L'air est gracieux, d'une tristesse qui prolonge la caresse des mots italiens et au milieu de ce grand salon, où pénétraient par les fenêtres ouvertes les odeurs, les vols légers, le rafraîchissement d'une belle nuit d'été, ce désir de vivre encore jusqu'à l'automne, cette trêve, ce sursis demandé au mal prenaient quelque chose de poignant. Sans rien dire, la princesse s'est levée, est sortie brusquement. Dans le noir du jardin, j'ai entendu un sanglot, un long sanglot, puis une voix d'homme qui grondait, et de ces plaintes pleurées d'un enfant qui voit du chagrin à sa mère.
C'est la tristesse des villes d'eaux, ces misères de santé qu'on y rencontre, ces toux entêtées, mal assourdies par les cloisons d'hôtel, ces précautions de mouchoirs sur les bouches pour éviter l'air, ces causeries, ces confidences dont on devine le sens aux gestes douloureux montrant toujours la poitrine ou l'épaule vers la clavicule, et les démarches somnolentes, les pas traînants, l'idée fixe du mal. Maman, qui connaît toutes les stations pour les maladies de poitrine, pauvre mère, dit qu'aux Eaux-Bonnes ou au Mont-Dore c'est bien autre chose qu'ici. On n'envoie à Arvillard que les convalescents comme moi ou les cas désespérés pour lesquels rien ne fait plus rien. Nous n'avons heureusement à notre hôtel desAlpes Dauphinoisesque trois malades de ce genre, la princesse, puis deux jeunes Lyonnais, le frère et la soeur, orphelins, très riches, dit-on, et qui semblent au pire; la soeur surtout, avec ce teint blafard, resté sous l'eau, des Lyonnaises, entortillée de peignoirs et de châles tricotés, sans un bijou, un ruban, nul souci de coquetterie. Elle sent le pauvre, cette riche; elle est perdue, le sait, se désespère et s'abandonne. Il y a au contraire dans la taille voûtée du jeune homme, étroitement pincée d'une jaquette à la mode, une terrible volonté de vivre, une incroyable résistance au mal.
«Ma soeur n'a pas de ressort… moi, j'en ai!» disait-il à table d'hôte, l'autre jour, d'une voix toute rongée qu'on n'entend pas plus que l'utde la Vauters, quand elle chante. Et le fait est qu'il a furieusement du ressort. C'est le boute-en-train de l'hôtel, l'organisateur des jeux, des parties, des excursions; il monte à cheval, en traîneau, des espèces de petits traîneaux chargés de branches sur lesquels les montagnards du pays vous font dégringoler les pentes les plus raides, valse, fait des armes, secoué de quintes affreuses qui ne l'interrompent pas un instant. Nous possédons encore une illustration médicale, le docteur Bouchereau, tu te rappelles, celui que maman était allée consulter pour notre pauvre André. Je ne sais s'il nous a reconnues, mais il ne nous salue jamais. Un vieux loup…
… Je viens d'aller boire mon demi-verre à la source. Cette source précieuse est à dix minutes du pays, en montant du côté des hauts-fourneaux, dans une gorge où roule et gronde un torrent, tout mousseux d'écume, descendu du glacier qui ferme la perspective, luisant et clair entre les Alpes bleues, et qui semble, dans cette blancheur des eaux battues, fondre et délayer sans cesse sa base invisible et neigeuse. De grandes roches noires, suintant goutte à goutte parmi les fougères et les lichens, des plantations de sapins, de verdure sombre, un sol où des fragments de mica étincellent dans la poussière de charbon, voilà l'endroit. Mais ce que je ne puis te rendre, c'est le formidable bruit, le torrent jaillissant dans les pierres, le marteau à vapeur d'une scierie qu'il active, et, dans l'étroite gorge, sur une route unique, toujours encombrée, des tombereaux de houille, des bestiaux en file, des cavalcades d'excursionnistes, des buveurs qui vont ou reviennent; j'oubliais l'apparition, au seuil des maisons misérables, de quelque horrible crétin mâle ou femelle étalant un goitre hideux, une grosse figure hébétée, la bouche ouverte et grognante. Le crétinisme est une des productions du pays Il semble que la nature soit trop forte ici pour l'homme, que le minerai de fer, de cuivre, de soufre l'étreigne, le torde, l'étouffe, que cette eau des cimes le glace, comme ces pauvres arbres qu'on voit pousser tout rabougris entre deux roches. Encore une de ces impressions d'arrivée dont la tristesse et l'horreur s'effacent au bout de quelques jours.
Maintenant, au lieu de les fuir, j'ai mes goitreux d'élection, un surtout, un affreux petit monstre, assis au bord de la route dans un fauteuil d'enfant de trois ans, et il en a seize, juste l'âge de mademoiselle Bachellery. Quand j'approche, il dodeline sa lourde tête de pierre d'où sort un cri rauque, écrasé, sans conscience et sans air, et sitôt sa pièce blanche reçue, la lève triomphalement vers une charbonnière qui le guette d'un coin de fenêtre. C'est une fortune enviée de bien des mères, ce disgracié qui rapporte plus à lui tout seul que ses trois frères travaillant aux fourneaux de La Debout. Le père ne fait rien; malade de la poitrine, il passe l'hiver à son foyer de pauvre, et, l'été, s'installe avec d'autres malheureux sur un banc, dans la buée tiède que fait en arrivant la source bouillonnante. La nymphe de l'endroit, tablier blanc, les mains ruisselantes, remplit à la mesure voulue les verres qu'on lui tend, pendant que dans la cour à côté, séparée de la route par un mur bas, des têtes dont on ne voit pas les corps se renversent en arrière, contorsionnées d'efforts, grimaçant au soleil, la bouche toute grande. Une illustration del'Enferdu Dante: les damnés du gargarisme.
Quelquefois, en sortant de là, nous faisons le grand tour pour revenir à l'établissement, et nous descendons par le pays. Maman, que le bruit de l'hôtel fatigue, qui a peur surtout que je ne danse trop au salon, avait rêvé de louer une petite maison bourgeoise dans Arvillard, où les occasions ne manquent pas. Il y a des écriteaux à chaque porte, à chaque étage, se balançant dans les glycines entre des rideaux clairs et tentateurs. À se demander vraiment ce que les habitants deviennent pendant la saison. Campent-ils en troupeaux sur les montagnes environnantes, ou bien vont-ils vivre à l'hôtel à cinquante francs par jour? Cela m'étonnerait, car il me semble terriblement rapace cet aimant qu'ils ont dans l'oeil quand ils regardent le baigneur, — quelque chose qui luit et qui accroche. Et ce luisant-là, l'éclair brusque sur le front de mon petit goitreux, le reflet de sa pièce blanche, je le retrouve partout. Dans les lunettes du petit médecin frétillant qui m'ausculte tous les matins, dans l'oeil des bonnes dames doucereuses vous invitant à visiter leurs maisons, leurs petits jardins bien commodes, remplis de trous pleins d'eau et de cuisines au rez-de-chaussée pour des appartements au troisième étage, dans l'oeil des voituriers en blouses courtes, chapeaux cirés à grands rubans, qui vous font signe du haut de leurs corricolos de louage, dans le regard du petit ânier debout devant l'écurie large ouverte où remuent de longues oreilles, même dans celui des ânes, oui, dans ce grand regard d'entêtement et de douceur, cette dureté de métal que donne l'amour de l'argent, je l'ai vue, elle existe.
Du reste, elles sont affreuses, leurs maisons, encaissées, tristes, sans horizon, riches en inconvénients de toute sorte qu'il n'est pas permis d'ignorer, puisqu'on vous les signale dans la maison voisine. Nous nous en tiendrons décidément à notre caravansérail desAlpes Dauphinoises, qui chauffe au soleil sur la hauteur ses innombrables persiennes vertes dans la brique rouge, au milieu d'un parc anglais encore en bas âge, taillis, labyrinthe, allées sablées dont il partage la jouissance avec les cinq ou six autres hôtels cossus du pays,La Chevrette, La Laita, Le Bréda, La Planta. Tous ces hôtels à noms savoyards se font une concurrence féroce, s'épient, se surveillent par-dessus les massifs, et c'est à qui mènera le plus de train avec ses cloches, ses pianos, le fouet de ses postillons, les fusées de ses feux d'artifice, à qui ouvrira le plus largement ses fenêtres pour que l'animation, les rires, les chants, les danses fassent dire aux voyageurs de vis-à-vis:
— Comme ils s'amusent là-bas! Comme il doit y avoir du monde!
Mais c'est dans leJournal des Baigneursque se livre entre les auberges rivales la bataille la plus chaude, autour de ces listes d'arrivants que la petite feuille donne très exactement deux fois par semaine.
