VI

«Quelque jour, je ne sçay quand, Pantagruel se pourmenoit après souper avecques ses compaignons, par la porte d'ond l'on va à Paris: là rencontra ung escholier tout joliet, qui venoit par icelluy chemin; et, après qu'ils se feurent saluez, luy demanda:

»—Mon amy, d'ond viens-tu à ceste heure?

»L'escholier lui respondist:

»—De l'alme, inclyte et celebre academie que l'on vocite Lutece8.

»—Qu'est-ce à dire? dist Pantagruel à ung de ses gens.

»—C'est, respondist-il, de Paris.

»—Tu viens doncques de Paris? dit-il. Et à quoi passez-vous le temps, vous aultres messieurs estudians audict Paris?

»Respondist l'escholier:

»—Nous transfretons la Sequane au dilucule et crepuscule: nous deambulons par les compites et quadeivies de l'urbe, nous despumons la verbocination latiale; et, comme versimiles amorabonds, captons la benevolence de l'omnijuge, omniforme et omnigene sexe feminin9...

Note 8:(retour)«De la belle, remarquable et célèbre académie que l'on appelle Paris.»

Note 9:(retour)«Nous passons la Seine soir et matin. Nous nous promenons sur les places et dans les carrefours de la ville. Nous parlons la langue latine; et, comme vrais amoureux, nous captons la bienveillance du sexe féminin, le juge suprême, possesseur de toutes les formes et le générateur Universel.»

»A quoi Pantagruel dist:

»—Que diable de languaige est cecy? par Dieu tu es quelque hereticque.

»—Seignor, non, dist l'escholier, car libentissimement des ce qu'il illuccese quelque minutule lesche du jour, je demigre en quelqu'ung de ces tant bien architectez moustiers: et là, me irrorant de belle eau lustrale, grignotte d'un transon de quelque missique precation de nos sacrificules, et submirmillant mes precules horaires, eslue et absterge mon anime des es inquinamens nocturnes. Je revere les olympicoles. Je venere latrialement le supernel astripotent. Je dilige et redame mes proximes. Je serre les prescripz decalogicques; et, selon la facultatule de mes vires, n'en discede la late unguicule. Bien est veriforme qu'à cause que Mammone ne supergurgite goutte en mes locules. Je suis quelque peu rare et lent à supereroger les elecmosynes à ces egenes queritans leur stipe hostiatement10.

Note 10:(retour)«Non, seigneur, dit l'écolier; car, dès que brille le moindre rayon de jour, je me rends de grand coeur dans quelqu'une de nos belles cathédrales, et, là, m'arrosant de belle eau lustrale, je chante un morceau des prières de nos offices. Et, parcourant mon livre d'heures, je lave et purifie mon âme de ses souillures nocturnes. Je révère les anges, je révère avec un culte particulier l'Éternel qui régit les astres. J'aime et je chéris mon prochain. J'observe les préceptes du Décalogue; et, selon la puissance de mes forces, je ne m'en écarte de la longueur de l'ongle; il est bien vrai que le dieu des richesses ne verse une goutte dans mes coffres, et c'est à cause de cela que je suis quelque peu rare et lent à faire l'aumône à ces pauvres qui vont demander aux portes.»

»—Eh bren, bren, dist Pantagruel, qu'est-ce que veult dire ce fol? Je croi qu'il nous forge ici quelque languaige diabolique, et qu'il nous charme comme enchanteur!

»A quoi dist ung de ses gens:

»—Seigneur, sans doubte, ce galant veult contrefaire la langue des Parisians; mais il ne faict qu'escorcher le latin et cuide ainsi pindariser; et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en françoys, parce qu'il dédaigne l'usance commune de parler.

»A quoy dist Pantagruel:

»—Est-il vrai?

»L'escholier respondist:

»—Signor messire, mon genie n'est point apte nate à ce que dist ce flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de votre vernacule gallicque; mais viceversement je gnave opere, et par veles et par rames je me entite de le locupleter par la redundance latinicome11.

»—Par Dieu! dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. Mais devant, respond moi, d'ond es-tu?

»A quoy dist l'escholier:

»—L'origine primere de mes aves et ataves feut indigene des régions Limoricques, où requiesce le corpore de l'agiotate sainct Martial12.

»—J'entends bien, dist Pantagruel: Tu es Limosin pour tout potaige; et tu veulx ici contrefaire le Parisian. Or viens ça que je te donne un tour de pigne.

»Lors le print à la gorge, lui disant:

»—Tu escorches le latin; par sainct Jean, je te ferai escorcher le regnard, car je t'escorcheray tout vif.

Note 11:(retour)«Seigneur messire, mon génie n'est pas apte à faire ce que dit ce mauvais fripon, je ne suis pas né pour écorcher la pellicule de votre français vulgaire, au contraire je mets tout mon soin, et, à l'aide de la voile et de la rame, je m'efforce de l'enrichir par l'imitation latine.»

Note 12:(retour)«L'origine première de mes aïeux et quadris aïeux fut indigène des régions Lémoriques, où repose le corps du très-saint Martial.»

»Lors commença le paoure Limosin à dire:

»—Vee dicon gentilastre! hau! sainct Marsault, adjouda mu! Hau! hau! laissas a quo au nom de Dious, et ne me touquas gron13.

»A quoy, dist Pantagruel:

»—A ceste heure, parles-tu naturellement.

