VAutre Joueur

VAutre JoueurA HENRY RIDGWAY.SOUVENIR DE NOËL«Quoiqu'il fût ton cousin germain,» dis-je à Claude, après avoir lu le télégramme qu'il venait de me tendre, «je suis sûr que tu ne pleureras pas sa mort. Il s'est fait justice, et je n'attendais pas tant de lui. Son suicide épargne à ton vieil oncle le scandale d'un affreux procès. Mais quelle histoire!… Cette vieille femme assassinée, et pour lui voler ses misérables économies. En être venu là, de dégradations en dégradations, lui que nous avons connu si fier, si élégant!… Je le vois encore, et son arrivée dans notre vieille ville de province, lorsqu'il eut été nommé lieutenant d'artillerie. Nous le suivions à la promenade avec tant d'orgueil naïf. Il avait vingt-sept ans, et toi et moi à peine le tiers… Ah! malgré tout, pauvre, pauvre Lucien!»—«La destinée est parfois bien étrange,» répondit mon compagnon. En prononçant cette phrase d'un ton extrêmement sérieux et qui excluait toute idée de banalité, il tisonnait le feu et y regardait… quoi?… C'était le 24 décembre. Nous avions formé le projet d'une soirée au théâtre, puis d'un souper dans un restaurant du boulevard. J'étais venu à cette intention, et voici qu'au lieu de sortir, nous demeurions à deviser. Le silence de la nuit d'hiver était infini autour de ce vieil hôtel Saint-Euverte dont mon ami occupait toute l'aile droite.—«Oui, bien étrange,» répéta-t-il, «et c'est une coïncidence à faire croire aux causes occultes, que j'apprenne cette mort aujourd'hui, veille de Noël, et à cette heure,» il regarda la pendule.—«Que penserais-tu,» continua-t-il, «si je t'avouais qu'à de certains moments j'ai comme l'hallucination que toute la responsabilité de la vie de Lucien pèse sur moi? Le plus inexplicable des hasards a voulu que je fusse mêlé d'une façon très mystérieuse, presque fantastique et pourtant très étroite, à la première grosse faute de cette vie, à cette tricherie de jeu au cercle Desaix, à Clermont, qui le fit chasser de la ville et le contraignit de donner sa démission… Tu sais le reste, et comment il a roulé depuis lors.»—«Oui, je me souviens de tout cela,» repris-je à mon tour, «ton oncle blanchit en quelques jours après cette histoire. Lorsqu'il passait sur le cours, cet hiver-là, et que nous nous y promenions aussi, tu me faisais éviter son côté, de peur de rencontrer ses yeux, tant il était triste. Il descendait de sa maison par la rue qui tourne, là où se dressait le mur de la fabrique d'eaux gazeuses. Je voudrais savoir si les petits garçons d'aujourd'hui s'amusent encore à y chercher, comme nous, dans le ruisseau, des morceaux de verre de couleur. En avons-nous ramassé quand ta bonne Miette et ma bonne Mion causaient sur le banc qui est à trois arbres de là!…»—«Si je ne pouvais pas soutenir la mélancolie du regard de mon vieil oncle,» continua Claude, «c'était pour des raisons plus fortes que tu ne l'as jamais soupçonné. Ah! ce sont d'anciennes, de très anciennes choses; j'ai eu si souvent la tentation de te les raconter alors, puis je n'ai pas osé,» et, comme mon visage exprima sans doute une muette curiosité, il s'accouda au bras de son fauteuil, le front sur sa main, les yeux perdus, dans l'attitude de quelqu'un qui rassemble des impressions lointaines: «Tu te rappelles,» fit-il, «la boutique du père Commolet, le marchand de jouets?…»—«Derrière la cathédrale, au bout de la rue des Notaires. On obliquait à gauche et c'était une étroite, une longue ruelle, tout assombrie par les arceaux gothiques. Nous l'appelionsla rue Froide. Des gargouilles surplombaient, avec des sculptures d'une laideur terrible. Il tombait de là de longues cascades d'eau par les jours de pluie, et, par les jours d'orage, aussitôt le coin passé, quel soufflet vous donnait le vent, embusqué le long du chevet de la vieille église!»—«Oui, mais tu te souviens que la devanture de la boutique de Commolet illuminait pour tous les enfants de la ville ce coin sinistre. Il jaillissait de cette boutique une source de tentations, intarissable. Il y avait derrière ces vitres, toujours brouillées, d'idéales bergeries, des troupeaux de bœufs et de moutons coloriés, rangés sur des prairies factices, des forteresses défendues par des fantassins tout ronds, au lieu que les soldats de plomb des autres marchands étaient plats. Les cavaliers contre lesquels luttaient ces fantassins se démontaient de leurs chevaux et ce simple détail les rendait vivants comme de véritables dragons et des cuirassiers réels. Il y avait là aussi des bateaux pontés avec des écoutilles, d'autres qui marchaient par la vapeur, et de microscopiques canons de cuivre qui se chargeaient à poudre. Moi, l'imperceptible trou percé dans leur culasse pour mettre le feu à la poudre me poursuivait avec la fascination d'un regard. Revois-tu, comme je fais, Commolet en train de se promener au milieu de ces prestigieux objets, dans ce paradis surnaturel, et sa casquette de drap jaunâtre à oreillières qui ne quittait jamais sa tête? Ce mince personnage, avec une face grise en lame de couteau, son nez infini et deux yeux d'un bleu pâle, me semblait un jouet de plus, quelque bizarre et compliqué pantin, parmi les autres. Quand nous pouvions décider nos bonnes à revenir du cours par cette rue, aujourd'hui démolie et qui méritait bien son surnom, tu te rappelles que le cœur nous battait dès l'apparition de l'église par-dessus les toits des maisons. Mais, cette année-là, c'était en 1861, l'année où l'on te mit pensionnaire, j'étais seul à faire cette route quand je revenais du collège, et il y avait à cet ensorcelant étalage un objet qui effaçait pour moi tous les autres,—un sabre de cuivre doré. Littéralement, ce sabre me remplissait cette rue Froide d'un éclat de soleil. Comment j'en étais arrivé à un désir frénétique de posséder ce jouet, cela ne t'étonnera pas, toi qui sais l'ardeur de mon imagination d'alors et que j'ai vécu à l'état de fièvre chaude jusqu'à ma quinzième année. L'or de ce fourreau fulgurait pour moi dans cette ruelle grise; il éclaboussait de rayons les teintes sombres des pierres. Le ceinturon était de cuir rouge, la poignée incrustée de nacre. Boucler ce cuir rouge autour de ma taille, manier la nacre de cette poignée, tirer cette lame de ce fourreau damasquiné, constituait pour ma tête de neuf ans un de ces rêves de félicité, si violemment caressés qu'ils deviennent invraisemblables. Hélas! le sabre d'or coûtait vingt-quatre francs. Ma sœur Blanche, qui me donnait toujours des livres, m'avait bien dit: «Si tu arrives à avoir dix francs d'économie, je te compléterai la somme.» Économiser ces dix francs sur nos chétives semaines d'écolier, tu sais si nous le pouvions. Ma seule chance était qu'à Noël de cette année, mon oncle m'octroyât, comme cela lui était arrivé une fois déjà, une petite pièce; mais lui aussi était pour les livres. Mon espoir était donc bien faible, et cette faiblesse augmentait encore l'ardeur de ma convoitise.»—«Ce que je t'en ai connu de ces émotions-là, mon pauvre Claude,» interrompis-je; «mais je ne savais pas l'histoire du sabre. Je t'ai vu en revanche amoureux, je ne peux pas employer un autre mot, d'un horrible petit diadème de madone, tout garni de pierreries fausses, qui rutilait chez un marchand d'objets religieux, et tu rêvais d'en couronner Aline Verrier, la jolie et blonde Aline, qui jouait aux épingles avec nous chez ta sœur quand j'allais y goûter.»—«Était-il si horrible que cela?» fit-il en hochant la tête. «Je le vois, pour ma part, aussi beau que le diadème de la reine Constance qu'on montre à Palerme, dans le trésor!… Mais, puisque tu n'as pas oublié la rage de mes fantaisies, tu comprendras mieux le drame moral qui se joua en moi durant cette nuit de Noël d'il y a vingt ans. Ma sœur Blanche était souffrante comme toujours, elle avait eu dans la journée une migraine si forte qu'elle avait dû se coucher. Mon beau-frère, qui prévoyait la catastrophe prochaine, ne la quittait plus et tous les deux avaient consenti à ce que j'allasse dîner chez mon oncle. «Il faut pourtant bien qu'il s'amuse un peu,» disait-elle en caressant mes boucles avec sa main maigre, dont la moiteur froide me faisait une si saisissante impression. Elle ne devinait pas, chère sœur, que sa chambre de malade, si tiède et si calme, était l'endroit où je me plaisais le mieux du monde. Tu sais comme depuis la mort de notre père et de notre mère elle avait été bonne pour moi, et, si elle avait vécu, que j'aurais été autre!… Cette chambre, tu t'en souviens, donnait sur la place d'Armes. Par les fenêtres, on voyait la statue d'un maréchal du premier Empire, en grand costume et le bras tendu pour donner un ordre. N'ayant d'autre ami que toi qui ne pouvais pas venir chez nous parce que l'on craignait notre bruit pour ma sœur, cette pièce tendue de bleu, où je jouais seul et silencieusement durant des heures, s'animait et se métamorphosait au gré de mon caprice. Les meubles devenaient des personnes auxquelles je prêtais des gestes, des discours, des intentions, des actes. Une des chaises était toi, une autre Aline. Je me livrais, en votre compagnie, à des jeux imaginaires, tandis que Blanche lisait, couchée sur sa chaise longue, auprès du feu, avec son pauvre visage d'une poitrinaire de vingt-cinq ans. Elle était mon aînée de tout cela. Par les fenêtres closes, arrivaient les cris des gamins de la rue en train de jouer autour du bronze du soldat célèbre… Je n'aimais donc pas beaucoup à sortir, et cependant, par ce soir de Noël, l'idée de dîner chez l'oncle Gaspard Larcher me souriait. N'avais-je pas la secrète espérance qu'il me donnerait une piécette d'or, de la couleur du sabre qui miroitait à la devanture connue? «Ch'est que ch'est un richeu chouchou…» J'entendais d'avance l'accent auvergnat du père Commolet et je le voyais approcher du fourreau convoité sa main cordée de rides. A cette seule image, j'étais presque obligé de fermer les yeux.»