Quelle rage envieuse à la Laita, de la Planta, quand on voit par exemple:Prince et princesse d'Anhalt et leur suite… Alpes Dauphinoises. Tout pâlit devant cette ligne écrasante. Comment répondre? Et l'on cherche, on s'ingénie; si vous avez unde, un titre quelconque, on le prodigue, on l'étale. Voici trois fois que la Chevrette nous sert le même inspecteur des forêts sous des espèces différentes, inspecteur, marquis, chevalier des Saints- Maurice et Lazare. Mais lesAlpes Dauphinoisesont encore le pompon, sans que nous y soyons pour rien, dame! Tu sais comme est maman, toujours modeste, effarouchée; elle a bien défendu à Fanny de dire qui nous étions, parce que la position de notre père, celle de ton mari auraient attiré autour de nous trop de curiosité et de poussière mondaine. Le journal a dit simplement:Mesdames Le Quesnoy (de Paris) … Alpes Dauphinoises, et comme les Parisiens sont rares, notre incognito n'a pas été révélé.
Nous avons une installation très simple, assez commode, deux chambres au second, toute la vallée devant nous, un cirque de montagnes noires de sapins au pied, et qui se nuancent, s'éclaircissent en montant avec des traînées de neige éternelle, des pentes arides en regard de petites cultures qui font comme des carrés de vert, de jaune, de rose, au milieu desquels les meules de foin ne paraissent pas plus grosses que des ruches d'abeilles. Mais ce bel horizon ne nous tient guère chez nous.
Le soir, on a le salon, le jour, on erre dans le parc pour le traitement qui, joint à cette existence si remplie et si vide, vous prend et vous absorbe. L'heure amusante, c'est après déjeuner, quand on se groupe par petites tables pour le café, sous les grands tilleuls, à l'entrée du jardin. C'est l'heure des arrivées et des départs; autour de la voiture qui emporte les baigneurs, on échange des adieux, des poignées de main, les gens de l'hôtel se pressent, éclairés du luisant, du fameux luisant savoyard. On embrasse des personnes qu'on connaît à peine, les mouchoirs s'agitent, les grelots tintent, puis la lourde voiture chargée et vacillante disparaît par les routes étroites, à mi- côte, emportant ces noms, ces visages qui ont fait un moment partie de la vie commune, ces inconnus d'hier, demain oubliés.
D'autres arrivent, s'installent dans leurs habitudes. J'imagine que ce doit être la monotonie des paquebots, avec un renouvellement de figures à chaque escale. Tout ce mouvement m'amuse, mais notre chère maman reste bien triste, bien absorbée, malgré le sourire qu'elle essaie quand je la regarde. Je devine que chaque détail de notre vie lui apporte un souvenir navrant, une évocation d'images lugubres. Elle en a tant vu de ces caravansérails de malades, pendant l'année où elle a suivi son agonisant de station en station, dans la plaine ou sur la montagne, sous les pins au bord de la mer, avec un espoir toujours trompé et l'éternelle résignation qu'elle était obligée de mettre à son martyre.
Vraiment, Jarras pouvait bien lui éviter ce rappel de douleurs; car je ne suis pas malade, je ne tousse presque plus, et, en dehors de mon vilain enrouement qui me donne une voix à crier des pois verts, je ne me suis jamais si bien portée. Un appétit d'enfer, figure-toi, de ces faims terribles qui ne peuvent attendre. Hier, après un déjeuner à trente plats, au menu plus compliqué que l'alphabet chinois, je vois une femme éplucher des framboises devant sa porte. Tout de suite une fringale me prend. Deux bols, ma chère, deux bols de ces grosses framboises si fraîches, «le fruit du pays», comme dit notre garçon de table. Et voilà mon estomac!
C'est égal, ma chérie, comme c'est heureux que ni toi ni moi n'ayons pris le mal de ce pauvre frère que je n'ai guère connu et dont je retrouve ici sur d'autres visages les traits tirés, l'expression découragée qu'il a sur son portrait dans la chambre de nos parents! Et quel original que ce médecin qui l'a soigné jadis, ce fameux Bouchereau! L'autre jour, maman a voulu me présenter à lui, et, pour obtenir une consultation, nous avons rôdé dans le parc autour de ce grand vieux, à la physionomie brutale et dure; mais il était très entouré par les médecins d'Arvillard, l'écoutant avec des humilités d'écolier. Alors nous l'avons attendu à la sortie de l'inhalation. Peine perdue. Notre homme s'est mis à marcher d'un pas, comme s'il voulait nous échapper. Avec maman, tu sais, on ne va guère vite, et nous l'avons encore manqué cette fois. Enfin hier matin Fanny est allée demander de notre part à sa gouvernante, s'il pouvait nous recevoir. Il a fait répondre qu'il était aux eaux pour se soigner et non pour donner des consultations. En voilà un rustre! C'est vrai que je n'ai jamais vu une pâleur pareille, de la cire. Père est un monsieur très coloré à côté de lui. Il ne vit que de lait, ne descend jamais à la salle à manger, encore moins au salon. Notre petit docteur frétillant, celui que j'appelle M.C'est ce qui faut, prétend qu'il a une maladie de coeur très dangereuse, et que ce sont les eaux d'Arvillard qui depuis trois ans le font durer.
«C'est ce qui faut! C'est ce qui faut!»
On n'entend que cela dans le bredouillement de ce drôle de petit homme, vaniteux, bavard, qui tourbillonne le matin dans notre chambre. «Docteur, je ne dors pas… Je crois que le traitement m'agite. — C'est ce qui faut! — Docteur, j'ai toujours sommeil… je crois que ce sont les eaux. — C'est ce qui faut» Ce qu'il faut surtout, c'est que sa tournée soit vite faite, pour qu'il puisse être avant dix heures à son cabinet de consultation, dans cette petite boîte à mouches où le monde s'entasse jusque dans l'escalier, jusque sur le trottoir, en bas des marches. Aussi il ne flâne guère, vous bâcle une ordonnance sans s'arrêter de sauter, de cabrioler, comme un baigneur qui «fait sa réaction».
Oh! la réaction. C'est ça encore une affaire. Moi qui ne prends ni bains ni douches, je ne fais pas de réaction mais je reste quelquefois un quart d'heure sous les tilleuls du parc à regarder le va-et-vient de tous ces gens marchant à grands pas réguliers, l'air absorbé, se croisant sans se dire un mot. Mon vieux monsieur de la salle d'inhalation, celui qui fait de l'oeil à la source, apporte à cet exercice la même conscience ponctuelle. À l'entrée de l'allée il s'arrête, ferme son ombrelle blanche, rabaisse son collet d'habit, regarde sa montre, et en route, la jambe raide, les coudes au corps, une deux! une deux! jusqu'à une grande barre de lumière blonde que le manque d'un arbre jette en clairière dans l'allée. Il ne va pas plus loin, lève les bras trois fois comme s'il tendait des haltères, puis revient de la même allure, brandit de nouveaux haltères, et comme cela quinze tours de suite. J'imagine que la section des agités à Charenton doit avoir un peu de la physionomie de mon allée vers onze heures.
6 août.
C'est donc vrai, Numa vient nous voir. Oh! que je suis contente, que je suis contente Ta lettre est arrivée par le courrier d'une heure, dont la distribution se fait dans le bureau de l'hôtel. Minute solennelle, décisive pour la couleur de la journée. Le bureau plein, on se range en demi-cercle autour de la grosse madame Laugeron, très imposante dans son peignoir de flanelle bleue, pendant que de sa voix autoritaire, un peu maniérée, d'ancienne dame de compagnie, elle annonce les adresses multicolores du courrier. Chacun s'avance à l'appel, et je dois te dire qu'on met un certain amour-propre à avoir un fort courrier. À quoi n'en met-on pas du reste de l'amour-propre dans ce perpétuel frottement de vanités et de sottises? Quand je pense que j'en arrive à être fière de mes deux heures d'inhalation! «M. le prince d'Anhalt… M. Vasseur… Mademoiselle Le Quesnoy…» Déception. Ce n'est que mon journal de modes. «Mademoiselle Le Quesnoy…» Je regarde s'il n'y a plus rien pour moi et je me sauve avec ta chère lettre, jusqu'au fond du jardin, sur un banc enfermé de grands noisetiers.
Ça, c'est mon banc, le coin où je m'isole pour rêver, faire mes romans car, chose étonnante, pour bien inventer, développer selon les règles de M. Baudouy, il ne me faut pas de larges horizons. Quand c'est trop grand, je me perds, je m'éparpille, va te promener. Le seul ennui de mon banc, c'est le voisinage d'une balançoire, où cette petite Bachellery passe la moitié de ses journées à se faire lancer dans l'espace par le jeune homme au ressort. Je pense qu'il en a du ressort pour la pousser ainsi pendant des heures. Et ce sont des cris de bébé, des roulades envolées «Plus haut! encore!…» Dieu! que cette fille m'agace, je voudrais que la balançoire l'envoyât dans la nue et qu'elle n'en redescendît jamais.
On est si bien, si loin, sur mon banc, quand elle n'est pas là. J'y ai savouré ta lettre, dont le post-scriptum m'a fait pousser un cri de joie.
