«Ah! tant pis!… c'est fait.»
Il eut son coup d'épaule et se rencoigna dans la voiture. «Après tout, Hortense est libre, elle choisira… J'aurai toujours tiré ce garçon d'un mauvais milieu.» En conscience, Roumestan était sûr que ce sentiment seul l'avait fait agir.
Le faubourg Saint-Germain avait, ce soir-là, une physionomie inaccoutumée. Des petites rues, paisibles d'ordinaire et couchées de bonne heure, s'éveillaient au roulement saccadé des omnibus déroutés de leur itinéraire; d'autres, au contraire, faites au bruit de flot, à la rumeur ininterrompue des grandes artères parisiennes, s'ouvraient comme le lit d'un fleuve détourné, silencieuses, vides, agrandies, surveillées à leur entrée par la haute silhouette d'un garde de Paris à cheval ou l'ombre morne — en travers de l'asphalte — d'un cordon sergents de ville, le capuchon baissé, les mains en manchon dans le caban, faisant signe aux voitures: «On ne passe pas.»
— Est-ce qu'il y a le feu? demandait une tête effarée se penchant à la portière.
— Non, monsieur, c'est la soirée de l'Instruction publique.
Et l'homme reprenait sa faction, tandis que le cocher s'éloignait en jurant d'être obligé de faire un long circuit sur cette rive gauche où les rues percées au hasard ont encore un peu de la confusion du vieux Paris.
À distance, en effet, l'illumination du ministère sur ses deux façades, les feux allumés pour le froid au milieu de la chaussée, la lueur lentement circulante des files de lanternes concentrées sur un même point, enveloppaient le quartier d'un halo d'incendie avivé par la limpidité bleue, la glaciale sécheresse de l'air. Mais, en approchant, on se rassurait vite devant la belle ordonnance de la fête, la nappe de lumière égale et blanche remontant jusqu'en haut des maisons voisines, dont les inscriptions en lettres d'or «MAIRIE DU VIIe ARRONDISSEMENT… MINISTÈRE DES POSTES ET TÉLÉGRAPHES» se lisaient comme en plein jour, et se vaporisaient en feux de Bengale, en féerique éclairage de scène dans quelques grands arbres dépouillés et immobiles.
Parmi les passants qui s'attardaient malgré le froid et formaient à la porte de l'hôtel une baie curieuse, s'agitait une petite ombre falote à démarche de cane, serrée de la tête aux pieds dans une longue mante paysanne, qui ne laissait voir d'elle que deux yeux aigus. Elle allait, venait, courbée en deux, claquant des dents, mais ne sentant pas la gelée, dans une excitation de fièvre et d'ivresse. Tantôt elle se précipitait vers les voitures en station le long de la rue de Grenelle, qu'on voyait avancer imperceptiblement avec un bruit luxueux de gourmettes, des ébrouements de bêtes impatientes, des blancheurs nuancées aux portières derrière la buée des vitres. Tantôt elle revenait vers la porte où le privilège d'un coupe-file faisait entrer librement quelque carrosse de haut fonctionnaire. Elle écartait les gens: «Pardon… laissez-moi un peu que je regarde.» Sous le feu des ifs, sous la toile rayée des marquises, les marche-pieds ouverts avec fracas laissaient se développer sur les tapis des flots de satin cassant, des légèretés de tulle et de fleurs. La petite ombre se penchait avidement, se retirant à peine assez vite pour ne pas être écrasée par d'autres voitures qui entraient.
Audiberte avait voulu se rendre compte par elle-même, voir un peu comment tout cela se passerait. Avec quel orgueil elle regardait cette foule, ces lumières, les soldats à pied et à cheval, tout ce coin de Paris sens dessus dessous pour le tambourin de Valmajour. Car c'est en son honneur que la fête se donnait et elle se persuadait que ces beaux messieurs, ces belles dames n'avaient que le nom de Valmajour sur les lèvres. De la porte de la rue de Grenelle, elle courait à la rue Bellechasse, par où sortaient les voitures, s'approchait d'un groupe de gardes de Paris, de cochers en grandes houppelandes, autour d'un brasero flambant au milieu de la chaussée, s'étonnait d'entendre ces gens-là parler du froid, bien vif cet hiver, des pommes de terre qui gelaient dans les caves, des choses absolument indifférentes à la fête et à son frère. Surtout elle s'irritait de la lenteur de cette file indéfiniment déroulée; elle aurait voulu voir entrer la dernière voiture, se dire «Ça y est… On commence… Cette fois, c'est pour tout de bon.» Mais la nuit s'avançait, le froid devenait plus pénétrant, ses pieds gelaient à la faire pleurer de souffrance, — c'est un peu fort de pleurer quand on a le coeur si content! Enfin elle se décida à rentrer chez elle, non sans avoir ramassé, d'un dernier regard, toutes ces splendeurs, qu'elle emporta, par les rues désertes, la nuit glaciale, dans sa pauvre tête sauvage où la fièvre d'ambition battait aux tempes, toute congestionnée de rêves, d'espérances, les yeux à jamais éblouis et comme aveuglés de cette illumination à la gloire des Valmajour.
Qu'aurait-elle dit, si elle était entrée, si elle avait vu tous ces salons blanc et or se succédant sous leurs portes en arcades, agrandis par les glaces où tombait le feu des lustres, des appliques, l'éblouissement des diamants, des aiguillettes, des ordres de toutes sortes, en palmes, en aigrettes, en brochettes, grands comme des soleils d'artifice ou menus comme des breloques, ou retenus au cou par ces larges rubans rouges qui font penser à de sanglantes décollations!
Il y avait là, pêle-mêle avec les grands noms du Faubourg, des ministres, généraux, ambassadeurs, membres de l'Institut et du Conseil supérieur de l'Université. Jamais, aux arènes d'Aps, même au grand concours des tambourinaires à Marseille, Valmajour n'avait eu un auditoire pareil. Son nom, à vrai dire, ne tenait pas beaucoup de place dans cette fête dont il était l'occasion. Le programme, enjolivé de merveilleux encadrements à la plume de Dalys, annonçait bien: «Airs variés sur le tambourin», avec le nom de Valmajour mêlé à celui de plusieurs illustrations lyriques; mais on ne regardait pas le programme. Seuls, des gens de l'intimité, de ces gens qui sont au courant de tout, disaient au ministre, debout à l'entrée du premier salon:
— Vous avez donc un tambourinaire?
Et lui, distraitement:
— Oui, c'est une fantaisie de ces dames.
Le pauvre Valmajour ne le préoccupait guère. Il y avait un autre début, plus sérieux pour lui, ce soir-là. Qu'allait-on dire? Aurait-elle du succès? L'intérêt qu'il portait à cette enfant ne l'avait-il pas illusionné sur son talent de chanteuse? Et très pris, quoiqu'il ne voulût pas encore se l'avouer, mordu jusqu'aux os d'une passion d'homme de quarante ans, il sentait cette angoisse du père, du mari, de l'amant, du tapissier de la débutante, une de ces anxiétés douloureuses, comme on en voit rôder derrière la toile des portants, les soirs de première représentation. Cela ne l'empêchait pas d'être aimable, empressé, d'accueillir son monde à deux mains, — et que de monde,boun Diou!— d'avoir des mines, des sourires, des hennissements, des piaffements, des renversements de corps, des courbettes, une effusion un peu uniforme, mais avec des nuances, cependant.
Quittant tout à coup, repoussant presque le cher invité auquel il était en train de promettre tout bas une foule de faveurs inappréciables, le ministre s'élançait au-devant d'une dame haute en couleur, à démarche autoritaire: «Ah! madame la maréchale!» prenait sous son bras un bras auguste étranglé dans un gant à vingt boutons, et conduisait la noble visiteuse de salon en salon, entre une double haie d'habits noirs respectueusement inclinés, jusqu'à la salle de concert, dont les honneurs étaient faits par madame Roumestan et sa soeur. En revenant, il distribuait encore des poignées de main, de cordiales paroles: «Comptez-y… C'est fait…», ou lançait très vite son «bonjour, ami»; ou bien encore, pour réchauffer la réception, mettre un courant de sympathie dans toute cette solennité mondaine, il présentait les gens entre eux, les jetait, sans les avertir, dans les bras les uns des autres: «Comment vous ne vous connaissez pas?… M. le prince d'Anhalt… M. Bos, sénateur…» et ne s'apercevait pas que, leurs noms à peine prononcés, les deux hommes, après un brusque et profond coup de tête, «Monsieur, Monsieur», n'attendaient que son départ pour se tourner le dos d'un air féroce.
