Il ne restait plus, en effet, dans la salle à manger, que les débris d'un petit festin gourmand à deux couverts, et le valet de chambre en jaquette à carreaux installé devant la table, en train de vider les bouteilles et les plats. Elle ne vit rien d'abord que sa partie manquée, par sa faute. Ah! si elle n'avait pas tant flâné dans ce magasin, devant les jolies babioles à broderie et à dentelle.
«Monsieur est sorti?»
La lenteur du domestique à répondre, la pâleur subite de cette large face impudente, s'aplatissant entre de longs favoris, ne la frappait pas encore. Elle n'y voyait que l'émoi du serviteur pris le nez dans son vol et sa gourmandise. Il fallut bien dire pourtant que monsieur était encore là… et en affaires… et qu'il en aurait pour longtemps. Mais que tout cela fut long à bégayer, quelles mains tremblantes il avait, cet homme, pour débarrasser la table et mettre le couvert de sa maîtresse.
«Est-ce qu'il a déjeuné seul?
— Oui, madame… C'est-à-dire… avec M. Bompard.»
Elle regardait une dentelle noire jetée sur une chaise. Le drôle la voyait aussi, et leurs yeux se rencontrant sur ce même objet, ce fut comme un éclair pour elle. Brusquement, sans un mot, elle s'élança, traversa le petit salon d'attente, fut droit à la porte du cabinet, l'ouvrit grande et tomba raide. Ils ne s'étaient pas même enfermés.
Et si vous aviez vu la femme, ses quarante ans de blonde esquintée, marqués en couperose sur une tête aux lèvres minces, aux paupières fripées comme une peau de vieux gant; sous les yeux, en balafres violettes, les cicatrices d'une vie de plaisirs, des épaules carrées, une vilaine voix. Seulement, elle était noble… La marquise d'Escarbès!… et, pour l'homme du Midi, cela tenait lieu de tout, le blason lui cachait la femme. Séparée de son mari par un procès scandaleux, brouillée avec sa famille et les grandes maisons du faubourg, madame d'Escarbès s'était ralliée à l'empire, avait ouvert un salon politique, diplomatique, vaguement policier, où venaient, sans leurs femmes, les personnages les plus huppés d'alors; puis après deux ans d'intrigues, quand elle se fut créé un parti, des influences, elle songea à faire appel. Roumestan, qui avait plaidé pour elle en première instance, ne pouvait guère refuser de la suivre. Il hésitait cependant à cause des opinions très affichées. Mais la marquise s'y prit de telle sorte et la vanité de l'avocat fut tellement flattée de cette façon de s'y prendre, que toutes ses résistances tombèrent. Maintenant l'appel étant proche, ils se voyaient tous les jours, tantôt chez lui, tantôt chez elle, menant l'affaire en partie double et vivement.
Rosalie faillit mourir de cette horrible découverte qui l'atteignait tout à coup dans sa sensibilité douloureuse de femme à la veille d'être mère, portant deux coeurs, deux foyers de souffrance en elle. L'enfant fut tué net, la mère survécut. Mais lorsque, après trois jours d'anéantissement, elle retrouva toute sa mémoire pour souffrir, ce fut une crise de larmes, un flot amer que rien ne pouvait arrêter ni tarir. Sans un cri, sans une plainte, quand elle avait fini de pleurer sur la trahison de l'ami, de l'époux, ses larmes redoublaient devant le berceau vide où dormaient, seuls, les trésors de la layette sous des rideaux à transparent bleu. Le pauvre Numa était presque aussi désespéré. Cette grande espérance d'un petit Roumestan, de «l'aîné», toujours paré d'un prestige dans les familles provençales, détruite, anéantie par sa faute; ce pâle visage de femme noyé dans une expression de renoncement; ce chagrin aux dents serrées, aux sanglots sourds lui fendait l'âme, si différent de ses manifestations et de la grosse sensibilité à fleur de peau qu'il montrait, assis au pied du lit de sa victime, les yeux gros, les lèvres tremblantes. «Rosalie… allons, voyons…» Il ne trouvait que cela à dire, mais que de choses dans cet «allons…, voyons…» prononcé avec l'accent du Midi facilement apitoyé. On entendait là-dessous «Ne te chagrine donc pas, ma pauvre bête… Est-ce que ça vaut la peine? Est-ce que ça m'empêche de t'aimer?»
C'est vrai qu'il l'aimait autant que sa légèreté lui permettait un attachement durable. Il ne rêvait personne autre qu'elle pour tenir sa maison, le soigner, le dorloter. Lui qui disait si ingénument: «J'ai besoin d'un dévouement près de moi!» il se rendait bien compte que celui-là était le plus complet, le plus aimable qu'il pût désirer et l'idée de le perdre l'épouvantait. Si ce n'est pas cela de l'amour!
Hélas! Rosalie s'imaginait toute autre chose. Sa vie était brisée, l'idole à bas, la confiance pour toujours perdue. Et pourtant elle pardonna. Elle pardonna par pitié, comme une mère cède à l'enfant qui pleure, qui s'humilie; aussi pour la dignité de leur nom, pour le nom de son père que le scandale d'une séparation aurait sali, et parce que, les siens la croyant heureuse, elle ne pouvait leur ôter cette illusion. Par exemple, ce pardon accordé si généreusement, elle l'avertit qu'il n'eût pas à y compter s'il renouvelait l'outrage. Plus jamais! ou alors leurs deux vies séparées cruellement, radicalement, devant tous!… Ce fut signifié d'un ton, avec un regard où les fiertés de la femme prenaient leur revanche de toutes les convenances et entraves sociales.
Numa comprit, jura de ne plus recommencer, et sincèrement. Il frémissait encore d'avoir risqué son bonheur, ce repos auquel il tenait tant, pour un plaisir qui ne satisfaisait que sa vanité. Et le soulagement d'être débarrassé de sa grande dame, de cette marquise à gros os qui — le blason à part — ne parlait guère plus à ses sens que «l'ancienne à tous» du café Malmus, de n'avoir plus de lettres à écrire, de rendez-vous à fixer, l'évanouissement de toute cette friperie sentimentale et tarabiscotée qui allait si peu à son sans-gêne, l'épanouissait presque autant que la clémence de sa femme, la paix intérieure reconquise.
Heureux, il le fut comme auparavant. Il n'y eut rien de changé aux apparences de leur vie. Toujours la table mise et le même train de fêtes et de réceptions où Roumestan chantait, déclamait, faisait la roue sans se douter que, près de lui, deux beaux yeux veillaient, large ouverts, éclaircis sous de vraies larmes. Elle le voyait maintenant son grand homme, tout en gestes, en paroles, bon et généreux par élans, mais d'une bonté courte, faite de caprice, d'ostentation et d'un coquet désir de plaire. Elle sentait le peu de fond de cette nature hésitante dans ses convictions comme dans ses haines; par-dessus tout elle s'effrayait, pour elle et pour lui, de cette faiblesse cachée sous de grands mots et des éclats de voix, faiblesse qui l'indignait, mais en même temps la rattachait à lui, par ce besoin de protection maternelle où la femme appuie son dévouement quand l'amour est parti. Et, toujours prête à se donner, à se dévouer malgré la trahison, elle n'avait qu'une peur secrète: «Pourvu qu'il ne me décourage pas!»
Clairvoyante comme elle était, Rosalie s'aperçut vite du changement qui se faisait dans les opinions de son mari. Ses relations avec le faubourg se refroidissaient. Le gilet nankin du vieux Sagnier, la fleur de lys de son épingle à cravate, ne lui inspiraient plus la même vénération. Il trouvait que cette grande intelligence baissait. C'était son ombre qui siégeait à la Chambre, une ombre somnolente rappelant assez bien la Légitimité et ses torpeurs séreuses, voisines de la mort… Ainsi Numa évoluait tout doucement, entr'ouvrait sa porte à des notabilités impérialistes, rencontrées dans le salon de madame d'Escarbès, dont l'influence avait préparé ce virement. «Prends garde à ton grand homme… je crois qu'il mue…» disait le conseiller à sa fille, un jour que la verve gouailleuse de l'avocat s'était amusée, à table, du parti de Frohsdorf, qu'il comparaît au Pégase en bois de Don Quichotte immobile et cloué sur place, pendant que son cavalier, les yeux bandés, s'imaginait faire une longue route en plein azur.
Elle n'eut pas à le questionner longtemps. Tout dissimulé qu'il pût être, ses mensonges, — qu'il dédaignait de soutenir par des complications ou des finesses, — gardaient un abandon qui le livrait tout de suite. Entrant un matin dans son cabinet, elle le surprit très absorbé dans la composition d'une lettre, pencha sa tête au niveau de la sienne:
«À qui écris-tu?»
Il bégaya, essaya de trouver quelque chose, et, pénétré par ce regard obsédant comme une conscience, il eut un élan de franchise forcée… C'était en style maigre et emphatique, ce style de barreau qui gesticule avec de grandes manches, une lettre à l'Empereur, par laquelle il acceptait le poste de Conseiller d'État. Cela commençait ainsi:Vendéen du Midi, grandi dans la foi monarchique et le culte respectueux du passé, je ne crois pas forfaire à l'honneur ni à ma conscience…
— Tu n'enverras pas ça!… dit-elle vivement.
