames à scènes retentissantes. Nous avions donc fait la partie de souper cette nuit-là, d'après l'ironique coutume qui transforme en une occasion d'orgie ces diverses fêtes de la fin d'année. Mais notre orgie à nous devait être surtout une causerie, les coudes sur la nappe, dans un coin de restaurant, avec une demi-douzaine de natives et un perdreau froid,—une longue et gaie causerie, comme dans l'ancien temps. Nous en étions au milieu de ce frugal repas, passablement égayés par les allées et venues des autres convives qui débarquaient dans ce restaurant de nuit. Nous nous amusions à les observer du coin de l'œil, et lui, le moqueur incorrigible, les caricaturait d'un mot. Tout d'un coup, il se frappe la tête comme un homme qui s'aperçoit d'une distraction impardonnable. Il demande son pardessus au garçon, en tire son portefeuille, et de ce portefeuille extrait une lettre, tout en disant:

—«Et moi qui oubliais de te parler de Lui!»

—«Je parie que je devine,» lui dis-je, «rien qu'au son de ta voix. Il s'agit du sieur Legrimaudet?»

—«C'est toi qui l'as nommé,» reprit-il en bouffonnant. «Hé bien! je te fais toutes mes excuses. Tu avais raison. La perfection n'est pas de ce monde. Le drôle m'a dit merci, ce matin! Entends-tu? Merci,»—il épela le mot: «m, e, r: mer, c, i: ci, merci!—pour la première et la dernière fois! Mais d'abord, lis cette lettre,»—et il me tendit un morceau de papier,—de ce papier dit écolier, en style de collège, sur lequel se développait, écrite en caractères énormes, presque enfantins, l'épître suivante:

«Paris, 23 décembre.«Jeune, beau et fortuné chroniqueur,«J'ai su par un avocat que vous étiez revenu de province. Je vous croyais encore parti, quand le jeune avocat Barré-Desminières, un de mes Mécènes, m'a dit vous avoir été présenté cette semaine. Vous lui avez plu. Vous a-t-il plu? Vous avez le même goût pour la toilette.«Salut à vos succès incroyables! J'irai vous voir demain, veille de Noël. Serez-vous aussi invisible que vos confrères en journalisme? Jeune et inconnu, j'ai fait ma visite d'admiration à Chateaubriand, Lamartine, Lacordaire, Berryer, Paul de Kock, Montalembert. J'ai été reçu immédiatement et fort bien. J'aurais dû voir les princes de la presse. Ils vivaient inaccessibles et introuvables à cause de Clichy. Il paraît que le créancier continue à épouvanter ces messieurs. Ils n'ont plus peur cependant d'être envoyés en prison sur la plainte de ceux qu'ils ont floués, comme autrefois où une dette de deux cents francs suffisait. Demandez plutôt à votre cher ami M. d'Altaï.«Le paletot d'octobre que m'a donné le modèle desserviteuses,—j'aime ce vieux mot,—memareuilisetrès bien. Il a été aimable, cet avocat. Il m'a remis deux magnifiques paires de chaussures. Je les ai placées sur une forme que m'a faite, à la mesure de mon pied, un cordonnier de la rue. Saint Crépin protège le triomphateur de l'impie Diderot. Si elles avaient des ailes, je les appellerais les chaussures de Mercure. Je les prendrai demain pour aller vous demander mon cadeau de jour de l'an.«La pièce blanche d'habitude ne me suffira pas. Je compte sur un louis qui sera sans doute ma dernière demande. Il est question pour moi au ministère d'une pension qui me distinguerait de la cohue des inconnus à qui l'on donne cent francs. Ce louis m'est très nécessaire, et tout de suite. Je vous dirai le pourquoi.«Encore salut. Êtes-vous toujours aussi morose, vous qui avez tous les trésors de la vie? Le talent est gai. Regardez-moi.«Jean Legrimaudet.»

«Paris, 23 décembre.

«Jeune, beau et fortuné chroniqueur,

«J'ai su par un avocat que vous étiez revenu de province. Je vous croyais encore parti, quand le jeune avocat Barré-Desminières, un de mes Mécènes, m'a dit vous avoir été présenté cette semaine. Vous lui avez plu. Vous a-t-il plu? Vous avez le même goût pour la toilette.