—«Oui, c'est bien sa phrase,» dis-je en riant, «et quand il débattait la vente avec son «à che prix ch'est donné!…» Mais pardon de te couper ton récit et arrivons chez l'oncle Gaspard. Qu'y avait-il là?»—«Tous nos morts,» répondit-il avec une mélancolie qui était aussi la mienne, car notre passé d'enfants fut si commun. «Vois-tu la salle à manger avec son dressoir et son meuble en bois tourné? Mon oncle présidait, très maigre et très grand, le front bien pris dans ses cheveux demeurés noirs, au petit doigt la large émeraude verte que nous lui enviions tant, en redingote marron. Si je m'étais baissé, moi qui étais tout à côté de lui, pour ramasser ma fourchette ou mon couteau, j'aurais pu voir ses pieds cambrés dans ces fameuses bottes qu'il ne quittait jamais, habitude à laquelle il prétendait devoir une exemption absolue de rhumes et de douleurs. Ma tante Laure se tenait en face de lui, avec ses mitaines noires et les deux anglaises grises qui, sous son bonnet à rubans lilas, pendaient le long de son visage tout plissé, passé et lassé, qu'éclairaient ses doux yeux noirs. Il y avait là aussi M. Optat Viple, l'ancien inspecteur, qui était représenté dans nos albums de famille par une photographie dans laquelle il regardait une fleur posée sur son chapeau. Il avait colorié la fleur lui-même, en rouge dans l'album de tes parents, en blanc dans le nôtre,—et c'était la même fleur! ce qui nous causait un étonnement jamais dissipé. Il y avait MmeAlexis, Greslou l'ingénieur, le capitaine Hippolyte Morin, le vieux M. Largeyx, MlleÉlisa, mon autre tante Claudia, venue de Saint-Saturnin pour les fêtes. C'est la seule de tous les convives qui soit encore de ce monde avec l'oncle Gaspard et moi-même. Il y avait mon cousin surtout, qui fut durant le repas singulièrement capricieux, tantôt taciturne, tantôt rieur et buveur. Quoiqu'il ne fût pas en uniforme, son visage martial révélait du coup l'officier. Depuis lors et à distance, j'ai compris qu'il flottait dans ses yeux bruns quelque chose d'ambigu et aussi que les coins de sa bouche, qui tombaient un peu, révélaient un fond de crapule. Tu comprendras tout à l'heure pourquoi le sujet de la causerie m'est demeuré présent à la mémoire. J'étais, à table, le seul enfant, et trop petit pour qu'on prît garde si je comprenais ou non les discours échangés. On parlait des pressentiments et, à ce propos, des superstitions, au sujet du maréchal dont la statue se dressait sur la place d'Armes, devant la maison de ma mère. A Eylau, et avant de lancer ses dragons à la charge, cet homme si brave avait reculé deux fois, comme s'il eût vu la mort face à face. Il avait cravaché son cheval alors avec emportement et dit à l'officier le plus proche: «Je suis comme mon pauvre Desaix, aujourd'hui, je sens que les boulets ne me connaissent plus.» Cinq minutes plus tard il tombait, frappé en pleine poitrine. Cette anecdote servit de point de départ à vingt autres. MmeAlexis raconta qu'ayant vu en rêve le facteur entrer et lui remettre une lettre funèbre, la lettre lui avait été, en effet, donnée le lendemain dans des circonstances identiques. Le capitaine avait entendu distinctement la voix d'un de ses amis l'appeler; à cette même heure cet ami, qu'il ne savait pas malade, se mourait. M. Largeyx, qui devait se mettre en voyage, avait été supplié par sa femme de ne point partir, et ce conseil lui avait sans doute sauvé la vie, car le train qu'il voulait prendre avait déraillé. De telles histoires se répètent dans toutes les conversations de ce genre, toujours analogues, toujours affirmées avec une pareille bonne foi, et toujours impossibles à vérifier, tant notre besoin de merveilleux donne aisément le coup de pouce à nos souvenirs. Mon oncle et M. Viple écoutaient ces propos avec le sourire d'incrédulité que tu devines. C'étaient deux vieux diables, nés sous l'Empereur et grandis dans la philosophie du dix-huitième siècle. Ils avaient beaucoup fréquenté un interne de Dupuytren dans leur première jeunesse, et leur réponse, lorsqu'on leur parlait du Surnaturel, était cette simple phrase qu'ils prononçaient en se regardant: «Ils n'ont donc jamais vu disséquer?» Ils furent, ce soir-là, comme d'ordinaire, parfaitement incrédules et ironiques, et clignant des yeux pour faire tour à tour parler les convives.—«Et vous, Lucien?» interrogea M. Viple à un moment.—«Moi,» fit le jeune homme, «je n'ai pas vu disséquer, comme vous dites, mais j'ai mes superstitions; je me suis battu et je crois aux pressentiments; j'ai joué et vu jouer et je crois aux fétiches.»—«Jurerais-tu qu'il eût tort,» fis-je en riant, «toi qui ne pouvais plus passer une fois au baccarat, aussitôt que Molan te regardait jouer?…»—«Que savons-nous, en effet, de ce que nous appelons le hasard?» dit Claude. «Mais, sur le moment, ce ne fut pas l'idée qui me frappa, ce fut le mot. A cette époque, les termes inconnus et à demi compréhensibles exerçaient sur moi un véritable ensorcellement. Quel frisson firent courir en moi ces deux syllabes jusqu'alors inentendues: fétiche, je renoncerais à l'expliquer devant quelqu'un qui ne serait pas toi. A quelques phrases de mon cousin, je devinai à peu près, comme un enfant en est capable, ce que le terme signifiait, et je m'amusai à me répéter ce mot: fétiche, une fois sorti de table et rentré au salon. J'étais assis comme d'habitude sur cette petite chaise très basse que tu aimais aussi, dans le dossier de laquelle une sculpture en bois configurait la fable duRenard et de la Cigogne; messire Renard, accroupi et le museau dressé, regardait dame Cigogne fouiller de son long bec un vase à col étroit. Tout dans cette pièce, en ce moment éclairée par les quatre hautes lampes, s'accordait si bien à la physionomie des personnes rassemblées là pour y prononcer les mêmes discours parmi les mêmes meubles du plus pur style Empire,—les meubles de mon grand-père, le vieux notaire et le voltairien. Son portrait, appendu à la muraille, ressemblait à mon oncle avec une exactitude extraordinaire. «C'était un bon homme, mais un païen,» me répétait souvent ma tante; autre mot qui me laissait rêveur. Il avait eu mon oncle très jeune et mon père très vieux. Je songeais qu'il avait connu, lui, le maréchal, notre compatriote, et dans ma tête, que le sommeil gagnait, toutes les phrases écoutées se mélangeaient étrangement au souvenir de ce que je savais de cet aïeul au portrait énigmatique. Tout cela ne m'empêchait pas d'être profondément anxieux à l'endroit du cadeau que me ferait mon oncle, et lorsqu'on annonça, vers neuf heures, que ma bonne m'attendait, ce fut le cœur battant que je présentai ma joue à l'accolade de toutes les vieilles gens pour finir par cet oncle Gaspard qui tira de sa poche un petit volume enveloppé d'un papier de soie.—«Tu l'ouvriras à la maison,» me dit-il. C'était cet adorable livre sur les papillons, tout illustré de dessins coloriés, qui nous servit de prétexte durant les vacances à torturer tant de ces délicats insectes, pour les comparer aux planches du recueil. Mais en recevant ce présent, et tandis que je disais merci, ma déception était grande. Ah! que j'eusse mieux aimé de quoi augmenter le trésor enfermé dans ma tirelire, pareille à la tienne, une pomme de grès teintée en vert que je secouais une fois par jour au moins pour entendre le bruit de mes gros sous. Le rêve du sabre doré dormait dans cette tirelire et il me fallait l'y laisser! Que devins-je, lorsque mon cousin me dit: «Moi aussi, je veux te faire mon cadeau; suis-moi dans ma chambre.» Il m'emmena, et cherchant dans son porte-monnaie deux pièces, une blanche et une jaune: «Voilà qui est pour toi,» fit-il en me montrant celle d'argent qui valait quarante sous; «quant à celle-ci,» ajouta-t-il en me montrant la jaune qui valait, elle, les dix francs, mes dix francs, «regarde-la bien, c'est elle qui va me servir de fétiche. Il faut que j'aie la veine au jeu, ce soir, tu m'entends?… Tu la donneras au premier pauvre que tu vas rencontrer d'ici à la maison. N'y manque pas, sinon tu me porteras une guigne noire.» J'entends encore ces mots, qui étaient fort obscurs pour moi, de par delà ces vingt années. Je pris les deux pièces dans ma main déjà gantée de son gros gant de laine tricotée, je promis à mon cousin d'exécuter fidèlement sa commission, et il me remit aux soins de Miette, qui, sa cape brune sur la tête, ses galoches aux pieds, sa lanterne à la main, m'attendait au bas du grand escalier.»