VIJacques Molan

VIJacques MolanA FERDINAND DE GIORGI.Ce soir-là, Thérèse de Sauve était cruellement triste. C'était dans la semaine qui suivit sa première rupture avec Hubert Liauran. Elle avait trompé ce garçon qu'elle adorait,—entraînée par un caprice de sensualité qu'elle ne comprenait plus elle-même. Par suite de quelles indiscrétions Hubert avait-il soupçonné cette aventure? Elle ne le savait pas. Mais il l'avait soupçonnée, et elle la lui avait avouée, en proie à un de ces délires de sincérité, comme en ont les femmes véritablement éprises. Maintenant tout était fini entre eux. Elle le croyait du moins, et elle en était désespérée. Sous le prétexte d'une migraine, elle avait laissé son mari se rendre sans elle à un dîner où ils étaient priés, et, demeurée seule, elle vaquait à cette mélancolique occupation de reprendre une par une les lettres qu'elle gardait de son cher, de son pauvre ami. Par quelle étrange association d'idées ce passé tout vivant et encore tout saignant la fit-il songer à un autre passé, mort celui-là, et à son intrigue avec le célèbre romancier Jacques Molan, qui avait précédé de deux années cette passion pour Hubert? Ah! si ce dernier, qui, lui aussi à cette même heure, agonisait de désespoir parmi ses souvenirs, avait pu voir cette maîtresse, qu'il savait pourtant infidèle, chercher ce qu'elle cherchait parmi ses papiers! Hélas! Nous avons beau fouiller et fouiller dans le cœur d'une femme que nous aimons, il y a toujours un secret à y découvrir après un autre, et le plus cruel de ces secrets est encore celui-ci, qu'en nous disant après toutes ces hontes qu'elle nous aime, elle ne nous ment pas. Car en bouleversant le tiroir où elle était sûre de retrouver le seul souvenir qu'elle eût conservé de Jacques, la malheureuse ne pensait qu'à Liauran! C'était, ce souvenir, une espèce de nouvelle autobiographique composé «pour elle seule,» comme il était écrit sur la feuille de garde,—ce qui n'avait pas empêché l'écrivain de la publier, en changeant seulement les noms, dans un recueil vendu à vingt-cinq mille exemplaires, sous ce titre à la Jacques Molan: «Tristes nuances!» Mais quand il avait apporté à Mmede Sauve ce petit manuscrit, elle n'était pas encore sa maîtresse, et il s'ingéniait, l'adroit et félin séducteur, à remuer en elle cette corde de poétisme vaguement littéraire que beaucoup de femmes du monde, restées naïves sur ce point malgré leurs fautes, portent en elles. Mon Dieu! comme Thérèse s'était sentie autrefois doucement caressée par cette confidence que le sycophante avait appelée mélancoliquement: «Mon grand Remords.»MON GRAND REMORDSPour Elle seule.J'aimais beaucoup ma petite chambre dans le chalet de ma tante, à Gérardmer. Par la croisée je voyais le lac et les bois. A chacun des meubles disparates, fauteuil Voltaire, chauffeuse, bergère garnie d'une housse, chaise cannée, un souvenir se rattachait pour moi, indéfini et attendrissant. Dans ma première jeunesse, aussitôt les vacances venues, j'accourais. Je prenais le chemin de fer jusqu'à Saint-Dié, puis le courrier, une diligence jadis peinte en bleu, que tiraient trois chevaux attelés avec des cordes. Le plancher du coupé garni de paille connaissait les battements d'impatience de mes pieds chaussés de souliers à clous, tandis que le conducteur s'arrêtait à l'auberge de laTruite-Dorée, sur la route. Je le voyais, lui et ses amis de l'impériale, s'asseoir à table, racler de la lame du couteau le «Géromé» dans sa boîte, beurrer un chanteau de pain avec cette pâte blanche et grasse que piquaient des grains d'anis, puis arroser le tout d'une topette de vin gris. Et des courses commençaient, au ras de la montagne, qui lançaient la colossale voiture au grand galop sur les pentes boisées de sapins. Il fallait bien rattraper le retard de laTruite-Dorée. Et nous n'avons jamais versé!A peine débarqué, ma tante me conduisait à la petite chambre et, après un silence:—«Comment trouves-tu le papier, mon Jacques?» faisait-elle.—«Ce n'est donc pas le même?…» et j'ouvrais mes yeux pour admirer les bouquets roses ou les fleurs bleues, tandis que ma tante, dont l'innocente manie consistait à combiner infatigablement des emménagements nouveaux de son chalet, riait toute une minute en montrant ses longues dents jaunies de buveuse de thé. Avec quelle religion elle préparait elle-même sa tasse du matin, celle d'après-dîner et celle d'après souper, dosant les feuilles séchées au moyen d'un verre à liqueur de vermeil dédoré! Elle riait, puis m'offrait sa joue en s'écriant: «A-t-il, Dieu, peu de tête! Donnez-vous donc la peine de penser à eux, ils ne s'en apercevront seulement pas.» Sur quoi mon oncle m'attirait à part:—«Ta tata est folle avec ses papiers…,» et il m'entraînait au grenier où des quantités de rouleaux poussiéreux gisaient soigneusement empilés, comme des rondins dans un bûcher.—«Cent vingt-quatre espèces!» exclamait-il. Ah! c'étaient un oncle et une tante à les mettre dans un roman, si je n'avais pas eu toujours un naïf respect pour des souvenirs de cette intimité douce! Et leur existence solitaire au bord de ce lac silencieux achevait de les revêtir, pour mon imagination, d'un caractère chimérique de créatures en dehors de l'humanité. Lorsque ma tante tricotait auprès de moi, dans son fauteuil en tapisserie, elle posait ses pieds, dont elle ôtait parfois la pantoufle, pour frictionner du plat de sa main un rhumatisme persistant, sur le barreau de ma chaise à moi,—une chaise en paille très basse et dans le dossier de laquelle était sculptée la façade de la cathédrale de Strasbourg. Je l'ai reconnue quand je suis allé depuis en pèlerinage dans cette antique cité d'où mon oncle était originaire. C'était dans la salle d'en bas, qui servait à toutes fins. Nous y mangions, nous y tenions salon, nous y prolongions notre veillée, habitude des hivers rigoureux qu'expliquait la présence du haut poêle en blanche faïence fendillée. En été, la porte-fenêtre s'ouvrait sur le jardin mi-potager, mi-fleuri. Là, je faisais la lecture à ma tante. Dans l'entre-deux des phrases du livre je regardais ses lunettes posées sur son nez carré, les tire-bouchons grisonnants de ses cheveux, le ruban jaune de son bonnet, les bagues de ses mains en train de parfaire un bas de laine bleue que mon oncle porterait l'hiver, dans un sabot à l'épreuve de la neige. Une de ces bagues avait un chaton en forme de cœur, et je me rappelais qu'un jour ma vieille tante m'avait conté une vague et douce histoire de sa jeunesse, qu'un capitaine Renard avait dû l'épouser, puis qu'au dernier moment on avait découvert que ce capitaine «entretenait une liaison!» Mes idées se mettaient à s'enfuir, à propos de ce terme énigmatique, loin de la tranquille salle dont le buffet bien rangé révélait à lui seul la confortable sécurité. Ma langue fourchait. Les lignes de l'exemplaire d'Ivanhoëse brouillaient étrangement et je lisais: «Lady Rowena qui entretenait une liaison…» Ma tante levait les yeux vers moi. Je me sentais rougir jusqu'au bout de mes oreilles qui s'écartaient si comiquement de ma tête tondue de collégien, et je continuais de lire avec une effrayante rapidité.Je songeais à mon oncle que ma tante avait épousé sur le tard. «Ah! ce n'était pas mon idéal…,» faisait-elle quelquefois en souriant du même air dont elle me chantait dans mon enfance:«Il le faut, disait un guerrierA la belle et tendre Imogine…»et le fait est que mon oncle n'était pas beau. Son nez infini, son ventre bedonnant, son pied surtout, très court et très cambré, lui dessinaient une silhouette de personnage de caricature. Dans les heures d'hésitation, lesquelles étaient fréquentes chez cet homme demeuré naïf malgré ses soixante ans, ce pied s'avançait et se cambrait davantage, ce nez et ce ventre bedonnant se mettaient sur une ligne droite. C'était pour se justifier le plus souvent auprès de ma tante de s'être attardé à boire un verre d'eau-de-vie de quetsch avec un de ses voisins, et cette justification commençait d'habitude par cette phrase, prononcée à l'alsacienne, sans liaisons et d'une façon plus traînante encore que de coutume: «Quand on est avec son ami…,» et, derechef, les lignes de l'exemplaire illustré d'Ivanhoëse brouillaient étrangement, et je mettais dans la bouche de Cédric le Saxon la formule du bonhomme: «Quand on est avec son ami…» Ma tante derechef levait les yeux. Mes oreilles cette fois tintaient d'émotion. Je savais trop qu'elle avait compris ma coupable moquerie. Je disais: «Non, je me trompe…,» et je mangeais mes syllabes en recommençant la phrase malencontreuse.C'était le tour de la grande horloge. Posée à terre, dans sa gaine de bois bruni et sculpté, cette horloge vénérable, sur le cadran de laquelle j'épelais le nom à demi effacé de «…mann, horloger à Épinal», remuait son balancier de cuivre, suspendu au bout d'une tige d'acier cannelé, avec la monotonie la plus rythmique. Et ce bruit monotone, invinciblement, finissait par se résoudre en un discours, et ce discours, par une étrangeté inconcevable, devenait précisément celui que ma tante débitait à sa cuisinière, quand il s'agissait de partir pour le marché. «Alors, vous m'achèterez…,» disait-elle, et sa phrase s'interrompait sur une onomatopée gutturale où se traduisait son anxiété de ménagère, puis elle parlait et c'était «du veau,» ou «un gigot,» ou quelque autre mets aussi vulgaire sur lequel se fixait sa phrase et son goût. Voici que l'horloge, comme si une âme de bourgeoise habitait les ressorts agencés jadis par Schumann, Lehmann, Riemann?—combien ce nom m'avait inquiété de fois!—se prenait à tictaquer un nom de plat de ménage, elle aussi: «Du veau!… Du veau!…» me criait-elle à travers le silence de la salle, si bien que je lisais distinctement: «Vous m'achèterez!… Vous m'achèterez!