Il commença par s'emporter, parler de haut, brutal, en vrai bourgeois d'Aps discutant dans son ménage. De quoi se mêlait-elle, à la fin des fins? Qu'est-ce qu'elle y entendait? Est-ce qu'il la tourmentait, lui, sur la forme de ses chapeaux ou ses patrons de robes nouvelles? Il tonnait, comme à l'audience, devant la tranquillité muette, presque méprisante, de Rosalie, qui laissait passer toutes ces violences, débris d'une volonté détruite d'avance, à sa merci. C'est la défaite des exubérants, ces crises qui les fatiguent et les désarment.
— Tu n'enverras pas cette lettre, reprit-elle… Ce serait mentir à ta vie, à tes engagements…
— Des engagements?… Et envers qui?
— Envers moi… Rappelle-toi comment nous nous sommes connus, comment tu m'as pris le coeur avec tes révoltes, tes belles indignations contre la mascarade impériale. Et de tes opinions, je me souciais encore moins que d'une ligne de conduite adoptée et droite, une volonté d'homme que j'admirais en toi…
Il se défendit. Devait-il donc se morfondre toute la vie dans un parti gelé, sans ressort, un camp abandonné sous la neige? Ce n'était pas lui, d'ailleurs, qui allait à l'Empire, mais l'Empire qui venait vers lui. L'Empereur était un excellent homme, plein d'idées, très supérieur à l'entourage… Et tous les bons prétextes des défections. Rosalie n'en acceptait aucun, et, sous la félonie de son évolution, lui en montrait la maladresse. «Tu ne vois donc pas comme ils sont inquiets tous ces gens-là, comme ils sentent le terrain miné, creusé autour d'eux. Le moindre choc, une pierre détachée, et tout croule… Dans quel bas-fond!…»
Elle précisait, donnait des détails, résumait ce qu'une silencieuse recueille et médite des propos d'après dîner quand les hommes, groupés à part, laissent leurs femmes, intelligentes ou non, languir dans ces conversations banales que la toilette, les médisances mondaines ne suffisent pas toujours à animer. Roumestan s'étonnait «Drôle de petite femme!» Où avait-elle pris tout ce qu'elle disait là? Il n'en revenait pas qu'elle fût si forte, et, dans un de ces vifs retours qui sont l'attrait de ces caractères à outrance, il prenait à deux mains cette tête raisonneuse, mais d'un si charmant éclat de jeunesse, et l'enveloppant d'une pluie de baisers tendres:
«Tu as raison, cent fois raison…, c'est le contraire qu'il faut écrire…»
Il allait déchirer son brouillon, seulement il y avait là une phrase de début qui lui plaisait, et qui pouvait servir encore, en la modifiant un peu comme ceci:Vendéen du Midi, grandi dans la foi monarchique et le culte respectueux du passé, je croirais forfaire à l'honneur et à ma conscience en acceptant le poste que Votre Majesté…
Ce refus, très poli, mais très ferme, publié par les journaux légitimistes, valut à Roumestan une situation toute nouvelle, fit de son nom le synonyme de fidélité incorruptible. «Indécousable!» disait leCharivari, dans une amusante caricature montrant la toge du grand avocat violemment disputée et tirée entre tous les partis. Quelque temps après, l'Empire s'effondrait et lorsque l'Assemblée de Bordeaux se réunit, Numa Roumestan eut à choisir entre trois départements du Midi qui l'avaient élu député, uniquement à cause de sa lettre. Ses premiers discours, d'une éloquence un peu soufflée, eurent bientôt fait de lui le chef de toutes les droites. Ce n'était que la petite monnaie du vieux Sagnier qu'on avait là; mais, par ce temps de races moyennes, les pur-sang se font rares, et le nouveau leader triompha, aux bancs de la Chambre, aussi aisément que jadis sur les divans du père Malmus.
Conseiller général de son département, idole du Midi tout entier, rehaussé encore par la magnifique situation de son beau-père passé premier président à la Cour de cassation depuis la chute de l'empire, Numa était évidemment destiné à devenir ministre un jour ou l'autre. En attendant, grand homme pour tout le monde excepté pour sa femme, il promenait sa jeune gloire entre Paris, Versailles et la Provence, aimable, familier, bon enfant, emportant son auréole en voyage, mais la laissant volontiers dans son carton à chapeau comme un claque de cérémonie.
La maison Portal, qu'habite le grand homme d'Aps pendant ses séjours en Provence, compte parmi les curiosités de l'endroit. Elle figure au Guide Joanne avec le temple du Junon, les arènes, le vieux théâtre, la tour des Antonins, anciens vestiges de la domination romaine dont la ville est très fière et qu'elle époussette soigneusement. Mais du vieux logis provincial ce n'est pas la porte charretière, lourde, cintrée, bossuée d'énormes têtes de clous, ni les autres fenêtres hérissées de grilles en broussailles, de fers de lances emphatiques, qu'on fait admirer aux étrangers; seulement le balcon du premier étage, un étroit balcon aux noires ferrures en encorbellement au-dessus du porche. De là Roumestan parle et se montre à la foule quand il arrive; et toute la ville pourrait en témoigner, la rude poigne de l'orateur a suffi pour donner ces courbes capricieuses, ce renflement original au balcon jadis droit comme une règle.
«Té! vé!… Il a pétri le fer, notre Numa!»
Ils vous disent cela, les yeux hors de la tête, avec un roulement d'r —pétrrri le ferrr— qui ne permet pas l'ombre d'un doute.
La race est fière en terre d'Aps, et bonne enfant; mais d'une vivacité d'impressions, d'une intempérance de langue dont la tante Portal, vrai type de la bourgeoisie locale, peut donner et résumer l'idée. Énorme, apoplectique, tout le sang afflué aux joues tombantes, lie de vin, en contraste avec une peau d'ancienne blonde, ce qu'on voit du cou très blanc, du front où de belles coques soignées, d'un argent mat, sortent d'un bonnet à rubans mauves, le corsage agrafé de travers, mais imposant tout de même, l'air majestueux, le sourire agréable, ainsi vous apparaît d'abord madame Portal dans le demi-jour de son salon toujours hermétiquement clos selon la mode du Midi; vous diriez un portrait de famille, une vieille marquise de Mirabeau bien à sa place dans cet ancien logis bâti il y a cent ans par Gonzague Portal, conseiller maître au parlement d'Aix. On trouve encore en Provence de ces physionomies de maisons et de gens d'autrefois, comme si par ces hautes portes à trumeaux le siècle dernier venait de sortir laissant pris dans l'entre-bâillure un pan de sa robe à falbalas.
Mais en causant avec la tante, si vous avez le malheur de prétendre que les protestants valent les catholiques, ou qu'Henri V n'est pas près de monter sur le trône, le vieux portrait s'élance violemment de son cadre, et les veines du cou gonflées, ses mains irritées dérangeant à poignée la belle ordonnance de ses coques lisses, prend une effroyable colère mêlée d'injures, de menaces, de malédictions, une de ces colères célèbres dans la ville et dont on cite des traits bizarres. À une soirée chez elle, le domestique renverse un plateau chargé de verres; tante Portal crie, se monte peu à peu, arrive à coups de reproches et de lamentations au délire violent où l'indignation ne trouve plus de mots pour s'exprimer. Alors s'étranglant avec ce qui lui reste à dire, ne pouvant frapper le maladroit serviteur qui s'est prudemment enfui, elle relève sa jupe de soie sur sa tête, s'y cache, y étouffe ses grognements et ses grimaces de fureur, sans souci de montrer aux invités ses dessous empesés et blancs de grosse dame.
Dans tout autre endroit du monde, on l'eût traité de folle; mais en Aps, pays des têtes bouillantes, explosibles, on se contente de trouver que madame Portal «a le verbe haut». C'est vrai qu'en traversant la place Cavalerie, par ces après-midi paisibles où le chant des cigales, quelques gammes de piano animent seuls le silence claustral de la ville, on entend, trahie par les auvents de l'antique demeure, d'étranges exclamations de la dame secouant et activant son monde «monstre… assassin…, bandit…, voleur d'effets de prêtres… je te coupe un bras… je t'arrache la peau du ventre.» Des portes battent, des rampes d'escalier tremblent sous les hautes voûtes sonores, blanchies à la chaux, des fenêtres s'ouvrent avec fracas comme pour laisser passer les lambeaux arrachés des malheureux domestiques qui n'en continuent pas moins leur service, accoutumés à ces orages et sachant bien que se sont là de simples façons de parler.
