Parmi ces pièces, dont l'acquisition peut durer plusieurs jours, quelles sont les plus vieilles en date? Celles qui avoisinent l'œuf. Quelles sont les plus récentes? Celles qui sont vers l'entrée. Or, il est d'évidence, l'observation directe, du reste, le prouve au besoin; il est d'évidence, dis-je, que les vermisseaux entassés diminuent d'un jour à l'autre de vigueur. Il suffit des effets d'un jeûne prolongé, sans compter les désordres d'une blessure s'aggravant. La larve qui naît au fond a donc à côté d'elle, dans son âge tendre, les vivres de péril moindre, les plus vieux, les plus débilités par conséquent. À mesure qu'elle avance dans le tas, elle trouve un gibier plus récent, plus vigoureux aussi, mais l'attaque se fait sans danger parce que les forces sont venues.
Ce progrès du plus mortifié à celui qui l'est moins, suppose que les vermisseaux ne troublent pas leur ordre de superposition. C'est ce qui a lieu en effet. Mes prédécesseurs dans l'histoire des Odynères ont tous remarqué l'enroulement en forme d'anneau qu'affectent les vers servis à la larve. «La cellule, dit Réaumur, était occupée par des anneaux verts, au nombre de huit à douze. Chacun de ces anneaux consistait en une larve vermiforme, vivante, roulée et appliquée exactement par le côté du dos contre la paroi du trou. Ces vers ainsi posés les uns au-dessus des autres, et même pressés, n'avaient pas la liberté de se mouvoir.»
Je constate, à mon tour, des faits semblables dans mes deux douzaines de vermisseaux. Ils sont enroulés en forme d'anneau; ils sont empilés l'un sur l'autre, mais avec quelque confusion dans les rangs; de leur dos, ils touchent la paroi. Je n'attribuerai pas cette courbure annulaire à l'effet du coup d'aiguillon très probablement reçu car jamais je ne l'ai constatée dans les chenilles opérées par les Ammophiles; je crois plutôt que c'est une pose naturelle du ver pendant l'inaction, de même que l'enroulement en volute est naturel aux Iules. Dans ce bracelet vivant, il y a tendance au retour vers la configuration rectiligne; c'est un arc bandé qui fait effort contre l'obstacle qui l'entoure. Par le fait même de son enroulement, chaque ver se maintient donc à peu près en place, en pressant un peu du dos contre la paroi; et il s'y maintient alors même que la cellule se rapproche de la verticale.
D'ailleurs la forme de la loge a été calculée en vue de pareil mode d'emmagasinement. Dans la partie voisine de l'entrée, partie que l'on pourrait appeler la soute aux vivres, la cellule est cylindrique, étroite, de façon à ne présenter que le moindre large possible aux anneaux vivants, ainsi retenus en place sans pouvoir glisser. C'est là que les vermisseaux sont empilés, serrés l'un contre l'autre. À l'autre bout, vers le fond, la cellule se renfle en ovoïde pour laisser à la larve ses coudées franches. La différence est très sensible dans les deux diamètres. Vers l'entrée, je trouve quatre millimètres seulement; vers le fond, j'en trouve six. Au moyen de cette inégalité d'ampleur, le logis comprend deux pièces: en avant, le magasin à vivres; en arrière, la salle à manger. La spacieuse coupole des Eumènes ne permet pas semblable aménagement: les pièces de gibier y sont entassées en désordre, les plus vieilles pêle-mêle avec les plus récentes, et toutes non enroulées, mais seulement infléchies. La gaine ascensionnelle remédie aux inconvénients de cette confusion.
Remarquons encore que le tassement des vivres n'est pas le même d'une extrémité à l'autre de la brochée de l'Odynère. Dans les cellules dont les provisions ne sont pas encore entamées ou commencent à l'être, je constate ceci: au voisinage de l'œuf ou de la larve récemment éclose, en cette partie que je viens d'appeler la salle à manger, l'espace est incomplètement occupé; quelques vermisseaux s'y trouvent, trois ou quatre, un peu isolés du tas et laissant du large pour la sécurité tant de l'œuf que de la jeune larve. Voilà le menu des premiers repas. S'il y a péril aux bouchées du début, les plus chanceuses de toutes, le cordon sauveteur fournit un appui de retraite. Plus avant, le gibier s'entasse à rangs pressés, la pile des vermisseaux est continue.
La larve, maintenant un peu forte, s'insinuera-t-elle sans prudence dans l'amas? Oh! que non. Les vivres sont consommés par ordre, des inférieurs aux supérieurs. La larve tire à elle, dans sa salle, un peu à l'écart, l'anneau qui se présente, le dévore sans danger d'être incommodée par les autres, et de couche en couche consomme ainsi la brochée de deux douzaines, toujours dans une parfaite sécurité.
Revenons sur nos pas et finissons par un court résumé. Le grand nombre de pièces servies dans une même cellule et leur paralysie très incomplète, compromettent la sécurité de l'œuf de l'hyménoptère et de sa larve naissante. Comment le péril sera-t-il conjuré? Voilà le problème, à solutions multiples. L'Eumène, avec son fourreau qui permet à la larve de remonter au plafond, nous en donne une; l'Odynère à son tour, nous donne la sienne, non moins ingénieuse et bien plus compliquée.
Il convient d'éviter à l'œuf ainsi qu'à la larve venant d'éclore, le périlleux contact du gibier. Un fil de suspension résout la difficulté. Jusque-là, c'est la méthode adoptée par les Eumènes; mais bientôt la jeune larve, un premier vermisseau mangé, se laisse choir du fil qui lui donnait appui pour se contracter à l'écart. Alors commence, pour son bien-être, un enchaînement de conditions.
La prudence exige que la très jeune larve attaque d'abord les vermisseaux les plus inoffensifs, c'est-à-dire les plus mortifiés par l'abstinence, enfin les vermisseaux mis en cellule les premiers; elle exige, en outre, que la consommation progresse des pièces les plus vieilles aux pièces les plus récentes, pour avoir jusqu'à la fin du gibier frais. Dans ce but, une étrange exception est faite à la règle générale: l'œuf est pondu avant de procéder à l'approvisionnement. Il est pondu au fond de la cellule; de cette manière les vivres entassés se présenteront à la larve dans l'ordre d'ancienneté.
Ce n'est pas assez; il importe que les vermisseaux ne puissent, en se mouvant, changer leur ordre de superposition. Le cas est prévu: la soute aux vivres est un cylindre étroit où le déplacement est difficile.
Cela ne suffit pas: la larve doit avoir assez d'espace pour se mouvoir à l'aise. La condition est remplie: en arrière, la cellule forme salle à manger relativement spacieuse.
Est-ce tout? Pas encore. Cette salle à manger ne doit pas être encombrée comme le reste de la loge. On y a veillé: un petit nombre de pièces compose le service du début.
Sommes-nous à la fin? Pas du tout. En vain le garde-manger est un étroit cylindre, si les vermisseaux s'étirent, ils glisseront en long et viendront troubler le nourrisson dans sa retraite de l'arrière-logis. On y a paré: le gibier choisi est une larve qui d'elle-même se roule en bracelet, et par sa propre détente se maintient en place.
Voilà par quelle série de difficultés ingénieusement levées, l'Odynère parvient à laisser descendance. Ce que nous lui reconnaissons d'exquise prévoyance confond déjà l'esprit; que serait-ce si rien n'échappait à nos regards obtus!
L'insecte aurait-il acquis son savoir-faire, petit à petit, d'une génération à la suivante, par une longue suite d'essais fortuits, de tâtonnements aveugles? Un tel ordre naîtrait-il du chaos; une telle prévision, du hasard; une telle sapience, de l'insensé? Le monde est-il soumis aux fatalités d'évolution du premier atome albumineux qui se coagula en cellule; ou bien est-il régi par une Intelligence? Plus je vois, plus j'observe, et plus cette Intelligence rayonne derrière le mystère des choses. Je sais bien qu'on ne manquera pas de me traiter d'abominable cause-finalier. Très peu m'en soucie: l'un des signes d'avoir raison dans l'avenir, n'est-ce pas d'être démodé dans le présent?
Ce chapitre et le suivant devaient être dédiés, sous forme de lettre, à l'illustre naturaliste anglais qui repose maintenant à Westminster, en face de Newton, à Charles Darwin. Mon devoir était de lui rendre compte du résultat de quelques expériences qu'il m'avait suggérées dans notre correspondance, devoir bien doux pour moi, car si les faits, tels que je les observe, m'éloignent de ses théories, je n'ai pas moins en profonde vénération sa noblesse de caractère et sa candeur de savant. Je rédigeais ma lettre quand m'arriva la poignante nouvelle: l'excellent homme n'était plus; après avoir sondé la grandiose question des origines, il était aux prises avec l'ultime et ténébreux problème de l'au-delà. Je renonce donc à la forme épistolaire, contresens devant la tombe de Westminster. Une rédaction impersonnelle, libre d'allures, exposera ce que j'avais à raconter sur un ton plus académique.
