— Oh! que j'ai en peur… tiens! c'est vous?
Elle le reconnaissait en souriant, de ses yeux clairs d'enfant qui s'éveille, sans aucune gêne de son désordre; et ils restaient saisis, immobiles, croisant la flamme silencieuse de leur désir. Mais la chambre se trouva subitement plongée dans une nuit noire par le retour des hautes persiennes que le vent fermait l'une après l'autre. On entendit battre des portes, une clef tomber, des tourbillons de feuilles et de fleurs rouler sur le sable jusqu'au seuil où soufflait la bourrasque plaintivement.
— Quel orage! lui dit-elle tout bas en prenant sa main brûlante et l'attirant presque sous les rideaux…
«Et, messieurs, ces recommandations suprêmes de la mère de Bayard, venues à nous dans la tant douce langue du moyen âge…»
C'était à Chambéry, en vue du vieux château des ducs de Savoie et de ce merveilleux amphithéâtre de vertes collines et de montagnes neigeuses auquel Chateaubriand songeait devant le Taygète, que le grand maître de l'Université parlait cette fois, entouré d'habits brodés, de palmes, d'hermines, d'épaulettes à gros grains, dominant une foule immense soulevée par la puissance de sa verve, le geste de sa main robuste tenant encore la petite truelle à manche d'ivoire qui venait de cimenter la première pierre du lycée…
«Nous voudrions que l'Université de France les adressât à chacun de ses enfants: Pierre, mon amy, je vous recommande devant toutes choses…»
Et tandis qu'il citait ces touchantes paroles, une émotion faisait trembler sa main, sa voix, ses larges joues, au souvenir de la grande chambre odorante où, dans l'agitation d'un orage mémorable, avait été composé le discours de Chambéry.
Un matin. Dix heures. L'antichambre du ministre de l'instruction publique, long couloir, mal éclairé, à tentures sombres et lambris de chêne, s'encombre d'une foule de solliciteurs, assis ou piétinants, plus nombreux de minute en minute, chaque nouveau venu donnant sa carte au solennel huissier à chaîne qui la prend, l'inspecte, et religieusement la pose, sans un mot, à côté de lui, sur le buvard de la petite table où il écrit dans le jour blême de la croisée toute ruisselante d'une fine pluie d'octobre.
Un des derniers arrivants a pourtant l'honneur d'émouvoir cette auguste impassibilité. C'est un gros homme hâlé, brûlé, goudronné, avec deux petites ancres d'argent en boucles d'oreilles, et une voix de phoque enroué comme il en râle, dans la claire vapeur matinale des ports provençaux.
— Dites-y que c'est Cabantous le pilote… Il sait ce que c'est… Il m'attend.
— Vous n'êtes pas le seul, répond l'huissier, qui sourit discrètement de sa plaisanterie.
Cabantous n'en sent pas la finesse; mais il rit de confiance, la bouche fendue jusqu'aux ancres, et tanguant des épaules, à travers la foule qui s'écarte de son parapluie trempé, il va prendre place sur une banquette à côté d'un autre patient presque aussi tanné que lui.
—Té! vé… C'est Cabantous… Hé! adieu…
Le pilote s'excuse, il ne remet pas la personne.
— Valmajour, savez bien…, on s'est connu là-bas, aux arènes.
— C'est tron de Dieu! vrai…Bé, mon homme, tu peux dire queParis t'a changé…
Le tambourinaire est maintenant un monsieur aux cheveux noirs très longs, rejetés derrière l'oreille, à l'artiste, ce qui avec son teint bistré, sa moustache bleuâtre qu'il effile continuellement, le fait ressembler à un Tzigane de la Foire aux pains d'épice. Là- dessus, une crête toujours levée de coq de village, une vanité de beau garçon et de musicien où se trahit et déborde l'exagération de son midi d'apparence tranquille et peu bavarde. L'insuccès de l'Opéra ne l'a pas refroidi. Comme tous les acteurs en pareil cas, il l'attribue à la cabale; et pour sa soeur et lui, ce mot prend des proportions barbares, extraordinaires, une orthographe de sanscrit, lakkabbale, un animal mystérieux qui tient du serpent à sonnettes et du cheval de l'Apocalypse. Et il raconte à Cabantous qu'il débute dans quelques jours à un grand café-concert du Boulevard, «uneskating, allons!» où il doit figurer dans des tableaux vivants, à deux cents francs par soir.
— Deux cents francs par soir.
Le pilote roule des yeux…
— Et en plus, mabiographillequ'on criera dans les rues et mon portrait de sa grandeur nature sur tous les murs de Paris,avéle costume de troubadour de l'ancien temps que je mettrai le soir pour faire ma musique.
C'est cela surtout qui le flatte, le costume. Quel dommage qu'il n'ait pas pu mettre sa casquette à créneaux et ses souliers à la poulaine, pour venir montrer au ministre l'engagement superbe, sur du bon papier cette fois, que l'on a signé sans lui. Cabantous regarde la feuille timbrée, noircie sur ses deux faces, et soupire:
— Tu es bien heureux… Moi, voilà plus d'un an que j'espère après ma médaille… Numa m'avait dit d'y envoyer mes papiers, j'y ai envoyé mes papiers… Puis j'ai plus entendu parler de la médaille, ni des papiers, ni de rien du tout… J'ai écrit à la marine, ilsméconnaissent pas, à la marine… J'ai écrit au ministre, le ministre m'a pas répondu… Et le plus foutant, c'est qu'à présent, sans mes papiers, quand j'ai une discussion avec les capitaines marins pour le pilotage, les prud'hommes ils veulent pas écouter mes raisons. Alors, voyant ça, j'ai mis la barque à lacalanque, et je me suis pensé: allons voir Numa.
Il en pleurerait presque, le malheureux pilote.
Valmajour le console, le rassure, promet de parler au ministre pour lui, ceci d'un ton assuré, le doigt à la moustache, comme un homme à qui l'on n'a rien à refuser. Du reste, cette attitude hautaine ne lui est pas particulière. Tous ces gens qui attendent une audience, vieux prêtres aux façons béates, en mantelet de visite, professeurs méthodiques et autoritaires, peintres gommeux, coiffés à la russe, épais sculpteurs aux doigts en spatule, ont ce même maintien triomphant. Amis particuliers du ministre, sûrs de leur affaire, tous en arrivant ont dit à l'huissier:
— Il m'attend.
Tous ont la conviction que si Roumestan les savait là! C'est ce qui donne à cette antichambre de l'instruction publique une physionomie très spéciale, sans rien de ces pâleurs de fièvres, de ces tremblantes anxiétés qu'on trouve dans les salles d'attente ministérielles.
— Avec qui est-il donc? demande tout haut Valmajour s'approchant de la petite table.
— Le directeur de l'Opéra.
— Cadaillac… va bien, je sais… C'est pour mon affaire…
Après l'insuccès du tambourinaire à son théâtre, Cadaillac s'est refusé à le faire entendre de nouveau. Valmajour voulait plaider; mais le ministre, qui craint les avocats et les petits journaux, a fait prier le musicien de retirer son assignation, lui garantissant une forte indemnité. C'est cette indemnité qu'on discute sans doute en ce moment, et non sans quelque animation, car le coup de clairon de Numa franchit à tout instant la double porte du cabinet qui s'ouvre enfin brutalement.
— Ce n'est pas ma protégée, c'est la vôtre.
Le gros Cadaillac sort sur ce mot, traverse l'antichambre à pas furieux, se croisant avec l'huissier qui s'avance entre deux haies de recommandations:
— Vous n'avez qu'à donner mon nom.
— Qu'il sache seulement que je suis là.
— Dites-y que c'est Cabantous.
L'autre n'écoute personne, marche, très grave, quelques cartes de visite à la main, et, derrière lui, la porte qu'il laisse entr'ouverte montre le cabinet ministériel, plein du jour de ses trois fenêtres sur le jardin, tout un panneau couvert par le manteau doublé d'hermine de M. de Fontanes peint en pied.
Avec un peu d'étonnement sur sa figure cadavérique, l'huissier revient et appelle:
— Monsieur Valmajour.
Le musicien n'est pas étonné, lui, de passer ainsi avant tous les autres.
Depuis le matin il a son portrait affiché sur les murs de Paris. C'est un personnage à présent, et le ministre ne le ferait plus languir dans les courants d'air d'une gare. Fat, souriant, le voilà planté au milieu du somptueux cabinet où des secrétaires sont en train de mettre à bas cartons et tiroirs dans une recherche effarée. Roumestan, furieux, tonne, gronde, les mains dans ses poches:
«Mais enfin, ces papiers, qué diable!… On les a donc perdus, les papiers de ce pilote… Vraiment, messieurs, il y a ici un désordre…»
Il aperçoit Valmajour. «Ah! c'est vous…» et il saute dessus d'un bond, pendant que par les portes latérales des dos de secrétaires se sauvent épouvantés, emportant des piles de cartons.
