LETTRE XLII.

Lyon, 29 mai, VI.

J'ai lu plusieurs fois votre lettre entière. Un intérêt trop vif l'a dictée. Je respecte l'amitié qui vous trompe: j'ai senti que je n'étais pas aussi seul que je le prétendais. Vous faites valoir ingénieusement des motifs très-louables: mais croyez que s'il y a beaucoup à dire à l'homme passionné que le désespoir entraîne, il n'y a pas un mot solide à répondre à l'homme tranquille qui raisonne sa mort.

Ce n'est pas que j'aie rien décidé. L'ennui m'accable, le dégoût m'attere. Je sais que ce mal est en moi. Que ne puis-je être content de manger et de dormir? car enfin je mange et je dors. La vie que je traîne n'est pas très-malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais leur ensemble m'accable. Il faut que l'être organisé agisse, et qu'il agisse selon sa nature. Lui suffit-il d'être bien abrité, bien chaudement, bien mollement couché, nourri de fruits délicats, environné du murmure des eaux et du parfum des fleurs. Vous le retenez immobile: cette mollesse le fatigue, ces essences l'importunent, ces aliments choisis ne le nourrissent pas. Retirez vos dons et vos chaînes; qu'il agisse, qu'il souffre même; qu'il agisse, c'est jouir et vivre.

Cependant l'apathie m'est devenue comme naturelle; il semble que l'idée d'une vie active m'effraye ou m'étonne. Les choses étroites me répugnent, et leur habitude m'attache. Les grandes choses me séduiront toujours, et ma paresse les craindrait. Je ne sais ce que je suis, ce que j'aime, ce que je veux; je gémis sans cause, je désire sans objet, et je ne vois rien, sinon que je ne suis pas à ma place.

Ce pouvoir que l'homme ne saurait perdre, ce pouvoir de cesser d'être, je l'envisage non pas comme l'objet d'un désir constant, non pas comme celui d'une résolution irrévocable, mais comme la consolation qui reste dans les maux prolongés, comme le terme toujours possible des dégoûts et de l'importunité. C'est là ma chimère. Tout homme a fait, dit-on, des châteaux en Espagne. Quelquefois le sort les réalise.

Vous me rappelez le mot éloquent qui termine une lettre deMylord Edouard. Je n'y vois pas une preuve contre moi. Je pense de même sur le principe; mais la loi sans exception, qui défend de quitter volontairement la vie, ne m'en paraît pas une conséquence.

La moralité de l'homme, et son enthousiasme, l'inquiétude de ses vœux, le besoin d'extension qui lui est habituel, semblent annoncer que sa fin n'est pas dans les choses fugitives; que son action n'est pas bornée aux spectres visibles; que sa pensée a pour objet les concepts nécessaires et éternels; que son affaire est de travailler à l'amélioration ou à la réparation du monde; que sa destination est, en quelque sorte, d'élaborer, de subtiliser, d'organiser, de donner à la matière plus d'énergie, aux êtres plus de puissance, aux organes plus de perfection, aux germes plus de fécondité, aux rapports des choses plus de rectitude, à l'ordre plus d'empire.

On le regarde comme l'agent de la nature, employé par elle à achever, à polir son ouvrage; à mettre en œuvre les portions de la matière brute qui lui sont accessibles; à soumettre aux lois de l'harmonie les composés informes; à purifier les métaux, à embellir les plantes; à dégager ou combiner les principes; à changer les substances grossières en substances volatiles, et la matière inerte en matière active; à rapprocher de lui les êtres moins avancés, et à s'élever et s'avancer lui-même vers le principe universel de feu, de lumière, d'ordre, d'harmonie, d'activité.

Dans cette hypothèse, l'homme qui est digne d'un aussi grand ministère, vainqueur des obstacles et des dégoûts, reste à son poste jusqu'au dernier moment. Je respecte cette constance; mais il ne m'est pas prouvé que ce soit là son poste. Si l'homme survit à la mort apparente, pourquoi, je le répète, son poste exclusif est-il plutôt sur la terre que dans la condition, dans le lieu où il est né. Si au contraire la mort est le terme absolu de son existence, de quoi peut-il être chargé si ce n'est d'une amélioration sociale. Ses devoirs subsistent, mais nécessairement bornés à la vie présente, ils ne peuvent ni l'obliger au-delà, ni l'obliger de rester obligé. C'est dans l'ordre social qu'il doit contribuer à l'ordre. Parmi les hommes il doit servir les hommes. Sans doute l'homme de bien ne quittera pas la vie tant qu'il pourra y être utile: être utile et être heureux sont pour lui une même chose; s'il souffre et qu'en même temps il fasse beaucoup de bien, il est plus satisfait que mécontent. Mais quand le mal qu'il éprouve est plus grand que le bien qu'il opère, il peut tout quitter: il le devrait quand il est inutile et malheureux, s'il pouvait être assuré que sous ces deux rapports, son sort ne changera pas. On lui a donné la vie sans son consentement; s'il était encore forcé de la garder, quelle liberté lui resterait-il? Il peut aliéner ses autres droits, mais jamais celui-là: sans ce dernier asile, sa dépendance est affreuse. Souffrir beaucoup pour être un peu utile, c'est une vertu qu'on peut conseiller dans la vie, mais non un devoir qu'on puisse prescrire à celui qui s'en retire. Tant que vous usez des choses, c'est une vertu obligatoire; à ces conditions, vous êtes membre de la cité: mais quand vous renoncez au pacte, le pacte ne vous oblige plus. Qu'entend-on d'ailleurs par être utile, en disant que chacun peut l'être. Un cordonnier, en faisant bien son métier, sauve à ses pratiques le désagrément d'avoir des cors: cependant je doute qu'un cordonnier très-malheureux, soit en conscience obligé de ne mourir que de paralysie, afin de continuer à bien prendre la mesure du pied. Quand c'est ainsi que nous sommes utiles, il nous est bien permis de cesser de l'être. L'homme est souvent admirable en supportant la vie; mais ce n'est pas à dire qu'il y soit toujours obligé.

Il me semble que voilà beaucoup de mots pour une chose très-simple. Mais quelque simple que je la trouve, ne pensez pas que je m'entête de cette idée, et que je mette plus d'importance à l'acte volontaire qui peut terminer la vie, qu'à un autre acte de cette même vie. Je ne vois pas que mourir soit une si grande affaire; tant d'hommes meurent sans avoir le temps d'y penser, sans même le savoir. Une mort volontaire doit être réfléchie sans doute, mais il en est de même de toute les actions dont les conséquences ne sont pas bornées à l'instant présent.

Quand une situation devient probable, voyons aussitôt ce qu'elle pourra exiger de nous. Il est bon d'y avoir pensé d'avance, afin de ne se pas trouver dans l'alternative d'agir sans avoir délibéré, ou de perdre en délibérations l'occasion d'agir. Un homme qui sans s'être fait des principes, se trouve seul avec une femme, ne se met pas à raisonner ses devoirs; il commence par manquer aux engagements les plus saints, il y pensera peut-être ensuite. Combien d'actions héroïques n'eussent pas été faites s'il eût fallu avant de hasarder sa vie, donner une heure à la discussion.

Je vous le répète, je n'ai point pris de résolution: mais j'aime à voir qu'une ressource infaillible par elle-même, et dont l'idée peut souvent diminuer mon impatience, ne m'est pas interdite.

Lyon, 30 mai, VI.

La Bruyère a dit: Je ne haïrais pas d'être livré par la confiance à une personne raisonnable et d'en être gouverné en toutes choses, et absolument, et toujours. Je serais sûr de bien faire, sans avoir le soin de délibérer: je jouirais de la tranquillité de celui qui est gouverné par la raison.

Moi je vous dis que je voudrais être esclave afin d'être indépendant: mais je ne le dis qu'à vous. Je ne sais si vous appellerez cela une plaisanterie. Un homme chargé d'un rôle dans ce monde et qui peut faire céder les choses à sa volonté est sans doute plus libre qu'un esclave, ou du moins il a une vie plus satisfaisante, puisqu'il peut vivre selon sa pensée. Mais il y a des hommes entravés de toutes parts. S'ils font un mouvement, cette chaîne inextricable qui les enveloppe comme un filet, les repousse dans leur nullité; c'est un ressort qui réagit d'autant plus qu'il est heurté avec plus de force. Que voulez-vous que fasse un pauvre homme ainsi embarrassé. Malgré sa liberté apparente, il ne peut pas plusproduire au-dehors des actes de sa vieque celui qui consume la sienne dans un cachot. Ceux qui ont trouvé à leur cage un côté faible, et dont le sort avait oublié de river les fers, s'attribuant ce hasard heureux, viennent vous dire: courage! il faut entreprendre, il faut oser; faites comme nous. Ils ne voient point que ce n'est pas eux qui ont fait. Je ne dis pas que le hasard produise les choses; mais je crois qu'elles sont conduites au moins en partie, par une force étrangère à l'homme; et qu'il faut, pour réussir, un concours indépendant de notre volonté.

S'il n'y avait pas une force morale qui modifiât ce que nous appelons les probabilités du hasard, le cours du monde serait dans une incertitude bien plus grande. Un calcul changerait plus souvent le sort d'un peuple: toute destinée serait livrée à une supputation obscure: le monde serait autre, il n'aurait plus de lois, puisqu'elles n'auraient plus de suite. Qui n'en voit l'impossibilité? Il y aurait contradiction; des hommes de bien deviendraient fortunés!