»Et ainsi le laissa; car le paoure Limosin conchioit toutes ses chausses, qui estoyent faictes à queue de merluz, et non à plain fonds, dont dit Pantagruel:

»—Au diable soit le mascherabe14!

»Et le laissa. Mais ce luy fut un tel remordz toute sa vie, et tant feut altéré, qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Et, après quelques années, mourut de la mort Roland, ce faisant la vengeance divine, et nous demonstrant ce que dict le philosophe, et Aule-Gelle, qu'il nous convient parler selon le languaige usité. Et, comme disait Octavia Auguste, qu'il fault eviter les mots espaves15en pareille diligence que les patrons de navire evitent lers rochiers de mer.»

Note 13:(retour)«Eh! dites donc, mon gentilhomme... O saint Martial secourez-moi! oh! oh! laissez-moi, au nom de Dieu, ne me touchez pas.»

Note 14:(retour)«Mangeur de raves.»

Note 15:(retour)«Inusités.»

Je vous demande mille pardons, monsieur le rédacteur, d'avoir interrompu vos travaux; mais vous m'excuserez. J'aime la jeunesse et je ne désire rien tant que de la voir suivre la bonne voie en littérature comme en toute chose. Je crois qu'il est inutile d'en dire davantage.

A bon entendeur, salut.

Agréez mes salutations cordiales.

Il y a en France environ cinq mille cinq cents émigrés polonais. De ce nombre, cinq cents vivent sans subsides, des débris de leur fortune. Trois mille travaillent, et, sans distinction de rang, comme, hélas! sans distinction de forces physiques, se livrent aux professions les plus pénibles. Les proscrits ne se plaignent pas et ne demandent rien. Loin de se croire humiliés, ils portent noblement la misère qui est le partage des durs travaux. Ils remuent la terre sur les grandes routes, ils font mouvoir des machines dans les manufactures. Les fils des compagnons de Jean Sobieski ne sont plus soldats, ils sont ouvriers pour ne pas être mendiants sur une terre étrangère. Quatre cent cinquante autres émigrés suivent l'enseignement de nos savants dans différentes écoles.

Mais il reste environ onze cents personnes, vieillards, femmes et enfants, accablées par les infirmités, la misère et le désespoir. Le temps, loin d'adoucir cet amer regret de la patrie, semble avoir rendu plus profond encore le découragement des victimes. Le chiffre des exilés morts en 1832 est de onze seulement, et cette année il s'élève à soixante-quatorze. A mesure que les rangs s'éclaircissent, la misère augmente, car l'abattement moral, l'épuisement des forces sont le partage des chefs de famille, des mères chargées d'enfants. Des orphelins restent sans ressources, des vieillards sans consolation, des jeunes filles sans conseil et sans appui.

Au milieu de ses désastres et de sa détresse, l'émigration a reçu du ciel le secours et la protection d'un ange. La princesse Czartoryska, femme du noble prince Czartoryski, qui fut à la tête de la révolution polonaise, a consacré sa vie au soulagement de tant d'infortunes. Cette femme, qui eut une existence royale, vit aujourd'hui à Paris avec sa famille, dans une médiocrité voisine de la pauvreté. C'est quelque chose de solennel et de vénérable que cet intérieur modeste et résigné. Cette famille n'a qu'un regret, celui de n'avoir pas assez de pain pour nourrir tous les pauvres proscrits, et nous savons qu'elle se refuse les plus modiques jouissances du bien-être domestique, pour subvenir aux frais incessants d'une patriotique charité.

Qu'on me permette donc d'entrer dans quelques détails sur cette femme, dont le nom se placera un jour, dans l'histoire de l'émigration polonaise, à côté de Claudine Potoçka et de Szczanieçka.

Ceci est bien aussi intéressant qu'un feuilleton de théâtre ou qu'une nouvelle de revue; ce sera une scène d'analyse de moeurs si l'on veut, aussi poétique à narrer simplement que le serait une création de l'art. Si quelque grand talent d'écrivain s'y consacrait, la postérité donnerait peut-être tous nos romans prétendus intimes pour ce tableau historique de la vie d'une princesse au XIXe siècle.

Compagne dévouée d'un digne époux, mère de trois beaux enfants, frêle et délicate comme une Parisienne, quel moyen pouvait-elle trouver de se consacrer à la révolution polonaise sans manquer aux devoirs de la famille? Pouvait-elle armer et commander un régiment comme la belle Plater et tant d'autres héroïnes du vieux sang sarmatique? Pouvait-elle, comme Claudine Potoçka, se faire cénobite et partager son dernier morceau de pain avec un soldat? Non; mais elle trouva un moyen tout féminin de se rendre utile et de donner plus que son pain, plus que son sang. Elle donna son temps, sa pensée et son intelligence, le travail de ses mains; mais quel travail! C'est à elle qu'il appartenait de réhabiliter à nos yeux les ouvrages de l'aiguille trop méprisés en ces temps-ci par quelques femmes philosophes, trop appréciés par la coquetterie égoïste de quelques autres.

Jamais, avant d'avoir vu ces merveilleux ouvrages, nous n'eussions pensé qu'une broderie pût être une oeuvre d'art, une création poétique; et pourtant, si on y songe bien, ne faudrait-il pas dans le rêve d'une vie complète faire intervenir la pensée poétique, le sentiment de l'art, ce quelque chose qui échappe à l'analyse, mais dont l'absence fait souffrir toutes les organisations choisies, et qu'on appellegoût; mot vague encore, parce qu'il est jusqu'ici le résultat d'un sens individuel, et souvent très-excentrique, partant très-opposé à lamode, qui est la création vulgaire des masses.

