SECONDE PARTIE.

Aristote, en finissant ses réflexions sur la république de Carthage, approuve fort la coutume189qui y régnait d'envoyer de temps en temps des colonies en différents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens des établissements honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de l'état; on déchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et fainéants, qui la déshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on prévenait les mouvements et les troubles en éloignant ceux qui y donnent lieu pour l'ordinaire, parce que, mécontents de leur fortune présente, ils sont toujours prêts à remuer et à innover.

Note 189:(retour)Cette coutume existait également dans la plupart des républiques grecques.--L.

§ IV.Commerce de Carthage, première source deses richesses et de sa puissance.

Le commerce était, à proprement parler, l'occupation de Carthage, l'objet particulier de son industrie, son caractère propre et dominant; c'en était la plus grande force et le principal soutien: en un mot, le commerce peut être regardé comme la source de la puissance, des conquêtes, du crédit et de la gloire des Carthaginois. Situés au centre de la Méditerranée, et prêtant une main à l'orient et l'autre à l'occident, ils embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes les régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne, de la Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit et des colonnes d'Hercule. Ils allaient par-tout acheter à bon marché le superflu de chaque nation, pour leconvertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils leur vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte le fin lin, le papier, le blé, les voiles et les câbles pour les vaisseaux; des côtes de la mer Rouge, les épiceries, l'encens, les aromates, les parfums, l'or, les perles et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles somptueux, les tapisseries, et les différents ouvrages curieux et d'un travail recherché: en un mot, ils allaient chercher en diverses contrées tout ce qui peut fournir aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe, aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en échange le fer, l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes occidentales; et par la vente de toutes ces marchandises ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les nations, et les mettaient à une espèce de contribution d'autant plus sûre, qu'elle était plus volontaire.

En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de tous les peuples, ils étaient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de l'occident et du midi, et le canal nécessaire de leur communication; et avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer avait séparées, et le centre de leur commerce.

Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas de faire le négoce; ils s'y appliquaient avec le même soin que les moindres citoyens; et leurs grandes richesses ne les dégoûtaient jamais de l'assiduité, de la patience et du travail nécessaires pour les augmenter. C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a fait fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de le disputer à Rome même, et qui l'a portée à un si haut degré de puissance, qu'il fallut aux Romains plusde quarante années d'une guerre cruelle et douteuse pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir l'assujettir et la subjuguer entièrement qu'en lui ôtant les ressources qu'elle eût encore pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si long temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de la république.

Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie de la première école du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succès si prompt et si constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses fondateurs en Afrique, après le transport, leur servirent pour le négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les côtes d'Espagne, dans quelques ports qui leur furent ouverts pour y débarquer leurs marchandises. Les commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur firent naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et dans la suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna aux Carthaginois en ce pays-là un empire presque égal à celui que l'ancienne possédait en Afrique.

§ V.Mines d'Espagne, seconde source des richesseset de la puissance de Carthage.

Lib. 4, pag. 312, etc.Diodore remarque avec raison que les mines d'or et d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne furent pour eux une source inépuisable de richesses qui les mirent en état de soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays avaient longtemps ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre, ou du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix.Les Phéniciens, par l'échange qu'ils faisaient de marchandises de peu de valeur avec ces précieux métaux, profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et amassèrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre plus avant que n'avaient fait les anciens Espagnols, qui d'abord apparemment s'étaient contentés de ce qu'ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent pas de profiter de leur exemple, et tirèrent de ces mines d'or et d'argent de fort grands revenus.

Diod. lib. 4, p. 312, etc.Le travail pour parvenir à ces mines et pour en tirer l'or et l'argent était incroyable; car les veines de ces métaux paraissent rarement sur la superficie: il fallait les chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, où souvent l'on trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait tout court les ouvriers, et semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidité n'est pas moins patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour trouver des ressources. Dans la suite, par le moyen des[plus haut, p. 35.]pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en Égypte, les Romains venaient à bout d'élever en haut toute l'eau de ces espèces de puits, et de les mettre à sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines, il en coûta la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux à coups de bâton, et à qui on ne donnait de repos niStrab. l. 3, pag. 147.jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son temps il y avait quarante mille hommes occupés aux mines qui étaient dans le voisinage de Carthagène, et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple romain vingt-cinqmille drachmes190, c'est-à-dire douze mille cinq cents livres.