Un trait, entre tous, avait frappé le savant anglais dans la lecture du premier volume de mes Souvenirs entomologiques: c'est la faculté que possèdent les Chalicodomes de savoir retrouver leur nid après avoir été dépaysés à de grandes distances. Qu'ont-ils pour boussole dans ce voyage de retour, quel sens les guide? Le profond observateur me parlait alors d'une expérience qu'il avait toujours désiré de faire sur les pigeons, et qu'il avait toujours négligée, absorbé par d'autres préoccupations. Cette expérience, je pouvais la tenter avec mes hyménoptères. L'insecte remplaçant l'oiseau, le problème restait le même. J'extrais de sa lettre le passage concernant l'épreuve à essayer:
«Allow me to make a suggestion in relation to your wonderful account of insects finding their way home. I formerly wished to try it with pigeons; namely, to carry the insects in their paper cornets about a hundred paces in the opposite direction to that which you intended ultimately to carry them, but before turning round to return, to put the insects in a circular box with an axle which could be made to revolve very rapidly first in one direction and then in another, so as to destroy for a time all sense of direction in the insects. I have sometimes imagined that animal may feel in which direction they were at the first start carried.»
En somme, Charles Darwin me propose d'isoler mes hyménoptères chacun dans un cornet de papier, ainsi que je le faisais dans mes premières expériences, et de les transporter d'abord à une centaine de pas dans une direction opposée à celle que je me propose de suivre en dernier lieu. Les captifs sont alors mis dans une boîte ronde qui tourne rapidement sur un axe, tantôt dans un sens et tantôt dans un autre. Ainsi sera détruit chez eux, pour un certain temps, le sens de la direction. La rotation propre à désorienter étant terminée, on revient sur ses pas et l'on gagne le point où doit s'effectuer la mise en liberté.
La méthode d'expérimentation me parut très ingénieusement conçue. Avant d'aller à l'ouest, je me dirige à l'est. Dans l'obscurité de leurs cornets, et par cela seul que je les déplace, mes prisonniers ont le sentiment de la direction que je leur fais suive. Si rien ne venait troubler cette impression du départ, l'animal l'aurait pour guide à son retour. Ainsi s'expliquerait la rentrée au nid de mes Chalicodomes dépaysés à trois et quatre kilomètres de distance. Mais lorsque les insectes sont assez impressionnés par le déplacement à l'est, intervient la rotation rapide dans un sens puis dans l'autre, alternativement. Désorienté par cette multiplicité de circuits inverses, l'animal n'a pas connaissance de mon retour et reste sous l'impression du début. Je le transporte maintenant à l'ouest alors qu'il lui semble cheminer toujours vers l'est. Sous cette impression, l'animal doit être dérouté. Rendu libre, il s'envolera à l'opposé de sa demeure, qu'il ne retrouvera jamais.
Ce résultat me paraissait d'autant plus probable que j'entendais répéter autour de moi, par les gens de la campagne, des faits bien propres à confirmer mes espérances. Favier, l'homme impayable pour ce genre de renseignements, me mit le premier sur la voie. Il me raconta que, lorsqu'on veut déménager un chat d'une ferme dans une autre assez éloignée, on le met dans un sac que l'on fait rapidement tourner au moment du départ. On empêche ainsi l'animal de revenir à la maison quittée. Bien d'autres, après Favier, me répétèrent la même pratique. À leur dire, la rotation dans un sac était infaillible; le chat dérouté ne revenait plus. Je transmis en Angleterre ce que je venais d'apprendre; je racontai au philosophe de Down comment le paysan avait devancé les investigations de la science. Charles Darwin était émerveillé; je l'étais aussi, et nous comptions l'un et l'autre presque sur un succès.
Ces pourparlers avaient lieu en hiver; j'avais tout le temps de préparer l'expérimentation qui devait se faire au mois de mai suivant. «Favier, dis-je un jour à mon aide, il me faudrait les nids que vous savez. Allez chez le voisin, demandez-lui l'autorisation et montez sur le toit de son hangar, avec des tuiles neuves et du mortier que vous prendrez chez le maçon; vous enlèverez à la toiture une douzaine des tuiles les mieux garnies et vous les remplacerez à mesure.»
Ainsi fut fait. Le voisin se prêta de très bonne grâce à l'échange de tuiles, car il est obligé de démolir lui-même, de temps en temps, l'ouvrage de l'abeille maçonne, s'il ne veut s'exposer à voir sa toiture crouler un jour. J'allais au-devant d'une réparation d'une année à l'autre très urgente. Le soir-même, j'étais en possession de douze superbes fragments de nid, de forme rectangulaire et reposant chacun sur la face convexe d'une tuile, c'est-à-dire sur la face qui regardait l'intérieur du hangar. J'eus la curiosité de peser le plus volumineux: la romaine accusa seize kilogrammes. Or la toiture d'où il provenait était couverte de pareils blocs, contigus l'un à l'autre, sur une étendue de soixante-dix tuiles. En ne prenant que la moitié du poids pour faire la balance entre les plus gros amas et les plus petits, on trouve à la construction de l'hyménoptère le poids total de 56 kilogrammes. Et encore m'affirme-t-on avoir vu mieux dans le hangar de mon voisin. Laissez faire l'abeille maçonne lorsque l'endroit lui plaît, laissez accumuler les travaux de nombreuses générations, et tôt ou tard la toiture s'effondrera sous la surcharge. Laissez vieillir les nids, laissez-les se détacher par fragments lorsque l'humidité les aura pénétrés, et il vous tombera sur la tête des moellons à vous briser le crâne. Voilà le monument d'un insecte bien peu connu.[3]
Pour le but principal que je me proposais, ces richesses ne suffisaient pas, non pour la quantité mais pour la qualité. Elles provenaient de l'habitation voisine, séparée de la mienne par un petit champ de blé et d'oliviers. J'avais à craindre que les insectes issus de ces nids ne fussent influencés héréditairement par leurs ancêtres, hôtes du hangar depuis de longues années. L'abeille dépaysée reviendrait peut-être guidée par l'habitude invétérée de sa famille; elle retrouverait le hangar de ses ascendants, et de là regagnerait sans difficulté son nid. Puisqu'il est de mode aujourd'hui de faire jouer un très grand rôle à ces influences héréditaires, il convient de les éliminer de mes expériences. Il me faut des abeilles étrangères, transportées de loin, pour lesquelles le retour à l'emplacement natal ne peut favoriser en rien le retour au nid déplacé.
Favier se chargea de l'affaire. Il avait découvert sur les bords de l'Aygues, à plusieurs kilomètres du village, une masure abandonnée où les Chalicodomes s'étaient établis en colonie très populeuse. Il voulait prendre la brouette pour transporter les moellons à cellules; je l'en dissuadai: les cahotements du véhicule sur des sentiers très caillouteux, pouvaient compromettre le contenu des cellules. Une corbeille portée sur l'épaule fut préférée. Il s'adjoignit un aide et partit. L'expédition me valut quatre tuiles bien peuplées. C'est tout ce qu'ils pouvaient porter à eux deux; et encore à leur arrivée fallut-il payer la rasade: ils étaient éreintés. Le Vaillant nous parle d'un nid de Républicains dont il chargeait un chariot attelé de deux buffles. Mon Chalicodome rivalise avec l'oiseau de l'Afrique australe: le couple de buffles n'eût pas été de trop pour déménager en entier le nid des bords de l'Aygues.
Il s'agit maintenant d'installer mes tuiles. Je tiens à les avoir à portée du regard, dans une situation qui me rende l'observation facile et m'épargne les petites misères d'autrefois: ascensions continuelles à l'échelle, longues stations sur un barreau de bois qui vous endolorit la plante des pieds, coups de soleil contre un mur devenu brûlant. Il faut d'ailleurs que mes hôtes se trouvent chez moi à peu près comme chez eux. Il est de mon devoir de leur faire la vie douce, si je veux qu'ils s'attachent au nouveau logis. J'ai précisément ce qui leur convient.
Sous une terrasse s'ouvre un large porche dont les flancs sont visités par le soleil tandis que le fond est à l'ombre. Il y a part pour tous: l'ombre pour moi, le soleil pour mes pensionnaires. Chaque tuile est armée d'un crochet en fort fil de fer et appendue contre la paroi, à la hauteur des yeux. Une moitié de mes nids est à droite, l'autre moitié est à gauche. Le coup d'œil de l'ensemble est assez original. Qui entre et pour la première fois voit mon étalage suppose d'abord des pièces de salaison, d'épaisses tranches de quelque lard exotique dont je hâte la dessiccation au soleil. L'erreur reconnue, on s'extasie devant ces ruches de mon invention. La nouvelle s'en répand dans le village et plus d'un en fait ses gorges chaudes. Je passe pour un apiculteur des abeilles bâtardes. Qui sait ce que cela doit me rapporter!
Avril n'est pas fini, que mes ruches sont en pleine activité. Au fort du travail, l'essaim forme une petite nuée tourbillonnante, pleine de murmures. Le porche est un passage fréquenté; il conduit à une pièce où s'entreposent diverses provisions domestiques. Le personnel de la maison d'abord me cherche noise pour avoir établi en notre intimité cette dangereuse république. On n'ose aller aux provisions: il faudrait traverser la nuée d'abeilles, et gare les coups d'aiguillon. Il me faut démontrer péremptoirement que le danger est nul, que mon abeille est très pacifique, incapable de dégainer tant qu'elle n'est pas saisie. J'approche le visage de l'un des gâteaux de terre, jusqu'à presque le toucher, lorsqu'il est tout noir de maçonnes en travail; je promène mes doigts dans les rangs, je dépose quelques abeilles sur la main, je stationne au plus épais du tourbillon, et jamais une piqûre. Leur caractère paisible m'est connu de longue date. Je partageais autrefois l'appréhension commune, j'hésitais à m'engager dans un essaim d'Anthophores ou de Chalicodomes; aujourd'hui je suis bien revenu de ces frayeurs. Ne tracassez pas la bête, et il ne lui arrivera pas une seule fois de songer à mal. Tout au plus, quelqu'une, par curiosité plutôt que par colère, viendra planer devant votre figure, vous regarder avec obstination, mais avec le seul bourdonnement pour toute menace. Laissez-la faire: son examen est pacifique.