Dans le perfectionnement que doivent subir toutes choses, et les arts particulièrement, il y aura certes un encouragement à donner aux oeuvres de pur goût; elles n'auront pas, si vous voulez, une utilité positive, immédiate; mais, comme l'avenir nous rendra certainement moins positifs, nous arriverons à comprendre que l'élégance et l'harmonie sont nécessaires aux objets qui nous entourent, et que le sentiment d'harmonie sociale, religieux, politique même, doit entrer en nous par les yeux, comme la bonne musique nous arrive à l'esprit par les oreilles, comme la conviction de la vérité nous est transmise par le charme de l'éloquence, comme la beauté de l'ordre universel nous est révélée à chaque pas par le moindre détail des beautés ou des grâces d'un paysage. Le grand artiste de la création nous a donné un assez vaste atelier pour nous porter à l'étude du beau.

D'où vient donc que des générations entières passent au milieu du temple universel sans apprendre à construire un seul édifice qui ne soit grossier et disproportionné, tandis que d'autres générations se sont tellement préoccupées du beau extérieur, qu'elles nous ont transmis les objets les plus futiles, empreints d'une invention exquise ou d'une correction méticuleuse? C'est que l'humanité n'a pu se développer par tous les côtés à la fois. Incomplète encore et ne suffisant pas à l'énorme gestation de son travail interne, elle a dû négliger l'art lorsqu'elle existait par la guerre, de même qu'elle a dû négliger la politique lorsqu'elle s'est laissée absorber par le luxe et le goût. On a conclu jusqu'ici, comme Jean-Jacques-Rousseau, que l'esprit humain était à jamais condamné à perdre d'un côté ce qu'il acquérait de l'autre. Mais c'est une erreur que repoussent les esprits sérieux. Ne sentent-ils pas déjà en eux la perfectibilité se manifester par les besoins du coeur et de l'intelligence, qui ne peuvent se réaliser tout d'un coup, mais dont la présence dans le cerveau humain est une souffrance, un appel, une protestation contrele finides choses passées, un garant de l'infini des choses futures?

Sans aller trop loin, nous pouvons jeter les yeux autour de nous et remarquer combien, depuis quelques années seulement, le goût a gagné sous plusieurs rapports. L'inconstance effrénée de la mode est une preuve évidente du besoin que le goût des masses éprouve de se former et de s'éclairer avant de se fixer. Il ne se fixera sans doute jamais d'une manière absolue, mais il se posera du moins des bases plus durables, et, à mesure que le génie des artistes innovera, le goût du public est prêt à le contenir dans sa bizarrerie ou à le protéger dans son élan. Déjà ce que nous appelions il y a quelques années l'épiciercommence à perdre de ses principes absolus de stagnation, déjà il cherche à se meublermoyen âge,renaissance, et, quand il a de l'argent, son tapissier lui insuffle un peu de goût. Ces essais de retour vers le passé ne sont point une marche rétrograde; c'est en étudiant, en comprenant les produits antérieurs de l'art, qu'on pourra apprendre à les juger, à les corriger, à les perfectionner. Qu'on ne s'inquiète pas de nous voir encore copier dans les arts l'architecture ou l'ameublement de nos pères; chaque instant de la vie sociale donnera bien assez de caractère à ce qui ressortira de ces essais de reproduction.

Il faut donc encourager le goût même dans les plus petites choses, et compter pour l'avenir sur unenouvelle renaissance; elle sortira de nos erreurs mêmes, et il n'y aura pas une bévue de nos architectes ou de nos décorateurs qui ne serve de base à de meilleures notions. Il faut ne point mépriser comme futiles le sentiment de la grâce et le mouvement de l'esprit, manifestés dans un tapis, dans une tenture, dans l'étoffe d'une robe, dans la peinture d'un éventail. Nos meubles sont déjà devenus plus moelleux et plus confortables; on en viendra à leur donner l'élégance qui leur manque. Une éducation plus exquise apportera dans les ornements de toute espèce l'harmonie et le charme, qui sont encore étouffés sous la transition bien nécessaire de l'économie et de l'utilité. Dans ces choses de détail, les femmes seront nos maîtres, n'en doutons pas, et, loin de les en détourner, cultivons en elles ce tact et cette finesse de perception qui ne leur ont pas été donnés pour rien par la nature.