On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois, après les plus grandes défaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armées, équiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs années des dépenses considérables pour les guerres qu'ils faisaient au loin. Mais il doit paraître bien surprenant que les Romains fissent la même chose, eux dont les revenus étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes qui leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui n'avaient aucune ressource ni du côté du trafic, absolument inconnu à Rome, ni du côté des mines d'or et d'argent, fort rares en Italie191, supposé qu'il y en eût, et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, dans leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie, des fonds non moins prompts ni moins assurés que ceux de Carthage, mais plus honorables à la nation.

Note 190:(retour)Les drachmes dont parle Polybe sont des deniers romains: c'est 20,460 francs par jour, et par an 6,138,000 f., en ne comptant que 300 jours de travail; ce qui donne pour le produit du travail de chaque esclave 153 f. environ.--L.

Note 191:(retour)Selon Pline, aucun pays ne l'emporte sur l'Italie par l'abondance des mines de tous métaux (III, 20, p. 177). Mais son assertion paraît hasardée: il faut se souvenir, comme d'un fait capital, que Rome n'a eu que de la monnaie de cuivre, jusqu'en l'année 247 avant J.C. (Voyez mesConsidérations générales sur l'évaluation des monnaies grecques et romaines, pag. 108.)--L.

§ VI.La guerre.

Carthage doit être considérée comme une république marchande tout ensemble et guerrière. Elle était marchande par inclination et par état; elle devint guerrière,d'abord par la nécessité de se défendre contre les peuples voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce et d'agrandir son empire. Cette double idée nous donne, ce me semble, le vrai plan et le vrai caractère de la république carthaginoise. Nous avons parlé du commerce.

La puissance militaire de Carthage consistait en rois alliés, en peuples tributaires dont elle tirait des milices et de l'argent, en quelques troupes composées de ses propres citoyens, et en soldats mercenaires qu'elle achetait dans les états voisins, sans être obligée ni de les lever, ni de les exercer, parce qu'elle les trouvait tout formés et tout aguerris, choisissant dans chaque pays les troupes qui avaient le plus de mérite et de réputation. Elle tirait de la Numidie une cavalerie légère, hardie, impétueuse, infatigable, qui faisait la principale force de ses armées; des îles Baléares, les plus adroits frondeurs de l'univers; de l'Espagne, une infanterie ferme et invincible; des côtes de Gênes et des Gaules, des troupes d'une valeur reconnue; et de la Grèce même, des soldats également bons pour toutes les opérations de la guerre, propres à servir en campagne ou dans les villes, à faire des sièges ou à les soutenir.

Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante armée, composée de tout ce qu'il y avait de troupes d'élite dans l'univers, sans dépeupler ses campagnes ni ses villes par de nouvelles levées, sans suspendre les manufactures ni troubler les travaux paisibles des artisans, sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa marine. Par un sang vénal elle s'acquérait la possession des provinces et des royaumes, et convertissait les autres nations en instruments de sa grandeur et de sa gloire,sans y rien mettre du sien que de l'argent, que même les peuples étrangers lui fournissaient par son négoce.

Si dans le cours d'une guerre elle recevait quelque échec, ces pertes étaient comme des accidents étrangers qui ne faisaient qu'effleurer extérieurement le corps de l'état sans porter de plaies profondes dans les entrailles mêmes ni dans le cœur de la république. Ces pertes étaient promptement réparées par les sommes qu'un commerce florissant fournissait comme un nerf perpétuel de la guerre, et comme un restaurant de l'état toujours nouveau pour acheter des troupes toujours prêtes à se vendre; et, par l'étendue immense des côtes dont ils étaient les maîtres, il leur était aisé de lever en peu de temps tous les matelots et les rameurs dont ils avaient besoin pour les manœuvres et le service de la flotte, et de trouver d'habiles pilotes et des capitaines expérimentés pour la conduire.

Mais toutes ces parties fortuitement assorties ne tenaient ensemble par aucun lien naturel, intime, nécessaire; aucun intérêt commun et réciproque ne les unissait pour en former un corps solide et inaltérable; aucune ne s'affectionnait sincèrement au succès des affaires et à la prospérité de l'état. On n'agissait pas avec le même zèle et on ne s'exposait pas aux dangers avec le même courage pour une république qu'on regardait comme étrangère, et par là comme indifférente, que l'on aurait fait pour sa propre patrie, dont le bonheur fait celui des citoyens qui la composent.

Dans les grands revers, les rois alliés192pouvaient être aisément détachés de Carthage, ou par la jalousie quecause naturellement la grandeur d'un voisin plus puissant que soi, ou par l'espérance de tirer des avantages plus considérables d'un nouvel ami, ou par la crainte d'être enveloppés dans le malheur d'un ancien allié.

Note 192:(retour)Comme Syphax et Masinissa.