«Salut à vos succès incroyables! J'irai vous voir demain, veille de Noël. Serez-vous aussi invisible que vos confrères en journalisme? Jeune et inconnu, j'ai fait ma visite d'admiration à Chateaubriand, Lamartine, Lacordaire, Berryer, Paul de Kock, Montalembert. J'ai été reçu immédiatement et fort bien. J'aurais dû voir les princes de la presse. Ils vivaient inaccessibles et introuvables à cause de Clichy. Il paraît que le créancier continue à épouvanter ces messieurs. Ils n'ont plus peur cependant d'être envoyés en prison sur la plainte de ceux qu'ils ont floués, comme autrefois où une dette de deux cents francs suffisait. Demandez plutôt à votre cher ami M. d'Altaï.

«Le paletot d'octobre que m'a donné le modèle desserviteuses,—j'aime ce vieux mot,—memareuilisetrès bien. Il a été aimable, cet avocat. Il m'a remis deux magnifiques paires de chaussures. Je les ai placées sur une forme que m'a faite, à la mesure de mon pied, un cordonnier de la rue. Saint Crépin protège le triomphateur de l'impie Diderot. Si elles avaient des ailes, je les appellerais les chaussures de Mercure. Je les prendrai demain pour aller vous demander mon cadeau de jour de l'an.

«La pièce blanche d'habitude ne me suffira pas. Je compte sur un louis qui sera sans doute ma dernière demande. Il est question pour moi au ministère d'une pension qui me distinguerait de la cohue des inconnus à qui l'on donne cent francs. Ce louis m'est très nécessaire, et tout de suite. Je vous dirai le pourquoi.

«Encore salut. Êtes-vous toujours aussi morose, vous qui avez tous les trésors de la vie? Le talent est gai. Regardez-moi.

«Jean Legrimaudet.»

—«En effet, c'est un document,» dis-je en rendant la lettre à Mareuil; «et quel était le pourquoi du louis?»

—«C'est ici que tu vas triompher,» repartit Mareuil avec un geste de découragement. «Te rappelles-tu m'avoir parlé d'un petit garçon boiteux auquel M. Legrimaudet donnait des gâteaux? Tu prétendais que ce misérable avait dans le cœur un coin de pitié pour cet infirme…»

—«Et tu te moquais de moi,» fis-je en riant.

—«J'avais tort,» reprit André d'un ton découragé, «j'avais grand tort. Je voyais Legrimaudet plus grand que nature. C'était du romantisme, comme dit notre ami Zola. La vie est plus médiocre. Le pourquoi du louis, c'était ce petit garçon boiteux. Ce matin, vers les dix heures, je vois arriver M. Legrimaudet, et il me raconte, après m'avoir débité ses impertinences ordinaires, que cet enfant est malade, très malade. Il ajoute qu'il voudrait, lui, Legrimaudet, faire la surprise de belles étrennes à ce pauvre petit. Il m'explique comment il s'intéresse à ce jeune Henri. La mère, une blanchisseuse établie au rez-de-chaussée, lui soigne son linge pour rien depuis des années. L'enfant est très intelligent, et si vif! C'est si triste de le voir couché dans son lit, blanc comme ses draps, avec des yeux qui vont mourir. Enfin, je ne reconnaissais plus mon Legrimaudet dans cet attendrissement subit. Une idée diabolique me vient. Il faut te dire que j'ai joué hier au cercle. C'était Casal qui tenait la banque, et une guigne! Bref, j'ai gagné à la ponte une cinquantaine de louis. Mon homme me paraissait sincère. C'était le cas ou jamais de sonder la profondeur de son ingratitude. Je prends dans mon portefeuille un billet de cent francs et je le lui mets dans la main en lui disant: «Voyons, messire Legrimaudet, faisons-le à nous deux, ce cadeau à votre petit malade. Voilà votre louis et quatre de plus. Achetez-lui un jouet comme il n'en a jamais rêvé…» Tu ne peux pas imaginer la mine de l'animal pendant que je lui tenais ce discours. C'était dans ses yeux, sur sa bouche, dans toutes les rides crasseuses de l'affreux parchemin qui lui sert de visage, une lutte étonnante entre le saisissement de plaisir que lui causait mon offre, d'une part, et, de l'autre, la haine féroce que je lui inspire depuis des années…»

—«Soyons franc,» l'interrompis-je, «tu la mérites. Avoue qu'il y a quelque chose de presque atroce dans l'ironie de ta charité pour lui.»

—«Oui, belle âme,» continua Mareuil; «enfin, spectacle inouï, invraisemblable, incroyable, j'ai vu de mes yeux la reconnaissance l'emporter sur cette haine dans ce cœur que je croyais plus fort! Oh! Ce fut court et simple! Ses prunelles exprimèrent une espèce d'effort indicible. Son visage grimaça. Sa bouche édentée s'ouvrit, et j'en entendis sortir un merci, qui lui écorchait la gorge, en même temps qu'il me prenait la main… Je te le répète, une seconde! Et il partit en disant: «Je vais de ce pas chez le marchand.»

