XXXIX.

Moralsignifie qui a trait aux mœurs, et non qui a des mœurs.Immoralse dit des choses et non des personnes. Dites, des livresimmoraux, une conduiteimmorale. Mais ne dites pas, un jeune hommeimmoral.

Moralsignifie non-seulement ce qui a trait aux mœurs, mais encore cequi renferme une bonne morale,une morale saine. L'Académie dit en ce sens: cela est fortmoral. Depuis quelques années, plusieurs écrivains emploient le motmoralen parlant des personnes, cet homme estmoral, pour dire qu'il a des mœurs; on fait aussi demoralun substantif: lemoralinflue sur le physique. Ces manières de parler ne sont pas encore consacrées.

Quant àimmoral, il n'est point dans le Dictionnaire qui fait autorité; c'est un mot nouveau. Les Dictionnaires publiés sous le nom de l'Académie l'ont adopté, etdisent qu'il s'emploie en parlant despersonneset deschoses. Voici comment ils le définissent.[11]

«Immoral, qui est contraire à la morale, qui est sans principes de morale. Caractèreimmoral. Ouvrageimmoral. C'est l'homme le plusimmoralque je connoisse.»

Mouche à miel.Dites,abeille.

Le motmouche à mieln'est pas moins exact que celui d'abeille. Il se trouve dans tous les Dictionnaires, et l'Académie le cite deux fois, l'une à l'articleMouche, et l'autre à l'articleMiel. D'ailleurs qui ne connoît la fable que Lafontaine lui-même a intitulée,Les Frêlons et les Mouches à miel?

Officier de génie.Il ne faut pas confondre unofficier du génieavec unofficier de génie. La première expression désigne le corps où sert l'officier, et la seconde indique la qualité de son esprit.

Je ne sais où M. Molard a pris cette distinction subtile; elle n'est pas fondée. On dit unofficier de génie, comme on dit un officierde guerre, un officierde marine, un officierde justice. Lorsqu'on parle en général, on supprime l'article, et l'on emploie la prépositionde. L'équivoque n'est à craindre que pour ceux qui ne savent pas bien le françois. C'est àl'hommeet non pas à laprofessionqu'il faut associer les qualités bonnes ou mauvaises qui appartiennent plus à l'un qu'à l'autre. Ainsi on ne dira pas un généralde génie, un officierde génie, un magistratde génie, pour dire qu'un général, un officier, un magistrat, ontdu génie.Ce seroit la même chose que si l'on disoit un générald'esprit, un officierd'esprit, un magistratd'esprit, pour dire qu'un général, un officier, un magistrat, ontde l'esprit. Mais on dira très-bien, ce général, cet officier, ce magistrat sont deshommes d'esprit, deshommes de génie.

Paire.Une chose unique composée de deux pièces. Dites, unepaire.Une paire de bas, une paire de ciseaux, etc.

Rien n'est plus important qu'une bonne définition. Celle-ci, empruntée de l'Académie, n'est pas exacte, parce que, considérée séparément, elle ne détermine qu'une des nombreuses significations du mot. L'auteur ne songeoit sans doute qu'à l'un des exemples qu'il a donnés, unepaire de ciseaux, et oublioit le premier. On ne dira jamais qu'une paire de bas, ou une paire de bœufs, soit unechose unique composée de deux pièces.Pairesedit aussi de deux animaux de même espèce, ou de deux choses qui vont ensemble.Une pairede pigeons,une pairede gants.

Pardonner.Pardonnez ceuxqui vous ont offensé. Cette phrase renferme un solécisme. Le mot pardonner signifiedonnerpardon; or, on donne pardon à quelqu'un. Dites,pardonnez à ceux, etc. et nonpardonnez ceux, etc.

Cette décision est juste; mais la raison qu'on en donne est fausse. M. Molard part toujours de ce principe erronné, que des locutionséquivalentespour le sens doivent avoir une construction semblable. On ne sauroit admettre cette règle, sans dénaturer la langue et la rendre barbare. On s'en convaincra par l'application que je vais en faire aux deux exemples suivans.

Absoudre,congédier, signifientdonner l'absolution,donner congé; or, on donne l'absolution, on donne congéàquelqu'un. Ditesdonc, absoudreàquelqu'un; congédieràquelqu'un. En Grammaire, comme en toute autre matière, il est aisé de reconnoître la fausseté d'un principe, par l'absurdité des conséquences.

