Ce dernier semblait être revenu à peu près de son ivresse, et, regardant fixement, mais avec tranquillité, le tyran en face, il s'écria simplement:
—Moi,—moi? Comment pourrait-ce être moi?
—Le son m'a semblé venir du dehors,—observa l'un des courtisans;—j'imagine que c'est le perroquet, à la fenêtre, qui aiguise son bec aux barreaux de sa cage.
—C'est vrai,—répliqua le monarque, comme très-soulagé par cette idée;—mais, sur mon honneur de chevalier, j'aurais juré que c'était le grincement des dents de ce misérable.
Là-dessus, le nain se mit à rire (le roi était un farceur trop déterminé pour trouver à redire au rire de qui que ce fût), et déploya une large, puissante et épouvantable rangée de dents. Bien mieux, il déclara qu'il était tout disposé à boire autant de vin qu'on voudrait. Le monarque s'apaisa, et Hop-Frog, ayant absorbé une nouvelle rasade sans le moindre inconvénient, entra tout de suite, et avec chaleur, dans le plan de la mascarade.
—Je ne puis expliquer,—observa-t-il fort tranquillement, et comme s'il n'avait jamais goûté de vin de sa vie,—comment s'est faite cette association d'idées; maisjusteaprès que Votre Majesté eut frappé la petite et lui eut jeté le vin à la face,—juste aprèsque Votre Majesté eut fait cela, et pendant que le perroquet faisait ce singulier bruit derrière la fenêtre, il m'est revenu à l'esprit un merveilleux divertissement;—c'est un des jeux de mon pays, et nous l'introduisons souvent dans nos mascarades; mais ici il sera absolument nouveau. Malheureusement ceci demande une société de huit personnes, et...
—Eh! nous sommes huit!—s'écria le roi, riant de sa subtile découverte;—huit, juste!—moi et mes sept ministres. Voyons! quel est ce divertissement?
—Nous appelons cela,—dit le boiteux,—lesHuit Orangs-Outangs Enchaînés, et c'est vraiment un jeu charmant, quand il est bien exécuté.
—Nousl'exécuterons,—dit le roi, en se redressant et abaissant les paupières.
—La beauté du jeu,—continua Hop-Frog,—consiste dans l'effroi qu'il cause parmi les femmes.
—Excellent!—rugirent en chœur le monarque et son ministère.
—C'est moiqui vous habillerai en orangs-outangs,—continua le nain;—fiez-vous à moi pour tout cela. La ressemblance sera si frappante que tous les masques vous prendront pour de véritables bêtes,—et, naturellement, ils seront aussi terrifiés qu'étonnés.
—Oh! c'est ravissant!—s'écria le roi.—Hop-Frog! nous ferons de toi un homme!
—Les chaînes ont pour but d'augmenter le désordre par leur tintamarre. Vous êtes censés avoir échappé en masse à vos gardiens. Votre Majesté ne peut se figurer l'effet produit, dans un bal masqué, par huit orangs-outangs enchaînés, que la plupart des assistants prennent pour de véritables bêtes, se précipitant avec des cris sauvages à travers une foule d'hommes et de femmes coquettement et somptueusement vêtus. Le contraste n'a pas son pareil.
—Cela sera!—dit le roi; et le conseil se leva en toute hâte,—car il se faisait tard,—pour mettre à exécution le plan de Hop-Frog.
Sa manière d'arranger tout ce monde en orangs-outangs était très-simple, mais très-suffisante pour son dessein. À l'époque où se passe cette histoire, on voyait rarement des animaux de cette espèce dans les différentes parties du monde civilisé; et, comme les imitations faites par le nain étaient suffisamment bestiales et plus que suffisamment hideuses, on crut pouvoir se fier à la ressemblance.
Le roi et ses ministres furent d'abord insinués dans des chemises et des caleçons de tricot collants. Puis on les enduisit de goudron. À cet endroit de l'opération, quelqu'un de la bande suggéra l'idée de plumes; mais elle fut tout d'abord rejetée par le nain, qui convainquit bien vite les huit personnages, par une démonstration oculaire, que le poil d'un animal tel que l'orang-outang était bien plus fidèlement représenté par du lin. En conséquence, on en étala une couche épaisse par-dessus la couche de goudron. On se procura alors une longue chaîne. D'abord on la passa autour de la taille du roi,et l'on s'y assujettit; puis, autour d'un autre individu de la bande, et on l'y assujettit également; puis, successivement autour de chacun et de la même manière. Quand tout cet arrangement de chaîne fut achevé, en s'écartant l'un de l'autre aussi loin que possible, ils formèrent un cercle; et, pour achever la vraisemblance, Hop-Frog fit passer le reste de la chaîne à travers le cercle, en deux diamètres, à angles droits, d'après la méthode adoptée aujourd'hui par les chasseurs de Bornéo qui prennent des chimpanzés ou d'autres grosses espèces.
La grande salle dans laquelle le bal devait avoir lieu était une pièce circulaire, très-élevée, et recevant la lumière du soleil par une fenêtre unique, au plafond. La nuit (c'était le temps où cette salle trouvait sa destination spéciale), elle était principalement éclairée par un vaste lustre, suspendu par une chaîne au centre du châssis, et qui s'élevait ou s'abaissait au moyen d'un contrepoids ordinaire; mais pour ne pas nuire à l'élégance, ce dernier passait en dehors de la coupole et par-dessus le toit.
La décoration de la salle avait été abandonnée à la surveillance de Tripetta; mais dans quelques détails elle avait probablement été guidée par le calme jugement de son ami le nain. C'était d'après son conseil que pour cette occasion le lustre avait été enlevé. L'écoulement de la cire, qu'il eût été impossible d'empêcher dans une atmosphère aussi chaude, aurait causé un sérieux dommage aux riches toilettes des invités, qui, vu l'encombrement de la salle, n'auraient pas pu tous éviter le centre, c'est-à-dire la région du lustre. De nouveaux candélabres furent ajustés dans différentes parties de la salle, hors de l'espace rempli par la foule; et un flambeau, d'où s'échappait un parfum agréable, fut placé dans la main droite de chacune des cariatides qui s'élevaient contre le mur, au nombre de cinquante ou soixante en tout.
Les huit orangs-outangs, prenant conseil de Hop-Frog, attendirent patiemment, pour faire leur entrée, que la salle fût complètement remplie de masques, c'est-à-dire jusqu'à minuit. Mais l'horloge avait à peine cessé de sonner, qu'ils se précipitèrent ou plutôt qu'ils roulèrent tous en masse,—car, empêchés comme ils étaient dans leurs chaînes, quelques-uns tombèrent et tous trébuchèrent en entrant.
La sensation parmi les masques fut prodigieuse et remplit de joie le cœur du roi. Comme on s'y attendait, le nombre des invités fut grand, qui supposèrent que ces êtres de mine féroce étaient de véritables bêtes d'une certaine espèce, sinon précisément des orangs-outangs. Plusieurs femmes s'évanouirent de frayeur; et, si le roi n'avait pas pris la précaution d'interdire toutes les armes, lui et sa bande auraient pu payer leur plaisanterie de leur sang. Bref, ce fut une déroute générale vers les portes; mais le roi avait donné l'ordre qu'on les fermât aussitôt après son entrée, et, d'après le conseil du nain, les clefs avaient été remises entresesmains.
Pendant que le tumulte était à son comble, et que chaque masque ne pensait qu'à son propre salut,—car, en somme, dans cette panique et cette cohue, il y avait un danger réel,—on aurait pu voir la chaîne qui servait à suspendre le lustre, et qui avait été également retirée, descendre, descendre jusqu'à ce que son extrémité recourbée en crochet fût arrivée à trois pieds du sol.
Peu d'instants après, le roi et ses sept amis, ayant roulé à travers la salle dans toutes les directions, se trouvèrent enfin au centre et en contact immédiat avec la chaîne. Pendant qu'ils étaient dans cette position, le nain, qui avait toujours marché sur leurs talons, les engageant à prendre garde à la commotion, se saisit de leur chaîne à l'intersection des deux parties diamétrales. Alors, avec la rapidité de la pensée, il y ajusta le crochet qui servait d'ordinaire à suspendre le lustre; et en un instant, retirée comme par un agent invisible, la chaîne remonta assez haut pour mettre le crochet hors de toute portée, et conséquemment enleva les orangs-outangs tous ensemble, les uns contre les autres, et face à face.
Les masques, pendant ce temps, étaient à peu près revenus de leur alarme; et, comme ils commençaient à prendre tout cela pour une plaisanterie adroitement concertée, ils poussèrent un immense éclat de rire, en voyant la position des singes.
—Gardez-lesmoi!—cria alors Hop-Frog; et sa voix perçante se faisait entendre à travers le tumulte,—gardez-les-moi, je crois que je les connais,moi. Si je peux seulement les bien voir,moi, je vous dirai tout de suite qui ils sont.