Les peuples tributaires, dégoûtés par le poids et la honte d'un joug qu'ils portaient impatiemment, se flattaient pour l'ordinaire d'en trouver un plus doux en changeant de maître: ou, si la servitude était inévitable, ils étaient fort indifférents pour le choix, comme on le verra par plusieurs exemples que cette histoire nous fournira.

Les troupes mercenaires, accoutumées à mesurer leur fidélité sur la grandeur ou sur la durée du salaire, étaient toujours prêtes, au moindre mécontentement ou sur les plus légères promesses d'une plus grosse solde, à passer du côté de l'ennemi qu'elles venaient de combattre, et à tourner leurs armes contre ceux qui les avaient appelées à leur secours.

Ainsi la grandeur de Carthage, qui ne se soutenait que par ces appuis extérieurs, se voyait ébranlée jusque dans ses fondements aussitôt qu'ils lui étaient ôtés; et, si par-dessus cela son commerce, qui faisait son unique ressource, venait à être interrompu par la perte de quelque bataille navale, elle croyait toucher à sa ruine et se livrait au découragement et au désespoir, comme il parut clairement à la fin de la première guerre punique.

Aristote, dans le livre où il marque les avantages et les inconvénients du gouvernement de Carthage, ne la reprend point de n'avoir que des milices étrangères; et il est à croire qu'elle n'est tombée que long-temps après dans ce défaut. Les révoltes arrivées dans les derniers temps dûrent lui apprendre qu'il n'y a rien de plusmalheureux qu'un état qui ne se soutient que par les étrangers, où il ne trouve ni zèle, ni sûreté, ni obéissance.

Il n'en était pas ainsi dans la république romaine. Comme elle était sans commerce et sans argent, elle ne pouvait acheter des secours capables de l'aider à pousser ses conquêtes aussi rapidement que Carthage; mais aussi, comme elle tirait tout d'elle-même et que toutes les parties de l'état étaient intimement unies ensemble, elle avait des ressources plus sûres dans ses grands malheurs que n'en avait Carthage dans les siens: et de là vient qu'elle ne songea point du tout à demander la paix après la bataille de Cannes, comme celle-ci l'avait demandée dans un danger moins pressant.

Carthage avait de plus un corps de troupes composé seulement de ses propres citoyens, mais peu nombreux. C'était l'école où la principale noblesse et ceux qui se sentaient plus d'élévation, de talents et d'ambition pour aspirer aux premières dignités, faisaient l'apprentissage de la profession des armes. C'était de leur sein qu'on tirait tous les officiers-généraux qui commandaient les différents corps de troupes, et qui avaient la principale autorité dans les armées. Cette nation était trop jalouse et trop soupçonneuse pour en confier le commandement à des capitaines étrangers. Mais elle ne portait pas si loin que Rome et Athènes sa défiance contre ses citoyens, à qui elle donnait un grand pouvoir, ni ses précautions contre l'abus qu'ils en pouvaient faire pour opprimer leur patrie. Le commandement des armées n'y était point annuel ni fixé à un temps limité comme dans ces deux autres républiques. Plusieurs généraux l'ont conservé pendant un long cours d'années, et jusqu'à la finde la guerre ou de leur vie, quoiqu'ils demeurassent toujours comptables de leurs actions à la république, et sujets à être révoqués quand, ou une véritable faute, ou un malheur, ou le crédit d'une cabale opposée, y donnait occasion.

§ VII.Les sciences et les arts.

On ne peut pas dire que Carthage eût entièrement renoncé à la gloire de l'étude et du savoir. Masinissa, fils d'un roi193puissant, qui y fut envoyé pour y être instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans cette ville quelque école propre à donner une bonne éducation.Corn. Nep. in vit. Annib. cap. 13.Cic. lib. 1 de Orat. n. 249. Plin. lib. 18, cap. 3.Le grand Annibal, qui en a fait l'honneur en tout genre, n'était pas ignorant dans les belles-lettres, comme on le verra dans la suite. Magon, autre général fort célèbre, n'a pas moins illustré Carthage par ses ouvrages que par ses victoires. Il avait écrit vingt-huit volumes sur l'agriculture; et le sénat romain en fit tant de cas, qu'après la prise de Carthage, lorsqu'il distribuait aux princes d'Afrique les bibliothèques qui s'y trouvèrent (nouvelle preuve que l'érudition n'en était pas absolument bannie), il donna ordre qu'on traduisît en latin ces livres sur l'agriculture, quoique l'on eût déjà ceux que Caton avait composés sur la même matière.Voss. de hist. græc. lib. 4. [p. 513.]Nous avons encore une version grecque d'un traité composé en langue punique194, par Hannon, sur le voyage qu'il avait fait par ordre du sénat, avec une flotte considérable,autour de l'Afrique, pour y établir différentes colonies. On croit cet Hannon plus ancien que celui dont il est parlé du temps d'Agathocle.