Paresol.Dites,parasol. Ce nom est composé deparaet desol. Le premier est une préposition grecque, qui signifiecontre, c'est-à-dire contre le soleil; il signifie aussi à côté. J'en dis autant des motsparepluie,parevent: on doit dire, parapluie, paravent, en vertu de la même observation.

C'est probablement la première fois qu'on a donné àparasolune pareille étymologie.Parasolvient de l'italienpara sole.Parare, en italien, signifie entr'autres choses garantir, défendre contre les incommodités, en éloignant l'objet incommode; le verbe françoisparera aussi quelquefois le même sens. C'est ce que disent les étymologistes, etentr'autres Ménage, qui ajoute que la parasol a été ainsi nommé,quia solem arcet. Cette remarque s'applique également aux motsparaventetparapluie.

Parfaitement.Je suistrès-parfaitement, ou bienparfaitementconvaincu. Les motsparfaitementetparfaitne peuvent pas être modifiés enplusou enmoins. Car on ne peut rien ajouter à ce qui estparfait....... On ne dira donc pas:un des modèles les plus parfaits. Laperfectionest une qualité absolue: elle rejette toute modification en plus et en moins. Laperfectionest au plus haut degré; il n'y a que les qualités relatives qui admettent le plus ou le moins.

Laperfection, considérée comme qualitéabsolue, ne convient qu'à Dieu. Touteperfectiondans les hommes et dans leurs ouvrages n'est querelative, etadmet par conséquent leplusou lemoins. On ne sauroit indiquer un ouvrage siparfaitqu'on ne pût en concevoir unplus parfaitencore. Aussi le motparfaita-t-il un positif, un comparatif et un superlatif dans toutes les langues. Les écrivains du siècle de Louis XIV l'emploient très-souvent dans ces divers degrés de signification. Il me seroit aisé d'en citer de nombreux exemples; je me contenterai de rapporter les phrases suivantes, prises dans les écrits de trois hommes qui certainement savoient le françois.

«Démosthène et Cicéron, dit Rollin, sont des modèles d'éloquenceles plus parfaits.»[12]

«Ce quelque chose qui est en moi et qui pense, dit La Bruyère, s'il doit son être et sa conservation à une nature universelle qui a toujours été et qui sera toujours, laquelle il reconnoisse comme sa cause, il faut indispensablement que ce soit à une nature universelle,ou qui pense, ou qui soit plus noble etplus parfaiteque ce qui pense.»[13]

«Leplus parfaitde tous les anges, dit Bossuet, qui avoit été aussi le plus superbe, se trouva le plus mal-faisant comme le plus malheureux.»[14]

Patte.On dit proverbialementfaire sa patte, pour dire faire son profit dans une place. Cet intendant a bien faitsa patte. Cette expression n'est pas françoise; dites, il a fait sonmagot, expression populaire.

Magotsignifieamas d'argent caché;faire son magotveut donc dire, faire un amas d'argent caché. Un homme qui veut passerincognitod'un pays dans un autre,fait son magot, et s'en va. La locution que propose M. Molard n'emporte pas avec elle l'idée deprofitque le peuple attache à celle-ci,faire sa patte. Pour exprimer cette idée, il faut dire,faire ses orges.

«On dit proverbialement et figurément qu'un homme abien fait ses orgesdans une affaire, dans un emploi, pour dire qu'il y afait un grand profit.»[15]

Physique.Cet homme a un beauphysique. Ce mot n'avoit pas autrefois la signification detaille, destature. L'Académie ne lui donne pas cette acception. Mais depuis quelque temps on en fait un nom masculin qui signifietournure.

Physiquene signifie point encore aujourd'huitaille,stature. Un homme d'unebelle taille, d'une haute stature, n'a pas toujours un beauphysique. Il n'est pas moins inexact d'en faire le synonyme detournure. Voici comment s'expriment sur ce mot les derniers Dictionnaires publiés sous le nom de l'Académie:

«On dit substantivement au masculin, lephysiqued'un homme, pour désigner saconstitution naturelle, et aussi sonapparence.Un bon physique; il a un beau physique.»

