XII

Ma région ne possède pas la Tarentule ordinaire, l'Aranéide dont le savant des Landes vient de nous raconter les mœurs; mais elle a son équivalent à ventre noir ou Lycose de Narbonne, moitié moindre que la première, parée de velours noir à la face inférieure, sous le ventre surtout, chevronnée de brun sur l'abdomen, annelée de gris et de blanc sur les pattes. Les terrains arides, caillouteux, à végétation de thym grillée par le soleil, sont sa demeure favorite. Dans mon laboratoire de l'harmas, il y a bien une vingtaine de terriers de cette Lycose. Rarement je passe à côté de ces repaires sans donner un coup d'œil au fond des clapiers, où luisent, comme des diamants, les quatre gros yeux, les quatre télescopes des recluses. Les quatre autres, beaucoup plus petits, ne sont pas visibles à cette profondeur.

Si je veux richesses plus grandes, je n'ai qu'à me rendre à quelques cents pas de ma demeure, sur le plateau voisin, autrefois forêt pleine d'ombre, aujourd'hui morne solitude où pâture le Criquet et vole de pierre en pierre le Motteux. L'amour du lucre a dévasté le pays. Le vin rapportant beaucoup, on extirpa la forêt pour planter la vigne. Le Phylloxera est venu, la souche a péri, et le vert plateau d'autrefois n'est plus qu'une étendue désolée, où quelques touffes de robustes gramens poussent parmi les cailloux. Cette Arabie Pétrée est le paradis de la Lycose; en une heure de temps, si besoin était, j'y découvrirais un cent de terriers dans une médiocre étendue.

Ces demeures sont des puits d'un pied de profondeur environ, d'abord verticaux, puis infléchis en coude. Leur diamètre moyen est d'un pouce. Sur le bout de l'orifice s'élève une margelle, formée de paille, de menus brins de toute nature, jusqu'à de petits cailloux de la grosseur d'une noisette. Le tout est maintenu en place, cimenté avec de la soie. Fréquemment l'Araignée se borne à rapprocher les feuilles sèches du gazon voisin, qu'elle assujettit avec les liens de ses filières, sans les détacher de la plante; fréquemment aussi, à la construction en charpente, elle préfère un travail de maçonnerie, fait de petites pierres. La nature des matériaux à la portée de la Lycose, dans l'étroit voisinage du chantier en construction, décide de la nature de la margelle. Il n'y a pas de choix: tout est bon à la condition d'être rapproché.

L'économie du temps fait donc varier beaucoup l'enceinte défensive sous le rapport de ses éléments constitutifs. La hauteur varie aussi. Telle enceinte est une tourelle d'un pouce de hauteur, telle autre se réduit à un simple rebord. Toutes ont leurs parties solidement reliées avec de la soie, toutes aussi ont même ampleur que le canal souterrain, dont elles sont le prolongement. Il n'y a pas ici d'inégalité de diamètre entre le manoir sous terre et son bastion avancé; il n'y a pas, à l'orifice, cette plate-forme que la tourelle laisse libre pour le développement des pattes de la Tarentule italienne. Un puits, directement surmonté par sa margelle, voilà l'œuvre de la Tarentule à ventre noir.

Si le sol est terreux, homogène, le type architectural n'a pas d'entraves, et la demeure de l'Aranéide est un tube cylindrique; mais si l'emplacement est caillouteux, la forme est modifiée suivant les exigences des fouilles. Dans ce dernier cas, le repaire est souvent un antre grossier, sinueux, sur la paroi duquel font saillie çà et là les blocs pierreux contournés par l'excavation. Régulier ou irrégulier, le manoir est crépi jusqu'à une certaine profondeur d'un enduit de soie, qui prévient les éboulements et facilite l'escalade au moment d'une prompte sortie.

Baglivi, dans son naïf latin, nous enseigne la manière de prendre la Tarentule. Je suis devenu sonrusticus insidiator; j'ai agité à l'entrée du terrier l'épillet d'une graminée pour imiter le murmure d'une abeille, et attirer l'attention de la Lycose, qui s'élance au dehors croyant saisir une proie. Cette méthode ne m'a pas réussi. L'Araignée quitte, il est vrai, ses appartements reculés et remonte un peu dans le tube vertical pour s'informer de ce qui bruit à sa porte; mais la bête rusée a bientôt éventé le piège; elle reste immobile à mi-hauteur; puis, à la moindre alerte, elle redescend dans la galerie coudée, où elle est invisible.

La méthode de L. Dufour me paraîtrait meilleure si, dans les conditions où je me trouve, elle était praticable. Plonger rapidement un couteau dans le sol par le travers du terrier, de façon à couper la retraite à la Tarentule, lorsque celle-ci, attirée par l'épillet, stationné dans l'étage supérieur, est une tactique à réussite certaine lorsque le sol s'y prête; malheureusement, ce n'est pas mon cas: autant vaudrait enfoncer la lame du couteau dans du tuf.

D'autres ruses sont nécessaires. En voici deux qui m'ont réussi. Je les recommande aux futurs chasseurs de la Tarentule. J'introduis aussi profondément que possible dans le terrier un chaume de graminée ayant un épillet charnu que l'Aranéide puisse mordre en plein. J'agite, je tourne et retourne mon amorce. Frôlée par le corps importun, l'Araignée songe à la défense et mord l'épillet. Une petite résistance annonce aux doigts que l'animal a donné dans le piège, qu'il a saisi de ses crochets le bout du chaume. On tire à soi, lentement, avec précaution; l'autre tire d'en bas, arc-boutant ses pattes contre la paroi. Cela vient, cela monte. Je me dissimule de mon mieux quand l'Aranéide arrive dans le canal vertical: en me voyant, elle laisserait l'amorce et redescendrait. Je l'amène ainsi, par degrés, jusqu'à l'orifice. C'est le moment difficile. Si l'on continue le mouvement doux, l'Araignée, qui se sent entraînée hors du logis, rentre aussitôt chez elle. Amener dehors la bête soupçonneuse par ce moyen n'est pas possible. Lors donc qu'elle apparaît au niveau du sol, brusquement je tire. Surprise par ce coup de Jarnac, la Tarentule n'a pas le temps de lâcher prise; accrochée à l'épillet, elle est lancée à quelques pouces du terrier. La capture est désormais sans difficulté. Hors de sa demeure, la Lycose est peureuse, comme effarée, à peine capable de fuir. La pousser dans un cornet avec un chaume est l'affaire d'un instant.

Il faut quelque patience pour amener jusqu'à l'orifice du terrier la Tarentule qui a mordu sur l'insidieux épillet. La méthode suivante est plus prompte. Je me procure une provision de Bourdons vivants. J'en mets un dans un petit flacon à goulot assez large pour enclore l'orifice du terrier, et je renverse sur cet orifice l'appareil ainsi amorcé. Le vigoureux hyménoptère d'abord vole et bruit dans sa prison de verre; puis, apercevant un terrier semblable à celui de sa famille, il s'y engage sans grande hésitation. Mal lui en prend: tandis qu'il descend, l'Araignée monte; la rencontre a lieu dans le couloir vertical. Quelques instants l'oreille perçoit une sorte de chant de mort. C'est le bruissement du Bourdon qui proteste contre l'accueil qui lui est fait. Puis, brusque silence. Le flacon est donc enlevé, et une pince à longues branches est plongée dans le puits. Je retire le Bourdon, mais immobile, mort, la trompe pendante. Quelque terrible drame vient de se passer. L'Araignée suit, ne voulant pas lâcher un si riche butin. Gibier et chasseur sont amenés à l'orifice. Méfiante, l'Aranéide parfois rentre; mais il suffit de laisser le Bourdon sur le seuil de la porte, ou même à quelques pouces plus loin, pour la voir reparaître, sortir de sa forteresse et venir, audacieuse, reprendre sa proie. C'est le moment: la demeure est fermée du doigt ou d'un caillou, et, comme le dit Baglivi,captatur tamen ista a rustico insidiatore. J'ajouterai:adjuvante Bombo.

Ces méthodes de chasse n'avaient pas précisément pour but de me procurer des Tarentules; je tenais fort peu à élever l'Aranéide dans un flacon. Un autre sujet me préoccupait. Voici, me disais-je, un ardent chasseur, qui vit uniquement de son métier. Il ne prépare pas de conserves alimentaires pour sa descendance; il se nourrit lui-même de la proie saisie. Ce n'est pas unparalyseur, qui ménage savamment son gibier pour lui laisser un reste de vie et le maintenir frais des semaines entières; c'est un tueur, qui sur-le-champ fait repas de sa venaison. Avec lui, pas de vivisection méthodique, qui abolisse les mouvements sans abolir la vie, mais une mort complète, aussi soudaine que possible, qui sauvegarde l'assaillant des retours offensifs de l'assailli.

Son gibier, d'ailleurs, doit être robuste et pas toujours des plus pacifiques. À ce Nemrod, embusqué dans sa tourelle, il faut une proie digne de sa vigueur. Le gros Acridien, à la forte mâchoire, la Guêpe irascible, l'Abeille, le Bourdon et autres porteurs de dague empoisonnée, doivent de temps en temps donner dans l'embuscade. Le duel est presque à parité d'armes. Aux crochets venimeux de la Lycose, la Guêpe oppose son stylet venimeux. Qui des deux bandits aura le dessus? La lutte est corps à corps. Pour la Tarentule, nul moyen secondaire de défense; pas de lacet pour lier la victime, pas de traquenard pour la maîtriser. Lorsque, dans sa grande toile verticale, une Épeire voit un insecte empêtré, elle accourt et par brassées jette sur le captif des nappes de cordages, des rubans de soie, qui rendent toute résistance impossible. Sur la proie solidement garrottée, une piqûre est prudemment faite avec les crochets à venin; puis l'Araignée se retire, attendant que se soient calmées les convulsions de l'agonie. C'est alors que le chasseur revient au gibier. Dans ces conditions, aucun danger sérieux. Pour la Lycose, le métier est plus chanceux. N'ayant à son service que son audace et ses crochets, elle doit bondir sur le périlleux gibier, le dominer par sa dextérité, le foudroyer en quelque sorte par son talent de rapide tueur.

