IVUn JoueurA GEORGES BRINQUANT.J'étais entré au cercle en sortant du théâtre, et je m'attardai devant la table de baccarat. Je regardais, juché sur une de ces chaises hautes à l'usage des joueurs qui n'ont pas trouvé de place près du tapis vert, ou des simples curieux comme moi. C'était ce que l'on appelle, en termes declub, une belle partie. Le banquier, un joli jeune homme en tenue de soirée, la boutonnière fleurie d'un gardénia, perdait environ trois mille louis, mais sa physionomie de viveur de vingt-cinq ans se tendait à ne trahir aucune émotion. Seulement le coin de la bouche d'où tombaient les sacramentels: «J'en donne… En cartes… Bac… Voilà le point…,» n'aurait pas mâchonné avec tant de nervosité un bout de cigare éteint, si la frénésie froide du jeu ne lui eût serré le cœur. En face de lui un personnage en cheveux blancs, joueur professionnel celui-là, faisait le croupier, et il manifestait sans hypocrisie sa mauvaise humeur contre la déveine, qui, de coup en coup, diminuait le tas des jetons et des plaques entassés devant lui. En revanche, la plus joyeuse allégresse illuminait les visages des pontes qui, assis autour de la table, allongeaient leurs mises et marquaient sur le papier, avec la pointe du crayon, les alternances de la passe, cet «esprit de la taille» auquel les moins superstitieux ne sauraient s'empêcher de croire aussitôt qu'ils touchent une carte. Il y a, certes, dans le spectacle de toute lutte, fût-ce le combat d'un sept contre un huit et d'un roi contre un as, une je ne sais quelle fascination qui intéresse bien profondément la curiosité; car nous étions là, autour de ces joueurs, moi cinquantième, à suivre cette partie sans nous apercevoir que la nuit avançait. Quel philosophe expliquera ce phénomène encore, cette inertie d'après minuit qui, à Paris, immobilise tant de gens, n'importe où, mais hors de chez eux où ils se reposeraient du travail et du plaisir? Pour ma part, je ne regrette pas d'avoir cédé, cette nuit-là, au charme malsain du noctambulisme, car si j'étais sagement rentré à une heure convenable, je n'aurais pas rencontré, dans le salon où l'on soupe, mon ami le peintre Miraut en train de boire une tasse de bouillon, seul à sa petite table. Il ne m'aurait pas proposé de me mettre devant ma porte dans sa voiture, et je ne l'aurais pas entendu me raconter une histoire de jeu que j'ai transcrite de mon mieux le lendemain matin et qu'il m'a donné la permission de raconter à mon tour, la plume en main.—«Que diable faisiez-vous au cercle passé minuit,» me demanda-t-il, «puisque vous ne soupiez pas?»—«Je regardais jouer,» lui répondis-je; «j'ai laissé le petit Lautrec en bonne voie. Il perdait dans les soixante mille…»Le coupé s'ébranlait comme je prononçais cette phrase. Je voyais Miraut bien de profil, qui allumait sa cigarette avec cet air à la François Ier,—le François du Titien au Louvre,—dont ses cinquante ans bien sonnés ont seulement amplifié, comme étoffé la beauté. Est-ce assez étrange qu'avec ses épaules de lansquenet, l'opulence de sa carrure et son masque de sensualité gourmande, presque gloutonne, ce géant demeure le plus délicat, le plus nuancé de nos peintres de fleurs et de portraits de femmes? Il convient d'ajouter qu'une voix musicalement douce sort de ce coffre de gladiateur, et que les mains, je les remarquais de nouveau tandis qu'elles maniaient la petite bougie et la cigarette, ont une finesse incomparable. Je sais en outre, par expérience, que ce soudard est d'une vraie bonté de cœur, et je ne m'étonnai pas trop de la mélancolique confidence involontairement provoquée par ma phrase sur le jeu. Il eut par bonheur tout le temps de me détailler son récit. A mesure que nous approchions de la Seine, le brouillard s'épaississait, et notre voiture avançait au pas, tandis que mon compagnon se laissait aller à se souvenir tout haut d'une histoire déjà ancienne. Des sergents de ville erraient portant des torches. D'autres torches brûlaient à l'angle d'un pont que nous traversions, posées à même la pierre et répandant comme un ruisseau de résine en feu. La fantastique silhouette des autres coupés qui croisaient le nôtre dans cette brume acre, presque noire, trouée par places de flammes mouvantes, ajoutait sans doute à cette impression du passé qui envahissait l'artiste, car sa voix se faisait plus adoucie et plus basse, comme s'il s'en allait, en esprit, loin, bien loin de moi qui l'interrompais juste assez pour susciter sa mémoire:—«Moi,» avait-il commencé, «je n'ai jamais joué que deux fois, et, me croirez-vous? aujourd'hui, je ne puis même pas regarder jouer… Il y a des heures, vous savez, de ces heures où on n'a pas les nerfs bien en place, dans lesquelles la vue seule d'une carte me force à sortir de la chambre… Ah! c'est qu'elles me représentent, ces deux seules parties, un si terrible souvenir…»—«Qui n'en a pas de cet ordre?» interrompis-je. «Et moi qui étais présent quand notre pauvre Paul Durieu se prit de querelle, pour un coup douteux, dans ce même cercle dont nous sortons, et puis ce fut cet absurde duel, et nous l'enterrions quatre fois vingt-quatre heures après que je lui avais serré la main, là, devant cette table verte. Il y a toujours un peu de tragédie autour des cartes, et des crimes, et des déshonneurs, et des suicides. Mais tout cela n'empêche pas qu'on y retourne, comme on retourne en Espagne aux courses de taureaux, malgré les chevaux éventrés, les picadors blessés et le taureau massacré.»