Plein.Il atout plein de bontéspour moi; dites, il abeaucoupde bontés pour moi.

La locution que critique ici M. Molard, est du style familier. Il m'étoit souvent arrivé de la condamner, lorsqu'enfin je trouvai quelqu'un qui me dit: Quelle différence de construction voyez-vous, Monsieur, entre cette locution,tout plein de bontés,et celle-ci,tout plein de gens?—Aucune, répliquai-je.—Eh bien! si l'Académie admet la seconde, puisque, de votre aveu, la première lui est semblable, pourquoi la rejetteriez-vous?—Il s'agit de vérifier ce que dit l'Académie.

Nous vérifiâmes, et je vis, ou du moins je crus voir que j'avois tort.

Préposition.Il faut répéter la préposition devant les mots qui n'ont pas une signification à-peu-près semblable. Vous ne direz pas: ce bouquet est composéderoses, œillets et myrte; il faut répéter la prépositionde.

L'abbé Girard, dans ses Discours sur les vrais principes de la langue françoise, et M. de Wailly, dans sa Grammaire, prescrivent la même règle. Mais il est aisé, ce me semble, de faire voir que ces grammairiens estimables se trompent en cette occasion. Pour ne pas sortir de l'exemplecité par M. Molard, s'il est vrai qu'il faille répéter la préposition devant les motsqui n'ont pas une signification à-peu-près semblable, on sera obligé de dire:

Avecdes œillets,avecdes roses etavecdu myrte, on feroit un beau bouquet.

On péchera, au contraire, en disant:

Avecdes œillets, des roses et du myrte, on feroit, etc.

Or, je le demande, quel est le Grammairien qui osera approuver la première de ces phrases, et blâmer la seconde?

En admettant le principe que je combats, il y aura encore une faute dans ces exemples:parmiles frères et les sœurs;entrela France et la Suède;contrela raison et la foi;malgréson or et son crédit;aprèsmes objections et vos réponses;exceptéFrançois I.eret Charles-Quint, etc.

Et pour être exact, il faudra dire:Parmiles frères etparmiles sœurs;entrela France etentrela Suède;aprèsmesobjections etaprèsvos réponses, etc. En vérité, y eut-il jamais erreur plus palpable? Je serois trop long, si je voulois rappeler ici ce qu'on écrit les Grammairiens pour réduire à des principes fixes ce qui regarde cette matière. Sans prétendre donner une règle absolue et invariable sur un point qui dépend principalement de l'usage, je me contente de dire d'après quelques autorités, qu'en général les prépositions composées de plusieurs syllabes ne se répètent pas, et qu'au contraire les monosyllabes se répètent, et c'est ce qui a pu tromper MM. Girard et de Wailly. Car il est à remarquer que ces écrivains, ainsi que M. Molard, n'ont justifié leur décision que par des exemples dans lesquels les prépositions sont monosyllabes.

Prèsne doit pas s'employer pour le motauprès;près deest opposé àloin de;auprès deexprime une idée d'entour. Il est demeuréprèsde l'église; j'ai mes enfansauprèsde moi.

Auprès den'emportepas l'idéed'entour. On dit très-bien avec l'Académie: Sa maison estauprèsde la mienne, il logeauprèsde l'église, la rivière passeauprèsde la ville; comme on dit, sa maison estprèsde la mienne, il logeprèsde l'église, la rivière passeprèsde la ville.

Vaugelas donne aux deux locutions dont nous parlons une signification semblable. Il ajoute qu'auprèsse construit également avec un nom depersonneet un nom dechose, il estauprèsde moi; il logeauprèsde l'église: etprès, avec un nom dechoseseulement, il estprèsdu palais. Cette opinion est confirmée par Patru et Thomas Corneille. Selon d'autres Grammairiens,auprès, d'ailleurs synonyme deprès, exprimeroit en outre une plus grande proximité. Cette distinction est peut-être trop subtile.

Prêt, Près.Ces prépositions ne peuvent pas être employées indifféremment. Ne dites pas le sang estprêtà couler; mais dites,prèsde couler. Car l'adjectifprêtsignifiepréparé,disposé..... Le motprèsmarque l'approche..... On trouve quelquefois cette faute dans Racine et dans les ouvrages de J.-J. Rousseau.