Alors, chevauchant des pieds et des mains sur les têtes de la foule, il manœuvra de manière à atteindre le mur; puis, arrachant un flambeau à l'une des cariatides, il retourna, comme il était venu, vers le centre de la salle,—bondit avec l'agilité d'un singe sur la tête du roi,—et grimpa de quelques pieds après la chaîne,—abaissant la torche pour examiner le groupe des orangs-outangs, et criant toujours:—Je découvrirai bien vite qui ils sont!
Et alors, pendant que toute l'assemblée,—y compris les singes,—se tordait de rire, le bouffon poussa soudainement un sifflement aigu; la chaîne remonta vivement de trente pieds environ,—tirant avec elle les orangs-outangs terrifiés qui se débattaient, et les laissant suspendus en l'air entre le châssis et le plancher. Hop-Frog, cramponné à la chaîne, était remonté avec elle et gardait toujours sa position relativement aux huit masques, rabattant toujours sa torche vers eux, comme s'il s'efforçait de découvrir qui ils pouvaient être.
Toute l'assistance fut tellement stupéfiée par cette ascension, qu'il en résulta un silence profond, d'une minute environ. Mais il fut interrompu par un bruit sourd, une espèce de grincement rauque, comme celui qui avait déjà attiré l'attention du roi et de ses conseillers, quand celui-ci avait jeté le vin à la face de Tripetta. Mais, dans le cas présent, il n'y avait pas lieu de chercher d'où partait le bruit. Il jaillissait des dents du nain, qui faisait grincer ces crocs, comme s'il les broyait dans l'écume de sa bouche, et dardait des yeux étincelant d'une rage folle vers le roi et ses sept compagnons, dont les figures étaient tournées vers lui.
—Ah! ah!—dit enfin le nain furibond,—ah! ah! je commence à voir qui sont ces gens-là maintenant!
Alors, sous prétexte d'examiner le roi de plus près, il approcha le flambeau du vêtement de lin dont celui-ci était revêtu, et qui se fondit instantanément en une nappe de flamme éclatante. En moins d'une demi-minute, les huit orangs-outangs flambaient furieusement, au milieu des cris d'une multitude qui les contemplait d'en bas, frappée d'horreur, et impuissante à leur porter le plus léger secours.
À la longue, les flammes, jaillissant soudainement avec plus de violence, contraignirent le bouffon à grimper plus haut sur sa chaîne, hors de leur atteinte, et, pendant qu'il accomplissait cette manœuvre, la foule retomba, pour un instant encore, dans le silence. Le nain saisit l'occasion, et prit de nouveau la parole:
—Maintenant,—dit-il,—je voisdistinctementde quelle espèce sont ces masques. Je vois un grand roi et ses sept conseillers privés, un roi qui ne se fait pas scrupule de frapper une fille sans défense, et ses sept conseillers qui l'encouragent dans son atrocité. Quant à moi, je suis simplement Hop-Frog le bouffon,—etceci est ma dernière bouffonnerie!
Grâce à l'extrême combustibilité du chanvre et du goudron auquel il était collé, le nain avait à peine fini sa courte harangue que l'œuvre de vengeance était accomplie. Les huit cadavres se balançaient sur leurs chaînes.—masse confuse, fétide, fuligineuse, hideuse. Le boiteux lança sa torche sur eux, grimpa tout à loisir vers le plafond, et disparut à travers le châssis.
On suppose que Tripetta, en sentinelle sur le toit de la salle, avait servi de complice à son ami dans cette vengeance incendiaire, et qu'ils s'enfuirent ensemble vers leur pays; car on ne les a jamais revus.
J'avais supporté du mieux que j'avais pu les mille injustices de Fortunato; mais, quand il en vint à l'insulte, je jurai de me venger. Vous cependant, qui connaissez bien la nature de mon âme, vous ne supposerez pas que j'aie articulé une seule menace. À la longue, je devais être vengé; c'était un point définitivement arrêté;—mais la perfection même de ma résolution excluait toute idée de péril. Je devais non-seulement punir, mais punir impunément. Une injure n'est pas redressée quand le châtiment atteint le redresseur; elle n'est pas non plus redressée quand le vengeur n'a pas soin de se faire connaître à celui qui a commis l'injure.
Il faut qu'on sache que je n'avais donné à Fortunato aucune raison de douter de ma bienveillance, ni par mes paroles, ni par mes actions. Je continuai, selon mon habitude, à lui sourire en face, et il ne devinait pas que mon sourire désormais ne traduisait que la pensée de son immolation.
Il avait un côté faible,—ce Fortunato,—bien qu'il fût à tous autres égards un homme à respecter, et même à craindre. Il se faisait gloire d'être connaisseur en vins. Peu d'Italiens ont le véritable esprit de connaisseur; leur enthousiasme est la plupart du temps emprunté, accommodé au temps et à l'occasion; c'est un charlatanisme pour agir sur les millionnaires anglais et autrichiens. En fait de peintures et de pierres précieuses, Fortunato, comme ses compatriotes, était un charlatan;—mais en matière de vieux vins il était sincère. À cet égard, je ne différais pas essentiellement de lui; j'étais moi-même très-entendu dans les crus italiens, et j'en achetais considérablement toutes les fois que je le pouvais.
Un soir, à la brune, au fort de la folie du carnaval, je rencontrai mon ami. Il m'accosta avec une très-chaude cordialité, car il avait beaucoup bu. Mon homme était déguisé. Il portait un vêtement collant et mi-parti, et sa tête était surmontée d'un bonnet conique avec des sonnettes. J'étais si heureux de le voir que je crus que je ne finirais jamais de lui pétrir la main. Je lui dis:
—Mon cher Fortunato, je vous rencontre à propos.—Quelle excellente mine vous avez aujourd'hui!—Mais j'ai reçu une pipe d'amontillado, ou du moins d'un vin qu'on me donne pour tel, et j'ai des doutes.
—Comment?—dit-il,—de l'amontillado? Une pipe? Pas possible!—Et au milieu du carnaval!
—J'ai des doutes,—répliquai-je,—et j'ai été assez bête pour payer le prix total de l'amontillado sans vous consulter. On n'a pas pu vous trouver, et je tremblais de manquer une occasion.
—De l'amontillado!
—J'ai des doutes.
—De l'amontillado!
—Et je veux les tirer au clair.
—De l'amontillado!
—Puisque vous êtes invité quelque part, je vais chercher Luchesi. Si quelqu'un a le sens critique, c'est lui. Il me dira...
—Luchesi est incapable de distinguer l'amontillado du xérès.
—Et cependant il y a des imbéciles qui tiennent que son goût est égal au vôtre.
—Venez, allons!
—Où?
—À vos caves.
—Mon ami, non; je ne veux pas abuser de votre bonté. Je vois que vous êtes invité. Luchesi...
—Je ne suis pas invité;—partons!
—Mon ami, non. Ce n'est pas la question de l'invitation, mais c'est le cruel froid dont je m'aperçois que vous souffrez. Les caves sont insupportablement humides; elles sont tapissées de nitre.
—N'importe, allons! Le froid n'est absolument rien. De l'amontillado! On vous en a imposé.—Et quant à Luchesi, il est incapable de distinguer le xérès de l'amontillado.
En parlant ainsi, Fortunato s'empara de mon bras. Je mis un masque de soie noire, et, m'enveloppant soigneusement d'un manteau, je me laissai traîner par lui jusqu'à mon palais.
Il n'y avait pas de domestiques à la maison; ils s'étaient cachés pour faire ripaille en l'honneur de la saison. Je leur avais dit que je ne rentrerais pas avant le matin, et je leur avais donné l'ordre formel de ne pas bouger de la maison. Cet ordre suffisait, je le savais bien, pour qu'ils décampassent en toute hâte, tous, jusqu'au dernier, aussitôt que j'aurais tourné le dos.
Je pris deux flambeaux à la glace, j'en donnai un à Fortunato, et je le dirigeai complaisamment, à travers une enfilade de pièces, jusqu'au vestibule qui conduisait aux caves. Je descendis devant lui un long et tortueux escalier, me retournant et lui recommandant de prendre bien garde. Nous atteignîmes enfin les derniers degrés, et nous nous trouvâmes ensemble sur le sol humide des catacombes des Montrésors.
La démarche de mon ami était chancelante, et les clochettes de son bonnet cliquetaient à chacune de ses enjambées.
—La pipe d'amontillado?—dit-il.
—C'est plus loin,—dis-je;—mais observez cette broderie blanche qui étincelle sur les murs de ce caveau.
Il se retourna vers moi et me regarda dans les yeux avec deux globes vitreux qui distillaient les larmes de l'ivresse.
—Le nitre?—demanda-t-il à la fin.
—Le nitre,—répliquai-je.—Depuis combien de temps avez-vous attrapé cette toux?
—Euh! euh! euh!—euh! euh! euh!—euh! euh! euh!—euh!!!
Il fut impossible à mon pauvre ami de répondre avant quelques minutes.
—Ce n'est rien,—dit-il enfin.