—«Voilà un vrai trait de joueur,» l'interrompis-je. «C'est comme en Italie, où l'on fait tirer les numéros dulotto, le samedi, par un petit garçon, vêtu de blanc pour la circonstance…»—«Il était tombé beaucoup de neige la veille,» continua Claude, sans relever mon exclamation, «en sorte que, pour ne pas glisser, nous marchions très lentement par les rues silencieuses. Miette me tenait la main gauche, et avec les doigts de ma main droite je serrais fortement les deux pièces que je sentais de grandeur très inégale. Les boutiques étaient presque toutes fermées, mais à la plupart des fenêtres on voyait de la lumière. Pour rentrer à la maison, nous devions contourner le chevet de la cathédrale et passer précisément devant le magasin du père Commolet. Ma bonne, que nous appelions la Fourmi, c'est toi qui l'avais baptisée, parce que tu lui trouvais une inexprimable ressemblance avec cet industrieux animal, ne causait guère, et moi je regardais ce coin de la vieille ville qui formait à cette heure un paysage singulier. Les sveltes arceaux se détachaient en noir sous la couche de neige blanche qui les recouvrait. Le ciel étincelait d'étoiles et la maison de Commolet montait, droite, close et sombre. L'image du jouet rêvé flamboya soudain devant moi avec plus d'intensité que jamais, et je songeai qu'il serait à moi, si la pièce d'or que je sentais si mince sous ma main m'appartenait. A peine ces deux idées furent-elles entrées à la fois dans mon esprit qu'elles se lièrent d'elles-mêmes. Si la pièce d'or m'appartenait? Mais, si je veux, elle m'appartient. Qui m'empêche de donner au premier pauvre, non pas celle-là, mais l'autre? Qui le verra? Si j'avais dit tout cela au cousin, c'est à moi qu'il aurait donné les dix francs. C'est un si bon, un si excellent garçon… J'en étais là de mes réflexions quand nous passâmes sous les fenêtres du cercle dont mon cousin faisait partie lorsqu'il était chez mon oncle. J'avais entendu ma sœur dire un jour qu'on jouait là «un jeu d'enfer.» Cette expression me revint et avec elle la vision subite de l'enfer, en effet, dont l'abbé Martel, tu te souviens encore, nous faisait en chaire des descriptions terribles. «Si je prends ces dix francs,» me dis-je tout d'un coup, «c'est un vol; or le vol est un péché mortel.» Je me vis damné. Je lâchai aussitôt la petite pièce d'or pour ne plus manier que la grande. «Je donnerai les dix francs au premier pauvre,» pensai-je; «mais s'il ne s'en rencontre pas?» Je n'en avais pas vu un seul depuis la maison de mon oncle. «Hé bien, s'il ne s'en rencontre pas, je le dirai demain à mon cousin, et il ne me reprendra pas la pièce.» Je raisonnais ainsi, mais je savais trop que mon raisonnement était un mensonge. Nous devions passer devant le portail de la chapelle des Capucins. C'était le rendez-vous ordinaire des mendiants et, par cette veille de Noël, ils seraient là tous qui attendraient l'arrivée des fidèles à la messe de minuit. C'était un des coins de notre ville que nous connaissions le mieux, car là se tenait la mère Girard, la marchande qui nous vendait des pommes en automne, en hiver des sucres d'orge, et des cerises au printemps, attachées par du fil à un petit bâton. L'angle de ce portail, à droite, servait de niche à un aveugle dans le masque flétri duquel s'ouvraient des yeux blancs à demi cachés par des paupières sanguinolentes. Ne l'aperçois-tu pas, remuant la tête, tout droit et sec dans sa blouse bleue? Il tenait par une chaîne rouillée un caniche d'un blanc sale et tendait aux passants, en guise de sébile, l'intérieur d'un chapeau de feutre noir, privé de sa coiffe? Je n'étais pas arrivé à dix pas de la chapelle que j'entendais sa plainte: «La charité, bonnes gens…» A peine la voix eut-elle frappé mon oreille que de nouveau la tentation de m'attribuer la pièce d'or se présenta devant ma pensée, irrésistible cette fois. Aucune autre idée n'eut le loisir de paraître et de chasser celle-là qui me fit, machinalement, quitter la main de ma bonne et déposer dans le chapeau de l'aveugle…»—«La pièce d'argent?» lui demandai-je comme il hésitait.—«Oui,» fit-il avec un soupir, «la pièce d'argent. La chapelle des Capucins était dépassée, le trottoir de la place du Taureau longé, le coude de l'impasse de l'Hôpital tourné. Nous étions devant notre maison. Un étrange calme avait succédé en moi à ma première agitation. Le simple fait de la faute commise, et irréparablement, m'avait tiré de l'incertitude, et, du coup, apaisé pour quelques instants. J'ai compris depuis, par le souvenir de ces minutes-là, pourquoi la plupart des criminels, aussitôt l'action exécutée, entrent dans une période de repos intime qui leur permet quelquefois de dormir à la place même où ils ont tué. Cependant, la mystérieuse voix intérieure qui nous dit: «c'est mal,» commença de s'éveiller en moi lorsque je me trouvai devant ma sœur. Je n'avais jamais eu, depuis deux ans que j'étais chez elle, une pensée qu'elle ne connût, et, dans mon existence d'enfant sage, mon seul méfait sérieux avait consisté à faire, l'année d'auparavant et malgré sa défense, une cueillette des plus belles fleurs de notre jardin. Je les avais plantées par la tige dans ma petite brouette, au préalable remplie de terre, afin d'avoir un jardinet à moi. Surpris par un domestique, j'avais pris la brouette entre mes bras, escaladé l'escalier quatre à quatre, jeté le tout, sable et fleurs, dans une armoire à charbon située au fond d'un corridor, et je n'avais plus osé passer là qu'en tremblant, quoique personne ne me parlât jamais de cette équipée. Mais, à deux ou trois reprises, ma sœur Blanche m'avait regardé si singulièrement, qu'un jour je fondis tout à coup en larmes, et j'avouai mon forfait. Elle me boucla les cheveux avec les doigts, comme c'était son habitude quand elle me gardait auprès d'elle un peu longtemps, et elle me dit, avec un sourire: «Est-ce que tu crois que tu pourras jamais rien me cacher?» Allait-elle voir dans mes yeux que j'avais cette fois une faute à cacher, plus grave que ma première peccadille,—elle ou mon beau-frère, le médecin, cet homme si sérieux dont les silences m'avaient toujours un peu gêné? Mais non, soit que Blanche se sentît plus souffrante encore que d'habitude, et mon beau-frère plus préoccupé, soit qu'avec l'âge j'eusse fait quelques progrès dans l'art de l'hypocrisie, ils se contentèrent, ce soir-là, de me questionner sur mon oncle et ma tante, feuilletèrent mon livre et me renvoyèrent dans ma chambre. Mon premier soin, tandis que Miette allumait les bougies et qu'elle avivait la flamme du foyer, fut de rouler la pièce d'or dans mon mouchoir. Je la glissai sous mon oreiller, afin qu'en me déshabillant la brave fille ne pût s'apercevoir de rien. Elle me dévêtit comme chaque soir, me fit mettre à genoux au pied de mon lit pour dire ma prière, et posa elle-même mon soulier au coin de la cheminée, tout prêt pour recevoir le cadeau de Noël. Le vent s'était levé. Il commençait de souffler autour de la place d'Armes, avec ce frémissement que nous avons tant de fois écouté ensemble. Pourquoi Miette, qui ne prononçait pas vingt paroles par heure, me dit-elle tout à coup: «Les pauvres gens, qui sont sans abri par une nuit pareille!…» En parlant ainsi, elle retirait de ma couchette la bassinoire de cuivre. A travers le couvercle je voyais la braise rougeoyer. Mes rideaux baissés, ma couverture préparée, la flamme claire de ma cheminée, tout dans ma petite chambre exprimait la douceur de l'existence que je menais à cette époque auprès de ma chère Blanche. Ce n'était pas la première fois que la sensation de la sécurité profonde, rendue comme perceptible par l'aspect de ces objets familiers, m'engourdissait délicieusement le cœur; mais, tandis que je me coulais entre mes draps chauffés, voici qu'au lieu de me fixer dans cette sensation, je laissai mon esprit évoquer, par contraste, l'image de l'aveugle debout sous le portail et fouetté par la bise: «La charité, bonnes gens…,» disait sa voix. «C'est égal,» songeai-je tout à coup, «j'ai volé ce pauvre homme…, volé, volé…» Je me répétai ces syllabes à plusieurs reprises. Ma bonne avait soufflé la lumière et quitté la chambre, que la flambée dernière des bûches croulantes éclairait fantastiquement. Je dépliai mon mouchoir et je pris la piécette d'or dans ma main pour chasser, par cette impression, le sentiment de honte qui venait de me faire monter le sang au visage, quoique je fusse tout seul et que personne ne pût me voir. Oui,elleétait là, je la tenais, et avec elle, c'était comme si j'eusse tenu le jouet tant convoité. Pas tout à fait cependant. Il faudrait d'abord expliquer à ma sœur comment ces dix francs étaient en ma possession. Lui raconter que mon oncle me les avait donnés? Impossible. Elle lui en parlerait. Il dirait que non, et je serais perdu. Attendre quelques semaines et soutenir que c'était le résultat de mes économies? Je comptai sur les doigts de ma main demeurée libre, il fallait plus d'une demi-année pour que cette fable devînt vraisemblable, et d'ici là le sabre serait peut-être vendu. Bah, étais-je simple de ne pas avoir songé tout de suite au plus sûr moyen? Une après-midi que je sortirais avec ma bonne, je cacherais les dix francs dans le creux de ma main, et, à un moment de la promenade, j'aurais tout uniment l'air d'avoir ramassé la pièce par terre. J'étais minutieux et j'observais beaucoup. J'avais, plusieurs fois déjà, trouvé ainsi quelques petits objets. La pièce d'or serait une trouvaille de plus… Oui, c'était là un plan raisonnable, je m'y arrêtai, et je me retournai sur le côté droit pour dormir. Je ne pus pas. Je me vis en présence de ma sœur, et lui débitant ce mensonge. Je sentais d'avance que les joues me brûleraient et que tout en moi crierait,—quoi? Mon vol. Oui, un vol. Car voler, c'est prendre ce qui n'est pas à nous, et cette pièce n'était pas à moi. Elle était au premier pauvre rencontré sur mon chemin, et ce pauvre était l'aveugle des Capucins. Je l'entendis soudain qui me disait de sa même voix traînante: «Voleur…, voleur…» J'étais un voleur. Cela me causa une contraction au cœur presque insupportable. Un voleur, mais cela me représentait un comble d'abjection! Un voleur, comme les deux hommes que nous avions vus traverser la place, un soir d'été, entre des gendarmes, en haillons, la face souillée de poussière et de sueur, l'œil farouche, les mains liées avec des chaînettes!»