La plupart des Grammairiens décident comme M. Molard, et j'ai partagé long-temps leur opinion. Il me semble aujourd'hui que la règle qu'ils donnent est trop absolue, et que dans sa généralité elle est contraire, non-seulement à l'usage suivi par nos bons écrivains, mais à l'Académie elle-même.

Il y a cent ans, que l'on écrivoit égalementprest àetprest de. Dans les deux cas, on donnoit àprestun féminin, et l'on disoitpreste à,preste de. Il semble même qu'on évitât d'employerprèsdans les constructions dont il s'agit ici. Bouhours, l'un des plus illustres Grammairiens du temps, autorise les deux locutions que j'ai citées. Elles étoient encore usitées vers le milieu du18.esiècle: les Dictionnaires le constatent. On trouve dans celui deTrévoux, édition de 1771, des phrases telles que celles-ci: Villeprêtede se rendre. Filleprêtede se marier, etc.

Aujourd'hui on ne dit plusprêt de; en ce cas on emploie la prépositionprès, etprès designifie toujourssur le point de.[16]Maisprêt àn'a-t-il jamais le même sens, et sa signification est-elle toujours restreinte à celle-ci,disposé à,préparé à? c'est ce qu'il s'agit de décider. M. Molard prononce affirmativement, et ajoute que Racine et J.-J. Rousseau ont péchécontre cette règle. Si ces écrivains étoient seuls, peut-être hésiterois-je moins; mais le nombre et le caractère de ceux qui ont parlé comme eux, m'effraie et me retient. Je n'ose condamner descoupablestels que Bossuet, Rollin, Boileau, Pascal, Racine le fils, Lefranc de Pompignan, la plupart de leurs contemporains, et même plusieurs de nos auteurs modernes les plus célèbres.

Dans l'Oraison funèbre du chancelier Le Tellier, Bossuet s'exprime ainsi: «Enfinprêtà rendre l'ame, je rends grâces à Dieu, dit le chancelier, de voir défaillir mon corps avant mon esprit.»

«Romeprêteà succomber, dit Rollin, se soutint principalement durant ses malheurs par la confiance et la sagesse du sénat.»

«Voyez-vous, dit Boileau, la terre ouverte jusqu'en son centre, l'enferprêtà paroître?»

«Il est injuste qu'on s'attache à nous, dit Pascal, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement; nous tromperons ceux à qui nous en ferons naîtrele désir. Car nous ne sommes la fin de personne, et nous n'avons pas de quoi les satisfaire. Ne sommes-nous pasprêtsà mourir? et ainsi l'objet de leur attachement mourroit.»

M. Lefranc, en parlant des impies, dit:

Le faux calme dont ils jouissentEst toujoursprêt àse troubler.Un éclair seul les fait trembler;Ils blasphèment, mais ils frémissent.

Racine le fils termine le dernier chant de son Poëme sur la Religion, par ces vers:

À la fin de mes chants, je me hâte d'atteindre,Et si je ne sentois ma voixprête à s'éteindre,Vous me verriez, etc.

M. de Fontanes, dans le Discours qu'il prononça sur la tombe de M. de Laharpe, dit en parlant de cet illustre écrivain:

«Les injustices se réparoient; nous étionsprêtsà le revoir dans ce sanctuaire des lettres et du goût dont il étoit le plus ferme soutien.»

Il me seroit aisé de pousser beaucoup plus loin mes citations; celles que j'ai produites me paroissent devoir suffire.

Lepassage que j'ai cité de Pascal, est vicieux, je le sais. Les anciens Grammairiens ont enseigné qu'il ne faut pas employer indifféremment ces deux locutions,prêt de mourir[17], etprêt à mourir. Bouhours fonde cette exception sur la nécessité d'éviter l'équivoque qui peut avoir lieu, et il me paroît que c'est en général la seule attention qu'aient eue nos bons auteurs. Il est, du reste, certain quePascala écritprêt à mourir; et cette faute ne prouve que davantage à mes yeux l'usage dans lequel on étoit d'employerprêt à, pour signifier égalementsur le point de, etdisposé,préparé à, en laissant aux phrases antécédentes le soin de déterminer celui des deux sens dans lequel il falloit l'entendre. Nos éditions actuelles desPensées, portent: «Ne sommes-nous pasprès demourir?» Cette correction est récente: elle fut faite pour la première fois dans l'édition de 1783.

