X

La distance où se transporte la colonne voleuse de nymphes est variable, et dépend de l'abondance du voisinage en Fourmis noires. Dix à vingt pas quelquefois suffisent; en d'autres moments, il en faut cinquante, cent et au-delà. Une seule fois, j'ai vu l'expédition se faire hors du jardin. Les Amazones escaladèrent le mur d'enceinte, élevé de quatre mètres en ce point, le franchirent et s'en allèrent un peu plus loin dans un champ de blé. Quant à la voie suivie, elle est indifférente à la colonne en marche. Le sol dénudé, le gazon épais, les amas de feuilles mortes, le tas de pierre, la maçonnerie, les massifs d'herbages, sont franchis sans préférence marquée pour une nature de chemin plutôt que pour une autre.

Ce qu'il y a de rigoureusement déterminé, c'est la voie de retour, qui suit dans toutes ses sinuosités, dans tous ses passages, jusqu'aux plus difficiles, la piste de l'aller. Chargées de leur butin, les Fourmis rousses reviennent au nid par le trajet, souvent fort compliqué, qu'ont fait adopter les éventualités de la chasse. Elles repassent où elles ont d'abord passé; et c'est pour elles nécessité si impérieuse, qu'un surcroît de fatigue, qu'un péril très grave même, ne fait pas modifier la piste.

Elles viennent, je suppose, de traverser un épais amas de feuilles mortes, pour elles passage plein d'abîmes, où des chutes à tout instant se répètent, où beaucoup s'exténuent pour remonter des bas-fonds, gagner les hauteurs sur des ponts branlants et se dégager enfin du dédale de ruelles. N'importe: à leur retour elles ne manqueront pas, bien qu'appesanties par leur charge, de traverser encore le pénible labyrinthe. Pour éviter tant de fatigue, que leur faudrait-il? Se dévier un peu du premier trajet, car le bon chemin est là, tout uni, à peine à un pas de distance. Ce petit écart n'entre pas dans leurs vues.

Je les surpris un jour allant en razzia et défilant sur le bord interne de la maçonnerie du bassin, où j'ai remplacé la vieille population batracienne par une population de poissons rouges. La bise soufflait très fort et, prenant en flanc la colonne, précipitait des rangs entiers dans les eaux. Les poissons étaient accourus; ils faisaient galerie et gobaient les noyés. Le pas était difficile; avant de l'avoir franchi, la colonne se trouvait décimée. Je m'attendais à voir le retour s'effectuer par un autre chemin, qui contournerait le fatal précipice. Il n'en fut rien. La bande chargée de nymphes reprit la périlleuse voie, et les poissons rouges eurent double chute de manne: les fourmis et leur prise. Plutôt que de modifier sa piste, la colonne fut décimée une seconde fois.

La difficulté de retrouver le domicile après une expédition lointaine, à capricieux détours, rarement les mêmes dans les diverses sorties, impose certainement aux Amazones cette retraite par la voie suivie en allant. S'il ne veut s'égarer en route, l'insecte n'a pas le choix du chemin: il doit rentrer chez lui par le sentier qui lui est connu et qu'il vient récemment de parcourir. Lorsqu'elles sortent de leur nid et vont sur une autre branche, sur un autre arbre, chercher feuillée mieux à leur goût, les Chenilles processionnaires tapissent de soie le trajet, et c'est en suivant les fils tendus en route qu'elles peuvent revenir à leur domicile. Voilà la méthode la plus élémentaire que puise employer l'insecte exposé à s'égarer dans ses excursions: une route de soie le ramène chez lui. Avec les Processionnaires et leur naïve voirie, nous sommes bien loin des Chalicodomes et autres, qui ont pour guide une sensibilité spéciale.

L'Amazone, quoique de la gent hyménoptère, n'a, elle aussi, que des moyens de retour assez bornés, comme le témoigne la nécessité où elle est de revenir par sa récente piste. Imiterait-elle, dans une certaine mesure, la méthode des Processionnaires; c'est-à-dire laisserait-elle sur la voie, non des fils conducteurs puisqu'elle n'est pas outillée pour pareil travail, mais quelque émanation odorante, par exemple quelque fumet formique, qui lui permettrait de se guider par le sens olfactif? On s'accorde assez dans cette manière de voir.

Les Fourmis, dit-on, sont guidées par l'odorat; et cet odorat paraît avoir pour siège les antennes, que l'on voit en continuelle agitation. Je me permettrai de ne pas montrer un vif empressement pour cet avis. D'abord, je me méfie d'un odorat ayant pour siège les antennes; j'en ai donné plus haut les motifs; et puis, j'espère démontrer expérimentalement que les fournis rousses ne sont pas guidées par une odeur.

Épier la sortie de mes Amazones, des après-midi entières, et fort souvent sans succès, me prenait trop de temps. Je m'adjoignis un aide, dont les heures étaient moins occupées que les miennes. C'était ma petite-fille Lucie, espiègle qui prenait intérêt à ce que je lui racontais sur les Fourmis. Elle avait assisté à la grande bataille des rousses et des noires; elle était restée toute pensive devant le rapt des enfants au maillot. Bien endoctrinée sur ses hautes fonctions, toute fière de travailler déjà, elle si petite, pour cette grande dame, la Science, Lucie parcourait donc le jardin lorsque le temps paraissait favorable, et surveillait les Fourmis rousses, dont elle avait mission de reconnaître soigneusement le trajet jusqu'à la fourmilière pillée. Son zèle avait fait ses preuves, je pouvais y compter. Un jour, à la porte de mon cabinet, tandis que j'alignais ma prose quotidienne:

«Pan! pan! C'est moi, Lucie. Viens vite: les rousses sont entrées dans la maison des noires. Viens vite!

—Et sais-tu bien le chemin suivi?

—Je le sais; je l'ai marqué.

—Comment? Marqué et de quelle manière?

—J'ai fait comme le Petit Poucet: j'ai semé des petits cailloux blancs sur la route.»

J'accourus. Les choses s'étaient passées comme venait de me le dire ma collaboratrice de six ans. Lucie avait fait à l'avance sa provision de petites pierres, et voyant le bataillon des fourmis sortir de la caserne, elle l'avait suivi pas à pas en déposant de distance en distance ses pierres sur le trajet parcouru. Les Amazones commençaient à revenir de la razzia suivant la ligne des cailloux indicateurs. La distance au nid était d'une centaine de pas, ce qui me donnait le temps d'opérer en vue d'une expérience méditée à loisir.

Je m'arme d'un fort balai et je dénude la piste sur une largeur d'un mètre environ. Les matériaux poudreux de la surface sont ainsi enlevés, renouvelés par d'autres. S'ils sont imprégnés de quelque émanation odorante, leur absence déroutera les fourmis. Je coupe de la sorte la voie en quatre points différents, espacés de quelques pas.

Voici que la colonne arrive à la première coupure. L'hésitation des fourmis est évidente. Il y en a qui rétrogradent, puis reviennent pour rétrograder encore; d'autres errent sur le front de la section; d'autres se dispersent latéralement et semblent chercher à contourner le pays inconnu. La tête de la colonne, resserrée d'abord dans une étendue de quelques décimètres, s'éparpille maintenant sur trois à quatre mètres de largeur. Mais les arrivants se multiplient devant l'obstacle; ils se massent, ils forment cohue indécise. Enfin quelques fourmis s'aventurent sur la bande balayée et les autres suivent, tandis qu'un petit nombre a repris en avant la piste au moyen d'un détour. Aux autres coupures, mêmes hésitations; elles sont néanmoins franchies soit directement, soit latéralement. Malgré mes embûches, le retour au nid s'effectue, et par la voie des petits cailloux.

L'expérience semble plaider en faveur de l'odorat. À quatre reprises, il y a des hésitations manifestes partout où la voie est coupée. Si le retour se fait néanmoins sur la piste de l'aller, cela peut tenir au travail inégal du balai, qui a laissé en place des parcelles de l'odorante poussière. Les fourmis qui ont contourné la partie balayée peuvent avoir été guidées par les déblais rejetés latéralement. Avant de se prononcer pour ou contre l'odorat, il convient donc de recommencer l'expérience dans des conditions meilleures, il convient d'enlever radicalement toute matière odorante.

Quelques jours après, mon plan bien arrêté, Lucie se remet en observation et ne tarde pas à m'annoncer une sortie. J'y comptais, car les Amazones manquent rarement d'aller en expédition dans les après-midi lourdes et chaudes de juin et de juillet, surtout si le temps fait menace de devenir orageux. Les cailloux du Petit Poucet jalonnent encore le trajet, sur lequel je choisis le point le plus favorable à mes desseins.

Un tuyau de toile servant à l'arrosage du jardin est fixé à l'une des prises d'eau du bassin; la vanne est ouverte, et la route des fourmis se trouve coupée par un torrent continu de la largeur d'un bon pas et d'une longueur illimitée. La nappe d'eau coule d'abord abondante et rapide, afin de bien laver le sol et de lui enlever tout ce qui pourrait être odorant. Ce lavage à grande eau dure près d'un quart d'heure puis, quand les fourmis s'approchent, revenant du butin, je diminue la vitesse d'écoulement et réduis l'épaisseur de la nappe liquide pour ne pas outrepasser les forces de l'insecte. Voilà l'obstacle que les Amazones doivent franchir, s'il leur est absolument nécessaire de suivre la première piste.

