Chapter 3

Tout à coup Roumestan entra. Au milieu d'un brouhaha de bienvenue, il traversa le salon vivement, alla droit à sa femme, l'embrassa sur les deux joues avant que Rosalie eût pu se défendre de cette manifestation un peu gênante, mais qui était le meilleur démenti aux assertions du physiologiste. Toutes les dames crièrent «Bravo!» Il y eut encore un échange de poignées de main, d'effusions, puis un silence attentif, lorsque le leader appuyé à la cheminée commença le bulletin rapide de la journée.

Le grand coup préparé depuis une semaine, les marches et contre- marches, la rage folle de la gauche au moment de la défaite, son triomphe à lui, son irruption foudroyante à la tribune, jusqu'aux intonations de sa jolie réponse au maréchal:» Ça dépend de vous, monsieur le Président», il notait tout, précisait tout avec une gaieté, une chaleur communicatives. Ensuite Roumestan devenait grave, énumérait les lourdes responsabilités de son poste: l'Université à réformer, toute une jeunesse à préparer pour la réalisation des grandes espérances, — le mot fut compris, salué d'un hurrah, — mais il s'entourerait d'hommes éclairés, ferait appel à toutes les bonnes volontés, tous les dévouements. Et, l'oeil ému, il les cherchait dans le cercle serré autour de lui: «Appel à mon ami Béchut… à vous aussi, mon cher de Boë…»

L'heure était si solennelle que personne ne se demanda en quoi l'hébétement du jeune maître des requêtes pourrait servir les réformes de l'Université. Du reste, le nombre d'individus de cette force-là, auxquels Roumestan avait demandé dans l'après-midi leur collaboration aux terribles devoirs de l'instruction publique, était vraiment incalculable. Pour les beaux-arts, il se sentait plus à l'aise, et on ne lui refuserait pas sans doute… Un murmure flatteur de rires, d'interjections, l'empêcha de continuer. Il n'y avait là-dessus qu'une voix dans Paris, même chez les plus hostiles. Numa était l'homme indiqué. Enfin on allait avoir un jury, des théâtres lyriques, un art officiel. Mais le ministre coupa court aux dithyrambes et fit remarquer sur un ton familier, plaisant, que le nouveau cabinet se trouvait presque entièrement composé de Méridionaux. Sur huit ministres, le Bordelais, le Périgord, le Languedoc, la Provence en avaient fourni six. Et s'excitant: «Ah! le Midi monte, le Midi monte… Paris est à nous. Nous tenons tout. Il faut en prendre votre parti, messieurs. Pour la seconde fois les Latins ont conquis la Gaule!»

Il était bien, lui, un Latin de la conquête avec sa tête de médaille aux larges méplats sur les joues, et son teint chaud, et ses brusques allures de sans-gêne dépaysées dans ce salon si parisien. Sur les rires et les applaudissements que soulevait son mot final, il quitta la cheminée lestement en bon comédien qui sait se retirer juste après l'effet, fit signe à Méjean de le suivre et disparut par une des portes intérieures, laissant à Rosalie le soin de l'excuser. Il dînait à Versailles, chez le maréchal; il lui restait à peine le temps de s'apprêter, de donner quelques signatures.

— Venez m'habiller, dit-il au domestique en train de mettre les trois couverts, monsieur, madame et Bompard, autour de la corbeille fleurie, tous les jours renouvelée, que Rosalie voulait sur la table à chaque repas. Il se sentait tout joyeux de ne pas dîner là. Le tumulte d'enthousiasme qu'il avait laissé sur ses talons s'entendait derrière la porte fermée, l'excitait à chercher encore le monde, les lumières. Et puis, le Méridional n'est pas homme d'intérieur. Ce sont les gens du Nord, les climats pénibles qui ont inventé le «home», l'intimité du cercle de famille auquel la Provence et l'Italie préfèrent les terrasses des glaciers, le bruit et l'agitation de la rue.

Entre la salle à manger et le cabinet de l'avocat, il fallait traverser le petit salon d'attente, ordinairement plein de monde à cette heure, de gens inquiets guettant la pendule, l'oeil sur des journaux à images avec toutes les préoccupations d'un procès. Ce soir Méjean les avait congédiés, pensant bien que Numa ne pourrait donner de consultation. Quelqu'un pourtant était resté, un grand garçon, empaqueté dans des vêtements de confection, gauche comme un sous-officier en bourgeois.

— Hé! adieu…, monsieur Roumestan… comment ça va?… En voilà du temps que je vous espère.

Cet accent, ce teint bistré, cet air vainqueur et jeannot, Numa se souvenait bien d'avoir vu cela quelque part, mais où donc?

— Vousméconnaissez plus? fit l'autre… Valmajour, le tambourinaire!

— Ah! oui, très bien… parfaitement.

Il voulait passer. Mais Valmajour lui barrait la route, planté en arrêt, racontant qu'il était arrivé de l'avant-veille. «Seulement, vous savez, j'ai pas pu vénir plus tôt. Quand on débarque comme ça toute une famille dans un pays qu'on connaît pas, c'est difficile des'estaller.

— Toute une famille? dit Roumestan, les yeux élargis.

—Bé! oui, le papa, la soeur… on a fait ce que vous disiez.»

Le prometteur eut un geste de gêne et de dépit, comme chaque fois qu'il se trouvait en face d'une de ces cartes à payer, de ces échéances, prises d'enthousiasme, dans un besoin de parler, de donner, d'être agréable… Mon Dieu! Il ne demandait pas mieux que de servir ce brave garçon… Il verrait, chercherait le moyen… Mais il était très pressé, ce soir… Des circonstances exceptionnelles… La faveur dont le chef de l'État… Voyant que le paysan ne s'en allait pas: «Entrez par ici…» dit-il vivement, et ils passèrent dans le cabinet.

Pendant qu'assis à son bureau, il lisait et signait en hâte plusieurs lettres, Valmajour regardait la vaste pièce somptueusement tapissée et meublée, la bibliothèque qui en faisait le tour, surmontée de bronzes, de bustes, d'objets d'art, souvenirs de causes glorieuses, le portrait du roi signé de quelques lignes, et il se sentait impressionné par la solennité de l'endroit, la raideur des sièges sculptés, cette quantité de livres, surtout par la présence du domestique, correct, habillé de noir, allant et venant, étalant avec précaution sur les fauteuils des vêtements et du linge frais. Mais là-bas, dans la lumière chaude de la lampe, la bonne face large, le profil connu de Roumestan le rassuraient un peu. Son courrier prêt, le grand homme passa aux mains du valet de chambre, et, la jambe tendue, pour qu'on lui retirât pantalon et chaussures, il interrogeait le tambourinaire, apprenait avec terreur qu'avant de venir les Valmajour avaient tout vendu, les mûriers, les vignes, la ferme.

— Vendu la ferme, malheureux!

— Ah! la soeur était bien un peu effrayée… Mais le papa et moi nous avons tenu bon… Commej'ydisais: «Qu'est-ce que tu veux qu'on risque puisque Numa est là-bas, puisque c'est lui qui nous fait venir?»

Il fallait toute son innocence pour oser parler du ministre, devant lui, avec ce sans-façon. Mais ce n'est pas cela qui saisissait le plus Roumestan. Il songeait aux nombreux ennemis que lui avaient déjà causés cette incorrigible manie de promettre. Quel besoin, je vous demande, d'aller troubler la vie de ces pauvres diables? Et les moindres détails de sa visite au mont de Cordoue lui revenaient, les résistances de la paysanne, ses phrases pour la décider. Pourquoi? Quel démon avait-il en lui? Il était affreux, ce paysan! Quant à son talent, Numa ne s'en souvenait guère, ne voyant que la corvée de toute cette tribu qui lui tombait sur les bras.

D'avance, il entendait les reproches de sa femme, sentait le froid d'un regard sévère. «Les mots signifient quelque chose.» Et, dans sa nouvelle position, à la source de toutes les faveurs, que d'embarras il allait se créer avec sa fatale bienveillance.

Mais cette idée qu'il était ministre, la conscience de son pouvoir le rassurèrent presque aussitôt. Est-ce qu'à des hauteurs pareilles ces niaiseries peuvent encore préoccuper? Souverain maître aux Beaux-Arts, tous les théâtres sous la main, ce ne serait rien pour lui d'être utile à ce malheureux. Remonté dans sa propre estime, il changea de ton avec le campagnard, et pour l'empêcher d'être familier, lui apprit solennellement, de très haut, à quelles dignités importantes il avait été élevé depuis le matin. Le malheur, c'est qu'en ce moment il était à demi-vêtu, en chaussettes de soie sur le tapis, rapetissé, la bedaine proéminente dans la flanelle blanche d'un caleçon enrubanné de rose; et Valmajour ne semblait pas autrement ému, le mot magique de «ministre» ne se liant pas dans son esprit avec ce gros homme en bras de chemise. Il continuait de l'appeler «moussu Numa», lui parlait de sa «musique», des airs nouveaux qu'il avait appris dessus. Ah! il n'en craignait pas un des tambourinaires de Paris maintenant!