S'il n'y a point une force générale qui entraîne toutes choses, quel singulier prestige empêche les hommes de voir avec effroi, que pour avoir des miroirs, des chandelles romaines, des cravates élastiques et des dragées de baptême, ils ont tout arrangé de manière qu'une seule faute ou un seul événement peut flétrir et corrompre toute une existence d'homme. Une femme, pour avoir oublié l'avenir durant moins d'une minute, n'a plus dans cet avenir que neuf mois d'amères sollicitudes et une vie d'opprobre. L'odieux étourdi qui vient de tuer sa victime, va le lendemain perdre à jamais sa santé en oubliant à son tour. Et vous ne voyez pas que cet état des choses où un incident perd la vie morale, où un seul caprice enlève mille hommes, et que vous appelez l'édifice social, n'est qu'un amas de misères masquées et d'erreurs illusoires, et que vous êtes ces enfants qui pensent avoir des jouets d'un grand prix parce qu'ils sont couverts de papier doré. Vous dites tranquillement: c'est comme cela que le monde est fait. Sans doute; et n'est-ce pas une preuve que nous ne sommes autre chose dans l'univers que des figures burlesques qu'un charlatan agite, oppose, promène en tous sens; fait rire, battre, pleurer, sauter, pour amuser..... qui? Je ne le sais pas. Mais c'est pour cela que je voudrais être esclave: ma volonté serait soumise, et ma pensée serait libre. Au contraire, dans ma prétendue indépendance, il faudrait que je fisse selon ma pensée: cependant je ne le puis pas, et je ne saurais voir clairement pourquoi je ne le pourrais pas; il s'ensuit que tout mon être est dans l'assujettissement, sans se résoudre à le souffrir.

Je ne sais pas bien ce que je veux. Heureux celui qui ne veut que faire ses affaires; il peut se montrer à lui-même son but. Rien de grand (je le sens profondément), rien de ce qui est possible à l'homme et sublime selon sa pensée, n'est inaccessible à ma nature: et pourtant, je le sens de même, ma fin est manquée, ma vie est perdue, stérilisée: elle est déjà frappée de mort; son agitation est aussi vaine qu'immodérée; elle est puissante, mais stérile, oisive et ardente au milieu du paisible et éternel travail des êtres. Je ne sais que vouloir; il faut donc que je veuille toutes choses, car enfin je ne puis trouver de repos quand je suis consumé de besoins, je ne puis m'arrêter à rien dans le vide. Je voudrais être heureux! Mais quel homme aura le droit d'exiger le bonheur sur une terre où presque tous s'épuisent tout entiers seulement à diminuer leurs misères.

Si je n'ai point la paix du bonheur, il me faut l'activité d'une vie forte. Certes je ne veux pas me traîner de degrés en degrés; prendre place dans la société; avoir des supérieurs, avoués pour tels, afin d'avoir des inférieurs à mépriser. Rien n'est burlesque comme cette hiérarchie des mépris qui descend selon des proportions très-exactement nuancées, et embrasse tout l'état, depuis le prince soumis à Dieu seul, dit-il, jusqu'au plus pauvre décroteur du faubourg, soumis à la femme qui le loge la nuit sur de la paille usée. Un maître d'hôtel n'ose marcher dans l'appartement de monsieur; mais dès qu'il s'est retourné vers la cuisine, le voilà qui règne. Vous prendriez pour le dernier des hommes le marmiton qui tremble sous lui: pas du tout; car il commande très-durement à la femme pauvre qui vient emporter les ordures, et qui gagne quelques sous par sa protection. Le valet que l'on charge des commissions, est homme de confiance: il donne lui-même ses commissions au valet dont la figure moins heureuse est laissée aux gros ouvrages: et le mendiant qui a su se mettre en vogue, accable de tout son génie le mendiant qui n'a pas d'ulcère.

Celui-là seul aura pleinement vécu qui passe sa vie entière dans la position à laquelle son caractère le rend propre: ou bien celui-là encore dont le génie embrasse les divers objets, que sa destinée conduit dans toutes les situations possibles à l'homme, et qui dans toutes, sait être ce que sa situation demande. Dans les dangers, il est Morgan; maître d'un peuple, il est Lycurgue; chez des barbares, il est Odin; chez les Grecs, il est Alcibiade; dans le crédule Orient, il est Zerdust: il vit dans la retraite comme Philoclès; maître du monde, il gouverne comme Trajan[33]; dans une terre sauvage, il s'affermit pour d'autres temps, il dompte les caymans, il traverse les fleuves à la nage, il poursuit le bouquetin sur les granits glacés, il allume sa pipe à la lave des volcans[34], il détruit autour de son asile l'ours du Nord, percé des flèches que lui-même a faites. Mais l'homme doit si peu vivre, et la durée de ce qu'il laisse après lui a tant d'incertitude! Si son cœur n'était pas avide, peut-être sa raison lui dirait-elle de vivre seulement sans douleurs, en donnant auprès de lui le bonheur à quelques amis dignes d'en jouir sans détruire son ouvrage.

Les sages, dit-on, vivant sans passion, vivent sans impatience; et comme ils voient toutes choses d'un même œil, ils trouvent dans leur quiétude la paix et la dignité de la vie. Mais de grands obstacles s'opposent souvent à cette tranquille indifférence. Pour recevoir le présent comme il s'offre, et mépriser l'espoir ainsi que les craintes de l'avenir, il n'est qu'un moyen sûr, facile et simple, c'est d'éloigner de son idée cet avenir dont la pensée agite toujours, puisqu'elle est toujours incertaine. Pour n'avoir ni craintes ni désir, il faut tout abandonner à l'événement comme à une sorte de nécessité, jouir ou souffrir selon qu'il arrive; et, l'heure suivante dût-elle amener la mort, n'en pas user moins paisiblement de l'instant présent. Une âme ferme habituée à des considérations élevées, peut parvenir à l'indifférence du sage sur ce que les hommes inquiets ou prévenus appellent des malheurs et des biens: mais quand il faut songer à cet avenir, comment n'en être pas inquiété? S'il faut le disposer, comment l'oublier? S'il faut arranger, projeter, conduire, comment n'avoir point de sollicitude? On doit prévoir les incidents, les obstacles, les succès; or, les prévoir, c'est les craindre ou les espérer. Pour faire, il faut vouloir; et vouloir, c'est être dépendant. Le grand mal est d'être force d'agir librement. L'esclave a bien plus de facilité pour être véritablement libre. Il n'a que des devoirs personnels; il est conduit par la loi de sa nature: c'est la loi naturelle à l'homme, et elle est simple. Il est encore soumis à son maître; mais cette loi là est claire. Epictète fut plus heureux que Marc-Aurèle. L'esclave est exempt de sollicitudes, elles sont pour l'homme libre: l'esclave n'est pas obligé de chercher sans cesse à accorder lui-même avec le cours des choses; concordance toujours incertaine et inquiétante, perpétuelle difficulté de la vie de l'homme qui veut raisonner sa vie. Certainement c'est une nécessité, c'est un devoir de songer à l'avenir, de s'en occuper, d'y mettre même ses affections lorsqu'on est responsable du sort des autres. L'indifférence alors n'est plus permise; et quel est l'homme, même isolé en apparence, qui ne puisse être bon à quelque chose, et qui par conséquent ne doive en chercher les moyens? Quel est celui dont l'insouciance n'entraînera jamais d'autres maux que les siens propres?

Le sage d'Epicure ne doit avoir ni femme ni enfants, mais cela même ne suffit pas encore. Dès-lors que les intérêts de quelqu'autre sont attachés à notre prudence, des soins petits et inquiétants altèrent notre paix, inquiètent notre âme, et souvent même éteignent notre génie.

Qu'arrivera-t-il à celui que de telles entraves compriment, et qui est né pour s'en irriter? Il luttera péniblement entre ces soins auxquels il se livre malgré lui, et le dédain qui les lui rend étrangers. Il ne sera ni au-dessus des événements parce qu'il ne le doit pas, ni propre à en bien user. Il sera variable dans la sagesse, et impatient ou gauche dans les affaires: et il ne fera rien de bon parce qu'il ne pourra rien faire selon sa nature. Il ne faut être ni père ni époux, si l'on veut vivre indépendant: il faudrait peut-être n'avoir pas même d'amis; mais être ainsi seul, c'est vivre bien tristement, c'est vivre inutile. Un homme qui règle la destinée publique, qui médite et fait de grandes choses, peut ne tenir à aucun individu en particulier, les peuples sont ses amis; et, bienfaiteur des hommes, il peut se dispenser de l'être d'un homme: mais il me semble que dans la vie obscure, il faut au moins chercher quelqu'un avec qui l'on ait des devoirs à remplir. Cette indépendance philosophique est une vie commode, mais froide. Celui qui n'est pas enthousiaste doit la trouver insipide à la longue. Il est affreux de finir ses jours on disant: nul cœur n'a été heureux par mon moyen; nulle félicité d'homme n'a été mon ouvrage; j'ai passé impassible et nul, comme le glacier qui dans les autres des montagnes, a résisté aux feux du midi, mais qui n'est pas descendu dans la vallée protéger de ses eaux les pâturages flétris sous leurs rayons brûlants.