Oh! que béni soit Chambéry et son lycée neuf, et cette première pierre à poser, qui amène dans nos régions le ministre de l'Instruction publique. Il sera très bien ici pour préparer son discours, soit en se promenant dans l'allée de la réaction, — allons, bon, un calembour maintenant, — ou sous mes noisetiers quand mademoiselle Bachellery ne les effarouche pas. Mon cher Numa! Je m'entends si bien avec lui, si vivant, si gai. Comme nous allons causer ensemble de notre Rosalie et du sérieux motif qui l'empêche de voyager en ce moment… Ah! mon Dieu, c'est un secret… Et maman qui m'a tant fait jurer… c'est elle qui est contente aussi de recevoir le cher Numa. Du coup, elle en perd toute timidité, toute modestie, et vous avait une majesté en entrant dans le bureau de l'hôtel pour retenir l'appartement de son gendre le ministre! Non, la tête de notre hôtesse oyant cette nouvelle.
— Comment! mesdames, vous êtes… vous étiez?…
— Nous le fûmes…, nous le sommes…
Sa large face est devenue lilas, ponceau, une palette de peintre impressionniste. Et M. Laugeron, et tout le service. Depuis notre arrivée, nous réclamions en vain un bougeoir supplémentaire; tout à l'heure, il y en avait cinq sur la cheminée. Numa sera bien servi, je t'en réponds, et installé. On lui donne le premier étage du prince d'Anhalt, qui va se trouver libre dans trois jours. Il paraît que les eaux d'Arvillard sont funestes à la princesse; et le petit docteur lui-même est d'avis qu'elle parte au plus vite. C'est ce qui faut, car s'il arrivait un malheur, lesAlpes Dauphinoisesne s'en relèveraient pas.
C'est pitié, la hâte qui se fait autour du départ de ces malheureux, comme on les presse, comme on les pousse, à l'aide de cette hostilité magnétique que dégagent les endroits où l'on est importun. Pauvre princesse d'Anhalt dont l'arrivée fut si fêtée ici. Pour un peu, on la reconduirait à l'extrémité du département entre deux gendarmes… L'hospitalité des villes d'eaux!…
À propos, et Bompard? tu ne me dis pas s'il sera du voyage. Dangereux Bompard! s'il vient, je suis capable de m'envoler avec lui sur quelque glacier. Quels développements nous trouverions à nous deux, vers les cimes! Je ris, je suis si heureuse… Et j'inhale, et j'inhale, un peu gênée par le voisinage du terrible Bouchereau qui vient d'entrer et de s'asseoir à deux places de moi.
Qu'il a donc l'air dur, cet homme-là. Les mains sur la pomme de sa canne, son menton posé dessus, il parie tout haut, le regard droit, sans s'adresser à personne. Est-ce que je dois prendre pour moi ce qu'il dit de l'imprudence des baigneuses, de leurs robes de batiste claire, de la sottise des sorties après le dîner dans un pays où les soirées sont d'une fraîcheur mortelle?
Méchant homme! On croirait qu'il sait que je quête ce soir à l'église d'Arvillard pour l'oeuvre de la Propagation. Le père Olivieri doit raconter en chair ses missions dans le Thibet, sa captivité, son martyre; mademoiselle Bachellery, chanterl'Ave Mariade Gounod. Et je me fais une fête du retour par toutes les petites rues noires avec des lanternes, comme une vraie retraite aux flambeaux.
Si c'est une consultation que M. Bouchereau me donne là, je n'en veux pas, il est trop tard. D'abord, monsieur, j'ai carte blanche de mon petit docteur, qui est bien plus aimable que vous et m'a même permis un petit tour de valse au salon pour finir.
Oh! rien qu'un, par exemple. Du reste, quand je danse un peu trop, tout le monde est après moi. On ne sait pas comme je suis robuste avec ma taille de grand fuseau, et qu'une Parisienne n'est jamais malade de trop danser. «Prenez garde… Ne vous fatiguez pas…» L'une m'apporte mon châle; celui-là ferme les croisées dans mon dos, de peur que je m'enrhume. Mais le plus empressé encore, c'est le jeune homme au ressort, parce qu'il trouve que j'en ai diantrement plus que sa soeur. Ce n'est pas difficile, pauvre fille. Entre nous, je crois que ce jeune monsieur, désespéré des froideurs d'Alice Bachellery, s'est rabattu sur moi et me fait la cour… Mais, hélas! il perd ses peines, mon coeur est pris, tout à Bompard… Eh bien! non, ce n'est pas Bompard, et tu t'en doutes, ce n'est pas Bompard le personnage de mon roman. C'est…, c'est… Ah! tant pis, mon heure est passée. Je te le dirai un autre jour, mademoiselle refréjon.
(Suite)
Le matin où leJournal des Baigneursannonça que Son Excellence M. le ministre de l'Instruction publique, Bompard attaché, et leur suite, étaient descendus auxAlpes Dauphinoises, le désarroi fut grand dans les hôtels d'alentour.
JustementLa Laitagardait depuis deux jours un évêque catholique de Genève pour le produire au bon moment, ainsi qu'un conseiller général de l'Isère, un lieutenant-juge à Tahiti, un architecte de Boston, une fournée enfin.La Chevretteattendait aussi un «député du Rhône et famille». Mais le député, le lieutenant-juge, tout disparut emporté, perdu dans le sillon de flamme glorieuse qui suivait partout Numa Roumestan. On ne parlait, on ne s'occupait que de lui. Tous les prétextes servaient pour s'introduire auxAlpes Dauphinoises, passer devant le petit salon du rez-de-chaussée sur le jardin, où le ministre mangeait entre ses dames et son attaché, le voir faire la partie de boule, chère aux Méridionaux, avec le père Olivieri des Missions, saint homme terriblement velu, qui à force de vivre chez les sauvages avait pris de leurs façons d'être, poussait des cris formidables en pointant et pour tirer brandissait les boules au-dessus de sa tête en tomahawk.
La belle figure du ministre, la rondeur de ses manières lui gagnèrent les coeurs et surtout sa sympathie pour les humbles. Le lendemain de son arrivée, les deux garçons qui servaient le premier étage annoncèrent à l'office que le ministre les emmenait à Paris pour son service personnel. Comme c'étaient de bons serviteurs, madame Laugeron fit la grimace, mais n'en laissa rien voir à l'Excellence, dont le séjour valait tant d'honneur à son hôtel. Le préfet, le recteur arrivaient de Grenoble, en tenue, présenter leurs hommages à Roumestan. L'Abbé de la Grande- Chartreuse, — il avait plaidé pour eux contre les Prémontrés et leur élixir, — lui envoyait en grande pompe une caisse de liqueur extrafine. Enfin le préfet de Chambéry venait prendre ses ordres pour la cérémonie de la première pierre à poser au lycée neuf, l'occasion d'un discours manifeste et d'une révolution dans les moeurs de l'Université. Mais le ministre demandait un peu de répit; les travaux de la session l'avaient fatigué, il voulait reprendre haleine, s'apaiser au milieu des siens, préparer à loisir ce discours de Chambéry, d'une portée si considérable. Et M. le préfet comprenait bien cela, demandant seulement d'être prévenu quarante-huit heures à l'avance, pour donner l'éclat nécessaire à la cérémonie. La pierre avait attendu deux mois, elle attendrait bien encore le bon vouloir de l'illustre orateur.
En réalité, ce qui retenait Roumestan à Arvillard, ce n'était ni le besoin de repos, ni le loisir nécessaire à cet improvisateur merveilleux sur qui le temps et la réflexion faisaient l'effet de l'humidité sur le phosphore, mais la présence d'Alice Bachellery. Après cinq mois d'un flirtage passionné, Numa n'était pas plus avancé auprès de sa «petite» que le jour de leur premier rendez- vous. Il fréquentait la maison, savourait la bouillabaisse savante de madame Bachellery, les chansonnettes de l'ancien directeur des Folies-Bordelaises, reconnaissait ces menues faveurs par une foule de cadeaux, bouquets, envois de loges ministérielles, billets aux séances de l'Institut, de la Chambre, même les palmes d'officier d'Académie pour le chansonnier, tout cela sans avancer ses affaires. Ce n'était pourtant pas un de ces novices qui vont à la pêche à toute heure, sans avoir d'avance tâté l'eau et solidement appâté. Seulement il avait affaire à la plus subtile dorade, qui s'amusait de ses précautions, mordillait l'amorce, lui donnait parfois l'illusion de la prise, et s'échappait tout à coup d'une détente, lui laissant la bouche sèche de désir, le coeur fouetté des commotions de sa souple échine ondulée et tentante.
Rien de plus énervant que ce jeu. Il ne tenait qu'à Numa de le faire cesser, en donnant à la petite ce qu'elle demandait, sa nomination de première chanteuse à l'Opéra, un traité de cinq ans, de gros appointements, des feux, la vedette, le tout stipulé sur papier timbré, et non par la simple poignée de main, le «topez là» de Cadaillac. Elle n'y croyait pas plus qu'aux «J'en réponds… c'est comme si vous l'aviez…» dont Roumestan depuis cinq mois essayait de la leurrer.