Reconnaissons-le donc, il y a du génie dans le goût, et jusqu'ici le goût est peut-être encore tout le génie de la femme. Autant nous avons souffert quelquefois de voir de jeunes personnes pâlir et s'atrophier sur la minutieuse exécution d'une fleur de broderie dessinée lourdement par un ouvrier sans intelligence, autant nous avons admiré ce qu'il y a de poésie dans le travail d'une femme qui crée elle-même ses dessins, qui raisonne les proportions de l'ornement et qui sent l'harmonie des couleurs. Celle qui nous a le plus frappé dans ce talent, où l'âme met sa poésie et le caractère sa persévérance, c'est la princesse Anna Czartoryska. Cette jeune femme aux mains patientes, à l'âme forte, à l'esprit exquis, passe sa vie auprès de sa mère, charitable et laborieuse comme elle, penchée sur un métier ou debout sur un marchepied, créant avec la rapidité d'une fée des enroulements hiéroglyphiques d'or, d'argent ou de soie, sur des étoffes pesantes ou des trames déliées, semant des fleurs riches et solides sur des toiles d'araignée, peignant des arabesques d'azur et de pourpre sur le bois, sur le satin, sur le velours et nuançant avec la patience de la femme, et jetant avec l'inspiration de l'artiste, des dessins toujours nouveaux, des richesses toujours inattendues du bout de ses jolis doigts, du fond de son ingénieuse pensée, du fond de son coeur surtout. Oui, c'est son coeur qui travaille, car c'est lui qui la soutient dans cette desséchante fatigue d'une vie sédentaire, où le cerveau brille, où le sang glace. Il n'y a pas une de ces fleurs qui ne soit éclose sous l'influence d'un sentiment généreux et qu'une larme de ferveur patriotique n'ait arrosée.

Qui nous dira le mystère sacré de ces pensées, tandis que, courbée sur son ouvrage, tremblante de fièvre, attentive pourtant au moindre cri, au moindre geste de ses enfants, elle poursuivait d'un air calme et dans une apparente immobilité le poëme intérieur de sa vie? Chacun de ces fantastiques ornements qu'elle a tracés sur l'or et la soie renferme le secret d'une longue rêverie; l'immolation de sa vie entière est là.

C'est ainsi que, chaque année, elle rassemble tous les travaux qu'elle a terminés pour les vendre elle-même aux belles dames oisives du grand monde. Elle ne leur fait payer ni son travail, ni sa peine, ni sa pensée créatrice: elle compte tout cela presque pour rien, et, pourvu qu'on achète autour d'elle mille petits objets que la sympathie d'autres femmes généreuses apporte à son atelier, elle est heureuse d'achalander la vente des objets de pur caprice par la valeur réelle de ses belles productions. Aussi les acheteurs ne lui manqueront pas cette année plus que les autres, et le monde élégant de Paris viendra en foule, nous l'espérons, se disputer ces charmants ouvrages, création d'une artiste, reliques d'une sainte.

Nous ne savons pas si un artiste doit s'excuser auprès du public d'avoir compris, par hasard, un beau matin, comme on dit, l'importance d'une question toute spéciale, et sur laquelle les pédants du métier pourraient bien l'accuser d'incompétence. Cependant, si la logique naturelle n'est pas un critérium applicable à tous les jugements humains, le public lui-même, qui n'est pas spécialement renseigné sur toutes les matières possibles, risque fort d'être regardé comme le plus incompétent de tous les juges; et comme il n'est guère disposé à souffrir qu'on le récuse, comme, après tout, il n'est point de questions générales, de quelque nature qu'elles soient, qui ne lui soient soumises en dernier ressort, il faut bien que, entre lui et les travailleurs spéciaux, la critique remplisse son rôle et serve d'intermédiaire.

Note 16:(retour)Par le comte d'Aure. In-8°, 1815.

Ceci, à propos d'une courte brochure que vient d'écrire M. le vicomte d'Aure, et qui est le résumé de deux remarquables ouvrages précédemment publiés, leTraité d'équitationet leTraité sur l'industrie chevaline. A ceux qui ont suivi ces travaux et lu ces ouvrages, l'importance du sujet est suffisamment démontrée, soit qu'ils s'occupent de l'équitation comme art ou comme science, soit qu'ils l'envisagent sous son aspect militaire et politique, soit, enfin, qu'ils la considèrent sous le rapport de l'économie industrielle.

Cette brochure a pour but de faire comprendre au gouvernement l'indispensable utilité d'une école normale d'équitation. C'est au moyen d'une institution de ce genre que l'on créera des hommes spéciaux destinés à répandre le goût du cheval et les connaissances équestres dans les populations. Il s'agit de revenir à ce que l'on faisait autrefois, c'est-à-dire former des hommes en état de dresser et de mettre en valeur nos chevaux de luxe, et des consommateurs en état de s'en servir. A quoi ont abouti toutes les dépenses du gouvernement pour régénérer nos races de luxe, le jour où il n'a pas compris que la chose essentielle pour leur assurer la vogue était de créer des hommes en état d'en tirer parti? Mais laissons parler M. d'Aure, sur les courses, considérées aujourd'hui comme le seul et unique moyen de régénération:

«On ne peut pas mettre en doute que les courses ne soient à présent plutôt une question de jeu qu'une amélioration de race; il suffit, pour être édifié à cet égard, de voir comment les choses se passent aussi bien en Angleterre qu'en France.

»Le cheval de course est un dé sur lequel un joueur vient placer un enjeu considérable; peu importe ce que deviendra plus tard le cheval; ce à quoi l'on s'attache, c'est à lui faire subir une préparation; les mettant dans le cas de concourir de bonne heure, et avec le plus de chances possible de vitesse. Si, en agissant ainsi le joueur peut y trouver son compte, l'amélioration de l'espèce doit-elle y trouver le sien? Je ne le pense pas. Du reste, tous les hommes sensés et spéciaux de l'Angleterre reconnaissent que l'adoption d'un pareil système apporte la dégénérescence de leurs races; ils s'aperçoivent que des sujets, soumis dès l'âge de deux ans à une préparation donnant une énergie factice et prématurée, sont ruinés pour la plupart, et retirent ainsi à la production une foule de sujets qui eussent été précieux s'ils avaient été élevés dans de meilleures conditions.