La religion finit toutes ses anxiétés; elle fixe tant d'incertitudes; elle donne un but qui n'étant jamais atteint, n'est jamais dévoilé; elle nous assujettit pour nous mettre en paix avec nous-mêmes; elle nous promet des biens dont l'espoir reste toujours, parce que nous ne saurions en faire l'épreuve; elle écarte l'idée du néant, elle écarte les passions de la vie; elle nous débarrasse de nos maux désespérants, de nos biens fugitifs; et elle met à la place un songe dont l'espérance, meilleure peut-être que tous les biens réels, dure du moins jusqu'à la mort. Elle est aussi bienfaisante qu'elle est solennelle: mais elle semble n'exister que pour ouvrir au cœur de l'homme des abîmes nouveaux. Elle est fondée sur des dogmes que plusieurs ne peuvent croire: en désirant ses effets, ils ne peuvent les éprouver; en regrettant sa sécurité, ils ne sauraient en jouir: ils cherchent ces célestes espérances, et ils ne voient qu'un rêve des mortels; ils aiment la récompense de l'homme bon, mais ils ne voient pas qu'ils aient mérité de la nature; ils voudraient perpétuer, leur être, et ils voient que tout passe. Tandis que le novice à peine tonsuré, entend distinctement les anges qui célèbrent ses jeunes et ses mérites, eux qui ont le sentiment de la vertu, savent assez qu'ils n'atteignent point sa sublime hauteur: accablés de leur faiblesse et du vide de leurs destins, ils n'ont pas une autre attente que de désirer, de s'agiter et de passer comme l'ombre qui n'a rien connu.

Lyon, 15 juin, VI.

J'ai relu, j'ai pesé vos objections, ou si vous voulez, vos reproches: c'est ici une question sérieuse; je vais y répondre à-peu-près. Si les heures que l'on passe à discuter sont ordinairement perdues, celles qu'on passe à s'écrire ne le sont point.

Croyez-vous bien sérieusement que cette opinion, qui, dites-vous, ajoute à mon malheur, dépende de moi? Le plus sûr est de croire: je ne le conteste pas. Vous me rappelez aussi ce que l'on n'a pas moins dit, que cette croyance est nécessaire pour sanctionner la morale.

J'observe d'abord que je ne prétends point décider; que j'aimerais même à ne pas nier, mais que je trouve au moins téméraire d'affirmer. Sans doute c'est un malheur que de pencher à croire impossible ce dont on désirerait la réalité, mais j'ignore comment on peut échapper à ce malheur[35]quand on y est tombé.

La mort, dites-vous, n'existe point pour l'homme. Vous trouvez impie lehic jacet. L'homme de bien, l'homme de génie n'est pas là sous ce marbre froid, dans cette cendre morte. Qui dit cela? Dans ce senshic jacetsera faux sur la tombe d'un chien: son instinct fidèle et industrieux n'est plus là. Où est-il? Il n'est plus.

Vous me demandez ce, qu'est devenu le mouvement, l'esprit, l'âme de ce corps qui vient de pourrir: la réponse est très-simple. Quand le feu de votre cheminée s'éteint, sa lumière, sa chaleur, son mouvement enfin le quitte, comme chacun sait, et s'en va dans un autre monde pour y être éternellement récompensé s'il a réchauffé vos pieds, et éternellement puni s'il a brûlé vos pantoufles.

Ainsi l'harmonie de la lyre que l'Ephore vient de faire briser, passera de pipeaux en sifflets, jusqu'à ce qu'elle ait expié par des sons plus austères ces modulations voluptueuses qui corrompaient la morale. Rien ne peut être anéanti. Non: un être, un corpuscule n'est pas anéanti; mais une forme, un rapport, une faculté le sont. Je voudrais bien que l'âme de l'homme bon et infortuné lui survécût pour un bonheur immortel. Mais si l'idée de cette félicité céleste a quelque chose de céleste elle-même, cela ne prouve point qu'elle ne soit pas un rêve. Ce dogme est beau et consolant sans doute; mais ce que j'y vois de beau, ce que j'y trouverais de consolant, loin de me le prouver, ne me donne pas même l'espérance de le croire. Quand un sophiste s'avisera de me dire que si je suis dix jours soumis à sa doctrine, je recevrai au bout de ce temps des facultés surnaturelles, que je resterai invulnérable, toujours jeune, possédant tout ce qu'il faut au bonheur, puissant pour faire le bien, et dans une sorte d'impuissance de vouloir aucun mal; ce songe flattera sans doute mon imagination, j'en regretterai peut-être les promesses séduisantes, mais je ne pourrai pas y voir la vérité.

En vain il m'objectera que je ne cours aucun risque à le croire. S'il me promettait plus encore pour être persuadé que le soleil luit à minuit, cela ne serait pas en mon pouvoir. S'il me disait ensuite: à la vérité, je vous faisais un mensonge, et je trompe de même les autres hommes; mais ne les avertissez point, car c'est, pour les consoler; ne pourrais-je lui répliquer que sur ce globe âpre et fangeux, où discutent et souffrent dans une même incertitude, quelques cent millions d'immortels gais ou navrés, ivres ou moroses, sémillants ou imbéciles, trompés ou atroces, nul n'a encore prouvé que ce fût un devoir de dire ce qu'on croit consolant, et de taire ce que l'on croit vrai.

Très-inquiets et plus ou moins malheureux, nous attendons sans cesse l'heure suivante, le jour suivant, l'année suivante. Il nous faut à la fin une vie suivante. Nous avons existé sans vivre; nous vivrons donc un jour; conséquence plus flatteuse que juste. Si elle est une consolation pour le malheureux; cela même est une raison de plus pour que la vérité m'en soit suspecte. C'est un assez beau rêve qui dure jusqu'à ce qu'on s'endorme pour jamais. Conservons cet espoir: heureux celui qui l'a! Mais convenons que la raison qui le rend si universel n'est pas difficile à trouver.

Il est vrai qu'on ne risque rien d'y croire quand on peut: mais il ne l'est pas moins que le grand Paschal a dit une puérilité quand il a dit: Croyez, parce que vous ne risquez rien de croire, et que vous risquez beaucoup en ne croyant pas. Ce raisonnement est décisif, s'il s'agit de la conduite, il est absurde quand c'est la foi que l'on demande. Croire a-t-il jamais dépendu de la volonté?

L'homme de bien ne peut que désirer l'immortalité. On a osé dire d'après cela: le méchant seul n'y croit pas. Ce jugement téméraire place dans la classe de ceux qui ont à redouter une justice éternelle, plusieurs des plus sages et des plus grands des hommes. Ce mot de l'intolérance serait atroce, s'il n'était pas imbécile.

Tout homme qui croit finir en mourant est l'ennemi de la société; il est nécessairement égoïste et méchant avec prudence: autre erreur. Helvétius connaissait mieux les différences du cœur humain, lorsqu'il disait: il y a des hommes si malheureusement nés qu'ils ne sauraient se trouver heureux que par des actions qui mènent à la Grève. Il y a aussi des hommes qui ne peuvent être bien qu'au milieu des hommes contents, qui se sentent dans tout ce qui jouit et souffre, et qui ne sauraient être satisfaits d'eux-mêmes que s'ils contribuent à l'ordre des choses et à la félicité des hommes. Ceux-là tâchent de bien faire sans croire beaucoup à l'étang de soufre.

Au moins, objectera-t-on, la foule n'est pas ainsi organisée. Dans le vulgaire des hommes, chaque individu ne cherche que son intérêt personnel, et sera méchant s'il n'est utilement trompé. Ceci peut être vrai jusqu'à un certain point. Si les hommes ne devaient et ne pouvaient jamais être détrompés, il n'y aurait plus qu'à décider si l'intérêt public donne le droit de tromper, et si c'est un crime ou du moins un mal de dire la vérité contraire. Mais, si cette erreur utile, ou donnée pour telle, ne peut avoir qu'un temps; s'il est inévitable qu'un jour on cesse de croire sur parole; ne faut-il point avouer que tout votre édifice moral restera sans appui quand une fois ce brillant échafaudage se sera écroulé. Pour prendre des moyens plus faciles et plus courts d'assurer le présent, vous exposez l'avenir à la subversion la plus sinistre et peut-être la plus irrémédiable. Si au contraire vous eussiez su trouver dans le cœur humain les bases naturelles de sa moralité; si vous eussiez su y mettre ce qui pouvait manquer au mode social, aux institutions de la cité; votre ouvrage plus difficile, il est vrai, et plus savant, eût été durable comme le monde.

Si donc il arrivait que mal persuadé de ce que n'ont pas cru eux-mêmes plusieurs des plus vénérés d'entre vous, on vînt à dire: les nations commencent à vouloir des certitudes et à distinguer les choses positives; la morale se déprave, et la foi n'est plus. Il faut se hâter de prouver aux hommes qu'indépendamment d'une vie future, la justice est nécessaire à leurs cœurs; que pour l'individu même, il n'y a point de bonheur sans la raison; et que les vertus morales sont des lois de la nature aussi nécessaires à l'homme en société que les lois des besoins des sens. Si, dis-je, il était de ces hommes justes et amis de l'ordre par leur nature, dont le premier besoin fût de ramener les hommes à plus d'union, de conformités et de jouissances: si, laissant dans le doute ce qui n'a jamais été prouvé, ils rappelaient aux hommes les principes de justice et d'amour universel qu'on ne saurait contester: s'ils se permettaient de leur parler des voies invariables du bonheur: si, entraînés par la vérité qu'ils sentent, qu'ils voient et que vous reconnaissez vous-mêmes, ils consacraient leur vie à l'annoncer de différentes manières et à la persuader avec le temps: pardonnez, ministres de vérité, à des moyens qui ne sont pas précisément les vôtres, mais qui serviront la vérité; considérez, je vous prie, qu'il n'est plus d'usage de lapider, que les miracles modernes ont fait beaucoup rire, que les temps sont changés, et qu'il faudra que vous changiez avec eux.