Note 193:(retour)Roi des Massyliens en Afrique.

Note 194:(retour)Ce qui nous reste d'Hannon est moins untraitéqu'une espèce d'inscription (traduite du punique par un auteur inconnu), contenant les principaux faits du voyage, et qu'Hannon aura fait déposer dans un temple à son retour.Les savants s'accordent assez généralement à placer l'époque du Périple d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.

Les savants s'accordent assez généralement à placer l'époque du Périple d'Hannon, vers le temps d'Hérodote.--L.

Plut. de fortun. Alex. pag. 328. Diog. Laert. in Clitom. [IV, §67.]Tuscul. Quæst. l. 3, n. 54.Clitomaque, appelé en langue puniqueAsdrubal, tient un rang considérable parmi les philosophes. Il succéda au fameux Carnéade, qui avait été son maître, et soutint à Athènes l'honneur de la secte académique. Cicéron195lui trouve assez d'esprit pour un Carthaginois, et beaucoup d'ardeur pour l'étude. Il composa plusieurs livres, dans l'un desquels il consolait les malheureux citoyens de Carthage, qui, après la ruine de cette ville, se trouvaient réduits au triste état de captivité.

Note 195:(retour)«Clitomachus, homo et acutus ut Pœnus, et valdè studiosus ac diligens.» (Academ. quæst.lib. II, n. 98.)

Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête des écrivains qui ont illustré l'Afrique, le célèbre Térence, capable de lui faire seul un honneur infini par l'éclat de sa réputation, s'il n'était évident que, par rapport à ses écrits, Carthage, où il naquit, doit moins être regardée comme sa patrie que Rome, où il fut élevé, et où il puisa cette pureté de style, cette délicatesse, cette élégance, qui l'ont rendu l'admiration de tous les siècles. On conjecture qu'il fut enlevé encore enfant, ou du moins fort jeune, par les Numides, dansSuet. in vit. Terent.les courses qu'ils faisaient sur les terres des Carthaginois, pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux peuples depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'au commencement de la troisième. On le vendit comme esclave à Térentius Lucanus, sénateur romain, qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin, l'affranchit, et lui fit porter son nom comme c'était alors la coutume. Il fut uni d'une amitié très-étroiteavec Scipion l'Africain le second, et avec Lélius; et c'était un bruit public à Rome, que ces deux grands hommes lui aidaient à composer ses pièces. Le poëte, loin de se défendre d'un bruit qui lui était si avantageux, s'en fit honneur. Il ne nous reste de lui que six comédies. Quelques auteurs, au rapport de Suétone, qui a écrit sa vie, disent qu'à son retour de Grèce, où il avait fait un voyage, il perdit cent huit pièces qu'il avait traduites de Ménandre, et qu'il ne put survivre à un accident qui devait lui causer une douleur très-sensible. Mais on ne trouve pas que cette particularité de la vie de Térence ait un fondement fort solide. Quoi qu'il en soit, il mourut l'an de Rome 594, sous le consulat de Cn. Cornelius Dolabella et de M. Fulvius, à l'âge de trente-cinq ans; et par conséquent il était né l'an 560.

Il faut pourtant avouer, malgré tout ce que je viens de dire, que la disette d'hommes savants a toujours été grande à Carthage, puisque dans le cours de plus de sept siècles cette puissante république fournit à peine trois ou quatre auteurs connus. Quoiqu'elle eût des liaisons avec la Grèce et avec les nations les plus policées, elle ne s'était pas mise en peine d'en emprunter les belles connaissances, dont l'acquisition n'entrait point dans les vues de son commerce. L'éloquence, la poésie, l'histoire, semblent y avoir été peu connues. Un philosophe carthaginois, parmi les savants, passe presque pour un prodige. Que croirait-on d'un géomètre ou d'un astronome? Je ne sais s'ils faisaient quelque cas de la médecine, si utile à la vie; et de la jurisprudence, si nécessaire à la société.

Au milieu d'une indifférence si marquée pour tous lesouvrages de l'esprit, l'éducation de la jeunesse ne pouvait être que fort imparfaite et fort grossière. A Carthage toute l'étude, toute la science des jeunes gens se bornait, pour le grand nombre, à écrire et chiffrer, à dresser un registre, à tenir un comptoir, en un mot à ce qui regarde le trafic. Belles-lettres, histoire, philosophie, c'étaient toutes choses peu estimées à Carthage. Elles furent même, dans la suite des temps, interdites par les lois196, qui défendaient expressément à tout Carthaginois d'apprendre la langue grecque, de peur que par là il ne se mît en état d'entretenir commerce, ou par lettres, ou de vive voix, avec les ennemis.

