APPENDICE

* * *

Je devins un opéra fabuleux: je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur: l'action n'est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle.

À chaque être, plusieursautresvies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu'il fait: il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d'une de leurs autres vies.—Ainsi, j'ai aimé un porc.

Aucun des sophismes de la folie,—la folie qu'on enferme,—n'a été oublié par moi: je pourrais les redire tous, je tiens le système.

Ma santé fut menacée. La terreur venait. Je tombais dans des sommeils de plusieurs jours, et, levé, je continuais les rêves les plus tristes. J'étais mûr pour le trépas, et par une route de dangers ma faiblesse me menait aux confins du monde et dela Cimmérie, patrie de l'ombre et des tourbillons.

Je dus voyager, distraire les enchantements assemblés dans mon cerveau. Sur la mer, que j'aimais comme si elle eût dû me laver d'une souillure, je voyais se lever la croix consolatrice. J'avais été damné par l'arc-en-ciel. Le Bonheur était ma fatalité, mon remords, mon ver: ma vie serait toujours trop immense pour être dévouée à la force et à la beauté.

Le Bonheur! Sa dent, douce à la mort, m'avertissait au chant du coq,—ad matutinum, auChristus venit,—dans les plus sombres villes:

* * *

Ô saisons, ô châteaux!Quelle âme est sans défauts?J'ai fait la magique étudeDu bonheur, qu'aucun n'élude.Salut à lui chaque foisQue chante le coq gaulois.Ah! je n'aurai plus d'envie:Il s'est chargé de ma vie.Ce charme a pris âme et corpsEt dispersé les efforts.Ô saisons, ô châteaux!L'heure de la fuite, hélas!Sera l'heure du trépas.Ô saisons, ô châteaux!

* * *

Cela s'est passé. Je sais aujourd'hui saluer la beauté,

Ah! cette vie de mon enfance, la grande route par tous les temps, sobre surnaturellement, plus désintéressé que le meilleur des mendiants, fier de n'avoir ni pays, ni amis, quelle sottise c'était.—Et je m'en aperçois seulement!

—J'ai eu raison de mépriser ces bonshommes qui ne perdraient pas l'occasion d'une caresse, parasites de la propreté et de la santé de nos femmes, aujourd'hui qu'elles sont si peu d'accord avec nous.

J'ai eu raison dans tous mes dédains: puisque je m'évade!

Je m'évade?

Je m'explique.

Hier encore, je soupirais: «Ciel! sommes-nous assez de damnés ici-bas! Moi, j'ai tant de temps déjà dans leur troupe! Je les connais tous. Nous nous reconnaissons toujours; nous nous dégoûtons. La charité nous est inconnue. Mais nous sommes polis; nos relations avec le monde sont très convenables.» Est-ce étonnant? Le monde! les marchands, les naïfs!—Nous ne sommes pas déshonorés.—Mais les élus, comment nous recevraient-ils? Or il y a des gens hargneux et joyeux, de faux élus, puisqu'il nous faut de l'audace ou de l'humilité pour les aborder. Ce sont les seuls élus. Ce ne sont pas des bénisseurs!

M'étant retrouvé deux sous de raison,—ça passe vite!—je vois que mes malaises viennent de ne m'être pas figuré assez tôt que nous sommes à l'Occident. Les marais occidentaux! Non que je croie la lumière altérée, la forme exténuée, le mouvement égaré... Bon! voici que mon esprit veut absolument se charger de tous les développements cruels qu'a subis l'esprit depuis la fin del'Orient... Il en veut, mon esprit!

...Mes deux sous de raison sont finis!—L'esprit est autorité, il veut que je sois en Occident. Il faudrait le faire taire pour conclure comme je voulais.

J'envoyais au diable les palmes des martyrs, les rayons de l'art, l'orgueil des inventeurs, l'ardeur des pillards; je retournais à l'Orient et à la sagesse première et éternelle.—Il paraît que c'est un rêve de paresse grossière!

Pourtant, je ne songeais guère au plaisir d'échapper aux souffrances modernes. Je n'avais pas en vue la sagesse bâtarde du Coran.—Mais n'y a-t-il pas un supplice réel en ce que, depuis cette déclaration de la science, le christianisme, l'homme se joue, se prouve les évidences, se gonfle du plaisir de répéter ces preuves, et ne vit que comme cela? Torture subtile, niaise; source de mes divagations spirituelles. La nature pourrait s'ennuyer, peut-être! M. Prudhomme est né avec le Christ.