—«C'est toi que j'aurais voulu voir pendant ce temps-là,» repris-je en riant à mon tour. J'étais à la fois touché de ce que mon ami me racontait et un peu irrité contre lui qui affectait, même devant moi, de railler sa propre émotion. Car je le sentais remué, lui aussi, par cette aventure. Mais il n'en eût pas convenu pour un empire.

—«Moi,» fit-il, «je devais avoir la figure du baron dansOn ne badine pas, quand Blasius lui annonce que Perdican s'amuse à jouer aux ricochets avec les filles du village… «Allons nous enfermer dans notre cabinet pour penser à ces choses…» Mons. Legrimaudet n'eut pas plutôt passé le seuil de ma porte que je me trouvai stupide d'avoir cru à cette fantastique histoire… Cet enfant malade, ce louis demandé pour ce jouet du premier de l'an, cette blanchisseuse philanthrope…—Mareuil, mon ami, me dis-je, vous n'êtes qu'un niais.—Sur quoi je passe mon pardessus, je coiffe mon chapeau, et me voici dans la rue à la poursuite de M. Legrimaudet. J'allais bien voir s'il m'avait menti en prétendant aller de ce pas chez le marchand. Je n'eus pas de peine à l'apercevoir qui traînait sa patte à l'extrémité de ma rue. Il tourne à gauche. Je tourne à gauche. Il descend le boulevard Haussmann. Je le descends derrière lui. Un quart d'heure plus tard, je voyais mon homme entrer dans un magasin de jouets de la rue de Rivoli… Positivement, il y entrait. J'eus là un moment de pure joie à contempler la tête effarée du commis en présence de ce haillonneux qui demandait un objet de cinq louis. Le commis va parler au patron, qui vient lui-même parler à Legrimaudet, puis qui retourne en causer avec sa femme. Je me prépare à entrer à mon tour afin de justifier le pauvre diable, si on l'accuse d'avoir volé le billet bleu qu'il tient à la main et que le commis, le patron et la patronne regardent l'un après l'autre à contre-jour avec la plus insultante défiance. A la fin, on se décide à lui montrer des boîtes de soldats de plomb,—tu sais, de ces boîtes comme nous en avons tous rêvé, avec canons qui se tirent, cavaliers qui se séparent de leurs chevaux, voitures qui s'ouvrent, tentes qui se démontent? Il choisit, on lui empaquette sa boîte, et il sort, ce fardeau sous le bras, après avoir laissé son billet, tout son billet, et le marchand ne lui a pas rendu un sou de monnaie. Ce qui prouve que ce sportulaire, cet affamé, ce lamentable a bien donné ses cent francs, tous ses cent francs, sans que personne pût le vérifier, pour apporter ce cadeau absurde à ce petit garçon malade,—et cet enfant l'aura peut-être reçu, d'après ce que tu m'as conté autrefois, sans lui dire merci.»

—«Malheureux Legrimaudet!» ne pus-je m'empêcher de dire.

—«Hé bien! moi,» conclut Mareuil avec une indignation comique, «j'ai envie de le consigner à ma porte maintenant… Qu'est-ce que tu veux? Voilà huit ans qu'il me trompe. J'ai cru nourrir le parfait ingrat, le monstre littéraire dans toute sa splendeur. Je le voyais en marbre, en airain, en ce que tu voudras…, d'un seul bloc… Et puis, ce côté petit-manteau bleu!… Non, vrai, ça me le gâte!»