»N'en est-il pas de même, chez nous? Que deviennent la plupart de ces chevaux de noble origine, élevés d'abord avec tant de frais? Défleuris, estropiés, altérés dans leur santé par l'entraînement, ils sortent de l'hippodrome souvent pour être vendus à vil prix, et le produit de cette vente doit servir de dédommagement aux frais énormes faits pour leur éducation. Avec de semblables résultats, bien rares en exceptions, le jeu devient une conséquence; ne faut-il pas se couvrir des frais exorbitants de l'entraînement et de toutes les chances défavorables qui en émanent, et chercher, dans le hasard, des chances pouvant devenir plus propices; aussi, en France comme en Angleterre, le motif réel, essentiel des courses, a-t-il été effacé: ce n'est plus qu'un vaste champ d'agiotage subventionné chez nous par l'État.

»Après avoir fait naître une situation aussi aventureuse dans une industrie ne demandant, au contraire, que de la suite et du positif, quels avantages en a retirés l'État? quel a été le prix des sacrifices faits pour soutenir une pareille institution? Dans le nombre incalculable de chevaux tarés et estropiés par les exercices prématurés, il a trouvé, depuis quatorze ans, à acheter, à des prix souvent trop élevés, une cinquantaine d'étalons dont la plupart ont encore des qualités fort contestables comme reproducteurs. Cependant, si l'on fait le relevé des fonds versés par l'État depuis quatorze ans, les villes ayant des hippodromes, le roi, les princes et les sociétés, on pourrait évaluer à plusieurs millions les fonds employés à encourager une industrie, cause de ruine pour beaucoup de gens et n'ayant servi qu'à détériorer une race appelée à jeter des germes d'amélioration dans nos espèces...»

Et plus loin:

«Si tout le mérite du cheval était dans la vitesse, cette préoccupation serait excusable; mais à quoi sert le meilleur coureur, quand il ne joint pas à cette qualité une bonne construction et de belles allures? Repoussé pour la reproduction, ne trouvant pas même d'emploi chez celui qui l'élève, il ne sert qu'à engager des paris et à compromettre ainsi la fortune de celui auquel il appartient.

»Rien ne pourrait mieux faire naître le doute, qu'un mode amenant d'aussi tristes résultats. En tout état de cause, à quoi sert d'obtenir un degré de plus grande vitesse parmi les individus d'une même race et tous soumis aux mêmes conditions? seront-ils pour cela plus de pur sang?

»Si la lutte s'établissait entre des chevaux d'espèce différente, et que deux systèmes fussent en présence, je comprendrais fort bien alors les luttes à outrance pour faire prévaloir un de ces deux systèmes; mais ici tout le monde est d'accord; et l'on tient si fortement à l'être, que, dans les concours, on n'admet pas un cheval dont l'origine ne soit bien constatée, tant on craint de réveiller la controverse, si un cheval dont l'origine serait douteuse était vainqueur.»

Voilà donc pourtant où nous en sommes; voilà le résultat de ces grands moyens d'amélioration, considérés aujourd'hui comme la panacée universelle. M. d'Aure, qui admet bien les épreuves de courses pour certains chevaux, voudrait cependant aussi que des primes, des encouragements fussent accordés à des chevaux qui ne peuvent et ne doivent pas être achetés comme étalons, et qui sont destinés à entrer dans la consommation. Cet encouragement serait certainement le meilleur, car l'éducation donnée à nos chevaux indigènes contribuerait puissamment à combattre la concurrence étrangère.

Laissons encore parler M. d'Aure:

«Pourquoi, en exigeant quelques preuves d'énergie, ne pas primer aussi les allures, la construction, le dressage et la bonne condition? Le cheval une fois soumis à des exercices qui ne serviraient qu'à le mettre en valeur, une grande concurrence s'établirait alors pour obtenir un prix, et, si on ne l'obtenait pas, on disposerait, en tout état de cause, le cheval à une vente facile et avantageuse. Dans cette hypothèse, il n'est pas douteux qu'une foule de chevaux ne soient achetés par le consommateur à un prix souvent beaucoup plus élevé que ne sont vendus annuellement au haras quelques étalons.»

De quelque manière que soit envisagée cette grande question, la création d'hommes spéciaux est une chose indispensable. Quand bien même nous enlèverions à l'équitation son importance sous le point de vue d'économie industrielle, ou sous le point de vue militaire et politique, elle a encore une valeur immense sous le point de vue artistique.

L'équitation est, en effet, une science et un art. C'est un art pour celui qui dispose du cheval tout dressé. C'est une science pour le professeur, qui dresse et l'homme et le cheval. Le professeur a donc à créer l'instrument et le virtuose: il faut qu'il possède à fond la physiologie du cheval; faute de quoi, il est exposé à demander violemment à certains individus ce que leur conformation, des défauts naturels ou des tares peu apparents leur interdisent de faire avec spontanéité. L'ignorance de l'éducateur, inattentif à ces imperfections ou à ces particularités, provoque infailliblement chez des animaux, peut-être généreux et dociles d'ailleurs, la souffrance, la révolte et une irritation de caractère qu'eux-mêmes ne peuvent plus gouverner.