Jesais encore que M. de Wailly critique le passage de Rollin. Mais a-t-il raison? Et ne devoit-il tenir aucun compte des autres écrivains qui ont parlé commeRollin, entr'autres de Bossuet et de Boileau? «Rome, dit M. de Wailly, étoit sur le point de succomber; mais elle n'y étoit pasdisposée. Donc, il falloit direprès de succomber, et non pasprête à succomber.» Cette remarque suppose toujours ce qui est en question, savoir queprêtn'a pas d'autre signification que celle dedisposé, et ce point me ramène à l'Académie, dont j'ai parlé d'abord.

D'après l'Académie,prêtsignifie non-seulementpréparé,disposé, comme le prétend M. Molard, mais encorequi est en état de faire, oude souffrir quelque chose. La dernière partie de cette définition auroit pu, ce me semble, être exprimée avec plus de netteté et de justesse. Cependant, malgré son obscurité, on voit d'abord qu'elle donne plus de latitude à la signification du motprêt; et certainement dans ce premier exemple, qui vientà la suite, le dîner estprêt àservir,prêtsignifie non pasdisposé, mais en état d'être servi.[18]En second lieu, ne suffit-il pas quelquefois qu'une personne ou une chose soitsur le point de, pour êtreen état de, dans lasituation de? Ce qui me fait croire que c'est la pensée de l'Académie, c'est qu'elle fournit encore cet exemple: Une maison qui estprêteà tomber. Or, je le demande, cela veut-il dire une maison qui estpréparée,disposée à tomber, ou bien une maison qui estsur le point de tomber? Que l'on rapproche maintenant ces deux phrases, l'une de Rollin, critiquée par M. de Wailly, et l'autre, citée comme régulière par l'Académie:

Romeprête àsuccomber,Une maisonprête àtomber.

etque l'on prononce. S'il y a quelque différence entre ces deux exemples, à coup sûr elle est bien subtile.

Je finirai cette discussion par une observation importante. Tout le monde connoît les Remarques de l'abbé d'Olivet. Cet illustre Grammairien a pris soin de relever dans Racine, non-seulement les motsqui ont vieilli, mais encore lesphrases où il a cru entrevoir quelque sorte d'irrégularité. Du nombre des pièces qu'il a examinées, sont Phèdre et Bérénice, et dans ces pièces, on lit les vers suivans:

Et que les vains secours cessent de rappelerUn reste de chaleurtout prêtà s'exhaler.Phèdre, act. I, scèn. 3.

Je sens bien que sans vous, je ne saurois plus vivre,Que mon cœur de moi-même estprêtà s'éloigner.Bérénice, act. IV, scèn. 5.

Comment l'abbé d'Olivet n'a-t-il pasentrevudans ces vers et autres semblablesquelque sorte d'irrégularité? Comment dans un examen où ilsupposeque les fautes,les vraies fautes se réduisent à si peu,ce sont encore ses termes, comment, dis-je, n'a-t-il pas censuré ce que M. Molard appelle unefaute? Ne seroit-ce pas parce qu'il a jugé que Racine avoit parlé d'une manièrerégulièreen cette rencontre?[19]

Quadrupler.Prononcez ce mot comme s'il étoit écrit ainsi:couadrupler..... Il faut prononcer de même la première syllabe du motquaterne,in-quarto; mais non dansquatre,quatrain,équestre, et beaucoup d'autres.

Équestrene se prononce pasékestre. Ménage, persuadé que chez les Latins les motsqui,quœ,quodse prononçoientki,kœ,kod, fait une règle générale de cette sorte de prononciation, et veut, par exemple, que l'on diseacatiquepouraquatique,en quoi il se trompe. Cependant il excepte cinq à six mots parmi lesquels se trouveéquestre, que quelques personnes prononçoient dès-lors comme le veut M. Molard. Prononcez, dit Dumarsais,uedanséquestre, comme dansécuelle,casuel,annuel. L'Académie donne la même règle.

Rave.Petiterave; dites,raifort.

Rave, en ce sens, n'est pas moins françois queraifort. Voici ce que dit l'Académie: «On appelle aussi et plus communémentrave, cette plante potagère dont la racine est d'un rouge foncé, tendre, succulente, cassante, et bonne à manger.»