«Ah çà, est-ce que vous n'allez pas finir de me persécuter avec votre musique de chien?… Vous n'avez pas assez d'un four? Combien vous en faut-il?… Maintenant vous voilà, me dit-on, sur les murs en costume mi-parti… Et qu'est-ce que c'est que cette blague qu'on vient de m'apporter?… Ça votre biographie!… Un tissu d'inepties et de mensonges… Vous savez bien que vous n'êtes pas plus prince que moi, que ces parchemins dont on parle n'ont jamais existé que dans votre imagination.»
D'un geste discuteur et brutal il tenait le malheureux par le milieu de sa jaquette, à poignée pleine, et le secouait tout en parlant. D'abord ce skating n'avait pas le sou. Des puffistes. On ne le paierait pas, il en serait pour la honte de ce sale coloriage sur son nom, celui de son protecteur. Les journaux allaient recommencer leurs plaisanteries, Roumestan et Valmajour, le galoubet du ministère… Et se montant au souvenir de ces injures, ses larges joues remuées d'une colère de famille, un accès de la tante Portal, plus effrayant dans le milieu solennel et administratif où les personnalités doivent disparaître devant les situations, il lui criait de toutes ses forces:
«Mais allez-vous-en donc, misérable, allez-vous-en!… On ne veut plus de vous, on en a assez de votre galoubet.»
Valmajour, hébété, se laissait faire, bégayant «Va bien… va bien…» implorant la figure apitoyée de Méjean, le seul que la colère du maître n'eût pas mis en fuite, et le grand portrait de Fontanes qui semblait scandalisé de violences pareilles, accentuant son air ministre à mesure que Roumestan le perdait davantage. Enfin, lâché par le poignet robuste qui l'étreignait, le musicien put gagner la porte, s'enfuir éperdu, lui et ses billets de skating.
«Cabantous pilote!… dit Numa lisant le nom que lui présentait l'huissier impassible… Encore un Valmajour!… Ah! mais non… J'en ai assez d'être leur dupe… Fini pour aujourd'hui… Je n'y suis plus…»
Il continuait à arpenter son cabinet, dissipant ce qui lui restait de cette grande colère dont Valmajour avait injustement porté tout le choc. Ce Cadaillac, quelle impudence! Venir lui reprocher la petite, chez lui, en plein ministère, devant Méjean, devant Rochemaure!
«Ah! décidément je suis trop faible… La nomination de cet homme à l'Opéra est une lourde faute.»
Son chef de cabinet partageait cet avis, mais il se serait bien gardé de le dire; car Numa n'était plus le bon enfant d'autrefois, qui riait le premier de ses emballements, acceptait les railleries et les remontrances. Devenu le chef effectif du cabinet, grâce au discours de Chambéry et à quelques autres prouesses oratoires, l'ivresse des hauteurs, cette atmosphère de roi où les plus fortes têtes chavirent, l'avait changé, rendu nerveux, volontaire, irritable.
Une porte sous tenture s'ouvrit, madame Roumestan parut, prête à sortir, élégamment coiffée, un ample manteau dissimulant sa taille. Et de cet air de sérénité qui, depuis cinq mois, éclairait son joli, visage: «Est-ce que tu as conseil aujourd'hui?… Bonjour, monsieur Méjean.
— Mais oui… Conseil… séance… Tout!
— Moi qui voulais te demander de venir jusque chez maman… J'y déjeune… Hortense aurait été si contente.
— Tu vois, ce n'est pas possible.»
Il regarda sa montre:
— Je dois être à Versailles à midi.
— Alors je t'attends, je te conduirai à la gare.
Il hésita une seconde, rien qu'une seconde.
— Bien… Je signe ceci, et nous partons.
Pendant qu'il écrivait, Rosalie donnait tout bas à Méjean des nouvelles de sa soeur. Le retour de l'hiver l'impressionnait, on lui défendait de sortir. Pourquoi n'allait-il pas la voir? Elle avait besoin de tous ses amis. Méjean eut un geste de tristesse découragée: «Oh! moi…
— Mais si… mais si… Tout n'est pas dit pour vous. Ce n'est qu'un caprice; je suis sûre qu'il ne tiendra pas.»
Elle voyait les choses en beau et voulait tout son monde heureux comme elle. Oh! si heureuse et d'un bonheur si complet qu'elle mettait une discrète superstition à n'en jamais convenir. Roumestan, lui, contait partout son aventure, aux indifférents comme aux intimes, avec une fierté comique: «Nous l'appellerons l'enfant du ministère!» et il riait aux larmes de son mot.
Vraiment, pour qui connaissait son existence au dehors, le ménage en ville impudemment installé avec réceptions et table ouverte, ce mari si empressé, si tendre, qui parlait les larmes aux yeux de sa paternité future, paraissait indéfinissable, paisible dans son mensonge, sincère dans ses effusions, déroutant les jugements de qui ne savait pas les dangereuses complications des natures méridionales.
— Je te conduis, décidément… dit-il à sa femme, en montant en voiture.
— Mais si l'on t'attend…?
— Ah! tant pis… on m'attendra… Nous serons plus longtemps ensemble.
Il prit le bras de Rosalie sous le sien, et se serrant contre elle comme un enfant:
—Té, vois-tu, il n'y a que là que je suis bien… Ta douceur m'apaise, ton sang-froid me réconforte… Ce Cadaillac m'a mis dans un état… Un homme sans conscience, sans moralité…
— Tu ne le connaissais donc pas?
— Il mène ce théâtre, c'est une honte!…
— C'est vrai que l'engagement de cette demoiselle Bachellery… Pourquoi l'as-tu laissé faire? Une fille qui a tout faux, sa jeunesse, sa voix, jusqu'à ses cils.
Numa se sentait rougir. C'était lui maintenant qui les attachait, du bout de ses gros doigts, les cils de la petite. La maman lui avait appris.
— À qui appartient-elle donc cette rien du tout?… LeMessagerparlait l'autre jour de hautes influences, de protection mystérieuse…
— Je ne sais pas… À Cadaillac sans doute.
Il se détournait pour cacher son embarras, et se rejeta tout à coup en arrière, épouvanté.
— Quoi donc? demanda Rosalie, regardant aussi par la portière.
L'affiche du skating, immense, de tons criards, qui ressortaient sous le ciel pluvieux et grisâtre, répétait à chaque angle de rue, à chaque place libre sur un mur nu ou des planches de clôture, un troubadour gigantesque, entouré de tableaux vivants en bordure, en tache jaune, verte, bleue, avec l'ocre d'un tambourin jeté en travers. La longue palissade, qui ferme les constructions de l'Hôtel de Ville devant lesquelles leur voiture passait à l'instant, était couverte de cette réclame grossière, éclatante, qui stupéfiait même la badauderie parisienne.
— Mon bourreau! fit Roumestan avec une désolation comique.
Et Rosalie doucement grondeuse:
— Non… ta victime… Et si c'était la seule! Mais une autre a pris feu à ton enthousiasme…
— Qui donc ça?
— Hortense.
Elle lui raconta alors ce dont elle était enfin certaine, malgré les mystères de la jeune fille, son amour pour ce paysan, ce qu'elle avait cru d'abord une fantaisie et qui l'inquiétait maintenant comme une aberration morale de sa soeur.
Le ministre s'indignait.
— Est-ce que c'est possible?… Ce rustre, ce Jeannot!…
— Elle le voit avec son imagination, et surtout à travers tes légendes, tes inventions qu'elle n'a pas su mettre au point. Voilà pourquoi cette réclame, ce grotesque coloriage qui t'irrite me remplit de joie au contraire. Je pense que son héros va lui paraître si ridicule qu'elle n'osera plus l'aimer. Sans cela, je ne sais de que nous deviendrions. Vois-tu le désespoir de mon père… te vois-tu, toi, beau-frère de Valmajour… Ah! Numa, Numa… pauvre faiseur de dupes involontaire…
Il ne se défendait pas, s'irritant contre lui-même, contre son «sacré midi» qu'il ne savait pas dompter.
— Tiens, tu devrais rester toujours comme te voilà, tout contre moi, mon cher conseil, ma sainte protection. Il n'y a que toi de bonne, d'indulgente, et qui me comprenne et qui m'aime.