N'est-ce pas parce que nous cultivons la brume? Nous mangeons la fièvre avec nos légumes aqueux. Et l'ivrognerie! et le tabac! et l'ignorance! et les dévouements!—Tout cela est-il assez loin de lapensée de la sagesse de l'Orient, la patrie primitive? Pourquoi un monde moderne, si de pareils poisons s'inventent!

Les gens d'Église diront: C'est compris. Mais vous voulez parler de l'Éden. Rien pour vous dans l'histoire des peuples orientaux.—C'est vrai; c'est à l'Éden que je songeais! Qu'est-ce que c'est pour mon rêve, cette pureté des races antiques!

Les philosophes: Le monde n'a pas d'âge. L'humanité se déplace, simplement. Vous êtes en Occident, mais libre d'habiter dans votre Orient, quelque ancien qu'il vous le faille,—et d'y habiter bien. Ne soyez pas un vaincu. Philosophes, vous êtes de votre Occident.

Mon esprit, prends garde. Pas de partis de salut violents. Exerce-toi!—Ah! la science ne va pas assez vite pour nous!

—Mais je m'aperçois que mon esprit dort.

S'il était bien éveillé toujours à partir de ce moment, nous serions bientôt à la vérité, qui peut-être nous entoure avec ses anges pleurant!...—S'il avait été éveillé jusqu'à ce moment-ci, c'est que je n'aurais pas cédé aux instincts délétères, à uneépoque immémoriale!...—S'il avait toujours été bien éveillé, je voguerais en pleine sagesse!...

Ô pureté! pureté!

C'est cette minute d'éveil qui m'a donné la vision de la pureté!—Par l'esprit on va à Dieu! Déchirante infortune!

Le travail humain! c'est l'explosion qui éclaire mon abîme de temps en temps.

«Rien n'est vanité; à la science, et en avant!» crie l'Ecclésiaste moderne, c'est-à-dire Tout le monde. Et pourtant les cadavres des méchants et des fainéants tombent sur le cœur des autres... Ah! vite, vite un peu; là-bas, par delà la nuit, ces récompenses futures, éternelles... les échapperons-nous?...

—Qu'y puis-je? Je connais le travail; et la science est trop lente. Que la prière galope et que la lumière gronde... je le vois bien. C'est trop simple, et il fait trop chaud; on se passera de moi. J'ai mondevoir; j'en serai fier à la façon de plusieurs, en le mettant de côté.

Ma vie est usée. Allons! feignons, fainéantons, ô pitié! Et nous existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers fantastiques, en nous plaignant et en querellant les apparences du monde, saltimbanque, mendiant, artiste, bandit,—prêtre! Sur mon lit d'hôpital, l'odeur de l'encens m'est revenue si puissante: gardien des aromates sacrés, confesseur, martyr...

Je reconnais là ma sale éducation d'enfance. Puis quoi!... Aller mes vingt ans, si les autres vont vingt ans...

Non! non! à présent je me révolte contre la mort! Le travail paraît trop léger à mon orgueil: ma trahison au monde serait un supplice trop court. Au dernier moment, j'attaquerais à droite, à gauche...

Alors,—oh!—chère pauvre âme, l'éternité serait-elle pas perdue pour nous!

N'eus-je pasune foisune jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d'or, trop de chance! Par quel crime, par quelle erreur, ai-je mérité ma faiblesse actuelle? Vous qui prétendez que des bêtes poussent des sanglots de chagrin, que des malades désespèrent, que des morts rêvent mal, tâchez de raconter ma chute et mon sommeil. Moi, je ne puis pas plus m'expliquer que le mendiant avec ses continuelsPateretAve Maria. Je ne sais plus parler!

Pourtant, aujourd'hui, je crois avoir fini la relation de mon enfer. C'était bien l'enfer; l'ancien, celui dont le fils de l'homme ouvrit les portes.

Du même désert, à la même nuit, toujours mes yeux las se réveillent à l'étoile d'argent, toujours, sans que s'émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le cœur, l'âme, l'esprit. Quand irons-nous, par delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer—les premiers!—Noël sur la terre?

Le chant des cieux, la marche des peuples! Esclaves, ne maudissons pas la vie.

L'automne déjà!—Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine,—loin des gens qui meurent sur les saisons.