Foudroyer est le mot: les Bourdons que je retire du trou fatal le démontrent assez. Dès que cesse ce bruissement aigu que j'ai appelé chant de mort, vainement je me hâte de plonger mes pinces: je retire toujours l'insecte mort, trompe étirée et pattes flasques. À peine quelques frémissements des pattes annoncent que c'est un cadavre très récent. La mort du Bourdon est instantanée. Chaque fois que je retire une nouvelle victime du fond du terrible abattoir, ma surprise renaît devant son immobilité soudaine.

Cependant l'un et l'autre ont à peu près même vigueur: je choisis mes Bourdons parmi les plus gros (Bombus hortorumetB. terrestris). Les armes se valent presque; le dard de l'hyménoptère peut soutenir la comparaison avec les crochets de l'Araignée; la piqûre du premier me semble aussi redoutable que la morsure du second. Comment se fait-il que la Tarentule ait toujours le dessus, et de plus dans une lutte très courte, d'où elle sort indemne? Il y a certainement de sa part une tactique savante. Si subtil que soit son venin, il m'est impossible de croire que son inoculation seule, en un point quelconque de la victime, suffise pour un dénouement si prompt. Le serpent à sonnettes, de terrible renom, ne tue pas aussi vite. Il lui faut des heures, et à la Tarentule pas même une seconde. C'est donc l'importance vitale du point atteint par l'Aranéide, bien plus que l'atrocité du venin, qui nous rendra compte de cette mort soudaine.

Quel est ce point? Avec les Bourdons, impossible de le reconnaître. Ils entrent dans le terrier, et le meurtre s'accomplit loin des regards. D'ailleurs, la loupe ne trouve sur le cadavre aucune blessure, tant sont fines les armes qui l'ont faite. Il faudrait voir directement les deux adversaires aux prises. J'ai plusieurs fois essayé de mettre dans le même flacon une Tarentule et un Bourdon en présence. Les deux animaux mutuellement se fuient, aussi inquiets l'un que l'autre de leur captivité. J'en ai gardé vingt-quatre heures en présence, sans agression ni d'une part ni de l'autre. Plus soucieux de la prison que de l'attaque, ils temporisent, comme indifférents. L'expérience est toujours restée sans succès. J'ai réussi avec des Abeilles et des Guêpes, mais le meurtre s'est accompli de nuit et ne m'a rien appris. Je trouvais le lendemain les deux hyménoptères réduits en marmelade sous les mandibules de la Lycose. Une proie faible, c'est une bouchée que l'Araignée se réserve pour le calme de la nuit. Une proie capable de résister n'est pas attaquée en captivité. Les soucis du prisonnier refroidissent les ardeurs du chasseur.

Le cirque d'un large flacon permet à chaque athlète de se retirer à l'écart, respecté de son adversaire, également respecté. Amoindrissons l'arène, rétrécissons l'enceinte. Je plonge Bourdon et Tarentule dans une éprouvette dont le fond n'offre place que pour un seul. Une vive mêlée éclate sans résultat sérieux. Si le Bourdon est en dessous, il se couche sur le dos, et de ses pattes écarte l'autre tant qu'il peut. Je ne le vois pas dégainer. L'Aranéide cependant, embrassant toute la circonférence de l'enceinte avec ses longues pattes, se hisse un peu sur la glissante surface et s'éloigne autant que possible de son adversaire. Là, immobile, elle attend les événements, bientôt troublés par le remuant Bourdon. Si celui-ci occupe le dessus, la Tarentule se fait bouclier en rassemblant ses pattes, qui tiennent l'ennemi à distance. Bref, sauf de vifs démêlés lorsque les deux champions sont en contact, rien ne se passe qui mérite attention. Pas de duel à mort dans l'étroite arène de l'éprouvette, non plus que dans l'ample cirque du flacon. Toute peureuse, une fois hors de chez elle, l'Aranéide refuse obstinément le combat; et ce n'est pas le Bourdon, si étourdi qu'il soit, qui s'avisera de commencer. Je renonce à l'expérimentation en cabinet.

Il faut aller sur les lieux mêmes et présenter le duel à la Tarentule, pleine d'audace en son château fort. Seulement, au Bourdon, qui pénètre dans le terrier et dérobe sa fin aux regards, il est nécessaire de substituer un autre adversaire, non enclin à pénétrer sous terre. En ce moment abonde dans le jardin, sur les fleurs de la Sauge Sclarée, l'un des plus robustes et des plus gros hyménoptères de ma région, le Xylocope violet, à costume de velours noir et gaze des ailes pourpre. Sa taille de près d'un pouce dépasse celle du Bourdon. Son coup de dague est atroce et produit une enflure longtemps douloureuse. J'ai à ce sujet des souvenirs précis, qui m'ont coûté cher. Voilà vraiment un antagoniste digne de la Tarentule, si je parviens à le lui faire accepter. J'en mets un certain nombre, un par un, dans des flacons de petit volume mais de large goulot, capable d'entourer l'entrée du terrier, comme je l'ai dit au sujet de la chasse avec un Bourdon pour appât.

La proie que je vais offrir étant capable d'en imposer, je fais choix des Tarentules les plus vigoureuses, les plus hardies, les plus stimulées par la faim. Le chaume avec épillet est plongé dans le terrier. Si la Lycose accourt tout de suite, si elle est de belle taille, si elle monte hardiment jusqu'à l'orifice de sa demeure, elle est admise au tournoi; dans le cas contraire, elle est refusée. Le flacon, avec un Xylocope pour amorce, est renversé sur la porte de l'une des élues. L'hyménoptère gravement bruit dans sa cloche; le chasseur remonte du fond de l'antre; il est sur le seuil de sa porte, mais en dedans; il regarde, il attend. J'attends aussi. Les quarts d'heure, les demi-heures se passent: rien. L'Aranéide redescend chez elle: elle a probablement jugé le coup trop dangereux. Je passe à un second terrier, à un troisième, à un quatrième: rien toujours, le chasseur ne veut pas sortir de son repaire.

La fortune sourit enfin à ma patience, bien mise à contribution par tant de prudentes retraites et surtout par la chaleur caniculaire de la saison. L'une bondit soudain hors de son trou, aguerrie sans doute par une abstinence prolongée. Le drame qui se passe sous le couvert du flacon a la durée d'un clin d'œil. C'est fait: le robuste Xylocope est mort. Où le meurtrier l'a-t-il atteint? La constatation est aisée: la Tarentule n'a pas lâché prise, et ses crochets sont implantés en arrière de la nuque, à la naissance du cou. Le tueur a bien la science que je lui soupçonnais il s'est adressé au centre vital par excellence, il a piqué de ses crochets à venin les ganglions cervicaux de l'insecte. Enfin, il a mordu le seul point dont la lésion puisse amener la soudaineté de mort. J'étais ravi de ce savoir assassin; j'étais dédommagé de mon épiderme rôti au soleil.

Une fois n'est pas coutume. Ce que je viens de voir, est-ce hasard, est-ce coup prémédité? Je m'adresse à d'autres Lycoses. Beaucoup, beaucoup trop pour ma patience, se refusent obstinément à bondir hors de leur repaire pour attaquer le Xylocope. Le formidable gibier en impose à leur audace. La faim, qui fait sortir le loup du bois, ne peut-elle faire sortir aussi la Tarentule de son trou? Deux, en effet, plus affamées apparemment que les autres, s'élancent enfin sur l'hyménoptère et répètent sous mes yeux la meurtrière scène. Mordue encore à la nuque, exclusivement à la nuque, la proie meurt à l'instant. Trois meurtres, dans des conditions identiques, opérés sous mes regards, tel fut le fruit de mon expérimentation poursuivie, pendant deux séances, de huit heures du matin à midi.

J'en avais assez vu. Le rapide tueur venait de m'enseigner son métier comme autrefois le paralyseur: il venait de m'apprendre qu'il possède à fond l'art de l'abatteur de bœufs des Pampas. La Tarentule est undesnucadoraccompli. Il me restait à confirmer l'expérience en plein champ par l'expérience de cabinet. Je me montai donc une ménagerie de ces Crotales pour juger de la virulence de leur venin et de son effet suivant la partie du corps atteinte par les crochets. Une douzaine de flacons et d'éprouvettes reçurent isolément les prisonniers, que je capturai d'après les méthodes connues du lecteur. Pour qui jette un cri d'effroi à la vue d'une Araignée, mon cabinet, peuplé d'affreuses Lycoses, eût paru séjour peu rassurant.

Si la Tarentule dédaigne ou plutôt n'ose attaquer un adversaire qu'on met en sa présence dans un flacon, elle n'hésite guère à mordre celui qu'on met sous ses crochets. Je saisis l'Aranéide par le thorax avec des pinces, et je présente à sa bouche l'animal que je veux faire piquer. À l'instant, si la bête n'a pas été déjà fatiguée par des expériences, les crochets s'ouvrent et s'implantent. C'est sur le Xylocope que j'ai d'abord essayé les effets de la morsure. Atteint à la nuque, l'hyménoptère succombe à l'instant. C'est la mort foudroyante dont j'ai été témoin sur le seuil des terriers. Atteint à l'abdomen et remis alors dans un large flacon qui le laisse libre dans ses mouvements, l'insecte semble d'abord ne rien avoir éprouvé de sérieux. Il vole, il se démène, il bourdonne. Mais une demi-heure ne s'est pas écoulée que la mort est imminente. Couché sur le dos ou sur le flanc, l'insecte est immobile. À peine quelques mouvements des pattes, quelques pulsations du ventre, qui se continuent jusqu'au lendemain, annoncent que la vie ne s'est pas encore totalement retirée. Puis tout cesse: le Xylocope est un cadavre.

