LE DIAMANT DU RAJAH

Il le mena vers le buffet et insista pour lui faire prendre quelques rafraîchissements.

«Ma parole, pensa le lieutenant, voilà l'un des plus charmants compagnons que j'aie rencontré jamais, et, je n'en doute pas, l'une des plus agréables sociétés de Londres.»

Il but un peu de vin de Champagne qu'il trouva excellent, et, remarquant que plusieurs personnes étaient en train de fumer, alluma un manille, avant de se diriger vers la table de roulette, où il risqua son enjeu. Ce fut alors qu'il s'aperçut que tous les invités étaient soumis à un examen très serré. Mr. Morris allait de-ci de-là, occupé en apparence de ses devoirs d'hospitalité, mais, cependant, il jetait tout autour de lui des regards scrutateurs. Personne n'échappait à son œil perçant; il observait la tenue de ceux qui perdaient de grosses sommes, il évaluait le montant des mises, il écoutait les conversations; en un mot il semblait guetter le moindre indice de caractère et en prendre note. Brackenbury sentit renaître ses soupçons. Était-il vraiment dans une maison de jeu? Que signifiait cette enquête? Il épia Mr. Morris dans tous ses mouvements, et, quoique celui-ci eût un sourire toujours prêt, il crut distinguer, sous ce masque, une expression soucieuse et préoccupée. Tous, autour de lui, riaient, causaient et faisaient leurs jeux; mais les invités n'inspiraient plus aucun intérêt à Brackenbury.

«Ce Morris, se dit-il, n'est pas ici pour s'amuser. Il poursuit quelque dessein profond; pourvu qu'il me soit donné de le découvrir!»

De temps en temps, Mr. Morris entraînait à l'écart un des visiteurs; et, après un bref colloque dans l'antichambre, il revenait seul, l'autre ne reparaissait plus.... Ce manège, plusieurs fois répété, excita au plus haut degré la curiosité de Brackenbury. Il résolut d'aller immédiatement au fond de ce petit mystère, et, sortant d'un air de flânerie dans l'antichambre, découvrit une embrasure de fenêtre très profonde, cachée par des rideaux d'un vert à la mode. Là, il se dissimula à la hâte; il n'eut pas à attendre longtemps: un bruit de pas et de voix se rapprochait, venant du salon principal. Regardant entre les rideaux, il vit Mr. Morris qui escortait un personnage épais et coloré, ayant un peu la mine d'un commis voyageur et que Brackenbury avait déjà remarqué à cause de son air commun. Tous deux s'arrêtèrent juste devant la fenêtre, de sorte que celui qui écoutait ne perdit pas un mot du discours suivant:

«Je vous demande mille pardons, disait Mr. Morris; avec une exquise politesse, vous me voyez fort embarrassé; mais dans une grande ville comme Londres, des erreurs surviennent continuellement, et le mieux est d'y remédier au plus vite. Je ne vous le cacherai donc pas, monsieur: je crains que vous ne vous soyez trompé et que vous n'ayez honoré ma modeste demeure par mégarde; car, pour parler net, je ne puis nullement me rappeler votre figure. Laissez-moi vous poser la question sans circonlocutions inutiles, un mot suffira:—Chez qui pensez-vous être?

—Chez Mr. Morris, balbutia l'autre, en manifestant la prodigieuse confusion qui s'était visiblement emparée de lui pendant les dernières minutes.

—John ou James Morris? demanda le maître de la maison.

—Je ne puis réellement le dire, repartit le malheureux invité; je ne suis pas en relations personnelles avec ce gentleman, pas plus que je ne le suis avec vous-même.

—Je comprends, dit Mr. Morris; il y a quelqu'un du même nom dans le bas de la rue et sans doute le policeman pourra vous indiquer son adresse. Croyez que je me félicite du malentendu qui m'a pendant quelques instants procuré le plaisir de votre compagnie, et laissez-moi vous exprimer l'espoir que nous nous rencontrerons de nouveau d'une manière plus régulière. D'ici là, je ne voudrais, pour rien au monde, vous retenir plus longtemps loin de vos amis. John, ajouta-t-il en élevant la voix, voulez-vous aider monsieur à retrouver son pardessus?»

Et, d'un air aimable, Mr. Morris accompagna son hôte jusqu'à la porte de l'antichambre, où il le laissa aux soins du maître d'hôtel. Comme il passait devant la fenêtre, en retournant dans le salon, Brackenbury put l'entendre pousser un profond soupir, comme si son esprit était chargé d'une grande anxiété et ses nerfs déjà lassés par la tâche qu'il poursuivait.

Pendant près d'une heure, les cabs continuèrent à arriver avec une telle fréquence, que Mr. Morris eut à recevoir un nouvel hôte pour chacun des anciens qu'il renvoyait, de sorte que le nombre des joueurs resta toujours à peu près le même. Mais au bout de ce temps, les arrivées s'espacèrent de plus en plus, pour cesser enfin tout à fait, tandis que les éliminations continuaient tout aussi activement. Le salon commença donc à se vider; le baccarat cessa, faute de banquier; plus d'un invité prit de lui-même congé, sans qu'on essayât de le retenir; en même temps Mr. Morris redoublait d'attentions empressées auprès de ceux qui demeuraient encore. Il allait de groupe en groupe et de l'un à l'autre, prodiguant les regards sympathiques et les paroles gracieuses; il était moins hôte qu'hôtesse, pour ainsi dire, car il y avait, dans sa manière d'être, une sorte de coquetterie, de condescendance féminine qui prenait le cœur de tous.

Comme l'assemblée se réduisait de plus en plus, le lieutenant Rich, en quête d'un peu d'air, sortit du salon et alla jusque dans le vestibule; mais il n'en eut pas plus tôt franchi le seuil, qu'il fut subitement arrêté par une découverte fort extraordinaire. Les plantes fleuries avaient disparu de l'escalier; trois grands fourgons de mobilier stationnaient devant la porte du jardin; les domestiques étaient occupés à déménager la maison de tous les côtés; même quelques-uns d'entre eux avaient déjà quitté leur livrée et se préparaient à s'en aller. C'était comme la fin d'un bal à la campagne, où tout a été fourni en location. Certes Brackenbury avait lieu de réfléchir. D'abord les invités, qui, en somme, n'étaient pas réellement des invités, avaient été renvoyés; et maintenant les serviteurs, qui évidemment n'étaient pas de vrais serviteurs, se dispersaient en toute hâte.

«N'était-ce donc qu'un rêve? se demanda-t-il, une fantasmagorie qui doit s'évanouir avant le jour?»

Saisissant une occasion favorable, Brackenbury gagna l'escalier et monta jusqu'aux étages supérieurs de la maison. C'était bien comme il l'avait pressenti. Il courut de chambre en chambre et ne vit pas le moindre meuble, pas même un tableau accroché aux murs. Bien que les peintures fussent fraîches et les papiers nouvellement posés, la maison était non seulement inhabitée pour l'instant, mais n'avait certainement jamais été habitée du tout. Le jeune officier se rappela avec étonnement l'air élégant, confortable et hospitalier qu'elle affectait lors de son arrivée. Ce n'était qu'à force de prodigieuses dépenses que l'imposture avait pu être organisée sur une si grande échelle.

Qui donc était Mr. Morris? Quel était son but pour jouer ainsi, pendant une nuit, le rôle d'un maître de maison dans ce coin reculé de Londres? Et pourquoi rassemblait-il ses hôtes au hasard de la rue? Brackenbury se souvint qu'il avait déjà tardé trop longtemps et se hâta de redescendre. Pendant son absence, beaucoup de monde était parti, et, en comptant le lieutenant, il n'y avait plus que cinq personnes dans le salon, tout à l'heure si rempli. Comme il rentrait, Mr. Morris l'accueillit avec un sourire et se leva:

«Il est temps maintenant, messieurs, dit-il, de vous expliquer quel était mon projet en vous enlevant ainsi. J'espère que la soirée ne vous aura pas paru ennuyeuse; je le confesse toutefois, mon dessein n'était pas d'amuser vos loisirs, mais de me procurer du secours dans une circonstance critique. Vous êtes tous des gentlemen, continua-t-il, votre apparence le prouve suffisamment et je ne demande pas de meilleure garantie. Donc, je le dis sans aucun détour, je viens vous demander de me rendre un service à la fois dangereux et délicat; dangereux, car vous y risquerez votre vie; délicat, parce qu'il me faut exiger de vous la plus absolue discrétion sur tout ce qu'il vous arrivera de voir et d'entendre. De la part de quelqu'un qui vous est absolument étranger, la requête est presque ridiculement extravagante, je le sens; si l'un d'entre vous recule devant une périlleuse confidence et un acte de dévouement digne de Don Quichotte, je suis donc prêt à lui tendre la main avec toute la sincérité possible, en lui souhaitant une bonne nuit, à la garde de Dieu.»

Un homme très grand et très brun, au dos voûté, répondit immédiatement à cet appel.