Mais comment s'étonnerait-on que l'éducation des bêtes, de ces instruments passifs et muets de nos indiscrètes volontés, ne fût pas souvent prise à rebours, lorsque, nous qui avons le raisonnement et la parole pour nous défendre et nous justifier, nous sommes si mal compris et si mal menés par les prétendus éducateurs du genre humain? Un bon cheval, intelligent et fin, est un instrument à perfectionner. Une main brutale ne saurait en tirer parti; un artiste habile en développe la délicatesse et la puissance. Dans ce noble et vivifiant exercice, l'écuyer expérimenté sent qu'il y a là, comme dans tous les arts, un progrès continuel à faire, une perfection de plus en plus difficile à atteindre, de plus en plus attrayante à chercher. C'est un champ illimité pour l'étude et l'observation des instincts et des ressources de cet admirable instrument, de cet instrument qui vit, qui comprend, qui répond, qui progresse, qui entend, qui retient, qui devine, qui raisonne presque; le plus beau, le plus intelligent des animaux qui peuvent nous rendre un service immédiat en nous consacrant leurs forces.

Ceux qui n'ont aucune notion de cet art du cavalier s'imaginent que l'équilibre résultant de l'habitude, la force musculaire et l'intrépidité suffisent. La première de ces qualités est la seule indispensable. Elle l'est, à la vérité, mais elle est loin de suppléer à la connaissance des moyens; et, quant à l'emploi de la force et de l'audace, il est souvent plus dangereux qu'utile. Une femme délicate, un enfant, peuvent manier un cheval vigoureux s'il est convenablement dressé, et s'ils ont l'instruction nécessaire. Les qualités naturelles sont: la prudence, le sang-froid, la patience, l'attention, la souplesse, l'intelligence des moyens et la délicatesse du toucher, car ce mot de pratique instrumentale peut très-bien s'appliquer au maniement de la bouche du cheval; et, tandis que l'ignorance croit n'avoir qu'à exciter et à braver l'exaspération du coursier, la science constate qu'il s'agit, au contraire, de calmer cette créature impétueuse, de la dominer paisiblement, de l'assouplir, de la persuader pour ainsi dire, et de l'amener ainsi à exécuter toutes les volontés du cavalier avec une sorte de zèle et de généreux plaisir.

Qu'on nous permette encore un mot sur la question d'art. Il y a dans l'équitation, comme dans tout, une bonne et une mauvaise manière, ou plutôt il y a cent mauvaises manières et une seule bonne, celle que la logique gouverne. Cependant l'erreur prévaut souvent, et la logique proteste en vain. Certain professeur, naguère au pinacle, et qui n'a pas craint de soumettre sa méthode, incarnée en sa personne, aux applaudissements et aux sifflets d'une salle de spectacle, avait obtenu des résultats en apparence merveilleux, tout en ressuscitant et en exagérant des procédés à la mode sous Louis XIII. Le cheval réduit à l'état de machine entre ses mains et entre ses jambes, entièrement dénaturé, raidi là où la nature l'avait fait souple, brisé là où il devait être ferme, déformé en réalité et comme crispé dans une attitude contrainte et bizarre, exécutait, comme une mécanique à ressorts, tous les mouvements que l'écuyer, espèce d'homme à ressorts aussi, lui imprimait au grand ébahissement des spectateurs. Cela était fort curieux, en effet, et ce puéril travail, considéré comme étude de fantaisie, pouvait fort bien défrayer le spectacle de Franconi parmi les diverses exhibitions de chevaux savants.

Jusque-là, rien de mieux: M. Baucher méritait les applaudissements pour avoir montré un si remarquable asservissement des facultés du cheval aux volontés de l'homme. Malheureusement le public s'imagina que c'était là de l'équitation, et qu'un spécimen de l'exagération à laquelle on pouvait parvenir en ce genre était la vraie, la seule base de l'éducation hippique. Des hommes réputés spéciaux se le laissèrent persuader par l'engouement, et l'inventeur du système finit par le croire lui-même en se voyant pris au sérieux.

C'est donc d'une mauvaise manière, de la pire de toutes peut-être, que ces hommes prétendus compétents se sont récemment enthousiasmés aux dépens et dommages de l'État. Cette incroyable erreur ne signale que trop la décadence où sont tombés aujourd'hui l'art de l'équitation et la science de l'hippiatrique; car ces choses qu'on a voulu désunir sont indissolublement solidaires l'une de l'autre. Avant de dresser un cheval, il faut savoir: 1° ce que c'est que le cheval en général; 2° ce qu'est en particulier l'individu soumis à l'éducation. Nous avons dit comment la connaissance de l'individu était indispensable lorsqu'on ne voulait pas s'exposer à lui demander autre chose que ce qu'il pouvait exécuter. Quant au cheval en général, nous disons que c'est un être énergique, irritable, généreux, par conséquent. On pourrait presque dire de lui, que c'est, après l'homme, un être libre, puisqu'il est susceptible d'abjurer la liberté naturelle de l'état sauvage et d'aimer non-seulement la domesticité, mais l'éducation. Aimer est le mot, et les poëtes n'ont fait ni métaphore ni paradoxe en dépeignant son ardeur dans le combat et son orgueil dans l'arène du tournoi. Autant un cheval courroucé par une éducation abrutissante se montre colère, vindicatif et perfide, autant celui qui n'a jamais éprouvé que de bons traitements et que l'on instruit avec logique, patience et clarté, répond aux leçons avec zèle et attrait.