—«Ton cousin était pourtant avec nous, ce jour-là,» m'écriai-je.—«Hé bien!» dit Claude, «cette image de honte m'envahit, m'oppressa, m'écrasa, et avec elle un si intense dégoût de mon action, qu'ayant pensé au sabre doré, j'aperçus nettement que je n'aurais plus aucun plaisir à le porter. Je m'imaginai l'avoir au côté. Toi ou un autre, vous m'en faisiez des compliments. De quel front les recevrais-je? Je tirai mon bras du lit et je posai la piécette volée sur ma table de nuit. Elle me semblait brûlante maintenant.—«Non,» me dis-je, «non, je ne la garderai pas. Je la jetterai demain ou je la donnerai à quelque autre mendiant.» Cette résolution prise, je fis un signe de la croix et je dis unAvepour m'y confirmer. Dans l'ombre, je cachai simplement la maudite pièce au fond du tiroir de ma table de nuit, et j'essayai de dormir. Mais ces troubles m'avaient donné une sorte de fièvre. Mes idées étaient en éveil. Je n'avais jamais pensé aussi vite. Les phrases entendues chez mon oncle se mirent à tourbillonner en moi. La conversation sur les pressentiments et les influences occultes reparut dans mon esprit, et avec elle l'image de mon cousin Lucien. «Celle-ci,» avait-il dit, «regarde-la bien, c'est mon fétiche.» L'étrange impression de mystère que ce mot m'avait infligée déjà se ranima, et je raisonnai sur elle. En ne remettant pas la pièce d'or à l'aveugle, je n'avais pas seulement commis un vol, j'avais manqué à ma promesse envers Lucien. Je lui avais peut-être porté malheur. C'était une formule qui avait passé et repassé dans la causerie. J'aperçus alors, en pensée, et presque avec l'exactitude d'une hallucination, mon cousin qui sortait de chez lui et suivait le chemin que j'avais suivi. Sa jambe gauche traînait un peu. Le col de loutre de son pardessus était relevé, son gant fourré maniait sa canne à épée, une canne droite qu'il suffisait de lancer en avant d'un petit mouvement sec pour qu'il en jaillît cinq pouces d'acier aigu. Je l'entendais siffler son air favori de cette année-là: «Je suis le major…» Il contournait le chevet de la cathédrale, il montait au cercle… Là mes images se brouillaient. Je n'avais jamais vu de salle de jeu que sur la couverture d'un de nos livres.»—«Place des Petits-Arbres, à la devanture du père Duchier?»—«Précisément. Tu te souviens comme la gravure était effrayante. Elle représentait un amoncellement, sur une table, de billets de banque et de louis que plusieurs personnes se partageaient avec fureur, tandis que, dans un coin, un jeune homme appuyait sur sa tempe le canon d'un pistolet. J'étais incapable, en ce moment, de lutter contre cette vision. Pour les enfants comme plus tard pour les amoureux, ce qui est conçu comme possible est admis aussitôt comme réel. Je me tournai et me retournai dans mon lit en proie à une anxiété si forte que je finis par me relever sur mon séant. J'allumai ma bougie et je regardai ma montre. Il n'y avait pas plus d'une heure que j'étais couché. Je réfléchis. «Il ne faut pas quecelaarrive,» dis-je tout haut, et ma propre voix me fit peur. Quoi, cela? Je n'aurais pas pu répondre, mais je me trouvais accablé par l'attente de quelque épouvantable malheur. «Ce sera un pressentiment,» songeai-je, et je me rappelai la mort du maréchal dont j'avais tant regardé le profil héroïque. Ce souvenir d'un fait vrai donna un caractère de réalité absolue à mes appréhensions. J'étais bouleversé comme si la chose redoutée était là, présente et vivante. «Mais qu'y faire? qu'y faire?» me répétai-je avec désespoir. A la lumière de la bougie, je regardai la pièce d'or pour la première fois. Elle était à l'effigie de la République de 1848 et marquée d'une croix, que le joueur s'était sans doute amusé à tracer avec la pointe d'un canif. Dans l'état d'énervement où je me trouvais, ce signe cabalistique me frappa soudain d'une terreur superstitieuse dont, à cette minute, je retrouve encore l'impression. Probablement cette image me suggéra celle de la chapelle. Je revis le caniche et sa chaînette, les paupières de l'aveugle, le chapeau tendu, et alors une idée s'imposa, irrésistible. Il fallait à tout prix réparer ce que j'avais fait, et cette nuit même. Il lefallait, et pour cela retourner à la chapelle, et remettre la pièce d'or dans le chapeau du pauvre… Résolution folle, et cependant réalisable. Je ne pensai pas une minute à charger ma bonne de cette commission. J'aurais dû m'expliquer, et j'eusse préféré la mort… Mon beau-frère et ma sœur étaient couchés, nos domestiques attendaient dans la cuisine le moment d'aller à la messe de minuit. Elle était au rez-de-chaussée, cette cuisine, et sur le devant. A l'autre bout du corridor, et faisant face à l'entrée, se trouvait la porte du jardin, fermée au loquet. Le jardin lui-même communiquait avec la rue par une porte basse dont la clef était pendue sous le hangar. Il m'était donc aisé d'exécuter une évasion, pourvu que je ne fisse aucun bruit. En un quart d'heure j'allais et je revenais. Et si j'étais surpris? Bon, je dirai que j'ai voulu entendre la messe de minuit. Je serai terriblement grondé. Mais un sentiment de justice, commun aux enfants et aux animaux, me faisait accepter, sans trop de révolte, la crainte d'un châtiment si mérité pour ma vilaine action. D'ailleurs il me suffisait d'apercevoir la possibilité de réparer ma faute pour que cela devînt, à mes yeux, une nécessité impérative. L'angoisse avait été trop forte, le soulagement était trop certain. Me voici donc me glissant à bas de mon lit, reprenant un à un mes vêtements que Miette avait posés sur la chaise, mes deux souliers, au risque de n'avoir pas de cadeau de Noël si le petit Jésus descendait par la cheminée durant mon absence, rampant l'escalier avec un battement affolé du cœur à la moindre crépitation, ouvrant la porte du jardin dont le grincement faillit me faire tomber sans connaissance… Encore une minute, et j'étais dans la rue, tout seul, pour la première fois de ma vie, à près d'onze heures du soir… Tu sais combien j'étais alors susceptible de frayeur, grâce à la nervosité maladive qui nous était commune à ma pauvre sœur et à moi. Laquelle n'avais-je pas subie de toutes les paniques dont les enfants sont victimes? Êtres et idées m'avaient également hanté. J'avais eu peur de l'homme caché sous le lit et qui va vous saisir par la jambe, peur de la léthargie qui va permettre qu'on vous enterre vivant, peur des revenants et peur des démons, peur des voleurs et peur des fées, que sais-je? Mais, à ce moment-là, et tandis que je trottais sur la neige par les rues désertes, l'idée fixe me rendait insensible à mes préoccupations habituelles. J'allais, courant sur le tapis glissant et glacé, la maudite pièce serrée dans la main, mon chapeau baissé sur mes yeux, et préoccupé seulement d'arriver vite. Ah! je vivrais bien vieux que je n'oublierai jamais l'immense désespoir dont je fus pris au tournant de l'hôpital. Je fais un faux pas, le pied me manque, je tombe sur la neige, et, dans ma chute, la pièce d'or m'échappe des doigts; vainement je gratte cette neige avec mes ongles, vainement je sanglote en fouillant tout autour. Onze heures sonnent dans le clocher de l'hôpital. Il me faut rentrer les mains vides, le cœur bourrelé des plus invincibles remords. Du moins, un dernier malheur me fut évité, je pus revenir sans être surpris…»—«Et la suite?» insistai-je comme il se taisait.—«Tu la connais trop,» répondit-il, «ce fut cette nuit même que Lucien, au cercle, ayant perdu au baccarat une somme pour lui énorme, perdit la tête et tricha. Ce fut la moins savante des tricheries, celle qui s'appelle en argot de joueurs lapoussette, et qui consiste à pousser en avant un billet de banque, posé à cheval sur la ligne du tableau, quand le tableau gagne, et à le retirer quand il perd. Lucien fut pris, exécuté… Que te dire? Je sais tout ce que tu pourras répondre, et que le hasard d'une coïncidence a tout fait, et que mon cousin n'en était sans doute pas à son premier coup, et que la passion du jeu suffit à perdre un homme. Pourquoi cependant n'ai-je jamais pu détruire entièrement le remords de cette unique improbité de mon enfance, qui m'a rendu honnête homme pour le reste de ma vie? Et pourquoi cette veillée de Noël si heureuse et gaie pour tous, n'a-t-elle jamais pu être pour moi que le plus mélancolique, le plus déprimant des anniversaires?»—«Alors,» lui dis-je après un nouveau silence, «notre réveillon de cette nuit, tu n'y tiens pas beaucoup?…—«Et toi?» fit-il.—«Après ton histoire, plus du tout,» lui répondis-je. «Donne-moi du thé et parlons encore de l'Auvergne, de nos courses dans la montagne, cette fois, pour chasser un peu ce triste souvenir…»Et il fallait qu'il fût bien triste en effet, car cette conversation sur notre enfance, qui avait le privilège de le distraire dans ses plus mauvais moments, ne réussit pas à chasser le nuage que ce souvenir avait amassé sur son front, et, comme la superstition est contagieuse! j'ai beau moi-même me démontrer qu'il n'y a là qu'un scrupule maladif, je n'arrive non plus à me convaincre tout à fait qu'il n'a pas été un peu la cause du malheur de Lucien!Paris, décembre 1884.