Celui-ci se trouvait entre deux exigences. «Oui, disait Cadaillac, si vous renouvelez mon bail.» Or le Cadaillac était brûlé, fini; sa présence à la tête du premier théâtre de musique, un scandale, une tare, un héritage véreux de l'administration impériale. La presse réclamerait sûrement contre le joueur, trois fois failli, qui ne pouvait porter sa croix d'officier, et le cynique montreur, dilapidant sans vergogne les deniers publics. Fatiguée à la fin de ne pouvoir se laisser prendre, Alice cassa la ligne et se sauva, traînant l'hameçon.
Un jour, le ministre arrivant chez les Bachellery trouva la maison vide et le père qui, pour le consoler, lui chantait son dernier refrain:
Donne-moi d'quoi q't'as, t'auras d'quoi qu'j'ai.
Il s'efforça de patienter un mois, puis retourna voir le fécond chansonnier qui voulut bien lui chanter sa nouvelle:
Quand le saucisson va, tout va…
et le prévenir que ces dames, se trouvant admirablement aux eaux, avaient l'intention de doubler leur séjour. C'est alors que Roumestan s'avisa qu'on l'attendait pour cette première pierre du lycée de Chambéry, une promesse faite en l'air et qui y serait probablement restée, si Chambéry n'eut été voisin d'Arvillard où, par un hasard providentiel, Jarras, le médecin et l'ami du ministre, venait d'envoyer mademoiselle Le Quesnoy.
Ils se rencontrèrent, dès l'arrivée, dans le jardin de l'hôtel. Elle, très surprise de le voir, comme si le matin même elle n'avait lu l'annonce pompeuse duJournal des Baigneurs, comme si depuis huit jours toute la vallée par les mille voix de ses forêts, de ses fontaines, ses innombrables échos, n'annonçait la venue de l'Excellence:
— Vous, ici?
Lui, son air ministre, imposant et gourmé:
— Je viens voir ma belle-soeur.
Il s'étonna, du reste, de trouver encore mademoiselle Bachellery àArvillard. Il la croyait partie depuis longtemps.
— Dame! il faut bien que je me soigne, puisque Cadaillac prétend que j'ai la voix si malade.
Là-dessus un petit salut parisien du bout des cils, et elle s'éloigna sur une roulade claire, un joli gazouillis de fauvette, qu'on entend encore longtemps après qu'on ne voit plus l'oiseau. Seulement, dès ce jour, elle changea d'allure. Ce ne fut plus l'enfant précoce, toujours à gambader par l'hôtel, à roquer M. Paul, à jouer à la balançoire, aux jeux innocents, qui ne se plaisait qu'avec les petits, désarmait les mamans les plus sévères, les ecclésiastiques les plus moroses par l'ingénuité de son rire et son exactitude aux offices. On vit paraître Alice Bachellery, la diva des Bouffes, le joli mitron déluré et viveur, s'entourant de jeunes freluquets, improvisant des fêtes, des parties, des soupers que la mère, toujours présente, ne défendait qu'à demi des interprétations mauvaises.
Chaque matin, un panier au blanc tendelet bordé d'un baldaquin de franges se rangeait au perron une heure avant que ces dames descendissent en robe claire, pendant que piaffait autour d'elles une joyeuse cavalcade, tout ce qu'il y avait de libre, de garçon auxAlpes Dauphinoiseset dans les hôtels voisins, le lieutenant-juge, l'architecte américain, et surtout le jeune homme au ressort, que la diva ne semblait plus désespérer de ses innocents enfantillages. La voiture bourrée de manteaux pour le retour, un gros panier de provisions sur le siège, on traversait le pays au grand trot, en route pour la Chartreuse de Saint-Hugon, trois heures dans la montagne sur des lacets à pic, au ras des cimes noires de sapins dégringolant vers des précipices, vers des torrents tout blancs d'écume; ou bien dans la direction de Bramefarine, où l'on déjeune d'un fromage de montagne arrosé d'un petit clairet très raide qui fait danser les Alpes, le mont Blanc, tout le merveilleux horizon de glaces, de crêtes bleues que l'on découvre de là-haut, avec de petits lacs, fragments clairs au pied des roches comme des morceaux de ciel cassé. On descendait,à la ramasse, dans des traîneaux de feuillage, sans dossier, où il faut se cramponner aux branches, lancé à corps perdu sur les pentes, tiré par un montagnard qui va droit devant lui sur le velours des pâturages, le lit caillouteux des torrents secs, franchissant de la même vitesse les quartiers de roche ou le grand écart d'un ruisseau, vous laissant en bas à la fin, ébloui, moulu, suffoqué, tout le corps en branle et les yeux tourbillonnants avec la sensation de survivre au plus horrible tremblement de terre.
Et la journée n'était complète que lorsque toute la cavalcade se trempait en route d'un de ces orages de montagne, criblé d'éclairs et de grêle, qui effrayait les chevaux, dramatisait le paysage, préparait un retour à sensation, la petite Bachellery, sur le siège, en paletot d'homme, sa toque ornée d'une plume de gelinotte, tenant les guides, fouettant ferme pour se réchauffer et racontant, une fois descendue, le danger de l'excursion avec l'entrain, la voix mordante, les yeux brillants, la vive réaction de sa jeunesse contre la froide averse et un petit frisson de peur.
Si du moins elle avait éprouvé alors le besoin d'un bon sommeil, un de ces sommeils de pierre que procurent les courses en montagne. Non, c'était jusqu'au matin dans la chambre de ces femmes un train de rires, de chansons, de flacons débouchés, des consommations qu'on montait à ces heures indues, des tables qu'on roulait pour le baccara, et sur la tête du ministre, dont l'appartement se trouvait juste au-dessous.
Plusieurs fois il s'en plaignit à madame Laugeron, très partagée entre son désir d'être agréable à l'Excellence et la crainte de mécontenter des clientes d'un tel rapport. Et puis, a-t-on le droit d'être bien exigeant dans ces hôtels de bains toujours secoués par des départs, des arrivées en pleine nuit, les malles qu'on traîne, les grosses bottes, les bâtons ferrés des ascensionnistes, en train de s'équiper dès avant le jour, et les quintes de toux des malades, ces horribles toux déchirantes, ininterrompues, qui tiennent du râle, du sanglot, du chant d'un coq enroué.
Ces nuits blanches, lourdes nuits de juillet que Roumestan passait en insomnies fiévreuses à tourner et retourner dans son lit des pensées importunes, pendant que sonnait clair là-haut le rire coupé de traits et d'appoggiatures de sa voisine, il aurait pu les employer à son discours de Chambéry; mais il était trop agité, trop furieux, se retenant de monter à l'étage au-dessus pour chasser au bout de ses bottes le jeune homme au ressort, l'Américain et cet infâme lieutenant-juge, déshonneur de la magistrature française aux colonies, pour saisir par le cou, son cou de tourterelle gonflé de roulades, cette méchante petite scélérate en lui disant une bonne fois:
«Aurez-vous bientôt fini de me faire souffrir comme ça?»
Pour s'apaiser, chasser ces visions, d'autres plus vives, plus douloureuses encore, il rallumait sa bougie, appelait Bompard couché dans la pièce à côté, le confident, l'écho, toujours à l'ordre, et l'on causait de la petite. C'est pour cela qu'il l'avait amené, arraché non sans peine à l'installation de sa couveuse artificielle. Bompard s'en consolait en entretenant de son affaire le père Olivieri qui connaissait à fond l'élevage des autruches, ayant habité longtemps Cap-town. Et les récits du religieux, ses voyages, son martyre, les différentes façons dont il avait été torturé en des pays divers, ce corps robuste de boucanier, brûlé, scié, roué, carte d'échantillon des raffineries de la cruauté humaine, tout cela avec le frais éventail rêvé des plumes soyeuses et chatoyantes, intéressait autrement l'imaginatif Bompard que l'histoire de la petite Bachellery; mais il était si bien dressé à son métier de suiveur que, même à cette heure-là, Numa le trouvait prêt à s'attendrir, à s'indigner avec lui, donnant à sa noble tête, sous les pointes d'un foulard de nuit, des expressions de colère, d'ironie, de douleur, selon qu'il s'agissait des faux cils de l'artificieuse petite, de ses seize ans qui en valaient bien vingt-quatre, ou de l'immoralité de cette mère prenant sa part de scandaleuses orgies. Enfin quand Roumestan, ayant bien déclamé, gesticulé, montré à nu la faiblesse de son coeur amoureux, éteignait sa bougie: «Essayons de dormir… Allons…» Bompard profitait de l'obscurité pour lui dire avant d'aller se coucher:
— Moi, à ta place, je sais bien ce que je ferais…
— Quoi?
— Je renouvellerais le traité de Cadaillac.
— Jamais!