«Attendez… vous allez voir.»

Il s'élançait pour prendre son tambourin dans l'antichambre. MaisRoumestan le retint:

— Puisque je vous dis que je suis pressé,quédiable!

— Va bien… va bien… Ça sera pour un autre jour… fit le paysan de son air bonasse.

Et, voyant Méjean qui s'approchait, il crut devoir à son admiration l'histoire du flûtet à trois trous:

— Ce m'est vénu dé nuit, en écoutant çanter lé rossignoou. Dans moi-même, je me pensais: Comment! Valmajour…»

C'était le même petit récit qu'il faisait là-bas, sur l'estrade des Arènes. Devant le succès obtenu, il l'avait retenu ingénument, et mot pour mot. Mais, cette fois, il le débitait avec une certaine hésitation timide, une émotion augmentant de minute en minute, à mesure qu'il voyait Roumestan se transformer devant lui sous le large plastron de linge fin aux boutons de perles, l'habit noir d'une coupe sévère que le valet de chambre lui passait.

À présent, moussu Numa lui semblait grandi. La tête, que la préoccupation de ne pas chiffonner le noeud de mousseline blanche faisait raide et solennelle, s'éclairait des reflets pâles du grand cordon de Sainte-Anne autour du cou et de la large plaque d'Isabelle la Catholique en soleil sur le drap mat. Et tout à coup le paysan, saisi d'un grand respect effaré, comprenait enfin qu'il avait en face de lui un des privilèges de la terre, cet être mystérieux, presque chimérique, le puissant manitou vers qui les voeux, les désirs, les suppliques, les prières ne s'élèvent que sur du papier grand format, tellement haut, que les humbles ne le voient jamais, tellement superbe, qu'ils ne prononcent son nom qu'à demi-voix, avec une sorte de crainte recueillie et d'emphase ignorante: Le Ministre!

Il en fut si troublé, le pauvre Valmajour, que c'est à peine s'il entendit les paroles bienveillantes dont Roumestan le congédiait, l'engageant à revenir le voir mais seulement dans une quinzaine, quand il serait installé au ministère.

«Va bien… va bien, monsieur le ministre…»

Il gagnait la porte à reculons, ébloui par l'éclat des ordres officiels et l'extraordinaire expression de Numa transfiguré. Celui-ci resta très flatté de cette timidité subite qui lui donnait une haute opinion de ce qu'il appela désormais «son air ministre», la lippe majestueuse, le geste contenu, le grave froncement des sourcils.

Quelques instants après, Son Excellence roulait vers la gare, oubliant cet incident ridicule dans le mouvement berceur du coupé aux lanternes claires qui l'emportait rapidement vers de hautes et nouvelles destinées. Il préparait déjà les effets de son premier discours, combinait des plans, sa fameuse circulaire aux recteurs, pensait à ce qu'allait dire le pays, l'Europe, le lendemain, en apprenant sa nomination, lorsque à un tournant du boulevard, dans le rayon lumineux du gaz sur l'asphalte mouillée, la silhouette du tambourinaire lui apparut, plantée au bord du trottoir, sa longue caisse battant aux jambes. Assourdi, ahuri, il attendait, pour traverser, un arrêt dans le va-et-vient des voitures, innombrables à cette heure où tout Paris se hâte de rentrer, les petites charrettes à bras filant entre les roues des fiacres, et les omnibus pleins oscillant de l'impériale, pendant que sonnent les cornets à bouquin des tramways. Dans la nuit qui venait, la buée que l'humidité de la pluie dégageait de cette fièvre, dans cette vapeur de foule en activité, le malheureux paraissait si perdu, si dépaysé, aplati sous l'écrasement des hautes parois de ces maisons à cinq étages, il ressemblait si peu au superbe Valmajour donnant avec son tambourin le branle aux cigales sur la porte de sonmas, que Roumestan détourna les yeux, se sentit pris d'un remords qui, pendant quelques minutes, jeta comme une ombre attristée sur l'éblouissement de son triomphe.

En attendant une installation plus complète qui ne pourrait se faire qu'après l'arrivée de leurs meubles en route par la petite vitesse, les Valmajour s'étaient logés dans ce fameux passage du Saumon, où descendaient de tout temps les voyageurs d'Aps et de la banlieue, et dont la tante Portal avait gardé un si étonnant souvenir. Ils occupaient là sous les toits une chambre et un cabinet, le cabinet sans jour ni air, une sorte de serre-bois dans lequel couchaient les deux hommes, la chambre guère plus grande, mais qui leur semblait superbe avec son acajou attaqué par les tarets, sa carpette miteuse, frippée, sur le carreau dérougi, et la fenêtre mansardée découpant un morceau du ciel, aussi jaune, aussi brouillé que la longue vitrine en dos d'âne du passage. Dans cette niche ils entretenaient le souvenir du pays par une forte odeur d'ail et d'oignon roussi, cuisant eux-mêmes sur un petit poêle leur nourriture exotique. Le père Valmajour, très gourmand, aimant la compagnie, aurait bien préféré descendre à la table d'hôte, dont le linge blanc, les huiliers et les salières de plaqué l'enthousiasmaient, se mêler à la conversation bruyante de MM. les représentants de commerce qu'ils entendaient rire, aux heures des repas, jusqu'à leur cinquième étage. Mais la petite Provençale s'y opposait formellement.

Très étonnée de ne pas trouver en arrivant la réalisation des belles promesses de Numa, les deux cents francs par soirée qui, depuis la visite des Parisiens, faisaient dans sa petite tête imaginative un écroulement de piles d'écus, épouvantée du prix exorbitant de toutes choses, elle avait été prise, dès le premier jour, de cet affolement que le peuple de Paris appelle «la peur de manquer». Toute seule, avec des anchois et des olives, elle s'en serait tirée, — comme en carême, té! pardi, — mais ses hommes avaient des dents de loup, bien plus longues ici qu'au pays parce qu'il faisait moins chaud, et il lui fallait à tout instant entr'ouvrir lasaquette, grande poche d'indienne cousue par elle-même, dans laquelle sonnaient les trois mille francs, produit de la vente de leur bien. À chaque louis qu'elle changeait, c'était un effort, un arrachement, comme si elle donnait des pierres de sonmas, les ceps de la dernière vigne, — sa rapacité paysanne et méfiante, cette crainte d'être volée qui l'avait décidée à vendre la ferme au lieu de la mettre en location, se doublant de l'inconnu, du noir de Paris, ce grand Paris que de sa chambre là-haut elle entendait gronder sans le voir et dont la rumeur, à ce coin tumultueux des halles, ne s'arrêtait ni jour ni nuit, faisait s'entre choquer continuellement sur un vieux plateau de laque les pièces de son verre d'eau d'hôtel garni.

Jamais voyageur perdu dans un bois mal hanté ne se cramponna à sa valise plus énergiquement que la Provençale ne serrait contre elle lasaquette, quand elle traversait la rue avec sa jupe verte, sa coiffe arlésienne, sur lesquelles se retournaient les passants quand elle entrait chez les marchands où sa démarche de cane, sa façon de donner aux objets des tas de noms baroques, d'appeler les céleris desàpi, les aubergines desmérinjanes, la faisaient elle, Française du Midi, aussi égarée, aussi étrangère, dans la capitale de la France, que si elle fût arrivée de Stockholm ou de Nijnii-Nowgorod.

Très humble d'abord, mielleuse, elle avait tout à coup, devant le sourire d'un fournisseur ou la brutalité d'un autre à son marchandage effréné, des accès de fureur qui sortaient en convulsions sur sa jolie figure de vierge brune, en gestes de possédée, en vanité bavarde et tapageuse. Et alors, l'histoire du cousin Puyfourcat et de son héritage, les deux cents francs par soirée, leur protecteur Roumestan dont elle parlait, disposait comme d'une chose absolument à elle, l'appelant tantôt Numa, tantôt lemenistreavec une emphase plus grotesque encore que sa familiarité, tout roulait, se mêlait dans des flots de charabia, de langue d'oïl francisée, jusqu'au moment où, la méfiance reprenant le dessus, la paysanne s'arrêtait, saisie d'une crainte superstitieuse de son bavardage, muette brusquement, les lèvres serrées comme les cordons de lasaquette.