Note 196:(retour)«Factum senatusconsultum ne quis postea Carthaginiensis, aut litteris græcis, aut sermoni studeret; ne aut loqui cum hoste, aut scribere sine interprete posset.» (JUST. lib. 2, cap. 5.)

Que pouvait-on attendre d'une telle disposition? Aussi ne vit-on jamais parmi eux cette douceur dans la conduite, cette facilité de mœurs, ces sentiments de vertu, que l'éducation a coutume d'inspirer aux nations où elle est cultivée. Il faut que le petit nombre des grands hommes que celle-ci a portés n'aient dû leur mérite qu'à un heureux naturel, qu'à des talents singuliers et à une longue expérience, sans que la culture et l'instruction y aient beaucoup contribué. De là vient que chez ce peuple le mérite des plus grands hommes est terni par de grands défauts, par des vices bas, par des passions cruelles; et il est rare d'y voir briller une vertu sans tache et sans reproche, noble, généreuse, aimable, et soutenue par des principes constants et éclairés, telle qu'on en voit en foule parmi les Grecs et les Romains. On sent bien que je ne parle ici que des vertus païennes, et selon l'idée qu'en avaient les païens.Je ne trouve pas plus de monuments de leur habileté dans les arts moins élevés et moins nécessaires, comme sont la peinture et la sculpture. Je lis qu'ils avaient beaucoup pillé de ces sortes d'ouvrages sur les nations vaincues: mais je n'apprends nulle part qu'ils en eussent beaucoup fait eux-mêmes.

De tout ce que je viens de dire on ne peut s'empêcher de conclure, que le commerce était le goût dominant et le caractère propre de la nation; qu'il faisait comme le fonds de l'état; qu'il était l'ame de la république, et le grand mobile de toutes ses entreprises. Les Carthaginois étaient la plupart de bons négociants, uniquement occupés de leur trafic, poussés par le désir du gain, n'estimant que les richesses, et mettant tous leurs talents aussi-bien que leur principale gloire à en amasser beaucoup, sans en connaître trop la véritable destination, et sans savoir en faire un noble et digne usage.

§ VIII.Caractères, mœurs, qualités des Carthaginois.

Dans le dénombrement197des différentes qualités que Cicéron attribue aux différentes nations, et par lesquelles il les caractérise, il donne aux Carthaginois, pour caractère dominant, la finesse, l'habileté, l'adresse, l'industrie, la ruse,calliditas, qui avait lieu sans doute dans la guerre, mais qui paraissait encoredavantage dans tout le reste de leur conduite, et qui était jointe à une autre qualité fort voisine, qui leur était encore moins honorable. La ruse et la finesse conduisent naturellement au mensonge, à la duplicité, à la mauvaise foi; et en accoutumant insensiblement l'esprit à devenir moins délicat sur le choix des moyens pour parvenir à ses fins, elles le préparent à la fourberie et à la perfidie. C'était198encore un des caractères des Carthaginois, et il était si marqué et si connu, qu'il avait passé en proverbe, et que, pour désigner une mauvaise foi, on disait une foi carthaginoise,fides punica; et que, pour marquer un esprit fourbe, on n'avait point d'expression ni plus propre ni plus énergique que de l'appeler un esprit carthaginois,punicum ingenium.

Note 197:(retour)«Quam volumus licet ipsi nos amemus; tamen nec numero Hispanos, nec robore Gallos, nec calliditate Pœnos, nec artibus Græcos, nec denique hoc ipso hujus gentis ac terræ domestico nativoque sensu Italos ipsos ac Latinos, sed pietate ac religione, atque hâc unâ sapientiâ quòd deorum immortalium numine omnia regi gubernarique perspeximus, omnes gentes nationesque superavimus.» (De Arusp. resp.n. 19.)

Note 198:(retour)«Carthaginienses fraudulenti et mendaces... multis et variis mercatorum advenarumque sermonibus ad studium fallendi quæstûs cupiditate vocabantur.» (Cic.orat. 2 in Rull.n. 94.)

Le désir excessif d'amasser et l'amour désordonné du gain étaient parmi eux une source ordinaire d'injustices et de mauvais procédés. Un seul exemple en sera la preuve199. Pendant une trève que Scipion avait accordée à leurs instantes prières, des vaisseaux romains battus par la tempête, étant arrivés à la vue de Carthage, furent arrêtés et saisis par ordre du sénat et du peuple, qui ne purent laisser échapper une si belle proie. Ils voulaient gagner à quelque prix que ce fût200. Les habitants de Carthage reconnurent, au rapportde saint Augustin, dans une occasion assez particulière, qu'ils conservaient encore quelque chose de ce caractère.