Il tenait sa petite main gantée sous ses lèvres, et parlait avec tant de conviction que des larmes, de vraies larmes lui rougissaient les paupières. Puis, réchauffé, détendu par cette effusion, il se sentit mieux et lorsque, arrivés place Royale il eut aidé sa femme à descendre avec mille précautions tendres, ce fut d'un ton joyeux, libre de tout remords, qu'il jeta à son cocher: «rue de Londres… vite!»
Rosalie, lente dans sa démarche, entendit vaguement cette adresse et cela lui fit de la peine. Non qu'elle eût le moindre soupçon mais il venait de lui dire qu'il allait gare Saint-Lazare. Pourquoi ses actes ne répondaient-ils jamais à ses paroles?…
Une autre inquiétude l'attendait dans la chambre de sa soeur, où elle sentit en entrant l'arrêt d'une discussion entre Hortense et Audiberte, qui gardait sa figure de tempête, le ruban frémissant sur ses cheveux de furie. La présence de Rosalie la retenait, c'était visible aux lèvres, aux sourcils serrés méchamment; pourtant la jeune femme, s'informant de ses nouvelles, elle fut bien forcée de lui répondre, et parla alors fiévreusement de l'eskating, des belles conditions qu'on leur faisait, puis, s'étonnant de son calme, demanda presque insolente:
— Est-ce que Madame ne viendra pas entendre mon frère?… C'est quelque chose qui en vaut la peine, au moins, rien que pour le voir dans ses habillements!
Décrit par elle, en son dictionnaire paysan, des crevés de la toque à la pointe courbe des souliers, ce costume ridicule mit au supplice la pauvre Hortense qui n'osait plus lever les yeux sur sa soeur. Rosalie s'excusa; l'état de sa santé ne lui permettait pas le théâtre. En outre, il y avait à Paris certains endroits de plaisir où toutes les femmes ne pouvaient aller. La paysanne l'arrêta aux premiers mots.
«Pardon… Moi, j'y vais bien et je pense que j'en vaux une autre… je n'ai jamais fait le mal, moi; j'ai toujours rempli mes devoirs deréligion.»
Elle élevait la voix, sans rien de sa timidité ancienne, comme si elle eût acquis des droits dans la maison. Mais Rosalie était bien trop bonne, trop au-dessus de cette pauvre ignorante, pour l'humilier surtout en songeant aux responsabilités de Numa. Alors, avec tout l'esprit de son coeur, toute sa délicatesse, de ces mots de vérité qui guérissent en brûlant un peu, elle essaya de lui faire comprendre que son frère n'avait pas réussi, qu'il ne réussirait jamais dans ce Paris implacable, et que plutôt que de s'acharner à une lutte humiliante, descendue dans les bas-fonds artistiques, ils feraient bien mieux de retourner au pays, de racheter leur maison, toutes choses dont on leur fournirait les moyens, et d'oublier dans leur vie laborieuse, en pleine nature, les déboires de cette malheureuse expédition.
La paysanne la laissa aller jusqu'au bout, sans une fois l'interrompre, dardant seulement sur Hortense l'ironie de ses yeux mauvais comme pour l'exciter à la réplique. Enfin, voyant que la jeune fille ne voulait rien dire encore, elle déclara froidement qu'ils ne s'en iraient pas, que son frère avait à Paris des engagements de toute sorte… de toute sorte… auxquels il lui était impossible de manquer. Là-dessus elle jeta sur son bras la lourde mante humide, restée au dos d'une chaise, fit une révérence hypocrite à Rosalie: «Bien le bonjour, madame… Et merci, au moins.» Et s'éloigna suivie d'Hortense.
Dans l'antichambre, baissant la voix à cause du service:
— Dimanche soir,qué?… Dix heures et demie, sans faute.
Et, pressante, autoritaire:
— Vous lui devez bien ça, voyons, à ce pauvre ami… Pour lui donner du coeur… D'abord qu'est-ce que vous risquez? C'est moi que je viens vous prendre… C'est moi que je vous ramène.
La voyant hésiter encore, elle ajouta, presque haut, sur un diapason de menace:
— Ah çà, est-ce que vous êtes sa promise, oui ou non?
— Je viendrai… Je viendrai… dit la jeune fille épouvantée.
Quand elle rentra, Rosalie, qui la voyait distraite et triste, lui demanda:
— À quoi songes-tu, ma chérie?… C'est toujours ton roman qui continue?… Il doit être bien avancé depuis le temps! ajouta-t- elle gaiement en lui prenant la taille.
— Oh! oui, très avancé…
Avec une sourde intonation de mélancolie, Hortense reprit, après un silence:
— Mais c'est ma fin que je ne vois pas.
***
Elle ne l'aimait plus; peut-être même ne l'avait-elle jamais aimé. Transformé par l'absence et ce «doux éclat» que le malheur donnait à l'Abencerage, il lui était apparu de loin comme l'homme de sa destinée. Elle avait trouvé fier d'engager son existence à celui que tout abandonnait, le succès et les protections. Mais au retour, quelle clarté impitoyable, quelle terreur de voir combien elle s'était trompée.
La première visite d'Audiberte la choqua d'abord par des façons nouvelles, trop libres, trop familières, et les regards complices avec lesquels elle l'avertissait tout bas: «Il va venir me prendre… Chut!… dites rien!» Cela lui parut bien prompt, bien hardi, surtout la pensée d'introduire ce jeune homme chez ses parents. Mais la paysanne voulait précipiter les choses. Et tout de suite Hortense comprit son erreur, à l'aspect de ce cabotin rejetant ses cheveux en arrière, d'un mouvement inspiré, cassant et déplaçant le sombrero provençal sur sa tête à caractère, toujours beau, mais avec une préoccupation visible de le paraître.
Au lieu de s'humilier un peu, de se faire pardonner l'élan généreux qu'on avait eu vers lui, il gardait l'air vainqueur et fat de la conquête, et, sans parler, — car il n'aurait trop su quoi dire —, il traita la fine Parisienne comme il eût traitécelledes Combettes en pareil cas, la prit par la taille d'un geste de soldat troubadour et voulut l'attirer à lui. Elle se dégagea avec une détente répulsive de tous ses nerfs, le laissant effaré et niais, pendant qu'Audiberte intervenait vite et grondait son frère très fort. Qu'est-ce que c'était que ces manières? C'est à Paris qu'il les avait apprises, au faubourg deSaint-Germeïnsans doute, auprès de ses duchesses?
— Attends au moins qu'elle soit ta femme, allons!
Et à Hortense:
— Il vous aime tant… Il se calcine le sang, pécaïré!
Dès lors, quand Valmajour vint chercher sa soeur, il crut devoir prendre l'allure sombre et fatale d'une vignette de scène musicale,la mer m'attend, le cavalier Hadjoute. La jeune fille aurait pu en être touchée; mais le pauvre garçon paraissait décidément trop nul. Il ne savait que lisser le poil de son feutre en racontant ses succès au noble faubourg ou des rivalités d'acteur. Il lui parla un jour, pendant une heure, de la grossièreté du beau Mayol qui s'était abstenu de le féliciter après un concert, et il répétait tout le temps:
— C'est ça, votre Mayol!… Bé! il n'est pas poli, votre Mayol.
Et toujours les attitudes surveillantes d'Audiberte, sa sévérité de gendarme de la morale, en face de ces deux amoureux à froid. Ah! si elle avait pu deviner, dans l'âme d'Hortense, la terreur, le dégoût de son effroyable méprise!
— Hou! la caponne… la caponne… lui disait-elle quelquefois en essayant de rire avec de la colère plein les yeux, car elle trouvait que l'affaire traînait trop et croyait que la jeune fille hésitait à affronter les reproches, les répugnances de ses parents. Comme si cela eût compté pour cette libre et fière nature avec un amour vrai au coeur mais comment dire: «Je l'aime…» et s'armer, se monter, combattre quand on n'aime pas?
Pourtant elle avait promis, et chaque jour on la harcelait de nouvelles exigences; ainsi cette «première» du Skating où la paysanne voulait l'emmener à toute force, comptant sur le succès, l'entraînement des bravos pour tout enlever. Et, après une longue résistance, la pauvre petite avait fini par consentir à cette sortie du soir en cachette de sa mère avec des mensonges, des complicités humiliantes; elle avait cédé par peur, par faiblesse, peut-être aussi dans l'espoir de ressaisir là-bas sa vision première, le mirage évanoui, de rallumer la flamme si désespérément éteinte.