Au bout de huit jours, elle était légendaire à cette entrée de la rue Montmartre, tout en boutiques, répandant par les portes des fournisseurs toujours ouvertes, avec des odeurs d'herbage, de viande fraîche ou de denrées coloniales, la vie et les secrets des maisons du quartier. Et c'est cela, les questions qu'on lui adressait gouailleusement le matin en lui rendant la monnaie de ses maigres achats, les allusions au début constamment retardé de son frère, à l'héritage du Bédouin, ces blessures d'amour-propre plus encore que la crainte de la misère, qui excitait Audiberte contre Numa, contre ses promesses dont elle s'était d'abord justement méfiée, en vraie fille de ce Midi où les paroles volent plus vite qu'ailleurs, à cause de la légèreté de l'air.

— Ah! si on lui avait fait faire un papier.

C'était devenu son idée fixe, et, tous les matins, quand Valmajour partait pour le ministère, elle avait bien soin de tâter la feuille timbrée dans la poche de son paletot.

Mais Roumestan avait d'autres papiers à signer que celui-là, d'autres préoccupations en tête que le tambourin. Il s'installait au ministère avec les tracas, la fièvre de bouleversement, les ardeurs généreuses des prises de possession. Tout lui était nouveau, les vastes pièces de l'hôtel administratif autant que les vues élargies de sa haute situation. Arriver au premier rang, «conquérir la Gaule», comme il disait, ce n'était pas là le difficile: mais se maintenir, justifier sa chance par d'intelligentes réformes, des tentatives de progrès!… Plein de zèle, il s'informait, consultait, conférait, s'entourait littéralement de lumières. Avec Béchut, l'éminent professeur, il étudiait les vices de l'éducation universitaire, les moyens d'extirper l'esprit voltairien des lycées; s'aidait de l'expérience de son chargé des Beaux-Arts, M. de la Calmette, vingt-neuf ans de bureau; de Cadaillac, le directeur de l'Opéra, debout sur ses trois faillites, pour refondre le Conservatoire, le Salon, l'Académie de musique, d'après de nouveaux plans.

Le malheur, c'est qu'il n'écoutait pas ces messieurs, parlait pendant des heures, et, tout à coup, regardant sa montre, se levait, les congédiait en hâte:

— Coquin de sort! Et le Conseil que j'oubliais… Quelle existence, pas une minute à soi… Entendu, cher ami… Envoyez- moi vite votre rapport.

Les rapports s'empilaient sur le bureau de Méjean, qui, malgré son intelligence et sa bonne volonté, n'avait pas trop de tout son temps pour la besogne courante, et laissait dormir les grandes réformes.

Comme tous les ministres arrivants, Roumestan avait amené son monde, le brillant personnel de la rue Scribe: le baron de Lappara, le vicomte de Rochemaure, qui donnaient un bouquet aristocratique au nouveau cabinet, absolument ahuris, du reste, et ignorants de toutes les questions. La première fois que Valmajour se présenta rue de Grenelle, il fut reçu par Lappara, qui s'occupait plus spécialement des Beaux-Arts, envoyant à toute heure des estafettes, dragons, cuirassiers, porter aux demoiselles des petits théâtres des invitations à souper sous de grandes enveloppes ministérielles; quelquefois même l'enveloppe ne contenait rien, n'était qu'un prétexte à montrer, au lendemain d'un terme impayé, le rassurant cuirassier du ministère. M. le baron fit au joueur de tambourin l'accueil bon enfant, un peu hautain, d'un grand seigneur recevant un de ses tenanciers. Les jambes allongées de peur des cassures à son pantalon bleu de France, il lui parla du bout des lèvres, sans cesser de polir, de limer ses ongles.

— Bien difficile en ce moment… le ministre si occupé… Bientôt, dans quelques jours… On vous préviendra, mon brave homme.

Et comme le musicien avouait naïvement que ça pressait un peu, que leurs ressources ne dureraient pas toujours, M. le baron, de son air le plus sérieux, en posant sa lime au bord du bureau, l'engagea à mettre un tourniquet à son tambourin…

— Un tourniquet au tambourin? Pourquoi faire?

— Parbleu, mon bon, pour l'utiliser comme boîte àplaisirspendant la morte-saison!…

À la visite suivante, Valmajour eut affaire au vicomte de Rochemaure. Celui-ci leva d'un dossier poudreux où elle disparaissait tout entière, sa tête frisée au petit fer, se fit expliquer consciencieusement le mécanisme du flûtet, prit des notes, essaya de comprendre, et déclara, pour finir, qu'il était plus spécialement pour les cultes. Puis le malheureux paysan ne trouva plus jamais personne, tout le cabinet étant allé rejoindre le ministre dans les régions inaccessibles où Son Excellence s'abritait. Pourtant il ne perdit son calme ni son courage, ouvrit toujours devant les réponses évasives des huissiers et leurs haussements d'épaules les mêmes yeux étonnés et clairs où luisait tout au fond cette pointe demi-railleuse qui est l'esprit des regards provençaux:

— Va bien… va bien… je reviendrai.

Et il revenait. Sans ses guêtres montantes et son instrument en sautoir, on eût pu le prendre pour un employé de la maison, tellement son arrivée y était régulière, quoique plus difficile chaque matin.

Rien que la vue de la haute porte cintrée lui faisait maintenant battre le coeur. Au fond de la voûte, c'était l'ancien hôtel Augereau, avec sa vaste cour où l'on entassait déjà du bois pour l'hiver, ses deux perrons si laborieux à monter sous les regards railleurs de la valetaille. Tout augmentait son émoi, les chaînes d'argent des huissiers, les casquettes galonnées, les accessoires infinis de ce majestueux appareil qui le séparait de son protecteur. Mais il redoutait plus encore les scènes au logis, le terrible froncement de sourcils d'Audiberte, et voilà pourquoi il revenait désespérément. Enfin le concierge eut pitié de lui, lui donna le conseil, s'il voulait voir le ministre, de l'attendre à la gare Saint-Lazare, au moment du départ pour Versailles.

Il y alla, se mit en faction dans la grande salle du premier étage animée, à l'heure des trains parlementaires, d'une physionomie bien à part. Députés, sénateurs, ministres, journalistes, la gauche, la droite, tous les partis se coudoyaient là, aussi bariolés, aussi nombreux que les placards, bleus, verts, rouges, couvrant les murs, et criaient, chuchotaient, se surveillaient de groupe à groupe, l'un s'écartant pour ruminer son prochain discours, un autre, orateur de couloirs, ébranlant les vitres des éclats d'une voix que la Chambre ne devait jamais entendre. Accents du Nord et du Midi, opinions et tempéraments divers, fourmillement d'ambitions et d'intrigues, piétinante rumeur de foule fiévreuse, la politique était bien à sa place dans cette incertitude de l'attente, ce tumulte du voyage à heure fixe, qu'un coup de sifflet précipitait sur des perspectives de rails, de disques, de locomotives, sur un sol mouvant, plein d'accidents et de surprises.

Au bout de cinq minutes, Valmajour voyait arriver, appuyé au bras d'un secrétaire chargé de son portefeuille, Numa Roumestan, le pardessus large ouvert, la face épanouie, tel qu'il lui était apparu le premier jour sur l'estrade des Arènes, et, de loin, il reconnaissait sa voix, ses bonnes paroles, ses protestations d'amitié… «Comptez-y… fiez-vous à moi… C'est comme si vous l'aviez…»

Le ministre était alors dans la lune de miel du pouvoir. En dehors des hostilités politiques, souvent moins violentes dans le parlement qu'on pourrait le croire, rivalité de beaux parleurs, querelles d'avocats défendant des causes adverses; il ne se connaissait pas d'ennemis, n'ayant pas eu le temps, en trois semaines de portefeuille, de lasser les solliciteurs. On lui faisait crédit encore. Deux ou trois à peine commençaient à s'impatienter, à le guetter au passage. À ceux-là, il jetait très haut, en hâtant le pas, un «bonjour, ami» qui allait au-devant des reproches et les réfutait en même temps, tenait familièrement les réclamations à distance, laissait les quémandeurs déçus et flattés. Une trouvaille, ce «bonjour, ami», et d'une duplicité tout instinctive.