…» Ma tante alors piquait son aiguille à tricoter dans ses cheveux gris, et, de sa main devenue libre, elle caressait ma tête tondue en murmurant: «A-t-il, Dieu, peu de tête pour être si grandet!»Et vraiment, je crois que ma tante avait raison, et que ma pauvre tête me manquait souvent. Sans cela, eussé-je passé des heures dans ma petite chambre du premier, un livre ouvert sur mes genoux, mais ne le lisant pas, et l'âme comme dispersée dans le paysage que je regardais interminablement. Le petit lac bleuissait entre les arbres du jardin. Par derrière lui, une montagne dressait sa masse noire de sapins, et par derrière cette montagne, une seconde se profilait, violette celle-là et baignée de soleil. Deux ou trois barques glissaient sur l'eau frissonnante dont la nuance bleue se fonçait comme le saphir, pâlissait comme l'opale, miroitait comme l'acier, suivant l'heure du jour et la couleur du ciel. Le soir, un enchantement commençait. Des brumes traînaient sur ce lac, se déchiquetant aux pointes des branches des sapins et se brisant au soleil qui se couchait. Elles devenaient, pour moi, ces brumes changeantes, des formes impalpables de sylphes et de fées. Des êtres d'une matérialité vague et prête à se fondre en vapeur me paraissaient sortir des cavernes profondes de ce lac enchanté. Petit à petit les formes se précisaient, les contours devenaient reconnaissables, et depuis que j'avais doublé le cap de la dix-huitième année, la fée ou le sylphe avait d'ordinaire la figure fine, les yeux bleu de roi et les cheveux blonds de Mmede Jardres, laquelle possédait justement le chalet sis en face du nôtre. En me penchant bien, sous un certain angle, je pouvais la voir, lisant ou travaillant sur son balcon de bois découpé à jour. Je connaissais cette jeune femme pour l'avoir rencontrée souvent à la promenade et lui avoir été présenté par mon oncle, c'était dans le premier mois de ma dix-huitième année, en septembre.—«Aimez-vous la musique?» avait-elle dit de sa voix gaie en me regardant bien en face, comme c'était son habitude.—«Beaucoup, madame.»—«Hé bien! venez quelquefois le soir, ma belle-sœur Germaine et moi nous jouons du piano, nous chantons, on boit une tasse de thé, puis, à dix heures et demie, bonsoir, plus personne! C'est promis?…» et elle m'avait tendu sa main gantée, ce qui n'avait pas été sans troubler un peu mes idées de provincial sur les convenances féminines. C'était la première Parisienne que je voyais de ma vie, et l'élégance de sa robe de campagne, faite d'une étoffe anglaise à carreaux contrariés, et coupée avec une complication singulière, son sourire qui découvrait des dents éclatantes, son chapeau de paille démesurément avancé sur son front, de telle manière que l'ombre noyait sa figure, et ces gants sans boutons qui montaient à moitié de son bras avec une profusion de bracelets d'or, et sa grâce en maniant l'extrémité de son ombrelle-canne, et ses pieds chaussés, par-dessus la bottine, de guêtres pareilles à l'étoffe de la robe,—bref, le peu de tête que me reconnaissait encore ma tante, s'en alla tout à fait après la troisième et dernière visite au chalet de Jardres.Cependant je restai trois longues années sans revenir à Gérardmer, par suite d'une brouille de ma tante et de mon père à mon sujet. Elle voulait que je fusse médecin et me voir établi auprès d'elle. Mon père me réservait sa place au barreau de Nancy. J'obéis à mon père, je fis mon droit à Paris, parce que c'était ne rien faire, ou presque, et je commençai d'écrire, mais en cachette. Hélas! elles ne sont pas propices au cœur, ces années d'apprentissage, qui consistent à mélanger les pires affectations du vice à d'enfantines allures de carabin. Je fumai énormément de cigares, je laissai pousser mes moustaches, je me prétendis blasé avant d'avoir vécu, et lorsque ma tante, résignée et réconciliée, me pria de revenir passer mes vacances de quatrième année dans ma petite chambre de son chalet,—tendue d'un papier vert d'eau, cette fois,—j'arrivai avec les idées les plus conquérantes, parfaitement décidé à faire une cour sérieuse et suivie à la belle Mmede Jardres, si elle était encore là. Et elle y était, mais les meubles de ma chambre étaient là aussi, toujours les mêmes: les mêmes pelotes à épingles, le même portrait du duc d'Orléans, la même bibliothèque-étagère, suspendue à un ruban de soie bleue, et voici que, sous l'influence de ces objets familiers, mon assurance d'habitué des cafés du quartier Latin s'en alla pièce par pièce, voici que mon âme d'enfant, hésitante, timide et vagabonde, recommença de songer en moi, surtout lorsque je me fus assis sur la chaise basse et que je sentis contre mon dos la cathédrale sculptée. Mon oncle fumait gravement sa pipe en jouant au piquet avec le cousin Doridant. Le poêle de faïence fendillée était toujours à sa place, le buffet aussi. Ma tante tricotait un bas de laine. «Ah!» fit-elle en retrouvant dans mon regard ma distraction d'autrefois, «il n'a jamais eu beaucoup de tête,» et l'horloge machinalement répétait: «Beaucoup de tête! beaucoup de tête!»Mon cousin Doridant était un singulier homme, petit, si pâle, si mince, et avec des cheveux si blancs quoiqu'il eût à peine quarante-deux ans. Il semblait que la nature eût économisé en le fabriquant, et le son assourdi de sa voix ajoutait à cette impression de parcimonie.—«Bonjour, cousin Jacques,» me disait-il en me tendant sa main fluette; «et vous travaillez toujours beaucoup?…» Puis, sans attendre ma réponse: «Très bien! Très bien!» sifflait-il en humant une prise de tabac qu'il avait cueillie au fond de sa tabatière à queue de rat. Il la cueillait, en effet, cette prise, comme une fleur, tant ses doigts mettaient de délicatesse à serrer juste ce qu'il fallait de poudre noire. Et comme il la humait d'une narine savante, sans qu'un seul grain en fût jamais perdu! Il gardait sur sa tête une casquette en drap sombre dont le bourrelet pouvait se rabattre à volonté, ainsi que l'indiquaient deux cordons, noués par-dessus la visière, avec une précision parfaite. Doridant avait neuf cents francs de rente et il en vivait. Il habitait une chambre dans le village, où il faisait sa cuisine, menuisait ses meubles, raccommodait ses habits, en un mot, le campement complet d'un Robinson campagnard. En été, sa pêche; toute l'année, ce qu'il gagnait de sous à mon oncle, au jeu de piquet, augmentaient bien son revenu d'une centaine de francs. Il n'était pas rare que je le rencontrasse dans la campagne, ou vers le soir ou vers le très grand matin, tenant une poignée de bois mort qu'il rapportait chez lui, en vertu du grand principe éloquemment formulé par l'assassin qui, trouvant un sou seulement dans la bourse de sa victime, s'écriait: «Cent comme ça, ça fait cent sous.» Mais cette stricte et redoutable entente du détail infiniment petit, cette diplomatie supérieure du doit et avoir, éclataient au jeu en des traits d'une minutie infatigable. Mon oncle, l'ancien avoué, ne se croyait pas obligé de se contenir devant Doridant, qui avait été son clerc pendant tant d'années. Il criait, il soufflait, il frappait la table, il tripotait son écart, et dans les moments de déveine, il jurait: «Sac à papier! Il n'y a donc pas de Providence!…» à l'épouvante de sa femme, qui le regardait avec le même étonnement que si elle n'eût pas entendu cet inoffensif blasphème dix fois par jour depuis qu'il y avait, dans la maison, une table à jeu et des cartes à coins dorés. Le visage en lame de couteau du cousin Doridant demeurait cruellement pâle, ses yeux bruns se détachaient sur ce teint flétri avec l'éclat immobile des yeux d'une ancienne peinture, et ils gardaient bien la tranquillité impénétrable du regard d'un portrait. Les manches de serge verte qu'il mettait pour jouer, par une habitude de bureau et afin de préserver son inusable veste en drap gris de fer, serraient ses poignets trop minces; et ses doigts maniaient les cartes avec une dextérité qui leur donnait le caractère d'un mécanisme impersonnel. Ils enlevaient les cartes de l'écart, ces doigts de magicien, avec une décision souveraine, et les rangeaient sur le tapis sans que celles de dessous dépassassent d'une ligne celles de dessus. A côté de ce premier paquet, les levées se dressaient, les unes après les autres, avec la rigueur d'une figure de géométrie, et ce joueur impeccable avait, aux annonces de mon oncle, une façon de répondre: «qui valent?…» ou: «ça ne vaut pas,» ou: «c'est bon,» d'une telle prudence que ces simples syllabes m'inspiraient l'idée d'un pouvoir surnaturel et d'une sorte de sorcellerie.Auprès de cette table de piquet, par la belle après-midi du mois d'août, ma tante n'est pas la seule assise. Une autre figure de femme apparaît auprès d'elle: un col plat encadre un menu visage de jeune fille. Celle-là n'a guère plus de dix-huit ans. Une clarté réfléchie s'approfondit dans ses yeux modestes. Ses cheveux bruns sont simplement noués derrière sa tête, qui se penche sur l'ouvrage plus qu'il ne faudrait, parce qu'elle est un peu myope. Ses doigts poussent l'aiguille, ses dents coupent le fil sans que la bouche dise un mot, et tandis que je lis tout bas, non plus du Walter Scott, mais un volume de Balzac, tandis que Doridant répond: «qui valent?…» tandis que ma tante compte les mailles de son bas et mon oncle les cartes de son «point,» il me semble que, par moment, un regard curieux pèse sur moi, celui de MlleAnnette, la fille de l'amie de ma tante, venue de Remiremont pour un mois: «une fille charmante…,» a dit ma tante. «Une fille charmante…,» répète l'horloge que je m'amuse à faire parler à volonté, cette fois. Mais que m'importe ce regard curieux d'Annette? Je songe, moi, que les vitres du chalet de Jardres sont nettoyées, que les jardiniers ont ratissé les allées, que les deux bateaux ont été tirés du hangar et remis à l'eau dans l'embarcadère, que le «village-cart» et le poney de Madame sont arrivés par le train: «Ah! vive l'amour dans le luxe, parce que lui-même est un luxe peut-être!» dit le héros du roman que je lis et dans lequel je retrouve toutes mes sensations de jeune homme, avec cette différence qu'il possède une peau de chagrin au moyen de laquelle il satisfait tous ses désirs, au lieu que moi… Décidément, je n'ai plus du tout ma tête.Si MmeHenriette de Jardres n'avait pas été la femme d'un des plus élégants parmi les conseillers d'État de l'Empire, elle n'aurait pas été lassée du monde jusqu'au dégoût, et elle n'aurait pas préféré à sa villa de Deauville la solitude de ce coin des Vosges. Si elle avait eu le pied moins joli, elle n'aurait pas chaussé des souliers vernis dont les cordons se dénouaient si souvent qu'il lui fallait, le long des promenades, prier MlleAnnette de les rattacher, et les bas de soie vert-pâle à coins vert-sombre qui moulaient la fine attache de ce pied, n'auraient pas apparu au bord de sa robe. Et si je n'avais pas considéré, avec une attention d'autant plus absorbée qu'elle était plus hypocrite, ces menus détails et vingt autres encore, j'aurais peut-être remarqué combien il passait de tristesse dans les yeux d'Annette à chacun des mouvements de mes yeux à moi vers MmeHenriette. Mais les journées de ce mois d'août tendaient le ciel d'un si clair azur, les soirées prolongeaient sur le petit lac de si troublantes agonies de lumière, j'avais toujours eu si peu de tête, et le relent de mon enfance passée traînait si langoureusement dans ma chambre que ma sensibilité romanesque s'exaspéra et que je devins éperdument amoureux de la belle Parisienne.Pour l'instant, elle se trouvait seule à sa maison, avec ses deux enfants, son petit garçon Lucien et sa petite fille Marie: elle, toute blonde, et dans ses yeux le regard et sur sa bouche le sourire de sa mère; lui, tout brun, avec un profil décidé, presque dur. Quelque chose du bec de l'oiseau de proie se dessinait dans la ligne de son nez, où mon républicanisme naïf d'alors voulait voir un signe d'hérédité.