—«Soit,» reprit Miraut, «mais il ne faut pas avoir été soi-même la cause d'une de ces tragédies, et voilà ce qui m'est arrivé, dans des circonstances toutes simples. Mais quand je vous les aurai dites, vous comprendrez pourquoi le plus innocent des bésigues m'inflige ce petit frisson d'horreur que ressentirait, devant un tir de campagne, un homme qui aurait tué quelqu'un par mégarde en nettoyant une arme. C'était justement l'année de mon entrée au cercle, en 1872, qui fut celle aussi de mon premier succès au Salon…»—«VotreOphélie parmi les fleurs?… Si je me la rappelle?… Je vois encore la touffe de roses blondes, près des cheveux blonds, des roses d'un blond si pâle, si tendre, et puis sur le cœur ces roses noires, comme tachées de sang… Qui a ce tableau, maintenant?»—«Un banquier de New-York,» fit le peintre en poussant un soupir, «et qui l'a payé quarante mille francs. Moi je l'ai vendu quinze cents à l'époque… Vous voyez, je n'étais pas encore l'artiste fortuné dont votrealter egoClaude Larcher disait méchamment: «Heureux Miraut! son métier «consiste à regarder toute la journée une Américaine qui lui rapporte quinze mille francs…» Entre nous, il aurait pu faire des mots sur d'autres que sur ses vieux amis… Enfin, Dieu ait son âme.—Mais si je vous parle argent,» continua-t-il en me touchant le bras, il sentait que j'allais répondre et défendre la mémoire de mon vieux Claude, «croyez bien que ce n'est pas pour vanter ma valeur commerciale. Non. Seulement, ces quinze cents francs se rattachent à mon aventure. Imaginez-vous que je n'avais jamais eu à moi d'un coup une somme pareille. Mes débuts ont été si durs. J'étais arrivé à Paris avec un secours de ma ville natale, mille francs par an, et pendant six ans je m'en suis contenté… ou presque.»—«J'ai connu ces misères-là,» dis-je, «mais pas longtemps. Mangiez-vous chez Polydore, comme nous, rue Monsieur-le-Prince, où pour dix-huit sous on arrivait à déjeuner? Lorsque vous verrez Jacques Molan et qu'il vous ennuiera avec ses femmes du monde et les élégances de son prochain roman, parlez-lui de cette crèmerie. Ça ne traînera pas, et en cinq minutes vous en serez débarrassé…»—«Nous avions résolu le problème, nous autres, par le phalanstère,» reprit le peintre; «quelques camarades et moi, nous faisions la popote ensemble. La petite amie d'un de nous, qui avait été cuisinière,—telles étaient nos élégances, à nous,—préparait nos deux repas par jour, pour quarante-cinq francs par mois et par tête. Quinze francs de chambre. Pas de service. Je faisais mon lit moi-même. Ci: soixante francs pour l'essentiel. J'étais fagoté comme un voleur, mais je ne savais pas ce que c'était que de prendre l'omnibus. Mes camarades vivaient comme moi, et nous ne nous en sommes pas trop mal trouvés. Il y avait là Tardif le sculpteur, Sudre l'animalier, Rivals le graveur, et puis, le mieux doué de tous, le cantinier de notre cantinière, comme nous les appelions, Ladrat…»—«Ladrat? Ladrat?» fis-je, en cherchant dans ma mémoire, «je connais ce nom.»—«Vous l'aurez lu dans les journaux,» continua Miraut, dont le visage s'assombrit; «mais, j'y arrive. Ce Ladrat, qui remportait tous les prix d'atelier à l'école, était dès lors la victime du terrible vice. Il buvait. Que voulez-vous? Dans l'existence trop libre que nous menions, à demi ouvriers et sans cesse mêlés à des modèles ou à des ouvriers, nous étions exposés à bien des tentations, et, tout d'abord, à celle-là. Ladrat y avait cédé. Il faut que je vous dise cela pour que vous ne me jugiez pas trop sévèrement tout à l'heure. Cette triste habitude lui fit même manquer son prix de Rome. Il s'alcoolisa si bien en loge qu'il acheva follement, à la diable, une composition commencée de main de maître. Bref, en 1872, il était le seul de nous qui fut demeuré dans la bohème, et dans la plus basse. Il était devenu ce que nous nommons un tapeur, l'homme qui va d'atelier en atelier, empruntant cent sous ici, davantage ailleurs, avec l'intention bien arrêtée de ne jamais rendre. Ça dure des années, une vie pareille.»—«Remerciait-il au moins par un peu d'outrage,» repris-je, «comme ce Legrimaudet que j'ai connu et qui n'entrait jamais chez Mareuil sans lui demander quelque chose pour la petite chapelle,—c'était sa formule,—et sans l'insulter ensuite, pour sauvegarder sa dignité? Un jour, il le trouve en train de corriger les épreuves d'un article qui allait paraître. Il mendie. André lui donne. «Monsieur,» fait-il en glissant la pièce blanche dans sa poche, «voulez-vous reconnaître si un écrivain a du talent, vous n'avez qu'à savoir si on reçoit sa copie dans un journal. Si on la reçoit, il est jugé, c'est un médiocre. Adieu…» Voilà un beau pauvre!»