En fin de compte une excellente personne, passionnée, généreuse, avec ce besoin de plaire, de se donner, de se mettre en quatre, qui est un des côtés de la race et dont Numa avait éprouvé les bons effets. Depuis sa nomination de député, la maison de la place Cavalerie était à lui, sa tante se réservant uniquement le droit de l'habiter jusqu'à sa mort. Et quelle fête pour elle que l'arrivée de ses Parisiens, le train des aubades, des sérénades, des réceptions, des visites, dont la présence du grand homme remplissait sa vie solitaire, avide d'exubérance. Puis elle adorait sa nièce Rosalie de tout le contraste de leurs deux natures, de tout le respect que lui imposait la fille du président Le Quesnoy, le premier magistrat de France.
Et vraiment il fallait à la jeune femme une indulgence singulière, ce culte de la famille qu'elle tenait de ses parents, pour supporter pendant deux grands mois les fantaisies, les surprises fatigantes de cette imagination en désordre, toujours surexcitée, aussi mobile que ce gros corps était paresseux. Assise dans le vestibule frais comme une cour mauresque, où se concentrait une odeur de moisi de renfermé, Rosalie, une broderie aux doigts, en Parisienne qui ne sait pas rester inactive, écoutait, des heures durant, les confidences surprenantes de la grosse dame plongée dans un fauteuil en face d'elle, les bras ballants, les mains vides pour mieux gesticuler, ressassant à en perdre haleine la chronique de la ville entière, ses histoires avec ses bonnes, son cocher, dont elle faisait selon l'heure et son caprice des perfections ou des monstres, se passionnant toujours pour ou contre quelqu'un, et, à court de griefs, accablant son antipathie du jour des accusations les plus effroyables, les plus romanesques, d'inventions noires ou sanglantes, dont sa tête était farcie comme les Annales de la propagation de la Foi. Heureusement Rosalie, en vivant près de son Numa, avait pris l'habitude de ces frénésies de paroles. Cela passait bien au-dessous de sa songerie. À peine se demandait-elle comment, si réservée, si discrète, elle avait pu entrer dans une pareille famille de comédiens, drapés de phrases, débordant de gestes; et il fallait que l'histoire fût bien forte pour qu'elle l'arrêtât d'un «oh! ma tante…» distraitement jeté.
— Au fait, vous avez raison, ma petite. J'exagère peut-être un peu.
Mais l'imagination tumultueuse de la tante se remettait vite à courir sur une piste aussi folle, avec une mimique expressive, tragique ou burlesque, qui plaquait tour à tour à sa large face les deux masques du théâtre antique. Elle ne se calmait que pour raconter son unique voyage à Paris et les merveilles du passage du «Somon» où elle était descendue dans un petit hôtel adopté par tous les commerçants du pays, et ne prenant air que sous l'étouffant vitrage chauffé en melonnière. Dans toutes les histoires parisiennes de la dame, ce passage apparaissait comme son centre d'évolution, l'endroit élégant, mondain par excellence.
Ces conversations fastidieuses et vides avaient pour les pimenter, le français le plus amusant, le plus bizarre, dans lequel des poncifs, des fleurs sèches de vieilles rhétoriques se mêlaient à d'étranges provençalismes, madame Portal détestant la langue du cru, ce patois admirable de couleur et de sonorité qui vibre comme un écho latin par-dessus la mer bleue et que parlent seuls là-bas le peuple et les paysans. Elle était de cette bourgeoisie provençale qui traduit «Pécaïré» par «Péchère» et s'imagine parler plus correctement. Quand le cocher Ménicle (Dominique) venait dire, à la bonne franquette: «Voù baia de civado au chivaou…[2]«, on prenait un air majestueux pour lui répondre: «Je ne comprends pas… parlez français, mon ami.» Alors Ménicle, sur un ton d'écolier: «Je vais bayer dé civade au chivau… — C'est bien… Maintenant j'ai compris.» Et l'autre s'en allait convaincu qu'il avait parlé français. Il est vrai que, passé Valence, le peuple du Midi ne connaît guère que ce français-là.
En outre, tante Portal accrochait tous les mots, non au gré de sa fantaisie, mais selon les us d'une grammaire locale, prononçaitdéligencepour diligence,achéter,anédote, unrégitre. Une taie d'oreiller s'appelait pour elle unecoussinière, une ombrelle était uneombrette, la chaufferette qu'elle tenait sous ses pieds en toute saison, unebanquette. Elle ne pleurait pas, elletombait des larmes;et, quoique trèsenlourdie, ne mettaitpas plus de demi-heurepour faire son tour de ville. Le tout agrémenté de ces menues apostrophes sans signification précise dont les Provençaux sèment leurs discours, de ces copeaux qu'ils mettent entre les phrases pour en atténuer, exalter ou soutenir l'accent multiple: «Aie, ouie, avai, açavai, au moins, pas moins, différemment, allons!…»
Ce mépris de la dame du Midi pour l'idiome de sa province s'étend aux usages, aux traditions locales, jusqu'aux costumes. De même que tante Portal ne voulait pas que son cocher parlât provençal, elle n'aurait pas souffert chez elle une servante avec le ruban, le fichu arlésiens. «Ma maison n'est pas unmas, ni une filature,» se disait-elle. Elle ne leur permettait pas davantage de «portaitchapo…» Le chapeau, en Aps, c'est le signe distinctif, hiérarchique, d'une ascendance bourgeoise; lui seul donne le titre de madame qu'on refuse aux personnes du commun. Il faut voir de quel air supérieur la femme d'un capitaine en retraite ou d'un employé de la mairie à huit cents francs par an, qui fait son marché elle-même, parle du haut d'une gigantesque capote à quelque richissime fermière de Crau, la tête serrée sous sa cambrésine garnie de vraies dentelles antiques. Dans la maison Portal, les dames portaient chapeau depuis plus d'un siècle. Cela rendait la tante très dédaigneuse au pauvre monde et valut une terrible scène à Roumestan quelques jours après la fête des Arènes.
C'était un vendredi matin, pendant le déjeuner. Un déjeuner du Midi, frais et gai à l'oeil, rigoureusement maigre, — car tante Portal était à cheval sur ses commandements, — faisant alterner sur la nappe les gros poivrons verts et les figues sanglantes, les amandes et les pastèques ouvertes en gigantesques magnolias roses, les tourtes aux anchois, et ces petits pains de pâte blanche comme on n'en trouve que là-bas, tous plats légers, entre les alcarazas d'eau fraîche et les fiasques de vin doux, tandis qu'au dehors cigales et rayons vibraient et qu'une barre blonde glissait par un entrebâillement dans l'immense salle à manger sonore et voûtée comme un réfectoire de couvent.
Au milieu de la table, deux belles côtelettes pour Numa fumaient sur un réchaud. Bien que son nom fût béni dans les congrégations, mêlé à toutes les prières, ou peut-être à cause de cela même, le grand homme d'Aps avait une dispense de Monseigneur et faisait gras, seul de la famille, découpant de ses mains robustes la chair saignante avec sérénité, sans s'inquiéter de sa femme et de sa belle-soeur, qui s'abreuvaient, comme tante Portal, de figues et de melons d'eau. Rosalie s'y était habituée; ce maigre orthodoxe de deux jours par semaine faisait partie de sa corvée annuelle, comme le soleil, la poussière, le mistral, les moustiques, les histoires de la tante et les offices du dimanche à Sainte- Perpétue. Mais Hortense commençait à se révolter de toutes les forces de son jeune estomac; et il fallait l'autorité de la grande soeur pour lui fermer la bouche sur ces saillies d'enfant gâtée qui bouleversaient toutes les idées de madame Portal à l'endroit de l'éducation, de la bonne tenue des demoiselles. La jeune fille se contentait de manger ces broutilles en roulant des yeux comiques, la narine éperdument ouverte vers la côtelette de Roumestan, et murmurant tout bas, rien que pour Rosalie:
— Comme ça tombe!… Justement j'ai monté à cheval ce matin…J'ai une faim de grande route.
Elle gardait encore son amazone qui allait bien à sa taille longue, souple, comme le petit col garçon à sa figure mutine, irrégulière, tout animée de la course au grand air. Et sa promenade du matin l'ayant mise en goût:
— À propos, Numa… Et Valmajour, quand irons-nous le voir?
— Qui ça, Valmajour? fit Roumestan, dont la cervelle fuyante avait déjà perdu le souvenir du tambourinaire… Té, c'est vrai, Valmajour… Je n'y pensais plus… Quel artiste!
Il se montait, revoyait les arceaux des arènes virant et farandolant au rythme sourd du tambourin qui l'agitait de mémoire, lui bourdonnait au creux de l'estomac. Et, subitement décidé:
— Tante Portal, prêtez-nous donc la berline…Nous allons partir après déjeuner.
Le sourcil de la tante se fronça sur deux gros yeux flambant comme ceux d'une idole japonaise.
— La berline… Avaï!… Et pourquoi faire?… Au moins, tu ne vas pas mener tes dames chez ce joueur de tutu-panpan.
Ce «tutu-panpan» rendait si bien le double instrument, fifre et tambour, que Roumestan se mit à rire. Mais Hortense prit la défense du vieux tambourin provençal avec beaucoup de vivacité. De ce qu'elle avait vu dans le Midi, cela surtout l'avait impressionnée. D'ailleurs ce ne serait pas honnête de manquer de parole à ce brave garçon. «Un grand artiste, Numa…, vous l'avez dit vous-même!»