Où était-ce?… Où allait-elle?… Le fiacre avait roulé longtemps, longtemps, Audiberte assise à son côté, lui tendant les mains, la rassurant, parlant avec une chaleur de fièvre… Elle ne regardait rien, n'entendait rien; et le grincement de cette petite voix criarde dans le train des roues n'avait pas de sens pour elle, pas plus que ces rues, ces boulevards, ces façades ne lui apparaissaient dans leur aspect connu, mais décolorés par sa vive émotion intérieure, comme si elle les voyait d'une voiture de deuil ou de noces…
Enfin une secousse, et l'on s'arrêtait devant un large trottoir inondé d'une lumière blanche, découpant en noires ombres fourmillantes la foule attroupée. Un guichet pour les billets à l'entrée d'un large corridor, une porte battante en velours rouge, et tout de suite la salle, une salle immense, qui lui rappelait, avec sa nef et ses pourtours, le stuc de ses hautes murailles, une église anglicane où elle était allée une fois pour un mariage. Seulement ici les murs étaient couverts d'affiches, d'annonces bariolées, les chapeaux lièges, les chemises sur mesure à 4 fr. 50, les réclames des magasins de confection, alternant avec les portraits du tambourinaire dont on entendait crier la biographie de cette voix de soupape des marchands de programmes, au milieu d'un tapage assourdissant où le murmure de la foule circulaire, le ronflement des toupies sur le drap des billards anglais, les appels de consommations, des bouffées d'harmonie coupées de fusillades patriotiques venues du fond de la salle, étaient dominés par un perpétuel bruit de patins à roulettes allant et venant sur un large espace asphalté, entouré de balustrades, dans une houle de gibus et de chapeaux Directoire.
Anxieuse, éperdue, tour à tour pâlissant ou rougissant sous son voile, Hortense marchait derrière la Provençale, la suivait difficilement à travers un dédale de petites tables rondes installées en bordure avec des femmes assises deux par deux et qui buvaient, les coudes sur la table, une cigarette aux lèvres, les genoux remontés, d'un air d'ennui. De distance en distance, contre le mur, un comptoir chargé, et derrière, une fille debout, les yeux cerclés de kohl, la bouche sanglante, des éclairs d'acier dans une tignasse noire ou rousse, éméchée sur le front. Et ce blanc, ce noir de chair peinte, ce sourire vermillonné, se retrouvaient sur toutes, comme une livrée qu'elles portaient d'apparitions nocturnes et blafardes.
Sinistre aussi la promenade lente de ces hommes qui se pressaient, insolents et brutaux, entre les tables, envoyant à droite et à gauche la fumée de leurs gros cigares, l'insulte de leur marchandage, s'approchant pour voir l'étalage de plus près. Et ce qui donnait le mieux l'impression d'un marché, c'était ce public cosmopolite et baragouinant, public d'hôtel, débarqué de la veille, venu là dans un négligé de voyage, les bonnets écossais, les jaquettes rayées, les twines encore imprégnés des brumes de la Manche, et les fourrures moscovites pressées de se dégeler, et les longues barbes noires, les airs rogues des bords de la Sprée masquant des rictus de faunes et des fringales de Tartares, et des fez ottomans sur des redingotes sans collet, des nègres en tenue, luisants comme la soie de leurs chapeaux, des petits Japonais à l'Européenne, ratatinés et corrects, en gravures de tailleurs tombées dans le feu.
—Bou Diou!qu'il est laid… disait tout à coup Audiberte devant un Chinois très grave, sa longue natte dans le dos de sa robe bleue; ou bien elle s'arrêtait, et, poussant le coude de sa compagne:
«Vé, vé!la mariée…» elle lui montrait, allongée sur deux chaises, dont l'une soutenait ses bottines blanches de satin à talons d'argent, une femme toute en blanc, le corsage ouvert, la traîne déroulée, et les fleurs d'oranger piquant dans ses cheveux la dentelle d'une courte mantille. Puis, subitement scandalisée à des mots qui l'édifiaient sur cet oranger de hasard, la Provençale ajoutait mystérieusement «Une poison, vous savez bien!» Vite, pour arracher Hortense au mauvais exemple, elle l'entraînait dans l'enceinte du milieu, où tout au fond, tenant la place du choeur dans une église, le théâtre se dressait sous d'intermittentes flammes électriques tombant de deux hublots globuleux, là-haut, dans les frises, les deux yeux à jaillissures lumineuses d'un Père Éternel sur les images de sainteté.
Ici l'on se reposait du scandale tumultueux des promenoirs. Dans les stalles, des familles de petits bourgeois, de fournisseurs du quartier. Peu de femmes. On aurait pu se croire dans une salle de spectacle quelconque, sans l'horrible vacarme ambiant que surmontait toujours avec un roulement régulier d'obsession le patinage sur l'asphalte, couvrant même les cuivres, même les tambours de l'orchestre, rendant seulement possible la mimique des tableaux vivants.
Le rideau se baissait à ce moment sur une scène patriotique, le lion de Belfort, énorme, en carton-pâte, entouré de soldats dans des poses triomphantes sur des remparts croulés, les képis au bout des fusils, suivant la mesure d'une inentamableMarseillaise. Ce train, ce délire excitaient la Provençale; les yeux lui sortaient de la tête, et tout en installant Hortense:
«Nous sommes bien,qué? Maisrélévezdonc votre voile… tremblez donc pas… vous tremblez… Il y a pas de risqueavémoi.»
La jeune fille ne répondait rien, poursuivie de cette lente promenade outrageante, où elle s'était confondue, au milieu de tous ces masques blafards. Et voilà qu'en face d'elle, elle les retrouvait, ces horribles masques à lèvres saignantes, dans la grimace de deux clowns se disloquant en maillot, une cloche dans chaque main, carillonnant un air deMarthaparmi leurs gambades; vraie musique de gnome, informe et bègue, bien à sa place dans le babélisme harmonique du skating. Puis la toile tombait de nouveau, et la paysanne dix fois levée et, rassise, s'agitant, ajustant sa coiffe, s'exclamait tout à coup en suivant le programme … «Le mont de Cordoue… les cigales… Farandole… ça commence… vé, vé!…»
Le rideau remontant encore une fois, laissait voir sur la toile de fond une colline lilas, où des maçonneries blanches de construction bizarre, moitié château, moitié mosquée, montaient en minarets, en terrasses, se découpaient en ogives, créneaux et moucharabiehs, avec des aloès, des palmiers de zinc au pied des tours immobiles sous l'indigo d'un ciel très cru. Dans la banlieue parisienne, parmi les villas du commerce enrichi, on voit de ces architectures bouffonnes. Malgré tout, malgré les tons criards des pentes fleuries de thym et des plantes exotiques égarées là pour le mont de Cordoue, Hortense éprouvait une émotion gênée devant ce paysage d'où se levaient ses plus riants souvenirs; et cette casbah d'Osmanli sur ce mont de porphyre rose, ce château reconstruit lui semblait la réalisation de son rêve, mais grotesque et chargée, comme quand le rêve est près de tomber dans l'oppression du cauchemar. Au signal de l'orchestre et d'un jet électrique, de longues libellules, figurées par des filles déshabillées dans la soie collante de leur maillot vert-émeraude, s'élancèrent agitant de longues ailes membranées et des crécelles grinçantes.
— Ça, des cigales!… pas plus!… dit la Provençale indignée.
Mais déjà elles s'étaient rangées en demi-cercle, en croissant d'aigue-marine, secouant toujours leurs crécelles très distinctes maintenant, car le tapage du skating s'apaisait, et le bourdonnement circulaire s'était une minute arrêté dans un fouillis de têtes serrées, penchées, regardant sous des coiffures de toute sorte. La tristesse qui navrait Hortense s'accrut encore, quand elle écouta venir, lointain d'abord, s'enflant à mesure, le sourd ronflement du tambourin.
Elle aurait voulu fuir, ne pas voir ce qui allait entrer. Le flûtet égrenait à son tour ses notes menues; et, secouant sous la cadence de ses pas la poussière du tapis couleur de terrain, la farandole se déroulait avec des fantaisies de costume, jupons voyants et courts, bas rouges à coins d'or, vestes pailletées, coiffures sequins, de madras, aux formes italiennes, bretonnes ou cauchoises, d'un beau mépris parisien pour la vérité locale. Derrière, venait à pas comptés, repoussant du genou un tambourin couvert de papier d'or, le grand troubadour des affiches, en collant mi-parti, une jambe jaune chaussée de bleue, une jambe bleue chaussée de jaune, et la veste de satin à bouffettes, la toque en velours crénelé ombrageant une face restée brune en dépit du fard et dont on ne voyait bien qu'une moustache raidie de pommade hongroise.
— Oh! fit Audiberte, extasiée.