Des mois et des mois avaient passé depuis ce soir du 31 décembre, où nous soupions si gaiement, André Mareuil et moi, pour nous reposer de notre corvée de critiques dramatiques incompétents, et s'il y avait un personnage que je fusse assuré de ne plus jamais rencontrer, c'était bien cet étrange et contradictoire Jean Legrimaudet. Voici pourquoi: André, le seul homme qui pût servir de lien entre nous, s'était marié dans des conditions un peu délicates, et il avait fini par quitter presque définitivement Paris. Ayant pris comme maîtresse la jolie et fine Christine Anroux, il en avait eu un enfant, et cette paternité avait affolé ce sceptique, au point de lui faire épouser la mère, ce qui n'était pas bien raisonnable. Mais, après tout, ce pouvait être un joli sentiment de générosité qui ne lui eût nui auprès d'aucun de nous, si Christine avait été une brave femme d'écrivain, sans autre ambition que d'aider son bohémien de mari à mieux travailler. Hélas! elle était précisément le contraire. Mareuil ne l'avait pas épousée depuis trois mois, que nous observâmes, nous tous qui goûtions en lui le Parisien fringant et froufroutant, le railleur léger, le dilettante humoriste, une étrange modification dans sa manière. Il s'essayait au portrait politique, lui, André, l'auteur inédit deL'Art de Rompreet le conteur de ce chef-d'œuvre immoral:Le Jupon d'Hortense! Ce brin de plume, trempé autrefois dans une encre de si petite vertu, s'appliquait à quoi? à nous dessiner les profils d'apprentis ministres, arrivés au pouvoir par la sottise des électeurs et en train de s'y maintenir par de basses roueries entre les centres et l'extrême gauche! Et le malheureux gardait son talent d'écrire au cours de cette ingrate besogne, qu'il ne pouvait pas justifier, comme son courrier parlementaire d'autrefois, par le besoin d'argent. Il la remplaça bientôt par une pire. Il quitta la feuille du boulevard, où il chroniquait depuis des années, pour commencer dans un journal grave une suite d'Études sociales, et, par une bizarrerie qui me fut, pour ma part, plus inexplicable encore, il releva, pour signer ces articles d'un radicalisme aux apparences à la fois scientifiques et gouvernementales, un titre très mince et peu élégant, qu'il avait autrefois laissé tomber par antipathie pour son père: Mareuil des Herbiers! Je me souviens que peu de jours après l'apparition de cette signature presque ridicule au bas d'une colonne de prose plus déplorable encore de tendances,—et le joli style pourtant, si aigu, si vif, si vraiment français!—j'avais chez moi à déjeuner mon pauvre Claude Larcher, sur le point de partir pour notre chère Auvergne, où il est mort. C'est même la dernière fois que j'aie vu ce meilleur ami de mon enfance et de ma jeunesse, qui avait été l'ami aussi d'André. Nous en vînmes tout naturellement à parler desÉtudes socialeset de leur auteur.

—«Quelle diable d'idée a-t-il eue là?» dis-je à un moment. «Aller sortir le des Herbiers dont il s'est tant moqué du vivant de son père, de son bâtard, comme il l'appelait pour le renier, à la manière de Beyle? Et cela, quand il est en train de tourner au rouge ponceau! Tu as lu son apologie de la persécution religieuse? Il se fait républicain et il ramasse sa particule le même jour? Ça n'a pas de sens.»

—«Patience,» répondit Claude, «il y a de la Christine là-dessous. Je ne sais pas quelle cuisine cette sorcière mijote. Mais ce des Herbiers n'est qu'un commencement…»

—«Le commencement de quoi?» fis-je en haussant les épaules.

—«Mais,» dit Claude, «d'un secrétariat d'ambassade, d'une maîtrise des requêtes au conseil d'État, d'une trésorerie générale, d'une préfecture…» Et comme je l'interrompais par des: «oh! oh!» il continua, en proie à l'irritation nerveuse qui le prenait dans ces derniers temps au moindre prétexte. «Et pourquoi pas? Je te trouve étonnant encore! Avec cela qu'il ne ferait pas honneur à toutes ces places. N'a-t-il pas dans son petit doigt plus de talent que tous les titulaires réunis de ces belles fonctions qui t'en imposent toujours, ma parole d'honneur?…»

—«Va pour le talent,» repris-je, afin de lui couper sa tirade. J'appréhendais le morceau sur la supériorité de l'homme de lettres, que je connais trop. Je le débite aussi de temps à autre devant la scandaleuse sottise de certaines fortunes, et à quoi bon? «Mais la tenue?…»

—«La tenue! La tenue! Et la surveillance de Christine? Tu la comptes pour rien?—André!… Elle a une manière de prononcer ces deux syllabes… C'est d'un froid, d'un froid à geler le mercure du thermomètre qu'il a dans son cabinet de travail maintenant… Elle ne veut pas qu'il se congestionne. Et elle vient vérifier le degré,—et, par la même occasion, avec quel ami André s'attarde. Croirais-tu qu'elle l'a brouillé avec moi en lui racontant que je lui avais fait la cour? Elle s'est défiée. Comme elle a eu tort! Je l'adorais, moi, leur idylle… Lorsqu'on apportait Bébé, comme elle dit, et qu'elle lui faisait faire risette à Papa, me vois-tu, moi, entre eux, quand je me souvenais des soupers avec elle, Gladys et Casal, d'une part, et de nos dévotions, avec André, à l'autel de la Vénus commode? Non. C'était à payer ma place. Mais voilà, je vais tout droit lui citer un mot de ce Casal justement l'autre jour, qui m'a tant fait rire. J'avais déjeuné chez lui, avec lord Herbert Bohun, et nous étions au fumoir, où Casal me montrait des photographies de leur dernier voyage dans les Montagnes Rocheuses. Il se trompe d'album et en ouvre un où je reconnais plusieurs de ses anciennes maîtresses… «Ça,» dit-il en tournant rapidement les feuillets, «c'est une collection de portraits de femmes dont la plupart se détestent.»