Rafroidir.Ne dites pas, le dînerrafroidit; mais dites,se refroidit, en prononçant l'e muet.

Refroidirest un verbe que l'on peut employer comme actif, comme neutre et comme réciproque. Ainsi il n'est pas moins exact de dire ledîner refroidit, que ledîner se refroidit.

Rempailler, pour exprimer l'action de remettre la paille à des chaises. Ce mot ne se trouve pas dans l'Académie. Dites,empaillerune chaise. Cependant ce réduplicatif me paroît nécessaire pour exprimer l'action par laquelle on remet de la paille à une chaise. On pourroit direrempailler, comme on ditrefaire.

S'il n'est pas permis d'employerrempailler, il ne faudra pas se servir non plus derepeindre,retailler,rouvrir,repolir, pour dire, peindre, tailler, ouvrir, polir une seconde fois; car toutes ces expressions, comme celle que condamne M. Molard, ne se trouvent pointdans l'Académie. Rien n'est plus ordinaire que de voir des personnes d'ailleurs très-instruites, rejeter un très-grand nombre deréduplicatifsque l'on trouve dans nos meilleurs auteurs, anciens et modernes, et s'autoriser sur ce point du silence de l'Académie. Il me semble que plus on veut être sévère en matière de langage, plus on doit se tenir sur ses gardes, afin de ne condamner que ce qui doit l'être. C'est sur-tout alors qu'il importe de connoître le plan d'après lequel a été fait un Dictionnaire, et d'en bien saisir l'esprit. M. Molard se seroit dispensé de faire l'article qui donne lieu à ces remarques, s'il eût eu l'attention de lire, ou plutôt s'il se fût rappelé la Préface du Dictionnaire de l'Académie. Les rédacteurs s'expriment ainsi:

«Il a paru qu'iln'étoit pas nécessairede rapporter leréduplicatifde chaque verbe, lorsque ceréduplicatifne signifie que la réitération de la même action, commereparlerqui ne veut dire queparler une seconde fois. Mais lorsqu'unverbe, qui dans un sens estréduplicatif, a un autre sens dans lequel il ne l'est point, commeredire, qui signifie souvent autre chose quedire une seconde fois, on lui donne une place dans son rang alphabétique.»[20]

Rêver, dans le sens de faire un songe en dormant, veut être suivi de la prépositionde, et non de la prépositionà. On dit, j'ai rêvé de vous, et non j'ai rêvé à vous, etc.

Le verberêver, dans le sens que lui donneM. Molard, rejette quelquefois également la prépositionàet la prépositionde. «Si nousrêvionstoutes les nuitsla même chose, dit Pascal, elle nous affecteroit peut-être autant que les objets que nous voyons tous les jours.»

L'Académie, au motrêver, dit: «Il est quelquefois actif,j'ai rêvételle chose;voilà ce que j'ai rêvé; vousavez rêvécela.»

Rien.Le motrienn'admet jamais les motspasetpoint, qui sont le complément de la négation. Ainsi Racinea eu tortde dire dans les Plaideurs:On ne veutpas rienfaire ici qui vous déplaise.

Rien.Le motrienn'admet jamais les motspasetpoint, qui sont le complément de la négation. Ainsi Racinea eu tortde dire dans les Plaideurs:

On ne veutpas rienfaire ici qui vous déplaise.

La décision que l'on vient de lire est juste. Mais d'après les termes dont M. Molard se sert en condamnant une phrase vicieuseen elle-même, on pourroit croire que Racine ignoroit qu'il ne faut pas construire le motrienavec la négationpas, et l'onauroit tort.