A HENRY RIDGWAY.

SOUVENIR DE NOËL

«Quoiqu'il fût ton cousin germain,» dis-je à Claude, après avoir lu le télégramme qu'il venait de me tendre, «je suis sûr que tu ne pleureras pas sa mort. Il s'est fait justice, et je n'attendais pas tant de lui. Son suicide épargne à ton vieil oncle le scandale d'un affreux procès. Mais quelle histoire!… Cette vieille femme assassinée, et pour lui voler ses misérables économies. En être venu là, de dégradations en dégradations, lui que nous avons connu si fier, si élégant!… Je le vois encore, et son arrivée dans notre vieille ville de province, lorsqu'il eut été nommé lieutenant d'artillerie. Nous le suivions à la promenade avec tant d'orgueil naïf. Il avait vingt-sept ans, et toi et moi à peine le tiers… Ah! malgré tout, pauvre, pauvre Lucien!»

—«La destinée est parfois bien étrange,» répondit mon compagnon. En prononçant cette phrase d'un ton extrêmement sérieux et qui excluait toute idée de banalité, il tisonnait le feu et y regardait… quoi?… C'était le 24 décembre. Nous avions formé le projet d'une soirée au théâtre, puis d'un souper dans un restaurant du boulevard. J'étais venu à cette intention, et voici qu'au lieu de sortir, nous demeurions à deviser. Le silence de la nuit d'hiver était infini autour de ce vieil hôtel Saint-Euverte dont mon ami occupait toute l'aile droite.—«Oui, bien étrange,» répéta-t-il, «et c'est une coïncidence à faire croire aux causes occultes, que j'apprenne cette mort aujourd'hui, veille de Noël, et à cette heure,» il regarda la pendule.—«Que penserais-tu,» continua-t-il, «si je t'avouais qu'à de certains moments j'ai comme l'hallucination que toute la responsabilité de la vie de Lucien pèse sur moi? Le plus inexplicable des hasards a voulu que je fusse mêlé d'une façon très mystérieuse, presque fantastique et pourtant très étroite, à la première grosse faute de cette vie, à cette tricherie de jeu au cercle Desaix, à Clermont, qui le fit chasser de la ville et le contraignit de donner sa démission… Tu sais le reste, et comment il a roulé depuis lors.»

—«Oui, je me souviens de tout cela,» repris-je à mon tour, «ton oncle blanchit en quelques jours après cette histoire. Lorsqu'il passait sur le cours, cet hiver-là, et que nous nous y promenions aussi, tu me faisais éviter son côté, de peur de rencontrer ses yeux, tant il était triste. Il descendait de sa maison par la rue qui tourne, là où se dressait le mur de la fabrique d'eaux gazeuses. Je voudrais savoir si les petits garçons d'aujourd'hui s'amusent encore à y chercher, comme nous, dans le ruisseau, des morceaux de verre de couleur. En avons-nous ramassé quand ta bonne Miette et ma bonne Mion causaient sur le banc qui est à trois arbres de là!…»

—«Si je ne pouvais pas soutenir la mélancolie du regard de mon vieil oncle,» continua Claude, «c'était pour des raisons plus fortes que tu ne l'as jamais soupçonné. Ah! ce sont d'anciennes, de très anciennes choses; j'ai eu si souvent la tentation de te les raconter alors, puis je n'ai pas osé,» et, comme mon visage exprima sans doute une muette curiosité, il s'accouda au bras de son fauteuil, le front sur sa main, les yeux perdus, dans l'attitude de quelqu'un qui rassemble des impressions lointaines: «Tu te rappelles,» fit-il, «la boutique du père Commolet, le marchand de jouets?…»

—«Derrière la cathédrale, au bout de la rue des Notaires. On obliquait à gauche et c'était une étroite, une longue ruelle, tout assombrie par les arceaux gothiques. Nous l'appelionsla rue Froide. Des gargouilles surplombaient, avec des sculptures d'une laideur terrible. Il tombait de là de longues cascades d'eau par les jours de pluie, et, par les jours d'orage, aussitôt le coin passé, quel soufflet vous donnait le vent, embusqué le long du chevet de la vieille église!»

—«Oui, mais tu te souviens que la devanture de la boutique de Commolet illuminait pour tous les enfants de la ville ce coin sinistre. Il jaillissait de cette boutique une source de tentations, intarissable. Il y avait derrière ces vitres, toujours brouillées, d'idéales bergeries, des troupeaux de bœufs et de moutons coloriés, rangés sur des prairies factices, des forteresses défendues par des fantassins tout ronds, au lieu que les soldats de plomb des autres marchands étaient plats. Les cavaliers contre lesquels luttaient ces fantassins se démontaient de leurs chevaux et ce simple détail les rendait vivants comme de véritables dragons et des cuirassiers réels. Il y avait là aussi des bateaux pontés avec des écoutilles, d'autres qui marchaient par la vapeur, et de microscopiques canons de cuivre qui se chargeaient à poudre. Moi, l'imperceptible trou percé dans leur culasse pour mettre le feu à la poudre me poursuivait avec la fascination d'un regard. Revois-tu, comme je fais, Commolet en train de se promener au milieu de ces prestigieux objets, dans ce paradis surnaturel, et sa casquette de drap jaunâtre à oreillières qui ne quittait jamais sa tête? Ce mince personnage, avec une face grise en lame de couteau, son nez infini et deux yeux d'un bleu pâle, me semblait un jouet de plus, quelque bizarre et compliqué pantin, parmi les autres. Quand nous pouvions décider nos bonnes à revenir du cours par cette rue, aujourd'hui démolie et qui méritait bien son surnom, tu te rappelles que le cœur nous battait dès l'apparition de l'église par-dessus les toits des maisons. Mais, cette année-là, c'était en 1861, l'année où l'on te mit pensionnaire, j'étais seul à faire cette route quand je revenais du collège, et il y avait à cet ensorcelant étalage un objet qui effaçait pour moi tous les autres,—un sabre de cuivre doré. Littéralement, ce sabre me remplissait cette rue Froide d'un éclat de soleil. Comment j'en étais arrivé à un désir frénétique de posséder ce jouet, cela ne t'étonnera pas, toi qui sais l'ardeur de mon imagination d'alors et que j'ai vécu à l'état de fièvre chaude jusqu'à ma quinzième année. L'or de ce fourreau fulgurait pour moi dans cette ruelle grise; il éclaboussait de rayons les teintes sombres des pierres. Le ceinturon était de cuir rouge, la poignée incrustée de nacre. Boucler ce cuir rouge autour de ma taille, manier la nacre de cette poignée, tirer cette lame de ce fourreau damasquiné, constituait pour ma tête de neuf ans un de ces rêves de félicité, si violemment caressés qu'ils deviennent invraisemblables. Hélas! le sabre d'or coûtait vingt-quatre francs. Ma sœur Blanche, qui me donnait toujours des livres, m'avait bien dit: «Si tu arrives à avoir dix francs d'économie, je te compléterai la somme.» Économiser ces dix francs sur nos chétives semaines d'écolier, tu sais si nous le pouvions. Ma seule chance était qu'à Noël de cette année, mon oncle m'octroyât, comme cela lui était arrivé une fois déjà, une petite pièce; mais lui aussi était pour les livres. Mon espoir était donc bien faible, et cette faiblesse augmentait encore l'ardeur de ma convoitise.»

—«Ce que je t'en ai connu de ces émotions-là, mon pauvre Claude,» interrompis-je; «mais je ne savais pas l'histoire du sabre. Je t'ai vu en revanche amoureux, je ne peux pas employer un autre mot, d'un horrible petit diadème de madone, tout garni de pierreries fausses, qui rutilait chez un marchand d'objets religieux, et tu rêvais d'en couronner Aline Verrier, la jolie et blonde Aline, qui jouait aux épingles avec nous chez ta sœur quand j'allais y goûter.»

—«Était-il si horrible que cela?» fit-il en hochant la tête. «Je le vois, pour ma part, aussi beau que le diadème de la reine Constance qu'on montre à Palerme, dans le trésor!… Mais, puisque tu n'as pas oublié la rage de mes fantaisies, tu comprendras mieux le drame moral qui se joua en moi durant cette nuit de Noël d'il y a vingt ans. Ma sœur Blanche était souffrante comme toujours, elle avait eu dans la journée une migraine si forte qu'elle avait dû se coucher. Mon beau-frère, qui prévoyait la catastrophe prochaine, ne la quittait plus et tous les deux avaient consenti à ce que j'allasse dîner chez mon oncle. «Il faut pourtant bien qu'il s'amuse un peu,» disait-elle en caressant mes boucles avec sa main maigre, dont la moiteur froide me faisait une si saisissante impression. Elle ne devinait pas, chère sœur, que sa chambre de malade, si tiède et si calme, était l'endroit où je me plaisais le mieux du monde. Tu sais comme depuis la mort de notre père et de notre mère elle avait été bonne pour moi, et, si elle avait vécu, que j'aurais été autre!… Cette chambre, tu t'en souviens, donnait sur la place d'Armes. Par les fenêtres, on voyait la statue d'un maréchal du premier Empire, en grand costume et le bras tendu pour donner un ordre. N'ayant d'autre ami que toi qui ne pouvais pas venir chez nous parce que l'on craignait notre bruit pour ma sœur, cette pièce tendue de bleu, où je jouais seul et silencieusement durant des heures, s'animait et se métamorphosait au gré de mon caprice. Les meubles devenaient des personnes auxquelles je prêtais des gestes, des discours, des intentions, des actes. Une des chaises était toi, une autre Aline. Je me livrais, en votre compagnie, à des jeux imaginaires, tandis que Blanche lisait, couchée sur sa chaise longue, auprès du feu, avec son pauvre visage d'une poitrinaire de vingt-cinq ans. Elle était mon aînée de tout cela. Par les fenêtres closes, arrivaient les cris des gamins de la rue en train de jouer autour du bronze du soldat célèbre… Je n'aimais donc pas beaucoup à sortir, et cependant, par ce soir de Noël, l'idée de dîner chez l'oncle Gaspard Larcher me souriait. N'avais-je pas la secrète espérance qu'il me donnerait une piécette d'or, de la couleur du sabre qui miroitait à la devanture connue? «Ch'est que ch'est un richeu chouchou…» J'entendais d'avance l'accent auvergnat du père Commolet et je le voyais approcher du fourreau convoité sa main cordée de rides. A cette seule image, j'étais presque obligé de fermer les yeux.»