—«Le fait est qu'aller citer ce propos chez Madame Mareuil!»

—«Ma foi,» dit Claude ingénument, «je l'avais oublié. Elle a si peu l'air d'être la même femme que j'en arrive à ne plus la reconnaître. Toujours est-il qu'elle riposta et me parla avec aigreur de mon dernier recueil de nouvelles. «Vous ne pourrez donc jamais écrire une page où il y ait du sentiment,» disait-elle, «quelque chose qui fasse du bien, qui rafraîchisse.»—«Je ne tiens pas l'article pruneaux,» lui répondis-je.»

—«Et Mareuil, là dedans?»

—«Des Herbiers? Un peu penaud, comme tu penses, de ces mots amers, et depuis, il détourne la tête quand il m'aperçoit. A peine un bonjour, bonsoir, quand nous nous heurtons nez à nez, comme il nous est arrivé l'autre jour chez notre tailleur. Enfin, pour nous deux, c'est la brouille… C'est égal, quand Mmedes Herbiers sera conseillère d'ambassade, ou maîtresse des requêtes, ou trésorière générale, ce sera considérable, très considérable!…»

J'étais trop habitué aux exagérations de Claude pour attacher la moindre importance à son pronostic, qui se trouva cependant vérifié, à ma grande stupeur, je l'avoue. D'abord, je jugeais absolument impossible cette transformation du plus fantaisiste de nos amis en un fonctionnaire respectable. Et puis, il y avait le passé de Christine Anroux. J'avais tort deux fois, et Claude avait raison pour André, et surtout pour Christine. Ce qui fait la force des femmes, c'est qu'elles osent tout entreprendre, persuadées qu'elles sont, avec justesse, de la puissance invincible des petits moyens et de l'universel oubli. Ce n'était rien, ce des Herbiers. C'était l'abolition de tout le bagage littéraire de Mareuil, passablement compromettant, et puis c'était aussi une petite barrière de plus contre l'enquête rétrospective. Ah! elle le conseilla supérieurement. Suivez les étapes: il fallait éviter le ridicule de cet ennoblissement, ou réennoblissement tardif. Comme on devait s'y attendre, un chroniqueur du boulevard qui n'aimait pas Mareuil se moqua de cette prétention nouvelle, et, par une sanglante et grossière allusion au passé de la pauvre Christine, il déclara qu'André aurait dû signer «des Herbages.» Mareuil envoie ses témoins au personnage, et il a la bonne chance de lui camper une balle dans le côté gauche, qui faillit débarrasser la presse d'un des plus infâmes sycophantes de la corporation. Il profite du mouvement de sympathie soulevée par cette exécution d'un confrère aussi redouté que haï, pour publier son acte de naissance à lui-même et démontrer, pièces en mains, son droit à la particule, et il abdique du coup le Mareuil, car l'article où il «demandait la parole pour un fait personnel,» suivant la formule, se terminait par le Des Herbiers tout court, et ce fut ainsi les jours qui suivirent. Sur quoi sa collaboration aux journaux doctrinaires de gauche se fonce encore. Il se présente comme candidat ministériel dans un département de l'Ouest, d'où il est originaire. Il échoue, mais le voilà passé politicien, et quand, sept petits mois après cette élection manquée, l'Officielenregistra la nomination de M. des Herbiers à une des préfectures du centre, il ne se trouva personne pour s'étonner de cette aventure, qui me valut la dernière dépêche que j'aie reçue de Claude et que je copie sous sa forme ironique, en ne supprimant que l'adresse, et en respectant la signature, où se trouve un mauvais jeu de mots sur le titre d'un beau livre dont Claude raffolait. «Ai-je eu raison? Prie lire dernier mouvement administratif et si possible me réconcilier avec préfète pour qui professe admiration définitive. Amitiés.—Frère Ivre.» Qu'a dû penser de cette rédaction le receveur du bureau de Saint-Amand-Tallende (Puy-de-Dôme) près Saint-Saturnin, d'où elle est datée?—Et il eut raison après sa mort, ce charmant et absurde ami, car je tiens de source autorisée que M. des Herbiers est un des préfets le mieux notés et que Mmedes Herbiers a réconcilié la préfecture et l'évêché. Elle a trouvé sa voie et lui la sienne! Ce qui prouve, entre parenthèses, que les unions les plus déraisonnables sont quelquefois les plus sages. S'il n'avait épousé la jolie petite Anroux dans une heure de folie paradoxale, que ferait André, je vous prie? Des dettes et des chroniques, les unes payant les autres, et de la mauvaise hygiène, au lieu qu'il est rajeuni, un peu engraissé, pas trop, décoré, assez sceptique à la fois et assez disert pour présider avec bonne grâce au «grand ralliement des conservateurs à la forme républicaine, etc…,» qui constitue le programme de son ministre. Il n'y a qu'une chose qui m'intrigue: aux temps de sa vie galante, Christine, qui ne savait pas l'orthographe, se faisait écrire ses lettres d'amour par une personne extraordinaire dont elle était affublée, une ancienne élève de Saint-Denis, devenue secrétaire pour grandes cocottes peu éduquées. L'a-t-elle gardée? Et est-ce la même qui écrit les lettres à l'évêque?