Je quitte les interprètes du ciel, que leur grand caractère, rend très-utiles ou très-funestes, tout-à-fait bons ou tout-à-fait médians, les uns vénérables, les autres dignes d'exécration. Je reviens à votre lettre. Je ne réponds pas à tous ses points, parce que la mienne serait trop longue; mais je ne saurais laisser passer une objection spécieuse en effet, sans observer qu'elle n'est pas aussi fondée qu'elle pourrait d'abord le paraître.

La nature est conduite par des forces inconnues et selon des lois mystérieuses: l'ordre est sa mesure, l'intelligence est son mobile: il n'y a pas bien loin, dit-on, de ces données prouvées et obscures, à nos dogmes inexplicables. Plus loin qu'on ne pense.[36]

Beaucoup d'hommes extraordinaires ont cru aux présages, aux songes, aux moyens secrets des forces invisibles; beaucoup d'hommes extraordinaires ont donc été superstitieux: je le veux bien, mais du moins ce ne fut pas à la manière des petits esprits. L'historien d'Alexandre dit qu'il était superstitieux, frère Labre l'était aussi: mais Alexandre et frère Labre ne l'étaient pas de la même manière, il y avait bien quelques différences entre leurs pensées. Je crois que nous reparlerons de cela une autre fois.

Pour les efforts presque surnaturels que la religion fit faire, je n'y vois pas une grande preuve d'origine divine. Tous les genres de fanatisme ont produit des choses qui surprennent quand on est de sang-froid.

Quand vos dévots ont trente mille livres de rente, et qu'ils donnent beaucoup de sous aux pauvres, on vante leurs aumônes. Quand les bourreaux leurouvrent le ciel, on crie que sans la grâce d'en haut, ils n'auraient jamais eu la force d'accepter une félicité éternelle. En général, je n'aperçois point ce que leurs vertus peuvent avoir qui m'étonnât à leur place. Le prix est assez grand: mais eux sont souvent bien petits. Pour aller droit, ils ont sans cesse besoin de voir l'enfer à gauche, le purgatoire à droite, et le ciel en face. Je ne dis pas qu'il n'y ait point d'exceptions; il me suffit qu'elles soient rares.

Si la religion a fait de grandes choses, c'est avec des moyens immenses. Celles que la bonté du cœur a faites tout naturellement, sont moins éclatantes peut-être, moins opiniâtres et moins prônées, mais plus sûres comme plus utiles.

Le stoïcisme eut aussi ses héros. Il les eut sans promesses éternelles, sans menaces infinies. Si un culte eût fait tant avec si peu, on en tirerait de belles preuves de son institution divine.

A demain.

Examinez deux choses: si la religion n'est pas un des plus faibles moyens sur la classe qui reçoit ce qu'on appelle de l'éducation: et s'il n'est pas absurde qu'il ne soit donné de l'éducation qu'à la dixième partie des hommes.

Quand on a dit que le Stoïcien n'avait qu'une fausse vertu, parce qu'il ne prétendait pas à la vie éternelle, on a porté l'impudence du zèle à un excès rare.

C'est un exemple non moins curieux de l'absurdité où la fureur du dogme peut entraîner même un bon esprit, que ce mot du célèbre Tilotson: la véritable raison pour laquelle un homme est athée, c'est qu'il est méchant.

Je veux que les lois civiles se trouvent insuffisantes pour cette multitude que l'on ne forme pas, dont on ne s'inquiète pas, que l'on fait naître et qu'on abandonne au hasard des affections ineptes et des habitudes crapuleuse. Cela prouve seulement qu'il n'y a que misère et confusion sous le calme apparent des vastes Etats; que la politique, dans la véritable acception de ce mot, s'est absentée de notre terre où la diplomatie, où l'administration financière font des pays florissants pour les poèmes, et gagnent des victoires pour les gazettes.

Je ne veux point discuter une question compliquée: que l'histoire prononce! Mais n'est-il pas notoire que les terreurs de l'avenir ont retenu bien peu de gens disposés à n'être retenus par aucune autre chose. Pour le reste des hommes, il est des freins plus naturels, plus directs, et dès-lors plus puissants. Puisque l'homme avait reçu le sentiment de l'ordre, puisqu'il était dans sa nature, il fallait en rendre le besoin sensible à tous les individus. Il fût resté moins de scélérats que vos dogmes n'en laissent; et vous eussiez eu de moins tous ceux qu'ils font.

On dit que les premiers crimes mettent aussitôt dans le cœur le supplice du remords, et qu'ils y laissent pour toujours le trouble; et l'on dit qu'un athée, s'il est conséquent, doit voler son ami et assassiner son ennemi: c'est une des contradictions que je croyais voir dans les écrits des défenseurs de la foi. Mais il ne peut y en avoir, puisque les hommes qui écrivent sur des choses révellées n'auraient aucun prétexte qui excusât l'incertitude et les variations: ils en sont tellement éloignés, qu'ils n'en pardonnent pas même l'apparence à ces profanes qui annoncent avoir reçu en partage une raison faible et non inspirée, le doute et non l'infaillibilité.

Qu'importe, diront-ils encore, d'être content de soi-même si l'on ne croit pas à la vie future? Il importe au repos de celle-ci, laquelle est tout alors.

S'il n'y avait point d'immortalité, poursuivent-ils, qu'est-ce que l'homme vertueux aurait gagné à bien faire? Il y aurait gagné tout ce que l'homme vertueux estime, et perdu seulement ce que l'homme vertueux n'estime pas, c'est-à-dire ce que vos passions ambitionnent souvent malgré votre croyance.

Sans l'espérance et la terreur de la vie future, vous ne reconnaissez point de mobile: mais la tendance à l'ordre ne peut-elle faire une partie essentielle de nos inclinations, de notreinstinct, comme la tendance à la conservation, à la reproduction? N'est-ce rien que de vivre dans le calme et la sécurité du juste?

Dans l'habitude trop exclusive de lier à vos désirs immortels et à vos idées célestes, tout sentiment magnanime, toute idée droite et pure, vous supposez toujours que tout ce qui n'est pas surnaturel est vil, que tout ce qui n'exalte pas l'homme jusqu'au séjour des béatitudes, le rabaisse nécessairement au niveau de la brute; que des vertus terrestres ne sont qu'un déguisement misérable; et qu'une âme bornée à la vie présente n'a que des désirs infâmes et des pensées immondes. Ainsi l'homme juste et bon, qui, après quarante ans de patience dans les douleurs, d'équité parmi les fourbes, et d'efforts généreux que le ciel doit couronner, viendrait à reconnaître la fausseté des dogmes qui faisaient sa consolation, et qui soutenaient sa vie laborieuse dans l'attente d'un repos céleste; ce sage dont l'âme est nourrie du calme de la vertu, et pour qui bien faire c'est vivre, changeant de besoins présents parce qu'il a changé de système sur l'avenir, et ne voulant plus du bonheur actuel parce qu'il pourrait bien ne pas durer toujours, va tramer une perfidie contre l'ancien ami qui n'a jamais douté de son cœur; il va s'occuper des moyens vils mais secrets d'obtenir de l'or et du pouvoir; et pourvu qu'il échappe à la justice des hommes, il va croire que son intérêt se trouve désormais à tromper les bons, à opprimer les malheureux, à ne garder de l'honnête homme qu'un dehors prudent, et à mettre dans son cœur tous les vices qu'il avait abhorré jusqu'alors? Sérieusement, je n'aimerais pas faire une pareille question à vos sectaires, à ces vertueux exclusifs; car s'ils me répondaient par la négative, je leur dirais qu'ils sont très-inconséquents, or il ne faut jamais perdre de vue que des inspirés n'ont pas d'excuse en cela; et s'ils osaient avancer l'affirmative, ils me feraient pitié.

Si l'idée de l'immortalité a tous les caractères d'un songe admirable, celle de l'anéantissement n'est pas susceptible d'une démonstration rigoureuse. L'homme de bien désire nécessairement de ne pas périr tout entier: n'est-ce pas assez pour l'affermir?

Si, pour être juste, on avait besoin de l'espoir d'une vie future, cette possibilité vague serait encore suffisante. Elle est superflue pour celui qui raisonne sa vie; les considérations du temps présent peuvent lui donner moins de satisfaction, mais elles le persuadent de même; car il a le besoin présent d'être juste. Les autres hommes n'écoutent que les intérêts du moment. Ils pensent au paradis quand il s'agit des rites religieux; mais dans les choses morales, la crainte des suites, celle de l'opinion, celle des lois, les penchants de l'âme sont leur seule règle. Les devoirs imaginaires sont fidèlement observés par quelques-uns; les véritables sont sacrifiés par presque tous quand il n'y a pas de danger temporel.

Donnez aux hommes la justesse de l'esprit et la bonté du cœur, vous aurez une telle majorité d'hommes de bien, que le reste sera entraîné par ses intérêts même les plus directs et les plus grossiers. Au contraire, vous rendez les esprits faux et les âmes petites. Depuis trente siècles, les résultats sont dignes de la sagesse des moyens. Tous les genres de contrainte ont des effets funestes, et des résultats éphémères: il faudra enfin persuader.