—«Non,» dit Miraut, «ce n'était pas le genre de Ladrat. Il remerciait, il fondait en larmes, il jurait de travailler, puis il sortait pour entrer au café et s'assommer d'absinthe. Il avait honte alors et ne reparaissait plus de quelques jours. Ses emprunts étaient d'ailleurs minimes. Cela ne dépassait guère les cent sous. Aussi ne fus-je pas peu étonné, une après-midi, en rentrant, de trouver une longue lettre de lui où il ne me demandait pas moins de deux cents francs. Il s'était bien écoulé six mois depuis que je ne l'avais vu, et il me racontait que depuis ces six mois il avait lutté contre son vice, qu'il n'avait pas bu, qu'il avait voulu travailler, que ses forces l'avaient trahi, que sa femme était malade,—il vivait toujours avec la cantinière,—enfin une de ces lettres de mendicité navrantes qui vous font mal à recevoir…»—«Quand on y croit,» insinuai-je, «car, après dix ans de Paris, on a tant reçu de missives pareilles, et, sur le tas, s'il y en avait deux de sincères…»—«Il vaut mieux risquer d'être dupe toutes les autres fois que de manquer ces deux-là,» repartit le peintre. «D'ailleurs, sur le moment, je ne mis pas en doute la sincérité de Ladrat. Le hasard voulait que j'eusse touché le jour même les quinze cents francs de l'Ophélie. J'ai toujours été très méticuleux dans mes affaires d'argent. Je n'avais pas de dettes, et je gardais une somme à peu près égale dans mon tiroir. Mon atelier était installé, ma garde-robe fournie pour toute l'année. Je me souviens que je dressai en idée le bilan de ma position, tout en brossant mon habit pour me rendre à un de mes premiers dîners dans le monde, un de ces dîners de triomphateur où l'on apporte un appétit d'affamé et un amour-propre d'écolier. On croit également à l'authenticité des vins et à celle des éloges! Je comparai ma situation à celle de mon ancien copain du Quartier, et j'eus un de ces bons mouvements, naturels à la jeunesse comme la souplesse et la gaieté. Je pris dix louis que je mis dans une enveloppe, j'écrivis l'adresse de Ladrat, puis j'appelai mon concierge. Si cet homme avait été là, mon vieux camarade aurait eu l'argent dès le soir même. L'homme était en course. «Ce sera pour demain,» me dis-je, et je partis en laissant l'enveloppe toute préparée sur ma table. Ma résolution était si bien prise, que j'éprouvai par avance ce chatouillement de petite vanité que nous procure la conscience d'une action généreuse. Elle n'est pas très jolie, cette vanité, mais elle est humaine, et il y en a tant d'autres qui n'ont pas ce prétexte élevé, témoin celle qui succéda pour moi à celle-là, presque tout de suite! Je me trouvai assis, dans la maison où je dînais, entre deux femmes très élégantes qui rivalisèrent à mon égard de flatterie et de coquetterie. Bref, je sortis de là vers les onze heures, en proie à une de ces crises de fatuité où l'on se sent le maître du monde, et je débarquai dans notre cercle, qui occupait alors l'hôtel de la place Vendôme, conduit par un des convives qui s'était offert à m'en faire les honneurs. N'y connaissant guère personne, je n'y avais pas mis les pieds depuis six semaines que j'avais été reçu. Deux peintres m'avaient servi de parrains, et la perspective de l'Exposition annuelle m'avait seule décidé à cette candidature, malgré la cotisation qui me semblait alors très forte. Nous arrivons dans la grande salle. J'étais si naïf que je demandai à mon guide le nom du jeu qui ramassait tant de personnes autour de la table. Il se mit à rire et me démontra en deux mots les règles du baccarat: «Ça ne vous tente pas?» me dit-il.—«Pourquoi non?» répondis-je, un peu vexé de mon ignorance, «mais je n'ai pas d'argent sur moi.» Il m'expliqua, en riant toujours, comment il me suffisait de signer un bon pour avoir sur parole jusqu'à trois mille francs, quitte à les rendre dans les vingt-quatre heures. J'ai compris depuis que ce garçon m'avait tenté pour jouer lui-même sur la chance d'un débutant. Mais je me serais tenté tout seul. J'étais dans une de ces minutes où l'on crierait, comme l'autre, au batelier dans la tempête: «Tu portes César et sa fortune…» Oh! un très petit César et une très petite fortune, car je pris place à la table en disant à mon compagnon: «Je vais signer un bon de cinq louis, et, si je perds, je m'en vais…»—«Et vous avez perdu, et vous êtes resté. Il y a de l'écho dans mon portefeuille,» interrompis-je; «je me souviens d'avoir tant de fois formé ces sages résolutions et de ne pas les avoir tenues!…»—«Ce ne fut pas aussi simple que cela,» reprit Miraut. «Mon tentateur, qui s'était assis près de moi, me dit d'attendre ma main. Je lui obéis. La main m'arrive. J'abats neuf. J'avais risqué mes cinq louis. «Faites paroli,» me souffle mon conseiller. J'abats huit. Je parolise encore, sept, et je gagne. Enfin, de neuf en huit et de huit en sept, et parolisant toujours, je passe six fois de suite. Au septième coup et toujours soufflé par mon compagnon, je fais un louis seulement. Je perds. Mais j'avais environ trois mille francs devant moi. Mon guide, qui en avait gagné presque autant, se lève et me dit: «Si vous êtes raisonnable, faites comme moi.» Mais, à présent, je ne l'écoutais pas. Je venais d'éprouver une sensation trop forte pour m'en détacher ainsi. Je ne suis pas de l'école de ceux que vous appelez les analystes, et que j'appelle, moi, passez-moi le mot, des coupeurs de cheveux en quatre et des égoïstes. Je ne passe pas ma vie à me regarder penser et sentir. Pardonnez-moi donc si je ne vous exprime qu'en gros et par des images ce qui se passait en moi. Durant les courts instants où j'avais gagné, il s'était fait dans tout mon être comme une subite invasion d'un enivrant orgueil. Un sentiment exalté de ma personne me remuait, me soulevait. J'ai ressenti une émotion analogue en nageant par une grosse mer. Cette vaste houle mouvante qui vous menace, qui vous balance et que l'on domine de sa force, oui, c'est bien le symbole exact de ce que fut le jeu pour moi dans cette première période, celle du gain; car