En quelques séances, tout mon personnel fut rassuré: petits et grands allaient et revenaient sous le porche comme si de rien n'était. Mes abeilles, loin de rester un sujet de crainte, devenaient un sujet de distraction; chacun prenait plaisir à voir les progrès de leurs industrieux travaux. Pour les étrangers, je me gardais bien de divulguer le secret. Si quelqu'un, appelé pour affaires, passait devant le porche au moment où je stationnais devant les gâteaux appendus, un court colloque s'engageait, dans le genre de celui-ci: «Elles vous connaissent donc, pour ne pas vous piquer?—Sans doute, elles me connaissent.—Et moi?—Vous, c'est autre chose.» là l'on se tenait à respectueuse distance. C'est ce que je désirais.
Il est temps de songer aux expérimentations. Les Chalicodomes destinés au voyage doivent être marqués d'un signe qui me les fasse reconnaître. Une dissolution de gomme arabique, épaissie avec une poudre colorante, tantôt rouge, tantôt bleue ou d'autre teinte, est la matière que j'emploie pour marquer mes voyageurs. La diversité de coloration m'empêche de confondre les sujets des divers essais.
Lors de mes premières recherches, je marquais les abeilles sur les lieux mêmes du lâcher. Pour cette opération, les insectes devaient être tenus un à un entre les doigts, ce qui m'exposait à de fréquentes piqûres, plus irritantes, en se répétant coup sur coup. Alors mes coups de pouce n'étaient pas toujours assez ménagés, au grand dommage des voyageurs, dont je pouvais ainsi fausser l'articulation des ailes et affaiblir l'essor. Cette méthode méritait d'être améliorée, tant dans mon intérêt que dans celui de l'insecte. Il fallait marquer l'hyménoptère, le dépayser, le relâcher sans le saisir des doigts, sans le toucher une seule fois. À ces délicatesses d'exécution, l'expérience ne pouvait que gagner. Voici la méthode adoptée.
Quand, le ventre plongé dans la cellule, elle brosse sa charge de pollen, ou bien quand elle maçonne, l'abeille est fort préoccupée de son travail. On peut alors aisément, sans l'effaroucher, lui marquer le dessus du thorax avec une paille trempée dans la glu colorée. L'insecte ne prend garde à ce léger attouchement. Il part; il revient chargé de mortier ou de pollen. On laisse ces voyages se répéter jusqu'à ce que la marque du thorax soit parfaitement sèche, ce qui ne tarde pas avec le vif soleil nécessaire aux travaux. Il s'agit alors de prendre l'hyménoptère et de l'emprisonner dans un cornet de papier, toujours sans le toucher. Rien de plus facile. Une petite éprouvette de verre est mise sur l'abeille, attentive à son œuvre; l'insecte, en partant, s'y engouffre, et de là passe dans le cornet, aussitôt clos et déposé dans la boîte de fer-blanc qui servira au transport de l'ensemble. Au moment de la mise en liberté, il suffira d'ouvrir ces cornets. Toute la manœuvre s'accomplit ainsi sans employer une seule fois l'inquiétante pression des doigts.
Autre question à résoudre avant de poursuivre. Quelle limite de temps m'imposerai-je lorsqu'il faudra dénombrer les abeilles revenues au nid? Je m'explique. La tache que j'ai faite au milieu du thorax par le léger contact de ma paille engluée, n'est pas des plus durables, elle adhère aux poils simplement. Du reste, elle ne serait pas plus tenace si j'avais maintenu l'insecte entre les doigts. Or l'hyménoptère fréquemment se brosse le dos, il s'époussette chaque fois qu'il sort des galeries; d'ailleurs il expose sa toison à de continuels frottements contre les parois de la cellule, où il faut entrer, d'où il faut sortir pour chaque apport de miel. Un Chalicodome, si bien vêtu d'abord, devient dépenaillé; sa fourrure est tondue, rasée par le travail, de même que tombe en loques la blouse de l'ouvrier.
Il y a plus. Pour passer la nuit et les journées de mauvais temps, le Chalicodome des murailles se tient dans une des cellules de son dôme, où il plonge, la tête en bas. Le Chalicodome des hangars, tant qu'il y a des galeries libres, fait à peu près de même: il se réfugie dans ces galeries, mais la tête à l'entrée. Une fois ces vieux domiciles utilisés et la construction de nouvelles cellules commencée, une autre retraite est choisie. Dans l'harmas, ai-je dit, sont des amas de pierres destinées au mur d'enceinte. C'est là que mes Chalicodomes passent la nuit. Dans l'interstice de deux pierres superposées et mal jointes, ils se retirent par groupes nombreux, entassés pêle-mêle, les deux sexes à la fois. Tel de ces groupes en comprend une paire de centaines. Le dortoir le plus fréquent est une étroite rainure. Là chacun se blottit, le plus avant possible, le dos dans la rainure. J'en vois de renversés, le ventre en l'air, comme gens en sommeil. Si le mauvais temps survient, si le ciel se voile de nuages, si la bise souffle, ils ne bougent de leur asile.
Toutes ces conditions réunies font que je ne peux compter sur une longue permanence de la tache faite au thorax. De jour, les coups de brosse répétés, les frictions contre les parois des galeries, assez promptement l'effacent; de nuit, c'est pire encore, dans l'étroit dortoir où les Chalicodomes se réfugient par centaines. Après une nuit passée dans l'interstice de deux pierres, il est prudent de ne plus compter sur la marque faite la veille. Donc le dénombrement des retours au nid doit se faire tout de suite; le lendemain il serait trop tard. Ainsi, dans l'impossibilité où je serais de reconnaître les sujets dont la tache a disparu pendant la nuit, je relèverai uniquement les hyménoptères revenus le jour même.
Reste à s'occuper de la machine rotatoire. Ch. Darwin me conseille une boîte ronde mise en mouvement au moyen d'un axe et d'une manivelle. Je n'ai rien de pareil sous la main. Il sera plus simple et tout aussi efficace d'employer le moyen du campagnard qui veut dérouter son chat en le faisant tourner dans un sac. Mes insectes, isolés chacun dans un cornet de papier, seront déposés dans une boîte de fer-blanc, les cornets seront calés de façon à éviter les chocs pendant la rotation; enfin la boîte sera fixée à un cordon, et je ferai tourner le tout à la manière d'une fronde. Avec cette machine, rien de plus aisé que d'obtenir telle rapidité que je voudrai, telle variété de mouvements contraires que je jugerai propres à désorienter mes captifs. Je peux faire tourner ma fronde dans un sens puis dans un autre, alternativement; je peux en ralentir, en accélérer la vitesse; il m'est loisible de lui faire décrire des courbes bouclées en 8 et entremêlées de cercles; si je pirouette en même temps sur les talons, rien ne m'empêche d'ajouter un degré de plus à cette complication en faisant mouvoir ma fronde suivant tous les azimuts. C'est ainsi que j'opérerai.
Le 2 mai 1880, je marque de blanc sur le thorax dix Chalicodomes occupés à des travaux divers: les uns explorent les gâteaux de terre pour faire choix d'un emplacement, d'autres maçonnent, d'autres approvisionnent. La tache sèche, je les prends et les dispose comme il vient d'être dit. Ils sont transportés d'abord à un demi-kilomètre dans une direction opposée à celle que je me propose de suivre. Un sentier qui longe mon habitation se prête à cette manœuvre préparatoire; j'espère bien m'y trouver seul au moment où je balancerai ma fronde. Une croix est au bout; je m'arrête au pied de cette croix. Là, rotation de mes abeilles suivant toutes les règles. Or, tandis que je fais décrire à la boîte des cercles inverses et des courbes bouclées, tandis que je pirouette sur les talons pour atteindre les divers azimuts, une bonne femme vient à passer, et me regarde avec des yeux, oh! mais des yeux.... Au pied de la croix, et en ce sot exercice! On en parla. C'était acte de nécromancie N'avais-je pas déterré un mort, ces jours passés! Oui, j'avais visité une sépulture préhistorique, j'en avais extrait de vénérables tibias aux fortes arêtes, une vaisselle mortuaire et pour viatique du grand voyage quelques épaules de cheval. J'avais fait cela et on le savait. Maintenant, pour achever l'homme mal famé, on le trouve au pied d'une croix, livré à de sataniques exercices.
N'importe, et ce n'est pas petit courage de ma part, la rotation est dûment accomplie devant ce témoin imprévu. Je reviens alors sur mes pas et me dirige à l'ouest de Sérignan. Je prends les sentiers les plus déserts, je coupe à travers champs pour éviter, si possible, nouvelle rencontre. Il ne manquerait plus que d'être vu lorsque j'ouvrirai mes cornets et lâcherai mes mouches. À mi-chemin, pour rendre mon expérience plus décisive, je renouvelle la rotation, aussi compliquée que la première. Je la renouvelle une troisième fois sur les lieux choisis comme point de mise en liberté.