Et violemment il s'enfonçait dans ses couvertures pour se garantir contre le tapage du dessus.
Une après-midi, à l'heure de la musique, l'heure coquette et bavarde de la vie de bains, pendant que tous les baigneurs, pressés devant l'établissement comme sur le tillac d'un navire, allaient et venaient, tournaient en rond ou prenaient place sur les chaises serrées en trois rangs, le ministre, pour éviter mademoiselle Bachellery qu'il voyait arriver en éblouissante toilette bleue et rouge, escortée de son état-major, s'était jeté dans une allée déserte, et seul assis à l'angle d'un banc, pénétré dans ses préoccupations par la mélancolie de l'heure et de cette musique lointaine, remuait machinalement du bout de son parasol les éclaboussures de feu dont le couchant jonchait l'allée, quand une ombre lente passant sur son soleil lui fit lever les yeux. C'était Bouchereau, le médecin célèbre, très pâle, bouffi, traînant les pieds. Ils se connaissaient comme à une certaine hauteur de vie tous les Parisiens se connaissent. Par hasard, Bouchereau qui n'était pas sorti depuis plusieurs jours se sentait d'humeur sociable. Il s'assit, on causa.
— Vous êtes donc malade, docteur?
— Très malade, dit l'autre avec ses façons de sanglier… Un mal héréditaire… une hypertrophie du coeur. Ma mère en est morte, mes soeurs aussi… seulement, moi, je durerai moins qu'elles, à cause de mon affreux métier; j'en ai pour un an, deux ans tout au plus.
À ce grand savant, à ce diagnostiqueur infaillible parlant de sa mort avec cette assurance tranquille, il n'y avait rien à répondre que d'inutiles banalités. Roumestan le comprit, et, silencieux, il songeait que c'était là des tristesses autrement sérieuses que les siennes. Bouchereau continua, sans le regarder, avec cet oeil vague, cette suite implacable d'idées que donne au professeur l'habitude de la chaire et du cours:
«Nous autres médecins, parce que nous avons l'air comme ça, on croit que nous ne sentons rien, que nous ne soignons dans le malade que la maladie, jamais l'être humain et souffrant. Grande erreur!… J'ai vu mon maître Dupuytren, qui passait pourtant pour un dur à cuire, pleurer à chaudes larmes devant un pauvre petit diphtéritique qui disait doucement que ça l'ennuyait de mourir… Et ces appels déchirants des angoisses maternelles, ces mains passionnées qui vous pétrissent le bras: «Mon enfant! Sauvez mon enfant!» Et les pères qui se raidissent pour vous dire d'une voix bien mâle, avec de grosses larmes le long des joues: «Vous nous le tirerez de là, n'est-ce pas, docteur?…» On a beau s'aguerrir, ces désespoirs vous poignent le coeur; et c'est ça qui est bon, quand on a le coeur déjà atteint!… Quarante ans de pratique, à devenir chaque jour plus vibrant, plus sensible… Ce sont mes malades qui m'ont tué. Je meurs de la souffrance des autres.
— Mais je croyais que vous ne consultiez plus, docteur, fit le ministre qui s'émouvait.
— Oh! non, plus jamais, pour personne. Je verrais un homme tomber là devant moi, que je ne me pencherais même pas… Vous comprenez, c'est révoltant à la fin, ce mal que j'ai nourri de tous les maux. Je veux vivre, moi… Il n'y a que la vie.»
Il s'animait dans sa pâleur; et sa narine, pincée d'un signe morbide, buvait l'air léger imprégné d'arômes tièdes, de fanfares vibrantes, de cris d'oiseaux. Il reprit avec un soupir navré:
— Je ne pratique plus, mais je reste toujours médecin, je conserve ce don fatal du diagnostic, cette horrible seconde vue du symptôme latent, de la souffrance qu'on veut taire, qui dans le passant à peine regardé, dans l'être qui marche, parle, agit en pleine force, me montre le moribond de demain, le cadavre inerte… Et cela aussi clairement que je vois s'avancer la syncope où je resterai, le dernier évanouissement dont rien ne me fera revenir.
— C'est effrayant, murmura Numa qui se sentait pâlir, et poltron devant la maladie et la mort comme tous les méridionaux, ces enragés de vie, se détournait du savant redoutable, n'osait plus le regarder en face, de peur de lui laisser lire sur sa figure rubiconde l'avertissement d'une fin prochaine.
— Ah! ce terrible diagnostic qu'ils m'envient tous, comme il m'attriste, comme il me gâte le peu de vie qui me reste… Tenez, je connais ici une pauvre femme dont le fils est mort, il y a dix, douze ans, d'une phtisie laryngée. Je l'avais vu deux fois, et seul entre tous, je signalai la gravité du mal. Aujourd'hui je retrouve cette mère avec sa jeune fille; et je peux dire que la présence de ces malheureuses me perd mon séjour aux eaux, me cause plus de mal que mon traitement ne me fera de bien. Elles me poursuivent, elles veulent me consulter, et moi, je m'y refuse absolument… Pas besoin d'ausculter cette enfant pour la condamner. Il me suffit de l'avoir vue l'autre jour se jeter voracement sur un bol de framboises, d'avoir regardé à l'inhalation sa main posée sur ses genoux, une main maigre où les ongles bombent, s'enlèvent au-dessus des doigts comme prêts à se détacher. Elle a la phtisie de son frère, elle mourra avant un an… Mais que d'autres le leur apprennent. J'en ai assez donné de ces coups de couteau qui se retournaient contre moi. Je ne veux plus.
Roumestan s'était levé, très effrayé:
— Savez-vous le nom de ces dames, docteur?
— Non. Elles m'ont envoyé leur carte, je n'ai pas même voulu la voir. Je sais seulement qu'elles sont à notre hôtel.
Et tout à coup, regardant à l'extrémité de l'allée:
«Ah! mon Dieu, les voilà!… Je me sauve.»
Là-bas, sur le rond-point où la musique envoyait son accord final, c'était un mouvement d'ombrelles, de toilettes gaies s'agitant entre les branches aux premiers coups de cloche des dîners sonnant alentour. D'un groupe animé, causant, les dames Le Quesnoy se détachaient, Hortense grande et svelte dans la lumière, une toilette de mousseline et de valenciennes, un chapeau garni de roses, à la main un bouquet de ces mêmes roses acheté dans le parc.
— Avec qui causiez-vous donc, Numa? On dirait M. Bouchereau.
Elle était devant lui, éblouissante, dans un si bon jour d'heureuse jeunesse, que la mère elle-même commençait à perdre ses terreurs, laissant se refléter sur son vieux visage un peu de cette gaieté entraînante.
«Oui, c'était Bouchereau qui me racontait ses misères… Il est bien bas, le pauvre!…»
Et Numa, la regardant, se rassurait:
«Cet homme est fou. Ce n'est pas possible, c'est sa mort qu'il promène et diagnostique partout.»
À ce moment, Bompard apparut, marchant très vite, brandissant un journal.
— Quoi donc? demanda le ministre.
— Grande nouvelle! Le tambourinaire a débuté…
On entendit Hortense murmurer «Enfin!» et Numa qui rayonnait:
— Succès, n'est-ce pas?
— Tu penses!… je n'ai pas lu l'article… Mais trois colonnes en tête duMessager!…
— Encore un que j'ai inventé, dit le ministre qui s'était rassis, les mains à l'entournure du gilet, voyons, lis-nous ça.
Madame Le Quesnoy observant que la cloche du dîner avait sonné, Hortense répliqua vivement que ce n'était que le premier coup; et la joue sur une main, dans une jolie pose d'attente soucieuse, elle écouta.
«Est-ce à M. le ministre des Beaux-Arts, est-ce au directeur de l'Opéra que le public parisien doit la grotesque mystification dont il a été victime hier soir?…»
Ils tressaillirent tous, excepté Bompard qui, dans son élan de beau diseur, bercé par le ronron de sa phrase, sans compromettre ce qu'il lisait, les regardait l'un après l'autre, très surpris de leur étonnement.
— Mais va donc, dit Numa, va donc!
«En tout cas, c'est M. Roumestan que nous en rendons responsable. C'est lui qui nous a apporté de sa province ce bizarre et sauvage galoubet, ce mirliton des chèvres…»
Il y a des gens bien méchants… interrompit la jeune fille qui pâlissait sous ses roses. Le liseur continua, les yeux arrondis des énormités qu'il voyait venir:
«… des chèvres, à qui notre Académie de musique a dû de ressembler pour un soir à un retour de foire de Saint-Cloud. Et vraiment il en fallait un fameux galoubet, pour croire que Paris…»
Le ministre lui arracha violemment le journal:
— Tu ne vas pas nous lire cette ineptie jusqu'au bout, je suppose… C'est bien assez de nous l'avoir apportée.