Comme la plupart des combattants politiques, une fois vainqueur, au pouvoir, le bon Numa s'était détendu. Sans cesser d'appartenir à l'ordre moral, le Vendéen du Midi avait perdu son beau feu pour la Cause, laissait les grandes espérances dormir, commençait à trouver que les choses n'allaient point trop mal. Pourquoi ces haines farouches entre honnêtes gens? Il souhaitait l'apaisement, l'indulgence générale, et comptait sur la musique pour opérer une fusion entre les partis, ses «petits concerts» de quinzaine devenant un terrain neutre de jouissance artistique et de courtoisie où les plus opposés pourraient se rencontrer, s'apprécier à l'écart des passions et des tourmentes politiques. De là un singulier mélange dans les invitations et aussi le malaise, la gêne des invités, les colloques à voix basse vivement interrompus, ce va-et-vient silencieux d'habits noirs, la fausse attention des regards levés au plafond, considérant les cannelures dorées des panneaux, ces ornementations du Directoire, moitié Louis XVI et Empire, avec des têtes de cuivre en appliques sur le marbre à lignes droites des cheminées. On avait chaud et froid tout ensemble, à croire que la terrible gelée du dehors tamisée par les murs épais et la ouate des tentures se fût changée en froid moral. Par moments, la galopade effrénée de Rochemaure ou de Lappara en commissaires, chargés d'installer les dames, rompait cette monotonie ambulante de gens debout qui s'ennuient; ou encore le passage à sensation de la belle madame Hubler coiffée en plumes, son profil sec de poupée incassable, son sourire en coin, retroussé jusqu'au sourcil comme à une vitrine de coiffeur. Mais le froid reprenait bien vite.
«C'est le diable à dégourdir ces salons de l'Instruction publique… L'ombre de Frayssinous revient certainement la nuit.»
Cette réflexion à haute voix partait d'un groupe de jeunes musiciens empressés autour du directeur de l'Opéra, Cadaillac, philosophiquement assis sur une banquette en velours, le dos au socle de Molière. Très gros, à moitié sourd, avec sa moustache en brosse toute blanche, on ne retrouvait guère le souple et fringant impresario des fêtes du Nabab dans cette majestueuse idole au masque bouffi et impénétrable, dont l'oeil seul racontait le Parisien blagueur, sa science féroce de la vie, son esprit en bâton d'épine ferré au bout, durci au feu de la rampe. Mais, satisfait, repu, craignant sur toute chose d'être délogé de sa direction à fin de bail, il rentrait ses ongles, parlait peu, surtout ici, se contentait de souligner ses observations sur la comédie officielle et mondaine du rire silencieux de Bas-de-Cuir.
«Boissaric, mon enfant, demandait-il tout bas à un jeune et intrigant Toulousain qui venait de faire jouer un ballet à l'Opéra après seulement dix ans de carton, ce que personne ne voulait croire, — Boissaric, toi qui sais tout, dis-moi le nom de ce solennel personnage à moustaches qui cause familièrement avec tout le monde et marche derrière son nez d'un air recueilli comme s'il allait à l'enterrement de cet accessoire… Il doit être du bâtiment, car il m'a parlé théâtre avec une certaine autorité.
— Je ne pense pas, patron… Plutôt un diplomate. Je l'entendais dire tout à l'heure au ministre de Belgique qu'ils avaient été longtemps collègues.
— Vous vous trompez, Boissaric… Ce doit être un général étranger. Il pérorait, il n'y a qu'un instant, dans un groupe de grosses épaulettes et disait très haut: «Il faut n'avoir jamais eu un grand commandement militaire…»
— Étrange!
Lappara, consulté au passage, se mit à rire:
— Mais c'est Bompard.
— Quès aco Bompard?
— L'ami du ministre… Comment ne le connaissez-vous pas?
— Du Midi?
— Té! parbleu…
Bompard, en effet, qui, sanglé d'un superbe habit neuf à parements de velours, les gants dans l'entre-bâillure du gilet, essayait d'animer la soirée de son ami par une conversation variée et soutenue. Inconnu dans le monde officiel, où il se produisait pour la première fois, on peut dire qu'il faisait sensation en promenant d'un groupe à l'autre ses facultés inventives, ses visions fulgurantes, récits d'amours royales, aventures et combats, triomphes aux tirs fédéraux, qui donnaient à tous les visages autour de lui la même expression d'étonnement, de gêne et d'inquiétude. Il y avait là certes un élément de gaieté, mais compris seulement de quelques intimes, impuissant à distraire l'ennui qui pénétrait jusque dans la salle du concert, une pièce immense et très pittoresque avec ses deux étages de galeries et son plafond en vitrage qu'on pouvait croire à ciel ouvert.
Une décoration verte de palmiers, de bananiers à longues feuilles immobiles sous les lustres faisait un fond de fraîcheur aux toilettes des femmes alignées et serrées sur d'innombrables rangs de chaises. C'était une boule de nuques penchées et ondulantes, d'épaules et de bras sortis des corsages comme du chiffonnage d'une fleur entr'ouverte, de coiffures piquées d'étoiles, les diamants mêlés à l'éclair bleu des cheveux noirs, à l'or filé des crépelures blondes; et des profils perdus, de santé pleine, en lignes arrondies de la taille au chignon, ou de fine maigreur, élancés de la ceinture serrée d'une petite boucle brillante au cou long, noué d'un velours. Les éventails, l'aile dépliée, nuancée, pailletée, voltigeaient, papillonnaient sur tout cela, mêlaient des parfums de white rose ou d'opoponax à la faible exhalaison des lilas blancs et des violettes naturelles.
Le malaise des visages se compliquait ici de la perspective de deux heures d'immobilité devant cette estrade où s'étalaient en demi-cercle les choristes en habit noir, en toilettes de mousseline blanche, impassibles comme sous l'appareil photographique, et cet orchestre dissimulé dans les buissons de verdure et de roses que dépassaient les manches des contrebasses pareils à des instruments de torture. Oh! le supplice de la cangue à musique, elles le connaissaient toutes, il comptait parmi les fatigues de leur hiver et les cruelles corvées mondaines. C'est pourquoi, en cherchant bien, on n'aurait trouvé dans l'immense salle qu'un seul visage satisfait, souriant, celui de madame Roumestan, et non pas ce sourire de danseuse des maîtresses de maison si facilement changé en expression de haineuse fatigue quand il ne se sent plus regardé, mais un visage de femme heureuse, de femme aimée, en train de recommencer la vie. Ô tendresse inépuisable d'un coeur honnête qui n'a battu qu'une fois! Voilà qu'elle se reprenait à croire en son Numa, si bon, si tendre, depuis quelque temps. C'était comme un retour, l'étreinte de deux coeurs réunis après une longue absence. Sans chercher d'où pouvait venir ce regain de tendresse, elle le revoyait aimant et jeune comme un soir devant le panneau des chasses, et elle était toujours la Diane désirable, souple et fine dans sa robe de brocart blanc, ses cheveux châtains en bandeaux sur le front pur sans une pensée mauvaise, où ses trente ans en paraissaient vingt- cinq.
Hortense était bien jolie aussi, tout en bleu; un tulle bleu qui entourait d'une nuée sa longue taille un peu penchée en avant, ombrait son visage d'une douceur brune. Mais le début de son musicien la préoccupait. Elle se demandait comment ce public raffiné goûterait cette musique locale, s'il n'aurait pas fallu, comme disait Rosalie, encadrer le tambourin d'un horizon gris d'oliviers et de collines en dentelles; et, silencieuse, tout émue, elle comptait sur le programme les morceaux avant Valmajour, dans un demi-bruit d'éventails, de conversations à voix basse, auquel se mêlait l'accord successif des instruments.
Un battement d'archet aux pupitres, un froissement de papier sur l'estrade où les choristes se sont levés, leur partie à la main, un long regard des victimes, comme une envie de fuir, du côté de la haute porte obstruée d'habits noirs et le choeur de Gluck envoie ses premières notes vers le vitrage là-haut, où la nuit d'hiver superpose ses nappes bleues:
Ah! dans ce bois funeste et sombre…
C'est commencé…
Le goût de la musique s'est beaucoup répandu en France depuis quelques années. À Paris surtout, les concerts du dimanche et de la semaine sainte, une foule de sociétés particulières ont surexcité le sentiment public, vulgarisé les oeuvres classiques des grands maîtres, fait une mode de l'érudition musicale. Mais, au fond, Paris est trop vivant, trop cérébral, pour bien aimer la musique, cette grande absorbeuse qui vous tient immobile, sans voix et sans pensée, dans un réseau flottant d'harmonie, vous berce, vous hypnotise comme la mer; et les folies qu'il fait pour elle sont celles d'un gommeux pour une fille à la mode, une passion de chic, de galerie, banale et vide jusqu'à l'ennui.
L'ennui!