La portée de cette expérience s'impose à l'attention. Piqué dans la région cervicale, le vigoureux hyménoptère périt à l'instant même; et l'Aranéide n'a pas à redouter les périls d'une lutte désespérée. Piqué autre part, à l'abdomen, l'insecte est capable, près d'une demi-heure de faire usage de son dard, de ses mandibules, de ses pattes; et malheur à la Lycose qu'atteindrait le stylet. J'en ai vu qui, lardées à la bouche tandis qu'elles mordaient tout près de l'aiguillon, périssaient de la blessure dans les vingt-quatre heures. Donc, pour ce périlleux gibier, il faut une mort instantanée, amenée par la lésion des centres nerveux cervicaux; sinon la vie du chasseur fort souvent serait compromise.

L'ordre des Orthoptères m'a fourni une seconde série de patients, des Sauterelles vertes de la longueur du doigt, des Dectiques à grosse tête, des Éphippigères. Même résultat pour la morsure à la nuque. La mort est foudroyante. Atteint autre part, notamment au ventre, l'expérimenté résiste assez longtemps. J'ai vu une Éphippigère, mordue à l'abdomen, se maintenir pendant une quinzaine d'heures solidement cramponnée à la paroi lisse et verticale de la cloche lui servant de prison. Enfin elle est tombée pour mourir. Là où l'hyménoptère, fine nature, succombe en moins d'une demi-heure, l'orthoptère, grossier ruminant, résiste un jour entier. Mettons de côté ces différences, ayant pour cause des organisations inégalement sensibles, et nous nous résumerons en ces ceux points: mordu à la nuque par la Tarentule, un insecte, choisi parmi les plus gros, meurt à l'instant; mordu autre part, il périt aussi, mais après un laps de temps qui peut être très variable d'un ordre entomologique à l'autre.

Maintenant s'expliquent les longues hésitations de la Tarentule, si fastidieuses pour l'expérimentateur qui lui présente, à l'entrée du terrier, une riche mais dangereuse proie. Le plus grand nombre refusent de se jeter sur le Xylocope. C'est qu'en effet pareil gibier ne peut être appréhendé au hasard: il y va de la vie du chasseur, qui marquerait son coup en mordant à l'aventure. La nuque seule est vulnérable au degré voulu. Il faut saisir l'adversaire par là et non autre part. Ce serait l'irriter et le rendre plus dangereux que de ne pas le terrasser sur-le-champ. L'Aranéide le sait très bien. À l'abri sur le seuil de sa porte, et prompte, s'il le faut, à la retraite, elle épie donc le moment favorable; elle attend que le gros hyménoptère se présente de face, la nuque facile à happer. Si cette condition de succès se présente, elle bondit et opère; sinon, lassée des turbulentes évolutions du gibier, elle rentre. Et voilà pourquoi, sans doute, il m'a fallu deux séances de quatre heures pour assister à trois meurtres.

Instruit jadis par les hyménoptères paralyseurs, j'avais cherché à produire moi-même la paralysie en inoculant une gouttelette d'ammoniaque dans le thorax des insectes, Charançons, Buprestes, Scarabées, dont la concentration du système nerveux se prête à cette opération physiologique. L'élève avait convenablement répondu à l'enseignement des maîtres, et je paralysais un Bupreste et un Charançon presque aussi bien que le ferait un Cerceris. Pourquoi n'imiterais-je pas aujourd'hui l'expert tueur, la Tarentule? Avec une fine pointe d'acier, je fais pénétrer une très petite goutte d'ammoniaque à la base du crâne d'un Xylocope ou d'une Sauterelle. À l'instant l'insecte succombe, sans autres mouvements que des convulsions désordonnées. Atteints par l'âcre liquide, les ganglions cervicaux cessent leurs fonctions et la mort arrive. Cependant cette mort n'est pas soudaine, les convulsions durent quelques temps. Si l'expérimentation laisse quelque peu à désirer sous le rapport de la soudaineté, d'où cela peut-il provenir? De ce que le liquide employé, l'ammoniaque, ne peut soutenir la comparaison, pour l'efficacité meurtrière, avec le venin de la Lycose, venin assez redoutable, on va le voir.

Je fais mordre à la jambe un jeune moineau, bien emplumé, prêt à quitter le nid. Une goutte de sang coule; le point atteint s'entoure d'une aréole rougeâtre, puis violacée. Presque immédiatement l'oiseau ne peut se servir de sa patte, qui est traînante, avec les doigts recroquevillés; il sautille sur l'autre. Du reste, le patient n'a pas l'air de si bien se préoccuper de son mal; il a l'appétit bon. Mes filles le nourrissent de mouches, de mie de pain, de pulpe d'abricot. Il se rétablira, il prendra des forces; la pauvre victime des curiosités de la science sera rendue à la liberté. C'est notre souhait à tous, notre projet. Douze heures après, l'espoir de guérison s'accroît; l'infirme accepte très volontiers la nourriture; il la réclame si l'on tarde trop. Mais la patte est toujours traînante. Je crois à une paralysie temporaire, qui se dissipera bientôt. Le surlendemain, la nourriture est refusée. S'enveloppant de son stoïcisme et de ses plumes ébouriffées, l'oisillon fait la boule, tantôt immobile, tantôt pris de soubresauts. Mes filles le réchauffent de l'haleine dans le creux de la main. Les convulsions deviennent plus fréquentes. Un bâillement annonce que c'est fini. L'oiseau est mort.

Au repas du soir, il y eut entre nous quelque froid. Je lisais dans le regard de mon entourage de muets reproches sur mon expérience, je sentais autour de moi une vague accusation de cruauté. La fin du misérable moineau avait contristé toute la famille. Moi-même je n'étais pas sans quelque remords de conscience; le petit résultat acquis me semblait trop chèrement payé. Ils sont faits d'un autre bois ceux qui, sans sourciller, et pour ne pas arriver à grand'chose, ouvrent le ventre à des chiens vivants.

J'eus cependant le courage de recommencer, et cette fois sur une Taupe, prise ravageant un carré de laitues. Il était à craindre que ma captive, avec son famélique estomac, donnât lieu à des doutes s'il fallait la garder quelques jours. Elle pouvait périr, non de sa blessure, mais d'inanition, si je ne parvenais à lui donner une nourriture convenable, assez abondante, assez fréquemment distribuée. Je m'exposais ainsi à mettre sur le compte du venin ce qui pouvait bien n'être que le résultat de la famine. J'avais donc à reconnaître d'abord s'il m'était possible de conserver la Taupe en captivité. Installée au fond d'un large récipient d'où elle ne pouvait sortir, la bête reçut pour aliments des insectes variés, Scarabées, Sauterelles, Cigales surtout, qu'elle grugeait d'un excellent appétit. Vingt-quatre heures de ce régime me convainquirent que l'animal s'accommodait de ce menu et prenait très bien sa captivité en patience.

Je la fis mordre par la Tarentule au bout du groin. Remise dans sa cage, la bête à tout instant se gratte le museau avec ses larges pattes. Cela cuit, paraît-il, cela démange. Désormais, la provision de Cigales est de moins en moins consommée; le lendemain au soir, elle est même refusée. Trente-six heures environ après la morsure, la Taupe meurt pendant la nuit, et ce n'est certes pas d'inanition, car il y avait encore dans le récipient une demi-douzaine de Cigales vivantes et quelques Scarabées.

Ainsi la morsure de la Tarentule à ventre noir est redoutable pour des animaux autres que des insectes; elle est mortelle pour le Moineau, elle est mortelle pour la Taupe. Jusqu'à quel point faut-il généraliser? Je l'ignore, mes recherches ne s'étant pas étendues plus loin. Il me semble, néanmoins, d'après le peu que j'ai vu, que la morsure de cette Aranéide ne serait pas chez l'homme un accident négligeable. C'est tout ce que j'ai à dire à la médecine.

À l'entomologie philosophique, j'ai à dire autre chose; j'ai à lui faire remarquer cette profonde science des tueurs rivalisant avec celle des paralyseurs. Les premiers, et je les mets au pluriel, car la Tarentule doit partager son art meurtrier avec une foule d'autres Aranéides, surtout avec celles qui chassent sans filets; les premiers, dis-je, vivant de leur proie, frappent le gibier de mort foudroyante en les piquant dans les ganglions cervicaux; les seconds, qui veulent des conserves fraîches pour leurs larves, abolissent les mouvements en piquant le gibier dans les autres ganglions. Les uns et les autres s'adressent à la chaîne nerveuse, mais ils choisissent le point d'après le but à atteindre. S'il faut la mort, et la mort soudaine, sans péril pour le chasseur, la nuque est atteinte; s'il faut la simple paralysie, la nuque est respectée, et les segments suivants, tantôt un seul, tantôt trois, tantôt à peu près tous, suivant la secrète organisation de la victime, reçoivent le coup de poignard.

Les paralyseurs même, du moins quelques-uns, connaissent la haute importance vitale des ganglions cérébraux. Nous avons vu l'Ammophile hérissée mâchonner le cerveau de la chenille; le Sphex languedocien mâchonner celui de son Éphippigère, dans le but de provoquer une passagère torpeur. Mais ils le compriment simplement et de plus avec une prudente réserve; ils se gardent bien de plonger le style dans ce primordial foyer de vie; nul ne s'en avise, car le résultat serait un cadavre dédaigné de la larve. L'Aranéide, elle plante là son double poignard, et seulement là; ailleurs ce serait blessure exaltant la résistance par l'irritation. Il lui faut une venaison consommée sans retard, et brutalement elle plonge ses crochets en ce point que les autres respectent avec tant de scrupule.