J'ai de la peine à quitter un sujet aussi important qu'inépuisable.

Je suis si loin d'avoir de la partialité contre le Christianisme, que je déplore ce que la plupart de ses zélateurs ne pensent guère à déplorer eux-mêmes. Je me plaindrais volontiers comme eux, de la perte du christianisme: avec cette différence néanmoins qu'ils le regrettent tel qu'il fut exécuté, tel même qu'il existait il y a un demi-siècle; et que je ne trouve pas que ce christianisme-là soit bien regrettable.

Les conquérants, les esclaves, les poètes, les prêtrespaïenset les nourrices parvinrent à défigurer les traditions de la Sagesse antique à force de mêler les races, de détruire les écrits, d'expliquer et de confondre les allégories, de laisser le sens profond et vrai pour chercher des idées absurdes qu'on puisse admirer, et de personnifier les êtres abstraits afin d'avoir beaucoup à adorer.

Les grandes conceptions étaient avilies. Le Principe de vie, l'Intelligence, la Lumière, l'Eternel n'était plus que le mari de Junon: l'Harmonie, la Fécondité, le lien des êtres, n'étaient plus que l'amante d'Adonis: la Sagesse impérissable n'était plus connue que par son hibou: les grandes idées de l'immortalité et de la rémunération consistaient dans la crainte de tourner une roue et dans l'espoir de se promener sous des rameaux verts. La Divinité indivisible était partagée en une multitude hiérarchique agitée de passions misérables: le résultat, du génie des races primitives, les emblèmes des lois universelles n'étaient plus que des pratiques superstitieuses, dont les enfants riaient dans les villes.

Rome avait changé le monde, et Rome changeait. La Terre inquiète, agitée, opprimée ou menacée, instruite et trompée, ignorante et désabusée, avait tout perdu sans avoir rien remplacé; encore endormie dans l'erreur, elle était déjà étonnée du bruit confus des vérités que la science cherchait.

Une même domination, les mêmes intérêts, la même terreur, le même esprit de ressentiment et de vengeance contre le Peuple-roi, tout rapprochait les nations. Leurs habitudes étaient interrompues, leurs constitutions n'étaient plus; l'amour de la cité, l'esprit de séparation, d'isolement, de haine pour les étrangers, s'était affaibli dans le désir général de résister aux vainqueurs de la terre, ou dans la nécessité d'en recevoir des lois: le nom de Rome avait tout réuni. Les vieilles religions des peuples n'étaient plus que des traditions de province: le Dieu du Capitole avait fait oublier leurs Dieux, et l'apothéose des empereurs le faisait oublier lui-même; partout, les autels les plus fréquentés étaient ceux des Césars.

C'était la plus grande époque de l'histoire du monde: il fallait élever un monument majestueux et simple sur ces monuments ruinés des diverses régions connues.

Il fallait une croyance sublime puisque la morale était méconnue: il fallait des dogmes impénétrables peut-être, mais nullement risibles, puisque les lumières s'étendaient. Puisque tous les cultes étaient avilis, il fallait un culte majestueux et digne de l'homme qui cherche à agrandir son âme par l'idée d'un Dieu du monde. Il fallait des rites imposants, rares, désirés, mystérieux mais simples, des rites comme surnaturels, mais aussi convenables à la raison de l'homme qu'à son cœur. Il fallait ce qu'un grand génie pouvait seul établir, et que je ne fais qu'entrevoir.

Mais vous avez fabriqué, raccommodé, essayé, corrigé, recommencé je ne sais quel amas incohérent de cérémonies triviales et de dogmes un peu propres à scandaliser les faibles: vous avez mêlé ce composé hasardeux à une morale quelquefois fausse, souvent fort belle, et habituellement austère, seul point sur lequel vous n'ayez pas été gauches. Vous passez quelques centaines d'années à arranger tout cela par inspiration; et votre lent ouvrage, industrieusement réparé, mais mal conçu, n'est fait pour durer qu'à-peu-près autant de temps que vous en mettez à l'achever.

Jamais on ne fit une maladresse plus surprenante que de confier le sacerdoce aux premiers venus, et d'avoir une populace d'hommes-de-Dieu. On multiplia hors de toute mesure ce sacrifice auguste dont la nature était essentiellement l'unité: on parut ne voir jamais que les effets directs et les convenances du moment: on mit partout des sacrificateurs et des confesseurs; on fit partout des prêtres et des moines, ils se mêlèrent de tout, et partout on en trouve des troupes dans le luxe ou dans la mendicité.

Cette multitude est commode, dit-on, pour les fidèles. Mais il n'est pas bon qu'en cela le peuple trouve ainsi toutes ses commodités au coin de sa rue. Il est insensé de confier les fonctions religieuses à des millions d'individus: c'est les abandonner continuellement aux derniers des hommes; c'est en compromettre la sainte dignité; c'est effacer l'empreinte sacrée dans un commerce trop habituel; c'est avancer de beaucoup l'instant ou doit périr tout ce qui n'a pas des fondements impérissables.

Chessel, 27 juillet, VI.

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Je n'ai jamais affirmé que ce fût une faiblesse d'avoir une larme pour des maux qui ne nous sont point personnels, pour un malheureux qui nous est étranger, mais qui nous est connu. Il est mort: c'est peu de chose, qui est-ce qui ne meurt pas? mais il a été constamment malheureux et triste; jamais l'existence ne lui a été bonne; il n'a encore eu que des douleurs, et maintenant il n'a plus rien. Je l'ai vu, je l'ai plaint: je le respectais, il était malheureux et bon. Il n'a pas eu des malheurs éclatants: mais en entrant dans la vie, il s'est trouvé sur une longue trace de dégoûts et d'ennuis; il y est resté, il y a vécu, il y a vieilli avant l'âge, il s'y est éteint.

Je n'ai pas oublié ce bien de campagne qu'il désirait, et que j'allai voir avec lui, parce que j'en connaissais le propriétaire. Je lui disais; vous y serez bien, vous y aurez des années meilleures, elles vous feront oublier les autres; vous prendrez cet appartement-ci, vous y serez seul et tranquille.—J'y serais heureux, mais je ne le crois pas.—Vous le serez demain, vous allez passer l'acte.—Vous verrez que je ne l'aurai point.

Il ne l'eut pas: vous savez comment tout cela tourna. La multitude des hommes vivants est sacrifiée à la prospérité de quelques-uns; comme le plus grand nombre des enfants meurt, et est sacrifié à l'existence de ceux qui resteront; comme des millions de glands le sont à la beauté des grands chênes qui doivent couvrir librement un vaste espace. Et, ce qui est déplorable, c'est que dans cette foule que le sort abandonne et repousse dans les marais bourbeux de la vie, il se trouve des hommes qui ne sauraient descendre comme leur sort, et dont l'énergie impuissante s'indigne en s'y consumant. Les lois générales sont fort belles: je leur sacrifierais volontiers un an, deux, dix ans même de ma vie; mais tout mon être, c'est trop: ce n'est rien dans la nature, c'est tout pour moi. Dans ce grand mouvement, sauve qui peut, dit-on: cela serait assez bien, si le tour de chacun venait tôt ou tard, ou si du moins on pouvait l'espérer toujours: mais quand la vie s'écoule, quoique l'instant de la mort reste incertain, l'on sait bien du moins que l'on s'en va. Dites-moi où est l'espérance de l'homme qui arrive à soixante ans sans avoir encore autre chose que de l'espérance! Ces lois de l'ensemble, ce soin des espèces, ce mépris des individus, cette marche des êtres est bien dure pour nous qui sommes des individus. J'admire cette providence qui taille tout en grand; mais comme l'homme est culbuté parmi les rognures! et que nous sommes plaisants de nous croire quelque chose! Dieux par la pensée, insectes pour le bonheur, nous sommes ce Jupiter dont le temple est aux petites maisons; il prend pour une cassolette d'encens l'écuelle de bois où fume la soupe qu'on apporte dans sa loge; il règne sur l'Olympe, jusqu'à l'instant où le plus vil geôlier lui donnant un soufflet, le rappelle à la vérité, pour qu'il baise la main et mouille de larmes son pain moisi.

Infortuné! vous avez vu vos cheveux blanchir, et dans tant de jours, vous n'en avez pas eu un de contentement, pas un; pas même le jour du mariage funeste, du mariage d'inclination qui vous a donné une femme estimable, et qui vous a perdu tous deux. Tranquilles, aimants, sages, vertueux, religieux, tous deux la bonté même, vous avez vécu plus mal ensemble que ces insensés que leurs passions entraînent, qu'aucun principe ne retient, et qui ne sauraient imaginer à quoi peut servir la bonté du cœur. Vous vous êtes marié pour vous aider mutuellement, disiez-vous, pour adoucir vos peines en les partageant, pour faire votre salut: et le même soir, le premier soir, mécontents l'un de l'autre et de votre destinée, vous n'eûtes plus d'autre vertu ni d'autre consolation à attendre que la patience de vous supporter jusqu'au tombeau. Quel fut donc votre malheur, votre crime? de vouloir le bien, de le vouloir trop, de ne pouvoir jamais le négliger, de le vouloir minutieusement et avec assez de passion pour ne le considérer que dans le détail du moment présent.