—Le conseiller d'État n'avait-il pas pris part au coup d'État du Deux Décembre?—Quand leur mère partait à la promenade dans la minuscule charrette à deux roues, vernissée et lustrée, qu'elle conduisait elle-même, le poney corse trottait lestement sur le chemin qui fait comme une marge au joli lac. Le valet de pied s'asseyait, en livrée de ville et les bras croisés, sur le siège de derrière, tournant le dos au cheval et regardant la route avec un flegme imperturbable. L'un des deux enfants montait à côté de la mère, l'autre à côté du domestique. Si la charrette passait devant le chalet de ma tante, et que je fusse accoudé à ma fenêtre,—j'y étais toujours,—la mère m'envoyait un salut avec le bout de son fouet, les enfants un baiser avec le bout de leurs doigts gantés. Même le valet de pied, avec sa face rasée, sa lèvre supérieure éternellement abaissée et sa cocarde au coin de son chapeau, me semblait moins un être qu'un objet sympathique, comme le harnais à incrustations d'argent du poney, comme le moyeu en argent des roues de la voiture, comme le drap bleu des coussins, comme l'éclat jaune du bois flambant neuf, et je me jurais d'avouer mon amour à cette personne dont l'élégance se sauvait de la banalité par une délicieuse bonhomie…—la première fois que nous serions seuls!Seuls? Hélas! nous ne l'étions jamais. Quel charme cette belle et coquette grande dame pouvait-elle bien goûter dans la compagnie de cette provinciale et gauche Annette? Toujours est-il qu'elle ne sortait jamais à pied sans la venir prendre à la maison. Et comment Annette ne comprenait-elle pas que sa place eût été bien plutôt à côté de ma tante qui demeurait sans compagnie des heures entières, pendant que nous courions la montagne avec Mmede Jardres, et que l'oncle visitait ses prés? «Allez, ma fille. Va, mon neveu,» disait la bonne dame, «et amusez-vous bien! Vous ne vous amuserez pas plus jeunes,» et nous partions, mes deux amies et moi, le long des routes qui avoisinent Gérardmer. Ces routes sont entaillées à mi-côte et en pleines forêts. D'un côté la montagne se dresse, hérissée d'arbres centenaires qui enchevêtrent, dans une épaisseur d'obscurité fraîche, leurs grandes branches chargées de végétations parasites, et les rochers que ces arbres déchirent de leurs racines dégouttent l'eau par toutes leurs fissures. De l'autre côté, la vallée se creuse à pic, foisonnante aussi de branches de sapins et de rochers âpres, et tout au fond, l'eau d'un lac paisible frémit doucement. C'est le lac de Gérardmer, celui de Longemer, celui de Retournemer. Par delà cette eau sommeillante le versant de la vallée se relève avec brusquerie, les sapins étagent leur verdure noire égayée par places de la verdure pâle du bouleau à tige blanche. De l'air bleu s'insinue dans tous les replis de cette vallée, adoucissant l'eau, veloutant les mousses, détachant les aiguilles des sapins qui vibrent, éclairant les cloches des digitales roses qui palpitent, amollissant la courbe déjà si molle de ces collines dont les feuillages dissimulent l'arête trop sèche. Le fin sourire des yeux de MmeHenriette s'associait si bien au charme de ce paysage que je perdais toute capacité d'étudier son caractère, rien qu'à la voir marcher dans ce décor d'une idylle demi-mondaine et demi-sauvage. La simple action de toucher sa main lorsque nous franchissions quelque ruisselet semé de pierres et qu'il me fallait la soutenir, me tournait le cœur sens dessus dessous, si bien que j'oubliais de rendre le même service à MlleAnnette.—«Mais à quoi songez-vous donc, monsieur Jacques?» disait Mmede Jardres en riant gaiement. «Il faut lui pardonner, ma chère. Vraiment, je crois qu'il n'a pas sa tête…» Et elle riait plus haut encore, d'un rire qui tintait dans le silence de la forêt. J'avais dix phrases à répondre pour une, mais le tintement clair de ce rire désarçonnait mes plus hardies résolutions, et, à peine rentré, je m'enfermais dans ma chambre. Je devenais de plus en plus triste. Le cousin Doridant prenait un air narquois en me regardant par-dessous la visière de sa casquette. L'oncle me versait des verres de vin gris à table. Il me disait: «Il faut qu'un jeune homme soit gai, à ton âge…,» en mettant un accent circonflexe du plus pur dialecte strasbourgeois sur chaque voyelle. Ma tante avait de longs entretiens avec Annette, qui se terminaient toujours par une sortie de sa part. Je restais seul avec la jeune fille, et nous causions d'objets parfaitement insignifiants, de l'avenir de la journée, d'une promenade faite ou à faire, de Paris dont elle me demandait curieusement des nouvelles, de Mmede Jardres jamais, et c'étaient, au milieu de cette causerie, des mutismes interminables coupés pour mon oreille par la voix de cette bavarde horloge qui maintenant répétait: «Henriette de Jardres! Henriette de Jardres!…» et je roulais dans d'infinies songeries.Ce fut un soir. Toujours sous le prétexte qu'un jeune homme doit être gai, mon oncle m'avait versé tant et tant de verres de ce vin gris de Lorraine, que ma mélancolie n'eut plus de bornes. Je sortis et je m'assis sur un banc dans le jardin, derrière la maison. Il faisait nuit noire et sans clair de lune. J'entendis une voix qui me disait:—«Vous souffrez, monsieur Jacques?…» MlleAnnette venait de s'asseoir auprès de moi. Je vois encore les étoiles de cette nuit-là, et surtout le chariot de la grande ourse qui se trouvait placé sur l'horizon, assez bas pour qu'il eût l'air de cheminer sur la crête de la montagne; et voilà que doucement, oh! bien doucement, comme de l'eau tombe goutte par goutte par la fêlure d'un vase, je laisse mon secret s'en aller par le coin fêlé de mon cœur, et je raconte ma passion déraisonnable. Petit à petit, je m'imagine que je suis auprès de Mmede Jardres, je prends une main que je sens brûlante dans la mienne, je prononce des phrases d'une folie tendre, je vois une figure se pencher comme sous le poids de l'émotion, j'embrasse une joue que je sens trempée de larmes en prononçant le nom de la belle dame dont je suis fou. Puis un cri me réveille, MlleAnnette s'est enfuie. Qu'ai-je fait, et comment oser la revoir?Cette audace me fut épargnée. A neuf heures du matin, quand je descendis, suivant mon habitude de paresseux, je trouvai ma tante avec une figure que je ne lui avais jamais vue. Elle avait oublié de tirebouchonner ses cheveux gris, et son serre-tête de nuit tenait la place du bonnet à rubans jaunes: «Partie! Elle est partie ce matin pour Remiremont, par le courrier de cinq heures!…» Et mon oncle: «Partie sans nous dire adieu, avec un mot seulement pour annoncer qu'elle écrira.»—«Voyons, que lui as-tu dit?…» fait ma tante en me tirant à part.—«Ce que je lui ai dit? Mais rien, ma tante, je n'ai pas causé avec elle de la journée!» Et sur ce mensonge, je quitte la maison, mes pieds me dirigent vers le chalet de Jardres, et je rencontre sur la route MmeHenriette, au bras d'un homme, qu'à première vue je reconnais, à sa ressemblance avec le petit garçon qui courait devant avec sa sœur. Mmede Jardres me présente à son mari. L'air de certitude répandu sur le visage de l'homme d'État commence de m'intimider. Une question de sa femme à propos d'Annette achève de me troubler, et je réponds machinalement qu'elle est partie.—«Ah! vous l'avez laissée partir,» fait vivement Mmede Jardres. «Pauvre petite!»—«Mais qu'ont-ils donc tous à la plaindre?» me demandais-je.La lettre promise arriva, expliquant qu'Annette entrait au couvent. Les de Jardres quittèrent Gérardmer huit jours après, et moi je ne retourne plus jamais auprès de ma tante. J'aurais trop peur que l'horloge ne se mît à répéter le nom de la personne à laquelle je pense avec le plus profond remords. Ce nom n'est pas «Henriette,» et si ce remords est une fatuité, c'est une nuance bien spéciale de ce mauvais sentiment d'homme vaniteux, car c'est de la fatuité tendre et triste, toute faite de la navrante impression d'avoir méconnu la chose la plus rare de ce triste monde:—Un vrai sentiment!… Quand Mmede Sauve eut lu ces pages, elle resta longtemps à songer. Toutes les émotions qu'elle avait éprouvées plusieurs années auparavant lui revinrent à la pensée et aussi la suite de scènes douloureuses par lesquelles elle était arrivée à découvrir l'égoïsme atroce de cet homme de lettres qui paraissait à ce point préoccupé des finesses du cœur. Si elle s'était doutée, alors et même maintenant, que l'oncle et la tante de Jacques étaient deux campagnards dont il rougissait,—qu'à l'époque de la jeunesse de Jacques, Mmede Jardres n'avait pas encore son chalet dans les Vosges,—enfin que la soi-disant malheureuse Annette était une cousine, en effet, que le drôle avait séduite sans l'ombre d'aucun scrupule! Mais quoi! Elle en savait bien assez, et elle se rappela quelle joie de délivrance elle avait éprouvée après avoir rompu avec ce romancier-cabotin au cœur encore plus dur que son imagination n'était tendre. Avec quelle joie plus vive encore elle s'était attachée à ce si jeune, à ce si délicat Hubert qui devait, hélas! penser d'elle à cette heure ce qu'elle-même elle pensait de Jacques. Et elle se prit à fondre en larmes devant cette cruelle évidence que la vie du cœur oscille toujours entre celui qu'on martyrise et celui qui vous martyrise. Ou victime ou bourreau? Est-ce donc là une loi qui ne souffre pas d'exception? «Et cependant…,» disait-elle en secouant sa tête lasse, «vivre sans aimer, est-ce vivre?»Palerme, février 1891.