— Oui, oui, vous avez raison, soeurette… Il faut y aller.
Tante Portal, suffoquée, ne comprenait pas qu'un homme comme son neveu, un député, se dérangeât pour des paysans, desménagers, des gens qui, de père en fils, jouaient du flûtet dans les fêtes de village. Toute à son idée, elle avançait une lippe dédaigneuse, mimait les gestes du musicien, les doigts écartés sur un flûtet imaginaire, l'autre main tapant sur la table. Du joli monde à montrer à des demoiselles!… Non, il n'y avait que ce Numa… Chez les Valmajour, bonne sainte mère des anges!… Et s'exaltant, elle commençait à les charger de tous les crimes, à en faire une famille de monstres, historique et sanglante comme la famille Trestaillon, quand elle aperçut, de l'autre côté de la table, Ménicle, qui était du pays des Valmajour et l'écoutait, de face, tous les traits écarquillés d'étonnement. Aussitôt, d'une voix terrible, elle lui commanda des'aller changerbien vite, et de tenir la berline prête pour deux heuresmanque un quart. Toutes les colères de la tante finissaient de la même façon.
Hortense jeta sa serviette et courut embrasser la grosse femme sur les deux joues. Elle riait, sautait de joie: «Dépêchons-nous, Rosalie…»
Tante Portal regarda sa nièce:
— Ah çà! Rosalie, j'espère bien que vous n'allez pas courir les routes avec ces enfants?
— Non, non, ma tante… je reste près de vous, répondit la jeune femme, tout en souriant de la physionomie de vieux parent que son infatigable obligeance, sa résignation aimable avait fini par lui donner dans la maison.
À l'heure dite, Ménicle était prêt; mais on le laissait aller devant, rendez-vous pris sur la place des Arènes, et Roumestan partait à pied avec sa belle-soeur, curieuse et fière de voir Aps, au bras du grand homme, la maison où il était né, de reprendre par les rues avec lui les traces de sa petite enfance et de sa jeunesse.
C'était l'heure de la sieste. La ville dormait, déserte et silencieuse, bercée par le mistral, soufflant en grands coups d'éventails, aérant, vivifiant l'été chaud de Provence, mais rendant la marche difficile, surtout le long ducoursoù rien ne l'entravait, où il pouvait courir en tournant, encercler toute la petite cité avec des beuglements de taureau lâché. Serrée des deux mains au bras de son compagnon, Hortense s'en allait, la tête basse, éblouie et suffoquée, heureuse pourtant de se sentir entraînée, soulevée par ces rafales arrivant comme des vagues dont elles avaient les cris, les plaintes, l'éclaboussement poudreux. Parfois il fallait s'arrêter, se cramponner aux cordes tendues de loin en loin contre les remparts pour les jours de grand vent. De ces trombes où volaient des écorces et des graines de platane, de cette solitude lecoursélargi prenait un air de détresse, encore tout souillé des débris du récent marché, cosses de melon, litières, mannes vides, comme si dans le Midi le mistral seul était chargé du balayage. Roumestan voulait rejoindre vite la voiture; mais Hortense s'acharnait à la promenade, et haletante, déroutée par cette bourrasque qui enroulait trois fois autour de son chapeau son voile de gaze bleue, collait devant sa marche son costume court de voyageuse, elle disait:
— Comme c'est drôle, les natures…! Rosalie, elle, déteste le vent. Elle dit que ça lui éparpille les idées, l'empêche de penser. Moi, le vent m'exalte, me grise…
— C'est comme moi… criait Numa, les yeux pleins d'eau, retenant son chapeau qui fuyait. Et tout à coup, à un tournant:
«Voilà ma rue… c'est ici que je suis né…»
Le vent tombait, ou plutôt se faisait moins sentir, soufflant encore au loin, comme on entend du fond du port aux eaux calmes les détonations de la mer sur les brisants. C'était dans une rue assez large, pavée de cailloux pointus, sans trottoir, une maisonnette obscure et grise entre un couvent d'Ursulines ombragé de grands platanes et un ancien hôtel d'apparence seigneuriale portant des armes incrustées et cette inscription: «Hôtel de Rochemaure.» En face, un monument très vieux, sans caractère, bordé de colonnes frustes, de torses de statues, de pierres tumulaires criblées de chiffres romains, s'intitulait «Académie» en lettres dédorées au-dessus d'un portail vert. C'est là que l'illustre orateur avait vu le jour le 15 juillet 1832; et l'on aurait pu faire plus d'un rapprochement de son talent étriqué, classique, de sa tradition catholique et légitimiste à cette maison de petit bourgeois besogneux flanquée d'un couvent, d'un hôtel seigneurial et regardant une académie de province.
Roumestan se sentait ému, comme chaque fois que la vie le mettait en face de sa personnalité. Depuis bien des années, trente ans peut-être, il n'était pas venu là. Il avait fallu la fantaisie de cette petite fille… L'immobilité des choses le frappait. Il reconnaissait aux murs la trace d'un arrêt de volet que de sa main d'enfant il faisait tourner chaque matin en passant. Alors les fûts de colonnes, les précieux tronçons de l'Académie jetaient aux mêmes places leurs ombres classiques; les lauriers-roses de l'hôtel avaient cette même odeur amère, et il montrait à Hortense l'étroite fenêtre d'où la maman Roumestan lui faisait signe quand il revenait de l'école des frères: «Monte vite, le père est rentré.» Et le père n'aimait pas à attendre.
— Comment, Numa, c'est sérieux?… vous avez été chez les frères?
— Oui, soeurette, jusqu'à douze ans… à douze ans, tante Portal m'a mis à l'Assomption, le pensionnat le plus chic de la ville… mais ce sont les ignorantins qui m'ont appris à lire, là-bas, dans cette grande baraque aux volets jaunes.
Il se rappelait en frémissant le seau plein de saumure sous la chaire, dans lequel trempaient les férules pour rendre le cuir plus cinglant, l'immense classe carrelée où l'on récitait les leçons à genoux, où pour la moindre punition on se tramait, tendant et retirant la main, jusqu'au frère droit et rigide dans sa rugueuse soutane noire relevée sous les bras par l'effort du coup, frère Boute-à-cuire, comme on l'appelait, parce qu'il s'occupait aussi de la cuisine, et le «han!» du cher frère, et la brûlure au bout des petits doigts pleins d'encre, que la douleur poignait d'un fourmillement de piqûres. Et comme Hortense s'indignait de la brutalité de ces punitions, Roumestan en racontait d'autres plus féroces; quand il fallait par exemple balayer à coup de langue le carreau fraîchement arrosé, sa poussière devenue boue et souillant, mettant à vif le palais tendre des coupables.
— Mais c'est affreux… Et vous défendez ces gens-là!… Vous parlez pour eux à la Chambre!
— Ah! mon enfant… ça, c'est la politique… fit Roumestan sans se troubler.
Tout en causant, ils suivaient un dédale de ruelles obscures, orientales, où de vieilles femmes dormaient sur la pierre de leur porte, d'autres rues moins sombres, mais traversées dans leur largeur par le claquement de grandes bandes de calicot imprimé, balançant des enseignes:Mercerie, draperie, chaussures; ils arrivaient ainsi à ce qu'on appelle à Aps la placette, un carré d'asphalte en liquéfaction sous le soleil, entouré de magasins clos à cette heure et muets, au bord desquels, dans l'ombre courte des murs, des décrotteurs ronflaient, la tête sur leur boîte à cirer, les membres répandus comme des noyés, épaves de la tempête qui secouait la ville. Un monument inachevé décorait le milieu de la placette. Hortense voulant savoir ce qu'attendait ce marbre blanc et veuf, Roumestan sourit un peu gêné:
«Toute une histoire!» dit-il en hâtant le pas.
La municipalité d'Aps lui avait voté une statue, mais les libéraux del'Avant-gardeayant blâmé très fort cette apothéose d'un vivant, ses amis n'avaient osé passer outre. La statue était toute prête, on attendait sa mort probablement pour la poser. Certes il est glorieux de penser que vos funérailles auront un lendemain civique, que l'on ne sera tombé que pour se relever en marbre ou en bronze; mais ce socle vide, éblouissant sous le soleil, faisait à Roumestan, chaque fois qu'il passait là, l'effet d'un majestueux tombeau de famille, et il fallut la vue des Arènes pour le tirer de ses idées funèbres. Le vieil amphithéâtre dépouillé de l'animation bruyante du dimanche, rendu à sa solennité de ruine inutile et grandiose, montrait à travers les grilles serrées ses larges corridors humides et froids, où le sol s'abaissait par endroits, où les pierres se descellaient sous le pas des siècles.