À la vue du musicien qui venait à lui en se dandinant, son sourire écarté sur ses dents blanches, Numa eut bien envie de lancer son bonjour de défaite; mais comment traiter d'ami ce rustre en petit chapeau de feutre, en jaquette grise d'où ses mains ressortaient brunes comme sur des photographies de village? Il aima mieux prendre «son air ministre» et passer raide en laissant le pauvre diable stupéfait, anéanti, bousculé par la foule qui se pressait derrière le grand homme. Valmajour reparut pourtant le lendemain et les jours suivants, mais sans oser s'approcher, assis au bord d'un banc, une de ces silhouettes résignées et tristes, comme on en voit dans les gares, à têtes de soldats ou d'émigrants prêts pour tous les hasards d'un destin mauvais. Roumestan ne pouvait éviter cette muette apparition toujours en travers de son chemin. Il avait beau feindre de l'ignorer, détourner son regard, causer plus fort en passant; le sourire de sa victime était là et y restait jusqu'au départ du train. Certes, il eût préféré une réclamation brutale, une scène de cris où fussent intervenus les sergents de ville et qui l'eût débarrassé. Il en vint, lui, le ministre, à changer de gare, à prendre quelquefois la rive gauche pour dérouter ce remords vivant. Il y a comme cela, dans les plus hautes existences, de ces riens qui comptent, la gêne d'un gravier dans une botte de sept lieus.

L'autre ne se décourageait pas.

«C'est qu'il est malade…» se disait-il, ces jours-là; et il revenait à son poste obstinément. Au logis, la soeur l'attendit fiévreuse, guettait sa rentrée.

«Eh! bé, tu l'as vu, le ministre?… Il l'a signé, le papier?»

Et ce qui l'exaspérait plus que l'éternel: «Non…p'encore!…» c'était le flegme de son frère laissant tomber dans un coin la caisse dont la courroie lui marquait l'épaule, un flegme d'indolence et d'insouciance aussi fréquent chez les natures méridionales que la vivacité. Alors l'étrange petite créature entrait dans ses fureurs. Qu'est-ce qu'il avait donc dans les veines?… Est-ce que ça n'allait pas finir, allons?… «Gare, si un coup je m'en mêle!…» Lui, très calme, laissait passer le grain, tirait de leur étui le flûtet, la baguette à bout d'ivoire, les frottait d'un morceau de laine, par crainte de l'humide, et, tout en astiquant, promettait de s'y prendre mieux le lendemain, d'essayer encore au ministère, et si Roumestan n'était pas là, de demander à voir sa dame.

— Ah!vaï, sa dame… tu sais bien qu'elle n'aime pas ta musique… Si c'était la demoiselle… celle-là, oui, parézemple!…

Et elle remuait la tête.

— La dame ou la demoiselle, tout ça se moque bien de vous… disait le père Valmajour blotti devant un feu de mottes que sa fille couvrait de cendres économiquement et qui mettait entre eux un éternel sujet de querelle.

Au fond, par jalousie de métier, le vieux n'était pas fâché de l'insuccès de son fils. Comme toutes ces complications, ce grand désarroi de leur vie allait à ses goûts bohêmes de ménétrier, il s'était d'abord réjoui du voyage, de l'idée de voir Paris, «le paradis des femmes et l'enfer deschivaux», ainsi que disent les charretiers de là-bas, avec des imaginations de houris en légers voiles, et de chevaux tordus, cabrés au milieu des flammes. En arrivant, il avait trouvé le froid, les privations, la pluie. Par crainte d'Audiberte, par respect pour le ministre, il s'était contenté de grogner en grelottant dans son coin, de glisser des mots en dessous, des clignements d'yeux; mais la défection de Roumestan, les colères de sa fille ouvraient pour lui aussi la voie aux récriminations. Il se vengeait de toutes les blessures d'amour-propre dont les succès du garçon le torturaient depuis dix ans, haussait les épaules en écoutant le flûtet.

«Musique, musique bien, va… Ça ne te servira pas à grand'chose.»

Et, tout haut, il demandait si ça ne faisait pas pitié, un homme de son âge, l'avoir emmené si loin, dans cetteSibérille, pour le laisser crever de froid et de misère; il invoquait le souvenir de sa pauvre sainte femme, qu'il avait d'ailleurs tuée de chagrin, «fait devenir chèvre, allons!» selon l'expression d'Audiberte, restait des heures à geindre, la tête au foyer, rouge et grinçant, jusqu'à ce que sa fille, fatiguée de ces lamentations, se débarrassât de lui avec deux ou trois sous pour aller boire un verre de doux chez le marchand de vin. Là, son désespoir s'apaisait tout de suite. Il faisait bon, le poêle ronflait. Le vieux pitre, réchauffé, retrouvait sa verve falote de personnage de la comédie italienne, au grand nez, à la bouche mince, sur un petit corps sec, tout de guingois. Il amusait la galerie de ses gasconnades, blaguait le tambourin de son fils qui leur valait toutes sortes d'ennuis dans l'hôtel; car Valmajour, tenu en haleine par l'attente de son début, piochait son instrument jusqu'au milieu de la nuit, et les voisins se plaignaient des trilles suraigus de la petite flûte, du bourdonnement continuel dont le tambourin faisait frémir l'escalier, comme s'il y avait eu un tour en mouvement au cinquième étage.

«Va toujours…» disait Audiberte à son frère, quand la propriétaire de l'hôtel réclamait. Il n'aurait plus manqué que dans ce Paris qui menait un tintamarre à ne pas fermer l'oeil de la nuit, on n'eût pas le droit de travailler sa musique! Et il la travaillait. Mais on leur donna congé; et de quitter ce passage Saumon, célèbre en Aps et leur rappelant la patrie, il leur sembla que l'exil s'aggravait, qu'ils remontaient un peu plus dans le Nord.

La veille de partir, Audiberte, après la course quotidienne et infructueuse du tambourinaire, fit manger ses hommes à la hâte, sans parler de tout le déjeuner, mais avec les yeux brillants, l'air déterminé d'une résolution prise. Le repas fini, elle leur laissa le soin de débarrasser la table, jeta sur ses épaules sa longue mante couleur de rouille.

«Deux mois, deux mois bientôt que nous sommes à Paris!… dit-elle les dents serrées. Il y en a assez… Je m'en vais lui parler, moi, à ce menistre!…»

Elle ajusta le ruban de sa terrible petite coiffe qui, sur le haut de ses cheveux en larges ondes, prenait des mouvements de casque de guerre, et violemment quitta la chambre, ses talons bien cirés retroussant à chaque pas la bure épaisse de sa robe. Le père et le fils se regardèrent avec épouvante, sans essayer de la retenir, sachant bien qu'ils ne feraient qu'exaspérer sa colère; et ils passèrent l'après-midi en tête à tête, échangeant à peine trois paroles, pendant que la pluie ruisselait en bas sur le vitrage, l'un astiquant baguette et flûtet, l'autre cuisinant le fricot du dîner sur un feu qu'il faisait aussi ardent que possible, pour se chauffer tout son soûl une bonne fois, pendant la longue absence d'Audiberte. Enfin, son pas pressé de nabote sonna dans le corridor. Elle entra, elle rayonnait.

— Dommage que la fenêtre ne donne pas sur la rue, dit-elle en se débarrassant de son manteau qui n'avait pas une goutte de pluie… Vous auriez pu voir en bas le bel équipage qui m'amène.

— Un équipage! … tu badines?

— Et des domestiques, et des galons… C'est ça qui en fait un ramage dans l'hôtel.

Alors, au milieu de leur silence admirant, elle raconta, mima son expédition. D'abord et d'une, au lieu de demander après le ministre, qui ne l'aurait jamais reçue, elle s'était fait donner l'adresse, — on a tout ce qu'on veut en parlant poliment, — l'adresse de la soeur, cette grande demoiselle qui était venue avec lui à Valmajour. Elle ne demeurait pas au ministère, mais chez ses parents, dans un quartier de petites rues mal pavées, avec des odeurs de droguerie, rappelant à Audiberte sa province. Et c'était loin, et il fallait marcher. Enfin elle trouvait la maison, sur une place où il y avait des arcades, comme autour de la placette, en Aps. Ah! la brave demoiselle, qu'elle l'avait bien reçue, sans fierté, quoique ça eût l'air très riche chez elle, des belles dorures plein l'appartement et des rideaux de soie rattachés comme ci comme ça de tous les côtés:

«Eh! adieu… vous êtes donc à Paris?… D'où vient?… Depuis quand?»

Puis, lorsqu'elle avait su comme Numa las faisait aller, tout de suite elle sonnait sa dame gouvernante, — une dame à chapeau, elle aussi, — et toutes trois partaient pour le ministre. Il fallait voir l'empressement et les révérences jusqu'à terre de tous ces vieux bedeaux qui couraient devant elles pour leur ouvrir les portes.