A FERDINAND DE GIORGI.

Ce soir-là, Thérèse de Sauve était cruellement triste. C'était dans la semaine qui suivit sa première rupture avec Hubert Liauran. Elle avait trompé ce garçon qu'elle adorait,—entraînée par un caprice de sensualité qu'elle ne comprenait plus elle-même. Par suite de quelles indiscrétions Hubert avait-il soupçonné cette aventure? Elle ne le savait pas. Mais il l'avait soupçonnée, et elle la lui avait avouée, en proie à un de ces délires de sincérité, comme en ont les femmes véritablement éprises. Maintenant tout était fini entre eux. Elle le croyait du moins, et elle en était désespérée. Sous le prétexte d'une migraine, elle avait laissé son mari se rendre sans elle à un dîner où ils étaient priés, et, demeurée seule, elle vaquait à cette mélancolique occupation de reprendre une par une les lettres qu'elle gardait de son cher, de son pauvre ami. Par quelle étrange association d'idées ce passé tout vivant et encore tout saignant la fit-il songer à un autre passé, mort celui-là, et à son intrigue avec le célèbre romancier Jacques Molan, qui avait précédé de deux années cette passion pour Hubert? Ah! si ce dernier, qui, lui aussi à cette même heure, agonisait de désespoir parmi ses souvenirs, avait pu voir cette maîtresse, qu'il savait pourtant infidèle, chercher ce qu'elle cherchait parmi ses papiers! Hélas! Nous avons beau fouiller et fouiller dans le cœur d'une femme que nous aimons, il y a toujours un secret à y découvrir après un autre, et le plus cruel de ces secrets est encore celui-ci, qu'en nous disant après toutes ces hontes qu'elle nous aime, elle ne nous ment pas. Car en bouleversant le tiroir où elle était sûre de retrouver le seul souvenir qu'elle eût conservé de Jacques, la malheureuse ne pensait qu'à Liauran! C'était, ce souvenir, une espèce de nouvelle autobiographique composé «pour elle seule,» comme il était écrit sur la feuille de garde,—ce qui n'avait pas empêché l'écrivain de la publier, en changeant seulement les noms, dans un recueil vendu à vingt-cinq mille exemplaires, sous ce titre à la Jacques Molan: «Tristes nuances!» Mais quand il avait apporté à Mmede Sauve ce petit manuscrit, elle n'était pas encore sa maîtresse, et il s'ingéniait, l'adroit et félin séducteur, à remuer en elle cette corde de poétisme vaguement littéraire que beaucoup de femmes du monde, restées naïves sur ce point malgré leurs fautes, portent en elles. Mon Dieu! comme Thérèse s'était sentie autrefois doucement caressée par cette confidence que le sycophante avait appelée mélancoliquement: «Mon grand Remords.»