—Venez,—dis-je avec fermeté,—allons-nous-en; votre santé est précieuse. Vous êtes riche, respecté, admiré, aimé; vous êtes heureux, comme je le fus autrefois; vous êtes un homme qui laisserait un vide. Pour moi, ce n'est pas la même chose. Allons-nous-en; vous vous rendrez malade. D'ailleurs, il y a Luchesi...
—Assez,—dit-il;—la toux, ce n'est rien. Cela ne me tuera pas. Je ne mourrai pas d'un rhume.
—C'est vrai,—c'est vrai,—répliquai-je,—et en vérité je n'avais pas l'intention de vous alarmer inutilement;—mais vous devriez prendre des précautions. Un coup de ce médoc vous défendra contre l'humidité.
Ici j'enlevai une bouteille à une longue rangée de ses compagnes qui étaient couchées par terre, et je fis sauter le goulot.
—Buvez,—dis-je, en lui présentant le vin.
Il porta la bouteille à ses lèvres, en me regardant du coin de l'œil. Il fit une pause, me salua familièrement (les grelots sonnèrent), et dit:
—Je bois aux défunts qui reposent autour de nous!
—Et moi, à votre longue vie!
Il reprit mon bras, et nous nous remîmes en route.
—Ces caveaux,—dit-il,—sont très-vastes.
—Les Montrésors,—répliquai-je,—étaient une grande et nombreuse famille.
—J'ai oublié vos armes.
—Un grand pied d'or sur champ d'azur; le pied écrase un serpent rampant dont les dents s'enfoncent dans le talon.
—Et la devise?
—Nemo me impune lacessit.
—Fort beau!—dit-il. Le vin étincelait dans ses yeux, et les sonnettes tintaient. Le médoc m'avait aussi échauffé les idées. Nous étions arrivés à travers des murailles d'ossements empilés, entremêlés de barriques et de pièces de vin, aux dernières profondeurs des catacombes. Je m'arrêtai de nouveau, et cette fois je pris la liberté de saisir Fortunato par un bras, au-dessus du coude.
—Le nitre!—dis-je;—voyez, cela augmente. Il pend comme de la mousse le long des voûtes. Nous sommes sous le lit de la rivière. Les gouttes d'humidité filtrent à travers les ossements. Venez, partons, avant qu'il soit trop tard. Votre toux...
—Ce n'est rien,—dit-il,—continuons. Mais, d'abord, encore un coup de médoc.
Je cassai un flacon de vin de Graves, et je le lui tendis. Il le vida d'un trait. Ses yeux brillèrent d'un feu ardent. Il se mit à rire, et jeta la bouteille en l'air avec un geste que je ne pus pas comprendre.
Je le regardai avec surprise. Il répéta le mouvement,—un mouvement grotesque.
—Vous ne comprenez pas?—dit-il.
—Non,—répliquai-je.
—Alors vous n'êtes pas de la loge.
—Comment?
—Vous n'êtes pas maçon.
—Si! si!—dis-je,—si! si!
—Vous? impossible! vous maçon?
—Oui, maçon,—répondis-je.
—Un signe!—dit-il.
—Voici,—répliquai-je, en tirant une truelle de dessous les plis de mon manteau.
—Vous voulez rire,—s'écria-t-il, en reculant de quelques pas.—Mais allons à l'amontillado.
—Soit,—dis-je, en replaçant l'outil sous ma roquelaure, et lui offrant de nouveau mon bras. Il s'appuya lourdement dessus. Nous continuâmes notre route à la recherche de l'amontillado. Nous passâmes sous une rangée d'arceaux fort bas; nous descendîmes; nous fîmes quelques pas, et, descendant encore, nous arrivâmes à une crypte profonde, où l'impureté de l'air faisait rougir plutôt que briller nos flambeaux.
Tout au fond de cette crypte, on en découvrait une autre moins spacieuse. Ses murs avaient été revêtus avec les débris humains, empilés dans les caves au-dessus de nous, à la manière des grandes catacombes de Paris. Trois côtés de cette seconde crypte étaient encore décorés de cette façon. Du quatrième les os avaient été arrachés et gisaient confusément sur le sol, formant en un point un rempart d'une certaine hauteur. Dans le mur, ainsi mis à nu par le déplacement des os, nous apercevions encore une autre niche, profonde de quatre pieds environ, large de trois, haute de six ou sept. Elle ne semblait pas avoir été construite pour un usage spécial, mais formait simplement l'intervalle entre deux des piliers énormes qui supportaient la voûte des catacombes, et s'appuyait à l'un des murs de granit massif qui délimitaient l'ensemble.
Ce fut en vain que Fortunato, élevant sa torche malade, s'efforça de scruter la profondeur de la niche. La lumière affaiblie ne nous permettait pas d'en apercevoir l'extrémité.
—Avancez,—dis-je,—c'est là qu'est l'amontillado. Quant à Luchesi...
—C'est un être ignare!—interrompit mon ami, prenant les devants et marchant tout de travers, pendant que je suivais sur ses talons. En un instant, il avait atteint l'extrémité de la niche, et, trouvant sa marche arrêtée par le roc, il s'arrêta stupidement ébahi. Un moment après, je l'avais enchaîné au granit. Sur la paroi il y avait deux crampons de fer, à la distance d'environ deux pieds l'un de l'autre, dans le sens horizontal. À l'un des deux était suspendue une courte chaîne, à l'autre un cadenas. Ayant jeté la chaîne autour de sa taille, l'assujettir fut une besogne de quelques secondes. Il était trop étonné pour résister. Je retirai la clef, et reculai de quelques pas hors de la niche.
—Passez votre main sur le mur,—dis-je;—vous ne pouvez pas ne pas sentir le nitre. Vraiment, il est très-humide. Laissez-moi voussupplierune fois encore de vous en aller.—Non?—Alors, il faut positivement que je vous quitte. Mais je vous rendrai d'abord tous les petits soins qui sont en mon pouvoir.
—L'amontillado!—s'écria mon ami, qui n'était pas encore revenu de son étonnement.
—C'est vrai,—répliquai-je,—l'amontillado.
Tout en prononçant ces mots, j'attaquais la pile d'ossements dont j'ai déjà parlé. Je les jetai de côté, et je découvris bientôt une bonne quantité de moellons et de mortier. Avec ces matériaux, et à l'aide de ma truelle, je commençai activement à murer l'entrée de la niche.
J'avais à peine établi la première assise de ma maçonnerie, que je découvris que l'ivresse de Fortunato était en grande partie dissipée. Le premier indice que j'en eus fut un cri sourd, un gémissement, qui sortit du fond de la niche.Ce n'était pas le cri d'un homme ivre!Puis il y eut un long et obstiné silence. Je posai la seconde rangée, puis la troisième, puis la quatrième; et alors j'entendis les furieuses vibrations de la chaîne. Le bruit dura quelques minutes, pendant lesquelles, pour m'en délecter plus à l'aise, j'interrompis ma besogne et m'accroupis sur les ossements. À la fin, quand le tapage s'apaisa, je repris ma truelle, et j'achevai sans interruption la cinquième, la sixième et la septième rangée. Le mur était alors presque à la hauteur de ma poitrine. Je fis une nouvelle pause, et, élevant les flambeaux au-dessus de la maçonnerie, je jetai quelques faibles rayons sur le personnage inclus.
Une suite de grands cris, de cris aigus, fit soudainement explosion du gosier de la figure enchaînée, et me rejeta pour ainsi dire violemment en arrière. Pendant un instant j'hésitai,—je tremblai. Je tirai mon épée, et je commençai à fourrager à travers la niche; mais un instant de réflexion suffit à me tranquilliser. Je posai la main sur la maçonnerie massive du caveau, et je fus tout à fait rassuré. Je me rapprochai du mur. Je répondis aux hurlements de mon homme. Je leur fis écho et accompagnement,—je les surpassai en volume et en force. Voilà comme je fis, et le braillard se tint tranquille.
Il était alors minuit, et ma tâche tirait à sa fin. J'avais complété ma huitième, ma neuvième et ma dixième rangée. J'avais achevé une partie de la onzième et dernière; il ne restait plus qu'une seule pierre à ajuster et à plâtrer. Je la remuai avec effort; je la plaçai à peu près dans la position voulue. Mais alors s'échappa de la niche un rire étouffé qui me fit dresser les cheveux sur la tête. À ce rire succéda une voix triste que je reconnus difficilement pour celle du noble Fortunato.
La voix disait:
—Ha! ha! ha!—Hé! hé!—Une très-bonne plaisanterie, en vérité!—une excellente farce! Nous en rirons de bon cœur au palais,—hé! hé!—de notre bon vin!—hé! hé! hé!
—De l'amontillado!—dis-je.
—Hé! hé!—hé! hé!—oui, de l'amontillado. Mais ne se fait-il pas tard? Ne nous attendront-ils pas au palais, la signora Fortunato et les autres? Allons-nous-en.
—Oui,—dis-je,—allons-nous-en.
—Pour l'amour de Dieu, Montrésor!
—Oui,—dis-je,—pour l'amour de Dieu!
Mais à ces mots point de réponse; je tendis l'oreille en vain. Je m'impatientai. J'appelai très-haut:
—Fortunato!