«J'approuve votre franchise, monsieur, et pour ma part, je m'en vais. Je ne fais pas de réflexions, mais je ne puis nier que vous ne m'inspiriez quelque méfiance. Je m'en vais, je le répète, et peut-être trouverez-vous que je n'ai aucun droit d'ajouter des paroles à l'exemple que je donne.

—Au contraire, répliqua Mr. Morris; je vous remercie de ce que vous dites. Il serait impossible d'exagérer la gravité de mon dessein.

—Eh bien, messieurs, qu'en pensez-vous? reprit l'homme brun en s'adressant aux autres. Nous avons mené assez loin cette fredaine nocturne. Rentrerons-nous au logis, paisiblement et tous ensemble? Vous approuverez ma proposition demain matin, quand, sans peur et sans reproche, vous reverrez le soleil.»

Celui qui parlait prononça ces derniers mots avec une intonation qui ajoutait à leur force, et sa figure portait une singulière expression de gravité. Un des assistants se leva précipitamment et, d'un air alarmé, se prépara aussitôt à prendre congé. Deux seulement restèrent fermes à leur place: Brackenbury et un vieux major de cavalerie au nez rubicond; ces deux derniers gardaient une attitude nonchalante, et, sauf un regard d'intelligence rapidement échangé entre eux, semblaient absolument étrangers à la discussion qui venait de finir.

Mr. Morris conduisit les déserteurs jusqu'à la porte, qu'il ferma sur leurs talons; puis il se retourna en laissant voir une expression de soulagement. S'adressant aux deux officiers:

«J'ai choisi mes hommes comme le Josué de la Bible, dit-il, et je crois maintenant avoir l'élite de Londres. Votre physionomie séduisit mes cochers; elle me plut encore davantage; j'ai surveillé votre conduite au milieu d'une étrange société et dans les circonstances les plus singulières; j'ai remarqué comment vous jouiez et de quelle façon vous supportiez vos pertes; enfin, tout à l'heure, je vous ai mis à l'épreuve d'une annonce stupéfiante et vous l'avez reçue comme une invitation à dîner. Ce n'est pas pour rien, ajouta-t-il, que j'ai été pendant des années le compagnon et l'élève du prince le plus courageux et le plus sage de toute l'Europe.

—À l'affaire de Bunderchang, fit observer le major, je demandai douze volontaires, et, répondant à mon appel, tous les troupiers sortirent du rang. Mais une société de joueurs n'est pas la même chose qu'un régiment sous le feu. Vous pouvez vous féliciter, je suppose, d'en avoir trouvé deux, et deux qui ne vous manqueront pas à l'assaut. Quant aux animaux qui viennent de se sauver, je les place parmi les chiens les plus piteux que j'aie jamais rencontrés. Lieutenant Rich, ajouta-t-il, s'adressant à Brackenbury, j'ai beaucoup entendu parler de vous en ces derniers temps, et je ne doute pas que vous ne connaissiez également mon nom. Je suis le major O'Rooke.»

Et le vétéran tendit sa main, qui était rouge et tremblante, au jeune lieutenant.

«Qui ne le connaît? répondit Brackenbury.

—Lorsque cette petite affaire sera réglée, dit Mr. Morris, vous jugerez que je vous ai suffisamment récompensés; car à aucun de vous deux je n'aurais pu rendre un service plus précieux que de lui faire faire la connaissance de l'autre.

—Et maintenant, demanda le major O'Rooke, s'agit-il d'un duel?

—C'est un duel d'une certaine sorte, répondit Mr. Morris, un duel avec des ennemis inconnus et dangereux et, je le crains, un duel à mort. Je dois vous prier, continua-t-il, de ne plus m'appeler Morris; nommez-moi, s'il vous plaît, Hammersmith. Pour ce qui est de mon vrai nom et de celui d'une personne à qui j'espère vous présenter avant peu, vous me ferez plaisir en ne les demandant pas et en ne cherchant pas à les découvrir vous-mêmes. Il y a trois jours, celui dont je vous parle disparut soudain de chez lui, et jusqu'à ce matin je n'ai pas reçu le moindre renseignement sur son compte. Vous imaginerez mon inquiétude, quand je vous aurai dit qu'il est engagé dans une œuvre de justice privée. Lié par un malheureux serment, trop légèrement prononcé, il croit nécessaire de purger la terre du dernier des misérables, traître, meurtrier, etc..., sans le secours de la loi. Déjà deux de nos amis (l'un d'eux mon propre frère) ont péri dans cette entreprise. Lui-même, ou je me trompe fort,—est pris dans les mêmes trames fatales. Mais du moins il vit encore, il espère toujours, comme le prouve suffisamment ce billet.»

Là-dessus, l'homme qui parlait ainsi et qui n'était autre que le colonel Geraldine, montra une lettre conçue en ces termes:

«Major Hammersmith,—Mercredi, à trois heures du matin, vous serez introduit par la petite porte dans le jardin de Rochester-House, Regent's Park, par un homme qui est entièrement à ma dévotion. Je vous prie de ne pas me faire attendre, fût-ce une seconde. Apportez, s'il vous plaît, ma boîte d'épées, et, si vous pouvez les trouver, amenez un ou deux hommes d'honneur et d'une discrétion absolue, à qui ma personne soit inconnue. Mon nom ne doit pas paraître dans cette affaire.

T. GODALL.»

—Ne fût-ce que du droit que lui donne son caractère, mon ami est de ceux dont la volonté s'impose, poursuivit le colonel Geraldine; inutile de vous dire, par conséquent, que je n'ai même pas visité les alentours de Rochester-House et que je suis comme vous dans des ténèbres absolues, touchant la nature de ce dilemme. Aussitôt que j'eus reçu ces ordres, je me rendis chez un entrepreneur de locations; en quelques heures la maison dans laquelle nous sommes, eut pris un air de fête. Mon plan était au moins original et je suis loin de le regretter, puisqu'il m'a valu les services du major O'Rooke et du lieutenant Brackenbury Rich. Mais les habitants de cette rue auront un étrange réveil. Ils trouveront demain matin, déserte et à vendre, la maison qui cette nuit était pleine de lumières et de monde. C'est ainsi, reprit le colonel, que les affaires les plus graves ont un côté plaisant.

—Et, permettez-moi d'ajouter, une heureuse issue, fit observer Brackenbury.»

Le colonel consulta sa montre.

«Il est maintenant près de deux heures, dit-il; nous avons une heure devant nous, et un cab bien attelé est à la porte. Puis-je compter sur votre aide, messieurs?

—De toute ma vie, déjà longue, répondit le major O'Rooke, je n'ai jamais reculé devant quoi que ce fût, ni seulement refusé une gageure.»

Brackenbury se déclara prêt, dans les termes les plus corrects, et après qu'ils eurent bu un verre ou deux de champagne, le colonel leur remit à chacun un revolver chargé. Tous trois montèrent ensuite dans le cab et partirent pour l'endroit en question.

Rochester-House était une magnifique résidence sur les bords du canal; la vaste étendue des jardins l'isolait d'une façon exceptionnelle de tout ennui de voisinage; on eût dit le Parc aux Cerfs de quelque grand seigneur ou de quelque millionnaire. Autant qu'on pouvait en juger de la rue, aucune lumière ne brillait aux fenêtres de la maison, qui avait un aspect délaissé comme si le maître en eût été depuis longtemps absent.

Le cab fut congédié et les trois compagnons ne tardèrent pas à découvrir la petite porte, une sorte de poterne plutôt, ouvrant sur un sentier entre deux murs de jardin. Il s'en fallait encore de dix ou quinze minutes que l'heure fixée ne sonnât. La pluie tombait lentement et nos aventuriers, à l'abri sous un grand lierre, parlaient à voix basse de l'épreuve si proche. Soudain Geraldine leva le doigt pour imposer silence, et tous trois écoutèrent avec attention. Au milieu du bruit continu de la pluie, on distinguait de l'autre côté du mur le pas et la voix de deux hommes. Comme ils approchaient, Brackenbury, dont l'ouïe était remarquablement fine, put même saisir quelques fragments de leur conversation.

«La fosse est-elle creusée? demandait l'un.

—Elle l'est, répondit l'autre, derrière la haie de lauriers. Lorsque notre besogne sera terminée, nous pourrons la recouvrir avec un tas de bois.»

L'individu qui avait parlé le premier se mit à rire et cette gaieté parut horrible à ceux qui écoutaient derrière le mur.

«Dans une heure d'ici», reprit-il.

D'après le bruit des pas, il fut évident que les deux interlocuteurs se séparaient et continuaient leur marche dans une direction opposée. Presque aussitôt, la porte secrète s'entr'ouvrit avec précaution, une figure pâle se montra, une main fit signe d'avancer. Dans un silence de mort les trois hommes suivirent leur guide à travers plusieurs allées de jardin, jusqu'à l'entrée de la maison du côté des cuisines. Une seule bougie brûlait dans la vaste cuisine dallée, qui manquait absolument de tous les ustensiles habituels; et, comme la petite troupe commençait à monter les étages d'un escalier tournant, des bruits prodigieux, causés par les rats, témoignèrent plus sûrement encore de l'abandon du logis.