Il parcourut l'article, d'un de ces prompts regards d'homme public, habitué aux invectives de la presse. «…Ministre de province…, joli batteur d'entrechats… le Roumestan de Valmajour… sifflé le ministère et crevé son tambourin…» Il en eut assez, cacha la méchante feuille dans la profondeur de ses poches, puis se leva en soufflant la colère qui lui gonflait le visage, et prenant le bras de madame Le Quesnoy:
«Allons dîner, maman… Ça m'apprendra à ne plus m'emballer pour un tas de non-valeurs.»
Ils allaient de front tous les quatre, Hortense les yeux à terre, consternée.
«Il s'agit d'un artiste de grand talent, dit-elle en essayant d'affermir son timbre un peu voilé, il ne faut pas le rendre responsable de l'injustice du public, de l'ironie des journaux.»
Roumestan s'arrêta:
«Du talent… du talent…bé, oui… Je ne dis pas…, mais trop exotique…»
Et levant son ombrelle:
«Prenons garde au Midi, petite soeur, prenons garde au Midi…N'en abusons pas… Paris se fatiguerait…»
Il se remit en route à pas comptés, paisible et froid comme un habitant de Copenhague, et le silence ne fut troublé que par ce craquement du gravier sous les pas, qui semble en certaines circonstances l'écrasement, l'émiettement d'une colère ou d'un rêve. Quand on fut devant l'hôtel dont l'immense salle envoyait par ces dix fenêtres le tapage affamé des cuillers au fond des assiettes, Hortense s'arrêta, et, relevant la tête:
«Alors, ce pauvre garçon… vous allez l'abandonner?
— Que faire?… Il n'y a pas à lutter… Puisque Paris n'en veut pas.»
Elle eut un regard d'indignation presque méprisante:
«Oh! c'est affreux, ce que vous dites… Eh bien, moi, je suis plus fière que vous, et fidèle à mes enthousiasmes.»
Elle franchit en deux sauts le perron de l'hôtel.
— Hortense, le second coup est sonné.
— Oui, oui, je sais… Je descends.
Elle monta dans sa chambre, s'enferma, la clef en dedans, pour ne pas être dérangée. Son pupitre ouvert, un de ces coquets bibelots à l'aide desquels la Parisienne personnifie même une chambre d'auberge, elle en tira une des photographies qu'elle s'était fait faire avec le ruban et le fichu d'Arles, écrivit une ligne au bas, et signa. Pendant qu'elle mettait l'adresse, l'heure sonna au clocher d'Arvillard dans la sombreur violette du vallon, comme pour solenniser ce qu'elle osait faire.
«Six heures.»
Une vapeur montait du torrent, en blancheurs errantes et floconnantes. L'amphithéâtre de forêts, de montagnes, l'aigrette d'argent du glacier dans le soir rose, elle notait les moindres détails de cette minute silencieuse et reposée, comme on marque sur le calendrier une date entre toutes, comme on souligne dans un livre le passage qui nous a le plus ému, et songeant tout haut:
«C'est ma vie, toute ma vie que j'engage en ce moment.»
Elle en prenait à témoin la solennité du soir, la majesté de la nature, le recueillement grandiose de tout autour d'elle.
Sa vie entière qu'elle engageait! Pauvre petite, si elle avait su combien c'était peu de chose.
À quelques jours de là, mesdames Le Quesnoy quittaient l'hôtel, le traitement d'Hortense étant fini. La mère, quoique rassurée par la bonne mine de son enfant et ce que lui disait le petit docteur du miracle opéré par la nymphe des eaux, avait hâte d'en finir avec cette existence dont les moindres détails réveillaient son ancien martyre.
«Et vous, Numa?»
Oh! lui, il comptait rester encore une semaine ou deux, continuer un bout de traitement et profiter du calme où le laisserait leur départ pour écrire ce fameux discours. Cela ferait un fier tapage dont elles auraient des nouvelles à Paris. Dame! Le Quesnoy ne serait pas content.
Et tout à coup Hortense, prête à partir, si heureuse pourtant de rentrer chez elle, de revoir les chers absents que le lointain lui rendait plus chers encore, car elle avait de l'imagination jusque dans le coeur, Hortense se sentait une tristesse de quitter ce beau pays, tout ce monde de l'hôtel, des amis de trois semaines auxquels elle ne se savait pas tellement attachée. Ah! natures aimantes, comme vous vous donnez, comme tout vous prend, et quelle douleur ensuite pour briser ces fils invisibles et sensibles. On avait été si bon pour elle, si attentionné et à la dernière heure, il se pressait autour de la voiture tant de mains tendues, de visages attendris. Des jeunes filles l'embrassaient:
«Ça ne sera plus gai sans vous.»
On promettait de s'écrire, on échangeait des souvenirs, des coffrets odorants, des coupe-papier en nacre avec cette inscription:Arvillard 1876dans un reflet bleu des lacs. Et pendant que M. Laugeron lui glissait dans son sac une fiole de chartreuse surfine, elle voyait là-haut, derrière la vitre de sa chambre, la montagnarde qui la servait tamponner ses yeux d'un gros mouchoir lie de vin, elle entendait une voix éraillée murmurer à son oreille: «Du ressort, mademoiselle…toujours du ressort…» Son ami le poitrinaire qui, grimpé sur l'essieu, tendait vers elle un regard d'adieu, deux yeux creusés, rongés, fiévreux, mais étincelants d'énergie, de volonté, et un peu d'émotion aussi. Oh! les bonnes gens, les bonnes gens…
Hortense ne parlait pas de peur de pleurer.
«Adieu, adieu tous!»
Le ministre, qui accompagnait ces dames jusqu'à la station lointaine, prenait place en face d'elles. Le fouet claque, les grelots s'ébranlent. Tout à coup Hortense crie: «Mon ombrelle!» Elle l'avait là, il n'y a qu'un instant. Vingt personnes s'élancent. «L'ombrelle… l'ombrelle…» Dans la chambre, non, dans le salon. Les portes battent, l'hôtel est fouillé de haut en bas:
«Ne cherchez pas… Je sais où elle est.»
Toujours vive, la jeune fille saute hors de la voiture et court dans le jardin vers le berceau de noisetiers où le matin encore elle ajoutait quelques chapitres au roman en cours dans sa petite tête bouillonnante. L'ombrelle était là, jetée en travers sur le banc, quelque chose d'elle-même resté à cette place favorite et qui lui ressemblait. Quelles heures délicieuses passées dans ce coin de claire verdure, que de confidences envolées avec les abeilles et les papillons! Sans doute elle n'y reviendrait jamais et cette pensée lui serrait le coeur, la retenait. Jusqu'au grincement long de la balançoire qu'à cette heure elle trouvait charmant.
— Zut! tu m'embêtes…
C'était la voix de mademoiselle Bachellery qui, furieuse de se voir délaisser pour ce départ, et se croyant seule avec sa mère, lui parlait dans son langage habituel. Hortense songeait aux câlineries filiales qui l'avaient tant de fois énervée, et riait toute seule en revenant vers la voiture, quand au détour d'une allée elle se trouva face à face avec Bouchereau. Elle s'écartait, mais il la retint par le bras.
— Vous nous quittez donc, mon enfant?
— Mais oui, monsieur…
Elle ne savait trop que répondre, interdite de la rencontre et de ce qu'il lui parlait pour la première fois. Alors il lui prenait les deux mains dans les siennes, la tenait ainsi devant lui, les bras écartés, la considérait profondément de ses yeux aigus sous leurs sourcils blancs en broussailles. Puis ses lèvres, son étreinte, tout trembla, un flot de sang empourprant sa pâleur:
— Allons, adieu…, bon voyage!
Et sans d'autres paroles, il l'attira, la serra contre sa poitrine avec une tendresse de grand-père et se sauva, les deux mains appuyées sur son coeur qui éclatait.
Non, non, je me fais hironde… e… elleEt je m'envo…o…le à tire d'ai…ai…le…
De sa voix aigrelette qui, ce matin, s'était levée toute limpide et de belle humeur, la petite Bachellery, serrée dans un caban de fantaisie à capuchon de soie bleue pour aller avec une petite toque entortillée d'un grand voile de gaze, chantait devant sa glace en achevant de boutonner ses gants. Sanglée pour l'excursion, sa joyeuse petite personne avait une bonne odeur de toilette fraîche et de costume neuf, strictement ordonné, en contraste avec les gâchis de la chambre d'hôtel, où les restes d'un souper traînaient sur la table au milieu des jetons, des cartes, des bougies, tout près du lit découvert et d'une grande baignoire pleine de cet éblouissant petit-lait d'Arvillard souverain pour calmer les nerfs et satiner la peau des baigneuses.
En bas, l'attendaient le panier attelé, secouant ses grelots, et toute une jeune escorte caracolant devant le perron.
Comme la toilette finissait, on frappa à la porte.