Pas de réponse. J'appelai de nouveau:
—Fortunato!
Rien.—J'introduisis une torche à travers l'ouverture qui restait et la laissai tomber en dedans. Je ne reçus en manière de réplique qu'un cliquetis de sonnettes. Je me sentis mal au cœur,—sans doute par suite de l'humidité des catacombes. Je me hâtai de mettre fin à ma besogne. Je fis un effort, et j'ajustai la dernière pierre; je la recouvris de mortier. Contre la nouvelle maçonnerie je rétablis l'ancien rempart d'ossements. Depuis un demi-siècle aucun mortel ne les a dérangés.In pace requiescat!
LaMort Rougeavait pendant longtemps dépeuplé la contrée. Jamais peste ne fut si fatale, si horrible. Son avatar, c'était le sang,—la rougeur et la hideur du sang. C'étaient des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l'être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanité, et lui fermaient tout secours et toute sympathie. L'invasion, le progrès, le résultat de la maladie, tout cela était l'affaire d'une demi-heure.
Mais le prince Prospero était heureux, et intrépide, et sagace. Quand ses domaines furent à moitié dépeuplés, il convoqua un millier d'amis vigoureux et allègres de cœur, choisis parmi les chevaliers et les dames de sa cour, et se fit avec eux une retraite profonde dans une de ses abbayes fortifiées. C'était un vaste et magnifique bâtiment, une création du prince, d'un goût excentrique et cependant grandiose. Un mur épais et haut lui faisait une ceinture. Ce mur avait des portes de fer. Les courtisans, une fois entrés, se servirent de fourneaux et de solides marteaux pour souder les verrous. Ils résolurent de se barricader contre les impulsions soudaines du désespoir extérieur et de fermer toute issue aux frénésies du dedans. L'abbaye fut largement approvisionnée. Grâce à ces précautions, les courtisans pouvaient jeter le défi à la contagion. Le monde extérieur s'arrangerait comme il pourrait. En attendant, c'était folie de s'affliger ou de penser. Le prince avait pourvu à tous les moyens de plaisir. Il y avait des bouffons, il y avait des improvisateurs, des danseurs, des musiciens, il y avait le beau sous toutes ses formes, il y avait le vin. En dedans, il y avait toutes ces belles choses et la sécurité. Au-dehors, laMort Rouge.
Ce fut vers la fin du cinquième ou sixième mois de sa retraite, et pendant que le fléau sévissait au-dehors avec le plus de rage, que le prince Prospero gratifia ses mille amis d'un bal masqué de la plus insolite magnificence.
Tableau voluptueux que cette mascarade! Mais d'abord laissez-moi vous décrire les salles où elle eut lieu. Il y en avait sept,—une enfilade impériale. Dans beaucoup de palais, ces séries de salons forment de longues perspectives en ligne droite, quand les battants des portes sont rabattus sur les murs de chaque côté, de sorte que le regard s'enfonce jusqu'au bout sans obstacle. Ici, le cas était fort différent, comme on pouvait s'y attendre de la part du duc et de son goût très-vif pour le bizarre. Les salles étaient si irrégulièrement disposées, que l'œil n'en pouvait guère embrasser plus d'une à la fois. Au bout d'un espace de vingt à trente yards, il y avait un brusque détour, et à chaque coude un nouvel aspect. À droite et à gauche, au milieu de chaque mur, une haute et étroite fenêtre gothique donnait sur un corridor fermé qui suivait les sinuosités de l'appartement. Chaque fenêtre était faite de verres coloriés en harmonie avec le ton dominant dans les décorations de la salle sur laquelle elle s'ouvrait. Celle qui occupait l'extrémité orientale, par exemple, était tendue de bleu,—et les fenêtres étaient d'un bleu profond. La seconde pièce était ornée et tendue de pourpre, et les carreaux étaient pourpres. La troisième, entièrement verte, et vertes les fenêtres. La quatrième, décorée d'orange, était éclairée par une fenêtre orangée,—la cinquième, blanche,—la sixième, violette.
La septième salle était rigoureusement ensevelie de tentures de velours noir qui revêtaient tout le plafond et les murs, et retombaient en lourdes nappes sur un tapis de même étoffe et de même couleur. Mais, dans cette chambre seulement, la couleur des fenêtres ne correspondait pas à la décoration. Les carreaux étaient écarlates,—d'une couleur intense de sang.
Or, dans aucune des sept salles, à travers les ornements d'or éparpillés à profusion çà et là ou suspendus aux lambris, on ne voyait de lampe ni de candélabre. Ni lampes, ni bougies; aucune lumière de cette sorte dans cette longue suite de pièces. Mais, dans les corridors qui leur servaient de ceinture, juste en face de chaque fenêtre, se dressait un énorme trépied, avec un brasier éclatant, qui projetait ses rayons à travers les carreaux de couleur et illuminait la salle d'une manière éblouissante. Ainsi se produisaient une multitude d'aspects chatoyants et fantastiques. Mais, dans la chambre de l'ouest, la chambre noire, la lumière du brasier qui ruisselait sur les tentures noires à travers les carreaux sanglants était épouvantablement sinistre, et donnait aux physionomies des imprudents qui y entraient un aspect tellement étrange, que bien peu de danseurs se sentaient le courage de mettre les pieds dans son enceinte magique.
C'était aussi dans cette salle que s'élevait, contre le mur de l'ouest, une gigantesque horloge d'ébène. Son pendule se balançait avec un tic-tac sourd, lourd, monotone; et quand l'aiguille des minutes avait fait le circuit du cadran et que l'heure allait sonner, il s'élevait des poumons d'airain de la machine un son clair, éclatant, profond et excessivement musical, mais d'une note si particulière et d'une énergie telle, que d'heure en heure, les musiciens de l'orchestre étaient contraints d'interrompre un instant leurs accords pour écouter la musique de l'heure; les valseurs alors cessaient forcément leurs évolutions; un trouble momentané courrait dans toute la joyeuse compagnie; et, tant que vibrait le carillon, on remarquait que les plus fous devenaient pâles, et que les plus âgés et les plus rassis passaient leurs mains sur leurs fronts, comme dans une méditation ou une rêverie délirante. Mais, quand l'écho s'était tout à fait évanoui, une légère hilarité circulait par toute l'assemblée; les musiciens s'entre-regardaient et souriaient de leurs nerfs et de leur folie, et se juraient tout bas, les uns aux autres, que la prochaine sonnerie ne produirait pas en eux la même émotion; et puis, après la fuite des soixante minutes qui comprennent les trois mille six cents secondes de l'heure disparue, arrivait une nouvelle sonnerie de la fatale horloge, et c'était le même trouble, le même frisson, les mêmes rêveries.
Mais, en dépit de tout cela, c'était une joyeuse et magnifique orgie. Le goût du duc était tout particulier. Il avait un œil sûr à l'endroit des couleurs et des effets. Il méprisait ledécorumde la mode. Ses plans étaient téméraires et sauvages, et ses conceptions brillaient d'une splendeur barbare. Il y a des gens qui l'auraient jugé fou. Ses courtisans sentaient bien qu'il ne l'était pas. Mais il fallait l'entendre, le voir, le toucher, pour être sûr qu'il ne l'était pas.
Il avait, à l'occasion de cette grande fête, présidé en grande partie à la décoration mobilière des sept salons, et c'était son goût personnel qui avait commandé le style des travestissements. À coup sûr, c'étaient des conceptions grotesques. C'était éblouissant, étincelant; il y avait du piquant et du fantastique,—beaucoup de ce qu'on a vu dansHernani. Il y avait des figures vraiment arabesques, absurdement équipées, incongrûment bâties; des fantaisies monstrueuses comme la folie; il y avait du beau, du licencieux, du bizarre en quantité, tant soit peu du terrible, et du dégoûtant à foison. Bref, c'était comme une multitude de rêves qui se pavanaient çà et là dans les sept salons. Et ces rêves se contorsionnaient en tous sens, prenant la couleur des chambres; et l'on eût dit qu'ils exécutaient la musique avec leurs pieds, et que les airs étranges de l'orchestre étaient l'écho de leurs pas.
Et, de temps en temps, on entend sonner l'horloge d'ébène de la salle de velours. Et alors, pour un moment, tout s'arrête, tout se tait, excepté la voix de l'horloge. Les rêves sont glacés, paralysés dans leurs postures. Mais les échos de la sonnerie s'évanouissent,—ils n'ont duré qu'un instant,—et à peine ont-ils fui, qu'une hilarité légère et mal contenue circule partout. Et la musique s'enfle de nouveau, et les rêves revivent, et ils se tordent çà et là plus joyeusement que jamais, reflétant la couleur des fenêtres à travers lesquelles ruisselle le rayonnement des trépieds. Mais, dans la chambre qui est là-bas tout à l'ouest, aucun masque n'ose maintenant s'aventurer; car la nuit avance, et une lumière plus rouge afflue à travers les carreaux couleur de sang, et la noirceur des draperies funèbres est effrayante; et à l'étourdi qui met le pied sur le tapis funèbre l'horloge d'ébène envoie un carillon plus lourd, plus solennellement énergique que celui qui frappe les oreilles des masques tourbillonnant dans l'insouciance lointaine des autres salles.