«Comme c'est triste!» disait Hortense, regrettant le tambourin de Valmajour; mais ce n'était pas triste pour Numa. Son enfance avait vécu là ses meilleures heures tout en joies et en désirs. Oh! les dimanches de courses de taureaux, la flânerie autour des grilles avec d'autres enfants pauvres comme lui, n'ayant pas les dix sous pour prendre un billet. Dans le soleil ardent de l'après-midi, le mirage du plaisir défendu, ils regardaient le peu que leur laissaient voir les lourdes murailles, un coin de cirque, les jambes chaussées de bas éclatants des toreros, les sabots furieux de la bête, la poussière du combat s'envolant avec les cris, les rires, les bravos, les beuglements, le grondement du monument plein. L'envie d'entrer était trop forte. Alors les plus hardis guettaient le moment où la sentinelle s'éloignait; et l'on se glissait avec un petit effort entre deux barreaux.
«Moi, je passais toujours,» disait Roumestan épanoui. Toute l'histoire de la vie se résumait bien dans ces deux mots: soit chance ou adresse, si étroite que fût la grille, le Méridional avait toujours passé.
«C'est égal, ajouta-t-il en soupirant, j'étais plus mince qu'aujourd'hui.» Et son regard allait, avec une expression de regret comique, du grillage serré des arcades au large gilet blanc où ses quarante ans sonnés bedonnaient ferme.
Derrière l'énorme monument, la berline attendait abritée du vent et du soleil. Il fallut réveiller Ménicle endormi sur son siège, entre deux paniers de provisions, dans sa lourde lévite bleu de roi.
Mais, avant de monter, Roumestan montra de loin à sa belle-soeur une ancienne auberge,Au Petit Saint Jean, messageries et roulages, dont la maçonnerie blanche, les hangars large ouverts tenaient tout un coin de la place des Arènes, encombrée de pataches dételées et poudreuses, de charrettes rurales basculées, les brancards en l'air, sous leurs bâches grises:
— Regardez ça, soeurette, dit-il avec émotion… C'est là que je me suis embarqué pour Paris, il y a vingt et un ans… Nous n'avions pas le chemin de fer alors. On prenait la diligence jusqu'à Montélimar, puis le Rhône… Dieu! que j'étais content et que votre grand Paris m'épouvantait… C'était le soir, je me rappelle…
Il parlait vite, sans ordre, les souvenirs se pressant à mesure.
— … Le soir, dix heures, en novembre… Une lune si claire… Le conducteur s'appelait Fouque, un personnage! … Pendant qu'il attelait, nous nous promenions de long en large avec Bompard… Bompard, vous savez bien… Nous étions déjà grands amis. Il était, du moins s'imaginait être élève en pharmacie, et comptait venir me rejoindre… Nous faisions des projets, des rêves de vie ensemble, à s'aider pour arriver plus tôt… En attendant, il m'encourageait, me donnait des conseils, étant plus âgé… Toute ma peur, c'était d'être ridicule… Tante Portal m'avait fait faire pour la route un grand manteau, ce qu'on appelait un raglan… J'en doutais un peu de mon raglan de tante Portal… Alors Bompard me faisait marcher devant lui… Té! je vois encore mon ombre à côté de moi… Et, gravement, avec cet air qu'il a, il me disait: «Tu peux aller, mon bon, tu n'es pas ridicule…» Ah! jeunesse, jeunesse…
Hortense, qui maintenant craignait de ne plus sortir de cette ville où le grand homme trouvait sous chaque pierre un retard éloquent, le poussait doucement vers la berline:
— Si nous montions, Numa… Nous causerions aussi bien en route…
De la ville d'Aps au mont de Cordoue il ne faut guère plus de deux heures, surtout quand on a le vent arrière. Attelée de ses deux vieux camarguais, la berline allait toute seule, poussée par le mistral qui la secouait, l'enlevait, creusait le cuir de sa capote ou le gonflait à la manière d'une voile. Ici il ne rugissait plus comme autour des remparts, sous les voûtes des poternes; mais libre, sans obstacle, chassant devant lui l'immense plaine ondulée où quelquesmasperdus, une ferme isolée, toute grise dans un bouquet vert, semblaient l'éparpillement d'un village par la tempête, il passait en fumée sur le ciel, en embruns rapides sur les blés hauts, sur les champs d'oliviers dont il faisait papilloter les feuilles d'argent, et avec de grands retours qui soulevaient en flots blonds la poussière craquant sous les roues, il abaissait les files de cyprès serrés, les roseaux d'Espagne aux longues feuilles bruissantes donnant l'illusion d'un ruisseau frais au bord de la route. Quand il se taisait une minute, comme à court de souffle, on sentait le poids de l'été, une chaleur africaine montant du sol, que dissipait bien vite la saine et vivifiante bourrasque étendant son allégresse au plus loin de l'horizon, vers ces petites collines grisâtres, ternes, au fond de tout paysage provençal, mais que le couchant irise de teintes féeriques.
On ne rencontrait pas grand monde. De loin en loin un fardier venant des carrières avec un chargement d'énormes pierres taillées aveuglantes sous le soleil, une vieille paysanne de la Ville-des- Baux courbée sous un grandcouffind'herbes aromatiques, la cagoule d'un moine mendiant, besace au dos, rosaire aux cuisses, le crâne dur, suant et luisant comme un galet de Durance, ou bien un retour de pèlerinage, une charretée de femmes et de filles en toilette, beaux yeux noirs, chignons hardis, rubans flottants et clairs, arrivant de la Sainte-Baume ou de Notre-Dame-de-Lumière. Eh bien, le mistral donnait à tout cela, au dur labeur, aux misères, aux superstitions de pays le même entrain de santé, de belle humeur, ramassant et secouant dans ses passes les «dia! hue!» des charretiers, les grelots, les anneaux de verre bleu de ses bêtes, la psalmodie du moine, les cantiques aigus des pèlerines, et le refrain populaire que Roumestan, mis en verve par l'air natal, entonnait à toute gorge avec de grands gestes lyriques débordant par les deux portières:
Beau soleil de la Provence,Gai compère du mistral…
Puis, s'interrompant: «Hé! Ménicle… Ménicle!…
— Monsieur Numa?
— Qu'est-ce que c'est que cette masure, là-bas, de l'autre main du Rhône?
— Ça, monsieur Numa, c'est leJonjonde la reine Jeanne…
— Ah! oui, c'est vrai… Je me rappelle… Pauvre Jonjon! Son nom est aussi démantelé que lui.»
Il faisait alors à Hortense l'historique du donjon royal; car il savait à fond sa légende provençale… Cette tour ruinée et roussie, là-haut, datait de l'invasion sarrasine, moins vieille encore que l'abbaye dont on apercevait, tout auprès, un pan de mur à moitié croulé, percé sur le bleu d'étroites fenêtres alignées et d'un large portail en ogive. Il lui montrait le sentier, visible au flanc de la côte rocailleuse, par où les moines vers l'étang luisant comme une coupe de métal s'en venaient pêcher des carpes, des anguilles pour la table de l'abbé. Il remarquait, en passant, que dans les plus beaux sites la vie friande et recueillie des couvents s'était installée, planant, rêvant aux sommets, mais descendant lever la dîme sur tous les biens de nature et les villages environnants… Ah! le moyen âge de Provence, le beau temps des trouvères et des cours d'amour… Maintenant les ronces disjoignaient les dalles où les Stéphanette, les Azalaïs, avaient laissé traîner leurs robes plates; les orfraies et les hiboux miaulaient, la nuit, où chantaient les troubadours. Mais n'est-ce pas qu'il restait encore sur tout ce clair paysage des Alpilles un bouquet d'élégance coquette, de mièvrerie italienne, comme un frisson de luth ou de viole flottant dans la pureté de l'air?
Et Numa s'exaltant, oubliant qu'il n'avait que sa belle-soeur et la lévite bleue de Ménicle pour auditoire, s'échappait, après quelques redites de banquets régionaux ou de séances académiques, dans une de ces improvisations ingénieuses et brillantes, qui faisaient bien de lui le descendant des légers trouvères provençaux.
«Voilà Valmajour!» dit tout à coup le cocher de tante Portal, se penchant pour leur montrer la hauteur du bout de son fouet.
Ils avaient quitté le grand chemin et suivaient une montée en lacets aux flancs du mont de Cordoue, chemin étroit, glissant, à cause des touffes de lavande dont chaque tour de roue dégageait au passage le parfum brûlé. Sur un plateau, à mi-côte, au pied d'une tour ébréchée et noire, s'étageaient les toits de la ferme. C'est là que les Valmajour habitaient, de père en fils, depuis des années et des années, sur l'emplacement du vieux château dont le nom leur était resté. Et qui sait? Peut-être ces paysans descendaient-ils des princes de Valmajour, alliés aux comtes de Provence et à la maison des Baux? Cette supposition imprudemment émise par Roumestan fut tout à fait du goût d'Hortense, qui s'expliquait ainsi les façons vraiment nobles du tambourinaire.