Pour Elle seule.

J'aimais beaucoup ma petite chambre dans le chalet de ma tante, à Gérardmer. Par la croisée je voyais le lac et les bois. A chacun des meubles disparates, fauteuil Voltaire, chauffeuse, bergère garnie d'une housse, chaise cannée, un souvenir se rattachait pour moi, indéfini et attendrissant. Dans ma première jeunesse, aussitôt les vacances venues, j'accourais. Je prenais le chemin de fer jusqu'à Saint-Dié, puis le courrier, une diligence jadis peinte en bleu, que tiraient trois chevaux attelés avec des cordes. Le plancher du coupé garni de paille connaissait les battements d'impatience de mes pieds chaussés de souliers à clous, tandis que le conducteur s'arrêtait à l'auberge de laTruite-Dorée, sur la route. Je le voyais, lui et ses amis de l'impériale, s'asseoir à table, racler de la lame du couteau le «Géromé» dans sa boîte, beurrer un chanteau de pain avec cette pâte blanche et grasse que piquaient des grains d'anis, puis arroser le tout d'une topette de vin gris. Et des courses commençaient, au ras de la montagne, qui lançaient la colossale voiture au grand galop sur les pentes boisées de sapins. Il fallait bien rattraper le retard de laTruite-Dorée. Et nous n'avons jamais versé!

A peine débarqué, ma tante me conduisait à la petite chambre et, après un silence:

—«Comment trouves-tu le papier, mon Jacques?» faisait-elle.

—«Ce n'est donc pas le même?…» et j'ouvrais mes yeux pour admirer les bouquets roses ou les fleurs bleues, tandis que ma tante, dont l'innocente manie consistait à combiner infatigablement des emménagements nouveaux de son chalet, riait toute une minute en montrant ses longues dents jaunies de buveuse de thé. Avec quelle religion elle préparait elle-même sa tasse du matin, celle d'après-dîner et celle d'après souper, dosant les feuilles séchées au moyen d'un verre à liqueur de vermeil dédoré! Elle riait, puis m'offrait sa joue en s'écriant: «A-t-il, Dieu, peu de tête! Donnez-vous donc la peine de penser à eux, ils ne s'en apercevront seulement pas.» Sur quoi mon oncle m'attirait à part:

—«Ta tata est folle avec ses papiers…,» et il m'entraînait au grenier où des quantités de rouleaux poussiéreux gisaient soigneusement empilés, comme des rondins dans un bûcher.

—«Cent vingt-quatre espèces!» exclamait-il. Ah! c'étaient un oncle et une tante à les mettre dans un roman, si je n'avais pas eu toujours un naïf respect pour des souvenirs de cette intimité douce! Et leur existence solitaire au bord de ce lac silencieux achevait de les revêtir, pour mon imagination, d'un caractère chimérique de créatures en dehors de l'humanité. Lorsque ma tante tricotait auprès de moi, dans son fauteuil en tapisserie, elle posait ses pieds, dont elle ôtait parfois la pantoufle, pour frictionner du plat de sa main un rhumatisme persistant, sur le barreau de ma chaise à moi,—une chaise en paille très basse et dans le dossier de laquelle était sculptée la façade de la cathédrale de Strasbourg. Je l'ai reconnue quand je suis allé depuis en pèlerinage dans cette antique cité d'où mon oncle était originaire. C'était dans la salle d'en bas, qui servait à toutes fins. Nous y mangions, nous y tenions salon, nous y prolongions notre veillée, habitude des hivers rigoureux qu'expliquait la présence du haut poêle en blanche faïence fendillée. En été, la porte-fenêtre s'ouvrait sur le jardin mi-potager, mi-fleuri. Là, je faisais la lecture à ma tante. Dans l'entre-deux des phrases du livre je regardais ses lunettes posées sur son nez carré, les tire-bouchons grisonnants de ses cheveux, le ruban jaune de son bonnet, les bagues de ses mains en train de parfaire un bas de laine bleue que mon oncle porterait l'hiver, dans un sabot à l'épreuve de la neige. Une de ces bagues avait un chaton en forme de cœur, et je me rappelais qu'un jour ma vieille tante m'avait conté une vague et douce histoire de sa jeunesse, qu'un capitaine Renard avait dû l'épouser, puis qu'au dernier moment on avait découvert que ce capitaine «entretenait une liaison!» Mes idées se mettaient à s'enfuir, à propos de ce terme énigmatique, loin de la tranquille salle dont le buffet bien rangé révélait à lui seul la confortable sécurité. Ma langue fourchait. Les lignes de l'exemplaire d'Ivanhoëse brouillaient étrangement et je lisais: «Lady Rowena qui entretenait une liaison…» Ma tante levait les yeux vers moi. Je me sentais rougir jusqu'au bout de mes oreilles qui s'écartaient si comiquement de ma tête tondue de collégien, et je continuais de lire avec une effrayante rapidité.