je gagnai de nouveau dans les mêmes proportions que tout à l'heure, et puis de nouveau encore. Je ne risquais de grosses sommes que sur ma main, et, sur celle des autres, des enjeux insignifiants; mais, à chaque fois que je touchais les cartes, ma veine était si insolente que c'était autour de moi un silence d'abord, puis, quand j'abattais, comme un frémissement d'admiration. Peut-être, sans cette admiration, aurais-je eu le courage de ne pas continuer. Hélas! j'ai toujours eu un amour-propre de tous les diables, qui m'a fait commettre cent sottises, et, avec mes cheveux gris, il m'en fera sans doute commettre d'autres encore. Je le connais, je m'en rends compte, et puis, va te promener, quand la galerie me regarde, je ne peux pas supporter qu'on dise: Il a reculé. C'est sublime d'être ainsi quand la scène se passe sur le pont d'Arcole; mais à une table de baccarat, et devant le hasard d'une carte, c'est imbécile. Pourtant cet orgueil d'enfant fut la cause qu'après m'être étalé dans ma bonne chance, je ne voulus pas plier devant la mauvaise, quand je la sentis approcher. Car je la sentis. Il vint une seconde où je compris que j'allais perdre, et l'espèce de lucidité victorieuse qui m'avait fait prendre les cartes avec une confiance absolue s'éclipsa tout d'un coup. Il était dit que je traverserais dans une même séance toutes les émotions que le jeu procure à ses dévots, car, après avoir connu l'ivresse de la veine, j'ai connu la sèche et cuisante ivresse de la guigne. Oui, c'en est une. Vous savez le mot célèbre: «Au jeu, après le plaisir de gagner, il y a celui de perdre…» Je ne trouve pas d'autre phrase pour vous expliquer cette espèce d'ardeur empoisonnée, ce mélange d'espoir et de désespoir, de lâcheté et d'acharnement. On compte vaincre la mauvaise fortune, et l'on est certain que l'on sera vaincu. On perd la faculté de raisonner, et l'on joue des coups que l'on sait absurdes. Et le gain file, les plaques d'abord, puis les jetons rouges, puis les blancs, et l'on signe des bons nouveaux.—Après avoir eu, dix années durant, la force de regarder aux six sous d'un tramway, comme moi, on joue des cinq cents, des mille francs sans hésiter. Mais je vous résumerai tout d'un mot: j'étais entré au cercle à onze heures, à deux je tournais la clef de ma porte ayant perdu sur parole les trois mille francs de mon crédit, et c'était, comme je vous l'ai dit, à peu près tout ce que je possédais.»—«Hé bien!» fis-je, «si vous n'êtes pas devenu joueur après cette secousse-là, c'est que vous n'étiez pas doué. C'était à se perdre pour jamais.»—«Vous avez raison,» reprit Miraut. «Quand je me réveillai le lendemain du sommeil accablé qui suit de pareilles sensations, la scène de la veille ressuscita devant ma pensée, et je n'eus plus que deux idées: celle de prendre ma revanche le soir même, et celle de combiner mes paris d'après l'expérience que j'avais acquise. Je reconstituais mentalement certains coups que j'avais perdus et que j'aurais dû gagner, les uns en tirant, les autres en ne tirant pas à cinq. Tout à coup mes yeux tombent sur l'enveloppe à l'adresse de Ladrat laissée la veille sur la table. Un involontaire calcul s'accomplit en moi, qui me montre dans le don de cet argent un sacrifice insensé. Quand j'aurais payé les trois mille francs de ma dette, il ne me resterait presque rien. Pour me refaire une mise qui me permît de retourner là-bas le soir,—et je sentais que je ne pouvais pas ne pas y retourner,—il me fallait emprunter au marchand de tableaux, brocanter quelques études. Je ramasserais bien cinquante louis ainsi, et sur ces cinquante louis j'allais en distraire dix pour ce paresseux, pour cet ivrogne, pour ce menteur!—Car j'essayai de me démontrer à moi-même que sa lettre n'était qu'un tissu de faussetés. Je la pris et je la relus. Son accent me déchira de nouveau le cœur. Mais, non. Je ne voulus pas entendre cette voix, et je me jetai à bas de mon lit pour écrire précipitamment un billet de refus. Je le fis rapide et sec, afin de mettre l'irréparable entre mon vieux camarade et ma pitié. Mon billet parti, j'en eus bien un peu de honte et de remords; mais je m'étourdis de mon mieux à travers les démarches que je dus faire. «D'ailleurs,» me disais-je pour achever d'apaiser ma conscience, «si je gagne, je serai toujours à temps d'envoyer la somme à Ladrat demain,—et je gagnerai.»—«Et avez-vous gagné?» lui dis-je comme il se taisait.—«Oui,» répondit-il d'une voix tout à fait altérée, «et plus de cinq cents louis; mais, le lendemain, il était trop tard. Aussitôt après avoir reçu mon billet de refus, Ladrat, qui ne m'avait pas menti, fut saisi de la folie du désespoir. Sa compagne et lui prirent la fatale résolution de s'asphyxier. On les trouva morts dans leur lit,—et c'est moi, vous entendez bien, moi, qui fis forcer la porte. J'arrivais avec les deux cents francs… Oui, c'était trop tard!… Voilà comment vous vous rappelez avoir lu ce nom de Ladrat dans les journaux. Comprenez-vous maintenant pourquoi la vue seule d'une carte me fait horreur?»—«Allons,» lui dis-je, «si vous lui aviez envoyé l'argent la veille, ça l'aurait sauvé un mois, deux mois. Il serait retombé, le vice l'aurait repris, et il aurait fini de même.»—«C'est possible,» reprit le peintre; «mais, voyez-vous, dans la vie, il ne faut jamais être la goutte d'eau qui fait déborder le vase.»Paris, février 1889.
A GEORGES BRINQUANT.