Quant à ces pièces-là, elles fourmillaient de monde, et le cœur de la vie y battait fiévreusement. Et la fête tourbillonnait toujours lorsque s'éleva enfin le son de minuit de l'horloge. Alors, comme je l'ai dit, la musique s'arrêta; le tournoiement des valseurs fut suspendu; il se fit partout, comme naguère, une anxieuse immobilité. Mais le timbre de l'horloge avait cette fois douze coups à sonner; aussi, il se peut bien que plus de pensée se soit glissée dans les méditations de ceux qui pensaient parmi cette foule festoyante. Et ce fut peut-être aussi pour cela que plusieurs personnes parmi cette foule, avant que les derniers échos du dernier coup fussent noyés dans le silence, avaient eu le temps de s'apercevoir de la présence d'un masque qui jusque-là n'avait aucunement attiré l'attention. Et, la nouvelle de cette intrusion s'étant répandue en un chuchotement à la ronde, il s'éleva de toute l'assemblée un bourdonnement, un murmure significatif d'étonnement et de désapprobation,—puis, finalement, de terreur, d'horreur et de dégoût.
Dans une réunion de fantômes telle que je l'ai décrite, il fallait sans doute une apparition bien extraordinaire pour causer une telle sensation. La licence carnavalesque de cette nuit était, il est vrai, à peu près illimitée; mais le personnage en question avait dépassé l'extravagance d'un Hérode, et franchi les bornes—cependant complaisantes—du décorum imposé par le prince. Il y a dans les cœurs des plus insouciants des cordes qui ne se laissent pas toucher sans émotion. Même chez les dépravés, chez ceux pour qui la vie et la mort sont également un jeu, il y a des choses avec lesquelles on ne peut pas jouer. Toute l'assemblée parut alors sentir profondément le mauvais goût et l'inconvenance de la conduite et du costume de l'étranger. Le personnage était grand et décharné, et enveloppé d'un suaire de la tête aux pieds. Le masque qui cachait le visage représentait si bien la physionomie d'un cadavre raidi, que l'analyse la plus minutieuse aurait difficilement découvert d'artifice. Et cependant, tous ces fous auraient peut-être supporté, sinon approuvé, cette laide plaisanterie. Mais le masque avait été jusqu'à adopter le type de laMort Rouge. Son vêtement était barbouillé de sang,—et son large front, ainsi que tous les traits de sa face, étaient aspergés de l'épouvantable écarlate.
Quand les yeux du prince Prospero tombèrent sur cette figure de spectre,—qui, d'un mouvement lent, solennel, emphatique, comme pour mieux soutenir son rôle, se promenait çà et là à travers les danseurs,—on le vit d'abord convulsé par un violent frisson de terreur ou de dégoût; mais, une seconde après, son front s'empourpra de rage.
—Qui ose,—demanda-t-il, d'une voix enrouée, aux courtisans debout près de lui,—qui ose nous insulter par cette ironie blasphématoires? Emparez-vous de lui, et démasquez-le,—que nous sachions qui nous aurons à pendre aux créneaux, au lever du soleil!
C'était dans la chambre de l'est ou chambre bleue que se trouvait le prince Prospero, quand il prononça ces paroles. Elles retentirent fortement et clairement à travers les sept salons,—car le prince était un homme impérieux et robuste, et la musique s'était tue à un signe de sa main.
C'était dans la chambre bleue que se tenait le prince, avec un groupe de pâles courtisans à ses côtés. D'abord, pendant qu'il parlait, il y eut parmi le groupe un léger mouvement en avant dans la direction de l'intrus, qui fut un instant presque à leur portée, et qui maintenant, d'un pas délibéré et majestueux, se rapprochait de plus en plus du prince. Mais, par suite d'une certaine terreur indéfinissable que l'audace insensée du masque avait inspirée à toute la société, il ne se trouva personne pour lui mettre la main dessus; si bien que, ne trouvant aucun obstacle, il passa à deux pas de la personne du prince; et pendant que l'immense assemblée, comme obéissant à un seul mouvement, reculait du centre de la salle vers les murs, il continua sa route sans interruption, de ce même pas solennel et mesuré qui l'avait tout d'abord caractérisé, de la chambre bleue à la chambre pourpre,—de la chambre pourpre à la chambre verte,—de la verte à l'orange,—de celle-ci à la blanche,—et de celle-là à la violette, avant qu'on eût fait un mouvement décisif pour l'arrêter.
Ce fut alors, toutefois, que le prince Prospero, exaspéré par la rage et la honte de sa lâcheté d'une minute, s'élança précipitamment à travers les six chambres, où nul ne le suivit; car une terreur mortelle s'était emparée de tout le monde. Il brandissait un poignard nu, et s'était approché impétueusement à une distance de trois ou quatre pieds du fantôme qui battait en retraite, quand ce dernier, arrivé à l'extrémité de la salle de velours, se retourna brusquement et fit face à celui qui le poursuivait. Un cri aigu partit,—et le poignard glissa avec un éclair sur le tapis funèbre où le prince Prospero tombait mort une seconde après.
Alors, invoquant le courage violent du désespoir, une foule de masques se précipita à la fois dans la chambre noire; et, saisissant l'inconnu, qui se tenait, comme une grande statue, droit et immobile dans l'ombre de l'horloge d'ébène, ils se sentirent suffoqués par une terreur sans nom, en voyant que sous le linceul et le masque cadavéreux, qu'ils avaient empoignés avec une si violente énergie, ne logeait aucune forme palpable.
On reconnut alors la présence de laMort Rouge. Elle était venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les salles de l'orgie inondées d'une rosée sanglante, et chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute.
Et la vie de l'horloge d'ébène disparut avec celle du dernier de ces êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expirèrent. Et les Ténèbres, et la Ruine, et laMort Rougeétablirent sur toutes choses leur empire illimité.
Les dieux souffrent et autorisent fort bien chez les rois les choses qui leur font horreur dans les chemins de la canaille.BUCKHURST,Ferrex et Porrex.
Vers minuit environ, pendant une nuit du mois d'octobre, sous le règne chevaleresque d'Édouard III, deux matelots appartenant à l'équipage duFree-and-Easy, goélette de commerce faisant le service entre l'Écluse (Belgique) et la Tamise, et qui était alors à l'ancre dans cette rivière, furent très-émerveillés de se trouver assis dans la salle d'une taverne de la paroisse Saint-André, à Londres,—laquelle taverne portait pour enseigne la portraiture duJoyeux Loup de mer.
La salle, quoique mal construite, noircie par la fumée, basse de plafond, et ressemblant d'ailleurs à tous les cabarets de cette époque, était néanmoins, dans l'opinion des groupes grotesques de buveurs disséminés çà et là, suffisamment bien appropriée à sa destination.
De ces groupes, nos deux matelots formaient, je crois, le plus intéressant, sinon le plus remarquable.
Celui qui paraissait être l'aîné, et que son compagnon appelait du nom caractéristique deLegs(jambes), était aussi de beaucoup le plus grand des deux. Il pouvait bien avoir six pieds et demi, et une courbure habituelle des épaules semblait la conséquence nécessaire d'une aussi prodigieuse stature.—Son superflu en hauteur était néanmoins plus que compensé par des déficits à d'autres égards. Il était excessivement maigre, et il aurait pu, comme l'affirmaient ses camarades, remplacer, quand il était ivre, une flamme de tête de mât, et à jeun le bout-dehors du foc. Mais évidemment ces plaisanteries et d'autres analogues n'avaient jamais produit aucun effet sur les muscles cachinnatoires du loup de mer. Avec ses pommettes saillantes, son grand nez de faucon, son menton fuyant, sa mâchoire inférieure déprimée et ses énormes yeux blancs protubérants, l'expression de sa physionomie, quoique empreinte d'une espèce d'indifférence bourrue pour toutes choses, n'en était pas moins solennelle et sérieuse, au delà de toute imitation et de toute description.
Le plus jeune matelot était, dans toute son apparence extérieure, l'inverse et la réciproque de son camarade. Une paire de jambes arquées et trapues supportait sa personne lourde et ramassée, et ses bras singulièrement courts et épais, terminés par des poings plus qu'ordinaires, pendillaient et se balançaient à ses côtés comme les ailerons d'une tortue de mer. De petits yeux, d'une couleur non précise, scintillaient, profondément enfoncés dans sa tête. Son nez restait enfoui dans la masse de chair qui enveloppait sa face ronde, pleine et pourprée, et sa grosse lèvre supérieure se reposait complaisamment sur l'inférieure, encore plus grosse, avec un air de satisfaction personnelle, augmenté par l'habitude qu'avait le propriétaire desdites lèvres de les lécher de temps à autre. Il regardait évidemment son grand camarade de bord avec un sentiment moitié d'ébahissement, moitié de raillerie; et parfois, quand il le contemplait en face, il avait l'air du soleil empourpré, contemplant, avant de se coucher, le haut des rochers de Ben-Nevis.