C'était bien la note dominante dans ce concert de l'Instruction publique. Sous l'admiration de commande, les physionomies extasiées qui font partie de la mondanité des femmes les plus sincères, il remontait peu à peu, figeait le sourire et l'éclair des yeux, affaissait ces jolies poses languissantes d'oiseaux branchés ou buvant goutte à goutte. Une après l'autre, sur les longues files de chaises enchaînées, elles se débattaient, avec des «bravos… divins… délicieux…» pour se ranimer elles- mêmes, et succombaient à la torpeur envahissante qui se dégageait comme une brume de cette marée sonore, reculant dans un lointain d'indifférence tous les artistes qui défilaient tour à tour.
On avait là pourtant les plus fameux, les plus illustres de Paris, interprétant la musique classique avec toute la science qu'elle exige et qui ne s'acquiert, hélas! qu'au prix des années. Voilà trente ans que la Vauters la chante, cette belle romance de Beethoven,l'Apaisement, et jamais avec plus de passion que ce soir; mais il manque des cordes à l'instrument, on entend l'archet racler sur le bois, et de la grande chanteuse de jadis, de la beauté célèbre, il ne reste que des attitudes savantes, une méthode irréprochable, et cette longue main blanche qui à la dernière strophe écrase une larme au coin de l'oeil élargi de kohl, une larme traduisant le sanglot que la voix ne peut plus donner.
Quel autre que Mayol, le beau Mayol, a jamais soupiré la sérénade de Don Juan avec cette délicatesse aérienne, cette passion qui semble d'une libellule amoureuse! Malheureusement on ne l'entend plus; il a beau se dresser sur la pointe des pieds, le cou tendu, filer le son jusqu'au bout en l'accompagnant d'un geste délié de fileuse qui pince sa laine entre deux doigts, rien ne sort, rien. Paris, qui a la reconnaissance de ses plaisirs passés, applaudit quand même; mais ces voix usées, ces figures flétries et trop connues, médailles dont la circulation constante a mangé l'effigie, ne dissiperont pas le brouillard qui plane sur la fête du ministère, malgré les efforts que fait Roumestan pour la ranimer, les bravos d'enthousiasme qu'il jette à haute voix du milieu des habits noirs, les «chut!» dont il terrifie à deux salons de distance les gens qui essayent de causer et qui circulent alors, muets comme des spectres sous le splendide éclairage, changent de place avec précaution pour se distraire, le dos rond, les bras en balancier, ou tombent anéantis sur des sièges bas, le claque ballant entre les jambes, hébétés, la figure vide.
À un moment, l'entrée en scène d'Alice Bachellery réveille et remue tout le monde. Aux deux portes de la salle il se fait une poussée curieuse pour apercevoir la petite diva en jupe courte sur l'estrade, la bouche entr'ouverte, ses longs cils battant comme de la surprise de voir toute cette foule. «Chaud! chaud! les p'tits pains d'gruau!» fredonnent les jeunes gens des clubs avec le geste canaille de sa fin de couplet. De vieux messieurs de l'Université s'approchent tout frétillants, tendant la tête du côté de leur bonne oreille pour ne pas perdre une intention de la gaudriole à la mode. Et c'est un désappointement, quand le petit mitron de sa voix aigrelette et courte entonne un grand aird'Alcesteseriné par la Vauters qui l'encourage de la coulisse. Les figures s'allongent, les habits noirs désertent, recommencent à errer, d'autant plus librement que le ministre ne les surveille plus, parti au fond du dernier salon au bras de M. de Boë, tout étourdi d'un tel honneur.
Éternel enfantin de l'Amour! Ayez donc vingt ans de Palais, quinze ans de tribune, soyez assez maître de vous pour garder au milieu des séances les plus secouées et des interruptions sauvages l'idée fixe et le sang-froid du goéland qui pêche en pleine tempête et si une fois la passion s'en mêle, vous vous trouverez faible parmi les faibles, tremblant et lâche au point de vous accrocher désespérément au bras d'un imbécile plutôt que d'entendre la moindre critique de votre idole.
— Pardon, je vous quitte… voici l'entr'acte… et le ministre se précipite, rendant à son obscurité le jeune maître des requêtes qui désormais n'en sortira plus. On se pousse vers le buffet; et les mines soulagées de tous ces malheureux à qui l'on a rendu le mouvement et la parole, peuvent faire croire à Numa que sa protégée vient d'avoir un très grand succès. On le presse, on le félicite «divin… délicieux…» mais personne ne lui parle positivement de ce qui l'intéresse, et il saisit enfin Cadaillac qui passe près de lui, marchant de côté, refoulant le flot humain de son énorme épaule en levier.
— Eh bien!… Comment l'avez-vous trouvée?
— Qui donc?
— La petite… fait Numa d'un ton qu'il essaie de rendre indifférent. L'autre, bonne lame, comprend, et, sans broncher:
— Une révélation…
L'amoureux rougit comme à vingt ans, chez Malmus, quandl'ancienneà tous lui faisait du pied sous la table.
— Alors, vous croyez qu'à l'Opéra?…
— Sans doute… Mais il faut un bon montreur, dit Cadaillac avec son rire muet; et, pendant que le ministre court féliciter mademoiselle Alice, le bon montreur continue dans la direction du buffet qu'on aperçoit encadré par une large glace sans tain au fond d'une salle aux boiseries brun et or. Malgré la sévérité des tentures, l'air rogue et majestueux des maîtres d'hôtel, choisis certainement parmi les ratés universitaires, la mauvaise humeur et l'ennui se dissipent ici, devant l'immense comptoir chargé de cristaux fins, de fruits, de sandwichs en pyramides, font place — l'humanité reprenant ses droits — à des attitudes convoitantes et voraces. Au moindre espace libre entre deux corsages, entre deux têtes penchées vers le morceau de saumon ou l'aile de volaille de leur petite assiette, un bras s'avance quêtant un verre, une fourchette, un petit pain, frôlant la poudre de riz des épaules, d'une manche noire ou d'un brillant et rude uniforme. On cause, on s'anime, les yeux étincellent, les rires sonnent sous l'influence des vins mousseux. Mille propos se croisent, propos interrompus, réponses à des demandes déjà oubliées. Dans un coin, des petits cris indignés: «Quelle horreur!… C'est affreux!…» autour du savant Béchut, l'ennemi des femmes, continuant à invectiver le sexe faible. Une querelle de musiciens:
— Ah! mon cher, prenez garde… vous niez la quinte augmentée.
— C'est vrai qu'elle n'a que seize ans?
— Seize ans de fût et quelques années de bouteille.
— Mayol!… Allons donc, Mayol!… fini, vidé.
Et dire que l'Opéra donne tous les soirs deux mille francs à ça!
— Oui, mais il prend mille francs de billets pour chauffer sa salle, et Cadaillac lui rattrape le reste à l'écarté.
— Bordeaux… chocolat… champagne…
— … à venir s'expliquer dans le sein de la Commission.
— … en remontant un peu la ruche avec des coques de satin blanc.
Ailleurs, mademoiselle Le Quesnoy, très entourée, recommande son tambourinaire à un correspondant étranger, tête impudente et plate dechoumacre, le supplie de ne pas partir avant la fin, gronde Méjean qui ne la soutient pas, le traite de faux Méridional, de franciot, de renégat. Dans le groupe à côté, une discussion politique. Une bouche haineuse s'avance, l'écume aux dents, mâchant les mots comme des balles, pour les empoisonner:
«Tout ce que la démagogie la plus subversive…
— Marat conservateur!» dit une voix, mais le propos se perd dans cette confuse rumeur de conversations mêlées de chocs d'assiettes, de verres, que le timbre cuivré de Roumestan domine tout à coup: «Mesdames, vite, mesdames… Vous allez manquer la sonate enfa!»
Silence de mort. La longue procession des traînes déployées recommence à travers les salons, se froisse entre les chaises alignées. Les femmes ont la figure désespérée de captives qu'on réintègre après une promenade d'une heure dans le préau.
Et les concerts, les symphonies se succèdent, à force de notes. Le beau Mayol recommence à filer le son insaisissable, la Vauters à tâter les cordes détendues de sa voix. Soudain, un sursaut de vie, de curiosité, comme tout à l'heure à l'entrée de la petite Bachellery. C'est le tambourin de Valmajour, l'apparition du superbe paysan, son feutre mou sur l'oreille, la ceinture rouge aux reins, la veste contadine à l'épaule. Une idée d'Audiberte, un instinct de son goût de femme, de l'habiller ainsi pour plus d'effet au milieu des habits noirs. À la bonne heure, tout ceci est neuf, imprévu, ce long tambour qui se balance au bras du musicien, la petite flûte sur laquelle ses doigts s'escriment, et les jolis airs à double sonnerie dont le mouvement, enlevant et vif, moire d'un frisson de réveil le satin des belles épaules. Le public blasé s'amuse de ces aubades toutes fraîches, embaumées de romarin, de ces refrains de vieille France.