C'est au fond d'une plaine caillouteuse, avec maigres rideaux d'amandiers et de chênes verts çà et là. En marchant d'un bon pas, j'ai mis trente minutes pour faire le trajet, en ligne droite. La distance est donc de trois kilomètres environ. Le temps est beau, le ciel clair avec un très léger souffle du nord. Je m'assieds à terre, en face du midi, pour que les insectes aient libres la direction de leur nid et la direction opposée. Je les lâche à deux heures un quart. Aussitôt le cornet ouvert, les hyménoptères tournent pour la plupart à diverses reprises autour de moi, puis prennent un vol fougueux dont la direction est celle de Sérignan, autant que je peux en juger. L'observation est difficultueuse, le départ ayant lieu brusquement lorsque l'insecte a fait deux ou trois fois le tour de ma personne, bloc suspect qu'il semble vouloir reconnaître avant de partir. Un quart d'heure après, ma fille aînée, Antonia, qui se tient en observation auprès des nids, voit arriver le premier voyageur. À mon retour, dans la soirée, deux autres rentrent. Total, trois de revenus le jour même sur dix dépaysés.
Le lendemain, je reprends l'expérience. Dix Chalicodomes sont marqués de rouge, ce qui me permettra de les distinguer de ceux qui sont revenus la veille et de ceux qui peuvent revenir encore avec la tache blanche conservée. Mêmes précautions, mêmes rotations, mêmes lieux que la première fois; seulement je ne fais pas de rotation en chemin, je me borne à celle du départ et à celle de l'arrivée. Les insectes sont lâchés à onze heures quinze minutes. J'ai préféré le matin comme présentant plus d'animation dans les travaux de l'hyménoptère. L'un est revu au nid par Antonia à onze heures vingt minutes. En supposant que ce soit le premier lâché, il lui a suffi de cinq minutes pour faire le trajet. Mais rien ne dit que ce ne soit un autre, et alors il lui a fallu moins. C'est la plus grande vitesse qu'il m'ait été possible de constater. À midi je suis de retour, et j'en prends en peu de temps trois autres. Je n'en vois plus dans le reste de la soirée. Total, quatre de revenus sur dix.
Le 4 mai, temps très clair, calme et chaud, favorable à mes expériences. Je prends cinquante Chalicodomes marqués de bleu. La distance à parcourir est toujours la même. Première rotation après avoir transporté mes insectes à quelques centaines de pas en sens inverse de la direction finale; en outre, trois rotations en chemin; une cinquième rotation au point de mise en liberté. S'ils ne sont pas désorientés cette fois, ce ne sera pas ma faute d'avoir tourné et retourné. À neuf heures et vingt minutes, je commence d'ouvrir mes cornets. L'heure est un peu matinale, aussi mes hyménoptères, rendus à la liberté, restent un moment indécis, paresseux; mais après un court bain de soleil sur une pierre où je les dépose, ils prennent leur essor. Je suis assis à terre, faisant face au midi. À ma gauche est Sérignan, à ma droite Piolenc. Lorsque la rapidité du vol me laisse reconnaître la direction suivie, je vois mes libérés disparaître à ma gauche. Quelques-uns, mais rares, vont au midi; deux ou trois vont à l'est ou à ma droite. Je ne parle pas du nord, pour lequel je fais écran. En somme, la grande majorité prend la gauche, c'est-à-dire la direction du nid. La mise en liberté se termine à neuf heures quarante minutes. L'un des cinquante voyageurs se trouve démarqué dans le cornet de papier. Je le défalque du total, réduit ainsi à quarante-neuf.
D'après Antonia, surveillant le retour, les premiers arrivés ont paru à neuf heures trente-cinq minutes, soit quinze minutes après le commencement du lâcher. À midi, il y en a onze d'arrivés; et à quatre heures du soir, dix-sept. Là se termine le recensement. Total dix-sept sur quarante-neuf.
Une quatrième expérience est résolue le 14 mai. Le temps est magnifique, avec un léger souffle du nord. Je prends vingt Chalicodomes marqués de rose, à huit heures du matin. Rotation au départ après recul préalable en sens inverse de la direction à suivre, deux rotations en chemin, une quatrième à l'arrivée. Tous ceux dont je peux suivre l'essor se dirigent à ma gauche, c'est-à-dire vers Sérignan. J'avais pris cependant mes précautions pour laisser indifférent le choix entre les deux directions opposées, j'avais fait en particulier éloigner mon chien qui se trouvait à ma droite. Aujourd'hui les hyménoptères ne tournent pas autour de moi; quelques-uns s'envolent directement; les autres, en plus grand nombre, étourdis peut-être par le tangage du transport et le roulis des coups de fronde, prennent pied à quelques mètres de distance, semblent attendre d'être un peu revenus à eux, puis s'envolent vers la gauche. Cet élan général a été reconnu toutes les fois que l'observation était possible. J'étais de retour à neuf heures quarante-cinq minutes. Deux abeilles à tache rose sont présentes, dont l'une maçonne, la pelote de mortier entre les mandibules. À une heure de l'après-midi, il y en avait sept d'arrivées; je n'en ai pas vu d'autres dans le reste de la journée. Total, sept sur vingt.
Tenons-nous-en là; l'expérience est suffisamment répétée, mais elle ne conclut pas comme l'espérait Charles Darwin, comme je l'espérais aussi, surtout après ce qu'on m'avait raconté sur le chat. En vain, suivant la recommandation faite, je transporte d'abord mes insectes en sens inverse du point où je dois les lâcher; en vain, lorsque je vais revenir sur mes pas, je fais tourner ma fronde avec toute la complication rotatoire que je peux imaginer; en vain, croyant augmenter les difficultés, je répète la rotation jusqu'à cinq fois, au départ, en chemin, à l'arrivée: rien n'y fait: les Chalicodomes reviennent, et la proportion des retours dans la même journée oscille entre 30 et 40 pour 100. Il m'en coûte d'abandonner une idée suggérée par un tel maître et caressée d'autant plus volontiers que je la croyais apte à donner une solution définitive. Les faits sont là, plus éloquents que tous les ingénieux aperçus, et le problème reste tout aussi ténébreux que jamais.
L'année suivante, 1881, je repris l'expérimentation, mais dans un autre sens. Jusqu'ici j'avais opéré en plaine. Pour revenir au nid, mes dépaysés n'avaient à franchir que de faibles obstacles, les haies et les bouquets d'arbres des cultures. Je me propose aujourd'hui d'ajouter aux difficultés de la distance les difficultés des lieux à parcourir. Laissant de côté toute rotation, tout recul, choses reconnues inutiles, je songe à lâcher mes Chalicodomes au plus épais des bois de Sérignan. Comment sortiront-ils de ce labyrinthe où, dans les premiers temps, j'avais besoin d'une boussole pour me retrouver? De plus, j'aurai avec moi un aide, une paire d'yeux plus jeunes que les miens et plus aptes à suivre le premier essor de mes insectes. Cet élan du début, dans la direction du nid, s'est reproduit déjà bien souvent et commence à me préoccuper plus que le retour lui-même. Un élève en pharmacie, pour quelques jours chez ses parents, sera mon collaborateur oculaire. Avec lui, je suis à mon aise; la science ne lui est pas étrangère.
Le 16 mai a lieu l'expédition dans les bois. Le temps est chaud, avec tournure d'orage qui couve. Vent du midi sensible, mais insuffisant pour contrarier mes voyageurs. Quarante Chalicodomes sont capturés. Pour abréger les préparatifs, à cause de la distance, je ne les marque pas sur les gâteaux; je les marquerai sur les lieux du départ, au moment de les lâcher. C'est l'ancienne méthode, fertile en piqûres; mais je la préfère aujourd'hui pour gagner du temps. Je mets une heure pour me rendre sur les lieux. La distance, déduction faite des sinuosités, est ainsi d'environ quatre kilomètres.
L'emplacement choisi doit me laisser reconnaître la direction du premier essor. J'adopte un point dénudé au milieu des taillis. Tout autour, vaste nappe de bois épais, qui ferme de tous côtés l'horizon; au sud, du côté des nids, un rideau de collines d'une centaine de mètres d'élévation au-dessus du point où je suis. Le vent est faible, mais il souffle en sens inverse du trajet que doivent faire mes insectes pour rentrer chez eux. Je tourne le dos à Sérignan, de manière qu'en s'échappant de mes doigts les abeilles, pour revenir au nid, auront à fuir latéralement, à ma gauche et à ma droite; je marque les Chalicodomes et les lâche un à un. L'opération commence à dix heures vingt minutes.
Une moitié des abeilles se montre assez paresseuse, volette un peu, se laisse aller à terre, semble reprendre ses esprits, puis part. L'autre moitié a les allures plus décidées. Bien que les insectes aient à lutter contre le faible vent du midi qui souffle, ils prennent, à leur premier essor, la direction du nid. Tous vont au sud après avoir décrit quelques cercles, quelques crochets autour de nous. Il n'y a pas d'exception pour aucun de ceux dont il nous est possible de suivre le départ. Le fait est constaté par moi et mon collègue avec pleine évidence. Mes Chalicodomes mettent le cap au sud comme si quelque boussole leur indiquait le rumb du vent.
À midi, je suis de retour. Aucun des dépaysés n'est au nid, mais quelques minutes après, j'en prends deux. À deux heures, leur nombre est de neuf. Mais voici que le ciel s'obscurcit; le vent souffle assez fort et l'orage menace. Il n'y a plus à compter sur d'autres arrivants. Total 9 sur 40 ou 22 pour 100.