J'étais entré au cercle en sortant du théâtre, et je m'attardai devant la table de baccarat. Je regardais, juché sur une de ces chaises hautes à l'usage des joueurs qui n'ont pas trouvé de place près du tapis vert, ou des simples curieux comme moi. C'était ce que l'on appelle, en termes declub, une belle partie. Le banquier, un joli jeune homme en tenue de soirée, la boutonnière fleurie d'un gardénia, perdait environ trois mille louis, mais sa physionomie de viveur de vingt-cinq ans se tendait à ne trahir aucune émotion. Seulement le coin de la bouche d'où tombaient les sacramentels: «J'en donne… En cartes… Bac… Voilà le point…,» n'aurait pas mâchonné avec tant de nervosité un bout de cigare éteint, si la frénésie froide du jeu ne lui eût serré le cœur. En face de lui un personnage en cheveux blancs, joueur professionnel celui-là, faisait le croupier, et il manifestait sans hypocrisie sa mauvaise humeur contre la déveine, qui, de coup en coup, diminuait le tas des jetons et des plaques entassés devant lui. En revanche, la plus joyeuse allégresse illuminait les visages des pontes qui, assis autour de la table, allongeaient leurs mises et marquaient sur le papier, avec la pointe du crayon, les alternances de la passe, cet «esprit de la taille» auquel les moins superstitieux ne sauraient s'empêcher de croire aussitôt qu'ils touchent une carte. Il y a, certes, dans le spectacle de toute lutte, fût-ce le combat d'un sept contre un huit et d'un roi contre un as, une je ne sais quelle fascination qui intéresse bien profondément la curiosité; car nous étions là, autour de ces joueurs, moi cinquantième, à suivre cette partie sans nous apercevoir que la nuit avançait. Quel philosophe expliquera ce phénomène encore, cette inertie d'après minuit qui, à Paris, immobilise tant de gens, n'importe où, mais hors de chez eux où ils se reposeraient du travail et du plaisir? Pour ma part, je ne regrette pas d'avoir cédé, cette nuit-là, au charme malsain du noctambulisme, car si j'étais sagement rentré à une heure convenable, je n'aurais pas rencontré, dans le salon où l'on soupe, mon ami le peintre Miraut en train de boire une tasse de bouillon, seul à sa petite table. Il ne m'aurait pas proposé de me mettre devant ma porte dans sa voiture, et je ne l'aurais pas entendu me raconter une histoire de jeu que j'ai transcrite de mon mieux le lendemain matin et qu'il m'a donné la permission de raconter à mon tour, la plume en main.
—«Que diable faisiez-vous au cercle passé minuit,» me demanda-t-il, «puisque vous ne soupiez pas?»
—«Je regardais jouer,» lui répondis-je; «j'ai laissé le petit Lautrec en bonne voie. Il perdait dans les soixante mille…»
Le coupé s'ébranlait comme je prononçais cette phrase. Je voyais Miraut bien de profil, qui allumait sa cigarette avec cet air à la François Ier,—le François du Titien au Louvre,—dont ses cinquante ans bien sonnés ont seulement amplifié, comme étoffé la beauté. Est-ce assez étrange qu'avec ses épaules de lansquenet, l'opulence de sa carrure et son masque de sensualité gourmande, presque gloutonne, ce géant demeure le plus délicat, le plus nuancé de nos peintres de fleurs et de portraits de femmes? Il convient d'ajouter qu'une voix musicalement douce sort de ce coffre de gladiateur, et que les mains, je les remarquais de nouveau tandis qu'elles maniaient la petite bougie et la cigarette, ont une finesse incomparable. Je sais en outre, par expérience, que ce soudard est d'une vraie bonté de cœur, et je ne m'étonnai pas trop de la mélancolique confidence involontairement provoquée par ma phrase sur le jeu. Il eut par bonheur tout le temps de me détailler son récit. A mesure que nous approchions de la Seine, le brouillard s'épaississait, et notre voiture avançait au pas, tandis que mon compagnon se laissait aller à se souvenir tout haut d'une histoire déjà ancienne. Des sergents de ville erraient portant des torches. D'autres torches brûlaient à l'angle d'un pont que nous traversions, posées à même la pierre et répandant comme un ruisseau de résine en feu. La fantastique silhouette des autres coupés qui croisaient le nôtre dans cette brume acre, presque noire, trouée par places de flammes mouvantes, ajoutait sans doute à cette impression du passé qui envahissait l'artiste, car sa voix se faisait plus adoucie et plus basse, comme s'il s'en allait, en esprit, loin, bien loin de moi qui l'interrompais juste assez pour susciter sa mémoire:
—«Moi,» avait-il commencé, «je n'ai jamais joué que deux fois, et, me croirez-vous? aujourd'hui, je ne puis même pas regarder jouer… Il y a des heures, vous savez, de ces heures où on n'a pas les nerfs bien en place, dans lesquelles la vue seule d'une carte me force à sortir de la chambre… Ah! c'est qu'elles me représentent, ces deux seules parties, un si terrible souvenir…»
—«Qui n'en a pas de cet ordre?» interrompis-je. «Et moi qui étais présent quand notre pauvre Paul Durieu se prit de querelle, pour un coup douteux, dans ce même cercle dont nous sortons, et puis ce fut cet absurde duel, et nous l'enterrions quatre fois vingt-quatre heures après que je lui avais serré la main, là, devant cette table verte. Il y a toujours un peu de tragédie autour des cartes, et des crimes, et des déshonneurs, et des suicides. Mais tout cela n'empêche pas qu'on y retourne, comme on retourne en Espagne aux courses de taureaux, malgré les chevaux éventrés, les picadors blessés et le taureau massacré.»