—«Oui, c'est bien sa phrase,» dis-je en riant, «et quand il débattait la vente avec son «à che prix ch'est donné!…» Mais pardon de te couper ton récit et arrivons chez l'oncle Gaspard. Qu'y avait-il là?»

—«Tous nos morts,» répondit-il avec une mélancolie qui était aussi la mienne, car notre passé d'enfants fut si commun. «Vois-tu la salle à manger avec son dressoir et son meuble en bois tourné? Mon oncle présidait, très maigre et très grand, le front bien pris dans ses cheveux demeurés noirs, au petit doigt la large émeraude verte que nous lui enviions tant, en redingote marron. Si je m'étais baissé, moi qui étais tout à côté de lui, pour ramasser ma fourchette ou mon couteau, j'aurais pu voir ses pieds cambrés dans ces fameuses bottes qu'il ne quittait jamais, habitude à laquelle il prétendait devoir une exemption absolue de rhumes et de douleurs. Ma tante Laure se tenait en face de lui, avec ses mitaines noires et les deux anglaises grises qui, sous son bonnet à rubans lilas, pendaient le long de son visage tout plissé, passé et lassé, qu'éclairaient ses doux yeux noirs. Il y avait là aussi M. Optat Viple, l'ancien inspecteur, qui était représenté dans nos albums de famille par une photographie dans laquelle il regardait une fleur posée sur son chapeau. Il avait colorié la fleur lui-même, en rouge dans l'album de tes parents, en blanc dans le nôtre,—et c'était la même fleur! ce qui nous causait un étonnement jamais dissipé. Il y avait MmeAlexis, Greslou l'ingénieur, le capitaine Hippolyte Morin, le vieux M. Largeyx, MlleÉlisa, mon autre tante Claudia, venue de Saint-Saturnin pour les fêtes. C'est la seule de tous les convives qui soit encore de ce monde avec l'oncle Gaspard et moi-même. Il y avait mon cousin surtout, qui fut durant le repas singulièrement capricieux, tantôt taciturne, tantôt rieur et buveur. Quoiqu'il ne fût pas en uniforme, son visage martial révélait du coup l'officier. Depuis lors et à distance, j'ai compris qu'il flottait dans ses yeux bruns quelque chose d'ambigu et aussi que les coins de sa bouche, qui tombaient un peu, révélaient un fond de crapule. Tu comprendras tout à l'heure pourquoi le sujet de la causerie m'est demeuré présent à la mémoire. J'étais, à table, le seul enfant, et trop petit pour qu'on prît garde si je comprenais ou non les discours échangés. On parlait des pressentiments et, à ce propos, des superstitions, au sujet du maréchal dont la statue se dressait sur la place d'Armes, devant la maison de ma mère. A Eylau, et avant de lancer ses dragons à la charge, cet homme si brave avait reculé deux fois, comme s'il eût vu la mort face à face. Il avait cravaché son cheval alors avec emportement et dit à l'officier le plus proche: «Je suis comme mon pauvre Desaix, aujourd'hui, je sens que les boulets ne me connaissent plus.» Cinq minutes plus tard il tombait, frappé en pleine poitrine. Cette anecdote servit de point de départ à vingt autres. MmeAlexis raconta qu'ayant vu en rêve le facteur entrer et lui remettre une lettre funèbre, la lettre lui avait été, en effet, donnée le lendemain dans des circonstances identiques. Le capitaine avait entendu distinctement la voix d'un de ses amis l'appeler; à cette même heure cet ami, qu'il ne savait pas malade, se mourait. M. Largeyx, qui devait se mettre en voyage, avait été supplié par sa femme de ne point partir, et ce conseil lui avait sans doute sauvé la vie, car le train qu'il voulait prendre avait déraillé. De telles histoires se répètent dans toutes les conversations de ce genre, toujours analogues, toujours affirmées avec une pareille bonne foi, et toujours impossibles à vérifier, tant notre besoin de merveilleux donne aisément le coup de pouce à nos souvenirs. Mon oncle et M. Viple écoutaient ces propos avec le sourire d'incrédulité que tu devines. C'étaient deux vieux diables, nés sous l'Empereur et grandis dans la philosophie du dix-huitième siècle. Ils avaient beaucoup fréquenté un interne de Dupuytren dans leur première jeunesse, et leur réponse, lorsqu'on leur parlait du Surnaturel, était cette simple phrase qu'ils prononçaient en se regardant: «Ils n'ont donc jamais vu disséquer?» Ils furent, ce soir-là, comme d'ordinaire, parfaitement incrédules et ironiques, et clignant des yeux pour faire tour à tour parler les convives.—«Et vous, Lucien?» interrogea M. Viple à un moment.—«Moi,» fit le jeune homme, «je n'ai pas vu disséquer, comme vous dites, mais j'ai mes superstitions; je me suis battu et je crois aux pressentiments; j'ai joué et vu jouer et je crois aux fétiches.»

—«Jurerais-tu qu'il eût tort,» fis-je en riant, «toi qui ne pouvais plus passer une fois au baccarat, aussitôt que Molan te regardait jouer?…»

—«Que savons-nous, en effet, de ce que nous appelons le hasard?» dit Claude. «Mais, sur le moment, ce ne fut pas l'idée qui me frappa, ce fut le mot. A cette époque, les termes inconnus et à demi compréhensibles exerçaient sur moi un véritable ensorcellement. Quel frisson firent courir en moi ces deux syllabes jusqu'alors inentendues: fétiche, je renoncerais à l'expliquer devant quelqu'un qui ne serait pas toi. A quelques phrases de mon cousin, je devinai à peu près, comme un enfant en est capable, ce que le terme signifiait, et je m'amusai à me répéter ce mot: fétiche, une fois sorti de table et rentré au salon. J'étais assis comme d'habitude sur cette petite chaise très basse que tu aimais aussi, dans le dossier de laquelle une sculpture en bois configurait la fable duRenard et de la Cigogne; messire Renard, accroupi et le museau dressé, regardait dame Cigogne fouiller de son long bec un vase à col étroit. Tout dans cette pièce, en ce moment éclairée par les quatre hautes lampes, s'accordait si bien à la physionomie des personnes rassemblées là pour y prononcer les mêmes discours parmi les mêmes meubles du plus pur style Empire,—les meubles de mon grand-père, le vieux notaire et le voltairien. Son portrait, appendu à la muraille, ressemblait à mon oncle avec une exactitude extraordinaire. «C'était un bon homme, mais un païen,» me répétait souvent ma tante; autre mot qui me laissait rêveur. Il avait eu mon oncle très jeune et mon père très vieux. Je songeais qu'il avait connu, lui, le maréchal, notre compatriote, et dans ma tête, que le sommeil gagnait, toutes les phrases écoutées se mélangeaient étrangement au souvenir de ce que je savais de cet aïeul au portrait énigmatique. Tout cela ne m'empêchait pas d'être profondément anxieux à l'endroit du cadeau que me ferait mon oncle, et lorsqu'on annonça, vers neuf heures, que ma bonne m'attendait, ce fut le cœur battant que je présentai ma joue à l'accolade de toutes les vieilles gens pour finir par cet oncle Gaspard qui tira de sa poche un petit volume enveloppé d'un papier de soie.—«Tu l'ouvriras à la maison,» me dit-il. C'était cet adorable livre sur les papillons, tout illustré de dessins coloriés, qui nous servit de prétexte durant les vacances à torturer tant de ces délicats insectes, pour les comparer aux planches du recueil. Mais en recevant ce présent, et tandis que je disais merci, ma déception était grande. Ah! que j'eusse mieux aimé de quoi augmenter le trésor enfermé dans ma tirelire, pareille à la tienne, une pomme de grès teintée en vert que je secouais une fois par jour au moins pour entendre le bruit de mes gros sous. Le rêve du sabre doré dormait dans cette tirelire et il me fallait l'y laisser! Que devins-je, lorsque mon cousin me dit: «Moi aussi, je veux te faire mon cadeau; suis-moi dans ma chambre.» Il m'emmena, et cherchant dans son porte-monnaie deux pièces, une blanche et une jaune: «Voilà qui est pour toi,» fit-il en me montrant celle d'argent qui valait quarante sous; «quant à celle-ci,» ajouta-t-il en me montrant la jaune qui valait, elle, les dix francs, mes dix francs, «regarde-la bien, c'est elle qui va me servir de fétiche. Il faut que j'aie la veine au jeu, ce soir, tu m'entends?… Tu la donneras au premier pauvre que tu vas rencontrer d'ici à la maison. N'y manque pas, sinon tu me porteras une guigne noire.» J'entends encore ces mots, qui étaient fort obscurs pour moi, de par delà ces vingt années. Je pris les deux pièces dans ma main déjà gantée de son gros gant de laine tricotée, je promis à mon cousin d'exécuter fidèlement sa commission, et il me remit aux soins de Miette, qui, sa cape brune sur la tête, ses galoches aux pieds, sa lanterne à la main, m'attendait au bas du grand escalier.»