Si l'instinct de ces savants meurtriers n'est pas, chez les uns comme chez les autres, une prédisposition innée, inséparable de l'animal, mais bien une habitude acquise, vainement je me mets l'esprit à la torture pour comprendre comment cette habitude a pu s'acquérir. Enveloppez ces faits, tant que vous le voudrez, de nuages théoriques, vous ne parviendrez jamais à voiler leur éclatante affirmation sur un ordre préétabli.

La chenille de l'Ammophile, le taon du Bembex, le bupreste et le charançon du Cerceris, l'acridien, le grillon, l'éphippigère du Sphex, tout ce gibier pacifique, c'est l'imbécile mouton de nos abattoirs; cela se laisse opérer par le paralyseur sans grande résistance, stupidement. Les mandibules bâillent, les pattes ruent et protestent, la croupe se contorsionne, et c'est tout. Ils n'ont pas d'armes qui puissent lutter avec le stylet de l'assassin. Je voudrais voir le déprédateur aux prises avec un adversaire imposant, rusé comme lui, expert en embûches, et comme lui porteur de dague empoisonnée. Au bandit qui joue du poignard, je désirerais voir s'opposer un autre bandit sachant poignarder. Semblable duel est-il possible? Oui, très possible, et même très commun. D'une part sont les Pompiles, champions toujours vainqueurs; d'autre part sont les Araignées, champions toujours vaincus.

Qui ne connaît les Pompiles, pour peu qu'il se soit délassé avec les insectes? Contre les vieilles murailles, au pied des talus bordant les sentiers peu fréquentés, dans les chaumes après la moisson, dans les fourrés de gazon sec, partout où l'araignée tend ses filets, qui ne les a vus affairés, tantôt courant deçà, delà, à l'aventure, les ailes relevées et vibrantes sur le dos, tantôt changeant de place par longues et courtes volées? Ce sont des chasseurs en quête d'un gibier qui pourrait bien intervertir les rôles et se faire lui-même une proie de celui qui le guettait.

Les Pompiles alimentent leurs larves uniquement avec des Aranéides, et les Aranéides se nourrissent de tout insecte proportionné à leur taille et pris dans leurs filets. Si les premiers ont un dard, les autres possèdent un double crochet à venin. Les forces souvent s'équivalent; il n'est pas même rare qu'elles prédominent en faveur de l'Araignée. L'hyménoptère a ses astuces de guerre, ses coups savamment médités: l'Aranéide a ses ruses et ses périlleux traquenards; le premier dispose d'une grande prestesse de mouvements, l'autre peut compter sur les perfidies de sa toile; il y a pour l'un l'aiguillon, qui sait piquer au point convenable pour amener la paralysie, il y a pour l'autre les crochets, qui savent mordre à la nuque et donner une mort soudaine: d'un côté est le paralyseur, de l'autre le tueur. Qui des deux deviendra le gibier de l'autre?

À ne consulter que la vigueur relative des adversaires, la puissance des armes, la virulence des venins et les divers moyens d'action, la balance bien des fois pencherait pour l'Aranéide. Puisqu'il sort toujours victorieux de cette lutte, en apparence bien dangereuse pour lui, le Pompile doit posséder une méthode particulière, dont je serais bien désireux de connaître le secret.

Dans nos régions, le plus vigoureux et le plus vaillant chasseur d'Araignées est le Pompile annelé (Calicurgus annulatusFab.), costumé de jaune et de noir, haut de jambes, les ailes avec l'extrémité noire et le reste jauni comme par l'exposition à la fumée, ainsi qu'un hareng saur. Sa taille est à peu près celle du Frelon (Vespa Crabro). Il est rare. J'en vois trois ou quatre dans l'année, et je ne manque jamais de m'arrêter devant la fière bête, arpentant à grands pas, quand vient la canicule, la poudre des guérets. Son air audacieux, sa rude démarche, sa tournure belliqueuse, longtemps m'ont fait soupçonner, pour son gibier, quelque capture impossible, atroce, inavouable. Et je rencontrais juste. Cette proie, je l'ai vue, à force d'attendre et d'épier; je l'ai vue entre les mandibules du chasseur. C'est la Tarentule à ventre noir, la terrible Araignée qui, d'un coup de son arme, extermine net un Xylocope, un Bourdon; c'est l'Aranéide qui tue un moineau, une taupe; c'est la redoutable bête dont la morsure ne serait peut-être pas sans danger pour nous. Oui, voilà le menu que le fier Pompile destine à sa larve.

Ce spectacle, l'un des plus frappants que m'aient présenté les hyménoptères déprédateurs, ne s'est offert encore à mes yeux qu'une fois, et cela, tout à côté de ma rustique demeure, dans le fameux laboratoire de l'harmas. Je vois encore l'intrépide braconnier tirant par la patte, au pied d'un mur, la monstrueuse capture qu'il venait de faire non loin de là sans doute. Dans le mur, à la base, un trou se présente, interstice accidentel entre quelques pierres. L'hyménoptère visite l'antre, mais non pour la première fois: il l'avait déjà reconnu et le logis lui avait agréé. La proie, immobilisée, attendait quelque part, je ne sais où, et le chasseur a été la reprendre pour l'emmagasiner. C'est à ce moment que je fais sa rencontre. Le Pompile donne un dernier coup d'œil à la grotte, il en extrait quelques petits fragments de mortier détaché, et là se bornent les préparatifs. La Lycose est introduite, traînant sur le dos et tirée par la patte. Je laisse faire. Bientôt l'hyménoptère reparaît, et pousse négligemment devant le trou les lopins de mortier qu'il vient d'extraire, puis il s'envole. C'est fini. La ponte est faite, l'insecte a clos vaille que vaille, et je peux procéder à l'examen du clapier et de son contenu.

Aucun travail d'excavation de la part du Pompile. C'est bien un trou accidentel, aux spacieuses anfractuosités, œuvre de la négligence du maçon et non de l'hyménoptère. La clôture est tout aussi sommaire. Quelques miettes de mortier, amassées devant la porte, forment barricade plutôt que fermeture. Violent chasseur, pauvre architecte. Le meurtrier de la Tarentule ne sait pas fouir un logis pour sa larve, il ne sait pas combler l'entrée en y balayant de la poussière. Le premier trou venu au pied d'un mur lui suffit pourvu qu'il soit assez spacieux; un petit amas de gravats, c'est assez comme porte. Rien de plus expéditif.

Je retire le gibier du réduit, l'œuf est collé sur l'Araignée, vers la naissance du ventre. Une maladresse de ma part le fait détacher au moment de l'extraction. C'est fini: il ne se développera pas; je ne pourrai assister à l'évolution de la larve. La Tarentule est immobile, souple comme à l'état de la vie, sans trace aucune de blessure. C'est la vie, en effet, moins le mouvement. De loin en loin, le bout des tarses frémit un peu, et c'est tout. Vieil habitué à ces trompeurs cadavres, je vois en esprit ce qui s'est passé: l'Aranéide a été piquée dans la région du thorax, une seule fois sans doute, vu la concentration de son appareil nerveux. Je mets la victime dans une boîte, où elle se conserve avec toute la fraîcheur, toute la flexibilité de la vie, depuis le 2 août jusqu'au 2 septembre, c'est-à-dire pendant sept semaines. Ces merveilles nous sont familières; inutile de s'y arrêter.

Le plus important m'échappe. Ce que je désirais, ce que je désire encore aujourd'hui, c'est de voir le Pompile aux prises avec la Lycose. Quel duel, où la ruse de l'un doit maîtriser les terribles armes de l'autre! L'hyménoptère pénètre-t-il dans le terrier pour surprendre la Tarentule au fond de son repaire? Ce serait témérité pour lui fatale. Où le gros Bourdon périt à l'instant, l'audacieux visiteur périrait aussitôt entré. L'autre n'est-elle pas là, face à face, prête à lui happer la nuque, dont la blessure amènerait la mort soudaine? Non, le Pompile n'entre pas chez l'Araignée, c'est évident. La surprend-il hors de sa forteresse? Mais la Lycose est casanière; pendant l'été, je ne la vois pas errer. Plus tard, dans l'arrière-saison, lorsque les Pompiles ont disparu, elle vagabonde; devenue bohémienne, elle promène en plein air sa populeuse famille, qu'elle porte sur son dos. La part faite à ces promenades maternelles, elle ne me paraît pas quitter son manoir, et le Pompile, ce me semble, a peu de chance de la rencontrer au dehors. Le problème, on le voit, se complique: le chasseur ne peut pénétrer dans le terrier, où il s'exposerait à une mort foudroyante; et les mœurs sédentaires de l'Aranéide rendent improbable sa rencontre à l'extérieur. Il y a là une énigme qu'il serait curieux de déchiffrer. Tâchons de le faire en observant d'autres chasseurs d'Araignées; l'analogie nous permettra de conclure.

Bien des fois j'ai épié des Pompiles de toute espèce dans leurs expéditions de chasse, je n'en ai jamais surpris pénétrant dans le logis de l'Araignée, celle-ci présente. Que ce logis soit un entonnoir plongeant son embouchure dans quelque trou de muraille, un vélarium tendu entre des chaumes, une tente imitée de celle de l'Arabe, un étui formé de quelques feuilles rapprochées, une toile avec chambre d'affût, dès que la propriétaire s'y trouve, le Pompile soupçonneux se tient à l'écart. Si la demeure est vacante, c'est autre chose: l'hyménoptère parcourt avec une aisance superbe ces toiles, ces lacs, ces amas de cordages où tant d'autres insectes resteraient empêtrés. Sur lui, les filets de soie semblent ne pas avoir de prise. Que fait-il, explorant ces toiles inoccupées? Il surveille de là ce qui se passe sur les toiles voisines où l'Aranéide est embusquée. Donc répugnance invincible du Pompile d'aller droit à l'Araignée lorsque celle-ci est chez elle, au milieu de ses traquenards. Et il a cent fois raison. Si la Tarentule connaît la pratique du coup de poignard à la nuque, soudainement mortel, les autres ne peuvent l'ignorer. Malheur donc à l'imprudent qui se présenterait sur le seuil d'une Araignée à peu près d'égale force.