— Alors, tu l'as vu, le menistre? demanda timidement Valmajour, pendant qu'elle reprenait son souffle.

— Si je l'ai vu!… Et poli, je t'en réponds!… Ah! pauvrebédigas, quand je te disais qu'il fallait mettre la demoiselle dans ton jeu… C'est elle qui a eu vitre rangé les affaires, et sans réplique… Dans huit jours, il y aura grande fête en musique au menistère pour te montrer aux directeurs… Et tout de suite après,cra-cra, le papier et la signature.

Le plus beau, c'est que la demoiselle venait de la reconduire jusqu'en bas, dans la voiture du ministre.

— Et qu'elle avait bien envie de monter ici… ajouta la Provençale en clignant de l'oeil vers son père et tordant son joli visage d'une grimace significative. Toute la face du vieux, sa peau craquée de figue sèche, se resserra pour dire: «Compris… motus!…» Il ne blaguait plus le tambourin. Valmajour, lui, très calme, ne saisissait pas l'allusion perfide de sa soeur. Il ne songeait qu'à ses prochains débuts, et décrochant la caisse, il se mit à repasser tous ses airs, à envoyer en adieu d'un bout à l'autre du passage des trilles en bouquets sur des mesures redondantes.

Le ministre et sa femme achevaient de déjeuner dans leur salle à manger du premier étage, pompeuse et trop vaste, que ne parvenaient pas à dégeler l'épaisseur des tentures, les calorifères chauffant tout l'hôtel, ni le fumet d'un copieux repas. Ce matin-là, par hasard, ils étaient seuls. Sur la nappe, parmi la desserte toujours très fournie à la table du Méridional, il y avait sa boîte à cigares, la tasse de verveine qui est le thé des Provençaux, et de grands casiers alignant les fiches multicolores où étaient inscrits les sénateurs, députés, recteurs, professeurs, académiciens, gens du monde, la clientèle ordinaire et extraordinaire des soirées ministérielles, — quelques cartons plus hauts que les autres, pour les invités privilégiés, imposés à la première série des «petits concerts». Madame Roumestan les feuillait, s'arrêtait à certains noms, surveillée du coin de l'oeil par Numa qui, tout en choisissant son cigare d'après déjeuner, guettait sur cette calme physionomie une désapprobation, un contrôle à la manière un peu hasardée dont ces premières invitations avaient été faites.

Mais Rosalie ne demandait rien. Tous ces apprêts lui étaient bien indifférents. Depuis leur installation au ministère, elle se sentait encore plus loin de son mari, séparée par des obligations incessantes, un personnel trop nombreux, une largeur d'existence qui détruisait l'intimité. À cela venait s'ajouter le regret toujours navré de n'avoir pas d'enfant, de ne pas entendre autour d'elle ces petits pas infatigables, ces bons rires craquants et sonores qui auraient enlevé à leur salle à manger ce glacial aspect d'une table d'hôtel, où ils semblaient ne s'asseoir qu'en passant, avec l'impersonnalité du linge, mobilier, argenterie, tout le garni somptueux des situations publiques.

Dans le silence embarrassé de cette fin de repas arrivaient des sons étouffés, des bouffées d'harmonie scandées par des bruits de marteaux, les tentures, l'estrade que l'on clouait en bas pour le concert, pendant que les musiciens répétaient leurs morceaux. La porte s'ouvrit. Le chef de cabinet entra, des papiers à la main:

— Encore des demandes!…

Roumestan s'emporta. Ça, non, par exemple! ce serait le pape, il n'y avait plus une place à donner. Méjean, sans s'émouvoir, posa devant lui un paquet de lettres, cartes, billets parfumés:

— Il est bien difficile de refuser… vous avez promis…

— Moi?… mais je n'ai parlé à personne…

— Voyez… _Mon cher ministre, je viens vous rappeler votre bonne parole… _Et celle-ci …Le général m'a dit que vous aviez bien voulu lui offrir…et encore…Rappelle à M. le ministre sa promesse.

— Je suis somnambule, allons! dit Roumestan stupéfait.

La vérité, c'est que, la fête à peine décidée, aux gens qu'il rencontrait à la Chambre, au Sénat, il avait dit: «Vous savez, je compte sur vous pour le 10…» Et comme il ajoutait: «tout à fait intime…» on n'aurait eu garde d'oublier la flatteuse invitation.

Gêné de ce flagrant délit devant sa femme, il s'en prit à elle comme toujours en pareil cas:

— C'est ta soeur aussi, avec son tambourinaire… J'avais bien besoin de tout ce tintouin… je ne comptais inaugurer nos concerts que plus tard… mais cette petite fille était d'une impatience: «Non, non… tout de suite, tout de suite…» Et tu étais aussi pressée qu'elle…L'azé me fiche, si ce tambourin ne vous a pas tourné la tête!

— Oh! non, pas à moi, dit Rosalie gaiement… Et même j'ai bien peur que cette musique exotique ne soit pas comprise des Parisiens… Il faudrait nous apporter avec elle les horizons de Provence, les costumes, les farandoles… mais avant tout… — sa voix se fit sérieuse — il s'agissait de tenir un engagement pris.

— Un engagement… Un engagement, répétait Numa, on ne pourra bientôt plus dire un mot.

Et, se tournant vers son secrétaire qui souriait:

— Pardi! mon cher, tous les Méridionaux ne sont pas comme vous, refroidis et mesurés, avares de leurs paroles… Vous êtes un faux du Midi, vous, un renégat, unfranciot, comme on dit chez nous… Méridional, ça!… Un homme qui n'a jamais menti… et qui n'aime pas la verveine! ajouta-t-il avec une indignation comique.

— Pas sifranciotque j'en ai l'air, monsieur le ministre, répliqua Méjean, toujours très calme… À mon arrivée à Paris, il y a vingt ans, je sentais terriblement mon pays… De l'aplomb, de l'accent, des gestes… bavard et inventif comme…

— Comme Bompard… souffla Roumestan qui n'aimait pas qu'on raillât l'ami de son coeur, mais ne s'en faisait pas faute.

— Oui, ma foi, presque autant que Bompard… un instinct me poussait à ne jamais dire un mot de vrai… Un matin, la honte m'a pris, j'ai travaillé à me corriger… L'exagération extérieure, on en vient encore à bout, en baissant la voix, en serrant les coudes. Mais le dedans, ce qui bouillonne, ce qui veut sortir… Alors j'ai pris un parti héroïque. Chaque fois que je me surprenais à côté du vrai, c'était une condamnation à ne plus parler le reste du jour… voilà comment j'ai pu réformer ma nature… Tout de même l'instinct est là, au fond de ma froideur… Quelquefois il m'arrive de m'arrêter net au milieu d'une phrase. Ce n'est pas le mot qui manque, au contraire!… je me retiens parce que je sens que je vais mentir.

— Terrible Midi! Pas moyen de lui échapper… fit le bon Numa envoyant la fumée de son cigare au plafond avec une résignation philosophique… Moi, c'est par la manie de promettre qu'il me tient surtout, cette rage que j'ai de me précipiter à la tête des gens, de vouloir leur bonheur malgré eux…

L'huissier de service l'interrompit en jetant du seuil, d'un air entendu et confidentiel: «M. Béchut est arrivé…»

Le ministre eut un élan de mauvaise humeur:

— Je déjeune… qu'on me laisse tranquille!

L'huissier s'excusa. M. Béchut prétendait que c'était SonExcellence… Roumestan se radoucit:

— Bien, bien, j'y vais… Qu'on attende dans mon cabinet.

— Ah! mais non, dit Méjean… Votre cabinet est occupé… Le Conseil supérieur, vous savez bien… C'est vous qui avez fixé l'heure.

— Alors, chez M. de Lappara…

— J'y ai mis l'évêque de Tulle, observa l'huissier timidement, monsieur le ministre m'avait dit…

C'était plein de monde partout… Des solliciteurs qu'il avait avertis en confidence de venir à cette heure-là pour être sûrs de ne pas le manquer; et la plupart, des personnes de marque à qui l'on ne fait pas faire antichambre avec le fretin.

— Prends mon petit salon… Je vais sortir… dit Rosalie en se levant.

Et pendant que l'huissier et le secrétaire allaient installer ou faire patienter les gens, le ministre avalait bien vite sa verveine, se brûlait en répétant: «Je suis débordé… débordé…»

— Qu'est-ce qu'il veut donc encore, ce triste Béchut? demanda Rosalie, baissant la voix d'instinct, dans cette maison pleine, où il y avait un étranger derrière chaque porte.