—«Voilà un vrai trait de joueur,» l'interrompis-je. «C'est comme en Italie, où l'on fait tirer les numéros dulotto, le samedi, par un petit garçon, vêtu de blanc pour la circonstance…»

—«Il était tombé beaucoup de neige la veille,» continua Claude, sans relever mon exclamation, «en sorte que, pour ne pas glisser, nous marchions très lentement par les rues silencieuses. Miette me tenait la main gauche, et avec les doigts de ma main droite je serrais fortement les deux pièces que je sentais de grandeur très inégale. Les boutiques étaient presque toutes fermées, mais à la plupart des fenêtres on voyait de la lumière. Pour rentrer à la maison, nous devions contourner le chevet de la cathédrale et passer précisément devant le magasin du père Commolet. Ma bonne, que nous appelions la Fourmi, c'est toi qui l'avais baptisée, parce que tu lui trouvais une inexprimable ressemblance avec cet industrieux animal, ne causait guère, et moi je regardais ce coin de la vieille ville qui formait à cette heure un paysage singulier. Les sveltes arceaux se détachaient en noir sous la couche de neige blanche qui les recouvrait. Le ciel étincelait d'étoiles et la maison de Commolet montait, droite, close et sombre. L'image du jouet rêvé flamboya soudain devant moi avec plus d'intensité que jamais, et je songeai qu'il serait à moi, si la pièce d'or que je sentais si mince sous ma main m'appartenait. A peine ces deux idées furent-elles entrées à la fois dans mon esprit qu'elles se lièrent d'elles-mêmes. Si la pièce d'or m'appartenait? Mais, si je veux, elle m'appartient. Qui m'empêche de donner au premier pauvre, non pas celle-là, mais l'autre? Qui le verra? Si j'avais dit tout cela au cousin, c'est à moi qu'il aurait donné les dix francs. C'est un si bon, un si excellent garçon… J'en étais là de mes réflexions quand nous passâmes sous les fenêtres du cercle dont mon cousin faisait partie lorsqu'il était chez mon oncle. J'avais entendu ma sœur dire un jour qu'on jouait là «un jeu d'enfer.» Cette expression me revint et avec elle la vision subite de l'enfer, en effet, dont l'abbé Martel, tu te souviens encore, nous faisait en chaire des descriptions terribles. «Si je prends ces dix francs,» me dis-je tout d'un coup, «c'est un vol; or le vol est un péché mortel.» Je me vis damné. Je lâchai aussitôt la petite pièce d'or pour ne plus manier que la grande. «Je donnerai les dix francs au premier pauvre,» pensai-je; «mais s'il ne s'en rencontre pas?» Je n'en avais pas vu un seul depuis la maison de mon oncle. «Hé bien, s'il ne s'en rencontre pas, je le dirai demain à mon cousin, et il ne me reprendra pas la pièce.» Je raisonnais ainsi, mais je savais trop que mon raisonnement était un mensonge. Nous devions passer devant le portail de la chapelle des Capucins. C'était le rendez-vous ordinaire des mendiants et, par cette veille de Noël, ils seraient là tous qui attendraient l'arrivée des fidèles à la messe de minuit. C'était un des coins de notre ville que nous connaissions le mieux, car là se tenait la mère Girard, la marchande qui nous vendait des pommes en automne, en hiver des sucres d'orge, et des cerises au printemps, attachées par du fil à un petit bâton. L'angle de ce portail, à droite, servait de niche à un aveugle dans le masque flétri duquel s'ouvraient des yeux blancs à demi cachés par des paupières sanguinolentes. Ne l'aperçois-tu pas, remuant la tête, tout droit et sec dans sa blouse bleue? Il tenait par une chaîne rouillée un caniche d'un blanc sale et tendait aux passants, en guise de sébile, l'intérieur d'un chapeau de feutre noir, privé de sa coiffe? Je n'étais pas arrivé à dix pas de la chapelle que j'entendais sa plainte: «La charité, bonnes gens…» A peine la voix eut-elle frappé mon oreille que de nouveau la tentation de m'attribuer la pièce d'or se présenta devant ma pensée, irrésistible cette fois. Aucune autre idée n'eut le loisir de paraître et de chasser celle-là qui me fit, machinalement, quitter la main de ma bonne et déposer dans le chapeau de l'aveugle…»

—«La pièce d'argent?» lui demandai-je comme il hésitait.

—«Oui,» fit-il avec un soupir, «la pièce d'argent. La chapelle des Capucins était dépassée, le trottoir de la place du Taureau longé, le coude de l'impasse de l'Hôpital tourné. Nous étions devant notre maison. Un étrange calme avait succédé en moi à ma première agitation. Le simple fait de la faute commise, et irréparablement, m'avait tiré de l'incertitude, et, du coup, apaisé pour quelques instants. J'ai compris depuis, par le souvenir de ces minutes-là, pourquoi la plupart des criminels, aussitôt l'action exécutée, entrent dans une période de repos intime qui leur permet quelquefois de dormir à la place même où ils ont tué. Cependant, la mystérieuse voix intérieure qui nous dit: «c'est mal,» commença de s'éveiller en moi lorsque je me trouvai devant ma sœur. Je n'avais jamais eu, depuis deux ans que j'étais chez elle, une pensée qu'elle ne connût, et, dans mon existence d'enfant sage, mon seul méfait sérieux avait consisté à faire, l'année d'auparavant et malgré sa défense, une cueillette des plus belles fleurs de notre jardin. Je les avais plantées par la tige dans ma petite brouette, au préalable remplie de terre, afin d'avoir un jardinet à moi. Surpris par un domestique, j'avais pris la brouette entre mes bras, escaladé l'escalier quatre à quatre, jeté le tout, sable et fleurs, dans une armoire à charbon située au fond d'un corridor, et je n'avais plus osé passer là qu'en tremblant, quoique personne ne me parlât jamais de cette équipée. Mais, à deux ou trois reprises, ma sœur Blanche m'avait regardé si singulièrement, qu'un jour je fondis tout à coup en larmes, et j'avouai mon forfait. Elle me boucla les cheveux avec les doigts, comme c'était son habitude quand elle me gardait auprès d'elle un peu longtemps, et elle me dit, avec un sourire: «Est-ce que tu crois que tu pourras jamais rien me cacher?» Allait-elle voir dans mes yeux que j'avais cette fois une faute à cacher, plus grave que ma première peccadille,—elle ou mon beau-frère, le médecin, cet homme si sérieux dont les silences m'avaient toujours un peu gêné? Mais non, soit que Blanche se sentît plus souffrante encore que d'habitude, et mon beau-frère plus préoccupé, soit qu'avec l'âge j'eusse fait quelques progrès dans l'art de l'hypocrisie, ils se contentèrent, ce soir-là, de me questionner sur mon oncle et ma tante, feuilletèrent mon livre et me renvoyèrent dans ma chambre. Mon premier soin, tandis que Miette allumait les bougies et qu'elle avivait la flamme du foyer, fut de rouler la pièce d'or dans mon mouchoir. Je la glissai sous mon oreiller, afin qu'en me déshabillant la brave fille ne pût s'apercevoir de rien. Elle me dévêtit comme chaque soir, me fit mettre à genoux au pied de mon lit pour dire ma prière, et posa elle-même mon soulier au coin de la cheminée, tout prêt pour recevoir le cadeau de Noël. Le vent s'était levé. Il commençait de souffler autour de la place d'Armes, avec ce frémissement que nous avons tant de fois écouté ensemble. Pourquoi Miette, qui ne prononçait pas vingt paroles par heure, me dit-elle tout à coup: «Les pauvres gens, qui sont sans abri par une nuit pareille!…» En parlant ainsi, elle retirait de ma couchette la bassinoire de cuivre. A travers le couvercle je voyais la braise rougeoyer. Mes rideaux baissés, ma couverture préparée, la flamme claire de ma cheminée, tout dans ma petite chambre exprimait la douceur de l'existence que je menais à cette époque auprès de ma chère Blanche. Ce n'était pas la première fois que la sensation de la sécurité profonde, rendue comme perceptible par l'aspect de ces objets familiers, m'engourdissait délicieusement le cœur; mais, tandis que je me coulais entre mes draps chauffés, voici qu'au lieu de me fixer dans cette sensation, je laissai mon esprit évoquer, par contraste, l'image de l'aveugle debout sous le portail et fouetté par la bise: «La charité, bonnes gens…,» disait sa voix. «C'est égal,» songeai-je tout à coup, «j'ai volé ce pauvre homme…, volé, volé…» Je me répétai ces syllabes à plusieurs reprises. Ma bonne avait soufflé la lumière et quitté la chambre, que la flambée dernière des bûches croulantes éclairait fantastiquement. Je dépliai mon mouchoir et je pris la piécette d'or dans ma main pour chasser, par cette impression, le sentiment de honte qui venait de me faire monter le sang au visage, quoique je fusse tout seul et que personne ne pût me voir. Oui,elleétait là, je la tenais, et avec elle, c'était comme si j'eusse tenu le jouet tant convoité. Pas tout à fait cependant. Il faudrait d'abord expliquer à ma sœur comment ces dix francs étaient en ma possession. Lui raconter que mon oncle me les avait donnés? Impossible. Elle lui en parlerait. Il dirait que non, et je serais perdu. Attendre quelques semaines et soutenir que c'était le résultat de mes économies? Je comptai sur les doigts de ma main demeurée libre, il fallait plus d'une demi-année pour que cette fable devînt vraisemblable, et d'ici là le sabre serait peut-être vendu. Bah, étais-je simple de ne pas avoir songé tout de suite au plus sûr moyen? Une après-midi que je sortirais avec ma bonne, je cacherais les dix francs dans le creux de ma main, et, à un moment de la promenade, j'aurais tout uniment l'air d'avoir ramassé la pièce par terre. J'étais minutieux et j'observais beaucoup. J'avais, plusieurs fois déjà, trouvé ainsi quelques petits objets. La pièce d'or serait une trouvaille de plus… Oui, c'était là un plan raisonnable, je m'y arrêtai, et je me retournai sur le côté droit pour dormir. Je ne pus pas. Je me vis en présence de ma sœur, et lui débitant ce mensonge. Je sentais d'avance que les joues me brûleraient et que tout en moi crierait,—quoi? Mon vol. Oui, un vol. Car voler, c'est prendre ce qui n'est pas à nous, et cette pièce n'était pas à moi. Elle était au premier pauvre rencontré sur mon chemin, et ce pauvre était l'aveugle des Capucins. Je l'entendis soudain qui me disait de sa même voix traînante: «Voleur…, voleur…» J'étais un voleur. Cela me causa une contraction au cœur presque insupportable. Un voleur, mais cela me représentait un comble d'abjection! Un voleur, comme les deux hommes que nous avions vus traverser la place, un soir d'été, entre des gendarmes, en haillons, la face souillée de poussière et de sueur, l'œil farouche, les mains liées avec des chaînettes!»