Comme ils en causaient dans la voiture, Ménicle sur son siège les écoutait plein de stupéfaction. Ce nom de Valmajour était très répandu dans la contrée; il y avait les Valmajour du haut et les Valmajour du bas, selon qu'ils habitaient le vallon ou la montagne. «Ça serait donc tous des grands seigneurs!…» Mais le futé Provençal garda sa remarque pour lui. Et tandis qu'ils avançaient avec lenteur dans ce paysage dénudé et grandiose, la jeune fille, que la conversation animée de Roumestan avait jetée en plein roman historique, dans le rêve coloré du passé, apercevant là-haut une paysanne assise sur un contrefort au pied des ruines, à demi tournée, la main au-dessus des yeux pour regarder les arrivants, s'imaginait voir quelque princesse coiffée du hennin, au sommet de sa tour, dans une pose de vignette.
L'illusion cessa à peine, lorsque les voyageurs descendant de voiture se trouvèrent en face de la soeur du tambourinaire occupée à tresser des claies en osier pour les vers à soie. Elle ne se leva pas, quoique Ménicle lui eût crié de loin «Vé! Audiberte, voilà des personnes pour ton frère.» Sa figure fine, régulière, allongée et verte comme une olive à l'arbre ne marqua ni joie ni surprise, garda l'expression concentrée qui rapprochait ses épais sourcils noirs, les nouait tout droit, au-dessous du front entêté, comme d'un lien très dur. Roumestan, un peu saisi de cette réserve, se nomma: «Numa Roumestan… le député…
— Oh! je vous connais bien… dit-elle gravement, et, laissant son ouvrage en tas à côté d'elle: Entrez un moment… mon frère va venir.»
Debout, la châtelaine perdait de son prestige. Très petite, toute en buste, elle marchait avec un dandinement mal gracieux qui faisait tort à sa jolie tête finement relevée du petit bonnet d'Arles et du large fichu de mousseline à plis bleuâtres. On entra. Ce logis de paysans avait grand air, appuyé à une tour en ruines, gardant des armes dans la pierre au-dessus de sa porte qu'abritaient un auvent de roseaux craquant au soleil et une grande toile à carreaux tendue en portière à cause des moustiques. La salle des gardes, aux murs blancs, au plafond creusé de voussures, à la haute cheminée antique, ne recevait de lumière que de ses carreaux verdis et du treillis de toile de l'entrée.
Dans cette pénombre on distinguait le pétrin de bois noir, en forme de sarcophage, sculpté d'épis et de fleurs, et surmonté de sapanièreà claire-voie, à clochetons mauresques, où le pain se tient au frais dans toutes les fermes provençales. Deux ou trois images de piété, les saintes Marie, Marthe, et la Tarasque, le cuivre rouge d'une petite lampe de forme ancienne accrochée à une bellemoquede bois blanc sculptée par un berger, de chaque côté de la cheminée la salière et la farinière complétaient l'ornement de la vaste pièce avec une conque marine, pour rappeler les bêtes, et dont la nacre étincelait sur le manteau du foyer. La table longue s'étalait dans le sens de la salle, flanquée de bancs et d'escabeaux. Au plafond, des chapelets d'oignons pendaient, tout noirs de mouches qui bourdonnaient chaque fois qu'on soulevait la portière de l'entrée.
— Remettez-vous, monsieur, madame… vous allez faire le grand- boire avec nous.
LeGrand-boire, c'est le goûter des paysans provençaux. Il se sert en pleins champs, au lieu même du travail, sous un arbre quand on en trouve, dans l'ombre d'une meule, au creux d'un fossé. Mais Valmajour et son père travaillant tout près, sur leur bien, venaient le faire à la maison. Et déjà la table les attendait, deux ou trois petites assiettes creuses en terre jaune, des olives confites et une salade de romaine toute luisante d'huile. Dans la coque en osier où se placent la bouteille et les verres, Roumestan crut voir du vin.
«Vous avez donc encore de la vigne par ici?» demanda-t-il d'un air aimable, essayant d'apprivoiser l'étrange petite sauvagesse. Mais, à ce mot de vigne, elle bondit, un vrai saut de chèvre piquée par un aspic, et sa voix fut tout de suite à un diapason de fureur. De la vigne! Ah! oui, joliment!… Il leur en restait, de la vigne!… Sur cinq, ils n'avaient pu en sauver qu'une, la plus petite, et encore il fallait la tenir sous l'eau six mois de l'an. De l'eau de laroubine, qui leur coûtait les yeux de la tête. Et tout ça, la faute de qui? La faute des rouges, de ces porcs, de ces monstres de rouges et de leur république sans religion qui avait déchaîné sur le pays toutes les abominations de l'enfer.
À mesure qu'elle parlait avec cette passion, ses yeux devenaient plus noirs, d'un noir assassin, tout son joli visage convulsé et grimaçant, la bouche tordue, le noeud des sourcils serré jusqu'à faire un gros pli au milieu du front. Le plus drôle, c'est qu'elle continuait à s'activer dans sa colère, préparait le feu, le café de ses hommes, se levait, se baissait, ayant en main le soufflet, la cafetière, ou des sarments tout enflammés qu'elle brandissait comme une torche de Furie. Puis, brusquement, elle se radoucit: «Voilà mon frère…»
Le store rustique s'écartant laissa passer dans un flot de lumière blanche la haute taille de Valmajour suivi d'un petit vieux à face rase, calciné, contourné et noir comme un pied de vigne malade. Le père ni le fils ne s'émurent plus qu'Audiberte des visiteurs qu'ils recevaient, et sitôt la première reconnaissance, prirent place autour du grand-boire renforcé de toutes les victuailles tirées de la berline, devant lesquelles les yeux de Valmajour l'ancien s'allumaient de petites flammes égrillardes. Roumestan, qui n'en revenait pas du peu d'impression qu'il produisait sur ces paysans, parla tout de suite du grand succès de dimanche aux Arènes. C'est cela qui avait dû faire plaisir au vieux père!…
«Sûrement, sûrement, bougonna le vieux, en piquant ses olives avec son couteau… Mais moi aussi, de mon temps, j'en ai eu des prix de tambourin.» Et dans son mauvais sourire se reconnaissait le même tournement de bouche qu'avait la colère de sa fille tout à l'heure. Très calme en ce moment, la paysanne était assise presque a terre sur la pierre du foyer, son assiette aux genoux, car, bien que maîtresse au logis et maîtresse absolue, elle suivait l'usage provençal qui ne permet pas aux femmes de prendre place à table avec les hommes. Mais de cette position humiliée elle suivait attentivement tout ce qu'on disait, remuait la tête en attendant parler de la fête aux Arènes. Elle n'aimait pas le tambourin, elle. Ah!nani… Sa mère en était morte, du mauvais sang qu'elle s'était fait avec la musique du papa… Tout ça, voyez- vous, des métiers de riboteurs qui dérangeaient du travail, coûtaient plus d'argent qu'ils n'en rapportaient.
— Eh bien! qu'il vienne à Paris, dit Roumestan… Je vous réponds que son tambourin lui en fera gagner, de l'argent…
Devant l'incrédulité de cette innocente, il tâcha de lui expliquer ce que c'était que les caprices de Paris et combien il les payait cher. Il raconta les anciens succès du père Mathurin, le joueur de biniou, dans laCloserie des genêts. Et quelle différence entre le biniou breton, grossier, criard, fait pour mener des rondes d'Esquimaux au bord de la mer Sauvage, et le tambourin de Provence, si svelte, si élégant! C'est-à-dire que toutes les Parisiennes en perdraient la tête, voudraient danser la farandole… Hortense se montait aussi, disait son mot, pendant que le tambourinaire souriait vaguement et lissait sa moustache brune d'un geste vainqueur de beau Nicolas.
— Mais enfin, qu'est-ce que vous pensez qu'il pourrait gagner tout au juste avec sa musique? demanda la paysanne.
Roumestan chercha un peu… Il ne pouvait pas dire bien exactement… Dans les cent cinquante à deux cents francs…
— Par mois? fit le père, enthousiasmé.
— Hé! non, par jour…
Les trois paysans tressaillirent, puis se regardèrent. D'un autre que de «Moussu Numa», député, membre du Conseil général, ils auraient cru à une farce, à unegaléjade, allons! Mais avec celui-là, l'affaire devenait sérieuse… Deux cents francs par jour!…foutré!… Le musicien était tout prêt, lui. La soeur, plus prudente, aurait voulu que Roumestan leur signât un papier; et, posément, les yeux baissés, de peur que leur éclat de lucre la trahît, elle discutait d'une voix hypocrite. C'est que Valmajour était bien nécessaire à la maison,Pécaïré. Il menait le bien, labourait, taillait la vigne, le père n'ayant plus la force. Comment faire s'il partait?… Lui-même, tout seul à Paris, il se languirait pour sûr. Et son argent, ses deux cents francs par jour, qu'est-ce qu'il en ferait dans cette grande villasse?… Sa voix devenait dure en parlant de cet argent dont elle n'aurait pas la garde, qu'elle ne pourrait pas enfermer au plus profond de ses tiroirs.
— Eh bien! alors, dit Roumestan, venez à Paris avec lui.
— Et la maison?
— Louez-la, vendez-la… Vous en rachèterez une plus belle en revenant.