L'automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps mortset qui seront jugés!Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des versplein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le cœur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment... J'aurais pu y mourir... L'affreuse évocation! J'exècre la misère.

Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du confort!

—Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée!

Moi! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre! Paysan!

Suis-je trompé? la charité serait-elle sœur de la mort pour moi?

Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons.

Mais pas une main amie! et où puiser le secours?

* * *

Oui, l'heure nouvelle est au moins très sévère.

Car je puis dire que la victoire m'est acquise: les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s'effacent. Mes derniers regrets détalent,—des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes.—Damnés, si je me vengeais!

Il faut être absolument moderne.

Point de cantiques: tenir le pas gagné. Dure nuit! le sang séché fume sur ma face, et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau!... Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.

Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et, à l'aurore, armé d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.

Que parlais-je de main amie! Un bel avantage, c'est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs,—j'ai vu l'enfer des femmes là-bas;—et il me sera loisible deposséder la vérité dans une âme; et un corps.

Avril-Août 1873.

FIN

Rimbaud est né le 20 octobre 1854. Le cycle de sa production littéraire—dont il manque une partie jusqu'ici non retrouvée:la Chasse spirituelleet beaucoup de fragments—s'est accompli de 1870 à 1873. Le poète avait donc à peine dix-neuf ans lorsqu'il signifia aux hommes, non seulement son vœu de Silence, mais encore son repentir d'avoir parlé. Et cet acte, orgueil ou sacrifice, mépris ou pudeur, ne dépasse-t-il pas encore en beauté la splendeur despotique de l'œuvre où s'écartèle un cœur immense et qui nous saisit aux entrailles pour nous projeter dans un monde éblouissant? Mais la volonté supérieure qui, selon Paul Claudel, avait suscité cette voix n'a pas voulu que l'écho s'en éteignît. Le devoir restait de veiller à ce que, du moins, les répercussions ne dénaturassent point la miraculeuse parole. Nous fera-t-on grief de nous y être voué?

Quelques précisions bibliographiques, des justifications, ne seront peut-être pas pour déplaire aux curieux de Rimbaud:

PREMIERS VERS

Sensation. Daté de mars 1870, dans l'édition Vanier des «Poésies complètes».

Tête de Faune. Texte du manuscrit de la collection Louis Barthou.Ce manuscrit est de 1872 et, par conséquent, postérieur à la version initiale de 1870 publiée dans les éditions antérieures.

Sonnet. Daté du 3 septembre 1870, dans l'édition Vanier. Il est plutôt de fin août.

Les Effarés. C'est le texte du manuscrit de la collection Barthou. Il présente de légères variantes avec celui inséré dansles Poètes Mauditset d'assez importantes par rapport à la version qui se trouve dans l'édition courante desŒuvres de Jean-Arthur Rimbaud.Daté du 20 septembre 1870, dans l'édition Vanier.

Le Dormeur du Val. Daté d'octobre 1870 dans l'édition Vanier.

Le Buffet. Daté d'octobre 1870, édition Vanier.

Ma Bohême. Octobre 1870, édition Vanier.

Les Douaniers. Inédit. Texte de la collection Barthou. La première version devait être d'octobre 1870.

Accroupissements. Texte du manuscrit de la collection H. Saffrey, inséré dans une lettre de Rimbaud du 15 mai 1871, parue au numéro dela Nouvelle Revue françaisedu 1eroctobre 1912. La date d'inspiration doit être de quelques semaines antérieure.

Les Assis. Texte de la collection Barthou. Il présente de très légères variantes avec le texte publié jusqu'ici, partout. Rimbaud a écrit ces vers en avril ou au commencement de mai 1871.

Oraison du Soir. Texte de la collection Barthou. Il offre quelques variantes avec les textes donnés jusqu'ici. Même date queles Assis.

Chant de guerre parisien. Texte de la collection Saffrey, inséré dans la lettre précitée du 15 mai 1871.

Paris se repeuple. Intitulé aussi l'Orgie parisienne.Daté de mai 1871, édition Vanier. Dans la lettre du 15 mai 1871, Rimbaud révèle qu'il a fait deux autres poèmes sur Paris: l'un de cent hexamètres, intituléles Amants de Paris; l'autre de deux cents hexamètres, intituléla Mort de Paris.Ces vers, jusqu'à ce jour, n'ont pu être retrouvés.