Si j'ai rappelé ce détour un peu étrange de la destinée du préfet actuel de… (cherchez dans l'Annuaire), ce n'est pas, comme on pense bien, pour le simple plaisir de railler doucement un ancien camarade, tombé de la bohème dans les honneurs. Ce n'est pas non plus pour critiquer le recrutement du personnel administratif de la troisième République. L'événement est là qui, dans l'espèce, donne raison au choix du ministre. Je me suis laissé aller à me souvenir, la plume à la main, alors que je ne voulais qu'expliquer pourquoi je ne m'attendais guère à retrouver sur ma route l'ancien parasite de mon ancien ami. Car l'entrée de Mareuil dans sa nouvelle carrière supprimait les occasions naturelles de nous voir, et nous ne les provoquâmes ni l'un ni l'autre, ce en quoi nous fûmes et sommes très sages. Entre deux compagnons de jeunesse devenus absolument dissemblables sous l'influence de la vie, le rappel de l'intimité passée n'est jamais qu'un principe de souffrance. Tandis donc qu'il reposait tranquillement sa barque dans son havre officiel, je m'appliquais, moi, à diriger de mon mieux la mienne sur les vagues remuées de ce dangereux océan littéraire qui justifie à tout le moins cette vieille métaphore par son inconstance et la nécessité de l'effort quotidien. Pour parler plus prosaïquement, je continuais à écrire des volumes après des volumes, à subir des articles plus ou moins hostiles, à vérifier les vieilles remarques des moralistes sur les haines furieuses que soulève le moindre succès, à m'y résigner ou à m'en attrister, suivant l'humeur. Après tout, c'est un sort heureux, entre les divers sorts de ce monde d'épreuve, que celui d'un homme qui exerce un métier conforme aux goûts profonds de sa première jeunesse. Il a de mauvaises heures, ce métier, celles par exemple où l'on est calomnié par un confrère envers lequel on n'eut que de gracieux procédés. Il en a de bonnes, de délicieuses même, celles où l'on sent venir à soi quelque chaude effusion de sympathie jeune, et c'est à une de ces bonnes heures-là que je dois d'avoir retrouvé la trace de l'énigmatique Legrimaudet. Il s'en est fallu de bien peu qu'il ne fût trop tard; mais il était dit que cette figure d'un damné de lettres plutôt silhouettée que dessinée dans ma mémoire par nos deux entrevues et les confidences d'André, s'y graverait en traits ineffaçables avant de disparaître pour toujours.