Ici l'hésitation est longue, les traînards ont le temps de rejoindre la tête de la colonne. Cependant on s'engage dans le torrent à la faveur de quelques graviers exondés; puis le fond manque, et le courant entraîne les plus téméraires, qui, sans lâcher leur prise, s'en vont à la dérive, échouent sur quelque haut-fond, regagnent la rive et recommencent leurs recherches d'un gué. Quelques fétus de paille apportés par les eaux s'arrêtent çà et là: ce sont des ponts branlants où les fourmis s'engagent. Des feuilles sèches d'olivier deviennent des radeaux avec cargaison de passagers. Les plus vaillants, un peu par leurs propres manœuvres, un peu par d'heureuses chances, gagnent, sans intermédiaires, la rive opposée. J'en vois qui, entraînés par le courant à deux ou trois pas de distance, sur l'un et l'autre rivage, semblent fort soucieux de ce qu'ils ont à faire. Au milieu de ce désordre de l'armée en déroute, au milieu des périls de la noyade, aucun ne lâche son butin. Il s'en garderait bien: plutôt la mort. Bref, le torrent est franchi tant bien que mal, et cela par la piste réglementaire.

L'odeur de la voie ne peut être en cause, ce me semble, après l'expérience du torrent, qui a lavé le sol quelque temps à l'avance et qui d'ailleurs renouvelle ses eaux tant que dure la traversée. Examinons maintenant ce qui se passera lorsque l'odeur formique, s'il y en a une sur la piste, en effet, sera remplacée par une autre incomparablement plus forte, et sensible à notre odorat, tandis que la première ne l'est pas, du moins dans les conditions que je discute ici.

Une troisième sortie est épiée, et sur un point de la voie suivie, le sol est frotté avec quelques poignées de menthe que je viens de couper à l'instant dans une plate-bande. Avec le feuillage de la même plante, je recouvre la piste un peu plus loin. Les fourmis, revenant, traversent, sans paraître préoccupées, la zone frictionnée; elles hésitent devant la zone jonchée de feuilles, puis passent outre.

Après ces deux expériences, celle du torrent qui lessive le sol, celle de la menthe qui en change l'odeur, il n'est plus permis, je crois, d'invoquer l'odorat comme guide des fourmis rentrant au nid par la voie suivie au départ. D'autres épreuves achèveront de nous renseigner.

Sans rien toucher au sol, j'étale maintenant en travers de la piste d'amples feuilles de papier, des journaux que je maintiens avec quelques petites pierres. Devant ce tapis, qui change complètement l'aspect de la route sans rien lui enlever de ce qui pourrait être odorant, les fourmis hésitent encore plus que devant tous mes autres artifices, même le torrent. Il leur faut des essais multipliés, des reconnaissances sur les côté, des tentatives en avant et des reculs réitérés, avant de se hasarder en plein sur la zone inconnue. La bande de papier est enfin franchie et le défilé reprend comme d'habitude.

Une autre embûche attend plus loin les Amazones. J'ai coupé la piste par une mince couche de sable jaune, le terrain lui-même étant grisâtre. Ce changement de coloration suffit seul pour dérouter un moment les fourmis, qui renouvellent ici, mais moins prolongées, leurs hésitations devant la zone de papier. Finalement, l'obstacle est franchi comme les autres.

Ma bande de sable et ma bande de papier n'ayant pas dissipé les effluves odorants dont la piste pourrait être imprégnée, il est d'évidence que, puisque les mêmes hésitations, les mêmes arrêts se reproduisent, ce n'est pas l'olfaction qui fait retrouver leur chemin aux fourmis, mais bel et bien la vue, car toutes les fois que je modifie l'aspect de la piste d'une façon quelconque, par les érosions du balai, le flux de l'eau, la verdure de menthe, le tapis de papier, le sable d'une autre couleur que le sol, la colonne de retour fait halte, hésite et cherche à se rendre compte des changements survenus. Oui, c'est la vue, mais une vue très myope pour laquelle quelques graviers déplacés changent l'horizon. Pour cette courte vue, une bande de papier, un lit de feuilles de menthe, une couche de sable jaune, un filet d'eau, un labour par le balai, et des modifications moindres encore, transforment le paysage; et le bataillon, pressé de rentrer au plus vite avec son butin, s'arrête anxieux devant ces parages inconnus. Si ces zones douteuses sont enfin franchies, c'est que, les tentatives se multipliant à travers les bandes modifiées, quelques fourmis finissent par reconnaître, au-delà, des points qui leur sont familiers. Sur la foi de ces clairvoyantes, les autres suivent.

La vue serait insuffisante si l'Amazone n'avait en même temps à son service la mémoire précise des lieux. La mémoire d'une fourmi! Qu'est-ce que cela pourrait bien être? En quoi ressemble-t-elle à la nôtre? À ces questions, je n'ai pas de réponse; mais quelques lignes me suffiront pour démontrer que l'insecte a le souvenir assez tenace et très exact des lieux qu'il a une fois visités. Voici ce dont j'ai été témoin à bien des reprises. Il arrive parfois que la fourmilière pillée offre aux Amazones un butin supérieur à celui que la colonne expéditionnaire peut emporter. Ou bien encore la région visitée est riche en fourmilières. Une autre razzia serait nécessaire pour exploiter à fond l'emplacement. Alors une seconde expédition a lieu, tantôt le lendemain, tantôt deux ou trois jours plus tard. Cette fois, la colonne ne cherche plus en route, elle va droit au gîte fertile en nymphes, et elle s'y rend exactement par la même voie déjà suivie. Il m'est arrivé d'avoir jalonné avec de petites pierres, sur une longueur d'une vingtaine de mètres, le chemin suivi une paire de jours avant, et de surprendre les Amazones en expédition par la même route, pierre par pierre. Elles vont passer par ici, elles vont passer par là, me disais-je d'après les cailloux de repère; et, en effet, elles passaient ici, elles passaient là, longeant ma pile de cailloux, sans écart notable.

À plusieurs jours d'intervalle, est-il permis d'admettre la persistance d'émanations odorantes répandues sur le trajet? Nul ne l'oserait. C'est donc bien la vue qui guide les Amazones, la vue servie par la mémoire des lieux. Et cette mémoire est tenace jusqu'à conserver l'impression le lendemain et plus tard; elle est d'une fidélité scrupuleuse car elle conduit la colonne par le même sentier que la veille, à travers les accidents si variés du terrain.

Si les lieux lui sont inconnus, comment se comportera l'Amazone? Outre la mémoire topographique, qui ne peut ici lui servir, la région où je la suppose étant encore inexplorée, la fourmi possèderait-elle la faculté directrice du Chalicodome, au moins dans de modestes limites, et pourrait-elle ainsi regagner sa fourmilière ou sa colonne en marche?

Toutes les parties du jardin ne sont pas également visitées par la légion pillarde; la partie nord est exploitée de préférence, les razzias y étant sans doute plus fructueuses. C'est donc au nord de leur caserne que les Amazones dirigent d'habitude leurs caravanes; très rarement, je les surprends au sud. Cette partie du jardin leur est donc, sinon totalement inconnue, du moins bien moins familière que l'autre. Cela dit, voyons la conduite de la fourmi dépaysée.

Je me tiens au voisinage de la fourmilière; et quand la colonne revient de la chasse aux esclaves, je fais engager une fourmi sur une feuille morte que je lui présente. Sans la toucher, je la transporte ainsi à deux ou trois pas seulement de son bataillon, mais dans la direction sud. Cela suffit pour la dépayser, pour la désorienter totalement. Je vois l'Amazone, remise à terre, errer à l'aventure, toujours le butin entre les mandibules bien entendu; je la vois s'éloigner en toute hâte de ses compagnes, croyant les rejoindre; je la vois revenir sur ses pas, s'écarter de nouveau, essayer à droite, essayer à gauche, tâtonner dans une foule de directions sans parvenir à se retrouver. Ce belliqueux négrier, à la forte mâchoire, est perdu à deux pas de sa bande. Il me reste en mémoire quelques-uns de ces égarés qui, après une demi-heure de recherches, n'avaient pu regagner la voie et s'en éloignaient de plus en plus, toujours la nymphe aux dents. Que devenaient-ils, que faisaient-ils de leur butin? Je n'ai pas eu la patience de suivre jusqu'au bout ces stupides pillards.

Répétons l'expérience mais en déposant l'Amazone dans la région nord. Après des hésitations plus ou moins longues, des recherches tantôt dans une direction et tantôt dans une autre, la fourmi parvient à retrouver sa colonne. Les lieux lui sont connus.

Voilà certes un hyménoptère totalement privé de cette sensibilité directrice dont jouissent d'autres hyménoptères. Il a pour lui la mémoire des lieux et plus rien. Un écart de deux à trois de nos pas suffit pour lui faire perdre la voie et l'empêcher de revenir parmi les siens; tandis que des kilomètres, à travers des parages inconnus, ne mettent pas en défaut le Chalicodome. Je m'étonnais tantôt que l'homme fût privé d'un sens merveilleux, apanage de quelques animaux. La distance énorme entre les deux termes comparés pouvait fournir matière à discussion. Maintenant cette distance n'existe plus: il s'agit de deux insectes très voisins, de deux hyménoptères. Pourquoi, s'ils sortent du même moule, l'un a-t-il un sens que l'autre n'a pas, un sens de plus, caractère bien autrement dominateur que les détails de l'organisation? J'attendrai que les transformistes veuillent bien m'en donner raison valable.