Les Pauvres à l'église. Texte de la collection Saffrey. Daté:1871, dans une lettre de Rimbaud du 10 juin 1871, parue au numéro dela Nouvelle Revue françaisedu 1eroctobre 1912. Ces vers sont de mai.

Les Poètes de sept ans. Texte de la collection Saffrey. Daté du 26 mai 1871, dans la lettre du 10 juin.

Le Cœur volé. Texte de la collection Barthou. Daté: mai 1871. Il offre quelques variantes avec le texte de la collection Saffrey, qui est celui des éditions antérieures, qui porte pour titrele Cœur du Pitreet qui est daté: juin 1871.

Les Sœurs de charité. Inédit. Texte de la collection Barthou. Date: juin 1871.

Les Premières Communions. Texte de la collection Barthou. Relativement aux publications antérieures, ce poème présente ici, au dispositif et dans les vers, de très importantes variantes. Daté: juillet 1871.

Bateau ivre. C'est le texte desPoètes maudits.

Les Chercheuses de poux. Texte desPoètes maudits.

Voyelles. Texte desPoètes maudits.Nous en avons publié une variante, provenant de la collection Barthou, aux pages 165 et 166 deJean-Arthur Rimbaud le Poète.

Quatrain. Inédit. Collection Barthou.

Les Corbeaux. Texte de l'édition courante desŒuvres.A paru pour la première fois dansla Renaissance, en mai ou juin 1872. C'est la seule pièce de vers réguliers qui ait été publiée avec l'assentiment du poète. À l'époque, Rimbaud ne faisait plus de ces vers.

Il avait créé le vers libre. On doit penser que les Corbeaux ont été ainsi faits pour complaire à la rédaction d'une publication parnassienne dont le directeur, si nos renseignements sont exacts, était M. Emile Blémont.

LES DÉSERTS DE L'AMOUR

Inédit. Manuscrit de la collection Barthou. Trois feuillets paraissant avoir fait partie d'un recueil colligé par Rimbaud, probablement en la fin de 1871. Chaque page est de plume et d'encre différentes. Pas de pagination.

1erFeuillet.—Au recto, en page blanche:Les Déserts de l'Amour; au verso:Avertissement,signé J.-A. Rimbaud (c'est la signature reproduite en fac-similé sous l'héliogravure du portrait qui est en tête de notre ouvrage:Jean-Arthur Rimbaud le Poète).

2eet 3eFeuillets.—Recto, en haut: répétition du titre, puis le texte.

LES ILLUMINATIONS

Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que la première impression, en 1886, desIlluminationsa été faite à l'insu du poète, d'après un manuscrit en désordre et sans pagination. Ce manuscrit avait été remis par Charles de Sivry, beau-frère de Verlaine, à Louis Le Cardonnel, qui, par l'intermédiaire de M. Louis Fière, le fit tenir à Gustave Kahn, alors directeur dela Vogue.Toutes les éditions subséquentes sont la reproduction de celle dela Vogue.À défaut du manuscrit en question, qui, par son graphisme et sa configuration, nous eût sans doute aidé au classement, nous avons, prenant pour guides des indications autobiographiques, essayé, dans la présente édition, de placer les morceaux par ordre de dates, après avoir divisé le tout en deux parties:Vers nouveaux et chansons, Poèmes en prose.Et ce qui nous a décidé à opérer cette séparation d'ailleurs logique, c'est l'étude approfondie du chapitre d'Une Saison en Enferintitulé «Alchimie du Verbe», et aussi la distinction bien espacée faite par Verlaine dansles Poètes mauditsentre ces vers et ces proses.

Les vers qui, dans l'édition courante desŒuvres de Jean-Arthur Rimbaud, figurent aux «Poésies», de la page 102 à la page 113, prennent dans notre classement leur place légitime. De même, les proses réunies dans le même volume, pages 201 à 209, sous le titre «Autres illuminations».

1. VERS NOUVEAUX ET CHANSONS

Vertige. La ligne de prose terminant ce poème justifie le titre qu'il prend ici, titre du reste indiqué par ce passage de «l'Alchimie du Verbe»: «J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable; je fixais des vertiges».

Silence. Le titre nous est dicté par le même passage de «l'Alchimie du Verbe».

Larme. Texte, titre compris, du manuscrit de la collection Barthou. Daté: mai 1872. Dans l'édition courante desŒuvres de J.-A. Rimbaudse trouve une version différente, page 188.