Vous voyez que je les connaissais. On paraissait me voir avec plaisir: on voulait me convertir; et quoique ce projet n'ait pas absolument réussi, nous jasions assez ensemble. C'est lui surtout dont le malheur me frappait. Sa femme n'était ni moins bonne ni moins estimable; mais plus faible, elle trouvait dans son abnégation un certain repos où devait s'engourdir sa douleur. Dévote avec tendresse, offrant ses amertumes, et remplie de l'idée d'une récompense future, elle souffrait, mais d'une manière qui n'était pas sans dédommagement. Il y avait d'ailleurs dans ses maux quelque chose de volontaire; elle était malheureuse par goût; et ses gémissements, comme ceux des saints, quoique très-pénibles quelquefois, lui étaient précieux et nécessaires.

Pour lui, il était religieux sans être absorbé par la dévotion: il était religieux par devoir, mais sans fanatisme, et sans faiblesses comme sans momerie; pour réprimer ses passions, et non pas pour en suivre une plus particulière. Je n'assurerais pas même qu'il ait joui de cette conviction sans laquelle la religion peut plaire, mais ne saurait suffire.

Ce n'est pas tout: on voyait comment il eût pu être heureux; on sentait même que les causes de son malheur n'étaient pas dans lui. Mais sa femme eût été à-peu-près la même, dans quelque situation qu'elle eût vécu: elle eût trouvé partout le moyen de se tourmenter et d'affliger les autres, en ne voulant que le bien, en ne s'occupant nullement d'elle-même, en croyant sans cesse se sacrifier pour tous; mais en ne sacrifiant jamais ses idées, en prenant sur elle tous les efforts, excepté celui de changer sa manière. Il semblait donc que son malheur appartînt en quelque sorte à sa nature; et on était plus disposé à s'en consoler et à prendre là-dessus son parti, comme sur l'effet d'une destinée irrévocable. Au contraire, son mari eût vécu comme un autre, s'il eût vécu avec tout autre qu'avec elle. On sait quel remède trouver à un mal ordinaire, et surtout à un mal qui ne mérite pas de ménagement: mais c'est une misère à laquelle on ne peut espérer de terme, de ne pouvoir que plaindre celle dont la perpétuelle manie nous déplaît avec amitié, nous harcèle avec douceur, et nous impatiente toujours sans se déconcerter jamais; qui ne nous fait mal que par une sorte de nécessité, qui n'oppose à notre indignation que des larmes pieuses, qui en s'excusant fait pis encore qu'elle n'avait fait; et qui avec de l'esprit, mais dans un aveuglément inconcevable, fait en gémissant tout ce qu'il faut pour nous pousser à bout.

Si quelques hommes ont été un fléau pour l'homme, ce sont bien les législateurs profonds qui ont rendu le mariage indissoluble, afin que l'on futforcéde s'aimer. Pour compléter l'histoire de la sagesse humaine, il nous en manque un, qui voyant la nécessité de s'assurer de l'homme suspecté d'un crime et l'injustice de rendre malheureux en attendant son jugement celui qui peut être innocent, ordonne dans tous les cas vingt ans de cachot provisoirement, au lieu d'un mois de prison, afin que la nécessité de s'y faire adoucisse le sort du détenu et lui rende sa chaîne aimable.

On ne remarque pas assez quelle insupportable répétition de peines comprimantes, et souvent mortelles, produisent dans le secret des appartements, ces humeurs difficiles, ces manies tracassières, ces habitudes orgueilleuses à-la-fois et petites, où s'engagent, par hasard, sans le soupçonner et sans pouvoir s'en retirer, tant de femmes à qui on n'a jamais cherché à faire connaître le cœur humain. Elles achèvent leur vie avant d'avoir découvert qu'il est bon de savoir vivre avec les hommes: elles élèvent des enfants ineptes comme elles; c'est une génération de maux, jusqu'à ce qu'il survienne un tempérament heureux qui se forme lui-même un caractère; et tout cela, parce qu'on a cru leur donner une éducation très-suffisante en leur apprenant à coudre, danser, mettre le couvert et lire les psaumes en latin.

Je ne sais pas quel bien il peut résulter de ce qu'on ait des idées étroites, et je ne vois pas qu'une imbécile ignorance soit de la simplicité: l'étendue des vues produit au contraire moins d'égoïsme, moins d'opiniâtreté, plus de bonne-foi, une délicatesse officieuse, et cent moyens de conciliation. Chez les gens trop bornés, à moins que le cœur ne soit d'une bonté extrême, et qu'il faut rarement attendre, vous ne voyez qu'humeur, oppositions, entêtement ridicule, altercations perpétuelles; et la plus faible altercation devient en deux minutes une dispute pleine d'aigreur. Des reproches amers, des soupçons hideux, des manières brutes semblent, à la moindre occasion, brouiller ces gens-là pour jamais. Il y a cependant chez eux une chose heureuse, c'est que comme l'humeur est leur seul mobile, si quelque bêtise vient les divertir, ou si quelque tracasserie contre une autre personne vient les réunir, voilà mes gens qui rient ensemble et se parlent à l'oreille, après s'être traités avec le dernier mépris: une demi-heure plus tard, voici une fureur nouvelle; un quart-d'heure après cela chante ensemble. Il faut rendre à de telles gens cette justice qu'il ne résulte ordinairement rien de leur brutalité, si ce n'est un dégoût insurmontable dans ceux que des circonstances particulières engageraient à vivre avec eux.

Vous êtes hommes, vous vous dites chrétiens: et cependant, malgré les lois que vous ne sauriez désavouer, et malgré celles que vous adorez, vous fomentez, vous perpétuez une extrême inégalité entre les lumières et les sentiments des hommes. Cette inégalité est dans la nature; mais vous l'avez augmentée contre toute mesure, quand vous deviez au contraire travailler à la restreindre. Il faut bien que les prodiges de votre industrie soient une surabondance funeste, puisque vous n'avez ni le temps, ni les facultés de faire tant de choses indispensables. La masse des hommes est brute, inepte et livrée à elle-même; tous vos maux viennent de-là: ou ne les faites pas exister, ou donnez-leur une existence d'homme.

Que conclure, à la fin, de tous mes longs propos?C'est que l'homme étant peu de chose dans la nature, et étant tout pour lui-même, il devrait bien s'occuper un peu moins des lois du monde, et un peu plus des siennes; laisser peut-être celles des hautes-sciences qui sont sublimes, et qui n'ont pas séché une seule larme dans les hameaux et au quatrième étage; laisser peut-être certains arts admirables et inutiles; laisser des passions héroïques et funestes; tâcher, s'il se peut, d'avoir des institutions qui arrêtent l'homme et qui cessent de l'abrutir, d'avoir moins de science et moins d'ignorance; et convenir enfin que si l'homme n'est pas un ressort aveugle qu'il faille abandonner aux forces de la fatalité, que si ses mouvements ont quelque chose de spontané, la morale est la seule science de l'homme livré à la providence de l'homme.

Vous laissez aller sa veuve dans un couvent: vous faites très-bien, je crois. C'est-là qu'elle eût dû vivre: elle était née pour le cloître, mais je soutiens qu'elle n'y eût pas trouvé plus de bonheur. Ce n'est donc pas pour elle que je dis que vous faites bien. Mais en la prenant chez vous, vous étaleriez une générosité inutile; elle n'en serait pas plus heureuse. Votre bienfaisance prudente et éclairée se soucie peu des apparences, et ne considère dans le bien à faire, que la somme plus ou moins grande du bien qui doit en résulter.

Lyon, 2 août, VI.

Quand le jour commence, je suis abattu; je me sens triste et inquiet; je ne puis m'attacher à rien; je ne vois pas comment je remplirai tant d'heures. Quand il est dans sa force, il m'accable; je me retire dans l'obscurité, je tâche de m'occuper, et je ferme tout pour ne pas savoir qu'il n'a point de nuages. Mais lorsque sa lumière s'adoucit, et que je sens autour de moi ce charme d'une soirée heureuse qui m'est devenu si étranger, je m'afflige, je m'abandonne; dans ma vie commode, je suis fatigué de plus d'amertumes que l'homme pressé par le malheur. On m'a dit: vous êtes tranquille maintenant.

Le paralytique est tranquille dans son lit de douleur. Consumer les jours de l'âge fort, comme le vieillard passe les jours du repos! Toujours attendre, et ne rien espérer; toujours de l'inquiétude sans désirs, et de l'agitation sans objet; des heures constamment nulles; des conversations où l'on parle pour placer des mots, où l'on évite de dire des choses; des repas où l'on mange par excès d'ennui; de froides parties de campagne dont on n'a jamais désiré que la fin; des amis sans intimité; des plaisirs pour l'apparence; du rire pour contenter ceux qui bâillent comme vous; et pas un sentiment de joie dans deux années! Avoir sans cesse le corps inactif, la tête agitée, l'âme malheureuse, et n'échapper que fort mal dans le sommeil même à ce sentiment d'amertumes, de contrainte, et d'ennuis inquiets: c'est la lente agonie du cœur; ce n'est pas ainsi que l'homme devait vivre.

3 août.