J'avais donc reçu, l'année dernière, en décembre, une de ces lettres d'inconnus qui caressent invinciblement l'amour-propre d'un auteur, même lorsque l'expérience lui a démontré que ces sortes de missives servent de prologue habituel à d'autres lettres moins désintéressées. Celle-là, signée du nom de Juste Dolomieu, me demandait simplement de vouloir bien lire un assez copieux manuscrit qui s'appelait de ce titre un peu juvénile:La Mort du Siècle. J'ouvris ce cahier avec défiance, et je le fermai avec une curiosité presque émue. C'était un roman où l'auteur avait essayé d'incarner, dans trois ou quatre personnages, les tendances contradictoires de notre âge: le socialisme et le dilettantisme, l'esprit cosmopolite et celui d'analyse, le découragement pessimiste et le réveil de la mysticité. Cette simple indication me dispenserait d'ajouter qu'un tel ouvrage manquait des qualités indispensables, malgré tout, à cet art du roman qui ne saurait se réduire à la dissertation pure. Mais si le drame était absent de cette œuvre incohérente, et absente la couleur de la vie, l'éloquence y abondait, ainsi que la passion intellectuelle et que la pensée. Le jeune homme qui avait composé ces pages ne deviendrait sans doute pas un romancier. A coup sûr, il serait un écrivain. Je n'en doutai plus lorsque je vis ce garçon lui-même qui saisit aussitôt ma sympathie par une des plus captivantes physionomies de grand artiste jeune que j'eusse rencontrées. Mince et presque frêle, cet enfant de vingt-trois ans peut-être avait une manière de pencher la tête en avant qui attestait les longues séances à la table de travail, comme ses joues pâlies attestaient la nourriture insuffisante, et ses vêtements propres, mais râpés jusqu'à la corde, une pauvreté soigneuse. Ses dents blanches, que découvrait son sourire naïf, et le bel éclat de ses yeux bleus annonçaient en revanche un fond inattaqué de sève vitale. Ses cheveux longs étaient d'une finesse presque féminine et les modestes manches de son tricot de laine laissaient passer des mains jolies et bien tenues. Quand il parlait, son front éclatait d'idées, et sa voix, un peu basse, plaisait par un charme analogue à celui de son regard et de son écriture dont j'avais tant aimé l'élégance nerveuse. Enfin, pour employer un terme devenu banal par l'abus, mais qui exprime seul une indéfinissable nuance, si jamais visage mérita l'adjectif d'intéressant, c'était celui-là, et ce premier entretien me prouva bien vite qu'une âme d'élite se cachait derrière ces apparences de délicatesse. Après avoir discuté avec moi, sans présomption et sans flatterie, les critiques formulées dans la lettre que je lui avais adressée sur son roman, il conclut avec une grâce de modestie fière qui me ravit.—Elle me changeait du ton habituel à messieurs les nouveaux venus d'aujourd'hui, et puis j'avais eu, très peu de temps auparavant, une si douloureuse impression de ce que la férocité de l'ambition précoce peut produire de ravage dans un cœur de vingt-cinq ans, au cours d'un récent voyage que j'ai raconté déjà.—(VoirUn Saint.)—De rencontrer un vrai jeune homme de lettres me faisait tant de bien!—Il disait donc:

—«D'ailleurs ce n'est là qu'un livre d'étude. C'est mon second, et je ne compte imprimer que le huitième ou le neuvième, si j'en suis content ou moins mécontent. Ai-je raison?…»

—«Mon Dieu!» répliquai-je, «il est assez malaisé de donner un conseil précis à ce sujet. Certains génies se sont formés au contact du public, ainsi Hugo et Balzac. D'autres s'y sont déformés tout de suite. Et puis il y a une première condition qui semble tout à fait secondaire en pareille matière, et cependant elle domine et a dominé de tout temps une destinée d'homme de lettres. Vous entendez bien que je veux parler de l'argent. Laissez-moi vous poser une question un peu indiscrète. Quel métier avez-vous à côté de votre travail d'écrivain?»

Le costume de Juste Dolomieu trahissait, comme je l'ai dit, une pauvreté décente qui justifiait ma demande, aussi ne fus-je pas médiocrement étonné de sa réponse:

—«Mais aucun. Ma vie est assurée pour cinq années.»

—«Je comprends,» fis-je, «votre famille consent à vous servir une pension pour ce temps-là.»

—«Hélas!» reprit-il avec une expression de grande tristesse, «je n'ai plus de famille. J'ai perdu mon père il y a trois ans et ma mère l'an passé…»

—«Pardonnez-moi,» repris-je, «d'avoir touché à ces souvenirs. Mais,» insistai-je, «c'était la traduction la plus naturelle de votre phrase sur vos cinq années assurées…»