La farandole rangée des deux côtés de la scène devant les cigales aux grandes ailes, le troubadour, seul au milieu, salua, assuré et vainqueur, sous le regard du Père Éternel qui poudrait sa veste d'un givre lumineux. L'aubade commença, rustique et grêle, dépassant à peine la rampe, y brûlant un court essor, se débattant un moment aux oriflammes du plafond, aux piliers de l'immense vaisseau, pour retomber enfin dans un silence d'ennui. Le public regardait sans comprendre. Valmajour recommença un autre morceau, accueilli dès les premières mesures par des rires, des murmures, des apostrophes. Audiberte prit la main d'Hortense:
— C'est la cabale…, attention!
La cabale ici se résuma par quelques «Chut!… plus haut!…» des plaisanteries comme celle-ci, que criait une voix enrouée de fille à la mimique compliquée de Valmajour:
— As-tu fini, lapin savant?
Puis le skating reprit son train de roulettes, de billards anglais, son piétinant trafic couvrant flûtet et tambourin que le musicien s'entêtait à manoeuvrer jusqu'à la fin de l'aubade. Après quoi, il salua, s'avança vers la rampe, toujours suivi par la lueur occulte qui ne le quittait pas. On vit ses lèvres remuer, esquisser quelques mots:
«Ce m'est vénu… un trou… trois trous… L'oiso du bon Dieu…»
Son geste désespéré, compris par l'orchestre, fut le signal d'un ballet où les cigales s'enlacèrent aux houris cauchoises pour des poses plastiques, des danses ondulantes et lascives, sous des feux de Bengale arc-en-ciel allant jusqu'aux souliers pointus du troubadour qui continuait sa mimique de tambourin devant le château de ses aïeux dans une gloire d'apothéose…
Et c'était cela le roman d'Hortense! Voilà ce que Paris en avait fait.
***
…Le timbre clair du vieux cartel, accroché dans sa chambre, ayant sonné une heure, elle se leva de la causeuse où elle était tombée anéantie en rentrant, regarda tout autour son doux nid de vierge, aux rassurantes tiédeurs d'un feu mourant, d'une veilleuse assoupie.
«Qu'est-ce que je fais donc là? Pourquoi ne suis-je pas couchée?»
Elle ne se souvenait plus, gardant seulement une courbature meurtrie de tout son être, et, dans sa tête, une rumeur qui lui battait le front. Elle fit deux pas, s'aperçut qu'elle avait encore son chapeau, son manteau, et tout lui revint. Le départ de là-bas après le rideau tombé, leur retour par le hideux marché plus allumé vers la fin, des bookmakers ivres se battant devant un comptoir, des voix cyniques chuchotant un chiffre sur son passage, puis la scène d'Audiberte à la sortie, voulant qu'elle vînt féliciter son frère, sa colère dans le fiacre, les injures que cette créature lui jetait pour s'humilier ensuite, lui baiser les mains en excuse; tout cela confondu et dansant dans sa mémoire avec des cabrioles de clowns, des discordances de cloches, de cymbales, de crécelles, des montées de flammes multicolores autour du troubadour ridicule à qui elle avait donné son coeur. Une horreur physique la soulevait à cette idée.
«Non, non, jamais… j'aimerais mieux mourir!»
Tout à coup elle aperçut dans la glace en face d'elle un spectre aux joues creuses, aux épaules étroites ramenées en avant d'un geste frileux. Cela lui ressemblait un peu, mais bien plus à cette princesse d'Anhalt dont sa curiosité apitoyée détaillait, à Arvillard, les tristes symptômes et qui venait de mourir à l'entrée de l'hiver.
«Tiens!… tiens!…»
Elle se pencha, s'approcha encore, se rappela l'inexplicable bonté qu'ils avaient tous là-bas pour elle, l'épouvante de sa mère, l'attendrissement du vieux Bouchereau à son départ, et comprit… Enfin elle le tenait, son dénoûment… Il venait tout seul… Il y avait assez longtemps qu elle le cherchait.
«MADEMOISELLE est très malade… Madame ne veut voir personne.»
La dixième fois depuis dix jours qu'Audiberte recevait la même réponse. Immobile devant cette lourde porte cintrée à heurtoir, comme on n en trouve plus guère que sous les arcades de la place Royale, et qui renfermée semblait lui interdire à tout jamais le vieux logis des Le Quesnoy:
«Va bien…, dit-elle. Je ne reviens plus… C'est eux qui m'appelleront maintenant.»
Et elle partit tout agitée dans l'animation de ce quartier de commerce dont les camions chargés de ballots, de futailles, de barres de fer bruyantes et flexibles, se croisaient avec des brouettes roulant sous les porches, au fond des cours où l'on clouait des caisses d'emballage. Mais la paysanne ne s'apercevait pas de ce vacarme infernal, de cette trépidation laborieuse ébranlant jusqu'au dernier étage des maisons hautes; il se faisait dans sa méchante tête un choc autrement retentissant de pensées brutales, des heurts terribles de sa volonté contrariée. Et elle allait, ne sentant pas la fatigue, franchissait à pied, pour économiser l'omnibus, le long parcours du Marais à la rue de l'Abbaye-Montmartre.
Tout récemment, après une fougueuse pérégrination à travers des logis de toutes sortes, hôtels, appartements meublés, dont on les expulsait chaque fois à cause du tambourin, ils étaient venus s'échouer là, dans une maison neuve qu'occupait à des prix d'essuyeurs de plâtre une tourbe interlope de filles, de bohèmes, d'agents d'affaires, de ces familles d'aventuriers comme on en voit dans les ports de mer, traînant leur désoeuvrement sur des balcons d'hôtel entre l'arrivée et le départ, guettant le flot dont ils attendent toujours quelque chose. Ici c'est la fortune qu'on épie. Le loyer était bien cher pour eux, maintenant surtout que le skating était en faillite, il fallait réclamer sur papier timbré les quelques représentations de Valmajour. Mais, dans cette baraque fraîche peinte, la porte ouverte à toute heure pour les différents métiers inavouables des locataires, avec les querelles, les engueulades, le tambourin ne dérangeait personne. C'était le tambourinaire qui se dérangeait. Les réclames, les affiches, le collant mi-parti et ses belles moustaches avaient fait des ravages parmi les dames du skating moins bégueules que cette pimbêche de là-bas. Il connaissait des acteurs des Batignolles, des chanteurs de café-concert, tout un joli monde qui se rencontrait dans un bouge du boulevard Rochechouart appelé le «Paillasson».
Ce Paillasson, où le temps se passait, dans une flâne crapuleuse, à tripoter des cartes, boire des bocks, ressasser des potins de petits théâtres et de basse galanterie, était l'ennemi, l'épouvante d'Audiberte, l'occasion de colères sauvages sous lesquelles les deux hommes courbaient le dos comme sous un orage des tropiques, quittes à maudire ensemble leur despote en jupon vert, parlant d'elle du ton mystérieux et haineux d'écoliers ou de domestiques: «Qu'est-ce qu'elle a dit?… Combien elle t'a donné?…» et s'entendant pour filer derrière ses talons. Audiberte le savait, les surveillait, s'activait dehors, impatiente de rentrer, et ce jour-là surtout, étant partie dès le matin. Elle s'arrêta une seconde en montant, et n'entendant tambourin ni flûtet:
«Ah! le gueusard… il est encore à son Paillasson…»
Mais, dès l'entrée, le père accourut au-devant d'elle et arrêta l'explosion…
«Crie pas!… Il y a de monde pour toi… Un monsieur dumenistère.»
Le monsieur l'attendait au salon; car ainsi qu'il arrive dans ces habitations de pacotille faites à la mécanique, dont tous les étages se reproduisent exactement, ils avaient un salon, gaufré, crémeux, pareil à une pâtisserie d'oeufs battus, un salon qui rendait la paysanne très fière. Et Méjean considérait, plein de compassion, le mobilier provençal éperdu dans cette salle d'attente de dentiste, sous la lumière crue de deux croisées sans rideau, lacoqueet lamoque, le pétrin, la panière, fourbus par des déménagements et des voyages, secouant leur poussière rustique sur les dorures et les peintures à la colle. Le profil altier d'Audiberte, très pur, en ruban des dimanches, dépaysé lui aussi à ce cinquième parisien, acheva de l'apitoyer sur ces victimes de Roumestan; et il entama doucement l'explication de sa visite. Le ministre, voulant éviter aux Valmajour de nouveaux mécomptes dont il se sentait jusqu'à un certain point responsable, leur envoyait cinq mille francs pour les dédommager du dérangement et les rapatrier… Il tira des billets de son portefeuille, les posa sur le vieux noyer du pétrin.
— Alors, il nous faudra partir? demanda la paysanne, songeuse, sans bouger.
— M. le ministre désire que ce soit le plus tôt possible… Il a hâte de vous savoir chez vous, heureux comme auparavant.