S'il vit ainsi, me direz-vous, c'est donc ainsi qu'il devait vivre: ce qui existe est selon l'ordre; où seraient les causes, si elles n'étaient pas dans la nature? Il faudra que j'en convienne avec vous: mais cet ordre de choses n'est que momentané; il n'est point selon l'ordre essentiel, à moins que tout ne soit déterminé irrésistiblement. Si tout est nécessaire, il l'est que j'agisse comme s'il n'y avait point de nécessité: ce que nous disons est vain; il n'y a point de sentiment préférable au sentiment contraire, point d'erreur, point d'utilité. Mais s'il en est autrement, avouons nos écarts; examinons où nous en sommes; cherchons comment on pourrait réparer tant de pertes. La résignation est souvent bonne aux individus; elle ne peut être que fatale à l'espèce. C'est ainsi que va le monde, est le mot d'un bourgeois quand on le dit des misères publiques; ce n'est celui du sage que dans les cas particuliers.

Dira-t-on qu'il ne faut pas s'arrêter du beau imaginaire, au bonheur absolu; mais aux détails d'une utilité directe dans l'ordre actuel: et que la perfection n'étant pas accessible à l'homme, et surtout aux hommes, il est à-la-fois inutile et romanesque de les en entretenir. Mais la nature elle-même prépare toujours le plus pour obtenir le moins. Dans mille graines, une seule germera. Nous voudrions apercevoir quel serait le mieux possible, non pas précisément dans l'espoir de l'atteindre, mais afin de nous en approcher davantage que si nous envisagions seulement pour terme de nos efforts, ce qu'ils pourront en effet produire. Je cherche des données qui m'indiquent les besoins de l'homme; et je les cherche dans moi, pour me tromper moins. Je trouve dans mes sensations un exemple limité, mais sûr; et en observant le seul homme que je puisse bien sentir, je m'attache à découvrir quel pourrait être l'homme en général.

Vous seuls savez remplir votre vie, hommes simples et justes, pleins de confiance et d'affections expansives, de sentiment et de calme; qui sentez votre existence avec plénitude, et qui voulez voir l'œuvre de vos jours! Vous placez votre joie dans l'ordre et la paix domestique, sur le front pur d'un ami, sur la lèvre heureuse d'une femme. Ne venez point vous soumettre dans nos villes à la médiocrité misérable, à l'ennui superbe. N'oubliez pas les choses naturelles: ne livrez pas votre cœur à la vaine tourmente des passions équivoques; leur objet toujours indirect, fatigue et suspend la vie jusqu'à l'âge infirme qui déplore trop lard le néant où se perdit la faculté de bien faire.

Je suis comme ces infortunés en qui une impression trop violente a pour jamais irrité la sensibilité de certaines fibres, et qui ne sauraient éviter de retomber dans leur manie toutes les fois que l'imagination, frappée d'un objet analogue, renouvelle en eux cette première émotion. Le sentiment des rapports me montre toujours les convenances harmoniques comme l'ordre et la fin de la nature. Ce besoin de chercher les résultats dès que je vois les données, cet instinct à qui il répugne que nous soyons en vain...... Croyez-vous que je le puisse vaincre? Ne voyez-vous pas qu'il est dans moi, qu'il est plus fort que ma volonté, qu'il m'est nécessaire, qu'il faut qu'il m'éclaire ou m'égare, qu'il me rende malheureux et que je lui obéisse? Ne voyez-vous pas que je suis déplacé, isolé, lassé; que je ne trouve rien, que l'ennui me tue. Je rejette tout ce qui passe; je me presse, je me hâte par dégoût; j'échappe au présent, je ne désire point l'avenir; je me consume, je dévore mes jours, et je me précipite vers le terme de mes ennuis, sans désirer rien après eux. On dit que le temps n'est rapide qu'à l'homme heureux: on dit faux; je le vois passer maintenant avec une vitesse que je ne lui connaissais pas. Puisse le dernier des hommes n'être jamais heureux ainsi!

Je ne vous le dissimule point, j'avais un moment compté sur quelque douceur intérieure: je suis bien désabusé. Qu'attendais-je en effet? que les hommes sussent arranger ces détails que les circonstances leur abandonnent, user des avantages que peuvent offrir ou les facultés intérieures, ou quelque conformité de caractère, établir et régler ces riens dont on ne se lasse pas, et qui peuvent embellir ou tromper les heures; qu'ils sussent ne point perdre dans l'ennui leurs années les plus tolérables, et n'être pas plus malheureux par leur maladresse que par le sort lui-même; qu'ils sussent vivre! Devais-je donc ignorer qu'il n'en est point ainsi; et ne savais-je pas assez que cette apathie, et surtout cette sorte de crainte et de défiance mutuelles, cette incertitude, cette ridicule réserve qui étant l'instinct des uns, devient le devoir des autres, condamnaient tous les hommes à se voir avec ennui, à se lier avec indifférence, à s'aimer avec lassitude, à se convenir inutilement, et à bâiller tous les jours ensemble, faute de se dire une fois, ne bâillons plus.

En toutes choses, et partout, les hommes perdent leur existence; ils se fâchent ensuite contre eux-mêmes, ils croient que ce fut leur faute. Malgré l'indulgence pour nos propres faiblesses, peut-être sommes-nous trop sévères en cela, trop portés à nous attribuer ce que nous ne pouvions éviter. Lorsque le temps est passé, nous oublions les détails de cette fatalité impénétrable dans ses causes, et à peine sensible dans ses résultats.

Tout ce qu'on espérait se détruit sourdement; toutes les fleurs se flétrissent, tous les germes avortent; tout tombe, comme ces fruits naissants qu'une gelée a frappés de mort, qui ne mûriront point, qui périront tous, mais qui végètent encore plus ou moins longtemps suspendus à la branche stérilisée, comme si la cause de leur ruine eût voulu rester inconnue.

On a la santé, l'intimité; on voit dans ses mains ce qu'il faut pour une vie assez douce: les moyens sont tout simples, tout naturels; nous les tenons, ils nous échappent pourtant. Comment cela se fait-il? La réponse serait longue et difficile: je la préférerais à bien des traités de philosophie; elle n'est pas même dans les trois milleloisde Pythagore.

Peut-être se laisse-t-on trop aller à négliger des choses indifférentes par elles-mêmes, et que pourtant il faut désirer, ou du moins recevoir, pour que les heures soient occupées sans langueur. Il y a une sorte de dédain, qui est une prétention fort vaine, mais à laquelle on se trouve entraîné sans y songer. On voit beaucoup d'hommes; chacun d'eux, livré à d'autres goûts, est ou se montre insensible à bien des choses dont nous ne voulons pas alors paraître plus émus que lui. Il se forme dans nous une certaine habitude d'indifférence et de renoncement; elle ne coûte point de sacrifices, mais elle augmente l'ennui. Ces riens qui pris chacun à part, étaient tous inutiles, devenaient bons par leur ensemble; ils entretenaient cette activité des affections qui fait la vie. Ils n'étaient pas des causes suffisantes de sensations, mais ils nous faisaient échapper au malheur de n'en plus avoir. Ces biens, si faibles, convenaient mieux à notre nature, que la puérile grandeur qui les rejette, et qui ne les remplacera pas. Le vide devient fastidieux à la longue; il dégénère en une morne habitude: et, bien trompés dans notre superbe indolence, nous laissons se dissiper en une triste fumée la lumière de la vie, faute du souffle qui l'animerait.

Je vous le répète, le temps fuit avec une vitesse qui s'accroît à mesure que l'âge change. Mes jours perdus s'entassent derrière moi: ils remplissent l'espace vague de leurs ombres sans couleur; ils amoncèlent leurs squelettes atténués: c'est le ténébreux simulacre d'un monument funèbre. Et si mon regard inquiet se détourne et cherche à se reposer sur la chaîne, jadis plus heureuse, des jours que prépare l'avenir; il se trouve que leurs formes pleines et leurs riantes images ont beaucoup perdu. Leurs couleurs pâlissent: cet espace voilé qui les embellissait d'une grâce céleste dans la magie de l'incertitude, découvre maintenant à nu leurs fantômes arides et chagrins. A la lueur austère qui les montre dans l'éternelle nuit, j'en discerne déjà le dernier qui s'avance seul sur l'abîme, et n'a plus rien devant lui.

Vous souvient-il de nos vains désirs, de nos projets d'enfant? La joie d'un beau ciel, l'oubli du monde, et la liberté des déserts!

Jeune enchantement d'un cœur vierge, qui croit au bonheur, qui veut ce qu'il désire, et ignore la vie! Simplicité de l'espérance, qu'êtes-vous devenue? Le silence des forêts, la pureté des eaux, les fruits naturels, l'habitude intime nous suffisaient alors. Le monde réel n'a rien qui remplace ces besoins d'un cœur juste, d'un esprit incertain, premier songe de nos premiers printemps.

Quand une heure plus favorable vient placer sur nos fronts une sérénité imprévue, quelque nuance fugitive de paix et de bien-être, l'heure suivante se hâte d'y fixer les traits chagrins et fatigués, les rides abreuvées d'amertumes qui en effacent pour jamais la candeur primitive.

Depuis cet âge qui est déjà si loin de moi, les instants épars qui ont pu rappeler l'idée du bonheur, ne forment pas dans ma vie un demi-jour que je dusse consentir à voir renouveler. C'est ce qui caractérise ma fatigante destinée: d'autres sont bien plus malheureux, mais j'ignore s'il fut jamais un homme moins heureux. Je me dis, que l'on est porté à la plainte; que l'on sent tous les détails de ses propres misères, tandis qu'on affaiblit, ou qu'on ignore celles que l'on n'éprouve pas soi-même: et pourtant je me crois juste, en pensant que l'on ne saurait moins jouir, moins vivre, être plus constamment au-dessous de ses besoins.