Des divers exemples recueillis sur cette prudente réserve du chasseur d'Araignées, je me bornerai au suivant, qui suffit pour ma démonstration.—En rapprochant, par des liens de soie, les trois folioles qui composent la feuille du Cytise de Virgile, une Araignée s'était construit un berceau de verdure, un étui horizontal, ouvert aux deux bouts. Un Pompile en recherches survient, trouve le gibier à sa convenance et met la tête à l'entrée du logis. L'Araignée aussitôt recule à l'autre bout. Le chasseur contourne la demeure et reparaît à la seconde porte. Nouveau recul de l'Araignée, qui revient à la première entrée. L'hyménoptère y revient aussi, mais toujours par le dehors. À peine y est-il, que l'Araignée décampe vers l'ouverture opposée; et ainsi de suite, pendant un gros quart d'heure, allant et revenant tous les deux d'un bout à l'autre du cylindre, l'Araignée à l'intérieur, le Pompile à l'extérieur.

La proie était de valeur, paraît-il, car l'hyménoptère persista longtemps dans ses tentatives, toujours déjouées; il fallut cependant y renoncer, ce perpétuel jeu de navette déroutant le chasseur. Le Pompile partit, et l'Araignée, remise de l'alerte, attendit patiemment les moucherons étourdis. Que fallait-il à l'hyménoptère pour s'emparer de ce gibier si convoité? Il fallait pénétrer dans le cylindre de verdure, dans l'habitacle de l'Araignée, et poursuivre celle-ci directement, chez elle, au lieu de se maintenir au dehors, allant d'une porte à la porte opposée. Avec une prestesse, une dextérité comme la sienne, le coup me paraissait immanquable: la proie se mouvait gauchement un peu de côté comme les crabes. Je jugeais le coup facile; le Pompile le jugeait très périlleux. Je suis aujourd'hui de son avis: s'il avait pénétré dans le tuyau de feuilles, la maîtresse de céans l'opérait par la nuque, et le chasseur devenait gibier.

Les années se passent et le paralyseur d'Araignées refuse son secret; les circonstances me servent mal, le loisir me manque, de dures préoccupations m'absorbent. Enfin, dans ma dernière année de séjour à Orange, la lumière se fait. J'avais pour enceinte du jardin une vieille muraille, noircie, délabrée par le temps, où, dans les interstices de pierres, vivait une population d'Araignées, représentée surtout par laSégestrie perfide. C'est la vulgaire Araignée noire, ou Araignée des caves. Elle est en entier d'un noir intense, sauf les mandibules, qui sont d'un superbe vert métallique. Ses deux poignards à venin semblent l'œuvre d'une fine métallurgie travaillant le bronze. Dans toute maçonnerie abandonnée, il n'est pas de recoin tranquille, de trou de la grosseur du doigt, où ne s'établisse la Ségestrie. Sa toile est un entonnoir très évasé, dont l'ouverture, de l'ampleur d'un pan tout au plus, s'étale à la surface de la muraille, où des fils rayonnants la maintiennent fixée. À cette nappe conique fait suite un tube qui plonge dans un trou du mur. Au fond est le réfectoire où l'Araignée se retire pour dévorer à l'aise la proie saisie.

Les deux pattes postérieures plongées dans le tube pour y prendre appui, les six antérieures étalées autour de l'orifice pour mieux percevoir tout à la ronde les trépidations, signe de quelque gibier, la Ségestrie attend immobile, à l'entrée du goulot de son entonnoir, qu'un insecte vienne s'empêtrer dans le piège. De grosses mouches, des Éristales, qui effleurent de l'aile étourdiment quelque fil des rets, sont ses habituelles victimes. Aux trémoussements du diptère enlacé, l'Aranéide accourt ou même bondit, mais alors retenue par un cordon qui s'échappe de la filière et dont le bout est fixé au tube de soie. Ainsi est prévenue la chute dans un élan sur une surface verticale. Mordu en arrière de la tête, l'Éristale succombe à l'instant, et la Ségestrie l'emporte dans son repaire.

Avec pareille méthode et pareils engins de chasse, une embuscade au fond d'un gouffre de soie, des lacs rayonnants, un fil de sûreté qui retient le chasseur par l'arrière et permet le brusque élan sans risque d'une chute, la Ségestrie peut faire capture d'un gibier moins inoffensif qu'un Éristale. Une Guêpe, dit-on, ne l'intimide pas. Sans en avoir fait l'épreuve, volontiers je le crois, renseigné comme je le suis sur l'audace de l'Aranéide.

Cette audace est secondée par l'activité du venin. Il suffit d'avoir vu la Ségestrie prendre quelque mouche de grande taille pour être convaincu du foudroyant effet de ses crochets sur les insectes mordus à la nuque. La mort de l'Éristale, empêtré dans l'entonnoir de soie, est la mort soudaine du Bourdon, pénétrant dans le terrier de la Tarentule. L'effet sur l'homme nous est connu par les recherches de A. Dugès. Écoutons le courageux expérimentateur.

«La Ségestrie perfide ou grande Araignée des caves, réputée venimeuse dans nos pays, a été choisie, dit-il, pour sujet d'expérience principale. Elle avait neuf lignes de long, mesurée des mandibules aux filières. Saisie entre les doigts du côté du dos, par les pattes ployées et ramassées ensemble (c'est ainsi qu'il faut prendre les Aranéides vivantes, pour éviter leurs piqûres et s'en rendre maître sans les mutiler), je la posai sur différents objets, sur mes vêtements, sans qu'elle manifestât la moindre envie de nuire; mais à peine appuyée sur la peau nue de mon avant-bras, elle en saisit un pli entre ses robustes mandibules d'un vert métallique, et y enfonça profondément ses crochets. Quelques instants elle y resta suspendue quoique laissée libre; puis elle se détacha, tomba et s'enfuit, laissant à deux lignes de distance l'une de l'autre, deux petites plaies rouges, mais à peine saignantes, un peu ecchymosées au pourtour, et comparables à celles que produirait une forte épingle.

«Dans le moment de la morsure, la sensation fut assez vive pour mériter le nom de douleur, et se prolongea pendant cinq à six minutes encore, mais avec moins de force. J'aurais pu la comparer à celle que produit l'ortie dite brûlante. Une élévation blanchâtre entoura presque sur-le-champ les deux piqûres, et le pourtour, dans une étendue d'un pouce de rayon à peu près, se colora d'une rougeur érysipélateuse, accompagnée d'un très léger gonflement. Au bout d'une heure et demie, tout avait disparu, sauf la trace de piqûres, qui persista plusieurs jours comme aurait fait toute autre petite blessure. C'était au mois de septembre, et par un temps un peu frais. Peut être les symptômes eussent-ils offert quelque peu plus d'intensité dans une saison plus chaude.»

Sans être grave, l'effet du venin de la Ségestrie est nettement accentué. C'est quelque chose qu'une piqûre provoquant douleur vive et gonflement avec rougeur d'érysipèle. Si l'expérience de Dugès nous rassure pour notre propre compte, il n'en est pas moins vrai que le venin de l'Araignée des caves est terrible pour les insectes, soit à cause de la faible masse de la victime, soit à cause d'une efficacité spéciale sur une organisation très différente de la nôtre. Un Pompile, bien inférieur à la Ségestrie en force et en grosseur, guerroie cependant contre l'Araignée noire et parvient à se rendre maître de ce redoutable gibier. C'est le Pompile apical (Pompilus apicalisV. Lind.), guère plus long que l'Abeille domestique mais beaucoup plus fluet. Il est d'un noir uniforme; ses ailes sont rembrunies, avec le bout transparent. Suivons-le dans ses expéditions contre la vieille muraille habitée par la Ségestrie, suivons-le des après-midi entières pendant les chaleurs de juillet, et armons-nous de patience, car la capture du gibier, périlleuse comme elle est, doit être longue pour l'hyménoptère.

Le chasseur d'Araignées explore minutieusement le mur; il court, il sautille, il vole; il va et revient, il passe et repasse. Les antennes sont vibrantes; les ailes, relevées sur le dos, battent continuellement l'une contre l'autre.—Ah! le voici tout près d'un entonnoir de Ségestrie. À l'instant l'Aranéide, jusque-là non visible, apparaît à l'entrée du tube; elle étale au dehors ses six pattes de devant, prête à recevoir le chasseur. Loin de fuir devant la redoutable apparition, elle guette qui la guette, toute disposée à faire de son ennemi une proie. Devant cette fière contenance, le Pompile recule. Il examine, il tourne un instant autour du gibier convoité, puis s'éloigne sans rien tenter. Lui parti, la Ségestrie rentre à reculons chez elle. Pour la seconde fois, l'hyménoptère passe à proximité d'un entonnoir habité. L'Aranéide aux aguets se montre aussitôt sur le seuil de son logis, à demi hors du tube, prête à la défense et peut-être aussi à l'attaque. Le Pompile s'éloigne, et la Ségestrie rentre dans son tube. Nouvelle alerte, le Pompile revient; nouvelle menaçante démonstration de la part de l'Araignée. Sa voisine, un peu plus tard, fait mieux: tandis que le chasseur rôde au voisinage de l'entonnoir, elle bondit tout à coup hors du tube, ayant à la filière le cordon de sûreté qui la préservera de la chute si un faux pas est fait; elle s'élance et se jette au-devant du Pompile, à une paire de décimètres du trou. L'hyménoptère, comme effaré, tout aussitôt décampe; et la Ségestrie, d'une reculade non moins brusque, rentre chez elle.