La Rivière de Cassis. Collection Barthou. Daté: mai 1872. C'est une «nuit». Une version un peu différente figure dans les éditions antérieures.

Bonne Pensée du matin. Texte du manuscrit appartenant à M. Messein. Une version un peu antérieure, mai 1872, possédée par M. Barthou a été reproduite en simili-gravure dansJ.-A. Rimbaud le Poète.La version donnée par Rimbaud dansUne Saison en Enferdiffère sensiblement des deux autres.

Michel et Christine. Texte publié parla Vogue, en 1886.

Comédie de la Soif. Collection Barthou. Date: mai 1872. Présente quelques variantes, quant au texte et au dispositif, avec la version des éditions antérieures. M. Messein possède de ce poème un manuscrit incomplet, offrant de très légères variantes au texte et ayant pour titre:Enfer de la Soif.

Honte. Texte dela Vogue.

Mémoire. Texte revu sur le manuscrit appartenant à M. Messein.

Jeune Ménage. Manuscrit Messein. Daté: 27 juin 1872. Au dos se trouve cette fin de correspondance:

Réponds-moi au plus vite au sujet de cette lettre et dis-moi si tu t'amuses là-bas. Moi je compte avoir mon atelier à la fin de la semaine prochaine. Adieu! Ecris vite. Ton ami, J.-L. Forain.

Patience. Manuscrit Messein. Au dos et en haut, de l'écriture de Rimbaud, on lit ceci:

Prends-y garde, ô ma vie absente!

Eternité. Texte dela Vogue.

Chanson de la plus haute Tour. Même observation.

Bruxelles. Même observation.

Est-elle aimée. Date, sur l'édition Vanier: juillet 1872.

Bonheur. Texte dela Vogue.Le titre nous est fourni par un brouillon d'Une Saison en Enfer.

Âge d'Or. Texte dela Vogue.

Fêtes de la Faim. Manuscrit de la collection P. Dauze. Daté: août 1872. Texte très différent de celui d'Une Saison en Enfer, page 290. Il est probable que courent par le monde d'autres versions de la partie commençant ainsi:

Le loup criait sous les feuilles...

Marine. Texte de la Vogue. Il nous a semblé que l'alinéa terminant ce poème dans les éditions précédentes, ne lui appartenait pas. Nous l'avons reporté à la fin de Phrases, pages 187 à 190.

Mouvement. Texte dela Vogue.

II. POÈMES EN PROSE

La plupart de ces poèmes, ceux qui furent publiés dans la première édition desIlluminations, ont été revus sur les fascicules dela Vogue.

Génie, Fairy, Jeunesse, le IV de Veillées et Solde, quin'étaient pas entrés dans la première édition et qui figurent dans l'édition courante desŒuvres de Jean-Arthur Rimbaudsous le titre «Autres illuminations», ont été collationnés sur les manuscrits appartenant à M. Messein.

Il nous a paru que la dernière partie de la pièce Ouvriers ne pouvait faire corps avec ce poème et qu'elle devait en être séparée. On la trouvera immédiatement après, en bonne page.

Enfin, l'étude des manuscrits Messein nous a amené à juger que le IV de Jeunesse devait être reporté à Veillées, et que Guerre devait former le IV de Jeunesse.

UNE SAISON EN ENFER

Nous avons cru devoir faire précéder le texte publié par Rimbaud lui-même, chez Poot et Cieà Bruxelles, d'un morceau trouvé parmi des brouillons de cet ouvrage, le seul, comme on sait, que le poète ait daigné faire imprimer. Ce morceau paraît avoir été un projet de prologue. Entre la date d'inspiration de ce projet, «février, mars ou avril», et celle de l'achèvement d'Une Saison en Enfer, août 1873, le drame de Bruxelles intervint (voy.Jean-Arthur Rimbaud, le Poète) qui aurait fait modifier le premier plan et écarter ce prologue, remplaçé alors par l'avertissement dédicatoire commençant par ces mots: «Jadis, si je me souviens bien».

Paterne Berrichon.