Note 199:(retour)«Magistratus senatum vocare, populus in curiæ vestibulo fremere, ne tanta ex oculis manibusque amitteretur præda. Consensum est ut, etc.» (LIV. lib. 30, n. 24.)

Note 200:(retour)Un charlatan avait promis aux habitants de Carthage de leur découvrir à tous leurs plus secrètes pensées, s'ils venaient un certain jour l'écouter. Lorqu'ils furent tous assemblés, il leur dit qu'ils pensaient tous, quand ils vendaient, à vendre cher; et, quand ils achetaient, à le faire à bon marché. Ils convinrent tous en riant que cela était vrai; et par conséquent ils reconnurent, dit saint Augustin, qu'ils étaient injustes.Vili vultis emere et carè vendere. In quo dicto levissimi scenici omnes tamen conscientias invenerunt suas, eique vera et tamen improvisa dicenti admirabili favore plauserunt.(S. AUGUST. lib. 13,de Trinit.cap. 3.)

Plut. deger. rep. p. 799.Ce n'étaient pas là les seuls défauts des Carthaginois. Ils avaient dans l'humeur et dans le génie quelque chose d'austère et de sauvage, un air hautain et impérieux, une sorte de férocité qui, dans le premier feu de la colère, n'écoutant ni raison, ni remontrance, se portait brutalement aux derniers excès et aux dernières violences. Le peuple, timide et rampant dans la crainte, fier et cruel dans ses emportements, en même temps qu'il tremblait sous ses magistrats, faisait trembler à son tour tous ceux qui étaient dans sa dépendance. On voit ici quelle différence l'éducation met entre une nation et une nation. Le peuple d'Athènes, ville qui a toujours été regardée comme le centre de l'érudition, était naturellement jaloux de son autorité et difficile à manier, mais cependant avait un fonds de bonté et d'humanité qui le rendait compatissant au malheur des autres, et lui faisait souffrir avec douceur et patience les fautes de ses conducteurs. Cléon demanda un jour qu'on rompît l'assemblée où il présidait, parce qu'il avait un sacrifice à offrir et des amis à traiter. Le peuple ne fit que rire, et se leva. A Carthage, dit Plutarque, une telle liberté aurait coûté la vie.

Lib. 22, n. 61.Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet de Terentius Varro, lorsque, revenant à Rome après la bataillede Cannes, qui avait été perdue par sa faute, il fut reçu par tous les ordres de l'état, qui allèrent au-devant de lui et le remercièrent de ce qu'il n'avait pas désespéré de la république, lui, dit l'historien, qui aurait dû s'attendre aux derniers supplices s'il avait été général à Carthage,cui, si Carthaginiensium ductor fuisset, nihil recusandum supplicii foret. En effet, chez eux il y avait un tribunal établi exprès pour faire rendre compte aux généraux de leur conduite, et on les rendait responsables des événements de la guerre. A Carthage, un mauvais succès était puni comme un crime d'état, et un commandant qui avait perdu une bataille était presque sûr à son retour de perdre la vie à une potence: tant ses habitants étaient d'un caractère dur, violent, cruel, barbare, et toujours prêts à répandre le sang des citoyens, comme celui des étrangers. Les supplices inouïs qu'ils firent souffrir à Régulus en sont une bonne preuve, et leur histoire nous en fournira des exemples qui font frémir.

Tout le temps qui s'est écoulé depuis la fondation de Carthage jusqu'à sa ruine est de sept cents ans, et peut se diviser en deux parties. La première, beaucoup plus longue et beaucoup moins connue, comme cela est ordinaire pour le commencement de tous les états, s'étend jusqu'à la première guerre punique, et renferme cinq cent quatre-vingt-deux ans. La seconde, qui se termine à la destruction de Carthage, n'est que de cent dix-huit ans.

Carthage d'Afrique était une colonie de Tyr, la ville du monde la plus renommée pour le commerce201. Long-temps auparavant, Tyr avait déjà fait passer dansle même pays une autre colonie, qui y bâtit la ville d'Utique, célèbre par la mort du second Caton, qu'on appelle ordinairement, pour cette raison,Caton d'Utique.

Note 201:(retour)«Utica et Carthago, ambæ inclytæ, ambæ à Phœnicibus conditæ: illa fato Catonis insignis, hæc suo.» (POMPON. MEL. lib. 1, cap. 7.)