—«Oh!» dit-il, «ce n'est pas cinq années, c'est toute ma vie que j'aurais devant moi, si mon pauvre père était là!… Nous ne sommes pas de Paris, monsieur, vous avez dû vous en apercevoir tout de suite.» Il avait bien des mouvements un peu gauches qui pouvaient passer pour du provincialisme, mais ils s'expliquaient aussi par la timidité de la jeunesse. «J'ai fait mes études,» continua-t-il, «au lycée d'Amiens. Mon père était notaire à Beaucamps-le-Vieux, une bourgade toute voisine d'Aumale et de Tréport. Comment l'idée m'est-elle venue d'être homme de lettres? Je ne pourrais pas vous le dire. Je sais seulement que je l'ai toujours eue depuis ma onzième ou douzième année. Monsieur, mon père était si bon, si intelligent. Il ne s'opposait pas à ma vocation. Il voulait que je vécusse à la campagne, chez nous, voilà tout. Il avait beaucoup d'instruction, beaucoup de culture. Il avait réfléchi beaucoup, et il ne croyait qu'à la littérature locale. J'avais projeté, d'après ses conseils, une suite de romans où j'aurais appliqué à l'histoire de ma province le procédé que M. Zola a employé pour son tableau des diverses classes sociales: suivre une famille Gallo-Romaine à travers les âges. J'avais devant moi des milieux si nouveaux à peindre, je veux dire si renouvelés, car la Science nous permet aujourd'hui de reconstruire le moyen-âge, le seizième siècle et le dix-septième, pour ne citer que trois époques, comme nos aînés ne le pouvaient pas. Et quelle ampleur que celle de ce cadre qui permettait un livre sur les croisades, un sur la guerre de cent ans, un sur l'invasion de l'Italie, puis sur les guerres de la Révolution, celles de l'Empire! Enfin, c'était un travail qui eût représenté la formation, couches par couches, de l'Ame du nord de la France… Ne me croyez pas orgueilleux si je vous parle ainsi. En vous exposant ce projet qui me fut suggéré par mon père, je voulais vous montrer quel conseiller j'ai perdu en le perdant… Ce fut une tragédie bien simple, mais navrante. La fuite d'un banquier d'Aumale et le désastre financier qui en résulta pour tout le pays forcèrent mon pauvre père à vendre son étude précipitamment. Il serait trop long de vous expliquer comment il avait engagé sa signature par excès de bonté. Enfin, nous étions ruinés. Il en mourut de chagrin, et ma mère le suivit bientôt. Il ne fallait plus songer aux longs loisirs que supposait l'exécution du vaste plan caressé dans nos causeries d'autrefois. D'autre part, le séjour de Beaucamps m'était devenu trop pénible. Je réalisai les débris de ce qui avait été une petite fortune de campagne et je me résolus à venir ici. J'avais devant mes yeux l'exemple du d'Arthez de Balzac, l'exemple de Balzac lui-même. Je me suis donné ces cinq ans pour apprendre mon métier de romancier et produire un ouvrage qui me permette de vivre de ma plume en m'ouvrant l'entrée des feuilletons des journaux. Mon calcul est simple: il faut bien qu'ils s'alimentent, ces feuilletons, et il est impossible que les directeurs ne préfèrent pas des romans travaillés aux romans qu'ils publient et qui sont si peu soignés. D'autre part, si j'ai vraiment quelque chose là, je ferai mon œuvre à travers cette besogne, comme nos maîtres.»

Ce petit discours avait été débité sur un ton à la fois énergique et tranquille qui me plut beaucoup. Le projet qu'il m'avait tracé d'une suite de romans sur l'histoire de sa province aurait pu donner prétexte au déploiement d'une prétention extravagante. Un charme de naïveté s'en dégageait au contraire. L'image de ce père intéressé jusqu'à la passion par l'avenir littéraire de son fils et songeant à diriger sa vocation sans la contrarier, me touchait profondément. Le culte dont le fils entourait cette chère mémoire ne me remuait pas moins. Enfin, je trouvais une raison d'estimer le caractère de ce jeune homme aussi haut que je faisais déjà son précoce talent d'écrire dans l'acceptation courageuse du métier. Mais ce courage s'accompagnait-il d'une connaissance exacte des difficultés contre lesquelles il allait se heurter? Et je lui demandai, après l'avoir complimenté sur la sagesse de ce projet:

—«Me permettez-vous, maintenant, comme à votre aîné, de pousser l'indiscrétion plus loin encore? Vous venez d'arriver à Paris, me dites-vous?»

—«J'y suis depuis cinq mois,» répondit-il.

—«Hé bien! en ces cinq mois, combien avez-vous déjà dépensé d'argent?»

—«Cinq cents francs,» fit-il simplement.

—«Cinq cents francs pour cinq mois?» m'écriai-je, «mais c'est impossible.»

—«C'est bien vrai, cependant,» reprit-il avec un sourire où il y avait presque une enfantine gaieté. «Je paie ma chambre quinze francs par mois et trois francs de service. Je mange à la portion dans une petite crèmerie fréquentée par des ouvriers et où mon dîner ne me coûte pas vingt sous. Je prends le repas du matin chez moi avec un peu de charcuterie, du pain, du fromage, et une tasse de café que je me prépare moi-même, je n'en ai pas pour quinze sous. J'ai du linge et des habits pour plusieurs années. Le soir, je travaille à la bibliothèque Sainte-Geneviève et je me lève avec le jour. J'économise ainsi la lumière. Contre le froid, j'ai une petite chaufferette comme les bonnes femmes de chez moi. Or mon budget est établi sur le pied de cent vingt francs par mois. Mille cinq cents francs par an pour ces cinq ans… Je suis donc en avance de ce moment de plus de cent francs.»


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