Cependant les pérégrinations du digne couple dans les différentes tavernes du voisinage pendant les premières heures de la nuit avaient été variées et pleines d'événements. Mais les fonds, même les plus vastes, ne sont pas éternels, et c'était avec des poches vides que nos amis s'étaient aventurés dans le cabaret en question.
Au moment précis où commence proprement cette histoire, Legs et son compagnon Hugh Tarpaulin étaient assis, chacun les deux coudes appuyés sur la vaste table de chêne, au milieu de la salle, et les joues entre les mains. À l'abri d'un vaste flacon dehumming-stuffnon payé, ils lorgnaient les mots sinistres:Pas de craie[6],—qui non sans étonnement et sans indignation de leur part, étaient écrits sur la porte en caractères de craie,—cette impudente craie qui osait se déclarer absente! Non que la faculté de déchiffrer les caractères écrits,—faculté considérée parmi le peuple de ce temps comme un peu moins cabalistique que l'art de les tracer,—eût pu, en stricte justice, être imputée aux deux disciples de la mer; mais il y avait, pour dire la vérité, un certain tortillement dans la tournure des lettres,—et dans l'ensemble je ne sais quelle indescriptible embardée,—qui présageaient, dans l'opinion des deux marins, une sacrée secousse et un sale temps, et qui les décidèrent tout d'un coup, suivant le langage métaphorique de Legs, à veiller aux pompes, à serrer toute la toile et à fuir devant le vent.
En conséquence, ayant consommé ce qui restait d'ale, et solidement agrafé leurs courts pourpoints, finalement ils prirent leur élan vers la rue. Tarpaulin, il est vrai, entra deux fois dans la cheminée, la prenant pour la porte, mais enfin leur fuite s'effectua heureusement, et, une demi-heure après minuit, nos deux héros avaient paré au grain et filaient rondement à travers une ruelle sombre dans la direction de l'escalier Saint-André, chaudement poursuivis par la tavernière duJoyeux Loup de mer.
Bien des années avant et après l'époque où se passe cette dramatique histoire, toute l'Angleterre, mais plus particulièrement la métropole, retentissait périodiquement du cri sinistre:—la Peste! La Cité était en grande partie dépeuplée,—et, dans ces horribles quartiers avoisinant la Tamise, parmi ces ruelles et ces passages noirs, étroits et immondes, que le démon de la peste avait choisis, supposait-on alors, pour le lieu de sa nativité, on ne pouvait rencontrer, se pavanant à l'aise, que l'effroi, la terreur et la superstition.
Par ordre du roi, ces quartiers étaient condamnés, et il était défendu à toute personne, sous peine de mort, de pénétrer dans leurs affreuses solitudes. Cependant, ni le décret du monarque, ni les énormes barrières élevées à l'entrée des rues, ni la perspective de cette hideuse mort, qui, presque à coup sûr, engloutissait le misérable qu'aucun péril ne pouvait détourner de l'aventure, n'empêchaient pas les habitations démeublées et inhabitées d'être dépouillées, par la main d'une rapine nocturne, du fer, du cuivre, des plombages, enfin de tout article pouvant devenir l'objet d'un lucre quelconque.
Il fut particulièrement constaté, à chaque hiver, à l'ouverture annuelle des barrières, que les serrures, les verrous et les caves secrètes n'avaient protégé que médiocrement ces amples provisions de vins et liqueurs, que, vu les risques et les embarras du déplacement, plusieurs des nombreux marchands ayant boutique dans le voisinage s'étaient résignés, durant la période de l'exil, à confier à une aussi insuffisante garantie.
Mais, parmi le peuple frappé de terreur, bien peu de gens attribuaient ces faits à l'action des mains humaines. Les esprits et les gobelins de la peste, les démons de la fièvre, tels étaient pour le populaire les vrais suppôts de malheur; et il se débitait sans cesse là-dessus des contes à glacer le sang, si bien que toute la masse des bâtiments condamnés fut à la longue enveloppée de terreur comme d'un suaire, et que le voleur lui-même, souvent épouvantés par l'horreur superstitieuse qu'avaient créée ses propres déprédations, laissait le vaste circuit du quartier maudit aux ténèbres, au silence, à la peste et à la mort.
Ce fut par l'une des redoutables barrières dont il a été parlé, et qui indiquait que la région située au delà était condamnée, que Legs et le digne Hugh Tarpaulin, qui dégringolaient à travers une ruelle, trouvèrent leur course soudainement arrêtée. Il ne pouvait pas être question de revenir sur leurs pas, et il n'y avait pas de temps à perdre; car ceux qui leur donnaient la chasse étaient presque sur leurs talons. Pour des matelots pur-sang, grimper sur la charpente grossièrement façonnée n'était qu'un jeu; et, exaspérés par la double excitation de la course et des liqueurs, ils sautèrent résolument de l'autre côté, puis, reprenant leur course ivre avec des cris et des hurlements, s'égarèrent bientôt dans ces profondeurs compliquées et malsaines.
S'ils n'avaient pas été ivres au point d'avoir perdu le sens moral, leurs pas vacillants eussent été paralysés par les horreurs de leur situation. L'air était froid et brumeux. Parmi le gazon haut et vigoureux qui leur montait jusqu'aux chevilles, les pavés déchaussés gisaient dans un affreux désordre. Des maisons tombées bouchaient les rues. Les miasmes les plus fétides et les plus délétères régnaient partout;—et grâce à cette pâle lumière qui, même à minuit, émane toujours d'une atmosphère vaporeuse et pestilentielle, on aurait pu discerner, gisant dans les allées et les ruelles, ou pourrissant dans les habitations sans fenêtres, la charogne de maint voleur nocturne arrêté par la main de la peste dans la perpétration de son exploit.
Mais il n'était pas au pouvoir d'image, de sensations et d'obstacles de cette nature d'arrêter la course de deux hommes, qui, naturellement braves, et, cette nuit-là surtout, pleins jusqu'aux bords de courage et dehumming-stuff, auraient intrépidement roulé, aussi droit que l'aurait permis leur état, dans la gueule même de la Mort. En avant,—toujours en avant allait le sinistre Legs, faisant retentir les échos de ce désert solennel de cris semblables au terrible hurlement de guerre des Indiens; et avec lui toujours, roulait le trapu Tarpaulin, accroché au pourpoint de son camarade plus agile, et surpassant encore les plus valeureux efforts de ce dernier dans la musique vocale par des mugissements debassetirés des profondeurs de ses poumons stentoriens.
Évidemment, ils avaient atteint la place forte de la peste. À chaque pas ou à chaque culbute, leur route devenait plus horrible et plus infecte, les chemins plus étroits et plus embrouillés. De grosses pierres et des poutres tombant de temps en temps des toits délabrés rendaient témoignage, par leurs chutes lourdes et funestes, de la prodigieuse hauteur des maisons environnantes; et, quand il leur fallait faire un effort énergique pour se pratiquer un passage à travers les fréquents monceaux de gravats, il n'était pas rare que leur main tombât sur un squelette, ou s'empêtrât dans les chairs décomposées.
Tout à coup les marins trébuchèrent contre l'entrée d'un vaste bâtiment d'apparence sinistre; un cri plus aigu que de coutume jaillit du gosier de l'exaspéré Legs, et il y fut répondu de l'intérieur par une explosion rapide, successive, de cris sauvages, démoniaques, presque des éclats de rire. Sans s'effrayer de ces sons, qui, par leur nature, dans des poitrines moins irréparablement incendiées, et s'abattirent au milieu des choses avec une volée d'imprécations.
La salle dans laquelle ils tombèrent se trouva être le magasin d'un entrepreneur des pompes funèbres; mais une trappe ouverte, dans un coin du plancher près de la porte, donnait sur une enfilade de caves, dont les profondeurs, comme le proclama un son de bouteilles qui se brisent, étaient bien approvisionnées de leur contenu traditionnel. Dans le milieu de la salle une table était dressée,—au milieu de la table, un gigantesque bol plein de punch, à ce qu'il semblait. Des bouteilles de vins et de liqueurs, concurremment avec des pots, des cruches et des flacons de toute forme et de toute espèce, étaient éparpillées à profusion sur la table. Tout autour, sur des tréteaux funèbres siégeait une société de six personnes. Je vais essayer de vous les décrire une à une.