NOTICE

Les premières de ces pièces ont été écrites à coups de lectures—nous dirions: prématurées, si le cas de Rimbaud n'était si prodigieux de précocité—sur les bancs du collège de Charleville; et, malgré çà et là de beaux vers d'une saveur très particulière, elles marquent vraiment trop d'influences étrangères. Les autres, faites au cours de premières fugues et laissées en province, chez différentes personnes, furent répudiées par l'auteur en une lettre datée du 10 juin 1871, où, textuellement, il mande à son correspondant: «Brûlez, je le veux, et je crois que vous respecterez ma volonté comme celle d'un mort, tous les vers que je fus assez sot pour vous donner lors de mes séjours à Douai.» Ce n'est donc pas tout à fait arbitrairement qu'elles sont rejetées en appendice.

La proseCHARLES D'ORLÉANS À LOUIS XI, «discours français donné en classe», a paru pour la première fois en novembre 1891, quelques jours après la mort de Rimbaud, dans une revue scientifique intitulée l'Evolution.Collationnée sur le manuscrit qu'en possède M. H. Saffrey, il nous a semblé que cette prose devait figurer en tête de ce recueil.

On sait queLES ÉTRENNES DES ORPHELINS,premiers vers français connus du poète—il venait d'avoir quinze ans lorsqu'il les composa,—furent adressés par lui àla Revue pour tous,qui les publia en janvier 1870. Toutes les autres poésies qu'on va lire ont été, sauf la dernière, imprimées en premier lieu dans le fâcheux volume duReliquaire.

L'HOMME JUSTE,manuscrit incomplet de la collection Barthou, est ici publié pour la première fois. D'après une indication numérique écrite de la main de Rimbaud, il y manquerait les trente premiers vers; et c'est pour cela que nous avons cru ne pas devoir lui faire prendre place à côté desPremières Communions,dont il est contemporain. Peut-être, à la réflexion, ce poème n'est-il autre que lesVeilleurs,tant admirés par Verlaine dansles Poètes maudits:Rimbaud changeait volontiers le titre de ses poésies.

P. B.

CHARLES D'ORLÉANS À LOUIS XI

Sire, le temps a laissé son manteau de pluie; les fourriers d'été sont venus: donnons l'huis au visage à Mérencolie! Vivent les lais et ballades, moralités et joyeusetés! Que les clercs de la Basoche nous montrent les folles soties; allons ouïr la moralité du Bien-Avisé et du Mal-Avisé, et la conversion du clerc Théophilus, et comme allèrent à Rome Saint Pierre et Saint Paul et comment y furent martyrés! Vivent les dames à rebrassés collets, portant atours et broderies! N'est-ce pas, Sire, qu'il fait bon dire sous les arbres, quand les cieux sont vêtus de bleu,quand le soleil clair luit, les doux rondeaux, les ballades haut et clair chantées? J'ai un arbre de la plante d'amour, ou une fois me dites oui, madame ou Riche amoureux a toujours l'avantage... Mais me voilà bien esbaudi, Sire, et vous allez l'être comme moi: maître François Villon, le bon folâtre, le gentil raillard qui rima tout cela, engrillonné, nourri d'une miche et d'eau, pleure et se lamente maintenant au fond du Châtelet. Pendu serez! lui a-t-on dit devant notaire; et le pauvre follet tout transi a fait son épitaphe pour lui et ses compagnons, et les gracieux gallants dont vous aimez tant les rimes s'attendent danser à Montfaucon, plus becquetés d'oiseaux que dès à coudre, dans la bruine et le soleil!

Oh! Sire, ce n'est par folle plaisance qu'est là Villon. Pauvres housseurs ont assez de peine! Clergeons attendant leur nomination de l'université, musards, montreurs de singes, joueurs de rebec qui payent leur écot en chansons, chevaucheurs d'écuries, sires de deux écus, reîtres cachant leur nez en pots d'étain mieux qu'en casques de guerre[1],tous ces pauvres enfants secs et noirs comme écouvillons, qui ne voient de pain qu'aux fenêtres, que l'hiver emmitoufle d'onglée, ont choisi maître François pour mère nourricière! Or, nécessité fait gens méprendre et faim saillir le loup du bois: peut-être l'écolier, un jour de famine, a-t-il pris des tripes au baquet des bouchers pour les fricasser à l'abreuvoir Popin ou à la taverne du Pestel? Peut-être a-t-il pippé une douzaine de pains au boulanger, ou changé à la Pomme-de-Pin un broc d'eau claire pour un broc de vin de Bagneux? Peut-être, un soir de grand galle, au Plat-d'Étain, a-t-il rossé le guet à son arrivée; ou les a-t-on surpris, autour de Montfaucon, dans un souper, conquis par noise, avec une dizaine de ribaudes?—Ce sont méfaits de maître François. Puis, parce qu'il nous montre un gras chanoine mignonnant avec sa dame en chambre bien nattée, parce qu'il dit que le chapelain n'a cure de confesser, sinon chambrières et dames, et qu'il conseille aux dévotes, par bonne mocque, parler de contemplation sous les courtines, l'écolier fol, si bien riant, si bien chantant, gent comme émerillon, tremble sous les griffes desgrands juges, ces terribles oiseaux noirs que suivent corbeaux et pies! Lui et ses compagnons, pauvres piteux, accrocheront un nouveau chapelet de pendus aux bras de la forêt; le vent leur fera chandeaux dans le doux feuillage sonore. Et vous, Sire, comme tous ceux qui aiment le poète, ne pourrez rire qu'en pleurs en lisant ses joyeuses ballades et songerez qu'on a laissé mourir le gentil clerc qui chantait si follement, et ne pourrez chasser Mérencolie!