Les auteurs varient beaucoup sur l'époque de l'établissement de Carthage. Il est difficile et peu important d'entreprendre de les concilier: du moins, pour suivre le plan que je me suis proposé dans cet ouvrage, il suffit de savoir, à peu d'années près, le temps où cette ville a été bâtie.

Liv. Epitome, lib. 51.Carthage a duré un peu plus de sept cents ans. Elle a été détruite sous le consulat de Cn. Lentulus et de L. Mummius, l'année 603 de Rome, 3859 du monde, 145 ans avant Jésus-Christ. Ainsi sa fondation peut être placée l'an du monde 3158, pendant que Joas régnait sur Juda, 98 ans avant que Rome fût bâtie, 846 ans avant Jésus-Christ202.

Note 202:(retour)Appien place cette fondation 50 ans avant la guerre de Troie; ce serait 1150 ans av. J.-C. selon le calcul de la chronique de Paros, et même 1320, suivant le calcul d'Hérodote. Eusèbe, d'après Philistus, met la fondation de Carthage à l'an 804 depuis la vocation d'Abraham (1211 av. J. C.); le Syncelle en 1037; d'autres auteurs, selon Eusèbe, en 1014 et 1044.D'un autre côté Timée, place cet événement en 814; Velleius Paterculus en 818; Justin en 825; Tite-Live en 845; Ménandre d'Éphèse, en 867; Solin en 884.On peut diviser ces opinions en deux principales: celle qui reporte la fondation de Carthage au-dessus de l'an 1000; et celle qui la fait descendre au-dessous de l'an 900, Il est vraisemblable que des différences si grandes viennent de ce qu'on a confondu l'époque de plusieurs fondations successives.--L.

D'un autre côté Timée, place cet événement en 814; Velleius Paterculus en 818; Justin en 825; Tite-Live en 845; Ménandre d'Éphèse, en 867; Solin en 884.

On peut diviser ces opinions en deux principales: celle qui reporte la fondation de Carthage au-dessus de l'an 1000; et celle qui la fait descendre au-dessous de l'an 900, Il est vraisemblable que des différences si grandes viennent de ce qu'on a confondu l'époque de plusieurs fondations successives.--L.

Justin, lib. 18, c. 4, 5, 6. App. de bel. pun. pag. 1. Strab. l. 17, pag. 832. Paterc. l. 1, cap. 6.L'établissement de Carthage est attribué à Élissa, princesse tyrienne, plus connue sous le nom de Didon. Ithobal, roi de Tyr, et père de la fameuse Jézabel, nommé dans l'ÉcritureEthbaal, était son bisaïeul. Elle avait épousé Acerbas, son proche parent, appeléautrement Sicharbas et Sichée, prince extrêmement riche, et avait pour frère Pygmalion, qui régnait à Tyr. Celui-ci ayant fait mourir Sichée, dans le dessein de s'emparer de ses grands biens, Didon trompa la cruelle avarice de son frère, s'étant retirée secrètement avec tous les trésors de Sichée. Après plusieurs courses, elle aborda enfin sur les côtes de la mer Méditerranée, au golfe où était Utique, dans le pays appelé l'AfriqueStrab. l. 17, pag. 832.proprement dite, à six lieues de Tunis203, ville aujourd'hui fort connue par ses corsaires, et s'y établit204avec sa petite troupe, ayant acheté un terrain des habitants du pays.

Plusieurs de ceux qui demeuraient dans le voisinage, invités par l'attrait du gain, s'y rendirent en foule pour vendre à ces nouveaux-venus les choses nécessaires à la vie, et s'y établirent eux-mêmes peu de temps après. De ces habitants ramassés de différents endroits se forma une multitude fort nombreuse. Ceux d'Utique, qui les regardaient comme leurs compatriotes et comme des gens qui avaient avec eux une origine commune, leur envoyèrent des députés avec de grands présents, et les exhortèrent à construire une ville dans l'endroit même où ils s'étaient d'abord établis. Les naturelsdu pays, par un sentiment d'estime et de considération assez ordinaire pour les étrangers, en firent autant de leur côté. Ainsi, tout concourant aux vues de Didon, elle bâtit sa ville, qui fut chargée de payer aux Africains un tribut annuel pour le terrain qu'on avait acheté d'eux, et qui fut appeléeCarthada205, Carthage, nom qui, dans la langue phénicienne et dans la langue hébraïque, qui sont fort semblables, signifiela ville neuve. On dit que, lorsqu'on en creusait les fondements, il s'y trouva une tête de cheval; ce qui fut pris pour un bon augure, et comme une marque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse206.

Note 203:(retour)120 stades.