Cette mémoire des lieux, dont je viens de reconnaître la ténacité et la fidélité, à quel point est-elle souple pour retenir l'impression? Faut-il à l'Amazone des voyages réitérés pour savoir sa géographie; ou bien une seule expédition lui suffit-elle? Du premier coup, la ligne suivie et les lieux visités sont-ils gravés dans le souvenir? La Fourmi rousse ne se prête pas aux épreuves qui donneraient la réponse: l'expérimentateur ne peut décider si la voie où la colonne expéditionnaire s'engage est parcourue pour la première fois; et puis il n'est pas en son pouvoir de faire adopter par la légion tel ou tel autre chemin. Quand elles sortent pour piller les fourmilières, les Amazones se dirigent à leur guise, et leur défilé ne souffre pas notre intervention. Adressons-nous alors à d'autres hyménoptères.

Je choisis les Pompiles, dont les mœurs seront étudiées en détail dans un autre chapitre. Ce sont des chasseurs d'araignées et des fouisseurs de terriers. Le gibier, nourriture de la future larve, est d'abord capturé et paralysé; la demeure est ensuite creusée. Comme la lourde proie serait grave embarras pour l'hyménoptère en recherche d'un emplacement propice, l'araignée est déposée en haut lieu, sur une touffe d'herbe ou de broussailles, à l'abri des maraudeurs, fourmis surtout, qui pourraient détériorer la précieuse pièce en l'absence du légitime possesseur. Son butin établi sur l'élévation de verdure, le Pompile cherche un lieu favorable et y creuse son terrier. Pendant le travail d'excavation, il revient de temps à autre à son araignée; il la mordille un peu, il la palpe comme pour se féliciter de la copieuse victuaille; puis il retourne à son terrier, qu'il fouille plus avant. Si quelque chose l'inquiète, il ne se borne pas à visiter son araignée: il la rapproche aussi un peu de son chantier de travail, mais en la déposant toujours sur la hauteur d'une touffe de verdure. Voilà les manœuvres dont il me sera facile de tirer parti pour savoir jusqu'à quel point la mémoire du Pompile est flexible.

Pendant que l'hyménoptère travaille au terrier, je m'empare du gibier et le mets en lieu découvert, distant d'un demi-mètre de la première station. Bientôt le Pompile quitte le trou pour s'enquérir de sa proie, et va droit au point où il l'avait laissée. Cette sûreté de direction, cette fidélité dans la mémoire des lieux peuvent s'expliquer par des visites antérieures et réitérées. J'ignore ce qui s'est passé avant. Ne tenons compte de cette première expédition; les autres seront plus concluantes. Pour le moment, le Pompile retrouve, sans hésitation aucune, la touffe d'herbe où gisait sa proie. Alors marches et contre-marches dans cette touffe, explorations minutieuses, retours fréquents au point même où l'araignée avait été déposée. Enfin, convaincu qu'elle n'est plus là, l'hyménoptère arpente les environs, à pas lents, les antennes palpant le sol. L'araignée est aperçue sur le point découvert où je l'avais mise. Surprise du Pompile, qui s'avance, puis brusquement recule avec un haut-le-corps. Est-ce vivant? Est-ce mort? Est-ce bien là mon gibier? semble-t-il se dire. Méfions-nous!

L'hésitation n'est pas longue: le chasseur happe l'araignée et l'entraîne à reculons, pour la déposer, toujours en haut lieu, sur une seconde touffe de verdure, distante de la première de deux à trois pas. Ensuite il revient au terrier, où quelque temps il fouille. Pour la seconde fois, je déplace l'araignée, que je dépose à quelque distance, en terrain nu. C'est le moment pour apprécier la mémoire du Pompile. Deux touffes de gazon ont servi de reposoir provisoire au gibier. La première, où il est revenu avec tant de précision, l'insecte pouvait la connaître par un examen un peu approfondi, par des visites réitérées qui m'échappent; mais la seconde n'a fait certainement en sa mémoire qu'une impression superficielle. Il l'a adoptée sans aucun choix étudié; il s'y est arrêté tout juste le temps nécessaire pour hisser son araignée au sommet; il l'a vue pour la première fois, et il l'a vue à la hâte, en passant. Ce rapide coup d'œil suffira-t-il pour en garder exact souvenir? D'ailleurs, dans la mémoire de l'insecte, deux localités peuvent maintenant se brouiller; le premier reposoir peut être confondu avec le second. Où ira le Pompile?

Nous allons le savoir: le voici quittant le terrier pour une nouvelle visite à l'araignée. Il accourt tout droit à la seconde touffe, où il cherche longtemps sa proie absente. Il sait très bien qu'elle était là, en dernier lieu, et non ailleurs; il persiste à l'y chercher sans une seule fois s'aviser de revenir au premier reposoir. La première touffe de gazon ne compte plus pour lui, la seconde seule le préoccupe. Puis commencent des recherches aux environs.

Son gibier retrouvé sur le point dénudé où je l'avais mis moi-même, l'hyménoptère dépose rapidement l'araignée sur une troisième touffe de gazon, et l'épreuve recommence. Cette fois, c'est à la troisième touffe que le Pompile accourt sans hésitation, sans la confondre nullement avec les deux premières, qu'il dédaigne de visiter, tant sa mémoire est sûre. Je continue de la même façon une paire de fois encore, et l'insecte revient toujours au dernier reposoir, sans se préoccuper des autres. Je reste émerveillé de la mémoire de ce myrmidon. Il lui suffit d'avoir vu une fois, à la hâte, un point qui ne diffère en rien d'une foule d'autres, pour se le rappeler très bien, malgré sa préoccupation de mineur, acharné à son travail sous terre. Notre mémoire pourrait-elle toujours rivaliser avec la sienne? C'est fort douteux. Accordons à la Fourmi rousse une mémoire pareille, et ses pérégrinations, ses retours au logis par la même voie n'auront plus rien d'inexplicable.

Des épreuves de ce genre m'ont fourni quelques autres résultats dignes de mention. Quand il est convaincu, par des explorations difficiles à lasser, que l'araignée n'est plus sur la touffe où il l'avait déposée, le Pompile, disons-nous, la recherche dans le voisinage et la retrouve assez aisément, car j'ai soin de la placer moi-même en lieu découvert. Augmentons un peu la difficulté. Du bout du doigt, je fais une empreinte sur le sol, et au fond de la petite cavité, je dépose l'araignée, que je recouvre d'une mince feuille. Or, il arrive à l'hyménoptère, en quête de son gibier égaré, de traverser cette feuille, d'y passer et d'y repasser sans avoir soupçon que l'araignée est dessous, car il va plus loin continuer ses vaines recherches. Ce n'est donc pas l'odorat qui le guide, mais bien la vue. De ses antennes pourtant il palpe sans cesse le sol. Quel peut être le rôle de ces organes? Je l'ignore, tout en affirmant que ce ne sont pas des organes olfactifs. L'Ammophile, en quête de son ver gris, m'avait déjà conduit à la même affirmation; j'obtiens maintenant une démonstration expérimentale qui me semble décisive. J'ajoute que le Pompile a la vue très courte: souvent il passe à une paire de pouces de son araignée sans l'apercevoir.

Lelaudator temporis actiest malvenu: le monde marche. Oui, mais quelquefois à reculons. En mon jeune temps, dans des livres de quatre sous, on nous enseignait que l'homme est un animal raisonnable; aujourd'hui, dans de savants volumes, on nous démontre que la raison humaine n'est qu'un degré plus élevé sur une échelle dont la base descend jusque dans les bas-fonds de l'animalité. Il y a le plus et le moins, il y a tous les échelons intermédiaires, mais nulle part de brusque solution de continuité. Cela commence par zéro dans la glaire d'une cellule, et cela s'élève jusqu'au puissant cerveau d'un Newton. La noble faculté dont nous étions si fiers est un apanage zoologique. Tous en ont leur part, grande ou petite, depuis l'atome animé jusqu'à l'anthropoïde, la hideuse caricature de l'homme.

Il m'a toujours paru que cette théorie égalitaire faisait dire aux faits ce qu'ils ne disaient pas; il m'a paru que, pour obtenir la plaine, on abaissait la cime, l'homme, et l'on exhaussait la vallée, l'animal. À ce nivellement, je désirerais quelques preuves; et n'en trouvant pas dans les livres, ou n'en trouvant que de douteuses, très sujettes à discussion, j'observe moi-même pour me former une conviction, je cherche, j'expérimente.

Pour parler sûrement, il convient de ne pas sortir de ce que l'on sait bien. Je commence à connaître passablement l'insecte depuis une quarantaine d'années que je le fréquente. Interrogeons l'insecte, non le premier venu, mais le mieux doué, l'hyménoptère. Je fais la part belle à mes contradicteurs. Où trouver l'animal plus riche de talents? Il semble qu'en le créant, la nature s'est complu à donner la plus grande somme d'industrie à la moindre masse de matière. L'oiseau, le merveilleux architecte, peut-il comparer son travail avec l'édifice de l'Abeille, ce chef-d'œuvre de haute géométrie? L'homme lui-même trouve en lui des émules. Nous bâtissons des villes, l'hyménoptère construit des cités; nous avons des serviteurs, il a les siens; nous élevons des animaux domestiques, il élève ses animaux à sucre; nous parquons des troupeaux, il parque ses vaches laitières, les pucerons; nous avons renoncé aux esclaves, lui continue sa traite des noirs.

Eh bien! ce raffiné, ce privilégié, raisonne-t-il? Lecteur, contenez votre sourire: c'est ici chose très grave, bien digne de nos méditations. S'occuper de la bête, c'est agiter l'interrogation qui nous tourmente: Que sommes-nous? D'où venons-nous? Donc, que se passe-t-il dans ce petit cerveau d'hyménoptère? Y a-t-il là des facultés sœurs des nôtres, y a-t-il une pensée? Quel problème, si nous pouvions le résoudre; quel chapitre de psychologie, si nous pouvions l'écrire! Mais à nos premières recherches, le mystérieux va se dresser, impénétrable, soyons-en convaincus. Nous sommes incapables de nous connaître nous-mêmes; que sera-ce si nous voulons sonder l'intellect d'autrui? Tenons-nous pour satisfaits si nous parvenons à glaner quelques parcelles de vérité.