Autrefois, rien n'étoit plus commun dans certaines classes de la société, que la locution vicieuse dont il s'agit ici. Racine l'a placée à dessein dans la bouche du fils de Dandin, Léandre, qui, dans la scène dont il est question, joue le rôle de commissaire. C'est ce que fait observer Louis Racine, dans ses Remarques sur les tragédies de son père; il déclare que cette faute a été commiseexprès. M. Luneau-de-Boisjermain trouve, il est vrai, cette apologiepuérile; cela n'étonne pas dans un homme qui s'imaginoit savoir mieux le françois que celui dont il commentoit les œuvres. L'abbé d'Olivet, critique beaucoup plus éclairé, dit positivement: «Racine n'a usé de ce barbarisme que pour faire rire.» Je n'ignore pas que ce Grammairien ajoute: «Pourquoi chercher dans un langage corrompu le germe de la bonne plaisanterie?»Mais cette question peut aussi bien s'appliquer à ces vers:

Quand je vois les états des Babyboniens,Transférés des Serpens aux Nacédoniens, etc.

qu'au vers qui fait le sujet de cet article. Comme cetort, si c'en est un, n'est pas celui que reproche M. Molard, et n'a aucun rapport à la Grammaire, je ne m'y arrêterai pas.

Seille.Vaisseau de bois pour laver ou pour d'autres usages, et dont les bords sont fort bas. Dites,baquetou petit cuvier. La première de ces dénominations est générale; mais elle n'en est pas moins vicieuse. On ne parviendra jamais à la proscrire à Lyon. Peut-être exprime-t-elle un vaisseau d'une forme particulière, et alors il n'est pas étonnant qu'on lui ait donné un nom particulier. Quoiqu'il en soit,il est bon de savoir qu'on ne le trouve dans aucun Dictionnaire. Je crois qu'il tire son origine deΣηγία, vase qui a la forme d'un seau.

Seilleest un mot extrêmement ancien et qui se rencontre dans les écrivains du 15.eet du 16.esiècle. Cette expression, employée dans plusieurs provinces, n'a point été conservée par l'Académie. Je ne vois pasà quoi il pourroit être bon de savoir qu'on ne la trouve dans aucun Dictionnaire, en cas que cela fût vrai. Mais M. Molard a avancé un fait bien hasardé, et n'a pas poussé très-loin ses recherches, soit sur le mot, soit sur l'étymologie.Seillese trouve dans la plupart des Dictionnaires qui ont paru depuis 1600 jusqu'en 1771. Je me contente de rappeler celui du médecin Borel, connu sous le nom deDictionnaire des termes du vieux françois, celui de Ménage et celui de Trévoux.Tous s'accordent à le faire dériver desitulacommeseaudesitulum. Le Dictionnaire de Trévoux entre dans de plus grands détails, et dit: «Seille, vieux mot qui signifie unseau, s'emploie encore en beaucoup d'endroits..... Il signifie plus particulièrement en quelques provinces, un vaisseau de bois sans fond par le haut, et qui a la grosseur d'une feuillette.»

On trouve mêmeseillet, diminutif deseille, mot que nos aïeux employoient comme synonyme debenoitieroubénitier, parce que le bénitier a la forme d'unepetite seille.

Le Glossaire de Ducange fait dériverseilledesellus, mot latin du moyen âge, qui désignoit une mesure de choses liquides.

Quant au motΣηγία, dont M. Molard veut queseilletire son origine, les auteurs que j'ai cités n'en parlent pas: d'ailleursΣηγίαn'est pas grec. L'imprimeur s'est sûrement trompé; il falloit dire,Τήλια, ouΣήλια, mot qui désigne un vase enforme de tonneau ouvert d'un côté, ou de grandseaudans lequel on faisoit le pain.

Suel.Place où l'on bat le blé. Dites,aire, s. m.Cet aireest fortgrand.

C'est probablement par distraction que M. Molard donne une décision pareille. Il est impossible qu'il ne sache pas que le substantifaireest féminin, et que conformément à l'Académie, il faut direcetteaire est fortgrande.[21]

Tailleuse.Celle qui fait des robes de femme; dites,couturière. Latailleuseest lafemmedu tailleur.

Tailleusen'est françois dans aucun sens; on s'en servoit autrefois pour désigner unecouturière: on le trouve avec cette signification dans les anciens Dictionnaires. L'Académie l'a rejeté. Maistailleusene se trouve nulle part pour désigner la femme d'untailleur. Cette manière d'entendre les substantifs ou les adjectifs terminés eneurqui ont le féminin eneuse, n'est point dans l'analogie de la langue françoise.