Je ne suis pas souffrant, impatienté, irrité; je suis lassé, abattu; je suis dans l'accablement. Quelquefois, à la vérité, un mouvement imprévu m'élance hors de la sphère étroite où je me sentais comprimé. Ce mouvement est si rapide, que je ne puis le prévenir: ce sentiment me remplit et m'entraîne sans que j'aie pensé à la vanité de son impulsion: je perds ainsi ce repos raisonné qui éternise nos maux, en les calculant avec son froid compas, avec ses formules savantes et mortelles.

Alors, j'oublie ces considérations accidentelles, chaînons misérables dont ma faiblesse a tissu le fragile lien: je vois seulement, d'un côté, mon âme avec ses forces et ses désirs, comme un principe moteur borné mais indépendant, que rien ne peut empêcher de s'éteindre à son terme, que rien aussi ne peut empêcher d'être selon sa nature; et de l'autre, toutes choses sur la terre humaine comme son domaine nécessaire, comme les moyens de son action, les matériaux de sa vie. Je méprise cette prudence timide et lente, qui pour des jouets qu'elle travaille, oublie la puissance du génie, laisse éteindre le feu du cœur, et perd à jamais ce qui fait la vie pour arranger des ombres puériles.

Je me demande ce que je fais; pourquoi je ne me mets pas à vivre; quelle force m'enchaîne, quand je suis libre; quelle faiblesse me retient quand je sens une énergie dont l'effort réprimé me consume; ce que j'attends, quand je n'espère rien; ce que je cherche ici, quand je n'y aime rien, n'y désire rien; quelle fatalité me force à faire ce que je ne veux point, sans que je voie comment elle me le fait faire?

Il est facile de s'y soustraire; il en est temps, il le faut: et à peine ce mot est dit, que l'impulsion s'arrête, l'énergie s'éteint, et me voilà replongé dans le sommeil où s'anéantit ma vie. Le temps coule uniformément: je me lève avec dégoût, je me couche fatigué, je me réveille sans désirs. Je m'enferme, et je m'ennuie: je vais dehors, et je gémis. Si le temps est sombre, je le trouve triste; et s'il est beau, je le trouve inutile. La ville m'est insipide, et la campagne m'est odieuse. La vue des malheureux m'afflige; celle des heureux ne me trompe point. Je ris amèrement quand je vois des hommes qui se tourmentent; et si quelques-uns sont plus calmes, je ris, en songeant qu'on les croit contents.

Je vois tout le ridicule du personnage que je fais; je me rebute, et je ris de mon impatience. Cependant je cherche dans chaque chose, le caractère bizarre et double qui la rend un moyen de nos misères; et ce comique d'oppositions qui fait de la terre humaine une scène contradictoire où toutes choses sont importantes au sein de la vanité de toutes choses. Je me précipite ainsi, ne sachant plus de quel côté me diriger. Je m'agite, parce que je ne trouve point d'activité; je parle, afin de ne point penser; je m'anime, par stupeur. Je crois même que je plaisante: je ris de douleur, et l'on me trouve gai. Voilà qui va bien, disent-ils, il prend son parti. Il faut que je le prenne, car je n'y pourrai plus tenir.

5 août.

Je crois, je sens que tout cela va changer. Plus j'observe ce que j'éprouve, plus j'en viendrais à me convaincre que les choses de la vie sont indiquées, préparées et mûries dans une marche progressive dirigée par une force inconnue.

Dès qu'une série d'incidents marche vers un terme, ce résultat qu'elle annonce, se trouve aussitôt un centre que beaucoup d'autres incidents environnent avec une tendance marquée. Cette tendance qui les unit au centre par des liens universels, nous le fait paraître comme un but qu'une intention de la nature se serait proposé, comme un chaînon qu'elle travaillerait à dessein selon ses lois générales, et où nous cherchons à découvrir, à pressentir dans des rapports individuels, la marche, l'ordre, et les harmonies du plan du monde.

Si nous y sommes trompés, c'est peut-être par notre seul empressement. Nos désirs cherchent toujours à anticiper sur l'ordre des événements, et leur impatience ne saurait attendre cette tardive maturité.

On dirait aussi qu'une volonté inconnue, qu'une intelligence d'une nature indéfinissable nous entraîne par des apparences, par la marche des nombres, par des songes dont les rapports avec les faits surpassent de beaucoup les probabilités du hasard. On dirait que tous les moyens lui servent à nous séduire, que les sciences occultes, que les résultats extraordinaires de la divination, et les vastes effets dus à des causes imperceptibles, sont l'ouvrage de cette industrie cachée; qu'elle précipite ainsi ce que nous croyons conduire; qu'elle nous égare, afin de varier le monde. Si vous voulez avoir un sentiment de cette force invisible, et de l'impuissance où l'ordre même se trouve de produire la perfection, calculez toutes les forces bien connues, et vous verrez qu'elles n'ont pas leur résultat direct. Faites plus; imaginez un ordre de choses où toutes les convenances particulières soient observées, où toutes les destinations particulières soient remplies: vous trouverez, je crois, que l'ordre de chaque chose ne produirait pas le véritable ordre des choses; que tout serait trop bien; que non-seulement ce n'est pas ainsi que va le monde, mais que ce n'est pas même ainsi qu'il pourrait aller, et qu'une perpétuelle déviation dans les détails opposés semble être la grande loi de l'universalité des choses.

Voici des faits sur un objet où les probabilités peuvent être calculées rigoureusement, des songes relatifs à la loterie de Paris. J'en ai connu douze ou quinze avant les tirages. La personne âgée qui les faisait, n'avait assurément ni le démon de Socrate, ni aucune donnée cabalistique: elle était pourtant mieux fondée à s'entêter de ses songes, que moi à l'en dissuader. La plupart furent réalisés: il y avait au moins vingt mille à parier contre un, que l'événement ne les justifierait pas ainsi. Elle fut séduite, elle rêva encore; elle mit, et rien alors ne se réalisa.

On n'ignore pas que les hommes sont trompés et par de faux calculs, et par la passion; mais, dans ce qui peut être supputé mathématiquement, est-il bien vrai que tous les siècles croient à ce qui n'a en sa faveur qu'autant d'incidents que le hasard en doit donner?

Moi-même qui assurément ne m'occupais guère de ces sortes de rêves, il m'est arrivé trois fois de rêver que je voyais les numéros sortis. Un de ces songes n'eut point de rapport avec l'événement du lendemain: le second en eut un aussi frappant que si l'on eût deviné un nombre sur quatre-vingt mille. Le dernier fut plus étrange: j'avais vu, dans cet ordre: 7, 39, 72, 81.. Je n'avais pas vu le cinquième numéro, et quant au troisième, je l'avais mal discerné, je n'étais pas assuré si c'était 72 ou 70. J'avais même noté tous deux, mais je penchai pour le 72. Pour cette fois, je voulus mettre au moins le quaterne; et je mis, 7, 39, 72, 81. Si j'eusse choisi le 70, j'eusse eu le quaterne, ce qui est déjà extraordinaire: mais ce qui l'est bien davantage, c'est que ma note faite exactement selon l'ordre dans lequel j'avais vu les quatre numéros, porta un terne déterminé, et que c'eût été un quaterne déterminé, si, en hésitant entre le 70 et le 72, j'eusse choisi le 70.

Est-il dans la nature une intention qui leurre les hommes, ou du moins beaucoup d'hommes? Serait-ce un de ses moyens, une loi nécessaire pour les faire ce qu'ils sont? ou bien, tous les peuples ont-ils été dans le délire, en trouvant que les choses réalisées surpassaient évidemment l'occurrence naturelle? La philosophie moderne le nie; elle nie tout ce qu'elle n'explique pas. Elle a remplacé celle qui expliquait ce qui n'était point.

Je suis loin d'affirmer, et même de croire positivement, qu'il y ait en effet dans la nature une force qui séduise les hommes, indépendamment du prestige de leurs passions; qu'il existe une chaîne occulte de rapports, soit dans les nombres, soit dans les affections, qui puisse faire juger, ou sentir d'avance, ces choses futures que nous croyons accidentelles. Je ne dis pas, cela est: mais n'y a-t-il point quelque témérité à dire, cela n'est pas?[37]

Serait-il même impossible que les pressentiments appartinssent à un mode particulier d'organisation, et qu'ils fussent impossibles aux autres hommes? Nous voyons, par exemple, que la plupart ne sauraient concevoir des rapports entre l'odeur qu'exhale une plante, et les moyens du bonheur du monde. Doivent-ils pour cela regarder comme une erreur de l'imagination le sentiment de ces rapports? Ces deux perceptions si étrangères l'une à l'autre pour plusieurs esprits, le sont-elles pour le génie qui peut suivre la chaîne qui les unit? Celui qui abattait les hautes têtes des pavots, savait bien qu'il serait entendu: il savait aussi que ses esclaves ne le comprendraient point, qu'ils n'auraient point son secret.

Vous ne prendrez pas tout ceci plus sérieusement que je ne le dis. Mais je suis las des choses certaines, et je cherche partout des voies d'espérance.

Si vous venez bientôt, cela pourra me donner un peu de courage: celui d'attendre toujours des lendemains est du moins quelque chose pour qui n'en a pas d'autre.


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