La proportion est plus faible que les précédentes, variant de 30 à 40 p. 100. Faut-il mettre ce résultat sur le compte des difficultés à vaincre? Les Chalicodomes se seraient-ils égarés dans le dédale de la forêt? Il est prudent de ne pas se prononcer: d'autres causes sont intervenues qui peuvent avoir diminué le nombre des retours. J'ai marqué les insectes sur les lieux, je les ai maniés, et je n'affirmerais pas que tous soient sortis bien dispos de mes doigts irrités par les piqûres. Et puis, le ciel s'est fait nuageux, l'orage est imminent. En ce mois de mai, si variable, si capricieux dans la région, on ne peut guère compter sur une journée continue de beau temps. À une matinée superbe rapidement succède une après-midi troublée; mes expériences sur les Chalicodomes plusieurs fois se sont ressenties de ces variations. Tout bien pesé, j'inclinerais à croire que le retour à travers la montagne et la forêt s'effectue aussi bien qu'à travers la plaine et les champs de blé.
Une dernière ressource me reste pour essayer de désorienter mes hyménoptères. Je les transporterai d'abord à une grande distance: puis décrivant un ample crochet, je reviendrai par une autre voie et je lâcherai mes prisonniers lorsque je me serai suffisamment rapproché du village, à trois kilomètres environ. Une voiture est ici nécessaire. Mon collaborateur dans les bois m'offre sa carriole. Avec quinze Chalicodomes, nous partons tous les deux sur la route d'Orange, jusqu'au voisinage du viaduc. Là se présente à droite le rectiligne ruban de l'antique voie romaine, la voie Domitia. Nous la suivons, remontant au nord vers les montagnes d'Uchaux, le pays classique des superbes fossiles turoniens. Puis on fait retour vers Sérignan par la route de Piolenc. La halte a lieu à la hauteur de la campagne de Font-Claire, dont la distance au village est de deux kilomètres et demi. Sur la carte de l'état-major, le lecteur suivra facilement mon itinéraire, et il verra que le crochet décrit mesure bien près de neuf kilomètres.
En même temps, Favier venait me rejoindre à Font-Claire, par la route directe, celle de Piolenc. Il portait avec lui quinze Chalicodomes destinés à servir de terme de comparaison avec les miens. Me voilà donc en possession de deux séries d'insectes. Quinze, marqués de rose, ont fait le crochet de neuf kilomètres; quinze, marqués de bleu, sont venus par à voie directe, la voie la plus courte pour le retour au nid. Le temps est chaud, très clair et bien calme; je ne peux mieux désirer pour le succès de l'expérience. La mise en liberté a lieu vers midi.
À cinq heures du soir, le nombre des arrivées est de 7 pour les Chalicodomes roses, ceux que j'ai cru désorienter par un long circuit en voiture; il est de 6 pour les Chalicodomes bleus, ceux qui sont venus en ligne directe à Font-Claire. Les deux proportions, 46 et 40 pour 100, se balancent presque; et le léger excès pour les insectes qui ont fait le circuit est évidemment un résultat accidentel dont il n'y a pas lieu de tenir compte. Le crochet décrit ne peut avoir favorisé le retour; mais il est certain aussi qu'il ne l'a pas contrarié.
La démonstration est suffisante. Ni les mouvements enchevêtrés d'une rotation comme je l'ai décrite; ni l'obstacle de collines à franchir et de bois à traverser; ni les embûches d'une voie qui s'avance, rétrograde et revient par un ample circuit, ne peuvent troubler les Chalicodomes dépaysés et les empêcher de revenir au nid. J'avais fait part à Ch. Darwin de mes premiers résultats négatifs, ceux de la rotation. S'attendant à un succès, il fut très surpris de l'échec. Ses pigeons, s'il avait eu le loisir de les expérimenter, se seraient comportés comme mes hyménoptères; la rotation préalable ne les aurait pas troublés. Le problème exigeait une autre méthode, et voici ce qui me fut proposé:
«To place the insect within an induction coil, so as to disturb any magnetic or diamagnetic sensibility which it seems just possible that they may possess.»
Assimiler un animal à une aiguille aimantée et le soumettre à un courant d'induction pour troubler son magnétisme ou son diamagnétisme, me parut, je ne le cacherai pas, une idée singulière, digne d'une imagination aux abois. J'ai médiocre confiance dans notre physique lorsqu'elle prétend expliquer la vie; cependant ma déférence pour l'illustre maître m'aurait fait recourir aux bobines d'induction si j'avais eu les appareils convenables. Mais, dans mon village, nulle ressource savante; si je veux une étincelle électrique, j'en suis réduit à frotter une feuille de papier sur les genoux. Mon cabinet de physique est riche d'un aimant, et voilà tout. Cette pénurie connue, une autre méthode me fut soumise, plus simple que la première, et d'un résultat plus sûr, d'après Darwin lui-même:
«To make a very thin needle into a magnet: then breaking it into very short pieces, which would still be magnetic, and fastening one of these pieces with some cement on the thorax to the insects to be experimented on. I believe that such a little magnet, from its close proximity to the nervous system of the insect, would affect it more than would the terrestrial currents.»
L'idée persiste de faire de l'animal une sorte de barreau aimanté. Les courants terrestres le guident dans son retour au nid. C'est une boussole vivante qui, soustraite à l'action de la terre par le voisinage d'un aimant, ne pourra plus s'orienter. Avec un petit aimant fixé sur le thorax, parallèlement au système nerveux, et de plus grande influence que le magnétisme terrestre à cause de sa proximité, l'insecte perdra sa faculté de direction. En écrivant ces lignes, je m'abrite sous l'immense renom du savant instigateur de l'idée. Venant d'un humble, comme je le suis, cela ne paraîtrait pas sérieux. L'obscurité ne peut avoir de ces audaces théoriques.
L'expérience semble facile; elle ne dépasse pas mes moyens d'action. Essayons-la. Par la friction avec mon barreau aimanté, je convertis en aimant une très fine aiguille, dont je garde seulement la partie la plus déliée, la pointe, sur une longueur de 5 à 6 millimètres. Ce fragment est un aimant complet: il attire, il repousse une autre aiguille aimantée et suspendue à un fil. Le moyen de le fixer sur le thorax de l'insecte est un peu embarrassant. Mon aide en ce moment, l'élève en pharmacie, met à contribution tous les agglutinatifs de son officine. Le meilleur est une sorte de sparadrap qu'il prépare exprès avec un tissu très fin. Il présente l'avantage de pouvoir ère ramolli au fourneau de la pipe allumée quand viendra le moment d'opérer dans la campagne.
Je découpe dans ce sparadrap un petit carré proportionné au thorax de l'insecte, et j'engage la pointe aimantée dans quelques fils du tissu. Il suffit maintenant de ramollir un peu la glu et d'appliquer aussitôt l'objet sur le dos du Chalicodome, le tronçon d'aiguille étant dirigé suivant la longueur de l'insecte. D'autres appareils semblables sont préparés et leurs pôles reconnus, afin qu'il me soit loisible de diriger le pôle austral pour les uns vers la tête de l'animal, pour les autres vers l'extrémité opposée.
Avec mon aide, une répétition de la manœuvre est d'abord entreprise il convient de se faire un peu la main avant de tenter l'expérience au loin. D'ailleurs je tiens à reconnaître comment se comportera l'insecte sous le harnais magnétique. Je prends un Chalicodome travaillant à une cellule que je marque, et je le transporte dans mon cabinet, situé dans une autre aile de l'habitation. La machine aimantée est fixée sur le thorax, et l'insecte lâché. Aussitôt libre, l'hyménoptère se laisse choir et se roule, comme affolé, sur le parquet de l'appartement. Il reprend l'essor, se laisse retomber, tournoie sur les flancs, sur le dos, se heurte aux obstacles, bruit et se démène en des mouvements désespérés; enfin, par la fenêtre ouverte, il fuit d'un élan impétueux.
Qu'est ceci? L'aimant paraît agir d'une étrange façon sur le système nerveux de l'expérimenté! Quel désordre! quel affolement! En perdant la tramontane sous l'influence de mes artifices, l'insecte était comme ahuri. Allons au nid, voir ce qui se passe. L'attente n'est pas longue: mon insecte revient, mais débarrassé de son attirail magnétique. Je le reconnais aux traces de glu que portent encore les poils du thorax. Il revient à sa cellule et reprend ses travaux.
Soupçonneux quand j'interroge l'inconnu, peu enclin à conclure avant d'avoir pesé le pour et le contre, je sens le doute me gagner au sujet de ce que je viens de voir. Est-ce bien l'influence magnétique qui vient de troubler si étrangement mon hyménoptère? Lorsqu'il se démenait à outrance, s'escrimant des pattes et des ailes sur le parquet, lorsqu'il s'est enfui effaré, l'insecte subissait-il la domination de l'aimant fixé sur le thorax? Mon engin aurait-il contrarié en son système nerveux l'influence directrice des courants terrestres? Ou bien son affolement était-il le simple résultat d'un harnais insolite? C'est à voir, et à l'instant.
Un autre appareil est fabriqué, mais muni d'un court fétu de paille à la place de l'aimant. L'insecte qui le porte sur le dos se roule à terre, tournoie, s'agite en désordre comme le premier, jusqu'à ce que la machine gênante soit détachée, emportant avec elle une partie de la toison du thorax. La paille produit les mêmes effets que l'aimant, c'est-à-dire que le magnétisme est hors de cause dans ce qui vient de se passer. Mon engin, dans les deux cas, est attirail incommode dont l'insecte cherche aussitôt à se débarrasser par tous les moyens à lui possibles. Attendre de lui des actes normaux tant qu'il portera sur le thorax un appareil, aimanté ou non, c'est vouloir étudier les mœurs régulières d'un chien qu'on aurait affolé en lui suspendant un vieux poêlon au bout de la queue. L'expérience de l'aimant est impraticable. Que donnerait-elle si l'animal s'y prêtait? À mon avis, elle ne donnerait rien. Pour le retour au nid, un aimant n'aurait pas plus d'influence qu'un bout de paille.