Voilà convenons-en, un étrange gibier: il ne se dissimule pas, il s'empresse de se montrer; il ne fuit pas, il se jette au-devant du chasseur. Si l'observation s'arrêtait là, pourrait-on dire qui des deux est le chasseur, qui des deux est le chassé? Ne prendrait-on pas en pitié l'imprudent Pompile? Qu'un fil du traquenard l'enlace par la patte et c'en est fait de lui. L'autre sera là, le poignardant à la gorge. Quelle est donc sa méthode contre la Ségestrie, toujours sur le qui-vive, prête à la défense, audacieuse jusqu'à l'agression! Étonnerai-je le lecteur en lui disant que ce problème m'a passionné, qu'il m'a tenu des semaines durant, en contemplation devant la triste muraille? Mon récit n'en sera pas moins bref.

À diverses reprises, je vois le Pompile brusquement se jeter sur l'une des pattes de l'Araignée, la saisir avec les mandibules et faire effort pour extraire la bête de son tube. C'est un élan soudain, un coup de surprise de trop courte durée pour permettre à l'Aranéide d'y parer. Heureusement les deux pattes d'arrière sont cramponnées au logis, et la Ségestrie en est quitte pour un soubresaut, car l'autre, l'ébranlement donné, se hâte de lâcher prise: s'il persistait, l'affaire tournerait mal. Le coup manqué, l'hyménoptère recommence à d'autres entonnoirs; il reviendra même au précédent lorsque l'alerte se sera un peu calmée. Toujours sautillant et voletant, il rôde autour de l'embouchure d'où la Ségestrie le surveille, les pattes étalées. Il épie l'instant propice; il bondit, happe une patte, tire à lui et se jette à l'écart. Le plus souvent l'Araignée tient bon; parfois elle est entraînée hors du tube, à quelques pouces, mais aussitôt elle y rentre à la faveur sans doute de son câble de sûreté non rompu.

L'intention du Pompile est visible: il veut expulser l'Araignée de sa forteresse et la projeter au loin. Tant de persévérance amène le succès. Cette fois-ci cela va bien: d'un élan vigoureux et bien calculé, l'hyménoptère a extrait la Ségestrie, qu'il laisse choir à terre tout aussitôt. Étourdie de sa chute et encore plus démoralisée une fois hors de son embuscade, l'Aranéide n'est plus l'audacieux adversaire de tantôt. Elle rassemble ses pattes et se blottit dans un pli du sol. Le chasseur est à l'instant là pour opérer l'expulsée. À peine ai-je le temps de m'approcher pour surveiller le drame, que la patiente est paralysée d'un coup d'aiguillon dans le thorax.

Enfin la voilà, dans tout son machiavélisme, l'astucieuse méthode du Pompile. Il y a péril de mort pour lui s'il attaque la Ségestrie dans son domicile; l'hyménoptère en est si convaincu, qu'il se garde bien de commettre cette imprudence; mais il sait aussi, qu'une fois délogée de sa demeure, l'Araignée est aussi craintive, aussi poltronne qu'elle était audacieuse au centre de son entonnoir. Toute sa tactique de guerre consiste donc à déloger la bête. Ce point acquis, le reste n'est plus rien.

Ainsi doit se comporter le chasseur de Tarentules. Instruit par son confrère, le Pompile apical, je le vois en esprit sournoisement errer autour du bastion de la Lycose. Celle-ci accourt du fond de son souterrain, croyant à l'approche d'un gibier; elle remonte son tube vertical, elle étale au dehors ses pattes antérieures, prête à bondir. Mais c'est le Pompile annelé qui bondit, appréhende une patte, tire et lance la Lycose hors du trou. C'est désormais proie poltronne, qui se laissera poignarder sans songer à faire usage de ses crochets à venin. La ruse ici triomphe de la force, et cette ruse n'est pas inférieure à la mienne, lorsque, voulant m'emparer de la Tarentule, je lui fais mordre un épillet plongé dans le terrier, je l'amène doucement à l'entrée, puis d'un mouvement brusque la projette au dehors. Pour l'entomologiste comme pour le Pompile, l'essentiel est de faire quitter son château fort à l'Aranéide. La capture est après sans difficulté, tant le trouble est profond dans la bête expulsée.

Deux points inverses me frappent dans les faits que je viens d'exposer: l'astuce du Pompile et la sottise de l'Araignée. Que l'hyménoptère ait acquis peu à peu, comme très favorable à sa descendance, son instinct si judicieux d'extraire d'abord la proie de son habitacle pour la paralyser après sans péril, je veux bien l'admettre si l'on m'explique pourquoi le Ségestrie, d'un intellect non moins bien doué que celui du Pompile, ne sait pas encore déjouer la ruse depuis si longtemps qu'elle en est victime. Que faudrait-il à l'Araignée noire pour échapper à son exterminateur? Un rien; il lui suffirait de rentrer dans son tube, au lieu de venir se poster en sentinelle, à l'entrée, toutes les fois que l'ennemi passe dans les environs. C'est très courageux de sa part, je l'avoue; mais c'est aussi très périlleux. Sur l'une des pattes étalées dehors pour la défense et l'attaque, le Pompile va fondre, et l'assiégée périra par son audace. Cette posture est bonne dans l'attente d'une proie, mais l'hyménoptère n'est pas un gibier; c'est un ennemi, et des plus à craindre. L'Aranéide ne l'ignore pas. À sa vue, au lieu de se camper crânement mais sottement sur le seuil de sa porte, que ne recule-t-elle au fond de sa forteresse, où l'autre ne viendrait pas l'attaquer? L'expérience des générations accumulées aurait dû lui apprendre cette tactique si élémentaire et d'un intérêt sans égal pour la prospérité de sa race. Si le Pompile a perfectionné sa méthode d'attaque, pourquoi la Ségestrie n'a-t-elle pas perfectionné sa méthode de défense? Est-ce que les siècles de siècles auraient avantageusement modifié l'un sans parvenir à modifier l'autre? Là je ne comprends plus, ce qui s'appelle plus. Et tout naïvement je me dis: «Puisqu'il faut des Araignées aux Pompiles, de tout temps ceux-ci ont possédé leur patiente astuce et les autres leur sotte audace.» C'est puéril, si l'on veut, peu conforme aux visées transcendantes des théories à la mode; il n'y a là ni objectif ni subjectif, ni adaptation ni différenciation, ni atavisme ni transformisme; soit, mais du moins je comprends.

Revenons aux mœurs du Pompile apical. Sans m'attendre à des résultats de quelque intérêt, car en captivité les talents respectifs du déprédateur et de la proie paraissent sommeiller, j'ai mis en présence, dans un large flacon, l'hyménoptère et la Ségestrie. L'Aranéide et son ennemi se fuient mutuellement, aussi craintifs l'un que l'autre. Par quelques secousses ménagées, je les amène à se toucher. La Ségestrie, par moments, saisit le Pompile, qui se pelotonne de son mieux, sans chercher à faire usage de son dard; elle le roule entre ses pattes et même entre ses pinces, mais ne paraît le faire qu'avec répugnance. Une fois, je la vois se coucher sur le dos, et maintenir le Pompile au-dessus d'elle, à distance autant qu'elle le peut, tout en le roulant entre les pattes antérieures, le mâchonnant entre les mandibules. L'hyménoptère, soit adresse de sa part, soit frayeur de l'Aranéide, sort promptement de dessous les redoutables crochets, s'éloigne un peu et ne paraît pas trop se soucier des bourrades qu'il vient de recevoir. Il se lustre tranquillement les ailes, il se frise les antennes en les tirant tandis qu'il les maintient à terre sous ses tarses antérieurs. L'attaque de la Ségestrie, stimulée par mes secousses, se réitère une dizaine de fois, et le Pompile s'échappe toujours des crochets venimeux sans avoir rien éprouvé, comme s'il était invulnérable.

L'est-il, en effet? En aucune manière, nous en aurons bientôt la preuve; s'il se retire sain et sauf, c'est que l'Aranéide n'use pas de ses crochets. Il y a là une sorte de suspension d'armes, une convention tacite de s'interdire les coups mortels; ou plutôt, il y a démoralisation par la captivité, et les deux adversaires ne sont plus d'humeur assez belliqueuse pour jouer du stylet. La quiétude du Pompile, qui continue à se friser crânement en face de la Ségestrie, me rassure sur le sort de mon prisonnier; pour plus de sûreté cependant, je lui jette un chiffon de papier, dans les plis duquel il trouvera refuge pendant la nuit. Il s'y installe, à l'abri de l'Araignée. Le lendemain, je le trouve mort. Pendant la nuit, la Ségestrie, aux habitudes nocturnes, avait repris son audace et poignardé son ennemi. Je le soupçonnais bien que les rôles pouvaient s'intervertir! Le bourreau d'hier est la victime d'aujourd'hui.

Je remplace le Pompile par une Abeille domestique. Le tête-à-tête ne fut pas long. Deux heures plus tard, l'Abeille était morte, mordue par l'Araignée. Un Éristale a le même sort. La Ségestrie cependant ne touche à aucun des deux cadavres, pas plus qu'elle n'avait touché au cadavre du Pompile. Dans ces meurtres, la captive paraît n'avoir eu d'autre but que de se débarrasser d'un voisin turbulent. Quand viendra l'appétit, peut-être les victimes seront-elles utilisées? Elles ne le furent pas, et par ma faute. Je mis dans le flacon un Bourdon de moyenne taille. Un jour plus tard, l'Araignée était morte; son rude compagnon de captivité avait fait le coup.