Valmajour l'ancien risqua un coup d'oeil vers les billets:
«Moi, ça me paraît raisonnable…Dé qué n'en disés?»
Elle n'en disait rien, attendait la suite, ce que Méjean préparait en tournant et retournant son portefeuille: «À ces cinq mille francs, nous en joindrons cinq mille que voici pour ravoir… pour ravoir…» L'émotion l'étranglait. Cruelle commission que Rosalie lui avait donnée là. Ah! il en coûte souvent de passer pour un homme paisible et fort; on exige de vous bien plus que des autres. Il ajouta très vite «le portrait de mademoiselle Le Quesnoy.
— Enfin!… nous y voilà… Le portrait… Je savais bien, pardi!» Elle ponctuait chaque mot d'un saut de chèvre. «Comme ça, vous croyez qu'on nous aura fait venir de l'autre bout de la France, qu'on nous aura tout promis à nous qui ne demandions rien, et puis qu'on nous mettra dehors comme des chiens qui auraient fait leurs malpropretés partout… Reprenez votre argent, monsieur… Pour sûr que nous ne partirons pas, vous pouvez-y dire, et qu'on ne le leur rendra pas, le portrait… C'est un papier, ça… Je le garde dans ma saquette… Il ne me quitte jamais et je le montrerai dans Paris, avec ce qu'il y a d'écrit dessus, pour que le monde sache que tous ces Roumestan c'est qu'une famille de menteurs… de menteurs…»
Elle écumait.
— Mademoiselle Le Quesnoy est bien malade, dit Méjean très grave.
— Avaï!…
— Elle va quitter Paris et probablement n'y rentrera pas… vivante.
Audiberte ne répondit rien, mais le rire muet de ses yeux, l'implacable dénégation de son front antique, bas et têtu, sous la petite coiffe en pointe, indiquaient assez la fermeté de son refus. Une tentation passait alors à Méjean de se jeter sur elle, d'arracher la saquette d'indienne de sa ceinture et de se sauver avec. Il se contint pourtant, essaya quelques prières inutiles, puis frémissant de rage lui aussi: «Vous vous en repentirez», dit- il, et il sortit, au grand regret du père Valmajour.
«Avise-toi, pichote… tu nous feras arriver quelque malheur.
— Pas plus!… C'est à eux que nous en ferons des peines… Je vais consulter Guilloche.»
Guilloche, contentieux.
Derrière cette carte jaunie, piquée sur la porte en face de la leur, il y avait un de ces terribles agents d'affaires dont tout le matériel d'installation consiste en une énorme serviette en cuir, contenant des dossiers d'histoires véreuses, du papier blanc pour les dénonciations et les lettres de chantage, des croûtes de pâté, une fausse barbe et même quelquefois un marteau pour assommer les laitières, comme on l'a vu dans un procès récent. Ce type, très fréquent à Paris, ne mériterait pas une ligne de portrait si ledit Guilloche, un nom qui valait un signalement sur cette face couturée de mille petites rides symétriques, n'eût ajouté à sa profession un détail tout neuf et caractéristique. Guilloche avait l'entreprise des pensums de lycéens. Un pauvre diable de clerc s'en allait ramasser les punitions à la sortie des classes et veillait bien avant dans la nuit à copier des chants de l'Énéide ou les trois voix de . Quand le contentieux manquait, Guilloche, qui était bachelier, s'attelait lui-même à ce travail original dont il tirait des bénéfices.
Mis au courant de l'affaire, il la déclara excellente. On assignerait le ministre, on ferait marcher les journaux; le portrait à lui seul valait une mine d'or. Seulement, c'était du temps, des courses, des avances qu'il exigeait en espèces sonnantes, l'héritage Puyfourcat lui paraissant un pur mirage, et qui désolaient la rapacité de la paysanne déjà cruellement mise à l'épreuve, d'autant que Valmajour, très demandé dans les salons, le premier hiver, ne mettait plus les pieds au faubourg deSaint- Germeïn…
«Tant pis!… Je travaillerai… je ferai des ménages, zou!»
L'énergique petite coiffe d'Arles s'agitait dans la grande bâtisse neuve, montait, descendait l'escalier, colportant d'étage en étage son histoireavéle ministre, s'exaltait, piaillait, bondissait, et tout à coup mystérieuse «Pouisil y a le portrait…» Le regard furtif et louche comme ces marchandes de photographies dans les passages, à qui les vieux libertins demandent desmaillots, elle montrait la chose.
«Une jolie fille, au moins!… Et vous avez lu ce qu'il y a d'écrit en bas…»
La scène se passait dans des ménages interlopes, chez des rouleuses du skating ou du Paillasson qu'elle appelait pompeusement «Madame Malvina… Madame Héloïse…», très impressionnée par leurs robes de velours, leurs chemises bordées d'engrêlures à rubans, l'outillage de leur commerce, sans s'inquiéter autrement de ce que c'était que ce commerce. Et le portrait de la chère créature, si distinguée, si délicate, passait par ces souillures curieuses et critiquantes; on la détaillait, on lisait en riant le naïf aveu, jusqu'au moment où la Provençale, reprenant son bien, serrait dessus la coulisse du sac aux écus, d'un geste furieux d'étranglement:
«Je crois qu'avec ça nous les tenons.»
Zou! elle partait chez l'huissier; l'huissier pour l'affaire du skating, l'huissier pour Cadaillac, l'huissier pour Roumestan. Comme si cela ne suffisait pas à son humeur batailleuse, elle avait encore des histoires avec les concierges, l'éternelle question du tambourin qui cette fois se résolvait par l'exil de Valmajour dans un de ces sous-sols de marchand de vins où des fanfares de trompes de chasse alternent avec des leçons de savate et de boxe. Désormais ce fut dans cette cave, à la clarté d'un bec de gaz payé à l'heure, en regardant les espadrilles, les gants de daim, les cors de cuivre pendus à la muraille, que le tambourinaire passa ses heures d'exercice, blême et seul comme un captif, à envoyer au ras du trottoir les variations du flûtet pareilles aux stridentes notes plaintives d'un grillon de boulanger.
Un jour, Audiberte fut invitée à passer chez le commissaire de police du quartier. Elle y courut bien vite, persuadée qu'il s'agissait du cousin Puyfourcat, entra souriante, la coiffe haute, et sortit au bout d'un quart d'heure, bouleversée de cette épouvante bien paysanne du gendarme, qui dès les premiers mots lui avait fait rendre le portrait et signer un reçu de dix mille francs par lequel elle renonçait à tout procès. Par exemple, elle refusait obstinément de partir, s'entêtait à croire au génie de son frère, gardant toujours au fond de ses yeux l'éblouissement de ce long défilé de carrosses, un soir d'hiver, dans la cour du ministère illuminé.
En rentrant, elle signifia à ses hommes plus craintifs qu'elle- même, qu'ils n'eussent plus à parler de l'affaire; mais ne toucha mot de l'argent reçu. Guilloche qui le soupçonnait, cet argent, employa tous les moyens pour en prendre sa part, et n'ayant obtenu qu'une indemnité minime, garda terriblement rancune aux Valmajour.
— Eh bien dit-il un matin à Audiberte pendant qu'elle brossait sur le palier les plus beaux habits du musicien encore couché. Eh bien, vous voilà contente… Il est mort enfin.
— Qui donc?
— Mais Puyfourcat, le cousin… C'est sur le journal…
Elle eut un cri, courut dans la maison, appelant, pleurant presque:
— Mon père!… Mon frère!… Vite… l'héritage!
Tous émus, haletant autour de l'infernal Guilloche, il déplial'Officiel, leur lut très lentement ceci: «En date du 1er octobre 1876, le tribunal de Mostaganem a, sur la requête de l'administration des domaines, ordonné la publication et affichage des successions ci-après… Popelino (Louis) journalier… Ce n'est pas ça…Puyfourcat (Dosithée)…»
— C'est bien lui… dit Audiberte.
L'ancien crut devoir s'éponger les yeux:
«Pécaïré! Pauvre Dosithée…»
—Puyfourcat, décédé à Mostaganem le 14 janvier 1874, né à Valmajour, commune d'Aps…
La paysanne impatientée demanda:
— Combien?
— Trois francs trente-cinqcintimes!… cria Guilloche d'une voix de camelot; et leur laissant le journal pour qu'ils pussent vérifier leur déception, il se sauva avec un éclat de rire qui gagna d'étage en étage jusque dans la rue, égaya tout ce grand village de Montmartre où la légende des Valmajour circulait.