Le guide, qui marchait en avant, avec la lumière, était un vieillard maigre, très courbé, mais encore agile; il se retournait de temps en temps, et, par gestes, recommandait le silence, la prudence. Le colonel Geraldine suivait sur ses talons, la boîte d'épées sous le bras et un revolver tout prêt dans la main. Le cœur de Brackenbury battait violemment. Il vit qu'ils arrivaient assez tôt, mais jugea, d'après la hâte de leur conducteur, que le moment de l'action devait être proche. Les péripéties de cette aventure étaient si obscures et si menaçantes, le lieu semblait si bien choisi pour les actions les plus sombres, qu'un homme, même plus âgé que Brackenbury, eût été excusable de ressentir quelque émotion, tandis qu'il fermait la marche en montant l'escalier tournant.

Arrivés en haut, les trois officiers furent introduits dans une petite pièce éclairée seulement par une lampe fumeuse et un modeste feu. Au coin de la cheminée était assis un homme, jeune, d'une apparence robuste mais en même temps élégante et altière. Son attitude et sa physionomie témoignaient du sang-froid le plus impassible; il fumait tranquillement un cigare, et, sur une table à portée de sa main était posé un grand verre contenant quelque boisson gazeuse qui répandait une odeur agréable dans la chambre.

«Soyez le bienvenu, dit-il en tendant la main au colonel Geraldine; je savais que je pouvais compter sur votre exactitude.

—Sur mon dévouement, répondit le colonel en s'inclinant.

—Présentez-moi à vos amis», continua le prétendu Godall.

Quand cette cérémonie fut accomplie:

«Je voudrais, messieurs, dit-il, pouvoir vous offrir un programme plus attrayant. Les affaires sérieuses ne sont point à leur place au début de relations nouvelles, mais la force des événements l'emporte parfois sur les conventions du monde. J'espère et je crois que vous me pardonnerez cette soirée désagréable; pour des hommes de votre sorte il suffit de savoir qu'ils rendent un service considérable.

—Votre Altesse, dit O'Rooke, me pardonnera ma brusquerie. Je suis incapable de dissimulation. Depuis quelque temps, je soupçonnais le major Hammersmith; mais pour M. Godall, il est impossible de se tromper. Trouver dans Londres deux hommes qui ne connaissent pas le prince Florizel de Bohême, c'est trop réclamer de la fortune.

—Le prince Florizel!» s'écria Brackenbury stupéfait.

Et avec l'intérêt le plus profond il contempla les traits du célèbre personnage qui était devant lui.

«Je ne regrette pas la perte de mon incognito, répondit le prince, car cela me permet de vous remercier avec d'autant plus d'autorité. Vous eussiez fait, j'en suis sûr, pour Mr. Godall ce que vous ferez pour le prince de Bohême, mais ce dernier pourra peut-être, en retour, faire davantage pour vous. J'y gagne donc, ajouta-t-il avec grâce.

L'instant d'après, il entretenait les deux officiers de l'armée des Indes et des troupes d'indigènes,—prouvant que, sur ce sujet comme sur tous les autres, il possédait un fonds remarquable d'information avec les idées les plus justes.

Il y avait quelque chose de si frappant dans l'attitude de cet homme, impassible à l'heure d'un péril mortel, que Brackenbury se sentit pénétré d'une admiration respectueuse; il n'était pas moins sensible au charme de sa parole et à la surprenante amabilité de son accueil. Chaque intonation, chaque geste, était non seulement noble en lui-même, mais encore semblait ennoblir l'heureux mortel auquel il s'adressait; Brackenbury enthousiasmé s'avoua dans son cœur que celui-là était un souverain pour lequel on eût donné sa vie avec ivresse.

Quelques minutes s'étaient écoulées, quand l'individu qui avait introduit le trio, et qui depuis lors était resté assis dans un coin, sa montre à la main, se leva et murmura un mot à l'oreille du prince.

«C'est bien, docteur Noël, répondit celui-ci à haute voix.»—Puis, s'adressant aux autres: «Vous m'excuserez, messieurs, s'il me faut vous laisser dans l'obscurité. Le moment approche.»

Le docteur Noël éteignit la lampe. Un jour faible et blafard, précurseur de l'aurore, effleura les vitres, mais ne suffit pas pour éclairer la chambre; quand le prince se leva, il était impossible de distinguer ses traits, ni de deviner la nature de l'émotion qui évidemment l'étreignait. Il se dirigea vers la porte et se plaça tout contre, dans une attitude défensive.

«Vous aurez la bonté, dit-il, de garder un silence absolu et de vous dissimuler dans l'ombre le plus possible.»

Les trois officiers et le médecin se hâtèrent d'obéir, et, pendant dix minutes à peu près, le seul bruit dans Rochester House fut produit par les excursions des rats derrière les boiseries. Au bout de ce temps, un grincement de gonds tournant sur eux-mêmes éclata dans le silence et, presque aussitôt, ceux qui écoutaient purent entendre un pas lent et circonspect gravir l'escalier de service. À chaque marche, le nouvel arrivant semblait s'arrêter et prêter l'oreille; pendant ces longs intervalles, une angoisse profonde étouffait ceux qui faisaient le guet. Le docteur Noël, accoutumé cependant aux pires émotions, était tombé dans une prostration physique qui faisait pitié; sa respiration sifflait dans ses poumons; ses dents grinçaient l'une contre l'autre, et, lorsque nerveusement il changea de position, ses jointures craquèrent tout haut.

À la fin, une main se posa sur la porte et le pêne fut soulevé avec un léger bruit; puis une nouvelle pause eut lieu, pendant laquelle Brackenbury put voir le prince se ramasser silencieusement sur lui-même, comme s'il se préparait à quelque effort extraordinaire. Alors la porte s'ouvrit, laissant entrer un peu plus de la lumière du matin; la silhouette d'un homme apparut sur le seuil et s'arrêta immobile. Il était grand et tenait un couteau à la main. Même dans le crépuscule, on pouvait voir briller les dents de sa mâchoire supérieure, sa bouche étant ouverte comme celle d'un chien prêt à s'élancer. Il sortait de l'eau évidemment, car, pendant qu'il se tenait là, des gouttes continuaient à ruisseler de ses vêtements mouillés et clapotaient sur le plancher.

Un moment après, il franchit le seuil. Il y eut un bond, un cri étouffé, une lutte, et, avant que le colonel Geraldine eût trouvé le temps de voler à son aide, le prince tenait l'homme désarmé et sans défense par les épaules.

«Docteur, dit-il, veuillez rallumer la lampe.»

Abandonnant alors la garde de son prisonnier à Geraldine et à Brackenbury, il traversa la pièce et se plaça le dos à la cheminée. Aussitôt que la lampe brilla de nouveau, tous remarquèrent que les traits du prince étaient empreints d'une sévérité extraordinaire. Ce n'était plus Florizel, le gentilhomme insouciant; c'était le prince de Bohême, justement irrité, et animé d'une résolution implacable; il leva la tête, et, s'adressant au captif, le président duSuicide Club:

«M. le président, dit-il, vous avez tendu votre dernier piège, et vos pieds se sont pris dedans. Le jour se lève: c'est votre dernier matin. À l'instant, vous venez de traverser à la nage le Regent's Canal; ce sera votre dernier bain ici-bas. Votre ancien complice, le docteur Noël, bien loin de me trahir, vous a livré entre mes mains pour être jugé, et la tombe que vous aviez creusée pour moi cette après-midi servira, avec la permission de Dieu, à cacher aux hommes votre juste châtiment. Agenouillez-vous et priez, monsieur, si vous avez quelque intention de cette sorte, car votre temps sera court, et Dieu est las de vos iniquités.»

Le président ne répondit ni par une parole ni par un geste; il continuait à tenir la tête baissée et à fixer le sol d'un air sombre, comme s'il avait eu conscience du regard opiniâtre et sans pitié du prince.

«Messieurs, continua Florizel, reprenant le ton ordinaire de la conversation, voici un individu qui m'a longtemps échappé, mais qu'aujourd'hui je tiens, grâce au docteur Noël. Raconter l'histoire de ses crimes, demanderait plus de temps que nous n'en avons à notre disposition; si le canal ne contenait rien que le sang de ses victimes, je crois que le misérable ne serait guère plus sec que vous ne le voyez en ce moment. Même dans une affaire de cette sorte, je désire conserver cependant des formalités d'honneur. Mais je vous fais juges, messieurs, ceci est plutôt une exécution qu'un duel, et laisser à ce coquin le choix des armes serait pousser trop loin une question d'étiquette. Je ne puis accepter de perdre la vie dans une telle aventure, continua-t-il en ouvrant la boîte qui contenait les épées, et comme une balle de pistolet est trop souvent emportée sur les ailes de la chance, comme l'adresse et le courage peuvent être vaincus par le tireur le plus ignorant, j'ai décidé, et je suis sûr que vous approuverez ma détermination, de vider cette question par l'épée.»