—«Ton cousin était pourtant avec nous, ce jour-là,» m'écriai-je.

—«Hé bien!» dit Claude, «cette image de honte m'envahit, m'oppressa, m'écrasa, et avec elle un si intense dégoût de mon action, qu'ayant pensé au sabre doré, j'aperçus nettement que je n'aurais plus aucun plaisir à le porter. Je m'imaginai l'avoir au côté. Toi ou un autre, vous m'en faisiez des compliments. De quel front les recevrais-je? Je tirai mon bras du lit et je posai la piécette volée sur ma table de nuit. Elle me semblait brûlante maintenant.—«Non,» me dis-je, «non, je ne la garderai pas. Je la jetterai demain ou je la donnerai à quelque autre mendiant.» Cette résolution prise, je fis un signe de la croix et je dis unAvepour m'y confirmer. Dans l'ombre, je cachai simplement la maudite pièce au fond du tiroir de ma table de nuit, et j'essayai de dormir. Mais ces troubles m'avaient donné une sorte de fièvre. Mes idées étaient en éveil. Je n'avais jamais pensé aussi vite. Les phrases entendues chez mon oncle se mirent à tourbillonner en moi. La conversation sur les pressentiments et les influences occultes reparut dans mon esprit, et avec elle l'image de mon cousin Lucien. «Celle-ci,» avait-il dit, «regarde-la bien, c'est mon fétiche.» L'étrange impression de mystère que ce mot m'avait infligée déjà se ranima, et je raisonnai sur elle. En ne remettant pas la pièce d'or à l'aveugle, je n'avais pas seulement commis un vol, j'avais manqué à ma promesse envers Lucien. Je lui avais peut-être porté malheur. C'était une formule qui avait passé et repassé dans la causerie. J'aperçus alors, en pensée, et presque avec l'exactitude d'une hallucination, mon cousin qui sortait de chez lui et suivait le chemin que j'avais suivi. Sa jambe gauche traînait un peu. Le col de loutre de son pardessus était relevé, son gant fourré maniait sa canne à épée, une canne droite qu'il suffisait de lancer en avant d'un petit mouvement sec pour qu'il en jaillît cinq pouces d'acier aigu. Je l'entendais siffler son air favori de cette année-là: «Je suis le major…» Il contournait le chevet de la cathédrale, il montait au cercle… Là mes images se brouillaient. Je n'avais jamais vu de salle de jeu que sur la couverture d'un de nos livres.»

—«Place des Petits-Arbres, à la devanture du père Duchier?»

—«Précisément. Tu te souviens comme la gravure était effrayante. Elle représentait un amoncellement, sur une table, de billets de banque et de louis que plusieurs personnes se partageaient avec fureur, tandis que, dans un coin, un jeune homme appuyait sur sa tempe le canon d'un pistolet. J'étais incapable, en ce moment, de lutter contre cette vision. Pour les enfants comme plus tard pour les amoureux, ce qui est conçu comme possible est admis aussitôt comme réel. Je me tournai et me retournai dans mon lit en proie à une anxiété si forte que je finis par me relever sur mon séant. J'allumai ma bougie et je regardai ma montre. Il n'y avait pas plus d'une heure que j'étais couché. Je réfléchis. «Il ne faut pas quecelaarrive,» dis-je tout haut, et ma propre voix me fit peur. Quoi, cela? Je n'aurais pas pu répondre, mais je me trouvais accablé par l'attente de quelque épouvantable malheur. «Ce sera un pressentiment,» songeai-je, et je me rappelai la mort du maréchal dont j'avais tant regardé le profil héroïque. Ce souvenir d'un fait vrai donna un caractère de réalité absolue à mes appréhensions. J'étais bouleversé comme si la chose redoutée était là, présente et vivante. «Mais qu'y faire? qu'y faire?» me répétai-je avec désespoir. A la lumière de la bougie, je regardai la pièce d'or pour la première fois. Elle était à l'effigie de la République de 1848 et marquée d'une croix, que le joueur s'était sans doute amusé à tracer avec la pointe d'un canif. Dans l'état d'énervement où je me trouvais, ce signe cabalistique me frappa soudain d'une terreur superstitieuse dont, à cette minute, je retrouve encore l'impression. Probablement cette image me suggéra celle de la chapelle. Je revis le caniche et sa chaînette, les paupières de l'aveugle, le chapeau tendu, et alors une idée s'imposa, irrésistible. Il fallait à tout prix réparer ce que j'avais fait, et cette nuit même. Il lefallait, et pour cela retourner à la chapelle, et remettre la pièce d'or dans le chapeau du pauvre… Résolution folle, et cependant réalisable. Je ne pensai pas une minute à charger ma bonne de cette commission. J'aurais dû m'expliquer, et j'eusse préféré la mort… Mon beau-frère et ma sœur étaient couchés, nos domestiques attendaient dans la cuisine le moment d'aller à la messe de minuit. Elle était au rez-de-chaussée, cette cuisine, et sur le devant. A l'autre bout du corridor, et faisant face à l'entrée, se trouvait la porte du jardin, fermée au loquet. Le jardin lui-même communiquait avec la rue par une porte basse dont la clef était pendue sous le hangar. Il m'était donc aisé d'exécuter une évasion, pourvu que je ne fisse aucun bruit. En un quart d'heure j'allais et je revenais. Et si j'étais surpris? Bon, je dirai que j'ai voulu entendre la messe de minuit. Je serai terriblement grondé. Mais un sentiment de justice, commun aux enfants et aux animaux, me faisait accepter, sans trop de révolte, la crainte d'un châtiment si mérité pour ma vilaine action. D'ailleurs il me suffisait d'apercevoir la possibilité de réparer ma faute pour que cela devînt, à mes yeux, une nécessité impérative. L'angoisse avait été trop forte, le soulagement était trop certain. Me voici donc me glissant à bas de mon lit, reprenant un à un mes vêtements que Miette avait posés sur la chaise, mes deux souliers, au risque de n'avoir pas de cadeau de Noël si le petit Jésus descendait par la cheminée durant mon absence, rampant l'escalier avec un battement affolé du cœur à la moindre crépitation, ouvrant la porte du jardin dont le grincement faillit me faire tomber sans connaissance… Encore une minute, et j'étais dans la rue, tout seul, pour la première fois de ma vie, à près d'onze heures du soir… Tu sais combien j'étais alors susceptible de frayeur, grâce à la nervosité maladive qui nous était commune à ma pauvre sœur et à moi. Laquelle n'avais-je pas subie de toutes les paniques dont les enfants sont victimes? Êtres et idées m'avaient également hanté. J'avais eu peur de l'homme caché sous le lit et qui va vous saisir par la jambe, peur de la léthargie qui va permettre qu'on vous enterre vivant, peur des revenants et peur des démons, peur des voleurs et peur des fées, que sais-je? Mais, à ce moment-là, et tandis que je trottais sur la neige par les rues désertes, l'idée fixe me rendait insensible à mes préoccupations habituelles. J'allais, courant sur le tapis glissant et glacé, la maudite pièce serrée dans la main, mon chapeau baissé sur mes yeux, et préoccupé seulement d'arriver vite. Ah! je vivrais bien vieux que je n'oublierai jamais l'immense désespoir dont je fus pris au tournant de l'hôpital. Je fais un faux pas, le pied me manque, je tombe sur la neige, et, dans ma chute, la pièce d'or m'échappe des doigts; vainement je gratte cette neige avec mes ongles, vainement je sanglote en fouillant tout autour. Onze heures sonnent dans le clocher de l'hôpital. Il me faut rentrer les mains vides, le cœur bourrelé des plus invincibles remords. Du moins, un dernier malheur me fut évité, je pus revenir sans être surpris…»

—«Et la suite?» insistai-je comme il se taisait.

—«Tu la connais trop,» répondit-il, «ce fut cette nuit même que Lucien, au cercle, ayant perdu au baccarat une somme pour lui énorme, perdit la tête et tricha. Ce fut la moins savante des tricheries, celle qui s'appelle en argot de joueurs lapoussette, et qui consiste à pousser en avant un billet de banque, posé à cheval sur la ligne du tableau, quand le tableau gagne, et à le retirer quand il perd. Lucien fut pris, exécuté… Que te dire? Je sais tout ce que tu pourras répondre, et que le hasard d'une coïncidence a tout fait, et que mon cousin n'en était sans doute pas à son premier coup, et que la passion du jeu suffit à perdre un homme. Pourquoi cependant n'ai-je jamais pu détruire entièrement le remords de cette unique improbité de mon enfance, qui m'a rendu honnête homme pour le reste de ma vie? Et pourquoi cette veillée de Noël si heureuse et gaie pour tous, n'a-t-elle jamais pu être pour moi que le plus mélancolique, le plus déprimant des anniversaires?»

—«Alors,» lui dis-je après un nouveau silence, «notre réveillon de cette nuit, tu n'y tiens pas beaucoup?…

—«Et toi?» fit-il.

—«Après ton histoire, plus du tout,» lui répondis-je. «Donne-moi du thé et parlons encore de l'Auvergne, de nos courses dans la montagne, cette fois, pour chasser un peu ce triste souvenir…»

Et il fallait qu'il fût bien triste en effet, car cette conversation sur notre enfance, qui avait le privilège de le distraire dans ses plus mauvais moments, ne réussit pas à chasser le nuage que ce souvenir avait amassé sur son front, et, comme la superstition est contagieuse! j'ai beau moi-même me démontrer qu'il n'y a là qu'un scrupule maladif, je n'arrive non plus à me convaincre tout à fait qu'il n'a pas été un peu la cause du malheur de Lucien!

Paris, décembre 1884.


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