Si la rotation est sans effet aucun pour désorienter l'insecte, quelle influence peut-elle avoir sur le chat? La méthode de l'animal balancé dans un sac pour empêcher le retour est-elle digne de confiance? Je l'ai cru d'abord, tant elle s'accordait avec l'idée émise par l'illustre maître, idée si pleine d'espérances. Maintenant, ma foi s'ébranle, l'insecte me fait douter du chat. Si le premier revient après avoir tourné, pourquoi le second ne reviendrait-il pas? Me voici donc engagé dans de nouvelles recherches.
Et d'abord jusqu'à quel point le chat mérite-t-il le renom de savoir revenir au logis aimé, aux lieux de ses ébats amoureux, sur les toits et dans les greniers? On raconte sur son instinct les faits les plus curieux, les livres d'histoire naturelle enfantine regorgent de hauts faits qui font le plus grand honneur à ses talents de pèlerin. Je tiens ces récits en médiocre estime; ils viennent d'observateurs improvisés, sans critique, portés à l'exagération. Il n'est pas donné au premier venu de parler correctement de la bête. Lorsque quelqu'un qui n'est pas du métier me dit de l'animal: c'est noir, je commence par m'informer si par hasard ce ne serait pas blanc; et bien des fois le fait se trouve dans la proposition renversée. On me célèbre le chat comme expert en voyages. C'est bien: regardons-le comme un inepte voyageur. J'en serais là, si je n'avais que le témoignage des livres et des gens non habitués aux scrupules de l'examen scientifique. Heureusement j'ai connaissance de quelques faits qui ne laissent aucune prise à mon scepticisme. Le chat mérite réellement sa réputation de perspicace pèlerin. Racontons ces faits.
Un jour, c'était à Avignon, parut sur la muraille du jardin un misérable chat, le poil en désordre, les flancs creux, le dos dentelé par la maigreur. Il miaulait de famine. Mes enfants, très jeunes alors, eurent pitié de sa misère. Du pain trempé dans du lait lui fut présenté au bout d'un roseau. Il accepta. Les bouchées se succédèrent si bien que, repu, il partit malgré tous les «Minet! Minet!» de ses compatissants amis. La faim revint et l'affamé reparut au réfectoire de la muraille. Même service de pain trempé dans du lait, mêmes douces paroles; il se laissa tenter. Il descendit. On put lui toucher le dos. Mon Dieu! qu'il était maigre!
Ce fut la grande question du jour. On en parlait à table; on apprivoiserait le vagabond, on le garderait, on lui ferait une couchette de foin. C'était bien une belle affaire! Je vois encore, je verrai toujours le conseil d'étourdis délibérant sur le sort du chat. Ils firent tant que la sauvage bête resta. Bientôt ce fut un superbe matou. Sa grosse tête ronde, ses jambes musculeuses, son pelage roux avec taches plus foncées, rappelaient un petit jaguar. On le nomma Jaunet à cause de sa couleur fauve. Une compagne lui advint plus tard, racolée dans des circonstances à peu près pareilles. Telle est l'origine de ma série de Jaunets, que je conserve, depuis tantôt une vingtaine d'années, à travers les vicissitudes de mes déménagements.
Le premier de ces déménagements eut lieu en 1870. Quelque peu avant, un ministre qui a laissé de si profonds souvenirs dans l'Université, l'excellent M. Victor Duruy, avait institué des cours pour l'enseignement secondaire des filles. Ainsi débutait, dans la mesure du possible à cette époque, la grande question qui s'agite aujourd'hui. Bien volontiers je prêtai mon humble concours à cette œuvre de lumière. Je fus chargé de l'enseignement des sciences physiques et naturelles. J'avais la foi et ne plaignais pas la peine; aussi rarement me suis-je trouvé devant un auditoire plus attentif, mieux captivé. Les jours de leçon, c'était fête, les jours de botanique surtout, alors que la table disparaissait sous les richesses des serres voisines.
C'en était trop. Et voyez, en effet, combien noir était mon crime: j'enseignais à ces jeunes personnes ce que sont l'air et l'eau, d'où proviennent l'éclair, le tonnerre, la foudre; par quel artifice la pensée se transmet à travers les continents et les mers au moyen d'un fil de métal; pourquoi le foyer brûle et pourquoi nous respirons; comment germe une graine et comment s'épanouit une fleur, toutes choses éminemment abominables aux yeux de certains, dont la flasque paupière cligne devant le jour.
Il fallait au plus vite éteindre la petite lampe, il fallait se débarrasser de l'importun qui s'efforçait de la maintenir allumée. Sournoisement on machine le coup avec mes propriétaires, vieilles filles, qui voyaient l'abomination de la désolation dans ces nouveautés de l'enseignement. Je n'avais pas avec elles d'engagement écrit, propre à me protéger. L'huissier parut avec du papier timbré. Sa prose me disait que j'avais à déménager dans les quatre semaines; sinon, la loi mettrait mes meubles sur le pavé. Il fallut à la hâte se pourvoir d'un logis. Le hasard de la première demeure trouvée me conduisit à Orange. Ainsi s'est accompli mon exode d'Avignon.
Le déménagement des chats ne fut pas sans nous donner des soucis. Nous y tenions tous et nous nous serions fait un crime d'abandonner à la misère, et sans doute à de stupides méchancetés, ces pauvres bêtes si souvent caressées. Les jeunes et les chattes voyageront sans encombre: cela se met dans un panier, cela se tient tranquille en route; mais pour les vieux matous, la difficulté n'est pas petite. J'en avais deux: le chef de lignée, le patriarche, et un de ses descendants, tout aussi fort que lui. Nous prendrons l'aïeul, s'il veut bien s'y prêter, nous laisserons le petit-fils en lui faisant un sort.
Un de mes amis, M. le docteur Loriol, se chargea de l'abandonné. À la tombée de la nuit, la bête lui fut portée dans une corbeille close. À peine étions-nous à table pour le repas du soir, causant de l'heureuse chance échue à notre matou, que nous voyons bondir par la fenêtre une masse ruisselant d'eau. Ce paquet informe vint se frotter à nos jambes en ronronnant de bonheur.
C'était le chat. Le lendemain je sus son histoire.
Amené chez M. Loriol, on l'enferma dans une chambre. Dès qu'il se vit prisonnier dans une pièce inconnue, le voilà qui bondit furieux sur les meubles, aux carreaux de vitre, parmi les décors de la cheminée, menaçant de tout saccager. Mme Loriol eut frayeur du petit affolé: elle se hâta d'ouvrir la fenêtre et l'animal bondit dans la rue, au milieu des passants. Quelques minutes après, il avait retrouvé sa maison. Et ce n'était pas chose aisée: il fallait traverser la ville dans une grande partie de sa largeur, il fallait parcourir un long dédale de rues populeuses, au milieu de mille périls, parmi lesquels les gamins d'abord et puis les chiens; il fallait enfin, obstacle peut-être encore plus sérieux, franchir un cours d'eau, la Sorgue, qui passe à l'intérieur d'Avignon. Des ponts se présentaient, nombreux même, mais l'animal, tirant au plus court, ne les avait pas suivis et bravement s'était jeté à l'eau comme le témoignait sa fourrure ruisselante. J'eus pitié du matou, si fidèle au logis. Il fut convenu que tout le possible serait fait pour l'amener avec nous. Nous n'eûmes pas ce tracas: à quelques jours de là, il fut trouvé raide sous un arbuste du jardin. La vaillante bête avait été victime de quelque stupide méchanceté. On me l'avait empoisonné. Qui? Probablement pas mes amis.
Restait le vieux. Il n'était pas là quand nous partîmes; il courait aventures dans les greniers du voisinage. Dix francs d'étrennes furent promis au voiturier s'il m'amenait le chat à Orange, avec l'un des chargements qu'il avait encore à faire. À son dernier voyage, en effet, il l'amena dans le caisson de la voiture. Quand on ouvrit sa prison roulante, où il était enfermé depuis la veille, j'eus de la peine à reconnaître mon vieux matou. Il sortit de là un animal redoutable, au poil hérissé, aux yeux injectés de sang, aux lèvres blanchies de bave, griffant et soufflant. Je le crus enragé, et quelque temps le surveillai de près. Je me trompais: c'était l'effarement de l'animal dépaysé. Avait-il eu de graves affaires avec le voiturier au moment d'être saisi? avait-il souffert en voyage? L'histoire là-dessus reste muette. Ce que je sais bien, c'est que l'animal semblait perverti: plus de ronrons amicaux, plus de frictions contre nos jambes; mais un regard assauvagi, une sombre tristesse. Les bons traitements ne purent l'adoucir. Il traîna ses misères d'un recoin à l'autre encore quelques semaines, puis un matin je le trouvai trépassé dans les cendres du foyer. Le chagrin l'avait tué, la vieillesse aidant. Serait-il revenu à Avignon s'il en avait eu la force? Je n'oserais l'affirmer. Je trouve du moins très remarquable qu'un animal se laisse mourir de nostalgie parce que les infirmités de l'âge l'empêchent de retourner au pays.