«Bravo!… Bravo!… Encore!…»
Et quand il attaque laMarche de Turennesur un rythme large et vainqueur que l'orchestre accompagne en sourdine, enflant, soutenant l'instrument un peu grêle, c'est du délire. Il faut qu'il revienne deux fois, dix fois, réclamé en première ligne par Numa dont ce succès a réchauffé le zèle et qui maintenant prend à son compte «la fantaisie de ces dames». Il raconte comment il a découvert ce génie, explique la merveille de la flûte à trois trous, donne des détails sur le vieux castel des Valmajour.
«Il s'appelle vraiment Valmajour?
— Certainement… des princes des Baux… c'est le dernier.»
Et la légende court, se répand, s'enjolive, un vrai roman deGeorge Sand.
«J'ai lesparchemeïnschez moi!» affirme Bompard d'un ton qui ne souffre pas de réplique. Mais, au milieu de cet enthousiasme mondain, plus ou moins factice, un pauvre petit coeur s'émeut, une jeune tête se grise éperdument, prend au sérieux les bravos, les légendes. Sans dire un mot, sans même applaudir, les yeux fixes, perdus, sa longue taille souple suivant d'un balancement de rêve les mesures de la marche héroïque, Hortense se retrouve là-bas, en Provence, sur la plate-forme haute dominant la campagne ensoleillée, pendant que son musicien lui sonne l'aubade comme à une dame des cours d'amour et met la fleur de grenade à son tambourin avec une grâce sauvage. Ce souvenir la remue délicieusement, et tout bas, appuyant la tête sur l'épaule de sa soeur: «Oh! que je suis bien…» murmure-t-elle d'un accent profond et vrai que Rosalie ne remarque pas tout de suite, mais qui plus tard se précisera, la hantera comme l'annonce balbutiée d'un malheur.
— Eh! bé! mon brave Valmajour, quand je vous le disais… Quel succès!… hein? criait Roumestan dans le petit salon où l'on avait servi un souper debout pour les artistes. Ce succès, les autres étoiles du concert le trouvaient bien un peu exagéré. La Vauters, assise, prête à partir, attendant sa voiture, voilait son dépit d'un grand capuchon de dentelle aux pénétrants parfums, tandis que le beau Mayol debout devant le buffet, avec une mimique de dos énervée et lasse, déchiquetait une mauviette férocement s'imaginant tenir le tambourinaire sous sa lame. La petite Bachellery n'avait pas de ces colères. Elle jouait à l'enfant au milieu d'un groupe de jeunes gommeux, riant, papillonnant, mordant à pleines dents blanches, comme un écolier tourmenté d'une faim de croissance, dans un petit pain au jambon. Elle essayait le flûtet de Valmajour.
— Voyez donc, m'sieu le ministre!
Puis, apercevant Cadaillac derrière Son Excellence, elle lui tendit avec une pirouette son front de petite fille à baiser.
— B'jou, m'n'oncle…
C'était une parenté de fantaisie, une adoption de coulisse.
— La fausse étourdie! grogna le bon montreur sous sa moustache blanche, mais pas trop haut, car elle allait probablement devenir sa pensionnaire et une pensionnaire influente.
Valmajour, l'air fat, très entouré de femmes, de journalistes, se tenait debout devant la cheminée. Le correspondant étranger l'interrogeait brutalement, non plus de ce ton patelin dont il scrutait les ministres dans les audiences particulières; mais sans se troubler, le paysan lui répondait par le récit stéréotypé sur ses lèvres: «Ce m'est vénu de nuit, en écoutant çanter le rossignoou…» Il fut interrompu par mademoiselle Le Quesnoy, qui lui tendait un verre et une assiette remplis à son intention.
«Bonjour, monsieur… Et moi aussi, je vous apporte legrand- boire.» Elle avait coupé son effet. Il lui répondit d'un léger mouvement de tête, en lui montrant la cheminée: «Va bien… va bien… posez ça là-dessus», et continua son histoire.» Ce que l'oiso du bon Dieu fait avec un trou…» Sans se décourager, Hortense attendit la fin, puis lui parla de son père, de sa soeur…
— Elle va être bien contente?…
— Oui, ça n'a pas trop mal marché.
Le sourire fat, il effilait sa moustache en promenant autour de lui un regard inquiet. On lui avait dit que le directeur de l'Opéra voulait lui faire des propositions. Il le guettait de loin, ayant déjà des jalousies d'acteur, s'étonnait qu'on pût s'occuper si longtemps de cette petite chanteuse de rien du tout; et, plein de sa pensée, il ne prenait pas la peine de répondre à la belle jeune fille arrêtée devant lui, son éventail aux mains, dans cette jolie attitude demi-audacieuse que donne l'habitude du monde. Mais elle l'aimait mieux ainsi, dédaigneux et froid pour tout ce qui n'était pas son art. Elle l'admirait recevant de haut les compliments dont le bombardait Cadaillac avec sa rondeur brusque:
«Mais si… mais si… je vous le dis comme je le pense… Beaucoup de talent… très original, très neuf… Je ne veux pas qu'un autre théâtre que l'Opéra en ait l'étrenne… je vais chercher une occasion de vous produire. À partir d'aujourd'hui, considérez-vous comme de la maison.
Valmajour pensait au papier timbré qu'il avait dans la poche de sa veste; mais l'autre, comme s'il devinait cette préoccupation, lui tendait sa main souple. «Voilà qui nous engage tous deux, mon cher…» Et montrant Mayol, la Vauters, heureusement occupés d'autre chose, car ils auraient trop ri: «Demandez à vos camarades ce que vaut la parole de Cadaillac.»
Il tourna les talons là-dessus, et revint dans le bal. Maintenant c'était un bal qui s'agitait dans les salles moins pleines, mais plus animées; et l'admirable orchestre se vengeait de trois heures de musique classique par des suites de valses du plus pur viennois. Les hauts personnages, les gens graves partis, la place restait à la jeunesse, autour du salon; et la figure des écharpes terminée, elle venait vers sa soeur, lui disait tout bas: «Nous voilà bien… Numa qui m'a promise à ses trois secrétaires!
— Lequel prends-tu?»
Sa réponse fut arrêtée net par un roulement de tambourin.
«La farandole!… La farandole!…»
Une surprise du ministre à ses invités. La farandole pour finir le cotillon, le Midi à outrance, etzou!…Mais comment cela se danse-t-il?… Les mains s'attirent et se joignent, les salons se mêlent, cette fois. Bompard indique gravement «comme ceci, mesdemoiselles» en battant un entrechat et, Hortense en tête, la farandole se déroule à travers la longue enfilade des salons, suivie de Valmajour jouant avec une gravité superbe, fier de son succès et des regards que lui vaut sa mâle et robuste tournure dans un costume original.
— Est-il beau, dit Roumestan, est-il beau!… Un pâtre grec!
De salle en salle, la danse rustique, plus nombreuse et plus entraînée, poursuit et chasse l'ombre de Frayssinous. Sur les grandes tapisseries d'après Boucher et Lancret, les personnages s'agitent réveillés par des airs du vieux temps; et les culs-nus d'amours, qui se roulent aux frises, prennent aux yeux des danseurs un mouvement de course effrénée et folle comme la leur.
Là-bas, tout au fond, Cadaillac qui s'accote au buffet, une assiette et un verre dans les mains, écoute, mange et boit, pénétré de cette chaleur de plaisir jusqu'au fond de son scepticisme:
«Rappelle-toi ceci, petit, dit-il à Boissaric… Il faut toujours rester jusqu'à la fin des bals… Les femmes sont plus jolies dans cette pâleur moite, qui n'est pas encore de la fatigue, pas plus que ce petit filet blanc aux fenêtres n'est encore le jour… Il y a dans l'air un peu de musique, de la poussière qui sent bon, une demi-ivresse qui affine les sensations et qu'il faut savourer en mangeant un chaud-froid de volaille arrosé de vin frappé… Tiens! regarde-moi ça…»
Derrière la glace sans tain, la farandole défilait, les bras étendus, un cordon alterné de noir et de clair, assoupli par l'affaissement des toilettes et des coiffures, le froissement de deux heures de danse.
«Est-ce joli, hein?… Et le gaillard de la fin, quel galbe!…»
Il ajouta froidement, en posant son verre: «Du reste, il ne fera pas le sou!…»
Entre le président Le Quesnoy et son gendre, il n'y avait jamais eu grande sympathie. Le temps, les rapports fréquents, les liens de parenté n'étaient pas parvenus à diminuer l'écart de ces deux natures, à vaincre le froid intimidant qu'éprouvait le Méridional devant ce grand silencieux à tête hautaine et pâle dont le regard bleu-gris, le regard de Rosalie moins la tendresse et l'indulgence, s'abaissait sur sa verve pour la geler. Numa, flottant et mobile, toujours débordé par sa parole, à la fois ardent et compliqué, se révoltait contre la logique, la droiture, la rigidité de son beau-père; et tout en lui enviant ses qualités, les mettait sur le compte de la froideur de l'homme du Nord, de l'extrême Nord que lui représentait le président.