Il s'arrêta sur un regard inquiet d'Hortense, et, comme pris d'un remords de troubler le repos de ces braves gens: «Après tout, il n'y a pas que l'argent dans la vie… Vous êtes heureux comme vous êtes…»
Audiberte l'interrompit vivement: «Oh! heureux… L'existence est bien pénible, allez! ce n'est plus comme dans les temps.» Elle recommençait à geindre sur les vignes, la garance, le vermillon, les vers à soie, toutes les richesses du pays disparues. Il fallait trimer au soleil, travailler comme des satyres… Ils avaient bien dans l'avenir l'héritage du cousin Puyfourcat, colon en Algérie depuis trente ans, mais c'est si loin cette Algérie d'Afrique… Et tout à coup l'astucieuse petite personne, pour rallumer Moussu Numa qu'elle se reprochait d'avoir un peu trop refroidi, dit à son frère félinement avec son intonation câline et chantante:
—Qué, Valmajour, si tu nous touchais un petit air pour faire plaisir à cette belle demoiselle?
Ah! fine mouche, elle ne s'était pas trompée. Au premier coup de baguette, au premier trille emperlé, Roumestan fut repris et délira. Le garçon jouait devant le mas, appuyé à la margelle d'un vieux puits dont la ferrure en arc, enroulée d'un figuier sauvage, encadrait merveilleusement sa taille élégante et son teint de bistre. Les bras nus, la poitrine ouverte, dans ses poudreuses hardes de travail, il avait quelque chose de plus fier et de plus noble encore qu'aux Arènes, où sa grâce s'endimanchait malgré tout d'un vernis théâtral. Et les vieux airs de l'instrument rustique, poétisés du silence et de la solitude d'un beau paysage, éveillant les ruines dorées de leur songe de pierre, volaient comme des alouettes sur ces pentes majestueuses, toutes, grises de lavandes ou coupées de blé, de vigne morte, de mûriers aux larges feuilles dont l'ombre commençait à s'allonger en devenant plus claire. Le vent était tombé. Le soleil au déclin flambait sur la ligne violette des Alpilles, jetait au creux des roches un vrai mirage d'étangs de porphyre liquide, d'or en fusion, et sur tout l'horizon une vibration lumineuse, les cordes tendues d'une lyre ardente, dont le chant continu des cigales et les battements du tambourin semblaient la sonorité.
Muette et ravie, Hortense, assise sur le parapet de l'ancien donjon, accoudée à un tronçon de colonnette abritant un grenadier rabougri, écoutait et admirait, laissait voyager sa petite tête romanesque toute pleine des légendes recueillies pendant le chemin. Elle voyait le vieux castel monter de ses décombres, dresser ses tours, arrondir ses poternes, ses arceaux de cloître peuplés de belles au long corsage, au teint mat que la grande chaleur ne colorait pas. Elle-même était princesse des Baux, avec un joli nom de missel; et le musicien qui lui donnait l'aubade, un prince aussi, le dernier des Valmajour, sous des habits de paysan. «Adonc, la chanson finie,» comme il est dit dans les chroniques des cours d'amour, elle cassait au-dessus de sa tête un brin de grenadier où pendait la fleur trop lourde de pourpre vive et le tendait pour prix de son aubade au beau musicien qui, galamment, l'accrochait aux cordelettes de son tambour.
Trois mois ont passé depuis ce voyage au mont de Cordoue.
Le parlement vient de s'ouvrir à Versailles sous un déluge de novembre qui rejoint les bassins du parc au ciel bas, étouffé de brume, enveloppe les deux Chambres de tristesse humide et d'obscurité, mais ne refroidit pas les colères politiques. La session s'annonce terrible. Des trains de députés, de sénateurs, se croisent, se succèdent, sifflent, grondent, secouent leur fumée menaçante, animés à leur manière des haines et des intrigues qu'ils convoient sous des torrents de pluie; et, dans cette heure de wagon, dominant le bruit des roues sur le fer, les discussions continuent avec la même âpreté, la même fureur qu'à la tribune. Le plus agité, le plus bruyant de tous, c'est Roumestan. Il a déjà prononcé deux discours depuis la rentrée. Il parle dans les commissions, dans les couloirs, à la gare, à la buvette, fait trembler la toiture en vitrage des salons de photographie où se réunissent toutes les droites. On ne voit que sa silhouette remuante et lourde, sa grosse tête toujours en rumeur, la houle de ses larges épaules redoutées du ministère qu'il est en train de «tomber» selon les règles, en souple et vigoureux lutteur du Midi. Ah! le ciel bleu, les tambourins, les cigales, tout le décor lumineux des vacances, comme il est loin, fini, démonté! Numa n'y songe pas une minute, pris dans le tourbillon de sa double vie d'avocat et d'homme politique; car, à l'exemple de son vieux maître Sagnier, en entrant à la Chambre, il n'a pas renoncé au Palais, et tous les soirs, de six à huit heures, on se presse à la porte de son cabinet de la rue Scribe.
Vous diriez une légation, ce cabinet de Roumestan. Le premier secrétaire, bras droit du leader, son conseil, son ami, est un excellent avocat d'affaires, appelé Méjean, Méridional comme tout l'entourage de Numa, mais du Midi Cévenol, le Midi des pierres, qui tient plus de l'Espagne que de l'Italie et garde en ses allures, en ses paroles, la prudente réserve et le bon sens pratique de Sancho. Trapu, robuste, déjà chauve, avec le teint bilieux des grands travailleurs, Méjean fait à lui seul toute la besogne du cabinet, déblaie les dossiers, prépare les discours, cherche à mettre des faits sous les phrases sonores de son ami, de son futur beau-frère, disent les bien informés. Les autres secrétaires, MM. de Rochemaure et de Lappara, deux jeunes stagiaires apparentés à la plus ancienne noblesse provinciale, ne sont là que pour la montre, et font chez Roumestan leur noviciat politique.
Lappara, grand beau garçon, bien jambé, teint chaud, barbe fauve, fils du vieux marquis de Lappara, chef du parti dans le Bordelais, montre bien le type de ce Midi créole, hâbleur, aventureux, friand de duels et d'escampatives.Cinq ans de Paris, cent mille francs «roustis» au cercle et payés avec les diamants de la mère, ont suffi pour lui donner l'accent du boulevard, un beau ton de gratin croustillant et doré. Tout autre est le vicomte Charlexis de Rochemaure, compatriote de Numa, élevé chez les Pères de l'Assomption, ayant fait son droit en province sous la surveillance de sa mère et d'un abbé, et gardant de son éducation, des candeurs, des timidités de lévite en contraste avec sa royale Louis XIII, l'air à la fois d'un raffiné et d'un jocrisse.
Le grand Lappara essaye d'initier ce jeune Pourceaugnac à la vie parisienne. Il lui apprend à s'habiller, ce qui est chic et pas chic, à marcher la nuque on avant, la bouche abrutie, à s'asseoir d'une pièce, les jambes allongées, pour ne pas marquer de genoux au pantalon. Il voudrait lui faire perdre cette foi naïve aux hommes et aux choses, ce goût du grimoire qui le classe gratte- papier. Mais non, le vicomte aime sa besogne, et quand Roumestan ne l'emmène pas à la Chambre ou au palais, comme aujourd'hui, il reste assis pendant des heures à grossoyer devant la longue table installée pour les secrétaires à côté du cabinet du patron. Le Bordelais, lui, a roulé un pouf contre la croisée, et, dans le jour qui tombe, le cigare aux dents, les jambes étendues, il regarde à travers la pluie et le gâchis fumant de l'asphalte la longue file d'équipages alignés, le fouet haut, au ras du trottoir, pour le jeudi de Mme Roumestan.
Que de monde! Et ce n'est pas fini, il arrive encore des voitures. Lappara, qui se vante de connaître à fond la grande livrée de Paris, annonce à mesure, tout haut: «Duchesse de San Donnino… Marquis de Bellegarde… Mazette! Les Mauconseil aussi… Ah çà, qu'est-ce qu'il y a donc?» Et, se tournant vers un maigre et long personnage qui sèche devant la cheminée ses gants de tricot, son pantalon de couleur, trop mince pour la saison et relevé avec précaution sur des bottines d'étoffe: «Savez-vous quelque chose, Bompard?
— Quelquechase?… Certainemain…»
Bompard, le mameluck de Roumestan, est comme un quatrième secrétaire qui fait le dehors, va aux nouvelles, promène dans Paris la gloire du patron. Ce métier ne l'enrichit guère, à en juger sur sa mine; mais ce n'est pas la faute de Numa. Un repas par jour, un demi-louis de loin en loin, on n'a jamais pu faire accepter davantage à ce singulier parasite dont l'existence reste un problème pour ses plus intimes. Lui demander, par exemple, s'il sait quelque chose, douter de l'imagination de Bompard est une bonne naïveté.
— Oui, messieurs… Et quelquechasede très grave…
— Quoi donc?
— On vient de tirer sur le maréchal!