Lorsque Brackenbury et le major O'Rooke, auxquels ces paroles étaient spécialement adressées, eurent exprimé leur approbation:

«Vite, monsieur, dit le prince à son adversaire, choisissez une lame et ne me faites pas attendre. J'ai hâte d'en avoir à tout jamais fini avec vous.»

Pour la première fois, depuis qu'il avait été saisi et désarmé, le président releva la tête; il était clair qu'il commençait à reprendre courage.

«L'affaire, demanda-t-il, doit-elle vraiment être décidée par les armes, entre vous et moi?

—J'ai l'intention de vous faire cet honneur, répondit le prince.

—Allons! s'écria l'autre avec vivacité; en champ loyal, qui sait comment les choses peuvent tourner? J'ajouterai que j'estime que Votre Altesse agit bien; si le pire doit m'arriver, je mourrai du moins de la main du plus galant homme de l'Europe.»

Le président, lâché par ceux qui le retenaient, s'avança vers la table et, avec un soin minutieux, se mit en mesure de choisir une épée. Il était fort excité et semblait ne douter nullement qu'il sortirait victorieux de la lutte. Devant une confiance si absolue, les spectateurs alarmés conjurèrent le prince Florizel de renoncer à son projet.

«Bah! ce n'est qu'un jeu, répondit-il, et je crois pouvoir vous promettre, messieurs, qu'il ne durera pas longtemps.»

Le colonel essaya d'intervenir.

«Geraldine, lui dit le prince, m'avez-vous vu jamais faillir à une dette d'honneur? Je vous dois la mort de cet homme, et vous l'aurez.»

Enfin le président s'était décidé à choisir sa rapière; par un geste qui ne manquait pas d'une certaine noblesse brutale, il se déclara prêt. Même à cet odieux scélérat, l'approche du péril et un réel courage prêtaient je ne sais quelle grandeur.

Le prince prit au hasard une épée.

«Geraldine et le docteur Noël, dit-il, auront l'obligeance de m'attendre ici. Je désire qu'aucun de mes amis particuliers ne soit impliqué dans cette affaire. Major O'Rooke, vous êtes un homme rassis et d'une réputation établie; laissez-moi recommander le président à vos bons soins. Le lieutenant Rich sera assez aimable pour me prêter ses services. Un jeune homme ne saurait avoir trop d'expérience en ces sortes d'affaires.

—Je tâcherai, répondit Brackenbury, d'être à jamais digne de l'honneur que me fait Votre Altesse.

—Bien, répliqua le prince Florizel; j'espère, moi, vous prouver mon amitié dans des circonstances plus importantes.»

En prononçant ces mots, il sortit le premier de l'appartement et descendit l'escalier de service.

Les deux hommes, ainsi laissés à eux-mêmes, ouvrirent la fenêtre et se penchèrent au dehors, en tendant toutes leurs facultés pour tâcher de saisir quelque indice des événements tragiques qui allaient se passer. La pluie avait maintenant cessé de tomber; le jour était presque venu, les oiseaux gazouillaient dans les bosquets et sur les grands arbres du jardin.

Le prince et ses compagnons restèrent visibles un moment, tandis qu'ils suivaient une allée entre deux buissons en fleur; mais, dès le premier tournant, un groupe d'arbres au feuillage épais s'interposa, et de nouveau ils disparurent: ce fut tout ce que purent voir le colonel et le médecin. Le jardin était si vaste, le lieu du duel, évidemment si éloigné de la maison, que le cliquetis même des épées n'arriva pas à leurs oreilles.

«Il l'a conduit près de la fosse, dit le docteur Noël, en frissonnant.

—Seigneur! murmura Geraldine, Seigneur, défendez le bon droit!»

Silencieusement, tous deux attendirent l'issue du combat, le docteur secoué par l'épouvante, le colonel tout baigné d'une sueur d'angoisses.

Un certain, temps s'écoula; le jour était sensiblement plus clair et les oiseaux chantaient plus gaiement dans le jardin, quand un bruit de pas ramena les regards des deux hommes vers la porte. Ce furent le prince et les témoins qui entrèrent.

Dieu avait défendu le bon droit.

«Je suis honteux de mon émotion, dit Florizel; c'est une faiblesse indigne de mon rang; mais le sentiment de l'existence prolongée de ce chien d'enfer commençait à me ronger comme une maladie et sa mort m'a rafraîchi plus qu'une nuit de sommeil. Regardez, Geraldine, continua-t-il, en jetant son épée à terre, voici le sang de l'homme qui a tué votre frère. Ce devrait être un spectacle agréable; et cependant... quel étrange composé nous sommes! Ma vengeance n'est pas encore vieille de cinq minutes, et déjà je commence à me demander si, sur ce précaire théâtre de la vie, la vengeance même est réalisable. Le mal qu'a fait ce monstre, qui peut le défaire? La carrière dans laquelle il amassa une énorme fortune, car la maison dans laquelle nous nous trouvons lui appartenait, cette carrière fait maintenant et pour toujours partie de la destinée de l'humanité. Et je pourrais, jusqu'au jour du jugement dernier, exercer mon épée, que le frère de Geraldine n'en serait pas moins mort et qu'un millier d'autres innocents n'en seraient pas moins déshonorés, perdus! L'existence d'un homme est une si petite chose à supprimer, une si grande chose à employer! Hélas! y a-t-il rien dans la vie d'aussi désenchantant que d'atteindre un but?

—La justice de Dieu est satisfaite, interrompit le docteur; voilà ce que j'ai compris. La leçon, prince, a été cruelle pour moi; et j'attends mon propre tour, dans une mortelle appréhension.

—Que disais-je donc? s'écria Florizel. J'ai puni, et voici auprès de nous, l'homme qui peut m'aider à réparer. Ah! docteur, vous et moi nous avons devant nous des jours nombreux de dur et honorable labeur! Peut-être avant que nous n'en ayons fini, aurez-vous plus que racheté vos anciennes fautes.

—Et maintenant, dit le docteur, permettez-moi d'aller enterrer mon plus vieil ami.»

Ceci, ajoute le conteur arabe, est la conclusion du récit. Le prince, il est inutile de le dire, n'oublia aucun de ceux qui l'avaient servi jusqu'à ce jour, son autorité et son influence les poussent dans leur carrière publique, tandis que sa bienveillante amitié remplit de charme leur vie privée. Rassembler, continue mon auteur, tous les événements dans lesquels le prince a joué le rôle de la Providence, serait remplir de livres tout le globe habité.... Mais les histoires qui relatent les aventures du diamant du Rajah, sont trop intéressantes, néanmoins, pour être passées sous silence.

Suivant prudemment et pas à pas cet Oriental érudit, nous commencerons donc la série à laquelle il fait allusion par l'HISTOIRE DU CARTON À CHAPEAU.

Jusqu'à l'âge de seize ans, d'abord dans un collège particulier, puis dans une de ces grandes écoles pour lesquelles l'Angleterre est justement renommée, Harry Hartley avait reçu l'instruction habituelle d'un gentleman. À cette époque, il manifesta un dégoût tout particulier pour l'étude et, le seul parent qui lui restât étant à la fois faible et ignorant, il fut autorisé à perdre son temps, désormais, c'est-à-dire qu'il ne cultiva plus que ces petits talents dits d'agrément qui contribuent à l'élégance.

Deux années plus tard, demeuré seul au monde, il tomba presque dans la misère. Ni la nature ni l'éducation n'avaient préparé Harry au moindre effort. Il pouvait chanter des romances et s'accompagner lui-même discrètement au piano; bien que timide, c'était un gracieux cavalier; il avait un goût prononcé pour les échecs, et la nature l'avait doué de l'extérieur le plus agréable, encore qu'un peu efféminé. Son visage blond et rose, avec des yeux de tourterelle et un sourire tendre, exprimait un séduisant mélange de douceur et la mélancolie; mais, pour tout dire, il n'était homme ni à conduire des armées ni à diriger les conseils d'un État.

Une chance heureuse et quelques puissantes influences lui firent atteindre la position de secrétaire particulier du major général, sir Thomas Vandeleur. Sir Thomas était un homme de soixante ans, à la voix forte, au caractère violent et impérieux. Pour quelque raison, en récompense de certain service, sur la nature duquel on fit souvent de perfides insinuations qui provoquèrent autant de démentis, le rajah de Kashgar avait autrefois offert à cet officier un diamant, évalué le sixième du monde entier, sous le rapport de la valeur et de la beauté. Ce don magnifique transforma un homme pauvre en homme riche et fit d'un soldat obscur l'un des lions de la société de Londres. Le diamant du Rajah fut un talisman grâce auquel son possesseur pénétra dans les cercles les plus exclusifs. Il arriva même qu'une jeune fille, belle et bien née, voulut avoir le droit d'appeler sien le diamant merveilleux, fût-ce au prix d'un mariage avec le butor insupportable qui avait nom Vandeleur. On citait à ce propos le proverbe: «Qui se ressemble s'assemble.» Un joyau, en effet, avait attiré l'autre; non seulement lady Vandeleur était par elle-même un diamant de la plus belle eau, mais encore elle se montrait sertie, pour ainsi dire, dans la plus somptueuse monture; maintes autorités respectables l'avaient proclamée l'une des trois ou quatre femmes de toute l'Angleterre qui s'habillaient le mieux.