Qu'est-ce que la raison? La philosophie nous en donnerait des définitions savantes. Soyons modestes, tenons-nous-en au plus simple: il ne s'agit que de la bête. La raison est la faculté qui rattache l'effet à sa cause, et dirige l'acte en le conformant aux exigences de l'accidentel. Dans ces limites, l'animal est-il apte à raisonner; sait-il à unpourquoiassocier unparce queet se comporter après en conséquence; sait-il devant un accident changer sa ligne de conduite?

L'histoire est peu riche en documents propres à nous guider en cette question; et ceux qu'on trouve épars dans les auteurs peuvent rarement supporter un sévère examen. L'un des plus remarquables que je connaisse est fourni par Érasme Darwin, dans son livreZoonomia. Il s'agit d'une Guêpe qui vient de capturer et de tuer une grosse mouche. Le vent souffle, et le chasseur embarrassé dans son essor par la trop grande surface du gibier, met pied à terre pour amputer le ventre, la tête et puis les ailes; il part emportant le seul thorax, qui donne moins de prise au vent. À s'en tenir au fait brut, il y a bien là, j'en conviens, apparence de raison. La Guêpe paraît saisir le rapport de l'effet à la cause. L'effet, c'est la résistance éprouvée dans l'essor; la cause, c'est l'étendue de la proie aux prises avec l'air. Conclusion très logique: il faut diminuer cette étendue, retrancher l'abdomen, la tête, les ailes surtout, et la résistance s'amoindrira.[4]

Mais cet enchaînement d'idées, si rudimentaire qu'il soit, se fait-il en réalité dans l'intellect de l'insecte? Je suis convaincu du contraire, et mes preuves sont sans répliques. Dans le premier volume de cesSouvenirs, j'ai démontré expérimentalement que la Guêpe d'Érasme Darwin ne faisait qu'obéir à son intellect habituel, qui est de dépecer le gibier saisi et de ne garder que la partie la plus nutritive, le thorax. Que le temps soit parfaitement calme ou que le vent souffle, dans l'abri d'un épais fourré comme en plein air, je vois l'hyménoptère procéder au triage de l'aride et du succulent: je le vois rejeter les pattes, les ailes, la tête, le ventre, et ne garder que la poitrine pour la marmelade destinée aux larves. Que signifie alors ce dépècement en faveur de la raison, lorsque le vent souffle? Il ne signifie rien du tout, car il aurait également lieu dans un calme parfait. Érasme Darwin s'est trop pressé dans sa conclusion, produit des vues de son esprit et nullement de la logique des choses. S'il s'était au préalable informé des habitudes de la Guêpe, il n'aurait pas donné comme argument sérieux un fait sans rapport aucun avec la grave question de la raison des bêtes.

Je suis revenu sur cet exemple pour montrer à quelles difficultés se heurte celui qui se borne à des observations fortuites, seraient-elles faites avec soin. Il ne convient pas de compter sur un heureux hasard, unique peut-être. Il faut multiplier les observations, les contrôler l'une par l'autre; il faut provoquer les faits, s'enquérir de ceux qui suivent, démêler leur enchaînement; alors, seulement alors, et avec beaucoup de réserve, il est permis d'émettre quelques vues dignes de foi. Je ne trouve nulle part des documents recueillis dans des conditions pareilles; aussi, malgré tout mon désir, m'est-il impossible d'étayer, sur le témoignage d'autrui, le peu que j'ai reconnu moi-même.

Mes Chalicodomes, avec leurs nids appendus aux parois du porche dont j'ai parlé, se prêtaient à l'expérimentation suivie mieux que tout autre hyménoptère. Je les avais là, dans ma demeure, sous mes yeux à toute heure du jour, aussi longtemps que je le désirais. Il m'était loisible d'en suivre les actes dans tous leurs détails et de conduire à bonne fin une épreuve si longue qu'elle fût; leur nombre d'ailleurs me permettait de renouveler mes essais jusqu'à parfaite conviction. Les Chalicodomes me fourniront donc encore les matériaux de ce chapitre.

Quelques mots sur les travaux avant de commencer. Le Chalicodome des hangars utilise d'abord les vieilles galeries du gâteau de terre, galeries dont il abandonne débonnairement une partie à deux Osmies, ses gratuits locataires: l'Osmie à trois cornes et l'Osmie de Latreille. Ces vieux corridors, qui épargnent le travail, sont recherchés; mais il n'y en a pas beaucoup de libres, les Osmies plus précoces étant déjà maîtresses de la plupart; aussi commence bientôt la construction de nouvelles cellules, maçonnées à la surface du gâteau, qui de la sorte augmente chaque année en épaisseur. L'édifice cellulaire n'est pas bâti en une seule fois: le mortier et le miel alternent à diverses reprises. La maçonnerie débute par une sorte de petit nid d'hirondelle, par un demi-godet dont l'enceinte se complète par la paroi lui servant d'appui. Figurons-nous une cupule de gland partagée en deux et soudée à la surface du gâteau; voilà le récipient assez avancé pour un commencement d'apport de miel.

L'abeille alors laisse le mortier et s'occupe de la récolte. Après quelques voyages d'approvisionnement, le travail de maçonnerie recommence, et de nouvelles assises exhaussent les bords du godet, qui devient apte à recevoir provisions plus abondantes. Puis, nouveau changement de métier; le maçon se fait récolteur. Un peu plus tard, le récolteur redevient maçon; et ces alternatives se renouvellent jusqu'à ce que la cellule ait la hauteur réglementaire et possède la quantité de miel nécessaire à la larve. Ainsi reviennent tour à tour, plus ou moins nombreux dans chaque série, les voyages au sentier aride, où le ciment se récolte et se gâche, et les voyages aux fleurs, où le jabot se gonfle de miel et le ventre s'enfarine de pollen.

Vient enfin le moment de la ponte. On voit l'abeille arriver avec une pelote de mortier. Elle donne un coup d'œil à la cellule pour s'enquérir si tout est en ordre; elle y introduit l'abdomen et la ponte se fait. À l'instant, la pondeuse met les scellés au logis; avec sa pelote de ciment, elle clôt l'orifice, et ménage si bien la matière, que le couvercle est façonné au complet dans cette première séance; il ne lui manque que d'être épaissi, consolidé par de nouvelles couches, œuvre qui presse moins et se fera tantôt. Ce qui est pressant, paraît-il, aussitôt opéré le dépôt sacré de l'œuf, c'est de fermer la cellule et d'éviter ainsi des visites malintentionnées en l'absence de la mère. L'abeille doit avoir de graves motifs de hâter ainsi la clôture. Qu'adviendrait-il si, la ponte faite, elle laissait le logis ouvert et s'en allait à la carrière de ciment chercher de quoi murer la porte? Quelque larron surviendrait peut-être, qui remplacerait l'œuf du Chalicodome par le sien. Nous verrons que de tels larcins ne sont pas supposition gratuite. Toujours est-il que la maçonne ne pond jamais sans avoir aux mandibules la pelote de mortier nécessaire pour la construction immédiate de l'opercule. L'œuf chéri ne doit pas rester un seul instant exposé aux convoitises des maraudeurs.

À ces renseignements je joindrai quelques aperçus généraux qui faciliteront l'intelligence de ce qui va suivre. Tant qu'il reste dans les conditions normales, l'insecte a ses actes très rationnellement calculés en vue du but à obtenir. Quoi de plus logique, par exemple, que les manœuvres de l'hyménoptère giboyeur paralysant sa proie pour la conserver fraîche à sa larve, et donner à celle-ci néanmoins pleine sécurité? C'est supérieurement rationnel; nous ne trouverions pas mieux; et cependant l'insecte n'agit pas ici par raison. S'il raisonnait sa chirurgie, il serait notre supérieur. Il ne viendra à l'esprit de personne que l'animal puisse, le moins du monde, se rendre compte de ses savantes vivisections. Ainsi, tant qu'il ne sort pas de la voie à lui tracée, l'insecte peut accomplir les actes les plus judicieux sans que nous soyons en droit d'y voir la moindre intervention de la raison.

Qu'adviendrait-il dans des circonstances accidentelles? Ici deux cas sont formellement à distinguer si nous ne voulons nous exposer à de fortes méprises. Et d'abord l'accident survient dans un ordre de choses dont l'insecte est en ce moment occupé. En ces conditions, l'animal est capable de parer à l'accident; il continue, sous une forme similaire, le travail auquel il se livrait; il reste, enfin, dans son état psychique actuel. En second lieu, l'accident a rapport à un ordre de choses qui remonte plus haut, il a trait à une œuvre finie dont l'insecte n'a plus normalement à s'occuper. Pour parer à cet accident, l'animal aurait à remonter son courant psychique, il aurait à refaire ce qu'il a fait tantôt pour se livrer après à autre chose. L'insecte en est-il capable; saura-t-il laisser l'actuel pour revenir sur le passé, s'avisera-t-il de revenir sur un travail beaucoup plus urgent que celui dont il est occupé? Là vraiment seraient des preuves d'un peu de raison. C'est ce que l'expérimentation décidera.