Terminons là ces duels, irréguliers dans la prison de verre, et complétons l'histoire du Pompile que nous avons laissé au pied de la muraille avec la Ségestrie paralysée. Il abandonne la proie à terre pour revenir au mur. Il visite un à un les entonnoirs de l'Araignée, sur lesquels il marche avec la même aisance que sur la pierre; il inspecte les tubes de soie, il y plonge les antennes, sonde exploratrice; il y pénètre sans la moindre hésitation. D'où lui vient maintenant cette témérité de s'engager ainsi dans les repaires de la Ségestrie? Tout à l'heure, il était d'une réserve extrême; en ce moment, il semble insoucieux du péril. C'est qu'il n'y a pas péril en réalité. L'hyménoptère visite des domiciles sans habitants. Quand il s'engouffre dans un tube de soie, il sait très bien qu'il n'y a personne, car si la Ségestrie était présente, elle aurait déjà paru sur le seuil du logis. La propriétaire ne se montrant pas au premier ébranlement des fils du voisinage, c'est la preuve certaine que le tube est vacant; et le Pompile s'y engage en toute sécurité. Je recommanderai aux observateurs futurs de ne pas prendre les recherches actuelles pour des manœuvres de chasse. Je l'ai dit et je le répète: jamais le Pompile ne pénètre dans l'embuscade de soie tant que l'Araignée s'y trouve.

Parmi les entonnoirs visités, l'un paraît lui convenir plus que les autres il y revint souvent au cours de ses recherches, qui durent bien près d'une heure. Entre temps, il accourt à l'Araignée, gisant à terre; il la visite, la tiraille, la rapproche un peu de mur, puis la quitte pour mieux reconnaître le tube objet de ses prédilections. Enfin il revient à la Ségestrie et la saisit par le bout du ventre. La proie est si lourde, qu'il peut à grande peine la remuer sur le sol horizontal. Deux pouces le séparent de la muraille. Il y arrive non sans efforts, et néanmoins, une fois le mur atteint, la besogne s'accomplit prestement. Antée, fils de la Terre, dans sa lutte contre Hercule, reprenait, dit-on, vigueur, chaque fois que ses pieds touchaient le sol; le Pompile, fils de la muraille, semble décupler ses forces une fois qu'il a pris pied sur la maçonnerie.

Voici qu'en effet l'hyménoptère hisse sa proie à reculons, sa proie énorme qui pendille. Il grimpe tantôt sur un plan vertical, tantôt sur un plan incliné, suivant l'inégale surface des pierres. Il franchit des intervalles où il lui faut marcher le dos en bas, tandis que le gibier oscille dans le vide. Rien ne l'arrête; il monte toujours, jusqu'à une paire de mètres de hauteur, sans choisir le sentier, sans apercevoir le but puisqu'il progresse à reculons. Là une corniche se présente, reconnue à l'avance sans doute et atteinte malgré les difficultés d'une ascension qui ne permettait pas de la voir. Le Pompile y dépose son gibier. Le tube de soie qu'il visitait avec tant d'affection n'est qu'à une paire de décimètres. Il y va, il visite rapidement et retourne à l'Araignée, qu'il introduit enfin dans le tube.

Peu après, je le vois ressortir. Il cherche çà et là, sur la muraille, quelques morceaux de mortier, deux ou trois, assez volumineux, qu'il transporte pour une clôture. L'œuvre est finie. Il s'envole.

Le lendemain, je visite cet étrange terrier. L'Araignée est au fond du tube de soie, isolée de partout comme sur un hamac. L'œuf de l'hyménoptère est collé, non à la face ventrale de la victime, mais bien à la face dorsale, vers le milieu, près de la naissance de l'abdomen. Il est blanc, cylindrique et d'une paire de millimètres de longueur. Les quelques fragments de mortier que j'ai vu transporter n'ont servi qu'à obstruer très grossièrement la chambre de soie du fond. Ainsi le Pompile apical dépose sa proie et son œuf non dans un terrier, son œuvre à lui, mais dans la demeure même de l'Araignée. Peut-être le tube de soie appartient-il à la victime, qui fournit à la fois les vivres et le logement. Quel gîte pour la larve de ce Pompile: la chaude retraite et le douillet hamac de la Ségestrie!

Voilà donc déjà deux chasseurs d'Araignées, le Pompile annelé et le Pompile apical, qui, non versés dans le métier de mineur, établissent leur postérité à peu de frais dans les trous accidentels des murailles, ou même dans le repaire de l'Aranéide dont se nourrit la larve. À ces logis, acquis sans fatigue, ils font un simulacre de clôture avec quelques fragments de mortier. Mais gardons-nous de généraliser ce mode expéditif d'établissement. D'autres Pompiles sont de vrais fouisseurs, qui vaillamment se creusent un terrier dans le sol, à une paire de pouces de profondeur. De ce nombre est le Pompile à huit points (Pompilus octopunctatusPanz.), à livrée noire et jaune, les ailes ambrées, rembrunies au bout. Pour gibier, il choisit les Epeires (Epeira fasciata, Epeira sericea), grosses Araignées superbement ornées, qui se tiennent à l'affût au centre de leurs grandes toiles verticales. Ses mœurs ne me sont pas assez connues pour que je puisse les décrire; j'ignore surtout ses pratiques de chasse. Mais sa demeure m'est familière: c'est un terrier, que j'ai vu commencer, parachever et clôturer suivant l'habituelle méthode des fouisseurs.

Lorsqu'il émonde sa haie, dont le féroce fouillis déborde sur le chemin, le paysan tronque, à quelques pans du sol, les lianes de la ronce, et laisse en place la base de la tige, qui ne tarde pas à se dessécher. Ces bouts de ronce, qu'abrite et défend l'épineux fourré, sont recherchés d'une foule d'hyménoptères pour l'établissement de leur famille. Le tronçon, devenu aride, offre à qui sait l'exploiter un logis hygiénique, où n'est pas à craindre l'humidité de la sève; sa moelle, tendre et volumineuse, se prête à un travail facile; son bout sectionné présente un point d'attaque, qui permet d'atteindre immédiatement le filon de peu de résistance sans ouvrir une voie à travers la dure enceinte ligneuse. Pour beaucoup d'hyménoptères, collecteurs de miel ou déprédateurs, c'est donc une trouvaille de prix qu'une pareille tige sèche, lorsqu'elle est d'un diamètre assorti à la taille de qui veut y élire domicile; c'est de plus un intéressant sujet d'étude pour l'entomologiste qui, l'hiver, un sécateur à la main, peut s'amasser dans les haies un fagot riche en petites merveilles d'industrie. La visite aux ronciers est depuis longtemps un de mes passe-temps favoris pendant les loisirs de la mauvaise saison; et il est rare qu'un aperçu nouveau, un fait inattendu, ne me dédommage de mes accrocs à l'épiderme.

Mes relevés, qui sont fort loin encore d'être complets, énumèrent une trentaine d'espèces habitant la ronce, autour de mon habitation; d'autres observateurs, plus assidus que moi, explorant une autre région et dans un rayon plus étendu que le mien, en ont dénombré une cinquantaine. Je donne en note la série complète des espèces que j'ai reconnues.[5]

Il y a là des corps de métier fort divers. Les uns, plus industrieux, mieux outillés, enlèvent la moelle de la tige sèche et obtiennent ainsi une galerie cylindrique et verticale, dont la longueur peut atteindre jusqu'à près d'une coudée. Cet étui est ensuite divisé, par des cloisons, en étages plus ou moins nombreux, dont chacun est la loge d'une larve.—D'autres, moins bien doués en force et en outils, mettent à profit les vieilles galeries d'autrui, galeries abandonnées après avoir servi de demeure à la famille de leur constructeur. Leur seul travail consiste à réparer un peu la masure, à déblayer le canal des ruines encombrantes, telles que débris de cocons et décombre de planchers écroulés, enfin à édifier de nouvelles cloisons, tantôt avec une pâte de terre argileuse, tantôt avec un béton formé de ratissures de moelle que cimente une goutte de salive.

On reconnaît ces habitations d'emprunt à l'inégal développement des étages. Quand il a lui-même foré le canal, l'ouvrier est économe de l'espace; il sait ce que cela coûte de peine à obtenir. Les loges sont alors pareilles, de capacité convenable pour l'habitant, sans exagération en plus ou en moins. Dans cet étui, où s'est dépensé le travail assidu de semaines entières, il convient de loger le plus grand nombre de larves que possible, tout en laissant à chacune l'espace nécessaire. L'ordre dans la superposition des étages, l'économie dans les distances sont alors de règle absolue.

Mais le gaspillage est visible quand l'hyménoptère utilise une ronce creusée par un autre. Tel est le cas duTripoxylon figulus. Pour obtenir les magasins où il dépose ses maigres rations d'araignées, il découpe son cylindre d'emprunt en loges très inégales, au moyen de minces cloisons d'argile. Les unes ont un centimètre environ, longueur convenable pour l'insecte; les autres se prolongent jusqu'à deux pouces. À ces vastes salles, si disproportionnées avec l'habitant, se reconnaît l'insouciante prodigalité d'un propriétaire de hasard, à qui la propriété n'a rien coûté.

Ouvriers de première main, ou bien ouvriers retouchant le travail d'autrui, ils ont tous leurs parasites, qui constituent la troisième catégorie des habitants de la ronce. Ceux-ci n'ont ni galeries à creuser, ni provisions à faire: ils déposent leur œuf dans une cellule étrangère, et leur larve se nourrit, soit des provisions, soit de la larve même du légitime propriétaire.