Trois francs trente-cinq, l'héritage des Puyfourcat! Audiberte affecta d'en rire plus fort que les autres; mais l'effroyable désir de vengeance qui couvait en elle contre les Roumestan, responsables à ses yeux de tous leurs maux, ne fit que s'accroître, cherchant une issue, un moyen, la première arme à sa portée.
La physionomie du papa était singulière dans ce désastre. Pendant que sa fille se rongeait de fatigue et de rage, que le captif s'étiolait dans son caveau, lui, fleuri, insouciant, n'ayant plus même son ancienne jalousie de métier, paraissait s'être arrangé dehors une tranquille existence à part des siens. Il décampait sitôt la dernière bouchée du déjeuner; et quelquefois, le matin, en brossant ses effets, il tombait de ses poches une figue sèche, un berlingot, des canissons, dont le vieux expliquait tant bien que mal la provenance.
Il avait rencontré une payse dans la rue, quelqu'un de là-bas qui viendrait les voir.
Audiberte remuait la tête:
«Avai! si je te suivais…»
La vérité c'est qu'en flânant à travers Paris, il avait découvert dans le quartier Saint-Denis un grand magasin de comestibles où il était entré, amorcé par l'écriteau et par les tentations d'une devanture exotique, aux fruits colorés, aux papiers argentés et gaufrés, éclatant dans le brouillard d'une rue populeuse. L'endroit, dont il était devenu le commensal et l'ami, bien connu des Méridionaux passés Parisiens, s'intitulait:
Aux produits du Midi.
Et jamais étiquette plus véridique. Là tout était produit du Midi, depuis les patrons, M. et madame Mèfre, deux produits du Midi Gras, avec le nez busqué de Roumestan, les yeux flamboyants, l'accent, les locutions, l'accueil démonstratif de la Provence, jusqu'à leurs garçons de boutique, familiers, tutoyeurs, ne se gênant pas pour crier vers le comptoir en grasseyant: «Dis donc, Mèfre… Où tu as mis le saucisson?» Jusqu'aux petits Mèfre, geignards et malpropres, menacés à chaque instant d'être éventrés, scalpés, mis en bouillie, trempant tout de même leurs doigts dans tous les barils ouverts; jusqu'aux acheteurs gesticulant, bavardant pendant des heures, pour l'acquisition d'unebarquettede deux sous, ou s'installant en rond sur des chaises a discuter les qualités du saucisson à l'ail et du saucisson au poivre, lespas moins, au moins, allons différemment, tout le vocabulaire de la tante Portal échangé bruyamment, tandis qu'un «cher frère» en robe noire reteinte, ami de la maison, marchandait du poisson salé, et que les mouches, une quantité de mouches, attirées par tout le sucre de ces fruits, de ces bonbons, de ces pâtisseries presque orientales, bourdonnaient même au milieu de l'hiver conservées dans cette chaleur cuite. Et lorsqu'un Parisien fourvoyé s'impatientait du lambinage du service, de l'indifférence distraite de ces boutiquiers continuant à faire la causette d'une banque à l'autre, tout en pesant et ficelant de travers, il fallait voir comme on vous le rembarrait dans l'accent du cru:
«Té! vé, si vous êtes pressé, la porte elle est ouverte, et le tramway il passe devant, vous savez bien.»
Dans ce milieu de compatriotes, le père Valmajour fut reçu à bras ouverts. M. et madame Mèfre se rappelaient l'avoir vu dans les temps en foire de Beaucaire, à un concours de tambourins. Entre vieilles gens du Midi, cette foire de Beaucaire, aujourd'hui tombée, n'existant que de nom, est restée comme un lien de fraternité maçonnique. Dans nos provinces méridionales, elle était la féerie de l'année, la distraction de toutes ces existences racornies; on s'y préparait longtemps à l'avance, et longtemps après on en causait. On la promettait en récompense à la femme, aux enfants, leur rapportant toujours, si on ne pouvait les emmener, une dentelle espagnole, un jouet qu'on trouvait au fond de la malle. La foire de Beaucaire, c'était encore, sous un prétexte de commerce, quinze jours, un mois de la vie libre, exubérante, imprévue, d'un campement bohémien. On couchait çà et là chez l'habitant, dans les magasins, sur les comptoirs, en pleine rue, sous la toile tendue des charrettes, à la chaude lumière des étoiles de juillet.
Oh! les affaires sans l'ennuyeux de la boutique, les affaires traitées en dînant, sur la porte, en bras de chemises, les baraques en file le long duPré, au bord du Rhône, qui lui-même n'était qu'un mouvant champ de foire, balançant ses bateaux de toutes formes, seslahutsaux voiles latines, venus d'Arles, de Marseille, de Barcelone, des îles Baléares, chargés de vins, d'anchois, de liège, d'oranges, parés d'oriflammes, de banderoles qui claquaient au vent frais, se reflétaient dans l'eau rapide. Et ces clameurs, cette foule bariolée d'Espagnols, de Sardes, de Grecs en longues tuniques et babouches brodées, d'Arméniens en bonnets fourrés, de Turcs avec leurs vestes galonnées, leurs éventails, leurs larges pantalons de toile grise, se pressant aux restaurants en plein vent, aux étalages de jouets d'enfants, de cannes, ombrelles, orfèvrerie, pastilles du sérail, casquettes. Et ce qu'on appelait «le beau dimanche», c'est-à-dire le premier dimanche de l'installation, les ripailles sur les quais, sur les bateaux, dans les trattorias célèbres, à laVignasse, auGrand Jardin, auCafé Thibaut; ceux qui ont vu cela une fois en ont gardé la nostalgie jusqu'à la fin de leur existence.
Chez les Mèfre, on se sentait à l'aise, un peu comme en foire de Beaucaire; et de fait, la boutique ressemblait bien dans son pittoresque désordre à un capharnaüm improvisé et forain de produits du Midi. Ici, remplis et fléchissants, les sacs de farinette en poudre d'or, les pois chiches gros et durs comme des chevrotines, les châtaignes blanquettes, toutes ridées et poussiéreuses, ressemblant à de petites faces de vieilles bûcheronnes, les jarres d'olives vertes, noires, confites, à la picholine, les estagnons d'huile rousse à goût de fruit, les barils de confitures d'Apt faites de cosses de melons, de cédrats, de figues, de coings, tout le détritus d'un marché tombé dans la mélasse. Là-haut, sur des rayons, parmi les salaisons, les conserves aux mille flacons, aux mille boîtes de fer-blanc, les friandises spéciales à chaque ville, les coques et les barquettes de Nîmes, le nougat de Montélimar, les canissons et les biscottes d'Aix, enveloppes dorées, étiquetées, paraphées.
Puis les primeurs, un déballage de verger méridional sans ombre, où les fruits dans des verdures grêles ont des facticités de pierreries, les fermes jujubes d'un beau vernis d'acajou neuf à côté des pâles azeroles, des figues de toutes variétés, des limons doux, des poivrons verts ou écarlates, des melons ballonnés, des gros oignons à pulpes de fleurs, les raisins muscats aux grains allongés et transparents où tremble la chair comme le vin dans une outre, les régimes de bananes zébrées de noir et de jaune, des écroulements d'oranges, de grenades aux tons mordorés, boulets de cuivre rouge à la mèche d'étoupe serrée dans une petite couronne en cimier. Enfin, partout aux murs, aux plafonds, des deux côtés de la porte, dans un enchevêtrement de palmes brûlées, des chapelets d'aulx et d'oignons, les caroubes sèches, les andouilles ficelées, des grappes de maïs, un ruissellement de couleurs chaudes, tout l'été, tout le soleil méridional, en boîtes, en sacs, en jarres, rayonnant jusque sur le trottoir à travers la buée des vitres.
Le vieux allait là-dedans, la narine allumée, frétillant, très excité. Lui qui, chez ses enfants, rechignait au moindre ouvrage et pour un bouton remis à son gilet s'essuyait le front pendant des heures, se vantant d'avoir fait «un travail de César», était toujours prêt ici à donner un coup de main, à mettre l'habit bas pour clouer, déballer les caisses, picorant de-ci de-là un berlingot, une olive, égayant le travail par ses singeries et ses histoires; et même, une fois la semaine, le jour de la brandade, il veillait très tard au magasin pour aider à faire les envois.
Ce plat méridional entre tous, la brandade de morue, ne se trouve guère qu'auxProduits du Midi; mais la vraie, blanche, pilée fin, crémeuse, une pointed'aïet, telle qu'on la fabrique à Nîmes, d'où les Mèfre la font venir. Elle arrive le jeudi soir à sept heures par le «Rapide» et se distribue le vendredi matin dans Paris à tous les bons clients inscrits au grand livre de la maison. C'est sur ce journal de commerce aux pages froissées, sentant les épices et taché d'huile, qu'est écrite l'histoire de la conquête de Paris par les méridionaux, que s'alignent en file les hautes fortunes, situations politiques, industrielles, noms célèbres d'avocats, députés, ministres, et entre tous, celui de Numa Roumestan, le Vendéen du Midi, pilier de l'autel et du trône.