Voici d'abord quelques faits rentrant dans le premier cas:

Un Chalicodome vient de terminer la première couche du couvercle de la cellule. Il est parti à la recherche d'une autre pelote de mortier pour consolider l'ouvrage. En son absence, je perce l'opercule avec une aiguille et j'y fais large brèche intéressant la moitié de l'ouverture. L'insecte revient et répare parfaitement le dégât. Occupé d'abord du couvercle, il continue son travail en réparant ce couvercle.

Un second en est aux premières assises de sa maçonnerie. La cellule n'est encore qu'un godet de peu de profondeur sans provision aucune. Je perce largement le fond de la tasse et l'insecte s'empresse de boucher le trou. Il bâtissait, et il se détourne un peu pour continuer de bâtir. Sa réparation est une suite du travail qui l'occupait.

Un troisième a déposé l'œuf et fermé la cellule. Tandis qu'il est allé chercher une nouvelle provision de ciment pour mieux murer la porte, je pratique une large brèche immédiatement au-dessous du couvercle, brèche trop haut placée pour que le miel s'écoule. L'insecte, arrivant avec du mortier non destiné à pareil ouvrage, voit son pot égueulé et le remet très bien en état. Voilà une prouesse comme je n'en ai pas vu souvent d'aussi judicieuse. Tout bien considéré cependant, ne prodiguons pas la louange. L'insecte clôturait. À son retour, il voit une fente, pour lui mauvais joint qui lui a d'abord échappé; il complète son travail actuel en donnant mieux le joint.

De ces trois exemples, que j'extrais d'un grand nombre d'autres plus ou moins pareils, il résulte que l'insecte sait faire face à l'accidentel pourvu que le nouvel acte ne sorte pas de l'ordre de choses qui l'occupe en ce moment. Affirmerons-nous la raison? Et pourquoi! L'insecte persiste dans le même courant psychique, il continue son acte, il fait ce qu'il faisait avant, il retouche ce qui pour lui n'est qu'une maladresse dans l'œuvre présente.

Voici du reste qui changerait du tout au tout nos appréciations si l'idée nous venait de voir dans ces brèches réparées un ouvrage dicté par la raison. Soient, en premier lieu, des cellules pareilles à celles de la seconde expérience, c'est-à-dire ébauchées sous forme de godet de peu de profondeur, mais contenant déjà du miel. Je les perce au fond d'un trou par lequel les provisions suintent et se perdent. Leurs propriétaires récoltent. Soient, d'autre part, des cellules à peu près achevées et dont l'approvisionnement est très avancé. Je les perce de même au fond et donne issue au miel qui dégoutte peu à peu. Leurs propriétaires maçonnent.

D'après ce qui précède, le lecteur s'attend peut-être à une réparation immédiate, réparation très urgente, car il y va du salut de la larve future. Qu'on se détrompe: les voyages se multiplient et alternent tantôt pour la pâtée, tantôt pour le mortier, et aucun des Chalicodomes ne s'occupe de la désastreuse brèche. Celui qui récoltait continue à récolter, celui qui bâtissait une nouvelle assise procède à l'assise suivante, comme si rien d'extraordinaire ne se passait. Enfin, si les cellules éventrées sont assez élevées et contiennent provision suffisante, l'insecte dépose son œuf, met une porte au logis et passe à des fondations nouvelles sans porter remède à la fuite du miel. Deux ou trois jours après, ces cellules ont perdu tout leur contenu, qui forme longue traînée à la surface du gâteau.

Est-ce par défaut d'intellect que l'abeille laisse le miel se perdre? Ne serait-ce pas plutôt par impuissance? Il pourrait se faire que le mortier dont la maçonne dispose ne fût pas apte à faire prise sur les bords d'un trou englué de miel. Celui-ci peut-être empêcherait le ciment de s'adapter à l'orifice; et alors l'inaction de l'insecte serait résignation à un mal irréparable. Informons-nous avant de rien conclure.—Avec des pinces, j'enlève à une abeille sa pelote de mortier et je l'applique contre le trou d'où le miel suinte. Ma réparation obtient un plein succès, quoique je ne puisse me flatter de rivaliser d'adresse avec la maçonne. Pour un travail fait de main d'homme, c'est très acceptable. Ma truelle de mortier fait corps avec la paroi éventrée, elle durcit comme d'habitude et le miel ne coule plus. Voilà qui est bien. Que serait-ce si le travail avait été fait par l'insecte, doué d'outils d'exquise précision? Si le Chalicodome s'abstient, ce n'est donc pas impuissance de sa part, ce n'est pas défaut de qualités convenables dans la matière employée.

Une autre objection se présente. N'est-ce pas aller trop loin que d'admettre dans l'intellect de l'insecte cette liaison d'idées: le miel coule parce que la cellule est trouée; pour l'empêcher de se perdre, il faut boucher le trou. Tant de logique excède peut-être sa pauvre petite cervelle. Et puis le trou ne se voit pas, il est masqué par le miel qui dégoutte. La cause de l'écoulement est une inconnue; et remonter de la fuite du liquide à cette cause, la brèche du récipient, est pour l'insecte un raisonnement trop élevé.

Une cellule à l'état de godet rudimentaire et sans approvisionnement, est percée à la base d'un trou de trois à quatre millimètres d'ampleur. Peu d'instants après, cet orifice est bouché par la maçonne. Déjà nous avons assisté à semblable réparation. Cela fait, l'insecte se met à approvisionner. Je refais le trou au même point. Par cette ouverture le pollen ruisselle et tombe à terre lorsque l'hyménoptère brosse dans la cellule son premier apport. Le dégât est certainement reconnu. En plongeant la tête au fond du godet pour s'informer de ce qu'elle vient d'emmagasiner, l'abeille engage les antennes dans l'orifice artificiel, qu'elle palpe, qu'elle explore, qu'elle ne peut manquer de voir.

J'aperçois les deux filets explorateurs qui s'agitent hors du trou. L'insecte reconnaît la brèche, c'est indubitable. Il part. De son expédition actuelle rapportera-t-il du mortier pour réparer le pot percé, comme il vient de le faire quelques instants avant?

Nullement. Il revient avec des provisions, il dégorge son miel, il brosse son pollen, il mixtionne la matière. La pâtée, visqueuse et peu fluide, obstrue la brèche et suinte difficilement. Avec une mèche de papier roulé, je dégage le trou, qui reste librement ouvert et à travers lequel le jour se voit très bien, dans un sens comme dans l'autre. Je renouvelle mes coups de balai toutes les fois qu'il en est besoin à mesure que de nouvelles provisions sont apportées; je nettoie l'ouverture tantôt en l'absence de l'abeille, tantôt en sa présence lorsqu'elle travaille à sa mixtion. Ce qui se passe d'insolite dans le magasin dévalisé par la base ne peut lui échapper, non plus que la brèche maintenue ouverte au fond de la cellule. Malgré tout, pendant trois heures consécutives j'assiste à cet étrange spectacle: l'hyménoptère, très actif pour son actuel travail, néglige de mettre un tampon à ce tonneau des Danaïdes. Il s'obstine à vouloir remplir son récipient percé, d'où les provisions disparaissent aussitôt déposées. Il alterne à diverses reprises le travail de maçon et le travail de récolteur; il exhausse par de nouvelles assises les bords de la cellule; il apporte des provisions que je continue à soustraire pour laisser la brèche toujours en évidence. Il fait sous mes yeux trente-deux voyages, tantôt pour le mortier et tantôt pour le miel, et pas une fois il ne s'avise de remédier à la fuite du fond de son pot.

À cinq heures du soir, les travaux cessent. Ils sont repris le lendemain. Cette fois je néglige le nettoyage de l'orifice artificiel et laisse la pâtée suinter d'elle-même peu à peu. Finalement l'œuf est pondu et la porte scellée, sans que l'abeille ait rien fait en vue de la ruineuse brèche. Un tampon lui serait pourtant chose aisée; une pelote de son mortier suffirait. D'ailleurs, quand le godet ne contenait encore rien, n'a-t-elle pas à l'instant bouché le trou que je venais de faire? Cette réparation du début, pourquoi n'est-elle pas renouvelée? Ici se montre en pleine lumière l'impossibilité où est l'animal de remonter un peu le cours de ses actes. Lors de la première brèche, le godet était vide et l'insecte bâtissait les premières assises. L'accident survenu par mon intervention intéressait la partie du travail dont l'hyménoptère était occupé à l'instant même; c'était un vice de construction comme il peut s'en présenter naturellement dans des assises récentes, qui n'ont pas eu le temps de durcir. En corrigeant ce vice, le maçon n'est pas sorti de son travail actuel.

Mais, une fois l'approvisionnement commencé, le godet initial est bien fini, et quoi qu'il arrive, l'insecte n'y touchera plus. Le récolteur continuera la récolte, bien que le pollen ruisselle à terre par le pertuis. Tamponner cette brèche, ce serait changer de métier, et pour le moment l'insecte ne le peut. C'est le tour du miel et non pas du mortier. Là-dessus la règle est immuable. Un moment vient, plus tard, où la récolte est suspendue et la maçonnerie reprise. L'édifice doit s'exhausser d'un étage. Redevenue maçonne, gâchant de nouveau du ciment, l'abeille s'occupera-t-elle de la fuite du fond? Pas davantage. Ce qui l'occupe maintenant, c'est le nouvel étage, dont les assises seraient aussitôt réparées s'il y survenait du dégât; mais quant à l'étage du fond, il est trop vieux dans l'ensemble de l'œuvre il remonte trop loin dans le passé et l'ouvrière n'y fera pas de retouche, même en grave péril.