— Après, il y a l'ours blanc… Puis, plus rien, le pôle et la mort.
Il le flattait cependant, cherchait à le séduire avec des chatteries adroites, ses amorces à prendre le Gaulois; mais le Gaulois, plus subtil que lui-même, ne se laissait pas envelopper. Et lorsqu'on causait politique, le dimanche, dans la salle à manger de la place Royale; lorsque Numa, attendri par la bonne chère, essayait de faire croire au vieux Le Quesnoy qu'en réalité ils étaient bien près de s'entendre voulant tous deux la même chose — la liberté; il fallait voir le coup de tête révolté dont le président lui secouait toutes ses mailles.
— Ah! mais non, pas la même!
En quatre arguments précis et durs, il rétablissait les distances, démasquait les mots, montrait qu'il ne se laissait pas prendre à leur tartuferie. L'avocat s'en tirait en plaisantant, très vexé au fond, surtout à cause de sa femme qui, sans se mêler jamais de politique, écoutait et regardait. Alors en revenant, le soir, dans leur voiture, il s'efforçait de lui prouver que son père manquait de bon sens. Ah! si ça n'avait pas été pour elle, il l'aurait joliment rembarré. Rosalie, pour ne pas l'irriter, évitait de prendre parti:
— Oui, c'est malheureux… vous ne vous entendez pas… Mais tout bas elle donnait raison au président.
Avec l'arrivée de Roumestan au ministère, le froid entre les deux hommes s'était accentué. M. Le Quesnoy refusait de se montrer aux réceptions de la rue de Grenelle, et s'en expliqua très nettement avec sa fille:
— Dis-le bien à ton mari… qu'il continue à venir chez moi et le plus souvent possible, j'en serai très heureux; mais on ne me verra jamais au ministère. Je sais ce que ces gens-là nous préparent je ne veux pas avoir l'apparence d'un complice.
Du reste, la situation était sauvegardée aux yeux du monde par ce deuil de coeur qui murait les Le Quesnoy chez eux depuis si longtemps. Le ministre de l'Instruction publique eût été probablement très gêné de sentir dans ses salons ce vigoureux contradicteur devant lequel il restait un petit garçon; il affecta cependant de paraître blessé de cette décision, s'en fit une attitude, chose toujours très précieuse à un comédien, et un prétexte pour ne plus venir que fort inexactement aux dîners du dimanche, invoquant une de ces mille excuses, commissions, réunions, banquets obligatoires, qui donnent aux maris de la politique une si vaste liberté.
Rosalie, au contraire, ne manquait pas un dimanche, arrivait de bonne heure l'après-midi, heureuse de retremper dans l'intérieur de ses parents ce goût de la famille que l'existence officielle ne lui laissait guère le loisir de satisfaire. Madame Le Quesnoy encore à vêpres, Hortense à l'église, avec sa mère, ou menée par des amis à quelque matinée musicale, elle était sûre de trouver son père dans sa bibliothèque, une longue pièce tapissée de livres du haut au bas, enfermé avec ces amis muets, ces confidents intellectuels, les seuls dont sa douleur n'eût jamais pris ombrage. Le président ne s'installait pas à lire, inspectait les rayons, s'arrêtait à une belle reliure, et, debout, sans s'en douter, lisait pendant une heure, ne s'apercevant ni du temps ni de la fatigue. Il avait un pâle sourire en voyant entrer sa fille aînée. Quelques mots échangés, car ils n'étaient bavards ni l'un ni l'autre, elle passait, elle aussi, la revue de ses auteurs aimés, choisissait, feuilletait près de lui sous le jour un peu assombri d'une grande cour du Marais où tombaient en lourdes notes, dans la tranquillité du dimanche aux quartiers commerçants, les sonneries des vêpres voisines. Parfois il lui donnait un livre entr'ouvert:
— Lis ça… en soulignant avec l'ongle; et, quand elle avait lu:
— C'est beau, n'est-ce pas?…
Pas de plus grand plaisir pour cette jeune femme, à qui la vie offrait ce qu'elle peut donner de brillant et de luxueux, que cette heure auprès de ce père âgé et triste, envers lequel son adoration filiale se doublait d'attaches intimes tout intellectuelles.
Elle lui devait sa rectitude de pensée, ce sentiment de justice qui la faisait si vaillante, aussi son goût artistique, l'amour de la peinture et des beaux vers; car chez Le Quesnoy le tripotage continu du code n'avait pas ossifié l'homme. Sa mère, Rosalie l'aimait, la vénérait, non sans un peu de révolte contre une nature trop simple, trop molle, annihilée dans sa propre maison et que la douleur, qui élève certaines âmes, avait courbée à terre aux plus vulgaires préoccupations féminines, la piété pratiquante, le ménage en petits détails. Plus jeune que son mari, elle paraissait l'aînée, avec sa conversation bonne femme, qui, vieillie et attristée comme elle, cherchait des coins chauds de souvenir, des rappels de son enfance dans un domaine ensoleillé du Midi. Mais l'église la possédait surtout, et, depuis la mort de son fils, elle allait endormir son chagrin dans la fraîcheur silencieuse, le demi-jour, le demi-bruit des hautes nefs, comme dans une paix de cloître défendue du grouillement de la vie par les lourdes portes rembourrées, avec cet égoïsme dévot et lâche des désespoirs accoudés aux prie-Dieu, déliés des soucis et des devoirs.
Rosalie, déjà jeune fille au moment de leur malheur, avait été frappée de la façon différente dont ses parents le subissaient: elle, renonçant à tout, abîmée dans une religion larmoyante, lui, demandant des forces à la tâche accomplie; et sa tendre préférence pour son père lui était venue d'un choix de sa raison. Le mariage, la vie commune avec les exagérations, les mensonges, les démences de son Méridional, lui faisaient trouver encore plus doux l'abri de la bibliothèque silencieuse qui la changeait du garni grandiose, officiel et froid, des ministères.
Au milieu de la calme causerie, on entendait un bruit de porte, un frou-frou de soie, Hortense qui rentrait.
— Ah! je savais te trouver là…
Elle n'aimait pas à lire, celle-là. Même les romans l'ennuyaient, jamais assez romanesques pour son exaltation. Au bout de cinq minutes qu'elle était à piétiner, son chapeau sur la tête:
— Ça sent le renfermé, toutes ces paperasses… tu ne trouves pas, Rosalie?… Allons, viens un peu avec moi… Père t'a assez eue. Maintenant, c'est mon tour.
Et elle l'entraînait dans sa chambre, leur chambre, car Rosalie y avait aussi vécu jusqu'à l'âge de vingt ans.
Elle voyait là, dans une heure charmante de causeries, tous les objets qui avaient fait partie d'elle-même, son lit aux rideaux de cretonne, son pupitre, l'étagère, la bibliothèque où il restait un peu de son enfance aux titres des volumes, à la puérilité de mille riens conservés avec amour. Elle retrouvait ses pensées dans tous les coins de cette chambre de jeune fille, plus coquette et ornée que de son temps un tapis par terre, une veilleuse en corolle au plafond, et de petites tables fragiles, à coudre, à écrire, que l'on rencontrait à chaque pas. Plus d'élégance et moins d'ordre, deux ou trois ouvrages commencés, au dos des chaises, le pupitre resté ouvert avec un envolement de papier à devise. Quand on entrait, il y avait toujours une petite minute de déroute.
— C'est le vent, disait Hortense en éclatant de rire, il sait que je l'adore, il sera venu voir si j'y étais.
— On aura laissé la fenêtre ouverte, répondait Rosalie tranquillement… Comment peux-tu vivre là-dedans?… Je suis incapable de penser, moi, quand rien n'est en place.
Elle se levait pour remettre droit un cadre accroché au mur, qui gênait son oeil aussi juste que son esprit.
— Eh bien! moi, tout le contraire, ça me monte… Il me semble que je suis en voyage.