Note 204:(retour)Quelques-uns disent que Didon usa d'adresse avec les habitants du pays, et demanda qu'on voulût bien lui vendre, pour l'établissement qu'elle méditait, autant de terrain qu'en pourrait renfermer une peau de bœuf. On ne crut pas devoir lui refuser une grâce si petite en apparence. Elle divisa cette peau en lanières fort étroites, et entoura par ce moyen un circuit fort étendu, où elle bâtit une citadelle, qui de là fut appeléeByrsa. Mais ce petit conte du cuir de bœuf divisé en lanières est généralement décrié parmi les savants, qui font remarquer que le mot hébreubosra, qui signifiefortification, a donné lieu au mot grecbyrsa, qui est le nom de la citadelle de Carthage.

Note 205:(retour)Kartha hadath,ouhadtha.

Note 206:(retour)Effodêre loco signum, quod regia JunoMonstrârat, caput acris equi: sic nam fore belloEgregiam, et facilem victu per sæcula gentem.VIRG.Æn.lib. I, v. 447.

Effodêre loco signum, quod regia JunoMonstrârat, caput acris equi: sic nam fore belloEgregiam, et facilem victu per sæcula gentem.VIRG.Æn.lib. I, v. 447.

Effodêre loco signum, quod regia JunoMonstrârat, caput acris equi: sic nam fore belloEgregiam, et facilem victu per sæcula gentem.VIRG.Æn.lib. I, v. 447.

Effodêre loco signum, quod regia Juno

Monstrârat, caput acris equi: sic nam fore bello

Egregiam, et facilem victu per sæcula gentem.

VIRG.Æn.lib. I, v. 447.

Cette princesse, dans la suite, fut recherchée en mariage par Iarbas, roi de Gétulie, qui menaçait de lui faire la guerre si elle ne consentait à sa proposition. Didon, qui s'était engagée par serment à ne passer jamais à de secondes noces, ne pouvant se résoudre à violer la foi qu'elle avait jurée à Sichée, demanda du temps comme pour délibérer et pour apaiser les mânes de son premier mari par des sacrifices qu'elle lui offrirait. Ayant donc fait préparer un bûcher, elle monta dessus, et, tirant un poignard qu'elle avait caché sous sa robe, elle se donna la mort.

Virgile a changé beaucoup de choses dans cette histoire, en supposant qu'Énée, son héros, était contemporain de Didon, quoiqu'il se soit écoulé près de trois siècles entre l'un et l'autre, Carthage ayant été bâtie près de trois cents ans après la prise de Troie. On luipardonne aisément cette licence207, excusable dans un poëte, qui n'est point astreint à l'exactitude scrupuleuse d'un historien; et l'on admire avec raison le dessein spirituel de Virgile, qui, voulant intéresser à sa poésie les Romains, pour qui il écrivait, trouve le moyen d'y faire entrer la haine implacable de Carthage et de Rome, et en va chercher ingénieusement les semences dans l'origine la plus reculée de ces deux villes rivales.

Carthage, qui avait eu de très-faibles commencements, comme nous l'avons dit, s'accrut d'abord peu-à-peu dans le pays même; mais sa domination ne demeura pas long-temps renfermée dans l'Afrique. Cette ville ambitieuse porta ses conquêtes au-dehors, envahit la Sardaigne, s'empara d'une grande partie de la Sicile, soumit presque toute l'Espagne; et, ayant envoyé de tous côtés de puissantes colonies, elle demeura maîtresse de la mer pendant plus de six cents ans, et se fit un état qui le pouvait disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son commerce, par ses nombreuses armées, par ses flottes redoutables, et surtout par le courage et le mérite de ses capitaines. La date et les circonstances de plusieurs de ces conquêtes sont peu connues208. Je n'en dirai qu'un mot, pour mettre le lecteur au fait, et pour lui donner quelque idée des pays dont il sera souvent parlé dans la suite.

Note 207:(retour)D'après la diversité des opinions sur l'époque de la fondation de Carthage, on voit que Virgile a pu se croire le maître de choisir, entre toutes les dates, celle qui s'accommodait le mieux avec l'économie de son ouvrage: cette date n'est pas aussi dénuée de fondement qu'on se l'imagine, puisque d'habiles critiques donnent la préférence à la date 1255 avant J.-C., qui est à peu-près celle de la guerre de Troie. (GOSSELLIN,Géogr. systém.2, 1, p. 138.) Ainsi lechoixde Virgile n'est pas unelicence.--L.

Note 208:(retour)Il existe une lacune de près de 300 ans, dans l'histoire de Carthage, après la mort de Didon.--L.


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