Le service de Harry comme secrétaire n'était pas des plus pénibles; mais nous avons dit qu'il avait une extrême répugnance pour tout travail régulier: il lui était désagréable de se mettre de l'encre aux doigts; comment s'étonner, en revanche, que les charmes de lady Vandeleur et l'éclat de ses toilettes le fissent souvent passer de la bibliothèque au boudoir?

Les manières de Harry vis-à-vis des femmes étaient les plus charmantes du monde; cet Adonis savait causer agréablement de chiffons, et n'était jamais plus heureux que lorsqu'il discutait la nuance d'un ruban ou portait un message à la modiste. Bref, la correspondance de Sir Thomas tomba dans un piteux abandon et Mylady eut une nouvelle dame d'atours.

Un jour, le général, qui était l'un des moins patients parmi les commandants militaires retour de l'Inde, se leva soudain dans un violent accès de colère, et, par un de ces gestes péremptoires très rarement employés entre gentlemen, signifia une bonne fois à son secrétaire trop négligent que désormais il se passerait de ses services. La porte étant malheureusement ouverte, Mr. Hartley roula, la tête en avant, au bas de l'escalier.

Il se releva un peu contusionné, au désespoir, en outre. Sa situation dans la maison du général lui convenait absolument; il vivait, sur un pied plus ou moins douteux, dans une très brillante société, faisant peu de chose, mangeant fort bien, et avant tout il éprouvait auprès de lady Vandeleur un sentiment de satisfaction intime, d'ailleurs assez tiède, mais que dans son cœur, il qualifiait d'un note plus énergique. À peine avait-il été outragé de la sorte par le pied militaire de Sir Thomas qu'il se précipita dans le boudoir de sa belle protectrice et raconta ses chagrins.

«Vous savez, mon cher Harry,—dit lady Vandeleur,—car elle l'appelait par son petit nom, comme un enfant, ou comme un domestique,—vous savez très bien que jamais, grâce à un hasard quelconque, vous ne faites ce que le général vous commande. Moi, je ne le fais pas davantage, direz-vous, mais cela est différent; une femme peut obtenir le pardon de toute une année de désobéissance, par un seul acte d'adroite soumission; et d'ailleurs, personne n'est marié à son secrétaire particulier. Je serai fâchée de vous perdre, mais, puisque vous ne pouvez demeurer plus longtemps dans une maison où vous avez reçu cette mortelle insulte, il faut bien nous dire adieu. Soyez sûr que le général me payera son inqualifiable conduite.»

Harry perdit contenance; les larmes lui montèrent aux yeux et il regarda lady Vandeleur d'un air de tendre reproche.

«Mylady, dit-il, qu'est-ce qu'une insulte? J'estimerais peu l'homme qui ne saurait oublier ces peccadilles quand elles entrent en balance avec des affections. Mais rompre un lien si cher, m'éloigner de vous...»

Il fut incapable de continuer; son émotion l'étrangla et il se mit à pleurer.

Lady Vandeleur le regarda curieusement.

«Ce pauvre fou, pensa-t-elle, s'imagine être amoureux de moi. Pourquoi ne passerait-il pas à mon service, au lieu d'être à celui du général? Il a un bon caractère, il est complaisant, il s'entend à la toilette; de plus cette prétendue passion le préservera de certaines sottises. Il est positivement trop gentil pour qu'on ne se l'attache pas.»

Le soir, elle en parla au général, déjà un peu honteux de sa vivacité, et Harry passa dans le département féminin, où sa vie devint une sorte de paradis. Il était toujours vêtu avec une recherche excessive, portait des fleurs rares à sa boutonnière et savait recevoir les visiteurs avec tact; son amabilité était imperturbable. Il s'enorgueillissait de cet esclavage auprès d'une jolie femme, acceptait les ordres de lady Vandeleur comme autant de faveurs, bref il était ravi de se montrer aux autres hommes (qui se moquaient de lui et le méprisaient) dans ses fonctions ambiguës demonsieur de compagnie. Il faisait même grand cas de sa propre conduite au point de vue moral. Les passions, les désordres et leurs résultats funestes eussent effrayé sa conscience délicate, au lieu que les émotions douces et innocentes des journées passées chez une noble dame à s'occuper uniquement de futilités, ne troublaient en rien son repos dans cette manière d'île enchantée, où il avait jeté l'ancre au milieu des orages.

Un beau matin il vint dans le salon et se mit à ranger quelques cahiers de musique sur le piano. Lady Vandeleur, à l'autre bout de la pièce, causait avec son frère, Charlie Pendragon, vieux garçon très usé par les excès et très boiteux d'une jambe. Le secrétaire particulier, à l'entrée duquel ils ne firent aucune attention, ne put s'empêcher d'entendre une partie de cette conversation singulièrement animée.

«Aujourd'hui ou jamais, disait lady Vandeleur! Une fois pour toutes, ce sera fait aujourd'hui.

—Aujourd'hui, s'il le faut, répondit son frère en soupirant. Mais c'est un faux pas désastreux, une erreur déplorable, ma chère Clara; nous nous en repentirons longtemps, croyez-moi.»

Lady Vandeleur le regarda fixement d'un air étrange.

«Vous oubliez, dit-elle, que cet homme doit mourir à la fin.

—Ma parole, Clara, dit Pendragon, je crois que vous êtes la coquine la plus dénuée de cœur de toute l'Angleterre!

—Vous autres hommes, répliqua-t-elle, vous êtes trop grossièrement faits, pour pouvoir apprécier les nuances d'une intention. Vous êtes vous-mêmes rapaces, violents, impudiques et indifférents à toute espèce de sentiments élevés; n'importe, le moindre calcul vous choque de la part d'une femme. Je ne puis supporter de pareilles sornettes. Vous mépriseriez, chez le plus bête de vos semblables, les scrupules imbéciles que vous vous attendez à trouver en nous.

—Vous avez raison probablement, répondit son frère. Vous fûtes toujours bien plus habile que moi, et d'ailleurs, vous savez ma devise: la famille avant tout.

—Oui, Charlie, répliqua-t-elle en serrant sa main dans les siennes; je connais votre devise, mieux que vous ne la connaissez vous-même. «Et Clara avant la famille!» N'est-ce pas? En vérité, vous êtes le meilleur des frères et je vous aime tendrement.»

Mr. Pendragon se leva, comme s'il eût été un peu confus de ces épanchements fraternels.

«Il vaut mieux que je ne sois pas vu ici, dit-il. Je comprends mon rôle à merveille et j'aurai l'œil sur le chat domestique.

—N'y manquez pas, répondit-elle. C'est un être abject; il pourrait tout perdre.»

Délicatement, elle lui envoya un baiser du bout des doigts; puis le bon Charlie sortit par le boudoir et un petit escalier.

«Harry, dit lady Vandeleur, se tournant vers son page, aussitôt qu'ils furent seuls, j'ai une commission à vous donner ce matin. Mais vous irez en cab; je ne puis admettre que mon secrétaire intime s'expose à prendre des taches de rousseur.»

Elle dit ces derniers mots avec emphase et un regard d'orgueil à demi maternel qui fit éprouver une véritable jouissance au pauvre Harry; il se déclara donc charmé de pouvoir lui être utile.

«C'est encore un de nos grands secrets, reprit-elle finement, et personne n'en doit rien savoir, sauf mon secrétaire et moi. Sir Thomas ferait un esclandre des plus fâcheux; et si vous saviez combien je suis fatiguée de toutes ces scènes! Oh! Harry! Harry! Pouvez-vous m'expliquer ce qui vous rend, vous autres hommes, si violents et si injustes? Non, n'est-ce pas? Vous êtes le seul de votre sexe qui n'entende rien à ces grossièretés; vous êtes si bon, Harry, et si obligeant! Vous, au moins, vous savez être l'ami d'une femme. Et je crois que vous rendez les autres encore plus repoussants, par comparaison.

—C'est vous, dit Harry avec une suave galanterie, qui êtes la bonté même.... Mon cœur en est tout éperdu. Vous me traitez comme....

—Comme une mère, interrompit lady Vandeleur. Je tâche d'être une mère pour vous. Ou du moins,—elle se reprit avec un sourire,—presque une mère. J'ai peur d'être un peu jeune pour le rôle, en réalité. Disons une amie, une tendre amie.»

Elle s'arrêta assez pour permettre à ses paroles de produire leur effet sur les fibres sentimentales de son interlocuteur, mais pas assez pour qu'il pût répondre.

«Tout cela n'a aucun rapport avec notre projet, poursuivit-elle gaîment. En résumé, vous trouverez un grand carton du côté gauche de l'armoire à robes en chêne. Il est sous lamatinéerose que j'ai mise mercredi avec mes malines; vous le porterez immédiatement à cette adresse-ci,—et elle lui donna un papier,—mais ne le laissez à aucun prix sortir de vos mains avant qu'on ne vous ait remis un reçu signé de moi. Comprenez-vous? Répondez, s'il vous plaît, répondez; ceci est extrêmement important et je dois vous prier de me prêter quelque attention.»