— Ce qu'il veut?… Sa direction, té!… C'est le requin de Dansaert… Il attend qu'on le lui jette par-dessus bord pour le dévorer.

Elle se rapprocha de lui vivement:

— M. Dansaert quitte le ministère?

— Tu le connais?

— Mon père m'a souvent parlé de lui… Un compatriote, un ami d'enfance… Il le tient pour un honnête homme et un grand esprit.

Roumestan balbutia quelques raisons: «Mauvaises tendances… voltairien…» Cela rentrait dans un plan de réformes. Et puis il était bien vieux.

— Et c'est par Béchut que tu le remplaces?

— Oh! je sais que le pauvre homme n'a pas le don de plaire aux dames…

Elle eut un beau sourire de dédain:

— Pour ses impertinences, je m'en soucie autant que de ses hommages… Ce que je ne lui pardonne pas, ce sont ses grimaces cléricales, cet étalage bien pensant… Je respecte toutes les croyances… mais s'il y a au monde une chose laide et qu'il faut haïr, Numa, c'est le mensonge, c'est l'hypocrisie.

Malgré elle, sa voix s'élevait, chaude, éloquente; et son visage un peu froid prenait un resplendissement d'honnêteté, de droiture, un rose éclat d'indignation généreuse.

— Chut! chut! fit Roumestan, montrant la porte. Sans doute, il convenait que ce n'était pas très juste. Ce vieux Dansaert rendait de grands services. Seulement, que faire? Il avait donné sa parole.

— Reprends-la, dit Rosalie… voyons, Numa… pour moi… je t'en prie.

C'était un tendre commandement, appuyé par la pression d'une petite main sur son épaule. Il se sentit ému. Depuis longtemps, sa femme semblait désintéressée de sa vie, avec une muette indulgence quand il lui confiait ses projets toujours changeants. Cette prière le flattait.

— Est-ce qu'on peut vous résister, ma chère?

Et le baiser qu'il lui mit au bout des doigts remonta en frémissant jusque sous l'étroite bras… Il souffrait cependant de cette obligation de dire en face à quelqu'un une chose désagréable, et se leva avec effort.

— Je suis là!… j'écoute… dit-elle, en le menaçant d'un gentil geste.

Il passa dans le petit salon voisin, laissant la porte entr'ouverte pour se donner du courage et qu'elle pût l'entendre. Oh! le début fut net, énergique.

— Je suis au désespoir, mon cher Béchut…

Ce que je voulais faire pour vous n'est pas possible…

Des réponses du savant, on ne saisissait que l'intonation pleurarde, coupée des bruyantes aspirations de son groin de tapir. Mais, au grand étonnement de Rosalie, Roumestan ne céda pas et continua à défendre Dansaert avec une conviction surprenante chez un homme à qui les arguments venaient d'être suggérés. Certes il lui en coûtait de reprendre une parole donnée; mais tout ne valait-il pas mieux que de commettre une injustice? C'était la pensée de sa femme, modulée, mise en musique, avec de grands gestes émus qui faisaient du vent dans la tenture.

— Du reste, ajouta-t-il en changeant de ton brusquement, j'entends bien vous dédommager de ce petit mécompte…

— Ah! mon Dieu dit Rosalie, tout bas. Ce fut aussitôt une grêle de promesses étonnantes, la croix de commandeur pour le 1er janvier prochain la première place vacante au Conseil supérieur, la… le… L'autre essayait de protester, pour la forme. Mais Numa:

— Laissez donc, laissez donc… C'est un acte de justice… Les hommes tels que vous sont trop rares…

Ivre de bienveillance, balbutiant d'affectuosité, si Béchut n'était pas parti, le ministre allait positivement lui proposer son portefeuille. Sur la porte, il le rappela encore:

— Je compte sur vous dimanche, mon cher maître… J'inaugure une série de petits concerts… Entre intimes, vous savez… Le dessus du panier…

Et revenant vers Rosalie:

— Eh bien! qu'en dis-tu?… j'espère que je ne lui ai rien cédé.

C'était si drôle qu'elle l'accueillit d'un grand éclat de rire. Quand il en sut la raison et tous les nouveaux engagements qu'il venait de prendre, il parut épouvanté.

«Allons, allons… On vous sait gré tout de même.»

Elle le quitta avec le sourire des anciens jours, toute légère de sa bonne action, heureuse aussi peut-être de sentir s'agiter en son coeur quelque chose qu'elle croyait mort depuis longtemps.

«Ange, va!» fit Roumestan qui la regardait s'en aller, ému, les yeux tendres; et comme Méjean rentrait l'avertir pour le conseil:

«Voyez-vous, mon ami, quand on a le bonheur de posséder une femme pareille… le mariage, c'est le paradis sur la terre… Dépêchez- vous vite de vous marier.»

Méjean secoua la tête, sans répondre.

«Comment! Vos affaires ne vont donc pas?

— Je le crains bien. Madame Roumestan m'avait promis d'interroger sa soeur, et comme elle ne me parle plus de rien…

— Voulez-vous que je m'en charge? Je m'entends à merveille, moi, avec ma petite belle-soeur. Je parie que je la décide…»

Il restait un peu de verveine dans la théière. Tout en se versant une nouvelle tasse, Roumestan s'épanchait en protestations pour son chef de cabinet. Ah! les grandeurs ne l'avaient pas changé. Méjean était toujours son excellent, son meilleur ami. Entre Méjean et Rosalie, il se sentait plus solide, plus complet…

«Ah! mon cher, cette femme, cette femme!… Si vous saviez ce qu'elle a été bonne, pardonnante… Quand je pense que j'ai pu…»

Il lui en coûta positivement pour retenir la confidence qui lui venait aux lèvres avec un gros soupir. «Si je ne l'aimais pas, je serais bien coupable…»

Le baron de Lappara entra très vite, l'air mystérieux:

«Mademoiselle Bachellery est là.»

Aussitôt le visage de Numa se colora vivement. Un éclair sécha dans ses yeux l'attendrissement qui montait.

— Où est-elle?… Chez vous?

— J'avais déjà monseigneur Lipmann… dit Lappara un peu railleur à l'idée d'un rencontre possible. Je l'ai mise en bas… dans le grand salon… La répétition est finie.

— Bien… J'y vais.

— N'oubliez pas le conseil… essaya de dire Méjean. Mais Roumestan, sans l'entendre, s'élançait dans le petit escalier en casse-cou qui mène des appartements particuliers du ministre au rez-de-chaussée de réception.

Depuis l'histoire de madame d'Escarbès, il s'était toujours gardé des liaisons sérieuses, affaires de coeur ou de vanité qui auraient pu détruire à jamais son ménage. Ce n'était certes pas un mari modèle; mais le contrat criblé d'accrocs tenait encore. Rosalie, bien qu'avertie une première fois, était trop droite, trop honnête, pour de jalouses surveillances, et toujours inquiète, n'arrivait jamais aux preuves. À cette heure encore, s'il eût pu se douter de la place que ce nouveau caprice allait tenir dans son existence, il se fût dépêché de remonter l'escalier encore plus vite qu'il ne le descendait; mais notre destin s'amuse toujours à nous intriguer, à venir vers nous enveloppé et masqué, doublant de mystère le charme des premières rencontres. Comment Numa se serait-il méfié de cette fillette, que de sa voiture il avait aperçue quelques jours auparavant, traversant la cour de l'hôtel, sautillant pour franchir les flaques, la jupe chiffonnée dans une main, et dressant son en-cas de l'autre avec une crânerie toute parisienne? De grands cils recourbés au-dessus d'un nez fripon, une chevelure blonde nouée dans le dos à l'américaine et que l'humidité de l'air frisait au bout, une jambe pleine et fine, d'aplomb sur de hauts talons qui tournaient, c'est tout ce qu'il avait vu d'elle, et le soir il demandait à Lappara sans y attacher plus d'importance:

— Parions que ça venait chez vous, ce petit museau que j'ai rencontré ce matin dans la cour.

— Oui, monsieur le ministre, ça venait chez moi; mais ça venait pour vous…

Et il nomma la petite Bachellery.