En face de porte d'entrée, et un peu plus haut que ses compagnons, était assis un personnage qui semblait être le président de la fête. C'était un être décharné, d'une grande taille, et Legs fut stupéfié de se trouver en face d'un plus maigre que lui. Sa figure était aussi jaune que du safran;—mais aucun trait, à l'exception d'un seul, n'était assez marqué pour mériter une description particulière. Ce trait unique consistait dans un front si anormalement et si hideusement haut qu'on eût dit un bonnet ou une couronne de chair ajoutée à sa tête naturelle. Sa bouche grimaçante était plissée par une expression d'affabilité spectrale, et ses yeux, comme les yeux de toutes les personnes attablées, brillaient du singulier vernis que font les fumées de l'ivresse. Ce gentleman était vêtu des pieds à la tête d'un manteau de velours de soie noire, richement brodé, qui flottait négligemment autour de sa taille à la manière d'une cape espagnole. Sa tête était abondamment hérissée de plumes de corbillard, qu'il balançait de-ci de-là avec un air d'afféterie consommée; et dans sa main droite il tenait un grand fémur humain, avec lequel il venait de frapper, à ce qu'il semblait, un des membres de la compagnie pour lui commander une chanson.
En face de lui, et le dos tourné à la porte, était une dame dont la physionomie extraordinaire ne lui cédait en rien. Quoique aussi grande que le personnage que nous venons de décrire, celle-ci n'avait aucun droit de se plaindre d'une maigreur anormale. Elle en était évidemment au dernier période de l'hydropisie, et sa tournure ressemblait beaucoup à celle de l'énorme pièce debière d'Octobrequi se dressait, défoncée par le haut, juste à côté d'elle, dans un coin de la chambre. Sa figure était singulièrement ronde, rouge et pleine; et la même particularité, ou plutôt l'absence de particularité que j'ai déjà mentionnée dans le cas du président, marquait sa physionomie,—c'est-à-dire qu'un seul trait de sa face méritait une caractérisation spéciale; le fait est que le clairvoyant Tarpaulin vit tout de suite que la même remarque pouvait s'appliquer à toutes les personnes de la société, chacune semblait avoir accaparé pour elle seule un morceau de physionomie. Dans la dame en question, ce morceau, c'était la bouche:—une bouche qui commençait à l'oreille droite, et courait jusqu'à la gauche en dessinant un abîme terrifique,—ses très-courts pendants d'oreilles trempant à chaque instant dans le gouffre. La dame néanmoins faisait tous ses efforts pour garder cette bouche fermée et se donnait un air de dignité; sa toilette consistait en un suaire fraîchement empesé et repassé, qui lui montait jusque sous le menton, avec une collerette plissée en mousseline de batiste.
À sa droite était assise une jeune dame minuscule qu'elle semblait patronner. Cette délicate petite créature laissait voir dans le tremblement de ses doigts émaciés, dont le ton livide de ses lèvres et dans la légère tache hectique plaquée sur son teint d'ailleurs plombé, des symptômes évidents d'une phtisie effrénée. Un air de haute distinction, néanmoins, était répandu sur toute sa personne; elle portait d'une manière gracieuse et tout à fait dégagée un vaste et beau linceul en très-fin linon des Indes; ses cheveux tombaient en boucles sur son cou; un doux sourire se jouait sur sa bouche; mais son nez, extrêmement long, mince, sinueux, flexible et pustuleux, pendait beaucoup plus bas que sa lèvre inférieure; et cette trompe, malgré la façon délicate dont elle la déplaçait de temps à autre et la mouvait à droite et à gauche avec sa langue, donnait à sa physionomie une expression tant soit peu équivoque.
De l'autre côté, à la gauche de la dame hydropique, était assis un vieux petit homme, enflé, asthmatique et goutteux. Ses joues reposaient sur ses épaules comme deux énormes outres de vin d'Oporto. Avec ses bras croisés et l'une de ses jambes entourée de bandages et reposant sur la table, il semblait se regarder comme ayant droit à quelque considération. Il tirait évidemment beaucoup d'orgueil de chaque pouce de son enveloppe personnelle, mais prenait un plaisir plus spécial à attirer les yeux par son surtout de couleur voyante. Il est vrai que ce surtout n'avait pas dû lui coûter peu d'argent, et qu'il était de nature à lui aller parfaitement bien;—il était fait d'une de ces housses de soie curieusement brodées, appartenant à ces glorieux écussons qu'on suspend, en Angleterre et ailleurs, dans un endroit bien visible, au-dessus des maisons des grandes familles absentes.
À côté de lui, à la droite du président, était un gentleman avec des grands bas blancs et un caleçon de coton. Tout son être était secoué d'une manière risible par un tic nerveux que Tarpaulin appelait lesaffresde l'ivresse. Ses mâchoires, fraîchement rasées, étaient étroitement serrées dans un bandage de mousseline, et ses bras, liés de la même manière par les poignets, ne lui permettaient pas de se servir lui-même trop librement des liqueurs de la table; précaution rendue nécessaire, dans l'opinion de Legs, par le caractère singulièrement abruti de sa face de biberon. Toutefois, une paire d'oreilles prodigieuses, qu'il était sans doute impossible d'enfermer, surgissaient dans l'espace, et étaient de temps en temps comme piquées d'un spasme au son de chaque bouchon qu'on faisait sauter.
Sixième et dernier, et lui faisant face, était placé un personnage qui avait l'air singulièrement raide, et qui, étant affligé de paralysie, devait se sentir, pour parler sérieusement, fort peu à l'aise dans ses très-incommodes vêtements. Il était habillé (habillement peut-être unique dans son genre), d'une belle bière d'acajou toute neuve. Le haut du couvercle portait sur le crâne de l'homme comme un armet, et l'enveloppait comme un capuchon, donnant à toute la face une physionomie d'un intérêt indescriptible. Des emmanchures avaient été pratiquées des deux côtés, autant pour la commodité que pour l'élégance, mais cette toilette toutefois empêchait le malheureux qui en était paré de se tenir droit sur son siège, comme ses camarades; et, comme il était déposé contre son tréteau, et incliné suivant un angle de quarante-cinq degrés, ses deux gros yeux à fleur de tête roulaient et dardaient vers le plafond leurs terribles globes blanchâtres, comme dans un absolu étonnement de leur propre énormité.
Devant chaque convive était placée une moitié de crâne, dont il se servait en guise de coupe. Au-dessus de leurs têtes pendait un squelette humain, au moyen d'une corde nouée autour d'une des jambes et fixée à un anneau du plafond. L'autre jambe, qui n'était pas retenue par un lien semblable, jaillissait du corps à angle droit, faisant danser et pirouetter toute la carcasse éparse et frémissante, chaque fois qu'une bouffée de vent se frayait un passage dans la salle. Le crâne de l'affreuse chose contenait une certaine quantité de charbon enflammé qui jetait sur toute la scène une lueur vacillante mais vive; et les bières et tout le matériel d'un entrepreneur de sépultures, empilés à une grande hauteur autour de la chambre et contre les fenêtres, empêchaient tout rayon de lumière de se glisser dans la rue.
À la vue de cette extraordinaire assemblée et de son attirail encore plus extraordinaire, nos deux marins ne se conduisirent pas avec tout le décorum qu'on aurait eu le droit d'attendre d'eux. Legs, s'appuyant contre le mur auprès duquel il se trouvait, laissa tomber sa mâchoire inférieure encore plus bas que de coutume, et déploya ses vastes yeux dans toute leur étendue; pendant que Hugh Tarpaulin, se baissant au point de mettre son nez de niveau avec la table, et posant ses mains sur ses genoux, éclata en un rire immodéré et intempestif, c'est-à-dire en un long, bruyant, étourdissant rugissement.
Cependant, sans prendre ombrage d'une conduite si prodigieusement grossière, le grand président sourit très-gracieusement à nos intrus,—leur fit, avec sa tête de plumes noires, un signe plein de dignité,—et, se levant, prit chacun par un bras, et le conduisit vers un siège que les autres personnes de la compagnie venaient d'installer à son intention. Legs ne fit pas à tout cela la plus légère résistance, et s'assit où on le conduisit, pendant que le galant Hugh, enlevant son tréteau du haut bout de la table, porta son installation dans le voisinage de la petite dame phtisique au linceul, s'abattit à côté d'elle en grande joie, et, se versant un crâne de vin rouge, l'avala en l'honneur d'une plus intime connaissance. Mais, à cette présomption, le raide gentleman à la bière parut singulièrement exaspéré; et cela aurait pu donner lieu à de sérieuses conséquences, si le président n'avait pas, en frappant sur la table avec son spectre, ramené l'attention de tous les assistants au discours suivant:
—L'heureuse occasion qui se présente nous fait un devoir...
—Tiens bon là!—interrompit Legs, avec un air de grand sérieux,—tiens bon, un bout de temps, que je dis, et dis-nous qui diable vous êtes tous, et quelle besogne vous faites ici, équipés comme de sales démons, et avalant le bon petittord-boyauxde notre honnête camarade, Will Wimble le croque-mort, et toutes ses provisions arrimées pour l'hiver!
À cet impardonnable échantillon de mauvaise éducation, toute l'étrange société se dressa à moitié sur ses pieds, et proféra rapidement une foule de cris diaboliques, semblables à ceux qui avaient d'abord attiré l'attention des matelots. Le président, néanmoins, fut le premier à recouvrer son sang-froid, et, à la longue, se tournant vers Legs avec une grande dignité, il reprit:
—C'est avec un parfait bon vouloir que nous satisferons toute curiosité raisonnable de la part d'hôtes aussi illustres, bien qu'ils n'aient pas été invités. Sachez donc que je suis le monarque de cet empire, et que je règne ici sans partage, sous ce titre: le Roi Peste Ier.