—«Soit,» reprit Miraut, «mais il ne faut pas avoir été soi-même la cause d'une de ces tragédies, et voilà ce qui m'est arrivé, dans des circonstances toutes simples. Mais quand je vous les aurai dites, vous comprendrez pourquoi le plus innocent des bésigues m'inflige ce petit frisson d'horreur que ressentirait, devant un tir de campagne, un homme qui aurait tué quelqu'un par mégarde en nettoyant une arme. C'était justement l'année de mon entrée au cercle, en 1872, qui fut celle aussi de mon premier succès au Salon…»
—«VotreOphélie parmi les fleurs?… Si je me la rappelle?… Je vois encore la touffe de roses blondes, près des cheveux blonds, des roses d'un blond si pâle, si tendre, et puis sur le cœur ces roses noires, comme tachées de sang… Qui a ce tableau, maintenant?»
—«Un banquier de New-York,» fit le peintre en poussant un soupir, «et qui l'a payé quarante mille francs. Moi je l'ai vendu quinze cents à l'époque… Vous voyez, je n'étais pas encore l'artiste fortuné dont votrealter egoClaude Larcher disait méchamment: «Heureux Miraut! son métier «consiste à regarder toute la journée une Américaine qui lui rapporte quinze mille francs…» Entre nous, il aurait pu faire des mots sur d'autres que sur ses vieux amis… Enfin, Dieu ait son âme.—Mais si je vous parle argent,» continua-t-il en me touchant le bras, il sentait que j'allais répondre et défendre la mémoire de mon vieux Claude, «croyez bien que ce n'est pas pour vanter ma valeur commerciale. Non. Seulement, ces quinze cents francs se rattachent à mon aventure. Imaginez-vous que je n'avais jamais eu à moi d'un coup une somme pareille. Mes débuts ont été si durs. J'étais arrivé à Paris avec un secours de ma ville natale, mille francs par an, et pendant six ans je m'en suis contenté… ou presque.»
—«J'ai connu ces misères-là,» dis-je, «mais pas longtemps. Mangiez-vous chez Polydore, comme nous, rue Monsieur-le-Prince, où pour dix-huit sous on arrivait à déjeuner? Lorsque vous verrez Jacques Molan et qu'il vous ennuiera avec ses femmes du monde et les élégances de son prochain roman, parlez-lui de cette crèmerie. Ça ne traînera pas, et en cinq minutes vous en serez débarrassé…»
—«Nous avions résolu le problème, nous autres, par le phalanstère,» reprit le peintre; «quelques camarades et moi, nous faisions la popote ensemble. La petite amie d'un de nous, qui avait été cuisinière,—telles étaient nos élégances, à nous,—préparait nos deux repas par jour, pour quarante-cinq francs par mois et par tête. Quinze francs de chambre. Pas de service. Je faisais mon lit moi-même. Ci: soixante francs pour l'essentiel. J'étais fagoté comme un voleur, mais je ne savais pas ce que c'était que de prendre l'omnibus. Mes camarades vivaient comme moi, et nous ne nous en sommes pas trop mal trouvés. Il y avait là Tardif le sculpteur, Sudre l'animalier, Rivals le graveur, et puis, le mieux doué de tous, le cantinier de notre cantinière, comme nous les appelions, Ladrat…»
—«Ladrat? Ladrat?» fis-je, en cherchant dans ma mémoire, «je connais ce nom.»
—«Vous l'aurez lu dans les journaux,» continua Miraut, dont le visage s'assombrit; «mais, j'y arrive. Ce Ladrat, qui remportait tous les prix d'atelier à l'école, était dès lors la victime du terrible vice. Il buvait. Que voulez-vous? Dans l'existence trop libre que nous menions, à demi ouvriers et sans cesse mêlés à des modèles ou à des ouvriers, nous étions exposés à bien des tentations, et, tout d'abord, à celle-là. Ladrat y avait cédé. Il faut que je vous dise cela pour que vous ne me jugiez pas trop sévèrement tout à l'heure. Cette triste habitude lui fit même manquer son prix de Rome. Il s'alcoolisa si bien en loge qu'il acheva follement, à la diable, une composition commencée de main de maître. Bref, en 1872, il était le seul de nous qui fut demeuré dans la bohème, et dans la plus basse. Il était devenu ce que nous nommons un tapeur, l'homme qui va d'atelier en atelier, empruntant cent sous ici, davantage ailleurs, avec l'intention bien arrêtée de ne jamais rendre. Ça dure des années, une vie pareille.»
—«Remerciait-il au moins par un peu d'outrage,» repris-je, «comme ce Legrimaudet que j'ai connu et qui n'entrait jamais chez Mareuil sans lui demander quelque chose pour la petite chapelle,—c'était sa formule,—et sans l'insulter ensuite, pour sauvegarder sa dignité? Un jour, il le trouve en train de corriger les épreuves d'un article qui allait paraître. Il mendie. André lui donne. «Monsieur,» fait-il en glissant la pièce blanche dans sa poche, «voulez-vous reconnaître si un écrivain a du talent, vous n'avez qu'à savoir si on reçoit sa copie dans un journal. Si on la reçoit, il est jugé, c'est un médiocre. Adieu…» Voilà un beau pauvre!»