L'Académie appelleblanchisseuse,revendeuse,brodeuse, etc. non pas lafemmedublanchisseur, durevendeur, dubrodeur, etc.; mais bien la femme qui blanchit, qui revend, qui brode, etc. Sitailleuseeût été rangé parmi les noms françois, il auroit suivi la même loi. Aureste, «tailleuse, pour signifiercouturière, ne vaut pas mieux, selon un ancien Dictionnaire, quecouturierpour diretailleur.»

Taper.Donner des coups à quelqu'un pour le battre; dites,frapper.

Taper, dans le sens de frapper, est une expression françoise, mais populaire. L'Académie l'admet, et cite ces phrases: il l'a bientapé, je voustaperaibien, etc.

Taquier.Celui qui construit des bateaux. Ce mot n'est pas françois. Je ne connois point de mot qui désigne ce genre d'ouvrier. On peut direconstructeur de bateaux.

L'ouvrier qui construit un bateau, doit être désigné sous le nom decharpentier de bateau,comme celui qui fait la charpente d'un vaisseau s'appellecharpentier de vaisseau.

Terre.Tomberà terre, et tomberpar terre, ne signifient pas tout-à-fait la même chose. Ce qui tombeà terretient à la terre; ce qui tombepar terren'y tient pas. C'est la distinction que met Roubaud entre ces deux locutions.

La distinction qu'établit ici M. Molard, entretomber à terreettomber par terre, est exprimée en termes si obscurs, que j'ai déjà vu bien des personnes qu'elle a embarrassées. Mais son principal défaut n'est pas d'être en quelque sorte inintelligible pour ceux qui n'y apportent qu'une attention ordinaire; elle est absolument fausse. Pour être exact, M. Molard devoit dire tout le contraire de ce qu'il a dit.Tomber par terrese dit d'une personneou d'une chose qui étant déjàà terre, tombe de sa hauteur; ettomber à terrene doit s'employer qu'en parlant d'une personne ou d'un objet qui étant élevé au-dessus de terre, tombe de haut. Cette distinction est de l'abbé Girard. «Un homme, dit-il, qui passe dans une rue et qui vient à tomber,tombe par terre, et nonà terre, car il y est déjà. Mais un couvreur à qui le pied manque sur un toit,tombe à terre, et nonpar terre.»

M. Molard cite à l'appui de son opinion, l'abbé Roubaud. M. Molard se trompe; l'abbé Roubaud, dans ses Synonymes, n'a rien écrit sur le verbetomber.

Valter.Il me fait valter sans cesse, pour dire, il me fait aller et venir sans but et sans utilité. Ce mot n'est pas françois; il faut exprimer l'idée qu'on lui attache par une périphrase.

Lemot que M. Molard condamne est françois. L'erreur de ceux qui l'emploient ne consiste que dans la manière de le prononcer ou de l'écrire. Il faut écrirevaleter.

«On dit d'un homme qui a été obligé de faire plusieurs démarches pénibles et désagréables auprès de quelqu'un pour obtenir ce qu'il demandoit, qu'il a été obligé devaleter; qu'on l'a faitvaleterlong-temps.» (Dict. de l'Acad.)

Zéphyr.Quand ce mot est écrit de cette manière, il signifie l'haleine des zéphyrs. Alors il peut prendre le nombre pluriel.Zephyresignifiant l'amant de Flore, ne prend ni article, ni pluriel, et se termine par un e muet.

Zéphyrne signifie pas plus l'haleine des zéphyrs, queaquilonne signifie lesouffle des aquilons. On donne le nom dezéphyrà toute espèce de vent doux et agréable. On emploie ce mot au singulier comme au pluriel. Lesdoux zéphyrs,un zéphyr rafraîchissant.

Lorsque lezéphyrest considéré comme une divinité mythologique, on écrit et on prononceZéphyre, sans article.

Les anciens donnoient le nom dezéphyrusà un vent violent venant du couchant.

Eurum ad se Zephyrumque vocat.Virg.

Quelques traducteurs rendentZephyrumparZéphyre, et placent l'e muet pour éviter la confusion qui pourroit sans cela avoir lieu aveczéphyr.[22]L'Académie ne fait pas cette distinction.

Au reste, l'ortographedezéphyra long-temps varié; nos premiers poètes écrivoientzéphyrouzéphyre, selon que la mesure l'exigeoit. Mais en prose, il falloit, selon Ménage, toujours dire lezéphyreau singulier, et leszéphyrsau pluriel.[23]


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