Harry la calma en lui répétant ses instructions à la lettre, et elle allait lui en dire davantage, lorsque le général, rouge de colère, et tenant dans la main une note de couturière, longue et compliquée, entra avec fracas dans l'appartement.

«Voulez-vous regarder cela, madame? cria-t-il. Voulez-vous avoir la bonté de regarder ce document? Je sais bien que vous m'avez épousé pour mon argent et je crois n'avoir montré déjà que trop de patience; mais, aussi sûrement que Dieu m'a créé, nous mettrons un terme à cette prodigalité honteuse.

—Mr. Hartley, dit lady Vandeleur, je pense que vous avez compris ce que vous avez à faire. Puis-je vous prier de vous en occuper tout de suite?

—Arrêtez, dit le général, s'adressant à Harry; un mot avant que vous ne vous en alliez?»

Et, se tournant de nouveau vers lady Vandeleur:

«Quelle est la commission que vous venez de donner à ce précieux jeune homme? demanda-t-il. Je n'ai pas plus de confiance en lui que je n'ai confiance en vous, permettez-moi de vous le dire. S'il avait le moindre principe d'honnêteté il dédaignerait de rester dans cette maison, et ce qu'il fait pour mériter ses gages est un mystère qui intrigue tout le monde. De quoi est-il chargé cette fois, madame? Et pourquoi le renvoyez-vous si vite?

—Je supposais que vous aviez quelque chose à me dire en particulier, répondit lady Vandeleur.

—Vous avez parlé d'une commission, reprit le général. N'essayez pas de me tromper dans l'état de colère où je suis. Vous avez certainement parlé d'une commission.

—Si vous tenez à rendre nos gens témoins de nos humiliantes querelles, répliqua Lady Vandeleur, peut-être ferai-je bien de prier Mr. Hartley de s'asseoir. Non? continua-t-elle; alors, vous pouvez sortir, Mr. Hartley; je compte que vous vous souviendrez de ce que vous avez entendu; cela pourra vous être utile.»

Aussitôt Harry s'échappa du salon; tout en montant l'escalier, il entendit gronder la voix du général; à chaque pause nouvelle, le timbre clair de lady Vandeleur renvoyait des reparties glaciales.

Comme il admirait cette femme! Avec quelle habileté elle savait éluder une question dangereuse! avec quelle tranquille audace, elle répétait ses instructions sous le canon même de l'ennemi! En revanche, comme il détestait le mari!

Il n'y avait rien d'extraordinaire dans les événements de la matinée. Harry s'acquittait à chaque instant pour lady Vandeleur de missions secrètes, qui avaient principalement rapport à sa toilette. La maison, il le savait trop, était minée par une plaie incurable. La prodigalité, l'extravagance sans bornes de la jeune femme et les charges inconnues qui pesaient sur elle avaient depuis longtemps absorbé sa fortune personnelle et menaçaient, de jour en jour, d'engloutir celle de son mari. Une ou deux fois, chaque année, le scandale et la ruine semblaient imminents; et Harry courait chez tous les fournisseurs, débitant de petits mensonges et payant de maigres acomptes sur un fort total, jusqu'à ce qu'un nouvel arrangement se fût produit, jusqu'à ce que Mylady et son fidèle secrétaire pussent respirer de nouveau. Harry, pour un double motif, était corps et âme de ce côté de la guerre; non seulement il adorait lady Vandeleur et haïssait le général, mais il sympathisait naturellement avec le goût effréné de sa protectrice pour la parure; la seule folie qu'il se permît, quant à lui, était son tailleur.

Il trouva le carton là où on le lui avait dit, s'habilla, comme toujours, avec soin, et quitta la maison. Le soleil était ardent, la distance qu'il avait à parcourir considérable et il se rappela avec consternation que la soudaine irruption du général avait empêché lady Vandeleur de lui remettre l'argent nécessaire pour prendre un cab. Par cette journée brûlante, il y avait des chances pour que son beau teint rose fût compromis; d'ailleurs, traverser une si grande partie de Londres avec un carton sous le bras, c'était une humiliation presque insupportable pour un jeune homme de son caractère. Il s'arrêta et tint conseil avec lui-même. Les Vandeleur demeuraient sur Eaton Place; le but de sa course était près de Notting-Hill; à la rigueur, il pouvait, à cette heure matinale, traverser le parc, en évitant les allées fréquentées.

Impatient de se débarrasser de son fardeau, il marcha un peu plus vite qu'à l'ordinaire, et il était déjà à une certaine profondeur dans les jardins de Kensington, quand, sur un point solitaire au milieu des arbres, il se trouva face à face avec le général.

«Je vous demande pardon, dit Harry se rangeant de côté, car Sir Thomas Vandeleur était juste dans son chemin.

—Où allez-vous, monsieur? demanda l'homme terrible.

—Je fais une petite promenade», répondit le secrétaire.

Le général frappa le carton de sa canne.

«Avec cette chose sous le bras? s'écria-t-il. Vous mentez, monsieur, vous savez que vous mentez.

—En vérité, sir Thomas, répliqua Harry, je n'ai pas l'habitude d'être questionné sur un ton pareil.

—Vous ne comprenez pas votre situation, dit le général. Vous êtes mon serviteur et un serviteur sur lequel j'ai conçu les plus graves soupçons. Sais-je si votre boîte n'est pas remplie de cuillères d'argent?

—Elle contient un chapeau qui appartient à un de mes amis, dit Harry.

—Très bien, reprit le général. Alors je désire voir le chapeau de votre ami. J'ai, ajouta-t-il d'un air féroce, une curiosité singulière sur le chapitre des chapeaux. Et je crois que vous me connaissez pour entêté.

—Excusez-moi, sir Thomas, balbutia Harry, je suis désolé; mais vraiment il s'agit d'une affaire particulière.»

Le général le saisit rudement par l'épaule, d'une main, tandis que, de l'autre, il levait sa canne de la façon la plus menaçante. Harry se vit perdu; mais, au même instant, le ciel lui envoya un défenseur inattendu, en la personne de Charlie Pendragon, qui surgit de derrière les arbres.

«Allons, allons, général, baissez le poing, dit-il, ceci, vraiment, n'est ni courtois ni digne d'un homme.

—Ah! ah! cria le général faisant volte-face sur son nouvel adversaire, Mr. Pendragon! Et supposez-vous, Mr. Pendragon, que parce que j'ai eu le malheur d'épouser votre sœur, je souffrirai d'être agacé et contrecarré par un libertin perdu de dettes et déshonoré tel que vous? Mon alliance avec lady Vandeleur, monsieur, m'a enlevé toute espèce de goût pour les autres membres de sa famille.

—Et vous imaginez-vous, général Vandeleur, répliqua Charlie, sur le même ton, que parce que ma sœur a eu le malheur de vous épouser, elle ait, par cela même, perdu tous ses droits et tous ses privilèges de femme? Je reconnais, monsieur, que, par cette action, elle a dérogé autant que possible. Mais pour moi cependant, elle est toujours une Pendragon. Je fais mon affaire de la protéger contre tout outrage indigne, oui, quand vous seriez dix fois son mari! Je ne supporterai pas que sa liberté soit entravée, ni que l'on maltraite ses messagers.

—Que dites-vous de cela, Mr. Hartley? rugit le général. Mr. Pendragon est de mon avis, paraît-il; lui aussi soupçonne lady Vandeleur d'avoir quelque chose à voir dans le chapeau de votre ami.»

Charlie s'aperçut qu'il avait commis une inexcusable bévue, et se hâta de la réparer.

«Comment, monsieur, cria-t-il, je soupçonne, dites-vous?... Je ne soupçonne rien. Là seulement où je rencontre un abus de force et un homme qui brutalise ses inférieurs, je prends la liberté d'intervenir.»

Comme il disait ces mots, il fit à Harry un signe, que celui-ci, trop stupide ou trop troublé, ne comprit pas.

«Comment dois-je interpréter votre attitude, monsieur? demanda Vandeleur.

—Mais, monsieur, comme il vous plaira!» répondit Pendragon.

Le général leva sa canne de nouveau sur la tête de Charlie; mais ce dernier, quoique boiteux, para le coup avec son parapluie, prit son élan et saisit son adversaire à bras-le-corps.

«Sauvez-vous, Harry, sauvez-vous! cria-t-il. Sauvez-vous donc, imbécile!»

Harry demeura pétrifié un moment encore, regardant les deux hommes se colleter dans une furieuse étreinte, puis il se retourna et prit la fuite à toutes jambes. Lorsqu'il jeta un regard derrière lui, il vit le général abattu sous le genou de Charlie, mais faisant encore des efforts désespérés pour renverser la situation; le parc semblait s'être rempli de monde qui accourait de toutes les directions vers le théâtre du combat. Ce spectacle donna des ailes au secrétaire, il ne ralentit le pas que lorsqu'il eut atteint la route de Bayswater et qu'il se fut jeté au hasard dans une petite rue adjacente.