— Comment! la débutante des Bouffes… quel âge a-t-elle donc?…Mais c'est une enfant!…

Les journaux en parlaient beaucoup cet hiver-là de cette Alice Bachellery que le caprice d'un maëstro à la mode était allé chercher dans un petit théâtre de province, et que tout Paris voulait entendre chanter la chanson duPetit Mitrondont elle détaillait le refrain avec une gaminerie canaille irrésistible: «Chaud! chaud! les p'tits pains d'gruau!…». Une de ces divas comme le boulevard en consomme à la demi-douzaine chaque saison, gloires de papier, gonflées de gaz et de réclame, faisant songer aux petits ballons roses qui n'ont qu'un jour dans le soleil et la poussière des jardins publics. Et sait-on ce que celle-là venait solliciter au ministère la grâce de figurer sur le programme du premier concert. La petite Bachellery à l'Instruction publique?… C'était si gai, si fou, que Numa voulut le lui entendre demander à elle-même; et par lettre ministérielle sentant le buffle et les gants de cuirassier, lui fit savoir qu'il la recevrait le lendemain. Le lendemain, mademoiselle Bachellery ne vint pas.

— Elle aura changé d'idée, dit Lappara… Elle st si enfant!

Le ministre se piqua, n'en parla plus de deux jours, et le troisième l'envoya chercher.

Maintenant elle attendait dans le salon des fêtes, rouge et or, si imposant avec ses hautes fenêtres de plain-pied sur le jardin dépouillé, ses tentures des Gobelins et le grand Molière de marbre assis et rêvant tout au fond. Un Pleyel, quelques pupitres pour les répétitions tenaient à peine un coin de la vaste salle, dont l'aspect froid de musée désert eût impressionné toute autre que la petite Bachellery; mais elle était si enfant! Tentée par le grand parquet luisant et ciré, ne s'amusait-elle pas à faire des glissades d'un bout à l'autre, serrée dans ses fourrures, les bras dans son manchon trop petit, le nez en l'air sous sa toque, avec des allures de coryphée dansant le «ballet sur la glace» duProphète.

Roumestan la surprit à cet exercice.

— Ah! monsieur le ministre…

Elle restait interdite, les cils battants, un peu essoufflée. Lui, était entré, la tête haute, la démarche grave, pour relever ce que l'entrevue pouvait avoir d'anormal, et donner une leçon à ce trottin qui faisait poser les Excellences. Mais il fut tout de suite désarmé. Comment voulez-vous?… Elle expliquait si bien sa petite affaire, le désir ambitieux qui lui était venu tout à coup de figurer à ce concert dont on parlait tant, une occasion pour elle de se faire entendre autrement que dans l'opérette et la gaudriole qui l'excédaient. Puis, à la réflexion, le trac l'avait prise.

— Oh! mais un de ces tracs… Pas vrai, maman?

Roumestan aperçut alors une grosse dame en mantelet de velours, chapeau à plumes, qui du bout du salon s'avançait sur des révérences en trois temps. Madame Bachellery la mère, une ancienne dugazon de cafés-concerts, à l'accent bordelais, au petit nez de sa fille noyé dans une large face d'écaillère, une de ces mamans terribles qui se montrent à côté de leurs demoiselles comme l'avenir désastreux de leur beauté. Mais Numa n'était pas en train d'études philosophiques, tout à cette grâce de jeunesse étourdie, sur un corps fait, et adorablement fait, cet argot de théâtre dans un rire ingénu, — du rire de seize ans, disaient ces dames.

— Seize ans! … Mais à quel âge est-elle donc entrée au théâtre?

— Elle y est née, monsieur le ministre… Le père, aujourd'hui retiré, était directeur desFolies-Bordelaises…

— Une enfant de la balle, quoi! dit Alice avec mutinerie, en montrant trente-deux dents étincelantes qui s'alignèrent serrées et droites, comme à la parade.

— Alice, Alice!… tu manques à Son Excellence…

— Laissez donc… C'est une enfant.

Il la fit asseoir près de lui sur le canapé, d'un geste bienveillant, presque paternel, la complimenta sur son ambition, ses goûts de grand art, son désir d'échapper aux faciles et désastreux succès de l'opérette; seulement il fallait du travail, beaucoup de travail, des études sérieuses.

— Oh! pour ça, dit la fillette brandissant un rouleau de musique… Tous les jours deux heures avec la Vauters!…

— La Vauters?… Parfait… Excellente méthode… Il ouvrit le rouleau en connaisseur.

— Et qu'est-ce que nous chantons?… Ah! ah! la valse deMireille… la chanson de Magali… Mais c'est de mon pays, ça.

En balançant la tête, les paupières allongées, il se mit à fredonner:

Ô Magali, ma bien-aimée,Fuyons tous deux sous la raméeAu fond du bois silencieux…,

Elle continua:

La nuit sur nous étend ses voiles,Et tes beaux yeux

Et Roumestan, à pleine voix:

Vont faire pâlir les étoiles…

Elle l'interrompit:

— Attendez donc… Maman va nous accompagner.

Et les pupitres bousculés, le piano ouvert, elle installait sa mère de force. Ah! une petite personne décidée… Le ministre hésita une seconde, le doigt sur la page du duo. Si quelqu'un les entendait!…

Bah! depuis trois jours on répétait tous les matins dans le grand salon… Ils commencèrent.

Tous deux suivaient, debout, sur la même page de musique que madame Bachellery accompagnait de mémoire. Leurs deux fronts rapprochés se touchaient presque, leurs souffles se frôlaient avec les caresses modulantes du rythme. Et Numa se passionnait, donnait de l'expression, tendait les bras, aux notes hautes, pour les mieux porter. Depuis quelques années, depuis son grand rôle politique, il avait plus souvent parlé que solfié; sa voix s'était alourdie comme sa personne, mais il prenait encore un grand plaisir à chanter, surtout avec cette enfant.

Par exemple, il avait complètement oublié l'évêque de Tulle, et le Conseil supérieur se morfondant en rond autour de la grande table verte. Une ou deux fois la tête blafarde de l'huissier de service était apparue dans le cliquetis de sa chaîne d'argent, pour reculer aussitôt, effarée d'avoir vu le ministre de l'Instruction publique et des Cultes chantant un duo avec une actrice des petits théâtres. Ministre, Numa ne l'était plus, mais Vincent le vannier poursuivant l'imprenable Magali dans ses transformations coquettes. Et comme elle fuyait bien, comme elle se dérobait avec sa malice enfantine, l'éclat perlé de son rire aux dents aiguës, jusqu'au moment où vaincue elle s'abandonnait, sa petite tête folle tout étourdie de la course, sur l'épaule de son ami!…

Ce fut la maman Bachellery qui rompit le charme en se retournant, sitôt le morceau fini:

— Quelle voix, monsieur le ministre, quelle voix!

— Oui… j'ai chanté dans ma jeunesse… dit-il avec une certaine fatuité.

— Mais vous chantez encoremaguenifiquement… Hein, Bébé, quelle différence avec M. de Lappara?

Bébé, qui roulait son morceau, haussa légèrement les épaules comme si une vérité aussi indiscutable ne méritait pas d'autre réponse. Roumestan demanda, un peu inquiet:

— Ah! M. de Lappara…?

— Oui, il vient quelquefois manger la bouillabaisse; puis, après dîner, Bébé et lui chantent leur duo.

À ce moment, l'huissier, n'entendant plus de musique, se décida à rentrer, avec des précautions de dompteur dans la cage d'un fauve.

— J'y vais… j'y vais… dit Roumestan, et s'adressant à la fillette, de son air le plus ministre, pour bien lui faire sentir la distance hiérarchique qui le séparait de son attaché:

— Je vous fais mon compliment, mademoiselle. Vous avez beaucoup de talent, beaucoup, et s'il vous plaît de chanter ici dimanche, je vous accorde bien volontiers cette faveur.

Elle eut un cri d'enfant: «Vrai?…, oh! que c'est gentil…» et d'un bond lui sauta au cou.

— Alice!… Alice!… Eh bien?…

Mais elle était déjà loin, courant à travers les salons, où elle semblait si petite dans la haute enfilade, une enfant, tout à fait une enfant.

Il resta tout ému de cette caresse, attendit une minute avant de remonter. Devant lui, dans le jardin rouillé, un rayon courait sur la pelouse, tiédissait et vivifiait l'hiver. Il se sentait pénétré jusqu'au coeur d'une douceur pareille, comme si ce corps si vif, si souple, en l'effleurant, lui avait communiqué un peu de sa chaleur printanière. «Ah! c'est joli, la jeunesse.» Machinalement, il se regarda dans une glace; une préoccupation lui venait qu'il n'avait plus depuis des années… Quels changements,boun Diou!…Très gros à cause du métier sédentaire, des voitures dont il abusait, le teint brouillé de veilles, les tempes déjà éclaircies et grises, il s'épouvanta encore de la largeur de ses joues, de cette plate distance entre le nez et l'oreille. «Si je laissais pousser ma barbe pour cacher ça…» Oui, mais elle pousserait blanche… Et il n'avait pas quarante-cinq ans. Ah! la politique vieillit.