[1]Olivier Basselin,Vaux-de-Vire.

[1]Olivier Basselin,Vaux-de-Vire.

Pippeur, larron, maître François est pourtant le meilleur fils du monde. Il rit des grasses soupes jacobines, mais il honore ce qu'a honoré l'église de Dieu et Madame la Vierge et la Très Sainte Trinité! Il honore la Cour de Parlement, mère des bons et sœur des benoîts anges! Aux médisants du royaume de France, il veut presque autant de mal qu'aux taverniers qui brouillent le vin! Et dea! Il sait bien qu'il a trop gallé au temps de sa jeunesse folle. L'hiver, les soirs de famine, auprès de la fontaine Maubuay ou dans quelque piscine ruinée, assis à croppetons devant un petit feu de chenevottes, qui flambe par instants pour rougir sa face maigre, il songe qu'il aurait maison et couche molle,s'il eût étudié!... Souvent, noir et flou comme chevaucheur d'escovettes, il regarde dans les logis par des mortaises: «Ô ces morceaux savoureux et friands, ces tartes, ces flans, ces grasses gelines dorées!—Je suis plus affamé que Tantalus!—Du rôt! du rôt!—Oh! cela sent plus doux qu'ambre et civettes!—Du vin de Beaune dans de grandes aiguières d'argent!—Haro, la gorge m'ard!... Ô, si j'eusse étudié!...—Et mes chausses qui tirent la langue, et ma hucque qui ouvre toutes ses fenêtres, et mon feutre en dents de scie!—Si je rencontrais un pitoyable Alexander pour que je puisse, bien recueilli, bien débouté, chanter à mon aise comme Orpheus, le doux ménétrier!—Si je pouvais vivre en honneur une fois avant que de mourir!...» Mais, voilà: souper derondels, d'effets de lune sur les vieux toits, d'effets de lanternes sur le sol, c'est très maigre, très maigre; puis passent, en justes cottes, les mignottes villotières qui font chosettes mignardes pour attirer les passants; puis le regret des tavernes flamboyantes, pleines du cri des buveurs heurtant les pots d'étain et souvent les flamberges, du ricanement des ribaudes et du chant âpre des rebecs mendiants: le regret desvieilles ruelles noires où saillent follement, pour s'embrasser, des étages de maisons et des poutres énormes, où, dans la nuit épaisse, passent, avec des sons de rapières traînées, des rires et des braieries abominables... Et l'oiseau rentre au vieux nid: tout aux tavernes et aux filles!...

Oh! Sire, ne pouvoir mettre plumail au vent par ce temps de joie! La corde est bien triste en mai, quand tout chante, quand tout rit, quand le soleil rayonne sur les murs les plus lépreux! Pendus seront, pour une franche repue! Villon est aux mains de la Cour de Parlement: le corbel n'écoutera pas le petit oiseau! Sire, ce serait vraiment méfait de pendre ces gentils clercs: ces poètes-là, voyez-vous, ne sont pas d'ici-bas; laissez-les vivre leur vie étrange, laissez-les avoir froid et faim, laissez-les courir, aimer et chanter: ils sont aussi riches que Jacques Cœur, tous ces fols enfants, car ils ont des rimes plein l'âme, des rimes qui rient et qui pleurent, qui nous font rire et pleurer: laissez-les vivre! Dieu bénit tous les miséricordieux, et le monde bénit les poètes.

[Milieu de 1870].


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