Ce que le patriarche n'a pu tenter, un autre va le faire, avec une distance bien moindre, il est vrai. Un nouveau déménagement est résolu pour trouver à la fin des fins la tranquillité nécessaire à mes travaux. Cette fois-ci ce sera le dernier, je l'espère bien. Je quitte Orange pour Sérignan.
La famille des Jaunets s'est renouvelée: les anciens ne sont plus, de nouveaux sont venus, parmi lesquels un matou adulte, digne en tous points de ses ancêtres. Lui seul donnera des difficultés: les autres, jeunes et chattes, déménageront sans tracas. On les met dans des paniers. Le matou à lui seul occupe le sien, sinon la paix serait compromise. Le voyage se fait en voiture, en compagnie de ma famille. Rien de saillant jusqu'à l'arrivée. Extraites de leurs paniers, les chattes visitent le nouveau domicile, elles explorent une à une les pièces; de leur nez rose, elles reconnaissent les meubles: ce sont bien leurs chaises, leurs tables, leurs fauteuils, mais les lieux ne sont pas les mêmes. Il y a de petits miaulements étonnés, des regards interrogateurs. Quelques caresses et un peu de pâtée calment toute appréhension; et du jour au lendemain, les chattes sont acclimatées.
Avec le matou, c'est une autre affaire. On le loge dans les greniers, où il trouvera ampleur d'espace pour ses ébats; on lui tient compagnie pour adoucir les ennuis de la captivité; on lui monte double part d'assiettes à lécher; de temps en temps, on le met en rapport avec quelques-uns des siens pour lui apprendre qu'il n'est pas seul dans la maison; on a pour lui mille petits soins dans l'espoir de lui faire oublier Orange. Il paraît l'oublier en effet: le voilà doux sous la main qui le flatte, il accourt à l'appel, il ronronne, il fait le beau. C'est bien: une semaine de réclusion et de doux traitements ont banni toute idée de retour. Donnons-lui la liberté. Il descend à la cuisine, il stationne comme les autres autour de la table, il sort dans le jardin, sous la surveillance d'Aglaé qui ne le perd pas des yeux, il visite les alentours de l'air le plus innocent. Il rentre. Victoire! le chat ne s'en ira pas.
Le lendemain: «Minet! Minet!...» pas de Minet. On cherche, on appelle. Rien.—Ah! le tartufe, le tartufe! Comme il nous a trompés! Il est parti, il est à Orange. Autour de moi, personne n'ose croire à cet audacieux pèlerinage. J'affirme que le déserteur est en ce moment à Orange, miaulant devant la maison fermée.
Aglaé et Claire partirent. Elles trouvèrent le chat comme je l'avais dit, et le ramenèrent dans une corbeille. Il avait le ventre et les pattes crottés de terre rouge; cependant le temps était sec, il n'y avait pas de boue. L'animal s'était donc mouillé en traversant le torrent de l'Aygues, et l'humidité de la fourrure avait retenu la poussière rouge des champs traversés. La distance en ligne droite de Sérignan à Orange est de sept kilomètres. Deux ponts se trouvent sur l'Aygues, l'un en amont, l'autre en aval de cette ligne droite, à une distance assez grande. Le chat n'a pris ni l'un ni l'autre: son instinct lui indique la ligne la plus courte, et il a suivi cette ligne comme l'indique son ventre crotté de rouge. Il a traversé le torrent en mai, à une époque où les eaux sont abondantes; il a surmonté ses répugnances aquatiques pour revenir au logis aimé. Le matou d'Avignon en avait fait autant en traversant la Sorgue.
Le déserteur est réintégré dans le grenier de Sérignan. Il y séjourne quinze jours, et finalement on le lâche. Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées qu'il était de retour à Orange. Il fallut l'abandonner à son malheureux sort. Un voisin de mon ancienne demeure, en pleine campagne, m'a raconté l'avoir vu un jour se dérober derrière une haie avec un lapin aux dents. N'ayant plus de pâtée, lui, habitué à toutes les douceurs de la vie féline, il s'est fait braconnier, exploitant les basses-cours dans le voisinage de la maison déserte. Je n'ai plus eu de ses nouvelles. Il a mal fini sans doute: devenu maraudeur, il a dû finir en maraudeur.
La preuve est faite: à deux reprises, j'ai vu. Les chats adultes savent retrouver le logis malgré la distance et le complet inconnu des lieux à parcourir. Ils ont, à leur manière, l'instinct de mes Chalicodomes. Un second point reste à mettre en lumière, celui de la rotation dans le sac. Sont-ils désorientés par cette manœuvre, ne le sont-ils pas? Je méditais des expériences lorsque des informations plus précises sont venues m'en démontrer l'inutilité. Le premier qui me fit connaître la méthode du sac tournant parlait d'après le récit d'un autre, qui répétait le récit d'un troisième, récit fait sur le témoignage d'un quatrième, etc. Nul n'avait pratiqué, nul n'avait vu. C'est une tradition dans les campagnes. Tous préconisent le moyen comme infaillible sans l'avoir, pour la plupart, essayé. Et la raison qu'ils donnent du succès est pour eux concluante. Si, disent-ils, ayant les yeux bandés, nous tournons quelque peu, nous ne savons plus nous reconnaître. Ainsi du chat transporté dans l'obscurité du sac qui tourne. Ils concluent de l'homme à la bête, comme d'autres concluent de la bête à l'homme, méthode vicieuse de part et d'autre s'il y a là réellement deux mondes psychiques distincts.
Pour qu'une telle croyance soit si bien ancrée dans l'esprit du paysan, il faut que des faits soient venus de temps en temps la corroborer. Mais dans les cas de succès, il est à croire que les chats dépaysés étaient des animaux jeunes, non émancipés encore. Avec ces néophytes, un peu de lait suffit pour chasser les chagrins de l'exil. Ils ne reviennent pas au logis, qu'ils aient tourné ou non dans un sac. Par surcroît de précaution, on se sera avisé de les soumettre à la pratique rotatoire; et cette pratique a fait ainsi ses preuves au moyen de succès qui lui étaient étrangers. Ce qu'il fallait dépayser pour juger la méthode, c'était le chat adulte, le vrai matou.
Sur ce point, j'ai fini par trouver les témoignages que je désirais. Des personnes dignes de foi, d'esprit réfléchi, aptes à démêler les choses, m'ont raconté avoir essayé la méthode du sac tournant pour empêcher les chats de revenir à la maison. Personne n'y a réussi lorsque la bête était adulte. Transporté à une grande distance, dans un autre logis, après rotation consciencieuse, l'animal revenait toujours. J'ai en mémoire surtout un ravageur des poissons rouges d'un bassin, qui, dépaysé de Sérignan à Piolenc suivant la méthode sacramentelle, revint à ses poissons; qui, transporté dans la montagne et abandonné au fond des bois, revint encore. Le sac et la rotation restant sans effet, il fallut abattre le mécréant. J'ai recensé un nombre suffisant d'exemples analogues, tous dans de bonnes conditions. Leur témoignage est unanime: la rotation n'empêche nullement le chat adulte de revenir. La croyance populaire, qui m'avait d'abord tant séduit, est un préjugé de campagne, basé sur des faits mal observés. Il faut donc renoncer à l'idée de Darwin pour expliquer le retour aussi bien du chat que du chalicodome.
Le pigeon transporté à des cents lieues de distance sait retrouver son colombier; l'hirondelle, revenant de ses quartiers d'hiver en Afrique, traverse la mer et reprend possession du vieux nid. Quel est leur guide en de si longs voyages? Serait-ce la vue? Un observateur de beaucoup d'esprit, dépassé par d'autres dans la connaissance de l'animal collectionné en vitrines, mais des plus experts dans la connaissance de l'animal en liberté, Toussenel, l'admirable auteur de l'Esprit des bêtes, donne pour guides au pigeon voyageur la vue et la météorologie. «L'oiseau de France, dit-il, sait par expérience que le froid vient du nord, le chaud du midi, le sec de l'est, l'humide de l'ouest. C'en est assez de connaissances météorologiques pour lui donner les points cardinaux et diriger son vol. Le pigeon transporté de Bruxelles à Toulouse dans un panier couvert n'a certes pas la possibilité de relever de l'œil la carte géographique du parcours; mais il n'est au pouvoir de personne de l'empêcher de sentir, aux chaudes impressions de l'atmosphère, qu'il suit la route du midi. Rendu à la liberté à Toulouse, il sait déjà que la direction à suivre pour regagner son colombier est la direction du nord. Donc, il pique droit dans cette direction, et ne s'arrête que vers les parages du ciel dont la température moyenne est celle de la zone qu'il habite. S'il ne trouve pas d'emblée son domicile, c'est qu'il a trop appuyé sur la droite ou sur la gauche. En tous les cas, il n'a besoin que de quelques heures de recherche dans la direction de l'est à l'ouest pour relever ses erreurs.»