Je songeais à mon oncle que ma tante avait épousé sur le tard. «Ah! ce n'était pas mon idéal…,» faisait-elle quelquefois en souriant du même air dont elle me chantait dans mon enfance:

«Il le faut, disait un guerrierA la belle et tendre Imogine…»

«Il le faut, disait un guerrierA la belle et tendre Imogine…»

«Il le faut, disait un guerrier

A la belle et tendre Imogine…»

et le fait est que mon oncle n'était pas beau. Son nez infini, son ventre bedonnant, son pied surtout, très court et très cambré, lui dessinaient une silhouette de personnage de caricature. Dans les heures d'hésitation, lesquelles étaient fréquentes chez cet homme demeuré naïf malgré ses soixante ans, ce pied s'avançait et se cambrait davantage, ce nez et ce ventre bedonnant se mettaient sur une ligne droite. C'était pour se justifier le plus souvent auprès de ma tante de s'être attardé à boire un verre d'eau-de-vie de quetsch avec un de ses voisins, et cette justification commençait d'habitude par cette phrase, prononcée à l'alsacienne, sans liaisons et d'une façon plus traînante encore que de coutume: «Quand on est avec son ami…,» et, derechef, les lignes de l'exemplaire illustré d'Ivanhoëse brouillaient étrangement, et je mettais dans la bouche de Cédric le Saxon la formule du bonhomme: «Quand on est avec son ami…» Ma tante derechef levait les yeux. Mes oreilles cette fois tintaient d'émotion. Je savais trop qu'elle avait compris ma coupable moquerie. Je disais: «Non, je me trompe…,» et je mangeais mes syllabes en recommençant la phrase malencontreuse.

C'était le tour de la grande horloge. Posée à terre, dans sa gaine de bois bruni et sculpté, cette horloge vénérable, sur le cadran de laquelle j'épelais le nom à demi effacé de «…mann, horloger à Épinal», remuait son balancier de cuivre, suspendu au bout d'une tige d'acier cannelé, avec la monotonie la plus rythmique. Et ce bruit monotone, invinciblement, finissait par se résoudre en un discours, et ce discours, par une étrangeté inconcevable, devenait précisément celui que ma tante débitait à sa cuisinière, quand il s'agissait de partir pour le marché. «Alors, vous m'achèterez…,» disait-elle, et sa phrase s'interrompait sur une onomatopée gutturale où se traduisait son anxiété de ménagère, puis elle parlait et c'était «du veau,» ou «un gigot,» ou quelque autre mets aussi vulgaire sur lequel se fixait sa phrase et son goût. Voici que l'horloge, comme si une âme de bourgeoise habitait les ressorts agencés jadis par Schumann, Lehmann, Riemann?—combien ce nom m'avait inquiété de fois!—se prenait à tictaquer un nom de plat de ménage, elle aussi: «Du veau!… Du veau!…» me criait-elle à travers le silence de la salle, si bien que je lisais distinctement: «Vous m'achèterez!… Vous m'achèterez!…» Ma tante alors piquait son aiguille à tricoter dans ses cheveux gris, et, de sa main devenue libre, elle caressait ma tête tondue en murmurant: «A-t-il, Dieu, peu de tête pour être si grandet!»

Et vraiment, je crois que ma tante avait raison, et que ma pauvre tête me manquait souvent. Sans cela, eussé-je passé des heures dans ma petite chambre du premier, un livre ouvert sur mes genoux, mais ne le lisant pas, et l'âme comme dispersée dans le paysage que je regardais interminablement. Le petit lac bleuissait entre les arbres du jardin. Par derrière lui, une montagne dressait sa masse noire de sapins, et par derrière cette montagne, une seconde se profilait, violette celle-là et baignée de soleil. Deux ou trois barques glissaient sur l'eau frissonnante dont la nuance bleue se fonçait comme le saphir, pâlissait comme l'opale, miroitait comme l'acier, suivant l'heure du jour et la couleur du ciel. Le soir, un enchantement commençait. Des brumes traînaient sur ce lac, se déchiquetant aux pointes des branches des sapins et se brisant au soleil qui se couchait. Elles devenaient, pour moi, ces brumes changeantes, des formes impalpables de sylphes et de fées. Des êtres d'une matérialité vague et prête à se fondre en vapeur me paraissaient sortir des cavernes profondes de ce lac enchanté. Petit à petit les formes se précisaient, les contours devenaient reconnaissables, et depuis que j'avais doublé le cap de la dix-huitième année, la fée ou le sylphe avait d'ordinaire la figure fine, les yeux bleu de roi et les cheveux blonds de Mmede Jardres, laquelle possédait justement le chalet sis en face du nôtre. En me penchant bien, sous un certain angle, je pouvais la voir, lisant ou travaillant sur son balcon de bois découpé à jour. Je connaissais cette jeune femme pour l'avoir rencontrée souvent à la promenade et lui avoir été présenté par mon oncle, c'était dans le premier mois de ma dix-huitième année, en septembre.

—«Aimez-vous la musique?» avait-elle dit de sa voix gaie en me regardant bien en face, comme c'était son habitude.

—«Beaucoup, madame.»

—«Hé bien! venez quelquefois le soir, ma belle-sœur Germaine et moi nous jouons du piano, nous chantons, on boit une tasse de thé, puis, à dix heures et demie, bonsoir, plus personne! C'est promis?…» et elle m'avait tendu sa main gantée, ce qui n'avait pas été sans troubler un peu mes idées de provincial sur les convenances féminines. C'était la première Parisienne que je voyais de ma vie, et l'élégance de sa robe de campagne, faite d'une étoffe anglaise à carreaux contrariés, et coupée avec une complication singulière, son sourire qui découvrait des dents éclatantes, son chapeau de paille démesurément avancé sur son front, de telle manière que l'ombre noyait sa figure, et ces gants sans boutons qui montaient à moitié de son bras avec une profusion de bracelets d'or, et sa grâce en maniant l'extrémité de son ombrelle-canne, et ses pieds chaussés, par-dessus la bottine, de guêtres pareilles à l'étoffe de la robe,—bref, le peu de tête que me reconnaissait encore ma tante, s'en alla tout à fait après la troisième et dernière visite au chalet de Jardres.

Cependant je restai trois longues années sans revenir à Gérardmer, par suite d'une brouille de ma tante et de mon père à mon sujet. Elle voulait que je fusse médecin et me voir établi auprès d'elle. Mon père me réservait sa place au barreau de Nancy. J'obéis à mon père, je fis mon droit à Paris, parce que c'était ne rien faire, ou presque, et je commençai d'écrire, mais en cachette. Hélas! elles ne sont pas propices au cœur, ces années d'apprentissage, qui consistent à mélanger les pires affectations du vice à d'enfantines allures de carabin. Je fumai énormément de cigares, je laissai pousser mes moustaches, je me prétendis blasé avant d'avoir vécu, et lorsque ma tante, résignée et réconciliée, me pria de revenir passer mes vacances de quatrième année dans ma petite chambre de son chalet,—tendue d'un papier vert d'eau, cette fois,—j'arrivai avec les idées les plus conquérantes, parfaitement décidé à faire une cour sérieuse et suivie à la belle Mmede Jardres, si elle était encore là. Et elle y était, mais les meubles de ma chambre étaient là aussi, toujours les mêmes: les mêmes pelotes à épingles, le même portrait du duc d'Orléans, la même bibliothèque-étagère, suspendue à un ruban de soie bleue, et voici que, sous l'influence de ces objets familiers, mon assurance d'habitué des cafés du quartier Latin s'en alla pièce par pièce, voici que mon âme d'enfant, hésitante, timide et vagabonde, recommença de songer en moi, surtout lorsque je me fus assis sur la chaise basse et que je sentis contre mon dos la cathédrale sculptée. Mon oncle fumait gravement sa pipe en jouant au piquet avec le cousin Doridant. Le poêle de faïence fendillée était toujours à sa place, le buffet aussi. Ma tante tricotait un bas de laine. «Ah!» fit-elle en retrouvant dans mon regard ma distraction d'autrefois, «il n'a jamais eu beaucoup de tête,» et l'horloge machinalement répétait: «Beaucoup de tête! beaucoup de tête!»

Mon cousin Doridant était un singulier homme, petit, si pâle, si mince, et avec des cheveux si blancs quoiqu'il eût à peine quarante-deux ans. Il semblait que la nature eût économisé en le fabriquant, et le son assourdi de sa voix ajoutait à cette impression de parcimonie.