Du reste, l'étage actuel et ceux qui lui succéderont auront le même sort. Sous la surveillance vigilante de l'insecte tant qu'ils sont en construction, ils sont oubliés et laissés en ruine une fois construits. En voici un exemple frappant. Sur une cellule complète en hauteur, je pratique dans la région moyenne et au-dessus du miel, une fenêtre presque aussi grande que l'ouverture naturelle. Quelque temps encore l'abeille apporte des provisions, puis elle pond. Par l'ample fenêtre, je vois déposer l'œuf sur la pâtée. L'insecte travaille ensuite à l'opercule, qu'il retouche à petits coups, avec les soins les plus minutieux, tandis que la brèche reste béante. Il bouche scrupuleusement sur le couvercle tout pore où pourrait s'engager un atome, et il laisse la grande ouverture qui livre le logis au premier venu. À plusieurs reprises, il vient à cette brèche, il y plonge la tête, il l'examine, il l'explore des antennes, il en mordille les bords. Et c'est tout. La cellule éventrée restera ce qu'elle est, sans une truelle de mortier de plus. La partie compromise date de trop loin pour qu'il vienne à l'hyménoptère l'idée de s'en occuper.

C'en est assez, je crois, pour montrer l'impuissance psychique de l'insecte devant l'accidentel. Cette impuissance est confirmée par la répétition de l'épreuve, condition de toute bonne expérience; mes notes abondent en exemples analogues à ceux que je viens d'exposer. Les rapporter, ce serait se redire; je les néglige pour abréger.

L'épreuve répétée ne suffit pas, il faut aussi l'épreuve variée. Examinons donc l'intellect de l'insecte sous un autre point de vue. Il s'agit de l'introduction de corps étrangers dans la cellule. L'Abeille maçonne, comme tous les hyménoptères du reste, est une ménagère de scrupuleuse propreté. Dans son pot à miel, aucune souillure n'est permise; à la surface de sa marmelade, aucun grain de poussière n'est toléré. Et pourtant, avec son récipient ouvert, la précieuse pâtée est exposée à des accidents. Les ouvrières des cellules d'en haut peuvent laisser tomber par mégarde un peu de mortier dans les cellules inférieures; la propriétaire elle-même, quand elle travaille à l'agrandissement du pot, court risque de laisser choir sur les provisions un granule de ciment. Un moucheron, attiré par l'odeur, peut venir s'engluer dans le miel; des rixes entre voisines qui mutuellement se gênent, peuvent y faire voler de la poussière. Tout cela doit disparaître, et à l'instant, pour que la larve plus tard ne trouve pas bouchée grossière sous sa délicate mandibule. Donc les Chalicodomes doivent savoir expurger la cellule de tout corps étranger. Et ils le savent très bien, en effet.

Je dépose à la surface du miel cinq ou six petits bouts de paille d'un millimètre de longueur. Pose étonnée de l'insecte qui, revenant, voit ces objets. Dans son magasin, jamais ne s'étaient amassées tant de balayures. L'abeille retire les bouts de paille un à un, jusqu'au dernier, et chaque fois va les rejeter au loin. Effort énormément disproportionné avec le déblai; je la vois s'élever par-dessus le platane voisin, à une dizaine de mètres de hauteur, et s'en aller par-delà rejeter la charge, un atome. Elle craindrait d'encombrer la place en laissant tomber son bout de paille à terre, au-dessous du gâteau. Il faut porter cela très loin.

Je mets sur la pâtée un œuf de Chalicodome pondu sous mes yeux dans une cellule voisine. L'abeille l'extrait et va le rejeter au loin, comme les bouts de paille de tantôt. Double conséquence pleine d'intérêt. D'abord cet œuf précieux, pour l'avenir duquel l'abeille s'exténue, est chose sans valeur, encombrante, odieuse, provenant d'une autre. L'œuf de soi-même est tout; l'œuf de sa voisine n'est rien. Ça se jette à la voirie, comme une ordure. L'individu, si zélé pour sa famille, est d'une atroce indifférence pour le reste de sa race. Chacun pour soi. En second lieu, je me demande, sans pouvoir trouver encore une réponse à ma question, comment s'y prennent certains parasites pour faire profiter leur larve des provisions amassées par le Chalicodome. S'ils s'avisent de pondre leur œuf sur la pâtée de la cellule ouverte, l'abeille, le voyant, ne manquera pas de le rejeter; s'ils s'avisent d'y pondre après la propriétaire, ils ne le peuvent car celle-ci mure la porte aussitôt la ponte faite. Curieux problème réservé aux recherches futures.

Enfin, j'implante dans la pâtée un bout de paille de deux à trois centimètres de longueur et qui dépasse amplement les bords de la cellule. L'insecte l'extrait à grands efforts en tirant de côté; ou bien, s'aidant des ailes, il tire de haut. Il part comme un trait avec la paille engluée de miel, et va le rejeter au loin, par-dessus le platane.

C'est ici que les affaires se compliquent. J'ai dit qu'au moment de pondre, le Chalicodome arrive avec une pelote de mortier, qui doit servir à confectionner aussitôt la clôture du logis. L'insecte, les pattes de devant appuyées sur la margelle, introduit l'abdomen dans la cellule; il a aux dents le mortier prêt. L'œuf déposé, il sort et se retourne pour murer la porte. Je l'éloigne un peu et j'implante à l'instant ma paille comme ci-dessus, paille qui déborde de près d'un centimètre. Que va faire l'insecte? Lui, si scrupuleux à débarrasser le logis d'un grain de poussière, va-t-il extraire cette poutre, cause certaine de ruine pour la larve, dont elle gênera la croissance? Il le pourrait, car tout à l'heure, nous l'avons vu retirer et rejeter au loin un pareil soliveau.

Il le pourrait et ne le fait. Il clôt la cellule, il maçonne le couvercle, il scelle la paille dans l'épaisseur du mortier. D'autres voyages sont faits, assez nombreux, pour le ciment nécessaire à la consolidation de l'opercule. Chaque fois, la maçonne applique la matière avec les soins les plus minutieux sans se préoccuper de la paille. J'obtiens ainsi, coup sur coup, huit cellules closes dont le couvercle est surmonté d'un mât, bout de la paille qui déborde. Quelle preuve d'un obtus intellect!

Ce résultat mérite examen attentif. Au moment où j'implante ma solive, l'insecte a les mandibules occupées; elles tiennent la pelote de mortier destinée à la clôture. L'outil d'extraction n'étant pas libre, l'extraction ne se fait pas. Je m'attendais à voir l'abeille abandonner son mortier et procéder alors à l'enlèvement de la pièce encombrante. Une truelle de mortier de plus ou de moins n'est pas grave affaire. J'avais déjà reconnu que pour en cueillir une, il faut à mes Chalicodomes un voyage de trois à quatre minutes. Les voyages pour le pollen durent davantage, de dix à quinze minutes. Jeter là sa pelote, happer la paille avec les mandibules maintenant libres, l'enlever, récolter nouvelle provision de ciment, c'était en tout une perte de cinq minutes au plus. L'insecte en a décidé autrement. Il ne veut, il ne peut abandonner sa pelote; et il l'utilise. La larve périra de ce coup de truelle intempestif; n'importe: c'est le moment de murer la porte, et la porte est murée. Une fois les mandibules libres, l'extraction pourrait se tenter, dût le couvercle tomber en ruines. L'abeille s'en garde bien: elle continue son apport de ciment et parachève religieusement le couvercle.

On pourrait se dire encore: obligée d'aller en quête de nouveau mortier après l'abandon du premier pour retirer la paille, l'abeille laisserait l'œuf sans surveillance, extrémité à laquelle la mère ne peut se résoudre. Que ne dépose-t-elle alors la pelote sur la margelle de la cellule? Les mandibules libres enlèveraient la solive; la pelote aussitôt serait reprise, et tout marcherait à souhait. Mais non: l'insecte a son mortier, et coûte que coûte, il l'emploie à l'ouvrage auquel il était destiné.

Si quelqu'un voit une ébauche de la raison dans cet intellect d'hyménoptère, il a des yeux plus perspicaces que les miens. Je ne vois en tout ceci qu'une obstination invincible dans l'acte commencé. L'engrenage a mordu et le reste du rouage doit suivre. Les mandibules enserrent la pelote de mortier; et l'idée, le vouloir de les desserrer ne viendra pas à l'insecte tant que cette pelote n'aura pas reçu sa destination. Absurdité plus forte: la clôture commencée s'achève très soigneusement avec de nouvelles récoltes de mortier! Exquise attention pour une clôture désormais inutile, attention aucune pour la compromettante poutre. Petite lueur de raison qu'on dit éclairer la bête, tu es bien voisine des ténèbres, tu n'es rien!

Un autre fait, plus éloquent encore, achèvera de convaincre qui douterait. La ration de miel amassée dans une cellule est évidemment mesurée sur les besoins de la larve future. Ni trop, ni trop peu. Comment l'abeille est-elle avertie d'avoir atteint la masse convenable? Les cellules sont de volume à peu près constant, mais elles ne sont pas remplies en entier, seulement aux deux tiers environ. Un large vide est donc laissé, et l'approvisionneuse doit juger du moment où le niveau de la pâtée s'élève assez. Par sa complète opacité, le miel dérobe au regard son épaisseur. Une sonde m'est nécessaire quand je veux jauger le contenu du pot, et je trouve en moyenne une épaisseur de dix millimètres. L'hyménoptère n'a pas cette ressource; il a la vue qui, d'après la partie vide, peut renseigner sur la partie pleine. Cela suppose un coup d'œil quelque peu géométrique, apte à discerner le tiers d'une longueur. Si l'insecte se guidait par la science d'Euclide, ce serait bien beau de sa part. Quelle preuve superbe en faveur de sa petite raison: un Chalicodome avoir le coup d'œil du géomètre et partager une ligne en trois! Cela mérite sérieuse information.