— Entrez!…
Roumestan s'avança, très ému, lui tendit une large enveloppe:
— Voici, mademoiselle… Oh! lisez… lisez…
C'était son engagement à l'Opéra pour cinq ans, avec les appointements voulus, la vedette, tout. Quand elle l'eut déchiffré article par article, froidement, posément, jusqu'à la signature à gros doigts de Cadaillac, alors, mais seulement alors, elle fit un pas vers le ministre, et, relevant son voile déjà serré pour la poussière du voyage, tout contre lui, son bec rose en l'air:
— Vous êtes bon… je vous aime…
Il n'en fallait pas plus pour faire oublier à l'homme public tous les ennuis que cet engagement allait lui causer. Il se contint pourtant, demeura droit, froid, sourcilleux comme un roc.
— Maintenant, j'ai tenu ma parole, je me retire… je ne veux pas déranger votre partie…
— Ma partie?… Ah! oui, c'est vrai… Nous allons à Château-Bayard.
Et lui passant ses deux bras au cou, câlinement:
— Vous allez venir avec nous… Oh! si… oh! Si…
Elle lui frôlait la figure avec ses grands cils en pinceaux, et même lui mordillait son menton de statue, pas bien fort, du bout des quenottes.
— Avec ces jeunes gens?… mais c'est impossible… Vous n'y songez pas?…
— Ces jeunes gens?… Je m'en moque pas mal de ces jeunes gens… Je les lâche… Maman va les prévenir… Oh! ils y sont habitués… tu entends, maman?
— J'y vas, dit madame Bachellery qu'on apercevait dans la chambre à côté, le pied sur une chaise, s'efforçant de chausser ses bas rouges de bottines de coutil trop étroites. Elle fit au ministre sa belle révérence des Folies-Bordelaises et descendit bien vite expédier ces messieurs.
— Garde un cheval pour Bompard… Il viendra avec nous, lui cria la petite; et Numa, touché de cette attention, savoura la joie délicieuse d'écouter, avec cette jolie fille entre ses bras, s'éloigner au pas, l'oreille basse, toute la fringante jeunesse dont les caracolades lui avaient tant de fois piétiné le coeur. Un baiser longuement appuyé sur un sourire qui promettait tout, puis elle se dégagea:
— Allez vite vous habiller… Il me tarde d'être en route…
Quelle rumeur curieuse dans l'hôtel, quel mouvement derrière les persiennes quand on sut que le ministre était de la partie de Château-Bayard, qu'on vit son large gilet blanc, le panama ombrant sa face romaine, s'étaler dans le panier en face de la chanteuse. Après tout, comme disait le père Olivieri très aguerri par ses voyages, quel mal y avait-il à cela, est-ce que la mère ne les accompagnait pas, et le Château-Bayard, monument historique, rentrait-il oui ou non dans les attributions ministérielles? Ne soyons donc pas si intolérants, mon Dieu, surtout avec des hommes qui donnent leur vie à la défense des bonnes doctrines et de notre sainte religion.
— Bompard ne vient pas, qu'est-ce qu'il fait donc? murmurait Roumestan, impatienté d'attendre là, devant l'hôtel, sous tous ces regards plongeants qui le fusillaient malgré le baldaquin de la voiture. À une croisée du premier étage, quelque chose d'extraordinaire apparut, de blanc, de rond, d'exotique, qui cria avec l'accent de l'ancien chef des Tcherkesses:
— Partez devant… Jerejoueïndrai.
Comme s'ils n'attendaient que ce signal, les deux mulets, le garrot bas, mais le pied solide, détalèrent en secouant leurs sonnettes voyageuses, franchirent le parc en trois sauts, traversèrent l'établissement de bains.
— Gare! gare!
Les baigneurs effarés, les chaises à porteurs se rangent vivement, les filles de service, leurs grandes poches de tablier pleines de monnaie et de tickets de couleur, apparaissent à l'entrée des galeries les masseurs, tout nus comme des Bédouins sous leurs couvertures de laine, se montrent à mi-corps sur l'escalier des étuves, les salles d'inhalation soulèvent leurs rideaux bleus, on veut voir passer le ministre et la chanteuse; mais ils sont déjà loin, lancés à fond de train dans le lacis descendant des petites rues noires d'Arvillard, sur les cailloux pointus, serrés, veinés de soufre et de feu, où la voiture rebondit avec des étincelles, secouant les maisons basses toutes lépreuses, faisant apparaître aux fenêtres garnies d'écriteaux, au seuil des boutiques de bâtons ferrés, de parasols, de passe-montagnes, de pierres calcaires, minerais, cristaux et autres attrape-baigneurs, des têtes qui s'inclinent, des fronts qui se découvrent à la vue du ministre. Les goitreux eux-mêmes le reconnaissent, saluent de leurs rires inconscients et rauques le grand maître de l'Université de France, tandis que ces dames, très fières, se tiennent droites et dignes en face de lui, sentant bien l'honneur qui leur est fait. Elles ne se mettent à l'aise qu'une fois hors du pays sur la belle route de Pontcharra, où les mulets soufflent au bas de la tour de Treuil que Bompard a fixée comme rendez-vous.
Les minutes se passent, pas de Bompard. On le sait bon cavalier, il s'en est vanté si souvent. On s'étonne, on s'irrite, Numa surtout, impatient d'être loin sur cette route blanche, unie, qui paraît sans fin, d'avancer dans cette journée qui s'ouvre comme une veine, pleine d'espérances et d'aventures. Enfin, d'un tourbillon de poussière où halète une voix effrayée: «ho!… la… ho!… la…» jaillit la tête de Bompard, coiffée d'un de ces casques en liège couverts de toile blanche, à vague tournure de scaphandres, en usage dans l'armée indo-anglaise, et que le Méridional a emporté dans le but d'agrandir, de dramatiser son voyage, laissant croire au chapelier qu'il partait pour Bombay ou pour Calcutta.
«Arrive donc, lambin.»
Bompard hocha la tête d'un air tragique. Évidemment il s'était passé des choses au départ, et le Tcherkesse avait dû donner aux gens de l'hôtel une triste idée de son équilibre car de larges plaques de poussière souillaient ses manches et son dos.
«Mauvais cheval, dit-il en saluant ces dames, pendant que le panier s'ébranlait, mauvais cheval, mais je l'ai mis au pas.»
Si bien au pas que maintenant l'étrange bête ne voulait plus avancer, piétinant et tournant sur place comme un chat malade, malgré les efforts de son cavalier. La voiture était déjà loin.
«Viens-tu, Bompard?…
— Partez devant… Je rejoindrai…» cria-t-il encore de son plus beau creux marseillais; puis il eut un geste désespéré et on le vit détaler du côté d'Arvillard dans une volée de sabots furieux. Tout le monde pensa: «Il aura oublié quelque chose», et on ne s'occupa plus de lui.
La route contournait les hauteurs, large route de France, espacée de noyers, ayant à gauche des forêts de châtaigniers et de pins, en terrasses; à droite des pentes immenses, déroulant à perte de vue, jusqu'au fond où les villages apparaissaient resserrés dans les creux, des champs de vigne, de blé, de maïs, des mûriers, des amandiers, et d'éblouissants tapis de genêts dont la graine éclatant à la chaleur faisait un pétillement continu, comme si le sol même grésillait tout en feu. On aurait pu le croire à la lourdeur du temps, à cet embrasement de l'atmosphère qui ne paraissait pas venir du soleil, presque invisible, reculé derrière une gaze, mais de vapeurs terrestres et brûlantes faisant trouver délicieusement fraîche la vue du Glayzin et sa cime coiffée de neiges qu'on aurait pu, semblait-il, toucher du bout des ombrelles.
Roumestan ne se souvenait pas de paysage comparable à celui-là, non, pas même dans sa chère Provence: il n'imaginait pas de bonheur plus complet que le sien. Ni soucis, ni remords. Sa femme fidèle et croyante, l'espoir de l'enfant, la prédiction de Bouchereau sur Hortense, l'effet désastreux qu'allait produire l'apparition du décret Cadaillac à l'Officiel, rien n'existait plus pour lui.
Tout son destin tenait dans cette belle fille dont les yeux reflétaient ses yeux, ses genoux emboîtés dans les siens, et qui sous le voile azur, rosé par sa chair blonde, chantait en lui pressant les mains:
Maintenant je me sens aimée,Fuyons tous deux sous la ramée…
Pendant qu'ils s'emportaient dans le vent de la course, la route dévidée rapidement élargissait son paysage à mesure, laissant voir une plaine immense en demi-cercle, des lacs, des villages, puis des montagnes nuancées à leur degré d'éloignement, la Savoie qui commençait.
«Que c'est beau! que c'est grand!» disait la chanteuse; lui, répondait tout bas: «Que je vous aime!»
À la dernière halte, Bompard rejoignit encore une fois, à pied, très piteux, menant son cheval par la bride. «Cette bête est étonnante…» fit-il sans plus, et ces dames s'informant s'il était tombé «Non… C'est mon ancienne blessure qui s'est rouverte.» Blessé où, quand? Il n'en avait jamais parlé; mais, avec Bompard, il fallait s'attendre à des surprises. On le fit monter dans la voiture, son très pacifique cheval docilement attelé derrière, et l'on se dirigea vers le Château-Bayard, dont les deux tours poivrières, piètrement restaurées, se distinguaient sur un plateau.