«Cette salle, que vous supposez très-injurieusement être la boutique de Will Wimble, l'entrepreneur de pompes funèbres,—un homme que nous ne connaissons pas, et, dont l'appellation plébéienne n'avait jamais, avant cette nuit, écorché nos oreilles royales,—cette salle, dis-je, est la Salle du Trône de notre Palais, consacrée aux conseils de notre royaume et à d'autres destinations d'un ordre sacré et supérieur.
«La noble dame assise en face de nous est la Reine Peste, notre Sérénissime Épouse. Les autres personnages illustres que vous contemplez sont tous de notre famille, et portent la marque de l'origine royale dans leurs noms respectifs: Sa Grâce l'Archiduc Pest-Ifère, Sa Grâce le Duc Pest-Ilentiel, Sa Grâce le Duc Tem-Pestueux, et Son Altesse Sérénissime l'Archiduchesse Ana-Peste.
«En ce qui regarde, ajouta-t-il, votre question, relativement aux affaires que nous traitons ici en conseil, il nous serait loisible de répondre qu'elles concernent notre intérêt royal et privé, et, ne concernant que lui, n'ont absolument d'importance que pour nous-mêmes. Mais, en considération de ces égards que vous pourriez revendiquer en votre qualité d'hôtes et d'étrangers, nous daignerons encore vous expliquer que nous sommes ici cette nuit,—préparés par de profondes recherches et de soigneuses investigations,—pour examiner, analyser et déterminer péremptoirement l'esprit indéfinissable, les incompréhensibles qualités de la nature de ces inestimables trésors de la bouche, vins, ales et liqueurs de cette excellente métropole; pour, en agissant ainsi, non-seulement atteindre notre but, mais aussi augmenter la véritable prospérité de ce souverain qui n'est pas de ce monde, qui règne sur nous tous, dont les domaines sont sans limites, et dont le nom est: La Mort!
—Dont le nom est Davy Jones!—s'écria Tarpaulin, servant à la dame à côté de lui un plein crâne de liqueur, et s'en versant un second à lui-même.
—Profane coquin!—dit le président, tournant alors son attention vers le digne Hugh,—profane et exécrable drôle! Nous avons dit qu'en considération de ces droits que nous ne nous sentons nullement enclin à violer, même dans ta sale personne, nous condescendions à répondre à tes grossières et intempestives questions? Néanmoins nous croyons que, vu votre profane intrusion dans nos conseils, il est de notre devoir de vous condamner, toi et ton compagnon, chacun à un gallon deblack-strap,—que vous boirez à la prospérité de notre royaume,—d'un seul trait,—et à genoux;—aussitôt après, vous serez libres l'un et l'autre de continuer votre route, ou de rester et de partager les privilèges de notre table, selon votre goût personnel et respectif.
—Ce serait une chose d'une absolue impossibilité, répliqua Legs, à qui les grands airs et la dignité du Roi Peste Ieravaient évidemment inspiré quelques sentiments de respect, et qui s'était levé et appuyé contre la table pendant que celui-ci parlait;—ce serait, s'il plaît à Votre Majesté, une chose d'une absolue impossibilité d'arrimer dans ma cale le quart seulement de cette liqueur dont vient de parler Votre Majesté. Pour ne rien dire de toutes les marchandises que nous avons chargées à notre bord dans la matinée en matière de lest, et sans mentionner les diverses ales et liqueurs que nous avons embarquées ce soir dans différents ports, j'ai, pour le moment, une forte cargaison dehumming-stuff, prise etdûment payéeà l'enseigne duJoyeux Loup de mer. Votre Majesté voudra donc bien être assez gracieuse pour prendre la bonne volonté pour le fait; car je ne puis ni ne veux en aucune façon avaler une goutte de plus, encore moins une goutte de cette vilaine eau de cale qui répond au salut deblack-strap.
—Amarre ça!—interrompit Tarpaulin, non moins étonné de la longueur du speech de son camarade que de la nature de son refus.—Amarre ça, matelot d'eau douce!—Lâcheras-tu bientôt le crachoir, que je dis, Legs! Ma coque est encore légère, bien que toi, je le confesse, tu me paraisses un peu trop chargé par le haut; et quand à ta part de cargaison, eh bien! plutôt que de faire lever un grain, je trouverai pour elle de la place à mon bord, mais...
—Cet arrangement,—interrompit le président,—est en complet désaccord avec les termes de la sentence, ou condamnation, qui de sa nature est médique, incommutable et sans appel. Les conditions que nous avons imposées seront remplies à la lettre, et cela sans une minute d'hésitation,—faute de quoi nous décrétons que vous serez attachés ensemble par le cou et les talons, et dûment noyés comme rebelles dans la pièce debière d'Octobreque voilà!
—Voilà une sentence! Quelle sentence!—Équitable, judicieuse sentence!—Un glorieux décret!—Une très-digne, très-irréprochable et très-sainte condamnation!—crièrent à la fois tous les membres de la famille Peste. Le roi fit jouer son front en innombrables rides; le vieux petit homme goutteux souffla comme un soufflet; la dame au linceul de linon fit onduler son nez à droite et à gauche; le gentleman au caleçon convulsa ses oreilles; la dame au suaire ouvrit la gueule comme un poisson à l'agonie; et l'homme à la bière d'acajou parut encore plus raide et roula ses yeux vers le plafond.
—Hou! hou!—fit Tarpaulin, s'épanouissant de rire, sans prendre garde à l'agitation générale.—Hou! hou! hou!—Hou! hou! hou!—je disais, quand M. le Roi Peste est venu fourrer son épissoir, que, pour quant à la question de deux ou trois gallons deblack-strapde plus ou de moins, c'était une bagatelle pour un bon et solide bateau comme moi, quand il n'était pas trop chargé,—mais quand il s'agit de boire à la santé du Diable (que Dieu puisse absoudre) et de me mettre à genoux devant la vilaine Majesté que voilà, aussi bien que je me connais pour un pêcheur, n'être pas autre que Tim Hurlygurly le paillasse!—oh! pour cela, c'est une tout autre affaire, et qui dépasse absolument mes moyens et mon intelligence.
Il ne lui fut pas accordé de finir tranquillement son discours. Au nom de Tim Hurlygurly, tous les convives bondirent sur leurs sièges.
—Trahison!—hurla Sa Majesté le Roi Peste Ier.
—Trahison!—dit le petit homme à la goutte.
—Trahison!—glapit l'archiduchesse Ana-Peste.
—Trahison!—marmotta le gentleman aux mâchoires attachées.
—Trahison!—grogna l'homme à la bière.
—Trahison! trahison!—cria Sa Majesté, la femme à la gueule; et, saisissant par la partie postérieure de ses culottes l'infortuné Tarpaulin, qui commençait justement à remplir pour lui-même un crâne de liqueur, elle le souleva vivement en l'air et le fit tomber sans cérémonie dans le vaste tonneau défoncé plein de son ale favorite. Ballotté çà et là pendant quelques secondes, comme une pomme dans un bol de toddy il disparut finalement dans le tourbillon d'écume que ses efforts avaient naturellement soulevé dans le liquide déjà fort mousseux par sa nature.
Toutefois le grand matelot ne vit pas avec résignation la déconfiture de son camarade. Précipitant le Roi Peste à travers la trappe ouverte, le vaillant Legs ferma violemment la porte sur lui avec un juron, et courut vers le centre de la salle. Là, arrachant le squelette suspendu au-dessus de la table, il le tira à lui avec tant d'énergie et de bon vouloir qu'il réussit, en même temps que les derniers rayons de lumière s'éteignaient dans la salle, à briser la cervelle du petit homme à la goutte. Se précipitant alors de toute sa force sur le fatal tonneau plein d'ale d'Octobreet de Hugh Tarpaulin, il le culbuta en un instant et le fit rouler sur lui-même. Il en jaillit un déluge de liqueur si furieux, si impétueux,—si envahissant,—que la chambre fut inondée d'un mur à l'autre,—la table renversée avec tout ce qu'elle portait,—les tréteaux jetés sens dessus dessous,—le baquet de punch dans la cheminée,—et les dames dans des attaques de nerfs. Des piles d'articles funèbres se débattaient çà et là. Les pots, les cruches, les grosses bouteilles habillées de jonc se confondaient dans une affreuse mêlée, et les flacons d'osier se heurtaient désespérément contre les gourdes cuirassées de corde. L'homme auxaffresfut noyé sur place,—le petit gentleman paralytique naviguait au large dans sa bière,—et le victorieux Legs, saisissant par la taille la grosse dame au suaire, se précipita avec elle dans la rue, et mit le cap tout droit dans la direction duFree-and-Easy, prenant bien le vent, et remorquant le redoutable Tarpaulin, qui, ayant éternué trois ou quatre fois, haletait et soufflait derrière lui en compagnie de l'Archiduchesse Ana-Peste.