Cinq cellules approvisionnées, mais incomplètement, sont vidées de leur miel avec un tampon de coton au bout des pinces. De temps à autre, à mesure que l'hyménoptère apporte de nouvelles provisions, je renouvelle le curage, tantôt mettant le récipient à sec, tantôt lui laissant une mince couche. Je ne vois pas d'hésitation bien prononcée chez mes dévalisées, bien qu'elles me surprennent au moment où je taris le pot; d'un zèle tranquille, elles continuent leur travail. Parfois des filaments de coton restent empêtrés sur les parois des cellules; elles les enlèvent avec soin, et vont, d'un vol fougueux, les rejeter à distance, suivant l'usage. Finalement, un peu plus tôt, un peu plus tard, la ponte se fait et le couvercle est mis.

J'effractionne les cinq cellules closes. Dans l'une l'œuf est pondu sur trois millimètres de miel; dans deux, sur un millimètre; dans les deux autres, il est déposé sur la paroi du récipient totalement à sec, ou mieux n'ayant que l'enduit, le vernis, laissé par le frottement du coton emmiellé.

La conséquence saute aux yeux: l'insecte ne juge pas de la quantité du miel d'après l'élévation du niveau; il ne raisonne pas en géomètre, il ne raisonne pas du tout. Il amasse tant qu'agit en lui l'impulsion secrète qui le pousse à la récolte jusqu'à complet approvisionnement; il cesse d'amasser lorsque cette impulsion est satisfaite, n'importe le résultat accidentellement sans valeur. Aucune faculté psychique, aidée de la vie, ne l'avertit que c'est assez, que c'est trop peu. Une prédisposition instinctive est son seul guide, guide infaillible dans les conditions normales, mais dérouté en plein par les artifices de l'expérimentation. Avec la moindre lueur rationnelle, l'insecte déposerait-il son œuf sur le tiers, sur le dixième des vivres nécessaires; le déposerait-il dans une cellule vide; laisserait-il le nourrisson sans nourriture, incroyable aberration de la maternité? J'ai raconté, que le lecteur décide.

Sous un autre aspect éclate cette prédisposition instinctive, qui ne laisse pas à l'animal la liberté d'agir et par là même la sauvegarde de l'erreur. Accordons à l'abeille tout le jugement qu'on voudra. Ainsi douée, sera-t-elle capable de mesurer à la future larve sa ration? En aucune manière. Cette ration, l'abeille ne la connaît pas. Rien ne renseigne la mère de famille, et cependant, en son premier essai, elle remplit le pot à miel au degré voulu. En son jeune âge, il est vrai, elle a reçu ration pareille; mais elle l'a consommée dans l'obscurité d'une cellule; et d'ailleurs, étant larve, elle était aveugle. Le regard ne l'a pas instruite de la masse des vivres. Resterait la mémoire de l'estomac qui a digéré. Mais cette digestion s'est faite il y a un an, et depuis cette lointaine époque le nourrisson, devenu adulte, a changé de forme, de demeure, de manière de vivre. C'était un ver, c'est une abeille. L'insecte actuel a-t-il souvenir de ce repas de l'enfance? Pas plus que nous des gorgées de lait puisées au sein maternel. L'abeille ne sait donc rien de la quantité de vivres nécessaires à sa larve, ni par le souvenir, ni par l'exemple, ni par l'expérience acquise. Quel est alors son guide pour jauger la pâtée avec tant de précision? Le jugement et la vue laisseraient la mère très perplexe, exposée à donner trop ou pas assez. Pour la renseigner, sans erreur possible, il faut une prédisposition spéciale, une impulsion inconsciente, un instinct, voix intérieure qui dicte la mesure.

L'Araignée a mauvais renom: pour la plupart d'entre nous, c'est un animal odieux, malfaisant, que chacun s'empresse d'écraser sous le pied. À ce jugement sommaire, l'observateur oppose l'industrie de la bête, ses talents de tisserand, ses ruses de chasse, ses tragiques amours et autres traits de mœurs de puissant intérêt. Oui, l'Araignée est bien digne d'étude, même en dehors de toute préoccupation scientifique; mais on la dit venimeuse, et voilà son crime, voilà la cause première des répugnances qu'elle nous inspire. Venimeuse, d'accord, si l'on entend par là que la bête est armée de deux crochets donnant prompte mort à la petite proie saisie; mais il y a loin entre mettre à mal un homme et tuer un moucheron. Si foudroyant qu'il soit sur l'insecte enlacé dans la fatale toile, le venin de l'aranéide est sur nous sans gravité et produit moins d'effet que la piqûre d'un cousin. C'est là, du moins, ce que l'on peut affirmer pour la grande majorité des Araignées de nos pays.

Quelques-unes pourtant sont à craindre; et de ce nombre, d'abord la Malmignatte, si redoutée des paysans corses. Je l'ai vue s'établir dans les sillons, y tendre sa toile et se ruer avec audace sur des insectes plus gros qu'elle; j'ai admiré son costume de velours noir avec taches d'un rouge carminé; j'ai surtout entendu sur son compte des propos fort peu rassurants. Aux alentours d'Ajaccio et de Bonifacio, sa morsure est réputée très dangereuse, parfois mortelle. Le campagnard l'affirme, et le médecin n'ose pas toujours le nier. Aux environs de Pujaud, non loin d'Avignon, les moissonneurs parlent avec effroi du Théridion lugubre, observé d'abord par L. Dufour dans les montagnes de la Catalogne; d'après leur dire, sa morsure amènerait de sérieux accidents. Les Italiens ont fait renommée terrible à la Tarentule, qui provoque chez la personne piquée des accès convulsifs, des danses désordonnées. Pour combattre letarentisme—ainsi s'appelle la maladie suite de la morsure de l'Araignée italienne—il faut recourir à la musique, seul remède efficace, à ce que l'on assure. On a noté des airs spéciaux, les plus aptes à soulager. Il y a une chorégraphie et une musique médicales. Et nous, n'avons-nous pas la tarentelle, danse vive et sautillante, léguée peut-être par la thérapeutique du paysan des Calabres?

Faut-il prendre au sérieux ces étrangetés, faut-il en rire? Après le peu que j'ai vu, j'hésite. Rien ne dit que la morsure de la Tarentule ne puisse provoquer, chez les personnes faibles et très impressionnables, un désordre nerveux que la musique soulage; rien ne dit qu'une transpiration abondante, suite d'une danse fort agitée, ne soit apte à diminuer le malaise en diminuant la cause du mal. Loin de rire, je réfléchis et m'informe lorsque le paysan calabrais me parle de sa Tarentule, le moissonneur de Pujaud de son Théridion lugubre, le laboureur corse de sa Malmignatte. Ces aranéides et quelques autres pourraient bien mériter, du moins en partie, leur terrible réputation.

La plus robuste des Araignées de ma contrée, la Tarentule à ventre noir, va nous donner tantôt, sur ce sujet, matière à réflexion. Je n'ai point à traiter un point médical, je m'occupe avant tout de l'instinct; mais comme les crochets à venin ont un rôle de premier ordre dans les manœuvres de guerre du chasseur, accessoirement je parlerai de leurs effets. Les mœurs de la Tarentule, ses embuscades, ses ruses, ses méthodes pour tuer la proie, voilà mon sujet. Je lui donnerai pour préambule un récit de L. Dufour, un de ces récits qui faisaient autrefois mes délices et n'ont pas peu contribué à mes liaisons avec l'insecte. Le savant des Landes nous parle de la Tarentule ordinaire, de celle des Calabres, observée par lui en Espagne:

«La Lycose tarentule habite de préférence les lieux découverts, secs, arides, incultes, exposés au soleil. Elle se tient ordinairement, au moins quand elle est adulte, dans des conduits souterrains, dans de véritables clapiers, qu'elle se creuse elle-même. Ces clapiers, cylindriques et souvent d'un pouce de diamètre, s'enfoncent jusqu'à plus d'un pied dans la profondeur du sol; mais ils ne sont pas perpendiculaires. L'habitant de ce boyau prouve qu'il est en même temps chasseur adroit et ingénieur habile. Il ne s'agissait pas seulement pour lui de construire un réduit profond qui pût le dérober aux poursuites de ses ennemis, il fallait encore qu'il établît là son observatoire pour épier sa proie et s'élancer sur elle comme un trait. La Tarentule a tout prévu: le conduit souterrain a effectivement d'abord une direction verticale; mais à quatre ou cinq pouces du sol, il se fléchit à angle obtus, il forme un coude horizontal, puis redevient perpendiculaire. C'est à l'origine de ce tube que la Tarentule s'établit en sentinelle vigilante et ne perd pas un instant de vue la porte de sa demeure; c'est là qu'à l'époque où je lui faisais la chasse j'apercevais ces yeux étincelants comme des diamants, lumineux comme ceux du chat dans l'obscurité.