En tête de cette population, pour le fini comme pour l'ampleur du travail, se trouve l'Osmie tridentée (Osmia tridentataDuf. et Pér.), dont j'aurai à m'occuper spécialement dans ce chapitre. Sa galerie, du calibre d'un crayon, descend parfois jusqu'à une coudée de profondeur. Elle est d'abord presque exactement cylindrique; mais, au cours de l'approvisionnement, des retouches se font qui la modifient un peu à des distances géométriquement déterminées. Le travail de forage n'a pas grand intérêt. Au mois de juillet, on voit l'insecte, campé sur un bout de ronce attaquer la moelle et y creuser un puits. Celui-ci devenu assez profond, l'Osmie y descend, arrache quelques parcelles de moelle et remonte pour rejeter sa charge au dehors. Cette œuvre monotone se continue jusqu'à ce que l'hyménoptère ait jugé la galerie assez longue, ou bien, ce qui arrive fréquemment, jusqu'à ce qu'il soit arrêté par un nœud infranchissable.

Viennent après la pâtée de miel, la ponte et le cloisonnement, opération délicate à laquelle l'insecte procède par degrés de la base au sommet. Au fond de la galerie un amas de miel est déposé, et sur cet amas un œuf est pondu; puis une cloison est construite pour séparer cette loge des suivantes, car chaque larve doit avoir sa chambre spéciale, d'un centimètre et demi environ de longueur, sans communication aucune avec les chambres voisines. Cette cloison a pour matériaux de la ratissure de moelle de ronce, qu'agglutine et met en pâte une humeur fournie par l'appareil salivaire. Où prendre ces matériaux? L'Osmie ira-t-elle recueillir au dehors, à terre, les déblais qu'elle a rejetés en forant le cylindre? Économe de son temps, elle a mieux à faire que de ramasser sur le sol les parcelles éparpillées. Le canal, ai-je dit, est d'abord tout d'une venue, à peu près cylindrique; sa paroi conserve encore une mince couche de moelle. Voilà les réserves que l'Osmie, en constructeur prévoyant, s'est ménagées pour édifier les cloisons. Du bout des mandibules, elle ratisse donc autour d'elle, mais dans une longueur déterminée, celle qui correspond à la loge suivante; de plus, elle conduit son travail de façon à creuser davantage la partie moyenne et à laisser rétrécies les deux extrémités. Au canal cylindrique du début, ainsi succède, dans la partie travaillée, une cavité ovoïde tronquée aux deux bouts, un espace en forme de tonnelet. Cet espace sera la seconde cellule.

Quant aux déblais, ils sont utilisés sur place, ils servent à la construction de l'opercule qui sert de plafond à la loge précédente et de plancher à la loge qui suit. Nos entrepreneurs ne combineraient pas mieux pour bien utiliser le temps des travailleurs. Sur le plancher ainsi obtenu, une autre ration de miel est déposée, et à la surface de la pâtée un œuf est pondu. Enfin, au rétrécissement supérieur du tonnelet, une cloison est construite avec les ratissures fournies par la confection finale de la troisième loge, elle-même façonnée en ovoïde tronqué. Ainsi se poursuit l'œuvre, loge par loge, chacune d'elles fournissant la matière de la cloison qui la sépare de la précédente. Parvenue au bout du cylindre, l'Osmie tamponne l'étui avec une épaisse couche de la même pâte à cloisons. Et c'est fini pour ce bout de ronce; l'hyménoptère n'y reviendra plus. Si les ovaires ne sont pas encore épuisés, d'autres tiges sèches seront exploitées de la même manière.

Le nombre de loges varie beaucoup, suivant les qualités de la tige. Si le bout de ronce est long, régulier, sans nœuds, on peut en compter une quinzaine; c'est du moins le chiffre le plus élevé que m'aient fourni mes observations. Pour bien juger de l'aménagement, il faut fendre la tige en long, pendant l'hiver, alors que les provisions sont depuis longtemps consommées, et que les larves sont encloses dans leurs cocons. On voit que l'étui est divisé, à des distances égales, par de légers étranglements dans chacun desquels est fixé un disque circulaire, une cloison d'un millimètre à deux d'épaisseur. Les chambres que ces cloisons séparent sont autant de tonnelets, exactement remplis par un cocon roux, translucide, à travers lequel se voit la larve, recourbée en hameçon. On dirait un grossier chapelet d'ambre, à grains ovoïdes, contigus par leurs bouts tronqués.

Dans ce chapelet de cocons, quel est le plus vieux, quel est le plus jeune? Le plus vieux est évidemment celui du fond, celui de la cellule la première construite; le plus jeune est celui qui termine en haut la série, celui de la dernière cellule construite. L'aînée des larves commence l'empilement, tout au fond de la galerie; la dernière venue le termine, à l'extrémité supérieure; et les autres se succèdent, d'après leur âge, de la base au sommet.

Remarquons maintenant que, dans le canal, il ne peut y avoir place, à la même hauteur, pour deux Osmies à la fois, car chaque cocon remplit, sans intervalle vide, l'étage, le tonnelet qui lui appartient; remarquons encore que, parvenues à l'état parfait, les Osmies doivent toutes sortir de l'étui par le seul orifice que possède le bout de ronce, l'orifice d'en haut. Il n'y a là qu'un obstacle facile à surmonter, un tampon de moelle agglutinée, dont les mandibules de l'insecte ont aisément raison. En bas, la tige n'offre aucune voie préparée; d'ailleurs elle se prolonge indéfiniment sous terre, par les racines. Partout ailleurs est l'enceinte ligneuse, en général trop dure et trop épaisse pour être forée. C'est donc inévitable: toutes les Osmies, quand viendra le moment de quitter la demeure, doivent sortir par le haut; et comme l'étroitesse du canal s'oppose au passage de l'insecte qui précède tant que reste en place l'insecte qui suit, le déménagement doit commencer par le haut, se propager de loge en loge et se terminer par le bas. L'ordre de sortie est alors l'inverse de l'ordre de primogéniture; les plus jeunes Osmies quittent le nid les premières, et les plus âgées le quittent les dernières.

L'aînée, celle du fond, a la première achevé sa pâtée de miel et tissé son cocon. Antérieure à toutes ses sœurs dans la série de ses actes, elle a la première rompu son outre de soie et détruit le plafond qui clôture sa chambre; c'est du moins ce que fait prévoir la logique des choses. Dans son impatience de sortir, comment s'y prendra-t-elle pour se libérer? La voie est obstruée par les cocons suivants, encore intacts. S'ouvrir par la force une trouée à travers le chapelet de ces cocons, ce serait exterminer le reste de la nichée; la libération d'une seule serait la ruine de toutes les autres. L'insecte est opiniâtre dans ses actes, peu scrupuleux dans ses moyens. Si l'hyménoptère du fond de l'étui veut quitter le logis, épargnera-t-il ceux qui lui font barricade?

La difficulté est grande, on le comprend; elle semble insurmontable. Un soupçon vient alors à l'esprit: on se demande si la sortie du cocon ou l'éclosion s'accomplit réellement d'après l'ordre de la primogéniture. Ne pourrait-il arriver, par une exception bien singulière il est vrai, mais nécessaire en de telles conditions, que la moins âgée des Osmies rompit son cocon la première, et la plus âgée la dernière; enfin, que l'éclosion se propageât d'une chambre à la suivante en sens inverse de celui que supposerait l'âge? Alors toute difficulté serait aplanie: chaque Osmie, à mesure qu'elle déchirerait sa prison de soie, trouverait une voie libre devant elle, les Osmies plus voisines de l'issue étant déjà sorties. Mais est-ce bien ainsi que les choses se passent? Nos vues, bien souvent, ne concordent pas avec ce que pratique l'insecte; même pour ce qui nous paraît très logique, il est prudent de voir avant de rien affirmer. L. Dufour n'a pas eu cette prudence lorsqu'il s'est occupé, le premier, de ce petit problème. Il nous raconte les mœurs d'un Odynère (Odynerus rubicolaDuf.), qui empile dans le canal d'une tige sèche de ronce des cellules maçonnées avec de la terre; et plein d'enthousiasme pour son industrieux hyménoptère, il ajoute:

«Comment concevez-vous que dans une file de huit coques de ciment, placées bout à bout et étroitement enclavées dans un étui de bois, la plus inférieure, qui a été incontestablement construite la première, qui renferme par conséquent le premier-né des œufs et qui d'après les lois ordinaires devrait mettre au jour le premier insecte ailé, comment concevez-vous, dis-je, que la larve de cette première coque ait reçu mission d'abdiquer sa primogéniture et de n'accomplir sa métamorphose complète qu'après tous ses puînés? Quelles sont les conditions mises en œuvre pour amener un résultat si contraire, en apparence, aux lois de la nature? Abaissez votre orgueil devant le fait, et confessez votre ignorance plutôt que de vouloir sauver votre embarras par de vaines explications!

«Si le premier œuf pondu par l'industrieuse mère eût dû être le premier-né des Odynères, il aurait fallu que celui-ci, pour voir la lumière aussitôt après avoir acquis des ailes, eût la faculté ou de faire une brèche aux flancs de la double paroi de sa prison, ou de perforer de bout à fond les sept coques qui le précèdent, pour sortir par la troncature de la tige de ronce. Or, la nature, en lui refusant les moyens d'une évasion latérale, n'a pas pu permettre non plus une violente trouée directe, qui eût amené inévitablement le sacrifice de sept membres d'une même famille au salut d'un fils unique. Aussi ingénieuse dans ses plans que féconde dans ses ressources, elle a dû prévoir et prévenir toutes les difficultés; elle a voulu que le dernier berceau construit donnât le premier-né; que celui-ci frayât la route au second de ses frères, le second au troisième, et ainsi de suite. C'est effectivement dans cet ordre successif qu'a lieu la naissance de nos Odynères de la ronce.»


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