—«Non,» dit Miraut, «ce n'était pas le genre de Ladrat. Il remerciait, il fondait en larmes, il jurait de travailler, puis il sortait pour entrer au café et s'assommer d'absinthe. Il avait honte alors et ne reparaissait plus de quelques jours. Ses emprunts étaient d'ailleurs minimes. Cela ne dépassait guère les cent sous. Aussi ne fus-je pas peu étonné, une après-midi, en rentrant, de trouver une longue lettre de lui où il ne me demandait pas moins de deux cents francs. Il s'était bien écoulé six mois depuis que je ne l'avais vu, et il me racontait que depuis ces six mois il avait lutté contre son vice, qu'il n'avait pas bu, qu'il avait voulu travailler, que ses forces l'avaient trahi, que sa femme était malade,—il vivait toujours avec la cantinière,—enfin une de ces lettres de mendicité navrantes qui vous font mal à recevoir…»
—«Quand on y croit,» insinuai-je, «car, après dix ans de Paris, on a tant reçu de missives pareilles, et, sur le tas, s'il y en avait deux de sincères…»
—«Il vaut mieux risquer d'être dupe toutes les autres fois que de manquer ces deux-là,» repartit le peintre. «D'ailleurs, sur le moment, je ne mis pas en doute la sincérité de Ladrat. Le hasard voulait que j'eusse touché le jour même les quinze cents francs de l'Ophélie. J'ai toujours été très méticuleux dans mes affaires d'argent. Je n'avais pas de dettes, et je gardais une somme à peu près égale dans mon tiroir. Mon atelier était installé, ma garde-robe fournie pour toute l'année. Je me souviens que je dressai en idée le bilan de ma position, tout en brossant mon habit pour me rendre à un de mes premiers dîners dans le monde, un de ces dîners de triomphateur où l'on apporte un appétit d'affamé et un amour-propre d'écolier. On croit également à l'authenticité des vins et à celle des éloges! Je comparai ma situation à celle de mon ancien copain du Quartier, et j'eus un de ces bons mouvements, naturels à la jeunesse comme la souplesse et la gaieté. Je pris dix louis que je mis dans une enveloppe, j'écrivis l'adresse de Ladrat, puis j'appelai mon concierge. Si cet homme avait été là, mon vieux camarade aurait eu l'argent dès le soir même. L'homme était en course. «Ce sera pour demain,» me dis-je, et je partis en laissant l'enveloppe toute préparée sur ma table. Ma résolution était si bien prise, que j'éprouvai par avance ce chatouillement de petite vanité que nous procure la conscience d'une action généreuse. Elle n'est pas très jolie, cette vanité, mais elle est humaine, et il y en a tant d'autres qui n'ont pas ce prétexte élevé, témoin celle qui succéda pour moi à celle-là, presque tout de suite! Je me trouvai assis, dans la maison où je dînais, entre deux femmes très élégantes qui rivalisèrent à mon égard de flatterie et de coquetterie. Bref, je sortis de là vers les onze heures, en proie à une de ces crises de fatuité où l'on se sent le maître du monde, et je débarquai dans notre cercle, qui occupait alors l'hôtel de la place Vendôme, conduit par un des convives qui s'était offert à m'en faire les honneurs. N'y connaissant guère personne, je n'y avais pas mis les pieds depuis six semaines que j'avais été reçu. Deux peintres m'avaient servi de parrains, et la perspective de l'Exposition annuelle m'avait seule décidé à cette candidature, malgré la cotisation qui me semblait alors très forte. Nous arrivons dans la grande salle. J'étais si naïf que je demandai à mon guide le nom du jeu qui ramassait tant de personnes autour de la table. Il se mit à rire et me démontra en deux mots les règles du baccarat: «Ça ne vous tente pas?» me dit-il.—«Pourquoi non?» répondis-je, un peu vexé de mon ignorance, «mais je n'ai pas d'argent sur moi.» Il m'expliqua, en riant toujours, comment il me suffisait de signer un bon pour avoir sur parole jusqu'à trois mille francs, quitte à les rendre dans les vingt-quatre heures. J'ai compris depuis que ce garçon m'avait tenté pour jouer lui-même sur la chance d'un débutant. Mais je me serais tenté tout seul. J'étais dans une de ces minutes où l'on crierait, comme l'autre, au batelier dans la tempête: «Tu portes César et sa fortune…» Oh! un très petit César et une très petite fortune, car je pris place à la table en disant à mon compagnon: «Je vais signer un bon de cinq louis, et, si je perds, je m'en vais…»
—«Et vous avez perdu, et vous êtes resté. Il y a de l'écho dans mon portefeuille,» interrompis-je; «je me souviens d'avoir tant de fois formé ces sages résolutions et de ne pas les avoir tenues!…»
—«Ce ne fut pas aussi simple que cela,» reprit Miraut. «Mon tentateur, qui s'était assis près de moi, me dit d'attendre ma main. Je lui obéis. La main m'arrive. J'abats neuf. J'avais risqué mes cinq louis. «Faites paroli,» me souffle mon conseiller. J'abats huit. Je parolise encore, sept, et je gagne. Enfin, de neuf en huit et de huit en sept, et parolisant toujours, je passe six fois de suite. Au septième coup et toujours soufflé par mon compagnon, je fais un louis seulement. Je perds. Mais j'avais environ trois mille francs devant moi. Mon guide, qui en avait gagné presque autant, se lève et me dit: «Si vous êtes raisonnable, faites comme moi.» Mais, à présent, je ne l'écoutais pas. Je venais d'éprouver une sensation trop forte pour m'en détacher ainsi. Je ne suis pas de l'école de ceux que vous appelez les analystes, et que j'appelle, moi, passez-moi le mot, des coupeurs de cheveux en quatre et des égoïstes. Je ne passe pas ma vie à me regarder penser et sentir. Pardonnez-moi donc si je ne vous exprime qu'en gros et par des images ce qui se passait en moi. Durant les courts instants où j'avais gagné, il s'était fait dans tout mon être comme une subite invasion d'un enivrant orgueil. Un sentiment