«L'orifice extérieur du terrier de la Tarentule est ordinairement surmonté par un tuyau construit de toutes pièces par elle-même. C'est un véritable ouvrage d'architecture, qui s'élève jusqu'à un pouce au-dessus du sol et a parfois deux pouces de diamètre, en sorte qu'il est plus large que le terrier lui-même. Cette dernière circonstance, qui semble avoir été calculée par l'industrieuse aranéide, se prête à merveille au développement obligé des pattes au moment où il faut saisir la proie. Ce tuyau est principalement composé par des fragments de bois sec unis par un peu de terre glaise, et si artistement disposés les uns au-dessus des autres, qu'ils forment un échafaudage en colonne droite, dont l'intérieur est un cylindre creux. Ce qui établit surtout la solidité de cet édifice tubuleux, de ce bastion avancé, c'est qu'il est revêtu, tapissé en dedans, d'un tissu ourdi par les filières de la Lycose et se continuant dans tout l'intérieur du terrier. Il est facile de concevoir combien ce revêtement si habilement fabriqué doit être utile, et pour prévenir les éboulements, les déformations, et pour l'entretien de la propreté, et pour faciliter aux griffes de la Tarentule l'escalade de sa forteresse.

«J'ai laissé entrevoir que ce bastion du terrier n'existait pas toujours; en effet, j'ai souvent rencontré des trous de Tarentule où il n'y en avait pas de traces, soit qu'il eût été détruit accidentellement par le mauvais temps, soit que la Lycose ne rencontrât pas toujours des matériaux pour sa construction, soit enfin parce que le talent de l'architecte ne se déclare peut-être que dans les individus parvenus au dernier degré, à la période de perfection de leur développement physique et intellectuel.

«Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai eu de nombreuses occasions de constater ces tuyaux, ces ouvrages avancés de la demeure de la Tarentule; ils me représentent en grand les fourreaux de quelques Friganes. L'aranéide a voulu atteindre plusieurs buts en les construisant: elle met son réduit à l'abri des inondations, elle le prémunit contre la chute des corps étrangers qui, balayés par le vent, finiraient par l'obstruer; enfin elle s'en sert comme d'une embûche en offrant aux mouches et autres insectes dont elle se nourrit un point saillant pour s'y poser. Qui nous dira toutes les ruses employées par cet adroit et intrépide chasseur?

«Disons maintenant quelque chose sur les chasses assez amusantes de la Tarentule. Les mois de mai et juin sont la saison la plus favorable pour les faire. La première fois que je découvris les clapiers de cette aranéide et que je constatai qu'ils étaient habités, en l'apercevant en arrêt au premier étage de sa demeure, qui est le coude dont j'ai parlé, je crus, pour m'en rendre maître, devoir l'attaquer de vive force et la poursuivre à outrance; je passai des heures entières à ouvrir la tranchée avec un couteau de plus d'un pied sur deux pouces de largeur, sans rencontrer la Tarentule. Je recommençai cette opération dans d'autres clapiers et toujours avec aussi peu de succès; il m'eût fallu une pioche pour atteindre mon but, mais j'étais trop éloigné de toute habitation. Je fus obligé de changer mon plan d'attaque et je recourus à la ruse. La nécessité est, dit-on, la mère de l'industrie.

«J'eus l'idée, pour simuler un appât, de prendre un chaume de graminée surmonté d'un épillet, et de frotter, d'agiter doucement celui-ci à l'orifice du clapier. Je ne tardai pas à m'apercevoir que l'attention et les désirs de la Lycose étaient éveillés. Séduite par cette amorce, elle s'avançait à pas mesurés vers l'épillet. Je retirais à propos celui-ci un peu en dehors du trou pour ne pas laisser à l'animal le temps de la réflexion; et l'Aranéide s'élançait souvent d'un seul trait hors de sa demeure, dont je m'empressais de fermer l'entrée. Alors la Tarentule, déconcertée de sa liberté, était fort gauche à éluder mes poursuites et je l'obligeais à entrer dans un cornet de papier que je fermais aussitôt.

«Quelquefois, se doutant du piège, ou moins pressée peut-être par la faim, elle se tenait sur la réserve, immobile, à une petite distance de la porte qu'elle ne jugeait pas à propos de franchir. Sa patience lassait la mienne. Dans ce cas, voici la tactique que j'employais. Après avoir bien reconnu la direction du boyau et la position de la Lycose, j'enfonçais avec force et obliquement une lame de couteau, de manière à surprendre l'animal par derrière et à lui couper la retraite en barrant le clapier. Je manquais rarement mon coup, surtout dans des terrains qui n'étaient pas pierreux. Dans cette situation critique, ou bien la Tarentule, effrayée, quittait la tanière pour gagner le large, ou bien elle s'obstinait à demeurer acculée contre la lame du couteau. Alors, en faisant exécuter à celle-ci un mouvement de bascule assez brusque, je lançais au loin et la terre et la Lycose, dont je m'emparais. En employant ce procédé de chasse, je prenais parfois jusqu'à une quinzaine de Tarentules dans l'espace d'une heure.

«Dans quelques circonstances où la Tarentule était tout à fait désabusée du piège que je lui tendais, je n'ai pas été peu surpris, quand j'enfonçais l'épillet jusqu'à le tourner dans son gîte, de la voir jouer avec un espèce de dédain avec cet épillet et le repousser à coups de pattes, sans se donner la peine de gagner le fond de son réduit.

«Les paysans de la Pouille, au rapport de Baglivi, font aussi la chasse à la Tarentule en imitant, à l'orifice de son terrier, le bourdonnement d'un insecte au moyen d'un chaume d'avoine.

«Ruricolæ nostri, dit-il,quando eas captare volunt, ad illorum latibula accedunt, tenuisque avenaceæ fistulæ sonum, apum murmuri non absimilem, modulantur. Quo audito, ferox exit Tarentula ut muscas vel alia hujus modi insecta, quorum murmur esse putat, captat; captatur tamen ista a rustico insidiatore.

«La Tarentule, si hideuse au premier aspect, surtout lorsqu'on est frappé de l'idée du danger de sa piqûre, si sauvage en apparence, est cependant très susceptible de s'apprivoiser, ainsi que j'en ai fait plusieurs fois l'expérience.

«Le 7 mai 1812, pendant mon séjour à Valence, en Espagne, je pris, sans la blesser, une Tarentule mâle d'assez belle taille, et je l'emprisonnai dans un bocal de verre clos par un couvercle de papier, au centre duquel j'avais pratiqué une ouverture à panneau. Dans le fond du vase, j'avais fixé un cornet de papier qui devait lui servir de demeure habituelle. Je plaçai le bocal sur une table de ma chambre à coucher, afin de l'avoir souvent sous les yeux. Elle s'habitua promptement à la réclusion, et finit par devenir si familière, qu'elle venait saisir au bout de mes doigts la mouche vivante que je lui servais. Après avoir donné à sa victime le coup de mort avec les crochets de ses mandibules, elle ne se contentait pas comme la plupart des Araignées, de lui sucer la tête, elle broyait tout son corps en l'enfonçant successivement dans la bouche au moyen des palpes; elle rejetait ensuite les téguments triturés et les balayait loin de son gîte.

«Après son repas, elle manquait rarement de faire sa toilette, qui consistait à brosser, avec les tarses antérieurs, ses palpes et ses mandibules, tant en dehors qu'en dedans; après cela, elle reprenait son air de gravité immobile. Le soir et la nuit étaient pour elle le temps de la promenade. Je l'entendais souvent gratter le papier du cornet. Ces habitudes confirment l'opinion, déjà émise ailleurs par moi, que la plupart des Aranéides ont la faculté de voir le jour et la nuit, comme les chats.

«Le 28 juin, ma Tarentule changea de peau, et cette mue qui fut la dernière n'altéra d'une manière sensible ni la couleur de sa robe, ni la grandeur de son corps. Le 14 juillet, je fus obligé de quitter Valence, et je restai absent jusqu'au 23. Durant ce temps, la Tarentule jeûna; je la trouvai bien portante à mon retour. Le 2 août, je fis encore une absence ci neuf jours, que ma prisonnière supporta sans aliments et sans altération de santé. Le 1eroctobre, j'abandonnai encore la Tarentule sans provisions de bouche. Le 21 de ce mois, étant à vingt lieues de Valence, où j'étais destiné à demeurer, j'expédiai un domestique pour me l'apporter. J'eus le regret d'apprendre qu'on ne l'avait pas trouvée dans le bocal, et j'ai ignoré son sort.

«Je terminerai mes observations sur les Tarentules par une courte description d'un combat singulier entre ces animaux. Un jour que j'avais fait une chasse heureuse à ces Lycoses, je choisis deux mâles adultes et bien vigoureux que je mis en présence dans un large bocal, afin de me procurer le plaisir d'un combat à mort. Après avoir fait plusieurs fois le tour du cirque pour chercher à s'évader, ils ne tardèrent pas, comme à un signal donné, à se poster dans une attitude guerrière. Je les vis avec surprise prendre leur distance, se redresser gravement sur leurs pattes de derrière, de manière à se présenter mutuellement le bouclier de leur poitrine. Après s'être observés ainsi face à face pendant deux minutes, après s'être sans doute provoqués par des regards qui échappaient aux miens, je les vis se précipiter en même temps l'un sur l'autre, s'entrelacer de leurs pattes, et chercher dans une lutte obstinée à se piquer avec les crochets des mandibules. Soit fatigue, soit convention, le combat fut suspendu; il y eut une trêve de quelques instants, et chaque athlète, s'éloignant un peu, vint se replacer dans sa posture menaçante. Cette circonstance me rappela que, dans les combats singuliers des chats, il y a aussi des suspensions d'armes. Mais la lutte ne tarda pas à recommencer avec plus d'acharnement entre mes deux Tarentules. L'une d'elles, après avoir balancé la victoire, fut enfin terrassée et blessée d'un trait mortel à la tête. Elle devint la proie du vainqueur, qui lui déchira le crâne et la dévora. Après ce combat singulier, j'ai conservé vivante pendant plusieurs semaines la Tarentule victorieuse.»


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