Cette différence de natures se retrouvait sur le visage des deux soeurs. Rosalie, régulière, une grande pureté de lignes, des yeux calmes et de couleur changeante comme un flot dont la source est profonde; l'autre, des traits en désordre, d'expression spirituelle sur un teint mat de créole. Le nord et le midi du père et de la mère, deux tempéraments très divers qui s'étaient unis sans se fondre, perpétuant chacun sa race. Et cela malgré la vie commune, l'éducation pareille dans un grand pensionnat où Hortense reprenait, sous les mêmes maîtres, à quelques années de distance, la tradition scolaire qui avait fait de sa soeur une femme sérieuse, attentive, tout à la minute présente, s'absorbant dans ses moindres actes, et la laissait, elle, tourmentée, chimérique, l'esprit inquiet, toujours en rumeur. Quelquefois, la voyant si agitée, Rosalie s'écriait:
— Je suis bien heureuse, moi… Je n'ai pas d'imagination.
— Moi, je n'ai que ça! disait Hortense; et elle lui rappelait que, au cours de M. Baudouy chargé de leur apprendre le style et le développement de la pensée, ce qu'il appelait pompeusement «sa classe d'imagination», Rosalie n'avait aucun succès, exprimant toutes choses en quelques mots concis, tandis que, avec gros comme ça d'idée, elle noircissait des volumes.
«C'est le seul prix que j'aie jamais eu, le prix d'imagination.»
Elles étaient, malgré tout, tendrement unies, d'une de ces affections de grande à petite soeur, où il entre du filial et du maternel. Rosalie l'emmenait partout avec elle, au bal, chez ses amies, dans ces courses de magasins qui affinent le goût des Parisiennes. Même après leur sortie du pensionnat, elle restait sa petite mère. Et maintenant elle s'occupait de la marier, de lui trouver le compagnon tranquille et sûr, indispensable à cette tête folle, le bras solide dont il fallait équilibrer ses élans. Méjean était tout indiqué; mais Hortense, qui d'abord n'avait pas dit non, montrait subitement une antipathie évidente. Elles s'en expliquèrent au lendemain de cette soirée ministérielle où Rosalie avait surpris l'émotion, le trouble de sa soeur.
— Oh! il est bon, je l'aime bien, disait Hortense… C'est un ami loyal comme on voudrait en sentir auprès de soi toute sa vie… Mais ce n'est pas le mari qu'il me faut.
— Pourquoi?
— Tu vas rire… Il ne parle pas assez à mon imagination, voilà!… Le mariage avec lui, ça me fait l'effet d'une maison bourgeoise et rectangulaire au bout d'une allée droite comme uni. Et tu sais que j'aime autre chose, l'imprévue, les surprises…
— Qui alors? M. de Lappara?…
— Merci! pour qu'il me préfère son tailleur.
— M. de Rochemaure?
— Le paperassier modèle… moi qui ai le papier en horreur.
Et l'inquiétude de Rosalie la pressant, voulant savoir, l'interrogeant de tout près: «Ce que je voudrais, dit la jeune fille, pendant que montait une flamme légère, comme d'un feu de paille, à la pâleur de son teint, ce que je voudrais…» puis, la voix changée, avec une expression comique:
— Je voudrais épouser Bompard; oui, Bompard, voilà le mari de mes rêves… Au moins, il a de l'imagination, celui-là, des ressources contre la monotonie.
Elle se leva, arpenta la chambre, de cette démarche un peu penchée qui la faisait paraître encore plus grande que sa taille. On ne connaissait pas Bompard. Quelle fierté, quelle dignité d'existence, et logique avec sa folie. «Numa voulait lui donner une place près de lui, il n'a pas voulu. Il a préféré vivre de sa chimère. Et l'on accuse le Midi d'être pratique, industrieux… En voilà un qui fait mentir la légende… tiens! en ce moment, — il me racontait cela, au bal, l'autre soir, — il fait éclore des oeufs d'autruche… Une couveuse artificielle… Il est sûr de gagner des millions… Il est bien plus heureux que s'il les avait… Mais c'est une féerie perpétuelle que cet homme-là! Qu'on me donne Bompard, je ne veux que Bompard.
— Allons, je ne saurai rien encore aujourd'hui…» pensait la grande soeur qui devinait quelque chose de profond sous ces badinages.
Un dimanche, Rosalie trouva en arrivant madame Le Quesnoy qui l'attendait dans l'antichambre et lui dit d'un ton mystère:
— Il y a quelqu'un au salon… une dame du Midi.
— Tante Portal?
— Tu vas voir…
Ce n'était pas Mme Portal, mais une pimpante Provençale dont la révérence rustique s'acheva dans un éclat de rire.
— Hortense!
La jupe au ras des souliers plats, le corsage élargi par les plis de tulle du grand fichu, le visage encadré des ondes tombantes de la chevelure que retenait la petite coiffe ornée d'un velours ciselé, brodé de papillons de jais, Hortense ressemblait bien aux «chato» qu'on voit le dimanche coqueter sur la Lice d'Arles ou cheminer deux par deux, les cils baissés, entre les colonnettes du cloître de Saint-Trophyme dont la dentelure va bien à ces carnations sarrasines, de l'ivoire d'église où tremble la clarté d'un cierge en plein jour.
— Crois-tu qu'elle est jolie! disait la mère, ravie devant cette personnification vivante du pays de sa jeunesse. Rosalie, au contraire, tressaillit d'une tristesse inconsciente comme si ce costume lui emportait sa soeur au loin, bien loin.
— En voilà une fantaisie!… Ça te va bien, mais je t'aime encore mieux en Parisienne… Et qui t'a si bien habillée?
— Audiberte Valmajour. Elle sort d'ici.
— Comme elle vient souvent, dit Rosalie en passant dans leur chambre pour ôter son chapeau, quelle amitié!… Je vais être jalouse.
Hortense se défendait, un peu gênée. Ça faisait plaisir à leur mère, cette coiffe du Midi dans la maison.
— N'est-ce pas vrai, mère? cria-t-elle d'une pièce à l'autre. Puis cette pauvre fille était si dépaysée dans Paris et si intéressante avec ce dévouement aveugle au génie de son frère.
— Oh! du génie… dit la grande soeur en secouant la tête.
— Dame! tu as vu, l'autre soir chez vous, quel effet… partout c'est la même chose.
Et comme Rosalie répondait qu'il fallait comprendre à leur vraie valeur ces succès mondains faits d'obligeance, de chic, du caprice d'une soirée:
— Enfin, il est à l'Opéra.
La bande de velours s'agitait sur la petite coiffe en révolte, comme si elle eût recouvert vraiment une de ces têtes exaltées dont elle accompagne là-bas le fier profil. D'ailleurs, ces Valmajour n'étaient pas des paysans comme d'autres, mais les derniers représentants d'une famille déchue!…
Rosalie, debout devant la haute psyché, se retourna en riant:
— Comment tu crois à cette légende?
— Mais certes! Ils viennent directement des princes des Baux… les parchemins sont là comme les armes à leur porte rustique. Le jour où ils voudront…
Rosalie frémit. Derrière le paysan joueur de flûtet, il y avait le prince. Avec un prix d'imagination, cela pouvait devenir dangereux.
— Rien de tout cela n'est vrai, et elle ne riait plus cette fois, — il existe dans la banlieue d'Aps dix familles de ce nom soi- disant princier. Ceux qui t'ont dit autre chose ont menti par vanité, par…
— Mais c'est Numa, c'est ton mari… L'autre soir, au ministère, il donnait toutes sortes de détails.
— Oh! avec lui, tu sais… Il faut mettre au point, comme il dit.
Hortense n'écoutait plus. Elle était rentrée dans le salon, et assise au piano elle entonnait d'une voix éclatante:
Mount' as passa la matinadoMourbieù, Marioun…
C'était, sur un air grave comme du plain-chant, une ancienne chanson populaire de Provence que Numa avait apprise à sa belle- soeur et qu'il s'amusait à lui entendre chanter avec son accent parisien qui, glissant sur les articulations méridionales, faisait penser à de l'italien prononcé par une Anglaise.
— Où as-tu passé ta matinée, morbleu, Marion?— À la fontaine chercher de l'eau, mon Dieu, mon ami.— Quel est celui qui te parlait, morbleu, Marion?— C'est une de mes camarades, mon Dieu, mon ami.
— Les femmes ne portent pas les brayes, morbleu, Marion.— C'était sa robe entortillée, mon Dieu, mon ami.— Les femmes ne portent pas l'épée, morbleu, Marion.— C'est sa quenouille qui pendait, mon Dieu, mon ami.
— Les femmes ne portent pas moustache, morbleu, Marion.— C'étaient des mûres qu'elle mangeait, mon Dieu, mon ami.— Le mois de mai ne porte pas de mûres, morbleu, Marion.— C'était une branche de l'automne, mon Dieu, mon ami.
— Va m'en chercher une assiettée, morbleu, Marion.— Les petits oiseaux les ont toutes mangées, mon Dieu, mon ami.— Marion!… je te couperai la tête, morbleu, Marion…— Et puis que ferez-vous du reste, mon Dieu, mon ami?