Il connut là, pendant une minute, l'affreuse tristesse de la femme qui se voit finie, incapable d'inspirer l'amour, quand elle peut le ressentir encore. Ses paupières rougies se gonflèrent; et, dans ce palais de puissant, cette amertume, profondément humaine, où l'ambition n'était pour rien, avait quelque chose de plus cuisant. Mais, avec sa mobilité d'impressions, il se consola vite, en songeant à la gloire, à son talent, à sa haute situation. Est-ce que cela ne valait pas la beauté, la jeunesse, pour se faire aimer?

— Allons donc!…

Il se trouva très bête, chassa son chagrin d'un coup d'épaule, et monta congédier le Conseil, car il ne lui restait plus le temps de le présider.

— Qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui, mon cher ministre?… vous paraissez tout rajeuni.

Plus de dix fois dans la journée, on adressa ce compliment à sa bonne humeur très remarquée dans les couloirs de la Chambre, où il se surprenait fredonnant:Ô Magali, ma bien-aimée. Assis au banc des ministres, il écoutait, avec une attention très flatteuse pour l'orateur, un interminable discours sur le tarif douanier, souriait béatement, les paupières rabattues. Et les Gauches, qu'effrayait sa réputation d'astuce, se disaient toutes frémissantes: «Tenons-nous bien… Roumestan prépare quelque chose.» Simplement la silhouette de la petite Bachellery que son imagination s'amusait à évoquer dans le vide du discours bourdonnant, à faire trotter devant le banc ministériel, détaillant toutes ses attractions, ses cheveux coupant le front d'une blonde effilochure, son teint d'aubépine rose, son allure fringante de fillette déjà femme.

Pourtant, vers le soir, il eut encore un accès de tristesse en revenant de Versailles avec quelques-uns de ses collègues du cabinet. Dans l'étouffement d'un wagon plein de fumeurs, on causait, sur ce ton de gaieté familière que Roumestan apportait partout avec lui, d'un certain chapeau de velours nacarat encadrant une pâleur créole à la tribune diplomatique où il avait fait une heureuse diversion aux tarifs douaniers et mis tous les nez des honorables en l'air, comme dans une classe d'écoliers quand palpite un papillon perdu au milieu d'un thème grec. Qui était-ce? Personne ne la connaissait.

— Il faut demander ça au général, dit Numa gaiement en se tournant vers le marquis d'Espaillon d'Aubord, ministre de la Guerre, vieux roquentin acharné à l'amour… Bon… bon… Ne vous défendez pas, elle n'a regardé que vous.

Le général fit une grimace qui lui remonta, comme avec un ressort, sa barbiche jaune de vieux bouc jusque dans le nez.

— Il y a beau temps que les femmes ne me regardent plus… Elles n'ont d'yeux que pour ces b… là…

Celui qu'il désignait dans ce langage débraillé, particulièrement cher à tous les soldats gentils-hommes, était le jeune de Lappara, assis dans un coin du wagon, le portefeuille ministériel sur ses genoux, et gardant un silence respectueux en cette compagnie de gros bonnets. Roumestan se sentit mordu, sans savoir où précisément, et riposta avec vivacité. Selon lui, il y avait bien d'autres choses que les femmes préféraient à la jeunesse d'un homme.

— Elles vous disent ça.

— J'en appelle à ces messieurs.

Tous bedonnants, avec des redingotes qui bridaient sur l'estomac, ou desséchés et maigres, chauves ou tout blancs, édentés, la bouche en désordre, atteints de quelque inconvénient de santé, ces messieurs, ministres, sous-secrétaires d'État, étaient de l'avis de Roumestan. La discussion s'anima dans le vacarme des roues, les vociférations du train parlementaire.

— Nos ministres se chamaillent, disaient les compartiments voisins.

Et les journalistes essayaient de saisir quelques mots à travers les cloisons.

— L'homme connu, l'homme au pouvoir, tonnait Numa, voilà ce qu'elles aiment. Se dire que celui qui est là devant elles, roulant sa tête sur leurs genoux, est un illustre, un puissant, un des leviers du monde, c'est ça qui les remue!

— Hé! justement.

— Très bien… très bien…

— Je pense comme vous, mon cher collègue.

— Eh bien je vous dis, moi, que lorsque j'étais à l'État-major, simple petit lieutenant, et que je m'en allais, les dimanches de sortie, en grande tenue, avec mes vingt-cinq ans, des aiguillettes neuves, je ramassais en passant de ces regards de femme qui vous enveloppent en coup de fouet de la nuque au talon, de ces regards qu'on n'a pas pour une grosse épaulette de mon âge… Aussi, maintenant, quand je veux sentir la chaleur, la sincérité d'un de ces coups d'oeil, une déclaration muette en pleine rue, savez-vous ce que je fais?… Je prends un de mes aides de camp, jeune, de la dent, du plastron, et je me paie de sortir à son bras, s… n… d… D…!

Roumestan se tut jusqu'à Paris. Sa mélancolie du matin le reprenait, mais avec de la colère en plus, une indignation contre la sottise aveugle des femmes qui peuvent se toquer pour des niais et des bellâtres. Qu'est-ce qu'il avait de rare, ce Lappara, voyons? Sans se mêler au débat, il caressait sa barbe blonde d'un air fat, les vêtements précis, l'encolure très ouverte. On l'aurait claqué. C'est cet air là qu'il devait prendre pour chanter le duo deMireilleavec cette petite Bachellery… sa maîtresse, bien sûr… Cette idée le révoltait; mais, en même temps, il aurait voulu savoir, se convaincre.

À peine seuls, pendant que son coupé roulait vers le ministère, il demanda brutalement, sans regarder Lappara:

— Il y a longtemps que vous connaissez ces femmes?

— Quelles femmes, monsieur le ministre?

— Mais ces dames Bachellery, allons!

Sa pensée en était pleine. Il croyait que tous y songeaient comme lui. Lappara se mit à rire.

Oh! oui, il y avait longtemps; c'étaient des payses à lui. La famille Bachellery, les Folies-Bordelaises, tous les bons souvenirs de ses dix-huit ans. Son coeur de lycéen avait battu pour la maman, à faire sauter tous les boutons de sa tunique.

«Et aujourd'hui il bat pour la fille? demanda Roumestan d'un ton léger en essuyant la vitre du bout de son gant pour regarder la rue mouillée de noire.

— Oh! la fille, c'est une autre paire de manches… Avec son petit air comme ça, c'est une demoiselle très froide, très sérieuse… Je ne sais pas ce qu'elle vise, mais elle vise quelque chose, que je ne dois pas être en situation de lui donner.»

Numa se sentit soulagé:

«Ah! vraiment?… Et pourtant vous y retournez?…

— Mais oui… c'est si amusant, cet intérieur des Bachellery… Le père, l'ancien directeur, fait des couplets comiques pour les cafés-concerts. La maman les chante et les mime en fricassant des cèpes à l'huile et de la bouillabaisse comme Roubion lui-même n'en a pas. Cris, désordre, musiquette, ripaille, les Folies- Bordelaises en famille. La petite Bachellery mène le branle, tourbillonne, soupe, roulade, mais ne perd pas la tête un instant.

— Eh! mon gaillard, vous comptez bien qu'elle la perdra un jour ou l'autre, et à votre profit encore.» Devenu subitement très grave, le ministre ajouta: «Mauvais milieu pour vous, jeune homme.

Il faut être plus sérieux que cela, que diable!… La folie bordelaise ne peut pas durer toute la vie.»

Il lui prit la main:

«Vous ne songez donc pas à vous marier, voyons?

— Ma foi, non, monsieur le ministre… je suis très bien comme je suis… à moins d'une aubaine étonnante…

— On vous la trouvera, l'aubaine… Avec votre nom, vos relations…» Et tout à coup, s'emballant: «Que diriez-vous de mademoiselle Le Quesnoy?»

Le Bordelais, malgré son audace, pâlit de joie, de saisissement.

«Oh! monsieur le ministre, je n'aurais jamais osé…

— Pourquoi pas?… mais si, mais si… vous savez combien je vous aime, mon cher enfant… je serais heureux de vous voir dans ma famille… je me sentirais plus complet, plus…»

Il s'arrêta net au milieu de sa phrase, qu'il reconnaissait pour l'avoir déjà dite à Méjean le matin.


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