—«Bonjour, cousin Jacques,» me disait-il en me tendant sa main fluette; «et vous travaillez toujours beaucoup?…» Puis, sans attendre ma réponse: «Très bien! Très bien!» sifflait-il en humant une prise de tabac qu'il avait cueillie au fond de sa tabatière à queue de rat. Il la cueillait, en effet, cette prise, comme une fleur, tant ses doigts mettaient de délicatesse à serrer juste ce qu'il fallait de poudre noire. Et comme il la humait d'une narine savante, sans qu'un seul grain en fût jamais perdu! Il gardait sur sa tête une casquette en drap sombre dont le bourrelet pouvait se rabattre à volonté, ainsi que l'indiquaient deux cordons, noués par-dessus la visière, avec une précision parfaite. Doridant avait neuf cents francs de rente et il en vivait. Il habitait une chambre dans le village, où il faisait sa cuisine, menuisait ses meubles, raccommodait ses habits, en un mot, le campement complet d'un Robinson campagnard. En été, sa pêche; toute l'année, ce qu'il gagnait de sous à mon oncle, au jeu de piquet, augmentaient bien son revenu d'une centaine de francs. Il n'était pas rare que je le rencontrasse dans la campagne, ou vers le soir ou vers le très grand matin, tenant une poignée de bois mort qu'il rapportait chez lui, en vertu du grand principe éloquemment formulé par l'assassin qui, trouvant un sou seulement dans la bourse de sa victime, s'écriait: «Cent comme ça, ça fait cent sous.» Mais cette stricte et redoutable entente du détail infiniment petit, cette diplomatie supérieure du doit et avoir, éclataient au jeu en des traits d'une minutie infatigable. Mon oncle, l'ancien avoué, ne se croyait pas obligé de se contenir devant Doridant, qui avait été son clerc pendant tant d'années. Il criait, il soufflait, il frappait la table, il tripotait son écart, et dans les moments de déveine, il jurait: «Sac à papier! Il n'y a donc pas de Providence!…» à l'épouvante de sa femme, qui le regardait avec le même étonnement que si elle n'eût pas entendu cet inoffensif blasphème dix fois par jour depuis qu'il y avait, dans la maison, une table à jeu et des cartes à coins dorés. Le visage en lame de couteau du cousin Doridant demeurait cruellement pâle, ses yeux bruns se détachaient sur ce teint flétri avec l'éclat immobile des yeux d'une ancienne peinture, et ils gardaient bien la tranquillité impénétrable du regard d'un portrait. Les manches de serge verte qu'il mettait pour jouer, par une habitude de bureau et afin de préserver son inusable veste en drap gris de fer, serraient ses poignets trop minces; et ses doigts maniaient les cartes avec une dextérité qui leur donnait le caractère d'un mécanisme impersonnel. Ils enlevaient les cartes de l'écart, ces doigts de magicien, avec une décision souveraine, et les rangeaient sur le tapis sans que celles de dessous dépassassent d'une ligne celles de dessus. A côté de ce premier paquet, les levées se dressaient, les unes après les autres, avec la rigueur d'une figure de géométrie, et ce joueur impeccable avait, aux annonces de mon oncle, une façon de répondre: «qui valent?…» ou: «ça ne vaut pas,» ou: «c'est bon,» d'une telle prudence que ces simples syllabes m'inspiraient l'idée d'un pouvoir surnaturel et d'une sorte de sorcellerie.

Auprès de cette table de piquet, par la belle après-midi du mois d'août, ma tante n'est pas la seule assise. Une autre figure de femme apparaît auprès d'elle: un col plat encadre un menu visage de jeune fille. Celle-là n'a guère plus de dix-huit ans. Une clarté réfléchie s'approfondit dans ses yeux modestes. Ses cheveux bruns sont simplement noués derrière sa tête, qui se penche sur l'ouvrage plus qu'il ne faudrait, parce qu'elle est un peu myope. Ses doigts poussent l'aiguille, ses dents coupent le fil sans que la bouche dise un mot, et tandis que je lis tout bas, non plus du Walter Scott, mais un volume de Balzac, tandis que Doridant répond: «qui valent?…» tandis que ma tante compte les mailles de son bas et mon oncle les cartes de son «point,» il me semble que, par moment, un regard curieux pèse sur moi, celui de MlleAnnette, la fille de l'amie de ma tante, venue de Remiremont pour un mois: «une fille charmante…,» a dit ma tante. «Une fille charmante…,» répète l'horloge que je m'amuse à faire parler à volonté, cette fois. Mais que m'importe ce regard curieux d'Annette? Je songe, moi, que les vitres du chalet de Jardres sont nettoyées, que les jardiniers ont ratissé les allées, que les deux bateaux ont été tirés du hangar et remis à l'eau dans l'embarcadère, que le «village-cart» et le poney de Madame sont arrivés par le train: «Ah! vive l'amour dans le luxe, parce que lui-même est un luxe peut-être!» dit le héros du roman que je lis et dans lequel je retrouve toutes mes sensations de jeune homme, avec cette différence qu'il possède une peau de chagrin au moyen de laquelle il satisfait tous ses désirs, au lieu que moi… Décidément, je n'ai plus du tout ma tête.

Si MmeHenriette de Jardres n'avait pas été la femme d'un des plus élégants parmi les conseillers d'État de l'Empire, elle n'aurait pas été lassée du monde jusqu'au dégoût, et elle n'aurait pas préféré à sa villa de Deauville la solitude de ce coin des Vosges. Si elle avait eu le pied moins joli, elle n'aurait pas chaussé des souliers vernis dont les cordons se dénouaient si souvent qu'il lui fallait, le long des promenades, prier MlleAnnette de les rattacher, et les bas de soie vert-pâle à coins vert-sombre qui moulaient la fine attache de ce pied, n'auraient pas apparu au bord de sa robe. Et si je n'avais pas considéré, avec une attention d'autant plus absorbée qu'elle était plus hypocrite, ces menus détails et vingt autres encore, j'aurais peut-être remarqué combien il passait de tristesse dans les yeux d'Annette à chacun des mouvements de mes yeux à moi vers MmeHenriette. Mais les journées de ce mois d'août tendaient le ciel d'un si clair azur, les soirées prolongeaient sur le petit lac de si troublantes agonies de lumière, j'avais toujours eu si peu de tête, et le relent de mon enfance passée traînait si langoureusement dans ma chambre que ma sensibilité romanesque s'exaspéra et que je devins éperdument amoureux de la belle Parisienne.

Pour l'instant, elle se trouvait seule à sa maison, avec ses deux enfants, son petit garçon Lucien et sa petite fille Marie: elle, toute blonde, et dans ses yeux le regard et sur sa bouche le sourire de sa mère; lui, tout brun, avec un profil décidé, presque dur. Quelque chose du bec de l'oiseau de proie se dessinait dans la ligne de son nez, où mon républicanisme naïf d'alors voulait voir un signe d'hérédité.—Le conseiller d'État n'avait-il pas pris part au coup d'État du Deux Décembre?—Quand leur mère partait à la promenade dans la minuscule charrette à deux roues, vernissée et lustrée, qu'elle conduisait elle-même, le poney corse trottait lestement sur le chemin qui fait comme une marge au joli lac. Le valet de pied s'asseyait, en livrée de ville et les bras croisés, sur le siège de derrière, tournant le dos au cheval et regardant la route avec un flegme imperturbable. L'un des deux enfants montait à côté de la mère, l'autre à côté du domestique. Si la charrette passait devant le chalet de ma tante, et que je fusse accoudé à ma fenêtre,—j'y étais toujours,—la mère m'envoyait un salut avec le bout de son fouet, les enfants un baiser avec le bout de leurs doigts gantés. Même le valet de pied, avec sa face rasée, sa lèvre supérieure éternellement abaissée et sa cocarde au coin de son chapeau, me semblait moins un être qu'un objet sympathique, comme le harnais à incrustations d'argent du poney, comme le moyeu en argent des roues de la voiture, comme le drap bleu des coussins, comme l'éclat jaune du bois flambant neuf, et je me jurais d'avouer mon amour à cette personne dont l'élégance se sauvait de la banalité par une délicieuse bonhomie…—la première fois que nous serions seuls!