Un instant de stupeur. Les jeunes gens se regardent, regardent Bompard; puis Lappara, rallongé dans son pouf, demande tranquillement:
— Et vos asphaltes, mon bon? où en sont-elles?
— Ah!vai, les asphaltes… J'ai une affaire bien meilleure…
Sans s'étonner autrement du peu d'effet produit par l'assassinat du maréchal, le voilà racontant sa combinaison nouvelle. Oh! une affaire superbe, et si simple. Il s'agissait de rafler les cent vingt mille francs de primes que le gouvernement suisse donne chaque année dans les tirs fédéraux. Bompard, dans sa jeunesse, tirait supérieurement les alouettes. Il n'aurait qu'à se refaire un peu la main, c'était cent vingt mille francs de rente assurés jusqu'à la fin de sa vie. Et de l'argent facile à gagner, au moins! La Suisse, à petites journées, de canton en canton, le rifle surl'épole…
Le visionnaire s'animait, décrivait, grimpait aux glaciers, descendait des vals et des torrents, secouait les avalanches devant les jeunes gens ébahis. De toutes les inventions de cette cervelle frénétique, celle-là était encore la plus extraordinaire, débitée d'un air convaincu, avec une fièvre dans le regard, un feu intérieur qui bossuait le front, le crevassait de rides profondes.
La brusque arrivée de Méjean, revenant du palais tout essoufflé, arrêta ces divagations.
— Grande nouvelle!… dit-il en jetant sa serviette sur la table… Le ministère est à bas.
— Pas possible!
— Roumestan prend l'Instruction publique…
— Je le savais, dit Bompard.
— Et, voyant leur sourire:
—Parfaitemain, messieurs… j'étais là-bas… j'en viens.
— Et vous ne le disiez pas?
— À quoi bon?… On ne me croit jamais… C'est la faute de monassent, ajouta-t-il avec une candeur résignée dont le comique fut perdu dans l'émoi général.
Roumestan ministre!
Ah! mes enfants, quel malin que le patron, répétait le grandLappara, s'esclaffant dans son fauteuil, les jambes au plafond…A-t-il bien mené son affaire!
Rochemaure se dressa, scandalisé:
— Ne parlons pas de malice, mon cher… Roumestan est une conscience… Il va droit devant lui comme un boulet.
— D'abord, mon petit, il n'y a plus deboulets. Il n'y a que des obus… Ça fait ceci, l'obus.
Du bout de sa bottine, il indiquait la trajectoire.
— Blagueur!
—Jobard!
— Messieurs… Messieurs …
Et Méjean, à part lui, songeait à la singularité de cette nature, à ce compliqué Roumestan, qui, même vu de tout près, pouvait être jugé aussi diversement.
«Un malin, une conscience.»
Ce double courant d'opinions se retrouvait dans le public. Lui, qui le connaissait mieux, savait quel fonds de légèreté et de paresse modifiait ce tempérament d'ambitieux à la fois meilleur et pire que sa réputation. Mais, était-ce bien vrai, cette nouvelle du portefeuille? Curieux de s'en assurer, Méjean jeta dans la glace un coup d'oeil à sa tenue, et, traversant le palier, passa chez madame Roumestan.
Dès l'antichambre, où les valets de pied attendaient, des manteaux de fourrure au bras, se percevait un murmure de voix assourdies par les hauts plafonds, le luxe encombrant des tentures. D'ordinaire, Rosalie recevait dans son petit salon, meublé en jardin d'hiver, de sièges légers, de tables coquettes, avec du jour tamisé entre les feuilles luisantes des plantes vertes contre les croisées. Cela suffisait à son intimité de bourgeoise parisienne, perdue dans l'ombre de son grand homme, désintéressée de toute ambition, et passant, en dehors du petit cercle où sa supériorité était connue, pour une bonne personne sans importance. Mais aujourd'hui les deux pièces de réception étaient remplies, bruissantes; et il arrivait du monde continuellement, le ban et l'arrière-ban des amis, les connaissances, de ces figures sur lesquelles Rosalie n'aurait pu mettre un nom.
Très simple, dans une robe à reflets violets qui dégageait bien sa taille svelte, l'harmonie élégante de tout son être, elle accueillait chacun avec le sourire égal, un peu fier, l'air refréjon dont parlait jadis tante Portal. Pas le moindre éblouissement de sa nouvelle fortune, un peu de surprise plutôt et d'inquiétude, mais qui ne se trahissaient en rien. Elle s'activait de groupe en groupe, pendant que le jour tombait rapidement dans ce premier étage parisien et que les domestiques apportant des lampes, allumant les candélabres, le salon prenait sa physionomie des soirs de fête avec ses riches étoffes scintillantes, ses tapis d'Orient aux couleurs de pierreries. «Ah! monsieur Méjean…» Rosalie se dégagea une minute, vint au-devant de lui, heureuse d'une intimité retrouvée dans la cohue mondaine. Leurs deux natures s'entendaient. Ce Méridional refroidi et cette Parisienne vibrante avaient de semblables façons de juger ou de voir, équilibraient bien les défaillances et les emportements de Numa.
«Je venais m'assurer si la nouvelle était vraie… Maintenant je n'en doute plus…» fit-il en montrant les salons pleins. Elle lui passa la dépêche qu'elle avait reçue de son mari. Et tout bas: «Qu'est-ce que vous en dites?
— C'est lourd, mais vous serez là.
— Et vous aussi…» dit-elle en lui serrant les mains et le quittant pour répondre à de nouveaux visiteurs. C'est qu'il en venait toujours, et personne ne s'en allait. On attendait le leader, on voulait tenir de sa bouche les détails de la séance, comment d'un coup d'épaule il les avait tous bousculés. Déjà, parmi les nouveaux venus, quelques-uns rapportaient des échos de la Chambre, des bribes de discours. Des mouvements se faisaient autour d'eux, un frémissement d'aise. Les femmes surtout se montraient curieuses, passionnées; sous les grands chapeaux qui entraient en scène cet hiver-là, leurs jolis visages avaient aux pommettes ce léger feu rose, cette fièvre que l'on voit aux joueuses de Monte-Carlo autour du trente-et-quarante. Étaient-ce les modes de la Fronde, les feutres à longue plume qui les disposaient ainsi à la politique; mais toutes ces dames y semblaient très fortes, et dans le plus pur langage parlementaire, agitant leurs petits manchons pour interrompre, toutes célébraient la gloire du leader. Du reste, ce n'était qu'un cri partout: «Quel homme! quel homme!»
Dans un coin, le vieux Béchut, professeur au Collège de France, très laid, tout en nez, un gros nez de savant allongé sur les livres, prenait texte du succès de Roumestan pour discuter une de ses thèses favorites: la faiblesse du monde moderne vient de la place qu'y prennent la femme et l'enfant. Ignorance et chiffons, caprice et légèreté.
«Eh bien! monsieur, la force de Roumestan est là. Il n'a pas eu d'enfant, il a su échapper à l'influence féminine… Aussi quelle ligne droite et ferme! Pas un écart, pas une brisure.» Le grave personnage auquel il s'adressait, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, regard ingénu, petit crâne rond et ras où la pensée faisait un bruit de graine sèche dans une courge vide, se rengorgeait magistralement, approuvait avec un air de dire: «Et moi aussi, monsieur, je suis un homme supérieur… moi aussi, j'échappe à l'influence dont vous parlez.»
Voyant qu'on s'approchait pour écouter, le savant haussa le ton, cita des exemples historiques, César, Richelieu, Frédéric, Napoléon, prouva scientifiquement que la femme, sur l'étiage des êtres pensants, était à plusieurs échelons au-dessous de l'homme. «En effet, si nous examinons les tissus cellulaires…»
Quelque chose de plus curieux à examiner, c'était la physionomie des deux femmes de ces messieurs, qui les écoutaient assises l'une à côté de l'autre et buvant une tasse de thé; car on venait de servir ce petit lunch de cinq heures qui mêle à l'excitation des causeries les cliquetis des cuillères fines sur des porcelaines du Japon, la chaude vapeur du samovar et des pâtisseries sortant du four. La plus jeune, Mme de Boë, par ses influences de famille avait fait de l'homme à la courge, son mari, noble décavé, perdu de dettes, un magistrat de la Cour des Comptes; et l'on frémissait de savoir le contrôle des deniers publics dans les mains de ce gommeux qui avait si vite dévoré la fortune de sa femme et la sienne. Mme Béchut, ancienne belle personne gardant encore de grands yeux spirituels, un visage aux traits fins dont la bouche seule, par une sorte de détirement douloureux, racontait les combats contre la vie, l'acharnement d'une ambition sans relâche ni scrupules, s'était dévouée tout entière à pousser aux premières places la médiocrité banale de son savant, avait forcé pour lui les portes de l'institut, du Collège de France, par ses relations malheureusement trop connues. Tout un poème parisien dans le sourire que les deux femmes échangeaient par-dessus leurs tasses. Et peut-être qu'en cherchant bien tout autour parmi ces messieurs, on en aurait trouvé beaucoup d'autres à qui l'influence féminine n'avait pas nui.