exalté de ma personne me remuait, me soulevait. J'ai ressenti une émotion analogue en nageant par une grosse mer. Cette vaste houle mouvante qui vous menace, qui vous balance et que l'on domine de sa force, oui, c'est bien le symbole exact de ce que fut le jeu pour moi dans cette première période, celle du gain; car je gagnai de nouveau dans les mêmes proportions que tout à l'heure, et puis de nouveau encore. Je ne risquais de grosses sommes que sur ma main, et, sur celle des autres, des enjeux insignifiants; mais, à chaque fois que je touchais les cartes, ma veine était si insolente que c'était autour de moi un silence d'abord, puis, quand j'abattais, comme un frémissement d'admiration. Peut-être, sans cette admiration, aurais-je eu le courage de ne pas continuer. Hélas! j'ai toujours eu un amour-propre de tous les diables, qui m'a fait commettre cent sottises, et, avec mes cheveux gris, il m'en fera sans doute commettre d'autres encore. Je le connais, je m'en rends compte, et puis, va te promener, quand la galerie me regarde, je ne peux pas supporter qu'on dise: Il a reculé. C'est sublime d'être ainsi quand la scène se passe sur le pont d'Arcole; mais à une table de baccarat, et devant le hasard d'une carte, c'est imbécile. Pourtant cet orgueil d'enfant fut la cause qu'après m'être étalé dans ma bonne chance, je ne voulus pas plier devant la mauvaise, quand je la sentis approcher. Car je la sentis. Il vint une seconde où je compris que j'allais perdre, et l'espèce de lucidité victorieuse qui m'avait fait prendre les cartes avec une confiance absolue s'éclipsa tout d'un coup. Il était dit que je traverserais dans une même séance toutes les émotions que le jeu procure à ses dévots, car, après avoir connu l'ivresse de la veine, j'ai connu la sèche et cuisante ivresse de la guigne. Oui, c'en est une. Vous savez le mot célèbre: «Au jeu, après le plaisir de gagner, il y a celui de perdre…» Je ne trouve pas d'autre phrase pour vous expliquer cette espèce d'ardeur empoisonnée, ce mélange d'espoir et de désespoir, de lâcheté et d'acharnement. On compte vaincre la mauvaise fortune, et l'on est certain que l'on sera vaincu. On perd la faculté de raisonner, et l'on joue des coups que l'on sait absurdes. Et le gain file, les plaques d'abord, puis les jetons rouges, puis les blancs, et l'on signe des bons nouveaux.—Après avoir eu, dix années durant, la force de regarder aux six sous d'un tramway, comme moi, on joue des cinq cents, des mille francs sans hésiter. Mais je vous résumerai tout d'un mot: j'étais entré au cercle à onze heures, à deux je tournais la clef de ma porte ayant perdu sur parole les trois mille francs de mon crédit, et c'était, comme je vous l'ai dit, à peu près tout ce que je possédais.»
—«Hé bien!» fis-je, «si vous n'êtes pas devenu joueur après cette secousse-là, c'est que vous n'étiez pas doué. C'était à se perdre pour jamais.»
—«Vous avez raison,» reprit Miraut. «Quand je me réveillai le lendemain du sommeil accablé qui suit de pareilles sensations, la scène de la veille ressuscita devant ma pensée, et je n'eus plus que deux idées: celle de prendre ma revanche le soir même, et celle de combiner mes paris d'après l'expérience que j'avais acquise. Je reconstituais mentalement certains coups que j'avais perdus et que j'aurais dû gagner, les uns en tirant, les autres en ne tirant pas à cinq. Tout à coup mes yeux tombent sur l'enveloppe à l'adresse de Ladrat laissée la veille sur la table. Un involontaire calcul s'accomplit en moi, qui me montre dans le don de cet argent un sacrifice insensé. Quand j'aurais payé les trois mille francs de ma dette, il ne me resterait presque rien. Pour me refaire une mise qui me permît de retourner là-bas le soir,—et je sentais que je ne pouvais pas ne pas y retourner,—il me fallait emprunter au marchand de tableaux, brocanter quelques études. Je ramasserais bien cinquante louis ainsi, et sur ces cinquante louis j'allais en distraire dix pour ce paresseux, pour cet ivrogne, pour ce menteur!—Car j'essayai de me démontrer à moi-même que sa lettre n'était qu'un tissu de faussetés. Je la pris et je la relus. Son accent me déchira de nouveau le cœur. Mais, non. Je ne voulus pas entendre cette voix, et je me jetai à bas de mon lit pour écrire précipitamment un billet de refus. Je le fis rapide et sec, afin de mettre l'irréparable entre mon vieux camarade et ma pitié. Mon billet parti, j'en eus bien un peu de honte et de remords; mais je m'étourdis de mon mieux à travers les démarches que je dus faire. «D'ailleurs,» me disais-je pour achever d'apaiser ma conscience, «si je gagne, je serai toujours à temps d'envoyer la somme à Ladrat demain,—et je gagnerai.»
—«Et avez-vous gagné?» lui dis-je comme il se taisait.
—«Oui,» répondit-il d'une voix tout à fait altérée, «et plus de cinq cents louis; mais, le lendemain, il était trop tard. Aussitôt après avoir reçu mon billet de refus, Ladrat, qui ne m'avait pas menti, fut saisi de la folie du désespoir. Sa compagne et lui prirent la fatale résolution de s'asphyxier. On les trouva morts dans leur lit,—et c'est moi, vous entendez bien, moi, qui fis forcer la porte. J'arrivais avec les deux cents francs… Oui, c'était trop tard!… Voilà comment vous vous rappelez avoir lu ce nom de Ladrat dans les journaux. Comprenez-vous maintenant pourquoi la vue seule d'une carte me fait horreur?»
—«Allons,» lui dis-je, «si vous lui aviez envoyé l'argent la veille, ça l'aurait sauvé un mois, deux mois. Il serait retombé, le vice l'aurait repris, et il aurait fini de même.»
—«C'est possible,» reprit le peintre; «mais, voyez-vous, dans la vie, il ne faut jamais être la goutte d'eau qui fait déborder le vase.»
Paris, février 1889.