Voir ainsi deux gentlemen de sa connaissance lutter brutalement corps à corps, qu'il y avait-il de plus choquant? Harry avait hâte d'oublier ce tableau; il avait hâte surtout de mettre entre lui et le général la plus grande distance possible; dans son ardeur, il oublia tout ce qui avait rapport à sa destination et, tête baissée, tout tremblant, il courut droit devant lui. Lorsqu'il se souvint que lady Vandeleur était la femme de l'un de ces gladiateurs et la sœur de l'autre, son cœur s'émut de pitié pour l'adorable femme dont la vie était si douloureuse, et, en face d'événements si violents, sa propre situation dans la maison du général lui parut moins agréable que de coutume.

Il marchait depuis quelque temps plongé dans ces méditations, lorsqu'un léger choc contre un autre promeneur lui rappela le carton qu'il portait sous son bras.

«Ciel! s'écria-t-il, où avais-je la cervelle? Où me suis-je égaré?»

Là-dessus, il consulta l'enveloppe que lady Vandeleur lui avait remise. L'adresse y était, mais sans nom. Harry devait simplement demander «le monsieur qui attendait un paquet envoyé par lady Vandeleur»; et, si ce monsieur n'était pas chez lui, rester jusqu'à son retour. L'individu en question, ajoutait la note, lui remettrait un reçu écrit de la main même de lady Vandeleur. Tout ceci semblait bien mystérieux; ce qui étonna surtout Harry, ce fut l'omission du nom et la formalité du reçu. Il avait fait à peine attention à ce mot, lorsqu'il était tombé dans la conversation; mais, en le lisant de sang-froid et en l'enchaînant à d'autres particularités singulières, il fut convaincu qu'il était engagé dans quelque affaire périlleuse. L'espace d'un moment, il douta de lady Vandeleur elle-même; car il estimait ces ténébreux procédés indignes d'une grande dame et en voulait surtout à celle-ci d'avoir des secrets pour lui. Mais l'empire qu'elle exerçait sur son âme était trop absolu; il chassa de pénibles soupçons et se reprocha de les avoir seulement admis.

Sur un point cependant, son devoir et son intérêt, son dévouement et ses craintes étaient d'accord: se débarrasser du carton le plus promptement possible.

Il arrêta le premier policeman venu et lui demanda son chemin. Or, il se trouva qu'il n'était plus très loin du but; quelques minutes de marche l'amenèrent dans une ruelle, devant une petite maison fraîchement peinte et tenue avec la plus scrupuleuse propreté. Le marteau de la porte et le bouton de la sonnette étaient brillamment polis; des pots de fleurs ornaient l'appui des fenêtres, et des rideaux de riche étoffe cachaient l'intérieur aux yeux des passants. L'endroit avait un air de calme et de mystère; Harry en fut impressionné; il frappa encore plus discrètement que d'habitude et, avec un soin tout particulier, enleva la poussière de ses bottes.

Une femme de chambre, fort avenante, ouvrit aussitôt et regarda le secrétaire d'un œil bienveillant.

«Voici le paquet de lady Vandeleur, dit Harry.

—Je sais, répondit la soubrette, avec un signe de tête. Mais le monsieur est sorti. Voulez-vous me confier cela?

—Je ne puis, mademoiselle. J'ai l'ordre de ne m'en séparer qu'à une certaine condition, et je crains d'être obligé de vous demander la permission d'attendre.

—Très bien, dit-elle avec empressement; je suppose que je puis vous laisser entrer. Nous causerons. Je m'ennuie assez toute seule et vous ne me faites pas l'effet d'être homme à vouloir dévorer une jeune fille. Mais ne demandez pas le nom du monsieur, car cela, je ne dois pas vous le dire.

—Vraiment? s'écria Harry; comme c'est étrange! En vérité, depuis quelque temps, je marche de surprise en surprise. Une question cependant, je puis sûrement vous la faire sans indiscrétion: cette maison lui appartient-elle?

—Non pas. Il en est le locataire, et cela depuis huit jours seulement. Et maintenant question pour question. Connaissez-vous lady Vandeleur?

—Je suis son secrétaire particulier, répondit Harry rougissant d'un modeste orgueil.

—Elle est jolie, n'est-ce pas?

—Oh! très belle! s'écria Harry. Infiniment charmante et non moins bonne.

—Vous paraissez vous-même un assez bon garçon, répliqua la jeune fille, goguenarde à demi, et je gage que vous valez dans votre petit doigt une douzaine de lady Vandeleur.»

Harry fut absolument scandalisé.

«Moi! s'écria-t-il, je ne suis qu'un secrétaire!

—Dites-vous cela pour moi, monsieur, parce que je ne suis qu'une femme de chambre?»

Elle l'avait pris de haut, mais s'adoucit à la vue de la confusion de Harry:

«Je sais que vous n'avez aucune intention de m'humilier, reprit-elle, et j'aime votre figure; mais je ne pense rien de bon de cette lady Vandeleur. Oh! ces grandes dames!... Envoyer un vrai gentleman comme vous porter un carton en plein jour!»

Pendant cet entretien, ils étaient restés dans leur première position: elle, sur le seuil de la porte, lui sur le trottoir, nu-tête pour avoir plus frais, et tenant le carton sous son bras.

Mais à ces derniers mots, Harry, qui n'était capable de supporter ni de pareils compliments de but en blanc, ni les regards encourageants dont ils étaient accompagnés, se mit à jeter des regards inquiets à droite et à gauche. Au moment où il tournait la tête vers le bas de la ruelle, ses yeux épouvantés rencontrèrent ceux du général Vandeleur. Le général, dans une prodigieuse excitation dont la chaleur, la colère et une course effrénée étaient cause, battait les rues à la poursuite de son beau-frère; mais à peine eut-il aperçu le secrétaire coupable que son projet changea; sa fureur prit un autre cours; il remonta la rue en tempêtant, avec des gestes et des vociférations farouches.

Harry ne fit qu'un saut dans la maison, y poussa son interlocutrice devant lui et ferma brusquement la porte au nez de l'agresseur.

«Y a-t-il une barre? Peut-on la poser? demanda-t-il, pendant qu'on frappait le marteau à faire résonner tous les échos de la maison.

—Voyons, que craignez-vous? demanda la femme de chambre. Est-ce donc ce vieux monsieur?

—S'il s'empare de moi, murmura Harry, je suis un homme mort. Il m'a poursuivi toute la journée, il porte une canne à épée et il est officier de l'armée des Indes.

—Ce sont là de jolies manières, dit la petite; et, s'il vous plaît, quel peut être son nom?

—C'est le général, mon maître, répondit Harry. Il court après le carton.

—Quand je vous le disais! s'écria-t-elle d'un air de triomphe. Oui, je vous répète que je pense moins que rien de votre lady Vandeleur, et, si vous aviez des yeux dans la tête, vous verriez ce qu'elle est, même pour vous. Une ingrate, une fourbe, j'en jurerais!»

Le général recommença son attaque désordonnée sur le marteau, et, sa colère croissant avec l'attente, se mit à donner des coups de pied et des coups de poing dans les panneaux de la porte.

«Il est heureux, fit observer la jeune fille, que je sois seule dans la maison; votre général peut frapper jusqu'à ce qu'il se fatigue, personne n'est là pour lui ouvrir. Suivez-moi!»

En prononçant ces mots, elle emmena Harry à la cuisine, où elle le fit asseoir, et elle-même se tint auprès de lui, une main sur son épaule, dans une attitude affectueuse. Bien loin de s'apaiser, le tapage augmentait d'intensité, et, à chaque nouveau coup, l'infortuné secrétaire tremblait jusqu'au fond du cœur.

«Quel est votre nom? demanda la jeune femme de chambre.

—Harry Hartley, répondit-il.

—Le mien, continua-t-elle, est Prudence. L'aimez-vous?

—Beaucoup, dit Harry. Mais, écoutez comme le général frappe à la porte. Il l'enfoncera certainement, et alors qu'ai-je à attendre sinon la mort?

—Vous vous agitez sans raison, répondit Prudence. Laissez votre général cogner à son aise, il n'arrivera qu'à se donner des ampoules aux mains. Pensez-vous que je vous garderais ici, si je n'étais sûre de vous sauver? Oh! que non! Je suis une amie fidèle pour ceux qui me plaisent; et nous avons une porte par derrière, donnant sur une autre ruelle. Mais, ajouta-t-elle en l'arrêtant, car à peine avait-il entendu cette nouvelle agréable, qu'il s'était levé,—je ne vous montrerai où elle est que si vous m'embrassez. Voulez-vous, Harry?

—Certes, je le veux! s'écria-t-il, avec une vivacité qui ne lui était guère habituelle. Non pas à cause de votre porte dérobée, mais parce que vous êtes bonne et jolie.»

Et il lui appliqua deux ou trois baisers, qui furent rendus avec usure.