L'explication est séduisante lorsque le déplacement se fait dans la direction nord-sud; mais elle ne peut convenir au déplacement est-ouest, sur la même isotherme. D'ailleurs, elle a le défaut de ne pouvoir se généraliser. Il ne faut pas songer à faire intervenir la vue et encore moins l'influence du climat changé, quand un chat revient au logis, d'un bout à l'autre d'une ville, et se dirige dans un dédale de rues et de ruelles qu'il voit pour la première fois. Ce n'est pas la vue non plus qui guide mes chalicodomes, surtout lorsqu'ils sont lâchés en plein bois. Leur vol peu élevé, deux ou trois mètres au-dessus du sol, ne leur permet pas de prendre un coup d'œil général de l'ensemble et de relever la carte des lieux. Qu'ont-ils besoin de topographie? L'hésitation est courte: après quelques crochets de peu d'étendue autour de l'expérimentateur, ils partent dans la direction du nid, malgré le rideau de la forêt, malgré l'écran d'une haute chaîne de collines qu'ils franchiront en remontant la pente non loin du sol. La vue leur fait éviter les obstacles sans les renseigner sur la direction générale à suivre. La météorologie n'est pas davantage en cause: pour quelques kilomètres de déplacement, le climat n'a pas varié. L'expérience du chaud, du froid, du sec et de l'humide, n'a pas instruit mes chalicodomes: une existence de quelques semaines ne le permet pas. Et seraient-ils versés dans les points cardinaux, l'identité climatologique du point où est leur nid et du point où ils sont relâchés, laisserait indéterminée la direction à suivre. Pour expliquer tous ces mystères, on arrive donc forcément à invoquer un autre mystère, c'est-à-dire une sensibilité spéciale, refusée à la nature humaine. Ch. Darwin, dont personne ne récusera l'imposante autorité, arrive à la même conclusion. S'informer si l'animal n'est pas impressionné par les courants telluriques, s'enquérir s'il n'est pas influencé par l'étroit voisinage d'une aiguille aimantée, n'est-ce pas reconnaître une sensibilité magnétique? Possédons-nous une faculté analogue? Je parle du magnétisme des physiciens, bien entendu, et non du magnétisme des Mesmer et des Cagliostro. Certes nous ne possédons rien d'approchant. Qu'aurait à faire le marin de sa boussole s'il était boussole lui-même?
Ainsi le maître l'admet: un sens spécial, si étranger à notre organisation que nous ne pouvons pas même nous en faire une idée, dirige le pigeon, l'hirondelle, le chat, le chalicodome et tant d'autres, en pays étranger. Que ce soit magnétique ou non, je ne déciderai pas, satisfait d'avoir contribué, pour une part non petite, à démontrer son existence. Un sens de plus, s'ajoutant à notre lot, quelle acquisition, quelle cause de progrès! Pourquoi en sommes-nous privés? C'était une belle arme et de grande utilité pour lestruggle for life. Si, comme on le prétend, l'animalité entière, y compris l'homme, provient d'un moule unique, la cellule originelle et se transforme d'elle-même à travers les âges, favorisant les mieux doués, laissant dépérir les moins bien doués, comment se fait-il que ce sens merveilleux soit le partage de quelques humbles, et n'ait pas laissé de trace dans l'homme, le point culminant de la série zoologique? Nos précurseurs ont été bien mal inspirés de laisser perdre un si magnifique héritage; c'était plus précieux à garder qu'une vertèbre au coccyx, un poil à la moustache.
Si la transmission ne s'est pas faite, ne serait-ce pas faute d'une parenté suffisante? Je soumets le petit problème aux évolutionnistes, et suis très désireux de savoir ce qu'en disent le protoplasme et le nucléus.
Ce sens inconnu est-il localisé quelque part chez les hyménoptères, s'exerce-t-il au moyen d'un organe spécial? On songe immédiatement aux antennes. C'est aux antennes qu'on a recours toutes les fois que nous ne voyons pas bien clair dans les actes de l'insecte; on leur accorde volontiers ce dont notre cause a besoin. Je ne manquais pas d'ailleurs d'assez bonnes raisons pour leur soupçonner la sensibilité directrice. Lorsque l'Ammophile hérissée recherche le ver gris, c'est avec les antennes, petits doigts palpant continuellement le sol, qu'elle paraît reconnaître la présence du gibier sous terre. Ces filets explorateurs, qui semblent diriger l'animal en chasse, ne pourraient-ils aussi le diriger en voyage. C'était à voir et j'ai vu.
Sur quelques Chalicodomes, j'ampute les antennes d'un coup de ciseaux, aussi près que possible. Les mutilés sont dépaysés, puis relâchés. Ils reviennent au nid avec la même facilité que les autres. Dans le temps, j'avais expérimenté d'une façon pareille avec le plus gros de nos Cerceris (Cerceris tuberculata); et le chasseur de Charançons était revenu à ses terriers. Nous voilà débarrassés d'une hypothèse: la sensibilité directrice ne s'exerce pas par les antennes. Où donc est son siège? Je ne sais.
Ce que je sais mieux, c'est que les Chalicodomes sans antennes, s'ils reviennent aux cellules, ne reprennent pas le travail. Obstinément ils volent devant leur maçonnerie, ils se posent sur le godet de terre, ils prennent pied sur la margelle de la cellule, et là, comme pensifs et désolés, longtemps ils stationnent en contemplation devant l'ouvrage qui ne s'achèvera pas; ils partent, ils reviennent, ils chassent tout voisin importun, sans jamais reprendre l'apport du miel ou du mortier. Le lendemain, ils ne reparaissent pas. Privé de ses outils, l'ouvrier n'a plus le cœur à l'ouvrage. Lorsque le Chalicodome maçonne, les antennes continuellement palpent, sondent, explorent et paraissent présider à la perfection du travail. Ce sont ses instruments de précision; elles représentent le compas, l'équerre, le niveau, le fil à plomb du constructeur.
Jusqu'ici mes expériences ont uniquement porté sur des femelles, beaucoup plus fidèles au nid à cause des devoirs de la maternité. Que feraient les mâles, s'ils étaient dépaysés? Je n'avais pas grande confiance dans ces amoureux, qui pendant quelques jours forment tumultueuse assemblée au-devant des gâteaux, attendent la sortie des femelles, s'en disputent la possession en des rixes interminables, puis disparaissent lorsque les travaux sont en pleine activité. Que leur importait, me disais-je, de revenir au gâteau natal plutôt que de s'établir ailleurs, pourvu qu'ils y trouvent à qui déclarer leur flamme! Je me trompais: les mâles reviennent au nid. Il est vrai que, vu leur faiblesse, je ne leur ai pas imposé long voyage: un kilomètre environ. C'était néanmoins pour eux une expédition lointaine, un pays inconnu, car je ne leur vois pas faire longues excursions. De jour, ils visitent les gâteaux ou les fleurs du jardin; de nuit, ils prennent refuge dans les vielles galeries ou dans les interstices des tas de pierres de l'harmas.
Les mêmes gâteaux sont fréquentés par deux Osmies (Osmia tricornisetOsmia Latreillii), qui construisent leurs cellules dans les galeries laissées à leur disposition par les Chalicodomes. La plus abondante est la première, l'Osmie à trois cornes. L'occasion était trop belle de s'informer un peu à quel point la sensibilité directrice se généralise chez les hyménoptères; je l'ai mise à profit. Eh bien! les Osmies (Osmia tricornis), tant mâles que femelles, savent retrouver le nid. Mes expériences ont été faites rapidement, en petit nombre, à de faibles distances; mais elles concordaient si bien avec les autres qu'elles m'ont convaincu. En somme, le retour au nid, en y comprenant mes essais d'autrefois, a été constaté pour quatre espèces: le Chalicodome des hangars, le Chalicodome des murailles, l'Osmie à trois cornes et le Cerceris tuberculé. Dois-je généraliser sans restriction et accorder à tous les hyménoptères une faculté de se retrouver en pays inconnu? Je me garderai bien de le faire, car voici, à ma connaissance, un résultat contradictoire, très significatif.
Parmi les richesses de mon laboratoire de l'harmas, je mets au premier rang une fourmilière dePolyergus rufescens, la célèbre Fourmi rousse, l'Amazone, qui fait la chasse aux esclaves. Inhabile à élever sa famille, incapable de rechercher sa nourriture, de la prendre même quand elle est à sa portée, il lui faut des serviteurs qui lui donnent la becquée et prennent soin du ménage. Les Fourmis rousses sont des voleuses d'enfants, destinés au service de la communauté. Elles pillent les fourmilières voisines, d'espèce différente; elles en emportent chez elles les nymphes qui, bientôt écloses, deviennent, dans la maison étrangère, des domestiques zélés.
Quand arrivent les chaleurs de juin et de juillet, je vois fréquemment les Amazones sortir de leur caserne dans l'après-midi, et partir en expédition. La colonne mesure de cinq à six mètres. Si sur le trajet rien ne se montre qui mérite attention, les rangs sont assez bien conservés; mais aux premiers indices d'une fourmilière, la tête fait halte et se déploie en une cohue tourbillonnante, que grossissent les autres arrivant à grands pas. Des éclaireurs se détachent, l'erreur est reconnue, et l'on se remet en marche. La cohorte traverse les allées du jardin, disparaît dans les gazons, reparaît plus loin, s'engage dans les amas de feuilles mortes, se remet à découvert, toujours cherchant à l'aventure. Un nid de Fourmis noires est enfin trouvé. À la hâte, les Fourmis rousses descendent dans les dortoirs où reposent les nymphes, et bientôt remontent avec leur butin. C'est alors, aux portes de la cité souterraine, une étourdissante mêlée de noires défendant leur bien et de rousses s'efforçant de l'emporter. La lutte est trop inégale pour être indécise. La victoire reste aux rousses, qui s'empressent vers leur demeure, chacune avec sa prise, une nymphe au maillot, au bout des mandibules. Pour le lecteur non au courant de ces mœurs esclavagistes, ce serait une bien curieuse histoire que celle des Amazones; à mon grand regret, je l'abandonne: elle nous éloignerait trop du sujet à traiter, savoir le retour au nid.