Il s'agit donc de faire de cet être intelligent un être instruit, et, pour cela, il ne faudrait pas oublier qu'on s'adresse à une sorte d'intelligence et non à une sorte de machine construite de main d'homme et qu'il soit donné à l'homme de modifier dans son essence. La main de Dieu a passé par là, elle a imprimé à cette race d'êtres un cachet de beauté et des aptitudes particulières que l'homme, appelé à gouverner les créatures secondaires, ne peut fausser sans contrarier et gâter l'oeuvre de la nature; c'est là une loi inviolable dans tous nos arts, dans tous nos travaux, dans toutes nos inventions. Le cheval est fait pour se porter en avant, pour aspirer l'air avec liberté, pour gagner en grâce, en force, en souplesse, à mesure qu'on règle ses allures; mais régler, c'est développer. Cela est vrai pour la bête et pour l'homme. La science vraie de l'écuyer consiste donc, en deux mots, à rendre sa monture docile en augmentant son énergie.

Nous ne pouvions rendre compte d'une brochure qui est le résumé rapide des travaux précédents et de l'expérience de toute la vie de l'auteur, sans résumer de notre côté ses principes sur l'équitation. M. d'Aure est un praticien sérieux qui a étudié sa spécialité sous ses rapports les plus profonds. Il a porté dans ses études et dans sa pratique une véritable ferveur d'artiste, des convictions fondées, la persévérance et le désintéressement qui caractérisent ceux qui sentent vivement l'utile, le beau et le vrai de leur vocation.

Dans un excellent traité surl'industrie chevaline, écrit avec une clarté remarquable, et rempli de vues historiques ingénieuses et intéressantes, M. d'Aure a vu en grand et traité en maître cette question de l'amélioration des races que nous résumerions, nous, communistes, dans les termes suivants: «Socialisation d'un des instruments du travail de l'homme.» On ne niera pas que le cheval ne soit un de ces instruments de travail qu'aucune machine n'est de longtemps appelée à remplacer absolument. Il est heureux sans doute que le génie de l'industrie arrive de plus en plus à substituer les machines à l'emploi abusif qui a été fait et qui se fait encore des forces vitales. Mais, tandis qu'on se préoccupe aujourd'hui de supprimer par les machines la dépense qu'exige l'entretien de ces forces vitales, on ne s'aperçoit pas qu'on les laisse se détériorer et se perdre, lorsque, pour longtemps encore, on en a un besoin essentiel. On oublie que, pour des siècles encore, le cheval sera indispensable au travail humain, au service des armées, à l'agriculture, aux transports de fardeaux, aux voyages, etc.; et, lorsque cette noble espèce ne sera plus dans les mains de nos descendants que ce qu'elle doit être en effet, c'est-à-dire un moyen de plaisir, et son éducation perfectionnée une pratique d'art accessible à tous, nous aurons été forcés d'épuiser encore bien des générations de ces laborieux animaux, avant d'arriver à supprimer l'excès de leur travail. Ne dirait-on pas, à voir l'état de décadence où l'on a laissé tomber la production chevaline, que nous sommes à la veille d'entrer dans cet Eldorado de machines, où tout se fera à l'aide de la vapeur, depuis le transport des cathédrales jusqu'à l'office du barbier?

Quel est donc le résultat social qu'il faudrait atteindre pour réhabiliter l'industrie chevaline, à peu près perdue depuis la révolution et particulièrement depuis 1830? Encourager la production, renouveler et conserver nos belles races indigènes, qui, dans peu d'années, auront entièrement disparu si on n'y prend garde; donner aux cultivateurs et aux éleveurs de chevaux les moyens de faire de bons élèves; enfin créer, comme on l'a déjà dit, une classe d'éducateurs spéciaux, sans laquelle le producteur ne peut donner au cheval la valeur d'un instrument complet, mis en état de service et de durée; sans laquelle aussi le consommateur ne saura jamais entretenir les ressources de sa monture. Nous en avons dit assez au commencement de cet article pour prouver que, sans l'éducation, le cheval est d'un mauvais service, et qu'entre les mains d'un bon éducateur et d'un bon cavalier, sa valeur augmente, ses forces se décuplent et se conservent. Il y aurait une sage économie générale à répandre ces connaissances dans notre peuple. Les riches n'y songent guère, ils ne se contentent pas de se servir exclusivement de chevaux anglais, il leur faut des cochers et des jockeys d'outre-Manche. Il est vrai qu'on trouverait difficilement aujourd'hui chez nousdes hommes de chevalentendus. A qui la faute?

Pour prouver la nécessité de ces mesures, il suffit de montrer le désordre, l'incurie, et tous les fâcheux résultats de la concurrence aveugle et inintelligente, l'absence d'encouragements bien entendus, de dépenses utiles, d'initiative éclairée, et de vues sociales et patriotiques de la part de l'État.

Nous ne prétendons pas que M. d'Aure ait songé à accuser, de notre point de vue, le régime de la concurrence et à invoquer les solutions sociales qui nous préoccupent; mais, par la force rigoureuse de la logique qui est au fond de toutes les questions approfondies, ses démonstrations arrivent à prouver la nécessité de l'initiative sociale dans la question qu'il traite. Si l'on apportait sur toutes les spécialités possibles des travaux aussi complets et des calculs aussi certains, tous ces travaux d'analyse aboutiraient à la même conclusion synthétique: à savoir, que la concurrence est destructive de toute industrie, de tout progrès, de toute richesse nationale, et qu'il faut, pour régler la production et la consommation, que la sagesse et la prévoyance de l'État interviennent, règlent et dirigent.