Pour cette ligne où Roumestan est inscrit, les Mèfre jetteraient au feu le livre entier. C'est lui qui représente le mieux leurs idées en religion, en politique, en tout. Comme dit madame Mèfre, encore plus passionnée que son mari:
«Cet homme-là, voyez-vous, on damnerait son âme pour lui.»
L'on aime à se rappeler le temps où Numa, déjà sur la route de la gloire, ne dédaignait pas de venir faire lui-même sa provision. Et qu'il s'y entendait à choisir une pastèque à la tâte, un saucisson bien suant sous le couteau! Puis, tant de bonté, cette belle figure imposante, toujours un compliment pour madame, une bonne parole au «cher frère», une caresse aux petits Mèfre qui l'accompagnaient jusqu'à la voiture, portant les paquets. Depuis son élévation au ministère, depuis que ces scélérats de rouges lui donnaient tellement d'occupation dans les deux Chambres, on ne le voyait plus, pécaïré! mais il restait le fidèle abonné desproduits; et c'était lui toujours le premier pourvu.
Un jeudi soir, vers les dix heures, tous les pots de brandade parés, ficelés, en bel ordre sur la banque, la famille Mèfre, les garçons, le vieux Valmajour, tous les produits du Midi au grand complet, suant, soufflant, se reposaient de cet air étalé des gens qui ont bien rempli une rude tâche et «faisaient trempette» avec des langues de chat, des biscottes dans du vin cuit, du sirop d'orgeat, «quelque chose de doux, allons!» car pour le fort, les méridionaux ne l'aiment guère. Chez le peuple comme dans les campagnes, l'ivresse d'alcool est presque inconnue. La race instinctivement en a la peur et l'horreur. Elle se sent ivre de naissance, ivre sans boire.
Et c'est bien vrai que le vent et le soleil lui distillent un terrible alcool de nature, dont tous ceux qui sont nés là-bas subissent plus ou moins les effets. Les uns ont seulement ce petit coup de trop, qui délie la langue et les gestes, fait voir la vie en bleu et des sympathies partout, allume les yeux, élargit les rues, aplanit les obstacles, double l'audace et cale les timides; d'autres, plus frappés, comme la petite Valmajour, la tante Portal, arrivent tout de suite au délire bégayant, trépidant et aveugle. Il faut avoir vu nos fêtes votives de Provence, ces paysans debout sur les tables, hurlant, tapant de leurs gros souliers jaunes, appelant «Garçon,dé gazeuse!» tout un village ivre à rouler pour quelques bouteilles de limonade. Et ces subites prostrations des intoxiqués, ces effondrements de tout l'être succédant aux colères, aux enthousiasmes avec la brusquerie d'un coup de soleil ou d'ombre sur un ciel de mars, quel est le méridional qui ne les a ressentis?
Sans avoir le midi délirant de sa fille, le père Valmajour était né avec une fière pointe; et ce soir-là, sa trempette à l'orgeat le transportait d'une gaieté folle qui lui faisait grimacer, au milieu de la boutique, le verre en main, la bouche empoissée, toutes ses farces de vieux pitre payant l'écot sans monnaie. Les Mèfre, leurs garçons se tordaient sur les sacs de farinette.
«Oh! de ce Valmajour, pas moins!»
Subitement la verve du vieux tomba, son geste de pantin fut coupé en deux par l'apparition devant lui d'une coiffe provençale, toute frémissante.
— Qu'est-ce que vous faites là, mon père?
Madame Mèfre leva les bras vers les andouilles du plafond:
— Comment! c'est votre demoiselle?… vous nous l'aviez pas dit… Hé! qu'elle est petitette!… mais bien bravette, pas moins… Remettez-vous donc, mademoiselle.
Par une habitude de mensonge autant que pour se garder plus libre, l'ancien n'avait pas parlé de ses enfants, se donnait pour un vieux garçon vivant de ses rentes; mais entre gens du Midi, on n'en est pas à une invention près. Toute une ribambelle de petits Valmajour se serait poussée à la suite d'Audiberte, l'accueil eût été le même démonstratif et chaleureux. On s'empressait, on lui faisait place:
— Différemment, vous allez faire trempette, vous aussi.
La Provençale restait interdite. Elle venait du dehors, du froid, du noir de la nuit, une nuit de décembre, où la vie fiévreuse de Paris se continuant malgré l'heure, s'affolait dans l'épais brouillard déchiré en tous sens par des ombres rapides, les lanternes de couleur des omnibus, la trompe rauque des tramways; elle arrivait du Nord, elle arrivait de l'hiver, et tout à coup, sans transition, elle se trouvait en pleine Provence italienne, dans ce magasin Mèfre resplendissant aux approches de Noël de richesses gourmandes et ensoleillées, au milieu d'accents et de parfums connus. C'était la patrie brusquement retrouvée, le retour au pays après un an d'exil, d'épreuves, de luttes lointaines chez les Barbares. Une tiédeur l'envahissait, détendait ses nerfs, à mesure qu'elle émiettait sa banquette dans un doigt de Carthagène, répondant à tout ce brave monde à l'aise et familier avec elle comme si on la connaissait depuis vingt ans. Elle se sentait rentrée dans sa vie, dans ses habitudes; et des larmes lui en montaient aux yeux, ces yeux durs veinés de feu qui ne pleuraient jamais.
Le nom de Roumestan prononcé à son côté sécha tout à coup cette émotion. C'était madame Mèfre qui inspectait les adresses de ses envois et recommandait bien de ne pas se tromper, de ne pas porter la brandade de Numa, rue de Grenelle, mais rue de Londres.
— Paraît que rue de Grenelle, la brandade n'est pas en odeur desaïnteté, remarqua l'un des produits.
— Je crois bien, dit M. Mèfre… Une dame du Nord, tout ce qu'il y a de plus Nord… Cuisine au beurre, allons!… tandis que rue de Londres, c'est le joli Midi, gaieté, chansons, et tout à l'huile… Je comprends que Numa s'y trouve mieux.
On en parlait légèrement de ce second ménage du ministre dans un petit pied-à-terre très commode, tout près de la gare, où il pouvait se reposer des fatigues de la Chambre, libre des réceptions et des grands tralalas. Bien sûr que l'exaltée madame Mèfre aurait poussé de beaux cris si pareille chose se fût passée dans son ménage; seulement, pour Numa, cela n'était que sympathique et naturel.
Il aimait le tendron; mais est-ce que tous nos rois ne couraient pas, et Charles X, et Henri IV, le vert-galant? Ça tenait à son nez Bourbon, té, pardi!…
Et à cette légèreté, à ce ton de gouaillerie dont le Midi traite toutes les affaires amoureuses, se mêlait une haine de race, l'antipathie contre la femme du Nord, l'étrangère et la cuisine au beurre. On s'excitait, on détaillait desanédotes, les charmes de la petite Alice et ses succès au Grand-Opéra.
— J'ai connu la maman Bachellery en temps de foire de Beaucaire, disait le vieux Valmajour… Elle chantait la romance auCafé Thibaut.
Audiberte écoutait sans respirer, ne perdant pas un mot, incrustant dans sa tête nom, adresse; et ses petits yeux brillaient d'une ivresse diabolique où le vin de Carthagène n'était pour rien.
Au coup léger frappé à la porte de sa chambre, madame Roumestan tressaillit, comme prise en faute, et repoussant le tiroir délicatement contourné de sa commode Louis XV, devant lequel elle se penchait presque agenouillée, elle demanda:
— Qui est là?… Qu'est-ce que vous voulez, Polly?…
— Une lettre pour madame… c'est très pressé… répondit l'Anglaise.
Rosalie prit la lettre et referma la porte vivement. Une écriture inconnue, grossière, sur du papier de pauvre, avec le «personnel et urgent» des demandes de secours. Jamais une femme de chambre parisienne ne l'aurait dérangée pour si peu. Elle jeta cela sur la commode, remettant la lecture à plus tard, et revint vite à son tiroir qui contenait les merveilles de l'ancienne layette. Depuis huit ans, depuis le drame, elle ne l'avait pas ouvert, craignant d'y retrouver ses larmes ni même depuis sa grossesse, par une superstition bien maternelle, de peur de se porter malheur encore une fois, avec cette caresse précoce donnée a l'enfant qui va naître, à travers son petit trousseau.