Seuls? Hélas! nous ne l'étions jamais. Quel charme cette belle et coquette grande dame pouvait-elle bien goûter dans la compagnie de cette provinciale et gauche Annette? Toujours est-il qu'elle ne sortait jamais à pied sans la venir prendre à la maison. Et comment Annette ne comprenait-elle pas que sa place eût été bien plutôt à côté de ma tante qui demeurait sans compagnie des heures entières, pendant que nous courions la montagne avec Mmede Jardres, et que l'oncle visitait ses prés? «Allez, ma fille. Va, mon neveu,» disait la bonne dame, «et amusez-vous bien! Vous ne vous amuserez pas plus jeunes,» et nous partions, mes deux amies et moi, le long des routes qui avoisinent Gérardmer. Ces routes sont entaillées à mi-côte et en pleines forêts. D'un côté la montagne se dresse, hérissée d'arbres centenaires qui enchevêtrent, dans une épaisseur d'obscurité fraîche, leurs grandes branches chargées de végétations parasites, et les rochers que ces arbres déchirent de leurs racines dégouttent l'eau par toutes leurs fissures. De l'autre côté, la vallée se creuse à pic, foisonnante aussi de branches de sapins et de rochers âpres, et tout au fond, l'eau d'un lac paisible frémit doucement. C'est le lac de Gérardmer, celui de Longemer, celui de Retournemer. Par delà cette eau sommeillante le versant de la vallée se relève avec brusquerie, les sapins étagent leur verdure noire égayée par places de la verdure pâle du bouleau à tige blanche. De l'air bleu s'insinue dans tous les replis de cette vallée, adoucissant l'eau, veloutant les mousses, détachant les aiguilles des sapins qui vibrent, éclairant les cloches des digitales roses qui palpitent, amollissant la courbe déjà si molle de ces collines dont les feuillages dissimulent l'arête trop sèche. Le fin sourire des yeux de MmeHenriette s'associait si bien au charme de ce paysage que je perdais toute capacité d'étudier son caractère, rien qu'à la voir marcher dans ce décor d'une idylle demi-mondaine et demi-sauvage. La simple action de toucher sa main lorsque nous franchissions quelque ruisselet semé de pierres et qu'il me fallait la soutenir, me tournait le cœur sens dessus dessous, si bien que j'oubliais de rendre le même service à MlleAnnette.

—«Mais à quoi songez-vous donc, monsieur Jacques?» disait Mmede Jardres en riant gaiement. «Il faut lui pardonner, ma chère. Vraiment, je crois qu'il n'a pas sa tête…» Et elle riait plus haut encore, d'un rire qui tintait dans le silence de la forêt. J'avais dix phrases à répondre pour une, mais le tintement clair de ce rire désarçonnait mes plus hardies résolutions, et, à peine rentré, je m'enfermais dans ma chambre. Je devenais de plus en plus triste. Le cousin Doridant prenait un air narquois en me regardant par-dessous la visière de sa casquette. L'oncle me versait des verres de vin gris à table. Il me disait: «Il faut qu'un jeune homme soit gai, à ton âge…,» en mettant un accent circonflexe du plus pur dialecte strasbourgeois sur chaque voyelle. Ma tante avait de longs entretiens avec Annette, qui se terminaient toujours par une sortie de sa part. Je restais seul avec la jeune fille, et nous causions d'objets parfaitement insignifiants, de l'avenir de la journée, d'une promenade faite ou à faire, de Paris dont elle me demandait curieusement des nouvelles, de Mmede Jardres jamais, et c'étaient, au milieu de cette causerie, des mutismes interminables coupés pour mon oreille par la voix de cette bavarde horloge qui maintenant répétait: «Henriette de Jardres! Henriette de Jardres!…» et je roulais dans d'infinies songeries.

Ce fut un soir. Toujours sous le prétexte qu'un jeune homme doit être gai, mon oncle m'avait versé tant et tant de verres de ce vin gris de Lorraine, que ma mélancolie n'eut plus de bornes. Je sortis et je m'assis sur un banc dans le jardin, derrière la maison. Il faisait nuit noire et sans clair de lune. J'entendis une voix qui me disait:

—«Vous souffrez, monsieur Jacques?…» MlleAnnette venait de s'asseoir auprès de moi. Je vois encore les étoiles de cette nuit-là, et surtout le chariot de la grande ourse qui se trouvait placé sur l'horizon, assez bas pour qu'il eût l'air de cheminer sur la crête de la montagne; et voilà que doucement, oh! bien doucement, comme de l'eau tombe goutte par goutte par la fêlure d'un vase, je laisse mon secret s'en aller par le coin fêlé de mon cœur, et je raconte ma passion déraisonnable. Petit à petit, je m'imagine que je suis auprès de Mmede Jardres, je prends une main que je sens brûlante dans la mienne, je prononce des phrases d'une folie tendre, je vois une figure se pencher comme sous le poids de l'émotion, j'embrasse une joue que je sens trempée de larmes en prononçant le nom de la belle dame dont je suis fou. Puis un cri me réveille, MlleAnnette s'est enfuie. Qu'ai-je fait, et comment oser la revoir?

Cette audace me fut épargnée. A neuf heures du matin, quand je descendis, suivant mon habitude de paresseux, je trouvai ma tante avec une figure que je ne lui avais jamais vue. Elle avait oublié de tirebouchonner ses cheveux gris, et son serre-tête de nuit tenait la place du bonnet à rubans jaunes: «Partie! Elle est partie ce matin pour Remiremont, par le courrier de cinq heures!…» Et mon oncle: «Partie sans nous dire adieu, avec un mot seulement pour annoncer qu'elle écrira.»

—«Voyons, que lui as-tu dit?…» fait ma tante en me tirant à part.

—«Ce que je lui ai dit? Mais rien, ma tante, je n'ai pas causé avec elle de la journée!» Et sur ce mensonge, je quitte la maison, mes pieds me dirigent vers le chalet de Jardres, et je rencontre sur la route MmeHenriette, au bras d'un homme, qu'à première vue je reconnais, à sa ressemblance avec le petit garçon qui courait devant avec sa sœur. Mmede Jardres me présente à son mari. L'air de certitude répandu sur le visage de l'homme d'État commence de m'intimider. Une question de sa femme à propos d'Annette achève de me troubler, et je réponds machinalement qu'elle est partie.

—«Ah! vous l'avez laissée partir,» fait vivement Mmede Jardres. «Pauvre petite!»

—«Mais qu'ont-ils donc tous à la plaindre?» me demandais-je.

La lettre promise arriva, expliquant qu'Annette entrait au couvent. Les de Jardres quittèrent Gérardmer huit jours après, et moi je ne retourne plus jamais auprès de ma tante. J'aurais trop peur que l'horloge ne se mît à répéter le nom de la personne à laquelle je pense avec le plus profond remords. Ce nom n'est pas «Henriette,» et si ce remords est une fatuité, c'est une nuance bien spéciale de ce mauvais sentiment d'homme vaniteux, car c'est de la fatuité tendre et triste, toute faite de la navrante impression d'avoir méconnu la chose la plus rare de ce triste monde:—Un vrai sentiment!

… Quand Mmede Sauve eut lu ces pages, elle resta longtemps à songer. Toutes les émotions qu'elle avait éprouvées plusieurs années auparavant lui revinrent à la pensée et aussi la suite de scènes douloureuses par lesquelles elle était arrivée à découvrir l'égoïsme atroce de cet homme de lettres qui paraissait à ce point préoccupé des finesses du cœur. Si elle s'était doutée, alors et même maintenant, que l'oncle et la tante de Jacques étaient deux campagnards dont il rougissait,—qu'à l'époque de la jeunesse de Jacques, Mmede Jardres n'avait pas encore son chalet dans les Vosges,—enfin que la soi-disant malheureuse Annette était une cousine, en effet, que le drôle avait séduite sans l'ombre d'aucun scrupule! Mais quoi! Elle en savait bien assez, et elle se rappela quelle joie de délivrance elle avait éprouvée après avoir rompu avec ce romancier-cabotin au cœur encore plus dur que son imagination n'était tendre. Avec quelle joie plus vive encore elle s'était attachée à ce si jeune, à ce si délicat Hubert qui devait, hélas! penser d'elle à cette heure ce qu'elle-même elle pensait de Jacques. Et elle se prit à fondre en larmes devant cette cruelle évidence que la vie du cœur oscille toujours entre celui qu'on martyrise et celui qui vous martyrise. Ou victime ou bourreau? Est-ce donc là une loi qui ne souffre pas d'exception? «Et cependant…,» disait-elle en secouant sa tête lasse, «vivre sans aimer, est-ce vivre?»

Palerme, février 1891.


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