C'est un hameau entre Linières et Issoudun, sur la route de communication qui côtoie le plateau de la vallée Noire. Une très-jolie église gothique et un vieux château, jadis abbaye fortifiée, aujourd'hui ferme importante, embellissent cette bourgade, située d'ailleurs dans un paysage agréable; c'est là que se tient annuellement, dans une prairie d'environ cent boisselées (plus de six hectares), une des foires les plus importantes du centre de la France. On évalue de douze à treize mille têtes le bétail qui s'y est présenté cette année: quatre cents paires de boeufs de travail, trois cents génisses et taureaux, denrée que l'on désigne communément dans le pays sous le nom dejeunesse(un métayer se fait entendre on ne peut mieux quand il vous dit qu'il vamener sa jeunesseen foire pour s'en défaire); trois cents vaches, douze cents chevaux, quatre mille bêtes à laine, trois cents chèvres, et une centaine d'ânes. Ajoutez à cela ces animaux que le paysan méticuleux ne nomme pas sans dire:sauf votre respect, c'est-à-dire trois mille porcs, qui ont un champ de foire particulier de quatre-vingts boisselées d'étendue, et vous aurez la moyenne d'un des grands marchés de bestiaux du Berry.

Les marchands forains et les éleveurs s'y rendent de la Creuse, du Nivernais, du Limousin, et même de l'Auvergne. Les chevaux, comme on a vu, n'y sont pas en grand nombre, et ils sont rarement beaux. Les vaches laitières sont encore moins nombreuses et plus mauvaises; on ne vend les belles vaches que quand elles ne peuvent plus faire d'élèves. Ces élèves sont la richesse du pays. Ils deviennent de grands boeufs de labour qui travaillent chez nous une terre grasse et forte,bien terribleà soulever. Quant à lajeunessequ'on a de reste, après que le choix des boeufs de travail est fait, elle est enlevée en masse par les Marchois, qui l'engraissent ou la brocantent. Quelques bouchers d'Orléans viennent aussi s'approvisionner à la foire de la Berthenoux. Une belle paire de boeufs assortis se vend aujourd'hui, six cents francs; lataurinailleou lajeunessequatre-vingts francs par tête; les chevaux cent trente, les vaches cent vingt, les moutons trente, les brebis vingt-cinq, les porcs vingt-cinq, les ânes vingt-cinq, les chèvres dix, les chevreaux, de quinze à trente sous.

Les principales affaires se traitent entre Berrichons et Marchois. Les premiers ont une réputation de simplicité dont ils se servent avec beaucoup de finesse. Les seconds ont une réputation de duplicité qui les fait échouer souvent devant la méfiance des Berrichons.

La vente du bétail est, chez nous, une sorte de bourse en plein air, dont les péripéties et les assauts sont les grandes émotions de la vie du cultivateur. C'est là que le paysan, le maquignon, le fermier, déploient les ressources d'une éloquence pleine de tropes et de métaphores inouïes. Nous entendions un jour, à propos d'un lot de porcs, le marchandeur s'écrier:

—Si je les paie vingt-trois francs pièce, j'aime mieux que les trente-six cochons me passent à travers le corps!

Et même nous altérons le texte; il disaitle cadavre, et encore prononçait-ilcalabre, ce qui rendait son idée beaucoup plus claire pour les oreilles environnantes.

Il y a d'autres formules de serment ou de protestation non moins étranges:

—Je veux que la patte du diable me serve de crucifix à mon dernier jour, si je mens.—Que cette paire de boeufs me serve de poison..., etc.

Ces luttes d'énergumènes durent quelquefois du matin jusqu'à la nuit. Enfin, après avoir attaqué et défendu pied à pied, sou par sou, la dernière pièce de cinq francs, on conclut le marché par des poignées de main qui, pour valoir signature, sont d'une telle vigueur que les yeux en sortent de la tête; mais discours, serments et accolades sont perdus dans la rumeur et la confusion environnantes; tandis que vingt musettes braillent à qui mieux mieux du haut des tréteaux, les propos des buveurs sous la ramée, les chansons de table, les cris des charlatans et des montreurs de curiositésà l'esprit-de-vin, l'antienne des mendiants, le grincement des vielles, le mugissement des animaux, forment un charivari à briser la cervelle la plus aguerrie. Il y a mille tableaux pittoresques à saisir, mille types bien accusés à observer.

Quelquefois la chose devient superbe et, en même temps, effrayante: c'est quand la panique prend dans le campement des animaux à cornes.La jeunesseest particulièrement quinteuse, et parfois un taureau s'épouvante ou se fâche, on ne sait pourquoi, au milieu de cinq ou six cents autres, qui, au même instant, saisis de vertige, rompent leurs liens, renversent leurs conducteurs, et s'élancent comme une houle rugissante au milieu du champ de foire. La peur gagne bêtes et gens de proche en proche, et on a vu cette multitude d'hommes et d'animaux présenter des scènes de terreur et de désordre vraiment épouvantables. Une mouche était l'auteur de tout ce mal.

La foire de la Berthenoux a lieu tous les ans le 8 et le 9 septembre. Elle commence par la vente des bêtes à laine, et finit par celle des boeufs. Il s'y fait pour un million d'affaires, en moyenne.


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