Une servante vint au-devant d'eux, montagnarde finaude, aux ordres d'un vieux prêtre, ancien desservant des paroisses voisines, qui habite Château-Bayard, à la charge d'en laisser l'entrée libre aux touristes. Quand une visite est signalée, le prêtre, très digne, monte dans sa chambre, à moins qu'il ne s'agisse de personnages; mais le ministre en partie fine se gardait bien de donner ses titres, et ce fut comme à de simples visiteurs que la domestique montra, avec les phrases apprises et le ton psalmodique de ces gens-là, ce qui reste de l'ancien manoir du chevalier sans peur et sans reproche, pendant que le cocher installait le déjeuner sous une tonnelle du petit jardin.
«Ici l'ancienne chapelle où le bon chevalier matin et soir… Je prie mesdames et messieurs de considérer l'épaisseur des murailles.»
On ne considérait rien du tout. Il faisait noir, on butait contre des gravats qu'éclairait à demi le jour d'une meurtrière glissant sur un grenier à foin établi dans les poutres du plafond. Numa, le bras de sa petite sous le sien, se moquait un peu du chevalier Bayard et de «sa respectable mère, la dame Hélène des Allemans». Cette odeur de vieilles choses les ennuyait et même un moment, pour tâter l'écho des voûtes de la cuisine, madame Bachellery ayant entonné la dernière chanson de son époux, mais là, tout à fait gaillarde:J'tiens ça d'papa…, j'tiens ça d'maman…, personne ne se scandalisa, au contraire.
Mais dehors, le déjeuner servi sur une massive table de pierre, et quand la première faim fut apaisée, la calme splendeur de l'horizon autour d'eux, la vallée du Graisivaudan, les Bauges, les sévères contreforts de la Grande-Chartreuse, et le contraste, dans cette nature aux grandes lignes, du petit verger en terrasse où vivait ce vieux solitaire, tout à Dieu, à ses tulipiers, à ses abeilles, les pénétra peu à peu de quelque chose de grave, de doux qui ressemblait à du recueillement. Au dessert, le ministre entr'ouvrant le guide pour retremper sa mémoire, parla de Bayard, «de sa pauvre dame de mère qui tendrement plorait», le jour où l'enfant partant pour Chambéry, page chez le duc de Savoie, faisait caracoler son petit roussin devant la porte du Nord, à cette place même où l'ombre de la grosse tour s'allongeait majestueuse et frêle, comme le fantôme du vieux castel évanoui.
Et Numa, se montant, leur lisait les belles paroles de madame Hélène à son fils, au moment du départ: «Pierre, mon amy, je vous recommande que devant toutes choses aimiez, craigniez et serviez Dieu, sans aucunement l'offenser, s'il vous est possible.» Debout sur la terrasse, avec un geste large qui allait jusqu'à Chambéry: «Voilà ce qu'il faut dire aux enfants, voilà ce que tous les parents, ce que tous les maîtres…»
Il s'arrêta, se frappa le front:
«Mon discours!… C'est mon discours… Je le tiens… Superbe! Le Château-Bayard, une légende locale… Quinze jours que je le cherche… Et le voilà!
— C'est providentiel, cria madame Bachellery pleine d'admiration, trouvant tout de même la fin du déjeuner un peu grave… Quel homme! Quel homme!»
La petite paraissait aussi très montée; mais l'impressionnable Roumestan n'y prenait pas garde. L'orateur bouillonnait sous son front, dans sa poitrine, et tout à son idée:
«Le beau, disait-il en cherchant autour de lui, le beau serait de dater la chose de Château-Bayard…
— Si c'est que monsieur l'avocat voudrait un petit coin pour écrire…
— Oh! seulement quelques notes à jeter… Vous permettez, mesdames… Le temps qu'on vous serve le café… Je reviens… C'est pour pouvoir mettre ma date sans mentir.»
La servante l'installa dans une petite pièce du rez-de-chaussée très ancienne, dont la voûte arrondie en dôme garde des fragments de dorure et qu'on prétend avoir été l'oratoire de Bayard, de même que la vaste salle voisine avec un grand lit de paysan à baldaquin et rideaux de perse est présentée comme sa chambre à coucher.
Il faisait bon écrire entre ces épaisses murailles que la lourdeur du temps ne pénétrait pas, derrière cette porte-fenêtre entrebâillée jetant en travers de la page la lumière, les parfums du petit verger. Au début, la plume de l'orateur n'était pas assez prompte pour l'enthousiasme de l'idée; il envoyait ses phrases, à la grosse, la tête en bas, des phrases d'avocat du Midi connues mais éloquentes, grises avec une chaleur cachée et des pétillements d'étincelles çà et là comme dans la coulée. Subitement il s'arrêta, le crâne vide de mots ou chargé de la fatigue de la route et des vapeurs du déjeuner. Alors il se promena de l'oratoire à la chambre, parlant haut, s'excitant, écoutant son pas dans la sonorité, comme celui d'un revenant illustre, et se rassit encore sans pouvoir tracer une ligne… Tout tournait autour de lui, les murs blanchis à la chaux, ce rayon de lumière hypnotisante. Il entendit un bruit d'assiettes et de rires dans le jardin, loin, très loin, et finit par s'endormir profondément, le nez sur son ébauche.
… Un violent coup de tonnerre le mit debout. Depuis combien de temps était-il là? Un peu confus, il sortit dans le jardin désert, immobile. L'odeur des tulipiers s'écrasait dans l'air. Sous la tonnelle vide, des guêpes volaient lourdement autour de la poissure des verres de champagne et du sucre resté dans les tasses que la montagnarde desservait sans bruit, prise d'une peur nerveuse de bête à l'approche de l'orage, et se signant à chaque éclair. Elle apprit à Numa que la demoiselle se trouvant avec un grand mal de tête après déjeuner, elle l'avait menée dormir un peu dans la chambre de Bayard, en fermant «ben doucement» la porte pour ne pas déranger le monsieur qui travaillait. Les deux autres, la grosse dame et le chapeau blanc, étaient descendus dans la vallée, et pour sûr ils auraient de l'eau, car il allait en faire un… «Voyez!…»
Dans la direction qu'elle indiquait, sur la crête déchiquetée des Bauges, les cimes calcaires de la Grande-Chartreuse enveloppée d'éclairs comme un mystérieux Sinaï, le ciel s'obscurcissait d'une énorme tache d'encre qui grandissait à vue d'oeil et sous laquelle toute la vallée, le remous des arbres verts, l'or des blés, les routes indiquées par de légères traînes de poussière blanche soulevée, la nappe argentée de l'Isère, prenaient une extraordinaire valeur lumineuse, un jour de réflecteur oblique et blanc, à mesure que se projetait la sombre et grondante menace. Au lointain, Roumestan aperçut le casque en toile de Bompard, étincelant comme une lentille de phare.
Il rentra, mais ne put se remettre au travail. Pour le coup, le sommeil ne paralysait pas sa plume; il se sentait, au contraire, étrangement excité par la présence d'Alice Bachellery dans la chambre voisine. Au fait, y était-elle encore? Il entr'ouvrit la porte et n'osa plus la refermer, de peur de déranger le joli sommeil de la chanteuse jetée, toute défaite, sur le lit, dans un fouillis troublant de cheveux froissés, d'étoffes ouvertes, de blanches formes entrevues.
— Allons, voyons, Numa… La chambre de Bayard, qué diable!
Il se prit positivement par le collet, comme un malfaiteur, se ramena, s'assit de force à sa table, la tête entre ses mains, bouchant ses yeux et ses oreilles, pour mieux s'absorber dans la dernière phrase qu'il répétait tout bas:
— «Et, messieurs, ces recommandations suprêmes de la mère de Bayard, venues jusqu'à nous dans la tant douce langue du moyen âge, nous voudrions que l'Université de France…»
L'orage l'énervait, si lourd, engourdissant comme l'ombre de certains arbres des tropiques. Sa tête flottait, grisée d'une odeur exquise exhalée par les fleurs amères des tulipiers ou cette brassée de cheveux blonds éparse sur le lit à côté. Malheureux ministre! Il avait beau s'accrocher à son discours, invoquer le chevalier sans peur et sans reproche, l'instruction publique, les cultes, le recteur de Chambéry, rien n'y fit. Il dut rentrer dans la chambre de Bayard, et, cette fois, si près de la dormeuse, qu'il entendait son souffle léger, frôlait de sa main l'étoffe à ramages des rideaux tombés encadrant ce sommeil provocateur, cette chair nacrée aux ombres et aux dessous roses d'une sanguine polissonne de Fragonard.
Même là, au bord de sa tentation, le ministre luttait encore, et le murmure machinal de ses lèvres marmottait les recommandations suprêmes que l'Université de France… quand un roulement brusque qui rapprochait ses saccades réveilla la chanteuse en sursaut.