— Je le jetterai par la fenêtre, morbleu, Marion,Les chiens, les chats en feront fête…
Elle s'interrompit pour lancer avec le geste et l'intonation de Numa, quand il se montait: «Ça, voyez-vous, mesinfants… C'estbocomme du Shakspeare!…
— Oui, un tableau de moeurs, fit Rosalie en s'approchant… Le mari grossier, brutal, la femme féline et menteuse… un vrai ménage du Midi.
— Oh! ma fille… dit Mme Le Quesnoy sur un ton de doux reproche, le ton des anciennes querelles passées en habitude. Le tabouret de piano tourna brusquement sur sa vis et mit en face de Rosalie le bonnet de la Provençale indignée.
— C'est trop fort… qu'est-ce qu'il t'a fait, le Midi?… Moi, je l'adore. Je ne le connaissais pas, mais ce voyage que vous m'avez fait faire m'a révélé ma vraie patrie… J'ai beau avoir été baptisée à Saint-Paul; je suis de là-bas, moi… Une enfant de la placette… Tu sais, maman, un de ces jours nous planterons là ces froids Septentrionaux et nous irons demeurer toutes deux dans notre beau Midi où l'on chante, où l'on danse, le Midi du vent, du soleil, du mirage, de tout ce qui poétise et élargit la vie…C'est là que je voudrais vi-i-vre… Ses deux mains agiles retombèrent sur le piano, dispersant la fin de son rêve dans un brouhaha de notes retentissantes.
«Et pas un mot du tambourin, pensait Rosalie, c'est grave!»
Plus grave encore qu'elle ne l'imaginait.
Du jour où Audiberte avait vu la demoiselle accrocher une fleur au tambourin de son frère, à cette minute même s'était levée dans son esprit ambitieux une vision splendide d'avenir, qui n'avait pas été étrangère à leur transplantement. L'accueil que lui fit Hortense lorsqu'elle vint se plaindre à elle, son empressement à courir vers Numa, l'affermissaient dans son espoir encore vague. Et depuis, lentement, sans s'en ouvrir à ses hommes autrement que par des demi-mots, avec sa duplicité de paysanne presque italienne, en se glissant, en rampant, elle préparait les voies. De la cuisine de la place Royale où elle commençait par attendre timidement dans un coin, au bord d'une chaise, elle se faufilait au salon, s'installait, toujours nette et bien coiffée, à une place de parente pauvre. Hortense en raffolait, la montrait à ses amies comme un joli bibelot rapporté de cette Provence dont elle parlait avec passion. Et l'autre, se faisant plus simple que nature, exagérait ses effarements de sauvage, ses colères à poings fermés contre le ciel boueux de Paris, s'exclamait d'un «Boudiou» très gentil dont elle soignait l'effet comme une ingénue de théâtre. Le président lui-même en souriait, de ceboudiou. Et faire sourire le président!…
Mais c'est chez la jeune fille, seule avec elle, qu'elle mettait en jeu toutes ses câlineries. Tout à coup elle s'agenouillait à ses pieds, lui prenait les mains, s'extasiait sur les moindres grâces de sa toilette, la façon de nouer un ruban, de se coiffer, laissant échapper de ces lourds compliments en plein visage qui font plaisir quand même, tellement ils paraissent naïfs et spontanés. Oh! quand la demoiselle était descendue de voiture devant lemas, elle avait cru voir la reine des anges en personne, qu'elle n'en pouvait plus parler de saisissement. Et son frère, pécaïré, en entendant le carrosse qui ramenait la Parisienne crier sur les pierres de la descente, il disait que c'était comme si ces pierres lui tombaient une à une sur le coeur.
Elle en jouait de ce frère, et de ses fiertés, de ses inquiétudes… Des inquiétudes, pourquoi? je vous demande un peu… Depuis la soirée dumenistre, on parlait de lui sur tous les journaux, on mettait son portrait partout. Et des invitations dans le faubourg deSaint-Germeïn, qu'il n'y pouvait pas suffire. Des duchesses, des comtesses qui lui écrivaient sur des billets à odeur, avec des couronnes à leur papier comme sur les voitures qu'elles envoyaient pour le prendre… Eh bien non, il n'était pas content, lepovre!
Tout cela, chuchoté près d'Hortense, lui communiquait un peu de la fièvre et du magnétique vouloir de la paysanne. Alors, sans regarder, elle demandait si Valmajour n'aurait pas, peut-être, une promise qui l'attendait là-bas, au pays.
— Lui, une promise!…Avaï, vous le connaissez pas… Il s'en croit trop pour vouloir d'une paysanne. Les plus riches se sont mises après lui, celle des Combette, une autre encore, et des galantes, vous savez bien!… Il les a pas seulement regardées… Qui sait ce qu'il roule dans sa tête!… Oh! ces artistes…
Et ce mot, nouveau pour elle, prenait sur ses lèvres ignorantes une indéfinissable expression, comme du latin de la messe ou quelque formule cabalistique ramassée dans le Grand-Albert. L'héritage du cousin Puyfourcat revenait très souvent aussi dans cet adroit bavardage.
Il est peu de familles du Midi, artisanes ou bourgeoises, qui n'aient leur cousin Puyfourcat, le chercheur d'aventures parti dès sa jeunesse et qui n'a plus écrit, qu'ou aime à se figurer richissime. C'est le billet de loterie à longue échéance, l'échappée chimérique sur un lointain de fortune et d'espoir, auquel on finit par croire fermement. Audiberte y croyait à l'héritage du cousin, et elle en parlait à la jeune fille, moins pour l'éblouir que pour diminuer les distances sociales qui les séparaient. À la mort du Puyfourcat, le frère rachèterait Valmajour, ferait reconstruire le château et valoir ses titres de noblesse, puisqu'ils disaient tous que les papiers existaient.
À la fin de ces causeries, prolongées quelquefois jusqu'au crépuscule, Hortense restait longtemps silencieuse, le front appuyé à la vitre, à regarder monter dans un rose couchant d'hiver les hautes tours du château reconstruit, la plate-forme toute ruisselante de lumières et d'aubades en l'honneur de la châtelaine.
—Boudiou, qu'il est tard!… s'écriait la paysanne la voyant au point où elle voulait… Et le dîner de mes hommes qui n'est pas prêt! Je me sauve.
Souvent Valmajour venait l'attendre en bas; mais elle ne le laissait jamais monter. Elle le sentait si gauche et si grossier, indifférent d'ailleurs à toute idée de séduction. Elle n'avait pas encore besoin de lui.
Quelqu'un qui la gênait bien aussi, mais difficile à éviter, c'était Rosalie, auprès de qui les chatteries, les fausses naïvetés ne prenaient pas. En sa présence, Audiberte, ses terribles sourcils noirs plissés au front, ne disait plus un mot; et dans ce mutisme montait, avec une haine de race, une colère de faible, sournoise et vindicative, contre l'obstacle le plus sérieux à ses projets. Son vrai grief était celui-là; mais elle en avouait d'autres à la petite soeur. Rosalie n'aimait pas le tambourin, puis «elle ne faisait pas sa religion… Et une femme qui ne fait pas sa religion, voyez-vous…» Audiberte la faisait, elle, et furieusement; elle ne manquait pas un office et communiait aux jours convenus. Cela ne l'entravait en rien, rouée, menteuse, hypocrite, violente jusqu'au crime, ne puisant dans les textes que des préceptes de vengeance et de haine. Seulement elle restait honnête, au sens féminin du mot. Avec ses vingt-huit ans, sa jolie figure, elle gardait, dans les milieux bas où ils roulaient maintenant, la chasteté sévère de son épais fichu de paysanne, serré sur un coeur qui n'avait jamais battu que d'ambition fraternelle.
— Hortense m'inquiète… Regarde-la.
Rosalie, à qui sa mère faisait cette confidence dans un coin de salon au ministère, crut que madame Le Quesnoy partageait ses défiances. Mais l'observation de la mère s'adressait à l'état d'Hortense, qui ne parvenait pas à guérir un gros vilain rhume. Rosalie regarda sa soeur. Toujours son teint éblouissant, sa vivacité, sa gaieté. Elle toussait un peu, mais quoi! comme toutes les Parisiennes après la saison des bals. Le beau temps allait la remettre bien vite.
«En as-tu parlé à Jarras?»
Jarras était un ami de Roumestan, un ancien du café Malmus. Il assurait que ce n'était rien, conseillait les eaux d'Arvillard.
— Eh bien il faut y aller… dit vivement Rosalie, enchantée de ce prétexte d'éloigner Hortense.