Alors Prudence le mena droit à la porte de derrière et, posant sa main sur la clef:

«Reviendrez-vous me voir? demanda-t-elle.

—Je viendrai sûrement, dit Harry. Ne vous dois-je pas la vie?

—Maintenant, ajouta-t-elle, ouvrant la porte, courez aussi vite que vous pourrez, car je vais laisser entrer le général.»

Harry n'avait pas besoin de cet avis; la peur l'emportait et il se mit à fuir rapidement. Encore quelques pas, se disait-il, et il échapperait à cette pénible épreuve, il retournerait auprès de lady Vandeleur la tête haute et en sécurité. Mais ces quelques pas n'étaient point encore franchis lorsqu'il entendit une voix d'homme l'appeler par son nom avec force malédictions, et, regardant par-dessus son épaule, il aperçut Charlie Pendragon, qui lui faisait des deux mains signe de revenir. Le choc que lui causa ce nouvel incident fut si soudain et si profond, Harry était déjà arrivé d'ailleurs à un tel état de surexcitation nerveuse, qu'il ne sut rien imaginer de mieux, que d'accélérer le pas et de poursuivre sa course. Il aurait dû se rappeler la scène de Kensington Gardens et en conclure que là où le général était son ennemi, Charlie Pendragon ne pouvait être qu'un ami. Mais, tels étaient la fièvre et le trouble de son esprit, qu'il ne fut frappé par aucune de ces considérations, et continua seulement à fuir d'autant plus vite le long de la ruelle.

Évidemment Charlie, d'après le son de sa voix et les injures qu'il hurlait contre le secrétaire, était exaspéré. Lui aussi courait tant qu'il pouvait; mais, quoi qu'il fit, les avantages physiques n'étaient pas de son côté; ses cris et le bruit de son pied boiteux sur le macadam s'éloignèrent de plus en plus.

Harry reprit donc espoir. La ruelle était à la fois très escarpée et très étroite, mais solitaire, bordée de chaque côté par des murs de jardins où retombaient d'épais feuillages, et aussi loin que portaient ses regards, le fugitif n'aperçut ni un être vivant ni une porte ouverte. La Providence, lasse de le persécuter, favorisait maintenant son évasion.

Hélas! comme il arrivait devant une porte de jardin couronnée d'une touffe de marronniers, celle-ci fut soudainement ouverte et lui montra dans une allée, la silhouette d'un garçon boucher, portant un panier sur l'épaule. À peine eut-il remarqué ce fait qu'il gagna du terrain; mais le garçon boucher avait eu le temps de l'observer; très surpris de voir un gentleman passer à une allure aussi extraordinaire, il sortit dans la ruelle et se mit à interpeller Harry avec des cris d'ironique encouragement.

La vue de ce tiers inattendu inspira une nouvelle idée à Charlie Pendragon qui approchait; tout hors d'haleine qu'il fût, il éleva de nouveau la voix.

«Arrête, voleur!» cria-t-il.

Immédiatement le garçon boucher saisit le cri et le répéta en se joignant à la poursuite.

Ce fut un cruel moment pour le secrétaire traqué. Il se sentait à bout de forces et, s'il rencontrait quelqu'un venant en sens inverse de ses persécuteurs, sa situation dans cette étroite ruelle serait en vérité désespérée.

«Il faut que je trouve un endroit où me cacher, pensa-t-il; et cela en une seconde, ou, tout est fini pour moi!»

À peine cette idée avait-elle traversé son esprit que la rue, faisant un coude, le dissimula aux yeux de ses ennemis. Il y a des circonstances dans lesquelles les hommes les moins énergiques apprennent à agir avec vigueur et décision, où les plus circonspects oublient leur prudence et prennent les résolutions téméraires. Une de ces circonstances se présenta pour Harry Hartley; ceux qui le connaissaient eussent été bien surpris de l'audace du jeune homme. Il s'arrêta net, jeta le carton par-dessus le mur d'un jardin et, sautant en l'air avec une agilité incroyable, il saisit des deux mains la crête de ce mur, puis se laissa rouler de l'autre côté.

Il revint à lui un moment après et se trouva assis dans une bordure de petits rosiers. Ses mains et ses pieds déchirés saignaient, car le mur était protégé contre de pareilles escalades par une ample provision de bouteilles cassées; il éprouvait une courbature générale et un vertige pénible dans la tête. En face de lui, à l'autre extrémité du jardin, admirablement tenu et rempli de fleurs aux parfums délicieux, il aperçut le derrière d'une maison. Elle était très grande et certainement habitable; mais, par un contraste singulier avec l'enclos environnant, elle était délabrée, mal entretenue et d'apparence sordide. Quant au mur du jardin, de tous côtés il lui parut intact.

Harry constata machinalement ces détails, mais son esprit restait incapable de coordonner les faits ou de tirer une conclusion rationnelle de ce qu'il voyait. Et, lorsqu'il entendit des pas approcher sur le gravier, aucune pensée de défense ni de fuite ne lui vint à l'esprit.

Le nouvel arrivant était un grand et gros individu, fort sale, en costume de jardinage, qui tenait un arrosoir dans la main gauche. Quelqu'un de moins troublé eût éprouvé une certaine alarme à la vue des proportions colossales et de la mauvaise physionomie de cet homme. Mais Harry était encore trop profondément ému par sa chute pour pouvoir même être terrifié; quoiqu'il se sentît incapable de détourner ses regards du jardinier, il resta absolument passif et le laissa s'approcher de lui, le prendre par les épaules et le remettre brutalement debout, sans le moindre signe de résistance.

Tous deux se regardèrent dans le blanc des yeux, Harry fasciné, l'homme avec une expression dure et méprisante.

«Qui êtes-vous? demanda enfin ce dernier. Qui êtes-vous pour venir ainsi, par-dessus mon mur, briser mesGloire deDijon? Quel est votre nom? ajouta-t-il en le secouant. Et que pouvez-vous avoir à faire ici?»

Harry ne réussit pas à prononcer un seul mot d'explication.

Mais au même instant, Pendragon et le garçon boucher passaient dans la ruelle, et leurs pas, leurs cris rauques résonnèrent bruyamment de l'autre côté du mur:—Au voleur! au voleur!

Le jardinier savait ce qu'il voulait savoir, et, avec un sourire menaçant, il dévisagea Harry.

«Un voleur! dit-il; ma parole, vous devez tirer bon profit de votre métier, car vous êtes habillé comme un prince depuis la tête jusqu'aux pieds. N'êtes-vous pas honteux de vous exposer aux galères dans une telle toilette, alors que d'honnêtes gens, j'ose le dire, s'estimeraient heureux d'acheter de seconde main une si élégante défroque? Parlez, chien que vous êtes; vous comprenez l'anglais, je suppose, et je compte avoir un bout de conversation avec vous, avant de vous mener au poste.

—Mon Dieu, dit Harry, voilà une épouvantable méprise! Si vous voulez venir avec moi chez Sir Thomas Vandeleur, Eaton Place, je puis vous certifier que tout sera éclairci. Les gens les plus honnêtes, je le vois maintenant, peuvent être entraînés dans des situations suspectes.

—Mon garçon, répliqua le jardinier, je n'irai pas plus loin que le poste de police de la rue voisine. Le commissaire sera, sans doute, charmé de faire une promenade avec vous jusqu'à Eaton Place et de prendre une tasse de thé avec vos nobles relations. Sir Thomas Vandeleur, en vérité! Peut-être pensez-vous que je ne suis pas capable de reconnaître un vrai gentleman, lorsque j'en vois un, d'un saute-ruisseau comme vous? Malgré vos affiquets, je puis lire en vous comme en un livre. Voici une chemise qui a peut-être coûté aussi cher que mon chapeau du dimanche; et cette jaquette, je le parierais, ne vient pas de la foire aux haillons; quant à vos bottes...»

L'homme dont les yeux s'étaient abaissés vers le sol, s'arrêta net dans son insultante énumération et resta un moment immobile, regardant avec stupeur quelque chose à ses pieds. Lorsqu'il parla, sa voix était singulièrement changée.

«Qu'est-ce? bégaya-t-il, qu'est-ce que tout ceci?»

Harry, suivant la direction de son regard, aperçut une chose qui le rendit muet de terreur et d'étonnement. Dans sa chute, il était retombé verticalement sur le carton et l'avait crevé d'un bout à l'autre. Un flot de diamants s'en était échappé, et maintenant les pierres gisaient pêle-mêle les unes enfoncées dans la terre, les autres disséminées sur le sol, en profusion royale et resplendissante. Il y avait là une splendide couronne héraldique qu'il avait souvent admirée sur les cheveux de lady Vandeleur; il y avait des bagues et des broches, des boucles d'oreilles et des bracelets, même des brillants non montés, répandus çà et là parmi les buissons, comme des gouttes de rosée le matin. Une fortune princière couvrait le sol, entre les deux hommes, une fortune sous la forme la plus séduisante, la plus solide et la plus durable, pouvant être emportée dans un tablier, magnifique par elle-même et dispersant la lumière du soleil en des millions d'étincelles prismatiques.


Back to IndexNext