— Oui, mais ton père qui va rester seul…
— J'irai le voir tous les jours…
Alors la pauvre mère avouait, en sanglotant, l'épouvante que lui causait ce voyage avec sa fille. Pendant toute une année, il lui avait fallu courir ainsi les villes d'eaux pour l'enfant qu'ils avaient déjà perdu. Est-ce qu'elle allait recommencer le même pèlerinage, avec le même but affreux en perspective? L'autre aussi, ça l'avait pris à vingt ans, en pleine santé, en pleine force…
— Oh! maman, maman… veux-tu te taire…
Et Rosalie la grondait doucement, Hortense n'était pas malade, voyons; le médecin le disait bien. Ce voyage serait une simple distraction. Arvillard, les Alpes dauphinoises, un pays merveilleux. Elle aurait bien voulu accompagner Hortense à sa place. Malheureusement, elle ne pouvait pas. Des raisons sérieuses…
— Oui, je comprends… ton mari, le ministère…
— Oh! non, ce n'est pas cela.
Et contre sa mère, dans cette intimité de coeur où elles se trouvaient rarement ensemble: «Écoute, mais pour toi seule, car personne ne le sait, pas même Numa», elle avoua l'espoir encore bien fragile d'un grand bonheur dont elle avait désespéré, qui la rendait folle de joie et de crainte, l'espoir tout nouveau d'un enfant qui allait peut-être venir.
Arvillard-les-Bains, 2 août 76.
C'est bien curieux, va, l'endroit d'où je t'écris. Imagine une salle carrée, très haute, dallée, stuquée, sonore, où le jour de deux grandes fenêtres est voilé de rideaux bleus jusqu'aux derniers carreaux, obscurci encore par une sorte de buée flottante, à goût de soufre, qui colle aux habits, ternit les bijoux d'or; là-dedans, des gens assis contre les murs sur des bancs, des chaises, des tabourets, autour de petites tables, des gens qui regardent leur montre à toute minute, se lèvent, sortent pour céder la place à d'autres, laissant voir chaque fois par la porte entr'ouverte la foule des baigneurs, circulant dans le clair vestibule, et le tablier blanc flottant des femmes de service qui se hâlent. Pas de bruit, malgré tout ce mouvement, un continuel murmure de conversations à voix basse, de journaux déployés, de mauvaises plumes oxydées grinçant sur le papier, un recueillement d'église, baigné, rafraîchi par le grand jet d'eau minérale installé au milieu de la salle et dont l'élan se brise contre un disque métallique, s'émiette, s'éparpille en jaillissements, se pulvérise au-dessus de larges vasques superposées et ruisselantes. C'est la salle d'inhalation.
Je te dirai, ma chérie, que tout le monde n'inhale pas de la même façon. Ainsi le vieux monsieur que j'ai en face de moi en ce moment suit à la lettre les prescriptions du médecin, je les reconnais toutes. Les pieds sur un tabouret, la poitrine en avant, effaçons les coudes, et la bouche toujours ouverte pour faciliter l'aspiration. Pauvre cher homme! comme il aspire, avec quelle confiance, quels petits yeux ronds, dévots et crédules qui semblent dire à la source:
«Ô source d'Arvillard, guéris-moi bien, vois comme je t'aspire, comme j'ai foi en toi…»
Puis nous avons le sceptique qui inhale sans inhaler, le dos tourné, en haussant les épaules et considérant le plafond. Puis les découragés, les vrais malades qui sentent l'inutilité et le néant de tout ça; une pauvre dame, ma voisine, que je vois après chaque quinte porter vivement son doigt à la bouche, regarder si le gant ne s'est pas piqué au bout d'un point rouge. Et l'on trouve quand même le moyen d'être gai.
Des dames du même hôtel rapprochent leurs chaises, se groupent, brodent, potinent tout bas, commentent leJournal des Baigneurset la liste des étrangers. Les jeunes personnes arborent des romans anglais à couverture rouge, des prêtres lisent leur bréviaire, — il y a beaucoup de prêtres à Arvillard, surtout des missionnaires, avec de grandes barbes, des figures jaunes, des voix éteintes d'avoir longtemps prêché la parole de Dieu; — quant à moi, tu sais que les romans ne sont pas mon affaire, surtout ces romans de maintenant où tout se passe comme dans la vie. Alors je fais ma correspondance à deux ou trois victimes désignées, Marie Tournier, Aurélie Dansaert, et toi, ma grande soeur que j'adore. Attendez-vous à de vrais journaux. Pense donc! deux heures d'inhalation en quatre fois, tous les jours! Personne ici n'inhale autant que moi, c'est-à-dire que je suis un vrai phénomène. On me regarde beaucoup à cause de cela et j'en ai quelque fierté.
Pas d'autre traitement, du reste, à part le verre d'eau minérale que je vais boire à la source matin et soir et qui doit triompher du voile obstiné que ce vilain rhume m'a laissé sur la voix. C'est la spécialité des eaux d'Arvillard; aussi les chanteuses et les chanteurs se donnent-ils rendez-vous ici. Le beau Mayol vient de nous quitter avec des cordes vocales toutes neuves. Mademoiselle Bachellery, tu sais, la petite diva de votre fête, se trouve si bien du traitement qu'après avoir fini les trois semaines réglementaires, elle en recommence trois autres, ce dont leJournal des Baigneursla loue beaucoup. Nous avons l'honneur d'habiter le même hôtel que cette jeune et illustre personne, affublée d'une tendre mère de Bordeaux qui à table d'hôte réclame des «appétits» dans la salade et parle du chapeau de centqrrantefrancs que portait sa demoiselle au dernier Longchamp. Un couple délicieux et très admiré parmi nous. On se pâme aux gentillesses de Bébé, — comme dit sa mère, — à ses rires, à ses roulades, à ses envolements de jupe courte. On se presse devant la cour sablée de l'hôtel pour lui voir faire sa partie de crocket avec les petites filles et les petits garçons, — elle ne joue qu'avec les tout petits, — courir, sauter, envoyer sa boule en vrai gamin: «Je vas vous roquer, monsieur Paul.»
Tout le monde dit: «Elle est si enfant!» Moi, je crois que ces faux enfantillages font partie d'un rôle, comme ses jupes à larges noeuds et son catogan de postillon. Puis elle a une façon si extraordinaire d'embrasser cette grosse Bordelaise, de se pendre à son cou, de se faire bercer, gironner devant tout le monde! Tu sais si je suis caressante, eh bien! vrai, ça me gêne pour embrasser maman.
Une famille bien curieuse aussi, mais moins gaie, c'est le prince et la princesse d'Anhalt, mademoiselle leur fille, gouvernante, femmes de chambre et suite, qui occupent tout le premier de l'hôtel dont ils sont les personnages. Je rencontre souvent la princesse dans l'escalier, montant marche à marche au bras de son mari, un beau gaillard, éblouissant de santé sous sou chapeau gansé de bleu. Elle ne va à l'établissement qu'en chaise à porteurs; et, c'est navrant, cette tête creusée et pale derrière la petite vitre, le père et l'enfant qui marchent à côté, l'enfant bien chétive, avec tous les traits de sa mère et peut-être aussi tout son mal. Elle s'ennuie, cette petite de huit ans, à qui il est défendu de jouer avec les autres enfants, et qui regarde tristement, du balcon, les parties de crocket et les cavalcades de l'hôtel. On la trouve de sang trop bleu pour ces ébats roturiers, ils aiment mieux la garder dans l'atmosphère lugubre de cette mère expirante, près de ce père qui promène sa malade avec une tête rogue et excédée, ou l'abandonner aux domestiques. Mais, mon Dieu, c'est donc une peste, un mal qui se gagne, la noblesse! Ces gens- là mangent à part dans un petit salon, inhalent à part, — car il y a des salles pour famille, — et te figures-tu la tristesse de ce tête-à-tête, cette femme et cette enfant dans un grand caveau silencieux.
L'autre soir, nous étions très nombreux au grand salon du rez-de- chaussée où l'on se réunit pour jouer à des petits jeux, chanter, danser même quelquefois. La maman Bachellery venait d'accompagner à Bébé une cavatine d'opéra, — nous voulons entrer à l'Opéra, nous sommes même venues à Arvillard nous «récurer la voix pour ça», selon l'élégante expression de la mère. Tout à coup la porte s'ouvre, et la princesse paraît, avec ce grand air qu'elle a, expirante, élégante, serrée dans un manteau de dentelle qui dissimule le rétrécissement terrible et significatif des épaules. L'enfant et le mari suivaient.
— Continuez, je vous en prie… toussote la pauvre femme.
Et voilà cette bête de petite chanteuse qui va choisir dans tout son répertoire la romance la plus navrée, la plus sentimentale,Vorrei morir, quelque chose comme nosFeuilles mortesen italien, une malade qui fixe sa date mortuaire en automne, pour se faire l'illusion que toute la nature va expirer avec elle, enveloppée du premier brouillard comme d'un suaire.
Vorrei morir ne la stagion dell' anno.